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i 74 NOUVELLES.
miens. Vous connaissez Tissue de ce procès, qui ne fit ^ors que trop de bruit en Italie et en Espagne. Vous savez qije nous fûmes condamnés à mort ; mais voici ce que vous ne savez pas,
« Nos juges mêmes, touchés' de ma jeunesse, avaient Sollicité à la cour de Madrid une grâce devenue impossible, car le peuple de Naples, qui nous regardait comme les héros et les martyrs de la liberté, avait voulu briser les portes de notre prison et tenter en notre faveiu* une émeute qui assurait notre perte. L'exécution de Tarrêt avait été fîxëe au jour de la Saint- Janvier, et la veille j'avais demandé deux faveurs; elles me furent accordées. La première était de voir et d'embrasser ma jeune sœur, que l'année précédente j'avais fait sortir du couvent et qui allait être forcée d'y retourner ; la seconde, de choisir mon confesseur. On me répondit qu'un prêtre était aux portes de mon cachot et demandait avec insistance à me parler. Ce devait être Théobaldo... c'était lui !
«n entra la tête haute et le front rayonnant ; et moi qui comprenais la sainte joie dont 11 était animé, je courus àlui, disant :
d — Mon ami ! mon père ! voici le jour de la délivrance. Je vais le revoir.
« — Pas encore, me répondit-il avec son sourire si triste et si expressif.
a Puis se retournant vers le gouverneur de la prison qui entrait en ce moment, il lui remit une lettre que celui-ci parcourut vivement, et, frappé de surpHse, il la laissa tomber sur la table près de laquelle j'étais assise. J'y jetai les yeux, et je tressaillis à la vue d'une écriture qui ne m'était que trop connue. La lettre, du reste, ne contenait que ces mots :
« Votre Majesté m'a promis hier de m'accorder tout ce que «je lui demanderais ; je lui demande la grâce de la comtesse de « Popoli et de son époux.
« Signé : Gablo Broschi. »
GAHIO BROSCHI. 475
a Plus bas^ et de la main du roi^ était écrit : Accordé.
(K Signé : FERbiNÀKD. y>
« Les portes de la prison s'ouvrirent; nous étions libres^ mais bannis à perpétuité du royaume de Naples, obligés d'en sortir dans les vingt-quatre beures, et tous nos biens confisqués. Le comte s'occupa de notre départ , et moi, le cœur palpitant de joie, de crainte et de surprise, je m'enfermai avec Théobaldo.
<c — n existe ! m'écriai-je, il existe !
« — Oui, signera, je l'ai revu, je l'ai embrassé...; car cet écrit, c'est lui-même qui l'a apporté, c'est lui qui n'a jamais cessé de veiller sur vos jours.
« — Et qu'est-il donc devenu ? Pourquoi nous a-t-il quittés? Pourquoi surtout ce silence de mort sur toute sa destinée?
a — Juanita, me dit-il avec trouble et en me serrant les mains, ne me le demandez pas, ne me demandez rien; je ne puis vous répondre.
« — Vous connaissez donc son secret ?
« — Il me Ta révélé, à moi, Théobaldo le prêtre, le ministre de Dieu... et sous le sceau inviolable de la confession.
« — Un seul mot, lui dis-je ; m'aime-t-il encore ?
« — Plus que jamais.
«—Est-il libre?
c( — n l'est toujours; il n'a aimé et n'aimera jamais que vous. Voilà, continua-t-il avec émotion, ce que peut-être je ne devrais pas vous dire... Mais vous comprenez d'après cela que pour son bonheur et pour le vôtre... il ne faut pas vous voir... Je lui en ai imposé la loi... Il m'a juré de s'y soumettre, et j'aime à croire qu'il tiendra sa parole.
«c — Vous avez raison, il le faut.
« Et malgré moi je versais des larmes , et une horrible incertitude m'agitait encore et me brisait le cœur.
u — Cette nuit, lui dis-je, où vous deviez noua unir, a-t-il été obligé de s'éloigner par force et par violence?
« — Non, de lui-même, coDtraint seulement par l'tic et par le devoir.
« — Une demanda encore, Théobaldo j à Yous £^i de même ?
« — Oui, signera.
K — Ainsi donc vous approuvez Ea conduite d'alors et celle d'aujourd'hui ; et son silence, et son absence, et jusqu'au mystère qui l'environne?
n — Oui ! répondit-il d'une voix ferme et sans hésiter, je l'approuve.
a — Et moi, alors, je suis tranquille l m'écriai-je en lui tendant la main; conune lui, Théobaldo, je serai digne de vous, comme lui je resterai Adèle à l'honneur et au devoir !
« Le comte de Popoli parut. Le vaisseau était prêt, il fallait partir ; les jours de l'exil commençaient pour moi. Adieudonc, ma patrie 1 me dis-je en pleurant; adieu, beau ciel de Naplesl adieu tout ce que j'aime! Et le vaisseau nous emportait, nous, pauvres bannis! bannis pour toujours!.,. Ce mot retentissait à mon oreille plus haut que le bruit des vagues et les cris des matelots, tandis que de loin, et debout sur le rivage, Théobaldo agitait encore, en signe d'adieu, un mouchoir blanc qui bientAt s'effaça et disparut dans la brume du soir. Longtemps je m'efforçai de l'apercevoir, et quand je ne le vis plus, tout fut fini pour moi, je me crus seule au monde.
u Dans l'adversité ou trouve aisément du courage pour souffrir avec ceuï qu'on aime. Mais une grande infortune à subir avec des indifférents, le malheur à partager avec ceux qu'on n'aime pas, ce sont deux supplices dont le premier n'est peutêtre pas le plus cruel. Il me fallait supporter les plainla mauvaise humeur el même les reproches du comte de P<^
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car il me reprochait tout... jusqu'à la misère que je ne connaissais pas^ et qui vint bientôt nous assaillir.
« Nous avions cherché un refuge en Angleterre, et nous y étions arrivés sans lettre de crédit, sans ressources, sans argent ; nos biens confisqués ne nous permettaient pas d'en attendre ; et jugez de mon effroi, lorsque dans l'auberge où nous étions descendus depuis quelques jours, on nous demanda le prix d'un logement que les bagues et les bijoux qui me restaient ne pouvaient pas même acquitter... Nous allions donc être chassés honteusement. Nous allions nous trouver sans pain et sans asile... lorsque arriva pour le comte de Popoli, et j'ignore par quel moyen, car personne au monde ne pouvait connaître encore notre arrivée ni notre adresse, un paquet de Londres et une lettre par laquelle un ancien débiteur du duc d'Arcos, mon oncle, remettait à sa nièce une sonune de 10,000 livres sterling qu'il lui devait depuis longtemps.
« Le comte regarda cet argent comme tombé du'Ciel; et moi, qui n'avais qu'un ami sur la terre, je devinai sans pdine, aux termes mêmes de la lettre, celui qui cachait ainsi ses bienfaits sous la forme de la reconnaissance.
a Évitant le séjour des villes, nous résolûmes de nous fixer à la campagne, dont le séjour devenait nécessaire à ma santé déjà affaiblie. Le comte chargea un homme d'affaires de nous chercher une résidence modeste et convenable, et il se présenta une admirable occasion ; une maison de campagne charmante aux environs de Londi'es, située comme je pouvais le désirer, meublée avec goût et élégance; de plus, de belles eaux, un parc magnifique, et tout cela pour im prix peu consir dérabie. Un lord, qui partait en voyage, avait grand désir de louer cette canipagne, et l'affaire fut conclue en un instant. Mon mari était enchanté de la beauté de cette habitation, que je regardai avec indifférence et bientôt avec surprise» lorsque je trouvai pour moi un cabinet de travail meublé et disposé
comme Tétait le mien dans le château du duc d'Ârcos. C'était le même clavecin^ et sur ma table mes auteurs favoris^ mes livres habituels^ qu'une main généreuse et attentive avait sans doute achetés et recueillis pour me rendre^ dans mon exil^ les souvenirs de mon bonheur passé et de la patrie absente. — Merci^ Gailo^ dis-je à voix basse.
« Quelques semaines s'écoulèrent dans un repos et une soli* tude douce pour moi^ mais insupportable pour mon mari^ qui regrettait ses forêts et ■ses parties de chasse. Une vie animée et active lui convenait mieux. Il était brave^ c'était une justice à lui rendre ; et banni pour jamais de son pays^ il résolut de prendre du sefvice en Angleterre. 11 présenta une demande aux ministres de Georges 11^ qui le refusèrent. On me conseilla ' alors de m'adresseï' pour lui à la reine. Je me rendis au palais, et Sa Majesté^ tout en m'accueillant avec bienveillance^ m'exprima ses regrets de ne pouvoir accorder im emploi à un étranger proscrit par la cour de Madrid.
« — C'était^ disait-elle, s'exposer aux justes réclamations de l'Espagne et de son envoyé.
tt En ce moment on annonça le roi, et Georges U parut, s'appuyant sur le bras d'un jeune seigneur de bonne mine, élégamment vêtu. J'eus peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant Carlo. 11 pâlit à ma vue et s'appuya sur un fanteuil. La reiue lui tendit la main, et lui dit avec bonté :
« — Asseyez-vous, Carlo.
« 11 s'inclina respectueusement et resta debout; n pontinua à me regarder sans m'adresser une parole, et moi je pris congé
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de Leurs Majestés et rentrai chez moi dans un trouble impossible à décrire. Le comte de Popoli m'attendait avec impatience^ et je lui racontais le mauvais succès de ma démarche et mon peu d'espoir^ lorsqu'une voiture entra dans la cour. Les portes du salon s'ouvrirent, et je vis paraître Carlo. Oui, c'était lui, qui, chez moi, devant mon mari, se présentait avec calme et assurance.
« — Monsieur, dit-il au comte de Poi^oli, je dois tout aux bienfaits du duc d'Arcos et de sa nièce, et mon seul désir était de pouvoir m'acquitter un jour. Des circonstances favorables m'ont donné à la cour et au ministère quelques amis que j'ai fait agir en votre faveur. On vous accorde un emploi honorable dans l'armée anglaise, car les braves sont de tous les pays, a dit le roi en signant le brevet; et mt)i je suis heureux, en vous l'apportant, de venir ici vous présenter mes excuses pour des torts de jeunesse que je vous prie d'oublier.
« Il y avait dans son accent tant de loyauté et de franchise, que le comte, ne pouvant maîtriser son émotion, lui tendit , brusquement la main en lui disant :
« — C'est moi, monsieur, qui avais tous les torts. Votre main... et votre amitié ; car désormais vous avez la mienne.
« Dès ce jour, Cai'lo revint chez nous. — J'ai juré à Théobaldo, me dit-il, de ne jamais vous parler de mon amour, et je tiendi'ài mon serment. Mais j'avais juré aussi de veiller sur vous, de vous protéger> de vous consacrer ma vie entière ; j'avais ce droit et j'en use. C'est un ami... un frère... qui ne ré« clame rien que votre vue... car vivre sans vous voir m'est impossible , je l'ai essayé et j'y renonce ; autant vaudrait mourir.
« En effet, presque tous les jours Carlo venait nous voir ; mais, fidèle au plan qu'il s'était tracé, il choisissait de préférence les heures où mon mari était au logis ; et nul , excepté moi, n'eût pu deviner ce qui se passait dans son cœur. Jamais
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un mot^ jamais un regard d'amour ; mais à cette émotion intérieure que tout trahit aux yeux de ce qu'on aime, au changement de ses traits, à la fièvre secrète qui sans cesse le consumait, je voyais, je comprenais ses tourments. Ils étaient grands, sans doute, mais moins que son coiirage. D'après quelques mots qui lui étaient échappés, et d'après ce que m'avait dit Théobaldo, j'avais compris qu'au moment de s'unir à moi, un devoir impérieux et sacré que je ne pouvais connaître l'avait éloigné de nous... Et maintenant il revenait, il m'aimait toujours, il était libre, et j'étais unie à un autre, j'étais enchaînée pour jamais ! Une ou deux fois je me trouvai seule avec lui, et alors tout son courage et sa résolution l'abandonnait; son émotion était si grande qu'à peine pouvait-il parler ; et moi, plus troublée et plus tremblante que lui, je cherchais à amener la conversation sur nos souvenirs d'enfance, siu: ceux de notre jeunesse ; puis, poussée malgré moi par une curiosité secrète^ je revenais toujours à l'époque de notre séparation.
<c — Cet homme, lui disais-je, cet étranger qui vint le soir vous demander, et qui causa si longtemps avec vous, ne fut-il pas la cause de votre départ ?
a — Oui, me dit-il d'une voix sombre, c'est pour lui et par lui que tout mon bonheur s'est dissipé... alors il a fallu vous fuir... alors... dans ma douleur, dans mon désespoir... je n'ai trouvé de consolation et d'oubli à mes maux que dans l'étude et le travail. Ces talents que je vous devais... car je vous devais tout, m'ont ouvert une carrière à laquelle jusqu'alors je n'avais pas pensé. Ils m'ont conduit à la fortune... fortune honorable, je vous l'atteste ! Votre ami et l'ami de Théobaldo n'a jamais cessé d'être honnête homme, sans cela il ne serait pas devant vous... il n'oserait lever les yeux sur l'ange qu'il aime, qu'il adore... Non, non, reprit-il en baissant la voiz^ qu'il révère, qu'il respecte, et qui lui est ravi pour toujours !
« En achevant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains
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pour me dérober ses pleurs ! Mais J'entendais ses sanglots.
« — Cailo, lui dis-je avec douceur, il y a un secret qui pèse sur votre existence.
« — Oui, un secret qui me tuera.
« — Ce secret, continuai-je, que vous avez révélé à Théobaldo, ne me croyez-vous pas capable de le connaître ?
« n tressaillit et me regarda avec effroi.
a — Ignorez-vous donc, continuai-je, que je vous suis aussi dévouée que Théobaldo, que je vous aime autant que lui... ah ! mille fois davantage !... On a dû vous dire que j'avais quelque énergie, quelque courage, que l'approche de la mort et la vue de réchafaud ne m'avaient pas fait pâlir, et vous croyez qu'un secret d'où dépend votre sort ne peut pas m'être confié ! Théobaldo le garde par amour pour son Dieu ! moi, je le garderais par amour pour vous, et le fer du bourreau ne me l'arracherait pas !
ce Carlo me contempla quelques instants avec amour et reconnaissance ; un éclair de bonheur brilla dans ses yeux, je crus qu'il allait céder, mais il me répondit tristement :
« — Ce secret, Juanita, ne me le demandez pas... si vous m'aimez ; car je ne puis vous le dire sans mourir, et le jour où vous le connaîtrez, j'aurai cessé de vivre 1
« En ce moment mon mari rentra, et Carlo, faisant un effort sur lui-même, reprit l'air enjoué et la conversation vive, piquante et sans prétention qui lui étalait habituels. Il y avait dans la franchise de ses manières, et dans la gracieuseté de ses paroles, un charme dont on ne pouvait se défendre ; auprès de lui on se trouvait aimable, et il donnait de l'esprit à ceux qui l'écoutaient. Le comte de Popoli lui-même cédant à son ascendant irrésistible se trouvait entraîné, séduit et tout étonné d'éprouver un plaisir qui ne fût pas celui de la chasse. Aussi, le jour où Carlo ne venait pas, il était de mau-
Taise humeur et querellait tout le monde> à commencer par moi.
a II avait désiré passer dans un régiment qui allait servir en Hanovre^ et sa demande lui avait été à l'instant accordée : il était au mieux en cour et semblait protégé en tout par une main invisible. Mais le plus étonnant c'est que j'avais parlé plusieurs fois à des personnes de Londres de Carlo Broschi^ et que nul ne connaissait ce nom, et n'avait entendu parler de celui qui le portait. Un jour^ un homme demanda aux gens de la maison si le signor Broschi devait venir, car il ne l'avait pas trouvé à son hôtel, et il fallait absolument qu'il le vit aujourd'hui même. On vint m'avertir, et comme j'attendais en efiPet Carlo, je fis entrer celui qui désirait lui parier. C'était un vieillard fort bien mis, un air respectable, des cheveux blancs, une figure pleine de bonhomie qu'animaient des yeux encore vifs et brillants. Je lui parlai de Carlo, et soudain il releva la tête avec une expression de joie et de fierté. Carlo était son dieu et son idole ; il n'y avait sur la terre personne qui lui fût comparable. Puis^ tout à coup, et comme s'il eût craint que son enthousiasme ne l'emportât trop loin, il s'arrêtait au milieu de ses éloges.
« — Je ne puis pas parler, disait-il, mais si vous le connaissiez comme moi, si vous saviez tout le bien qu'il fait, l'or qu'il répand à pleines mains... Et im homme si supérieur... un honmie si riche être si simple... si modeste et si doux ! car c'est la bonté même... il ne ferait de la peine à personne... qu'à une seule peut-être...
<* Et le vieillard essuyait une larme ; et plus je l'entendais, plus il me semblait qu'une voix autrefois connue frappait mon oreille ; et l'étranger allait continuer l'éloge de Carlo, quand celui-ci entra dans le salon. A la vue du vieillard, son visage devint pourpre; ses yeux d'ordinaire si doux lancèrent des éclairs, et un tremblement nerveux s'empara de lui.
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tt — Vous ici, s'écria-t-il, qui vous a permis d'y venir? qui vous a permis de vous présenter devant moi?
<c — Je ne voulais que te voir un instant^ Carlo, répondit le vieillard en tremblant; il y a si longtemps que ce bonheur-là ne m'était arrivé !
« — Que voulez-vous? continua Carlo en cherchant, à cause de moi, à calmer sa colère. Je vous faisais dix mille livres de pension, vous en aurez quinze ! en voulez-vous plus ?
« — Non, tu le sais bien... ce n'est pas cela que je te demande.
a — Vous en aiurez vingt, à la condition que vous partu*ez à l'instant, et que je ne vous reverrai plus.
ce — Et moi, je refuse, si tu ne me permets pas de te voir au moins une fois par an.
« — Soit ! répondit Carlo, dont l'accès de colère allait recommencer !... Mais partez... éloignez-vous !
« — Je t'obéis, Carlo, dit le vieillard en pleurant. Tu n'es cruel et méchant que pour moi seul... Je ne me plains pas, tu en as le droit... Mais un jour tu me rendras plus de justice... Adieu donc, et dans un an... n'est-ce pas? Adieu, Carlo, je vais prier pour toi.
a II sortit. Et Carlo tomba dans un fauteuil, encore ému et furieux.
« — Eh ! mon Dieu ! lui dis-je en m'approchant, quel est ûonc ce vieillard ?
« — Quoi! signora, ne vous le rappelez-vous pas? Ne l'avez-vous pas reconnu ? me dit-il d'un ton brusque.
« — Eh non ! vraiment.
« — C'est mon père !
« — Votre père ? m'écriai-je ; mon ancien maître de clavecin... Ce bon Gherardo Broschi... Ah! qu'il revienne, de
grâce î qu'il revienne ! Je serai si heureuse de l'embrasser !...
« Et je courais ouvrir la fenêtre pour le rappeler. Carlo m'arrêta. Je vis à travers les carreaux le vieillard qui s'éloignait dans le parc, et frappée alors de sa démarche et de sa tournure, je m'écriai ;
« — C'est l'étranger qui, au château d^Ârcos^ est Tenu vous demander dans cette soirée fatale ?
« — - Lui-même. 11 était parti dix ans auparavant pour Saint- Pétersbourg, où il était devenu le maître de musique et bien mieux le confident de l'impératrice Catherine; elle l'avait employé dans des intrigues que le czar avait découvertes^ et Pierre, qui ne plaisantait pas, avait envoyé Gherardo en Sibérie, n y est resté sept ans sans pouvoir donner de ses nouvelles, et est revenu à Naples le soir même où nous devions nous marier !
« — Et pourquoi, vous, Carlo» qui êtes si bon avec tout le monde> traitez-vous votre père avec tant de dureté?
« Carlo ne répondit pas.
« — Pourquoi refuser de le voir?
« — Pourquoi ! me dit-il d'un aii^ sombre et avec un tremblement convulsif ; c'est qu'à sa vue il me prend toujours des envies de le tuer !
« Oui... c'est horrible^ n'est-ce pas? Et comme je ne veux pas devenir parricide, je l'ai banni de ma présence. C'est mal, sans doute, et je m'en accuse , mais cela vaut mieux.
« Et sa tête tomba sur sa poitrine, et il garda le si* lence.
« Quelques jours après nous reçûmes une visite a laquelle nous étions loin de nous attendre. Carlo venait souvent déjeuner et passer les matinées avec nous. Un domestique en habit violet entra, et dit à demi-voix à Carlo que monseigneur
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révêque de Nola demandait à lui parler. Carlo tressaillit et s'écria :
« — Lui !... en Angleterre !... Qui Ty amène?... Pourquoi n'entre-t-il pas ? Craint-il de revoir ses amis et de se retrouver au milieu d'eux ?
ce Les deux battants s'ouvrirent^ et parut Théobaldo. Mon mari jeta un cri de surprise :
« — > Est-il possible! l'ancien aumônier des ducs d'Ârcos! celui quiy l'année dernière encore^ était notre chapelain ! Le voilà dans les hautes dignités de l'Église !
« Puis^ s'approchant de lui, et le saluant avec respect :
a — Il paraît, signer Théobaldo, que vous avez fait votre chemin?
« — Non par mes talents, ni mon mérite, répondit froidement Théobaldo; mais grâce à la protection de quelques amis.
<« — Qui ont tenu leurs promesses ! m'écriai-je vivement.
« — Non pas toutes... dit-il avec une expression de mécontentement, en jetant un regard sévère sur Carlo, assis à côté de moi.
« Puis s'adressant à lui :
« — Je suis venu jusqu'ici parce qu'il faut que je te parle.
« — Plus tard, monseigneur, lui dit Carlo avec une douce voix et un sourire gracieux qui semblaient vouloir désarmer sa rigueur. Nous avons le temps.
« — Non pas, répondit Théobaldo avec rudesse. Je viens te chercher et t'emmener ; il faut partir aujourd'hui même.
« — Et pour quelles raisons?
« — Des raisons importantes que je dois t'apprendre.
a — Que nous ne gênions point votre grave conférence, s'écria le comte de Popoli. Veuillez passer dans mon cabinet.
que je laisse à votre disposition ; aussi bien j'allais sortir^ et Je vous prie d'agir comme moi^ en toute liberté et sans façons.
(( Il ouvrit la porte de l'appartement à côté, où les deux amis entrèrent ; puis il partit et me laissa seule dans le salon.
« Alors je ne sais comment vous dire ce qui se passa en moi, et l'horrible tentation qui me saisit. Théobaldo et Carlo étaient là... à deux pas... s'entretenant sans doute de ce mystère d'où dépendait leur sort, et par conséquent le mien. Et ce secret terrible qu'ils craignaient de me confier , ces périls peut-être que leiu: amitié avait juré de m'épargner, la mienne devait les leur dérober pour les partager avec eux... et malgré eux... Oui, leurs périls, leurs chagrins, leurs malheurs m'appartenaient... C'était un bien dont ils n'avaient pas le droit de me priver. Et comme poussée, comme entraînée par une main de fer, je me trouvai près de la porte, et là^ pâle, haletante, respirant à peine, je baissai la tête et j'écoutai.
vni
« J'écoutai donc ! mais leurs voix n'arrivaient à mon oreille que par intervalles, et j'avais perdu le commencement de leur conversation.
« — Oui, disait Théobaldo, pour ton bonheur et surtout pour le sien, tu m'avais juré de ne plus la voir.
(( — Je ne le puis... je l'aime plus que jamais!
a — Pour toi alors, et non pour elle... car peu t'importe son repos, peu t'importe le seul bien qui lui reste^ sa réputa-
GARLO BROSCHI. 187
tion^ que nous^ ses amis, nous deyons défendre^ et que tu compromets aux yeux de tous !
a — Tu dis vrai... mais je l'aime... et tu ne peux comprendre, toi, dont le cœur est glacé^ ce que dans ma i>ouch(! ce mot a de délire^ de rage et de désespoir.
a — Ainsi donc, s'écria Théobaldo en élevant la voix avec colère, c'est poiu: un amour insensé, criminel, que tu sacrifies la reconnaissance et le devoir.
« — Le devoir !
« — Oui, le roi est malade, il te réclame... il a besoin de toi. Ses jours, que tu as déjà sauvés, sont de nouveau en danger, et tu oublies près d'une femme et tes serments et ton bienfaiteur. \
d — Mais cette fenune^ c'est tout pour moi ; c'est mon âme et ma vie.
«c — J'ai pitié de toi, Carlo ; mais je ne transige point avec le devoir, je viens te chercher, et tu me suivras.
« — Je ne puis quitter Juanita.
k — Tu me suivras, te dis-je.
« -. Pas maintenant, du moins.
« — Aujourd'hui même, à l'instant.
« — Jamais !
« — Je saurai t'y contraindre.
« — Je t'en défie !
a — Eh bien ! donc, et pour sauver du moins Tun de vous deux, je vais tout dire à Juanita... Et je l'entendis qm s'avançait vers la porte.
« Carlo poussa un cri. — Je t'obeis... je pars... je quitte l'Angleterre. Laisse-moi seulement encore une heiure près d'elle.
« — Une heure, soit ! répondit Théobaldo.
« — Et j'irai te rejoindre, dit Carlo.
« — Non, je vais taire préparer la voiture, et reTÎendral ici te cberctier moi-même... c'est plus sûr.
B Tous deui sortirent du cabinet ; Tbéobaldo prit congé de nouR, et je restai saule avec Carlo.
a La conversation que je venais d'entendre, quoique bien obscure pour moi, m'avait fait du moins connaître, non l'amour de Carloj je n'avais pas besoin de l'apprendre, mais la source et l'origine de sa fortune. Il me semblait avoir compris que les jours du roi avaient été en danger, et que, par sa science, Carlo l'avait rappelé à ta vie. Et, en effet, Carlo De m'avait-il pas dit lui-même que l'étude et le ti'avail lui avaient ouvert une nouvelle carrière ; et d'après ce que je savais de son aptitude à tous les arts, celui de la médecine avait pu, aussi bien que tout autre, le conduire fi la fortune et à la renomme». Par là s'expliquaient son crédit à la cour et la faveur dont il jouissait près des têtes couronnées. Mais pourquoi ne pas en convenir? Pourquoi me cacher des succès dont j'eusse été fière pour lui î Voilà ce dont je ne pouvais me rendre compte, et ce que j'espérais «avoir.
B 11 était devant moi, me regardant d'un air triste et embarrassé, ne sachant sans doute comment m'annoncer son départ. Je vins à son aide, et lui tendant la main :
fl — Pardonnez- moi, Carlo, pardonnez à une coupable riiH discrétion dont elle s'accuse. Je voulais, sans vous le demander, pénétrer votre secret ; je vous ai écoutés.
tt A ces mots, la pâleur de la mort se répandit sur tous sM traits; ses joues devinrent livides et terreuses, et il tomba à mes pieds immobile et glacé... Ab! dans ce moment horrible, je ne connus plus rien... Éperdue, hors de moi.
kme précipitai à genoux devant lut^ me sentant prête h ^^^H «livre. ^^^1
« — Carlo ! m'écriai-je ; Carlo, m'entends-tu ? reviens à toi pour entendre que je t'aime !
• « Et sur ses lèvres, je sentis errer un léger souffle ; son cœur n'avait pas cessé de battre... Il existait encore. J'ouvris mes fenêtres ; un air plus pur vint le rafraîchir et le ranimer. Je lui fis respirer mes flacons, mes sels les plus actifs. Eniin il rouvrit les yeux ; mon nom fut le premier qu'il prononça ; et, soulevant avec peine sa tête que je tenais appuyée sur moh sein:
« — Où suis-je ? dit-il.
« — Près de moi, près de votre amie, qui vous demande grâce et pardon ; et en peu de mots Je lui racontai mon crime, mon imprudence, et tout ce que j'avais entendu.
a A mesure que je parlais, la teinte livide de ses traits s'effaçait peu à peu. Une rougeur légère les * colorait ; le sang et la vie circulaient dans ses veines... Et, se sentant baigné de mes pleurs, sentant les battements de mon cœur, qui, malgré moi, lui disaient mes alarmes et mon amour :
« — Anges du ciel ! s'écria -t-il, est-ce vous qui m'appelez et qui venez chercher mon âme !
« -^ Non, non, lui dis-je, cette âme si noble et si pure doit encore rester sur la terre; elle est à nous, elle nous appartient. *
<c — Oui, tu dis vrai, s'écria-t-il avec chaleur, elle est à toi, et à toi plus qu'à Dieu même ! Car toi seule peux dire à mon cœur de battre ou de s'arrêter ; toi seule peux m'ôter et me rendre la vie. JuanHa ! tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert... Vivre près de toi, s'enivrer de ton souffle, se sentir consumer d'amour sans oser, sans pouvoir te le dire... c'est de tous les tourments le plus affreux ; et ce tourment, je le subis à tous les instants du jour, et ce tourment, tu le vois, je ne puis y renoncer, je ne puis te quitter sans mourir !
190 NOUYSLLBS.
« Et il était à mes genoux^ et il couvrait mes mains de ses baisers... Et dans mon trouble^ dans Tégarementde mes sens^ je n'entendis même pas qu'une porte venait de s'ouvrir. Le comte de Popoli était derrière nous et nous regardait. Si je vous ai bien dépeint la violence de son caractère, vous comprendrez sans peine de quelle fureur il fut animé. 11 s'élança vers nous, et "soudain je vis briller deux épées. Carlo flt tomber celle de son adversaire, et, baissant la pointe de la sienne ;
<c — Écoutez-moi, de grâce, disait-il, écoutez-moi ; la signora est innocente, je l'atteste devant Dieu.
a — Eh bien ! donc, va te justiûer devant lui ! s'écria le comte qui venait de ramasser son arme, et qui recommença avec une rage qui devait lui être fatale. £n voulant se jeter sur Carlo, qui ne faisait que se défendre, il s'enferra de luimême et tomba mortellement blessé. En ce moment quelqu'un se précipita dans le salon. C'était un ami, un sauveur ; c'était Théobaldo.
tt — Malheureux ! cria-t-il à Carlo, va-t'en, va-t'en ! Ma voiture est en bas, fuis... sinon pour toi, au moins pour l'honneur de Juanita.
« — Et cet honneur ! m'écriai-je avec désespoir, qui pourra le sauver maintenant?
« — Moi, dit Théobaldo, moi, dont le seul devoir est de veiller sur vous.
« Et il courut à mon mari qui, rassemblant le reste de ses forces, avait saisi le cordon de la sonnette. A ce bruit tous les gens de la maison accoururent en foule. Carlo venait de dis* paraître ; mais ils virent leur maître étendu sanglant sur le parquet, Théobaldo le soutenant dans ses bras, et moi près de lui, à genoux, à moitié évanouie. On s'empressa autour du comte, on lui prodigua des soins que lui-même jugeait inu * tiles. Et, pendant que l'on pensait sa blessure :
CARLO BROSGBI. 191
« — Âllez^ dit-il d'une voix mourante à ses servitéu)^; faites venir Falderman^ les magistrats^ c'est devant eux que je veux parler...
« — Oui, dit Théobaldo, exécutez les ordres de votre maître, mais d'ici-là, laissez-nous seuls avec lui.
m Ils sortirent tous de l'appartement, et Théobaldo, s'approchant du lit où l'on avait transporté le mourant :
« — Quel est votre dessein, monsieur le comte? lui demanda-t-il d'une voix grave et solennelle.
« — De charger les lois de ma vengeance, de dénoncer aux magistrats l'adultère et son complice... pour qu'après moi et aux yeux de tous, ceux qui m'ont indignement trahi et déshonoré soient punis à leur tour par le déshonneur, par. un châtiment public et honteux!... Et enfin, continua-til d'une voix plus faible, mais avec des yeux où brillaient la fureur et la jalousie, pour qu'ils ne puissent se réjouir de ma mort qu'ils ont causée... pour qu'après moi ils ne puissent jamais s'unir...
a — Et que dira Dieu devant qui vous allez paraître ? s'écria Théobaldo avec un accent terrible, si vous avez accusé et flétri l'innocent, si vous avez voué à l'opprobre et à l'infamie votre femme qui jamais ne fut coupable?
— Vous espérez en vain me tromper, dit le mourant.
« — Ministre du ciel, je dis la vérité ; je la dis devant votre lit de mort et devant Dieu qui m'entend.
« — Et moi je ne puis vous croire, et en présence de ces dignes magistrats... je parlerai.
« Dans ce moment, en effet, l'alderman et ses assesseurs paraissaient à la porte de l'appartement; les domestiques se pressaient derrière eux et sur l'escalier
« — Ah ! dis-je à Théobaldo, je suis perdue !
a — • Non pas ! tant que je vivrai.
190 NOUYSLLBS.
« Et il était à mes genoux^ et il couvrait mes mains de ses baisers... Et dans mon trouble^ dans Tégarementde mes sens^ je n'entendis même pas qu'une porte venait de s'ouvrir. Le comte de Popoli était derrière nous et nous regardait. Si je vous ai bien dépeint la violence de son caractère, vous comprendrez sans peine de quelle fureur il fut animé. 11 s'élança vers nous, et"soudain je vis briller deux épées. Carlo flt tomber celle de son adversaire, et, baissant la pointe de la sienne ;
<c — Écoutez-moi, de grâce, disait-il, écoutez-moi ; la signora est innocente, je l'atteste devant Dieu.
a — Eh bien ! donc, va te justiûer devant lui ! s'écria le comte qui venait de ramasser son arme, et qui recommença avec une rage qui devait lui être fatale. £n voulant se jeter sur Carlo, qui ne faisait que se défendre, il s'enferra de luimême et tomba mortellement blessé. En ce moment quelqu'un se précipita dans le salon. C'était un ami, un sauveur ; c'était Thépbaldo.
« — Malheureux ! cria-t-il à Carlo, va-t'en, va-t'en ! Ma voiture est en bas, fuis... sinon pour toi, au moins pour l'honneur de Juanita.
« — Et cet honneur ! m'écriai-je avec désespoir, qui pourra le sauver maintenant ?
« — Moi, dit Théobaldo, moi, dont le seul devoir est de veiller sur vous.
« Et il courut à mon mari qui, rassemblant le reste de ses forces, avait saisi le cordon de la sonnette. A ce bruit tous les gens de la maison accoururent en foule. Carlo venait de dis* paraître ; mais ils virent leur maître étendu sanglant sur le parquet, Théobaldo le soutenant dans ses bras, et moi près de lui, à genoux, à moitié évanouie. On s'empressa autour du comte, on lui prodigua des soins que lui-même jugeait inu ' tiles. Et, pendant que l'on pensait sa blessure :
« — Allez^ dit-il d'une voix mourante à ses servitéul^; faites venir Falderman^ les magistrats^ c'est devant eux que je veux parler...
« — Oui^ dit Théobaldo^ exécutez les ordres de votre maître, mais d'ici-là^ laissez-nous seuls avec lui.
a Ils sortirent tous de l'appartement, et Théobaldo^ s'approchant du lit où Ton avait transporté le mourant :
«t — Quel est votre dessein^ monsieur le comte? lui deraanda-t-il d'une voix grave et solennelle.
« — De charger les lois de ma vengeance^ de dénoncer aux magistrats l'adultère et son complice... pour qu'après moi et aux yeux de tous^ ceux qui m'ont indignement trahi et déshonoré soient punis à leur tour par le déshonneur, par. un châtiment public et honteux!... Et enfin^ continua-til d'une voix plus faible^ mais avec des yeux où brillaient la fureur et la jalousie^ pour qu'ils ne puissent se réjouir de ma mort qu'ils ont causée... pour qu'après moi ils ne puissent jamais
s'unir...
a — Et que dira Dieu devant qui vous allez paraître ? s'écria Théobaldo avec un accent terrible, si vous avez accusé et flétri l'innocent, si vous avez voué à l'opprobre et à l'infamie votre femme qui jamais ne fut coupable?
— Vous espérez en vain me tromper, dit le mourant.
« — Ministre du ciel, je dis la vérité ; je la dis devant votre lit de mort et devant Dieu qui m'entend.
« — Et moi je ne puis vous croire, et en présence de ces dignes magistrats... je parlerai.
« Dans ce moment, en effet, l'alderman et ses assesseurs paraissaient à la porte de l'appartement; les domestiques se pressaient derrière eux et sur l'escalier
« — Ah ! dis-je à Théobaldo, je suis perdue !
(( — Non pas ! tant que je vivrai.
Et 5e précipitant à genoux auprès du lit :
— Ëcoutez-moi, dlt-41, éconlez^Doi, au nom de TOb
Et se penchant vers roreiHe du comte, il lui dit quelque^ mots à Toix basse. Pendant ce temps les magistrats s chaient lentement du lit qu'ils entourèrent.
a Alors le comte de Popoli, soutenu par Tbéobaido, essaji! de se lever sur son séant, et s'adresaant à celte foute qui atte dait en silènes sa déclaration :
« — Messieurs, dit-il, je déclare que j'ai été loyalemait^ u blessé par le seigneur Carlo Broschi dans un duel oïi je H l'avais provoqué, le demande donc k vous, mes arais, et k I ma femme dont je connais l'amour et la fidélité a tous ses « devoirs, de ne poursuivre ni inquiéter personne pour ma > mort. Maintenant, mon père, dit-il à Tbéobaido, bénissez-
« — Que Dieu te reçoive dans son sein ! dit le prêtre a mourant,
K Et il commença les prières de l'Eglise, auxquelles les ai gistants repondirent, et il répandit sur son front l'huile sainte... Un rayon de joie brilla dans les yeux du comte, il serra la nain de Théobaldo, me tendit l'autre en me disant ave
;sas- I
ite... I
rrala J
a — Pardonnez-moi !...
Et le ciel s'ouvrit pour lui.
• Il me serait impossible de vous peindre tout ce que j'éprouvai pendant celte scène si lon^ie, si horrible et si étrange! Tant d'émotions divei-ses, d'amour, de terreur et de surprise, m'avaient assaillie à la fois, que mes forces étaient épuisées,
ima raison afTaiblie, et depuis longtemps l'orage était passé .
que je ne pouviûs croire encore au calme qui lui avait sn^^^H
« Fidèle au silence et à la discrétion qu'il s'était imposés^ et sans s'expliquer en rien sur les étranges événements dont nous avions été les acteurs ou les témoins^ Théobaldo m'avait quittée quelques jours après la mort du comte de Popoli :
« — Vous n'avez plus besoin de moi, m'avait-il dit. Je vous laisse environnée de l'estime publique et du respect que vous méritez. Si le malheur revient... je reviendrai. Un autre réclame mes soins, un autre ami plus à plaindre que vous... car il est coupable !
« Et il partit
« Je restai seule dans cette campagne, autrefois si belle et maintenant si triste; j'y passai les premiers mois de mon veuvage, ne recevant aucune lettre, aucune nouvelle de mes amis ! Pourquoi?... je l'ignorais. La maladie dont j'avais ressenti les premières atteintes commença alors à donner plus d'inquiétudes à ceux qui m'entouraient. Quant à moi, je m'en occupais peu... ce n'était pas là qu'étaient mes pensées. Enfin un jour je reçus une lettre dont l'écriture seule me fit tresh saillir ; vous devinez que c'était de lui, c'était de Carlo. 11 me disait que Théobaldo lui avait défendu de m'écrire ; mais il apprenait que j'étais souffrante, que j'étais malade, et il ne prenait plus conseil que de lui-même.
« Le climat de l'Angleterre ne vous convient pas, continuait-il; il augmente votre mal, il vous faut un climat plus chaud et plus doux, le beau soleil de Naples et Fair de la patrie. Revenez, non pas au château du duc d'Ârcos, qui vous rappellerait de tristes souvenirs, mais à Sorrente, au bord de la
id4 NOUVELLES.
mer, dans cette riante villa qui vous appartient^ et où ramitié vous attendra.
« — Ah ! m'écriai-je étonnée, a-t-il donc oublié que J'ai tout perdu, que rien ne m'appartient plus, pas même l'air de mon pays, dont je suis chassée et bannie... Mais quelles furent mu surprise et ma joie, lorsque je vis joint à cette lettre un décret du roi qui me rendait ma patrie et les biens de ma famille. Je n'étais plus exilée, j'étais riche et heureuse, et plus heureuse encore de devoir mon bonheur à l'ami de mon enfance 1 Ah ! que la reconnaissance est douce envers celui qu'on aime^ et qu'on accepte avec joie des bienfaits qui vous obligent à l'aimer encore plus. A l'instant même je quittai l'Angleterre, je m'embarquai quoique souffrante et seule. Seule ! non, je ne l'étais pas : de joyeuses pensées m'environnaient, et d'autres plus riantes et plus douces m'attendaient au rivage, j'allais revoir cette belle Italie que j'avais cru quitter pour jamais ! Esclave j'étais partie, et je revenais libre... Libre! Ah! dans la situation où j'étais, que de rêves malgré moi s'éveillaient à ce mot ! Vaines illusions, peut-être, que la raison voudrait et ne peut bannir ! Espérances insensées qui naissent du ccfiar, et qui sans cesse exilées reviennent toujours vers leur patrie !
(( Enfin je touchai le rivage de Sorrente, je revis ces délicieuses campagnes qui avaient appartenu au duc d'Arcos et qu'il n'avait jamais habitées. Carlo m'y attendait, je courus à lui pleine de joie et d'ivresse, heureuse du présent et de l'avenir, et je fus tout à coup surprise de la tristesse empreinte sur ses traits. Que pouvait -il avoir maintenant à craindre ou à désirer ? J'étais libre ! Je compris que ma santé était la cause de son chagrin et de ses inquiétudes ; je lui sus gré de ses alarmes, et mon amour s'augmenta de tous les soins dont il m'environnait. 11 me semblait si doux de lui devoir la santé, de ne la devoir qu'à lui seul et à ses talents !
CARLO BROSCm. 195
« — Hélas ! me dit-il^ vous vous trompiez en me supposant si habile... Je ne le suis pas.
« — N'êtes-vous donc pas un célèbre médecin? .
a — Ah ! de toutes les sciences, c'est aujourd'hui la seule que j'envierais. Mais, hélas î je ne la possède pas, et la preuve, c'est que je ne puis vous guérir, et qu'il faut céder à d'autres un pareil bonheur.
<( En effet, il fit venir de Naples un savant docteur qui ne nous quitta plus, et Carlo me suppliait de lui obéir, et il attribuait à ses soins et à ses talents le changement heureux qu'il remarqua bientôt.
« — Vous vous abusez, lui disais-je ; ce changement, je le dois à vous et à votre présence.
« En effet, jamais ma vie ne s'était écoulée plus heureuse et plus douce. Certain de moi et de mon amour, Carlo eût craint de me parler de ses espérances, et ma réserve égalait la sienne. Avais-je besoin de lui dire : Ce cœiu* est à toi? Pouvais-je lui donner ce qui ne m'appartenait plus? Mais encore quelques mois de silence et de contrainte, et les jours de veuvage seraient expirés ; et cet amour, qui était maintenant un crime, serait alors un devoir !
a Sans nous parler nous nous entendions, et nos jours se succédaient dans cette tranquille ivresse et dans cette douce attente, qui est encore du bonheur ; mes craintes, mes inquiétudes, mes anciennes défiances, tout s'était dissipé. L'avenir m'avait fait oublier le passé, et pourtant Carlo ne m'avait rien dit, rien avoué ; mais il me semblait qu'entre nous il n'y avait plus de secret, plus de mystère... Que pouvais-je lui demander? 11 m'aimait ! Qu'importait le reste ? Comme aux jours de notre enfance, nous avions retrouvé nos gais entreliens et nos longues promenades. Sa conversation, toujours si attachante, était maintenant plus grave et plus instructive. Élevée
id4 NOUVELLES.
mer^ dans cette riante villa qui tous appartient^ et où ramitié vous attendra.
« — Ah ! m'écriai-je étonnée, a-t-il donc oublié que J'ai tout perdu, que rien ne m'appartient plus, pas même Tair de mon pays, dont je suis chassée et bannie... Mais quelles furent mu surprise et ma joie, lorsque je vis joint à cette lettre un décret du roi qui me rendait ma patrie et les biens de ma famille. Je n'étais plus exilée, j'étais riche et heureuse, et plus heureuse encore de devoir mon bonheur à Tami de mon enfance 1 Ah ! que la reconnaissance est douce envers celui qu'on aime, et qu'on accepte avec joie des bienfaits qui vous obligent à l'aimer encore plus. A l'instant même je quittai l'Angleterre, je m'embarquai quoique souffrante et seule. Seule ! non, je ne l'étais pas : de joyeuses pensées m'environnaient, et d'autres plus riantes et plus douces m'attendaient au rivage, j'allais revoir cette belle Italie que j'avais cru quitter pour jamais ! Esclave j'étais partie, et je revenais libre... Libre! Ah! dans la situation où j'étais, que de rêves malgré moi s'éveUlaient à ce mot ! Vaines illusions, peut-être, que la raison voudrait et ne peut bannir ! Espérances insensées qui naissent du ccfiar, et qui sans cesse exilées reviennent toujours vers leur patrie !
(( Enfin je touchai le rivage de Sorrente, je revis ces délicieuses campagnes qui avaient appartenu au duc d'Arcos et qu'il n'avait jamais habitées. Carlo m'y attendait, je courus à lui pleine de joie et d'ivresse, heureuse du présent et de l'avenir, et je fus tout à coup surprise de la tristesse empreinte sur ses traits. Que pouvait- il avoir maintenant à craindre ou à désirer ? J'étais libre ! Je compris que ma santé était la cause de son chagrin et de ses inquiétudes ; je lui sus gré de ses alarmes, et mon amour s'augmenta de tous les soins dont il m'environnait. 11 me semblait si doux de lui devoir la santé, de ne la devoir qu'à lui seul et à ses talents !
CARLO BROSCm. 195
« — Hélas ! me dit-il^ vous vous trompiez en me supposant si habile... Je ne le suis pas.
« — N'êtes-vous donc pas un célèbre médecin? .
« — Ah ! de toutes les sciences, c'est aujourd'hui la seule que j'envierais. Mais, hélas î je ne la possède pas, et la preuve, c'est que je ne puis vous guérir, et qu'il faut céder à d'autres un pareil bonheur.
« En effet, il fit venir de Naples un savant docteur qui ne nous quitta plus, et Carlo me suppliait de lui obéir, et il attribuait à ses soins et à ses talents le changement heureux qu'il remarqua bientôt.
<( — Vous vous abusez, lui disais-je ; ce changement, je le dois à vous et à votre présence.
<( En effet, jamais ma vie ne s'était écoulée plus heureuse et plus douce. Certain de moi et de mon amour, Carlo eût craint de me parler de ses espérances, et ma réserve égalait la sienne . Avais-je besoin de lui dire : Ce cœur est à toi? Pouvais-je lui donner ce qui ne m'appartenait plus? Mais encore quelques mois de silence et de contrainte, et les jours de veuvage seraient expirés ; et cet amour, qui était maintenant un crime, serait alors un devoir !
a Sans nous parler nous nous entendions, et nos jours se succédaient dans cette tranquille ivresse et dans cette douce attente, qui est encore du bonheur ; mes craintes, mes inquiétudes, mes anciennes défiances, tout s'était dissipé. L'avenir m'avait fait oublier le passé, et pourtant Carlo ne m'avait rien dit, rien avoué ; mais il me semblait qu'entre nous il n'y avait plus de secret, plus de mystère... Que pouvais-je lui demander? 11 m'aimait ! Qu'importait le reste ? Comme aux jours de notre enfance, nous avions retrouvé nos gais entretiens et nos longues promenades. Sa conversation, toujours si attachante, était maintenant plus grave et plus instructive. Élevée
loin du monde^ je le connaissais à peine, et Carlo m'initiait à tous les grands événements qui alors agitaient notre patrie et l'Europe entière. Il me parlait de ses principaux souverains; il me peignait leui^s traits^ leur politique^ leur caractère, comme s'il eût vécu dans leur intimité. Il me les montrait voulant entraîner l'Espagne dans des alliances et dans de nouvelles luttes^ glorieuses -peut-être, mais moins utiles pour elle que la paix dont elle avait besoin pour cicatriser ses blessures ; il m'expliquait comment elle pouvait, sans combattre, devenir plus puissante et plus respectée que par la guerre.
« — Mon Dieu 1 Carlo, lui disais-je, où avez-vous appris tout cela? Savez-vous que vous seriez un très-grand et très-habile ministre?
K II sourit et ajouta d'un air préoccupé :
<f -« M'en préserve le ciel ! La puissance est si loin du bonheur ! et le bonheur pour moi est ici, près de vous.
« Puis, pressant mon bras, que j'appuyais sur le sien, et jetant les yeux sur ce beau golfe de Naples, sur cette mer embaumée dont les vagues caressantes venaient expirer à nos pieds, sur ce soleil couchant qui étincelait de mille feux :
<c — C'est ici, s'écria-t-il, sur ces rivages de Sorrente, que le Tasse a vu le jour, qu'il a aimé, qu'il a souffert !
a Et, cédant à son enthousiasme, sa voix émue et attendrie me parlait du Tasse, de sa gloire, de ses malheurs; et ses paroles éloquentes retentissaient à mon oreille comme une douce harmonie, comme les vers mêmes du poète qu'elle célébrait. Et je l'écoutais... et je l'admirais... glorieuse et fière de lui et de son amour I
' « Nous passions nos soirées dans un pavillon élégant, situé au bord de la mer, et qui nous servait de bibliothèque et de salon de musique... Je me mettais à mon clavecin, et Carlo m'accompagnait. Il avait acquis un talent que je ne lui connaissais pas : il jouait de la harpe avec tant de perfection, que souvent, au milieu d'un morceau, je m'arrêtais pour l'écouter; souvent, quand il était dans ses jours de tristesse et de rêverie, l'émotion qu'il produisait allait jusqu'aux larmes ; lui-même, maîtrisé par l'inspiration, éprouvait parfois le sentiment qu'il faisait naître. Je voyais tout à coup sa tête tomber sur son sein, la hai'pe échapper de ses mains, et son visage inondé de pleurs quMl se hâtait d'essuyer en souriant; puis, sur-le-champ, pour ramener la gaieté, il exécutait quelque boléro ou quelque joyeuse barcarolle.
« Rien n'égalait la bonté de son cœur, et parfois, cependant, je dois en convenir, il avait dans le caractère des singularités et des bizarreries inexplicables. Une paysanne de nos environs, Fiamma, vint un jour me voir et me remercier de je ne sais quel service, et elle me raconta que, quelques années auparavant, pauvre et misérable, elle priait sur la grande route devant une madone, lui demandant du pain pour elle et sa famille. Une bourse pesante tomba à ses pieds; elle leva les yeux, et vit un beau gentilhomme : c'était Carlo qui lui disait:'
« — N'es-tu pas Fiamma, autrefois jardinière au château du ducd'Ârcos?
loin du monde^ je le connaissais à peine^ et Carlo m'initiait à tous les grands événements qui alors agitaient notre patrie et l'Europe entière. Il me parlait de ses principaux souverains; il me peignait lcui*s traits^ leur politique^ leur caractère, comme s'il eût vécu dans leur intimité. Il me les montrait voulant entraîner l'Espagne dans des alliances et dans de nouvelles luttes^ glorieuses ^peut-être^ mais moins utiles pour elle que la paix dont elle avait besoin pour cicatriser ses blessures ; il m'expliquait comment elle pouvait^ sans combattre, devenir plus puissante et plus respectée que par la guerre.
« — Mon Dieu 1 Garlo^ lui disais-je^ où avez-vous appris tout cela? Savez-vous que vous seriez un très-grand et très-habile ministre?
K II sourit et ajouta d'un air préoccupé :
<f -« M'en préserve le ciel ! La puissance est si loin du bonheur ! et le bonheur pour moi est ici, près de vous.
« Puis, pressant mon bras, que j'appuyais sur le sien, et jetant les yeux sur ce beau golfe de Naples, sur cette mer embaumée dont les vagues caressantes venaient expirer à nos pieds, sur ce soleil couchant qui étincelait de mille feux :
<c — C'est ici, s'écria-t-il, sur ces rivages de Sorrente, que le Tasse a vu le jour, qu'il a aimé, qu'il a souffert !
« Et, cédant à son enthousiasme, sa voix émue et attendrie me parlait du Tasse, de sa gloire, de ses malheurs; et ses paroles éloquentes retentissaient à mon oreille comme une douce harmonie, comme les vers mêmes du poète qu'elle célébrait. Et je l'écoutais... et je l'admirais... glorieuse et fière de lui et de son amour I
CARLO BROSGHI. 197
' « Nous passions nos soirées dans un pavillon élégant, situé au bord de la mer, et qui nous servait de bibliothèque et de salon de musique... Je me mettais à mon clavecin, et Carlo m'accompagnait. 11 avait acquis un talent que je ne lui connaissais pas : il jouait de la harpe avec tant de perfection, que souvent, au milieu d'un morceau, je m'arrêtais pour l'écouter; souvent, quand il était dans ses jours de tristesse et de rêverie, l'émotion qu'il produisait allait jusqu'aux larmes; lui-même, maîtrisé par l'inspiration, éprouvait parfois le sentiment qu'il faisait naître. Je voyais tout à coup sa tête tomber sur son sein, la harpe échapper de ses mains, et son visage inondé de pleurs qu^il se hâtait d'essuyer en souriant ; puis, sur-le-champ, pour ramener la gaieté, il exécutait quelque boléro ou quelque joyeuse barcarolle.
« Rien n'égalait la bonté de son cœur, et parfois, cependant, je dois en convenir, il avait dans le caractère des singularités et des bizarreries inexplicables. Une paysanne de nos environs, Fiamma, vint un jour me voir et me remercier de je ne sais quel service, et elle me raconta que, quelques années auparavant, pauvre et misérable, elle priait sur la grande route devant une madone, lui demandant du pain pour elle et sa famille. Une bourse pesante tomba à ses pieds; elle leva les yeux, et vit un beau gentilhomme : c'était Carlo qui lui disait : '
K — N'es-tu pas Fiamma, autrefois jardinière au château du ducd'Ârcos?
« — Oui^ signor^ sans pain et sans asile depuis que notre maîtresse a été bannie et ses biens confisqués.
(( — Cette bourse vient de sa part^ prends-la, sois heureuse et prie Dieu pour elle.
<« — *Et pour vous, monsieur.
a Fiamma^ enchantée^ avait rendu la joie à sa famille ; bien mieux encore, elle avait, ^âce à la générosité de Carlo, épousé plus tard Giambatista^ son amoureux^ dont elle avait fait la fortune, et qui était maintenant un des maraîchers de Sorrente les plus habiles et les plus laborieux. Je voulus à mon tour causer une surprise à Carlo^ et je donnai à Giambatista la place de jardinier en chef chez moi, où il vint s'établir avec sa femme et ses deux enfants. Puis, le lendemain de son arrivée, dirigeant ma promenade du côté de son habitation^ j'y entrai avec Carlo, qui me donnait le bras. Je croyais que l'aspect de cet heureux ménage, de ce mari et de cette femmequi s'aimaient si bien, lui causerait une douce satisfaction... et je vis au contraire sur ses traits une expression pénible qu'il se hâta vainement de réprimer ! Quand les deux petits enfiints vinrent, en se jouant, rouler à ses pieds, il fit un pas en arrière pour s'éloigner d'eux; puis, honteux de ce mouvement, il se rapprocha; mais pendant que je les tenais sur mes genoux et les embrassais, à peine s'il ieuir fit quelque froide caresse. Chaque fois qu'il rencontrait dans le parc Fiamma ou son mari séparément, il leur parlait avec bonté et amitié, eausant complaisamment de leurs travaux, et ne les" quittant jamais sans leur laisser des marques de sa générosité. Dès qu'il les rencontrait ensemble, il détournait la tête et ne leur adressait pas la parole.
a — Je crois que vous aimez Fiamma, lui dis-je un Jour gaiement, et que vous êtes jaloux de Giambatista.
« n me regarda d'un air étonné, et comme s'il ne compre-
GARLè BROSGHI. 499
nait pas qu'une pareille idée pût me venir ; aussi je me hâtai de le rassurer. Quant aux deux petits enfants^ je remarquai que décidément, quand il les apercevait dans une allée, il en prenait une autre. Il est vrai que ceux-là étaient fort bruyants, et que dans ses promenades Carlo recherchait surtout le calme et la solitude. Depuis quelque temps surtout sa mélancolie habituelle semblait augmenter : je le surprenais souvent triste et rêveur, et pourtant chaque instant nous rapprochait du terme, objet de nos vœux ! Encore deux mois, et le temps de mon deuil était fini ! Qui pouvait donc ainsi troubler ses rêves de bonheur? Quels nuages pouvaient obscurcir de si beaux jours? Carlo avait reçu plusieurs lettres qui paraissaient vivement le préoccuper ; et, malgré la réserve que je m'étais imposée à cet égard, je me hasardai à l'interroger.
« — Hélas ! me dit-il, vous avez raison, votre cœur m'a deviné, j'éprouve un violent chagrin î II faut que je vous quitte, Juanita ! que je m'éloigne pendant un mois. Tout un mois sans vous voir ; concevez- vous ma douleur ?
« — Oui, lui dis-je, si j'en crois la mienne ! Et pourquoi vous éloigner ? Qui vous y oblige ?...
a Je vis, au trouble empreint sur tous ses traits, que je ne pouvais le savoir.
et — Je ne vous le demande pas, m'écriai-je ; je ne vous demande rien ; votre amie ne veut rien de vos secrets... jusqu'au jour où ils seront les siens...
« Il tressaillit, et je me hâtai d'ajouter :
« — Jusque-là, et alors encore, c'est à vous de commander, et à moi d'obéir. Partez donc, puisqu'il le faut, et si je vous suis chère, rendez-moi bientôt le bonheur que vous m'em- Dortez.
a II me jura de revenir avant un mois et partit... Le difficile alors fut d'occuper mes journées, de me créer des travaux.
SOO nODVELLES.
une existence nouvelle, en un mot, de vivre sans lui ! Ces lii si agréables et si riants quand il les habitait, ne me parlaient plus maintenant que de son absence, et Je ne tenais pas à y rester. Je voulais depuis longtemps et je devais remercier le roi de ses bienfaits el des grâces qu'il m'avait accordées. La cour voyageait, dit-on, dans ce moment, et devait séjourner quelques semaines à Séville. Je résolus de m'y rendre : c'était un voyage peu fatigant, et surtout une distraction. Mais, avant mon départ, je voulus, en sage propriétaire, m'occuper et prendre connaissance des biens que la bonté du roi venait de me rendre. Je passai donc deux ou trois jouis dans un travail nouveau pour moi, celui d'examiner et de mettre eu ordre les contrats et les titres qui se trouvaient dans l'appartement occupé par Carlo. Pairai ces papiers, il y en eut un qui frappa ma vue : ce n'était que le fra^^mcnt d'une lettre déchirée et anéantie. 11 ne m'offrit que quelques mots; mais ces mois étaient de la main de Théobaido, et récemi adressés à Carlo. Voici ce que conleoail ce fragment
« — Que veui-tu donc?.., Qu'espères-tuï... insensé, mois de honbeur... dis-tu, el puis mourir !... Mourir, ingri Et elle?... car je ne te parle plus de moi... n
■ Je frémis en lisant ces mots que je ne pouvais com| dre, el qui semblaient m'annoncer de sinistres desseins, i plutôt, mon âme, facile à s'alarmer, donnait sans doute une interprétation fatale à des phrases dont j'ignorais le sens et la portée. Mais, tout en cherchant les meilleures raisons du monde pour me rassurer, je m'effrayai moi-même, et je partis avec la crainte el le pressentiment secret de quelque malheur. Je fis pourtant une heureuse traversée. J'arrivai à Car- Ihagène par un temps superbe. Le voyage de la cour avait donné à toute la population un air de fête. Le roi Ferdinand éUât à Séville, attendant la reine, qui devait l'y rejoindre après avoir parcouru les provinces voisines. Je m'arrèlai &
lellre
; m al» j
is, on I
CARLO BROSGHI. 201
Carthagène, oîi j'étais débarquée, pour m'y reposer. Mon hôtel était près de Téglise, et mes fenêtres, ainsi que toutes celles de la rue, étaient tendues de tapisseries et ornées de fleurs. Une somptueuse procession allait passer ; c'était le cardinal Bibbiéna qui se rendait à Téglise^ où il devait officier.
« — Le voilà, le voilà, me dit-on, en me montrant un dais magnifique étincelant d'or et de pierreries.
m Je jetai les yeux sur le saint ministre qui distribuait sa bénédiction à ce peuple prosterné.
a — Théobaldo ! m'écriai-je.
« — Oui, me répondit-on, Théobaldo Cecci, évêque de Nola, le plus jeune des cardinaux ejt le dernier nommé par le pape Benoît. C'est le crédit de la reine qui l'a fait arriver à cette, haute dignité, où l'appelaient du reste sa piété et ses talents !
« Je restai stupéfaite ! Tout ce que je voyais, tout ce que . j'entendais me semblait de la magie. Le lendemain je partis pour Séville : la route était couverte de voyageurs à j^ied, à cheval ou en litière. A la dernière poste, on ne put me donner de mules ; il n'y en avait que quatre, et elles étaient retenues pour un grand personnage qui voyageait incognito. Il fallut bien m'arrêter. La chaleur était étouffante, le soleil était ardent, et, pour m'en garantir ainsi que de la poussière, j'avais baissé les stores de ma berline, où je me tenais renfermée^ attendaa^ qu'il revînt à la poste des mules et des muletiers. J'entendis le fouet des postillons, un équipage venait d'arriver. J'entr'ouvris les stores de ma voiture, et quand les nuages de poilssière se furent dissipés, j'aperçus une calèche anglaise du goût le plus élégant. Mais comment vous peindre ma surprise et le tremblement dont je fus saisie en reconnaissant Carlo assis à côté d'une femme jeune et belle ! Sa parure était simple et ses manières distinguées. Quant à ses traits, ils se gravèrent sur-le-champ dans ma mémoire pour ne jamais s'en
effacer. Et, dans ce moment, je les vois encore ! En quelques minutes les voyageurs eurent relayé et repris leur course rapide. Quelques instants après, des mules arrivèrent pour moi ; et, pendant qu'on attelait, je demandai aux gens de la poste s'ils connaissaient les voyageurs qui m'avaient précédée.
« — Non, signora, reprit l'un d'eux ; mais ils sont riches et payent bien : ce doit être le mari et la femme.
« — Ou quelque chose de ce genre-là, ajouta avec un sourire malin un autre muletier.
« — Qui vous le fait croire ?
« — Par Notre-Dame d'Atocha ! quand on voyage ainsi en tête-à-tête ! et puis la jeune dame tutoyait le beau cavalier.
« — En vérité ! lui dis-je, en sentant le cœur qui me manquait.
« — Oui; elle lui disait: « Carlo, que penses-tu de cette, poussière ? Ne trouves-tu pas que nous voyageons comme les dieux, dans im nuage ? »
tt — Assez, lui dis-je, et partons.
« J'arrivai à Séville plus morte que vive. Le muletier m'avait conduite au plus bel hôtel de la ville, aux Armes d'Espagne ; et en entrant dans le riche appartement que m'offrait mon hôtesse, le premier objet qui (rappa mes regards fut un portrait richement encadré. Jugez de mon trouble, ce portrait était celui de cette inconnue, de cette compagne de voyage, de cette maîtresse de Carlo dont le souvenir et les traits sembkient me poursuivre partout.
« — Quelle est cette femme ? demandai-je à mon hôtesse*
« Elle me fit une révérence et me répondit :
« — Est-il possible que la signora n'ait pas reconnu Sa Ma* jesté la reine?
« — La reine ! m'écriai-je en chancelant.
« Ah ! la fortune et le crédit de Carlo, le mystère qui Tenvironnait, ce secret terrible d'où dépendaient sa vie et sa liberté^ tout était expliqué, jusqu'à sa tristesse et à ses remords !... Accablée, anéantie, n'ayant plus la force de penser, ni même de pleurer, j'ignore combien de temps je restai dans cet état. Quand je revins à moi, mon hôtesse m'apprit que j'avais été toute une semaine malade, mais que son zèle et ses soins m'avaient rendue à la santé ; elle m'apprit également que, depuis deux jours, la maison du roi et toute la cour étaient retournées à Madrid. Malgré moi, je parlai à tout le monde de la reine, et chacun me répétait, à ma grande surprise, que sc'était la piété et la vertu mêmes ; qu'elle adorait son mari, lui aidait à porter le fardeau de la couronne, et ne s'occupait, ainsi que lui, que de la prospérité de l'Espagne. Craignant de laisser pénétrer le secret redoutable que seule je possédais, je hasardai, en tremblant et avec réserve, quelques mots sur Carlo. Ce nom était ignoré, personne n'en n'avait jamais entendu parler; et, en Espagne conune à Londres^ nul ne connaissait Carlo Broschi 1
« Dès que je pus soutenir le voyage, je partis. Je me rembarquai pour Naples, mais je ne retournai pas à Sorrente, dont le riant aspect et les heureux souvenirs m'eussent été odieux. Je courus me cacher sous les sombres allées du château d'Arcos. Ses antiques tourelles, ses murailles noircies et dégradées parle temps, respiraient une tristesse qui convenait
20i HOl'VELLES.
à la mienne. Une partie du château avait i rochers, au pied desquels roulait un torrent fui-ieuz. Au fond de cetahjme était la mort!... Une mort certaine et le repos!... Plus d'une foiSjjel'avoue, arrêtée au bord de ce précipice dont je mesurais l'horrihle profondeur, j'avais eu l'intention de m'y élancer.^. Mais Dieu m'avait retenue ! Il m'avait semblé, au bruit mugissant du torrent, entendre la voix de Théobaido qui m'annonçait mon châtiment et ma damnation éternelle... et, fremblanle, je m'étais résignée à un supplice pluB long et plus cruel...
« 11 y avait un mois i]iie Carlo était parti, et, fidèle à sa promesse cette Tois, il était revenu à Sorrentu au jour indiqué; ne m'y trouvant pas, il était accouru au château d'Arcos, et si j'avais ignoré sa trahison, son trouble et sa tristesse auraient dil me l'apprendre. Trop franche pour lui cacher ma douleur, trop Ëère pour m'abaisser à des reproches, je lui racontai frwdemenl ce que j'avais vu et entendu, tout en lui promettant le silence sur un secrrt d'où dépendait sa vie. Il me laissa parler sans m'inten'ompre, et quand j'eus fini, il lira de son sein une lettre qu'il me présenta en me disant :
« — Vous ne parlerez de cet écrit à personne de vaut... pas même à moi. LalellreétaitdelamaindelareiD^ et conçue en ces termes :
a Personne plus que vous, Carlo, n'est dévoué au roi, « mari. 11 n'a pas de semiteur plus fidèle, ni de coi « plus éclairé, Par ses jours que je vous dois, par le tendr« L ■ amour que je lui porte, par l'intérêt que je prends k son H bonheur et à la gloire de son règne, n'écoutez plus de vaines « craintes, et bravez des préjugés que nous bravons nous- K mêmes. Qu'importe votre nalssanceîqu'importe votre était a Méprisez pour nous les cris et tes insultes de la cour, et • sovez notre ministre, comme vous êtes notre ami.
• Je vous attends le iù de ce mois h Arunjuei. >
mon Tiarei D^ l|
insei^^H : tendr« • I
CAKLO BROSGHI. S05
« — Cest aujourd'hui, s'écria Carlo avec un accent passionne, et je ne suis point à Aranjuez !....je suis ici... au ciiâteau d'Arcos... près d'une amie... qui me soupçonne, qui m'accuse, et que je ne veux plus quitter.
« — Quoi ! Carlo, vous restez?
« — Tant que je vivrai, me dit-il d'un air sombre ; tant que Yous ne me direz pas : Va-t'en... car ma souveraine, c'est ▼ous!
« — Et ce rang qu'on vous offre, et cette faveur inouïe... inconcevable?
« — Je vous ai priée , s'écria-t-il d'un air triste, et vous m'avez promis de n'en parler à personne... pas même à moi... Les services que j'ai rendus à mon souverain, la faveur secrète dont il m'honore, tiennent à des causes que je ne puis révéler... C'est le seul et dernier secret que j'aurai pour vous, et[que vous ne connaîtrez peut-être que trop tôt... Qu'importe d'ici-là si vos craintes sont dissipées... et j'espère qu'elles vont l'être. Il prit la plume et écrivit :
« Madame,
« Les bontés dont mon seigneur et roi, et dont Votre Mail jesté ont comblé l'obscur et inconnu Carlo, n'ont déjà que m trop excité l'envie, et cependant la haute confiance où vous « daignez m'admettre était un secret qu'à peine on pouvait « deviner ! Que serait-ce si je devenais ministre ? Les outrages « auxquels je suis en butte ne s'arrêteraient pas à moi et s'é- « lèveraient peut-être plus haut. Par le dévouement que je « porte à vous, madame, et au roi; dans l'intérêt de sa gloire « et de son règne, je le supplie de me retirer le poste éminent « qu'il voulait me confier : je n'y avais d'autre droit que « mon zèle, et mon refus peut-être m'en rendra digne ; car, « en refusant, je crois servir Sa Majesté. Et maintenant jd
^M)6 NOUVBLLBS.
« solliciterai une autre grâce : permettez-moi de vivre et de « mourir dans la retraite et dans Tobscurité qui seules con- « viennent au pauvre et misérable Carlo. Je vous écris d'Ar- « cos^ et depuis le jour où Votre Majesté a daigné, à ma « prière^ faire grâce à la comtesse de Popoli, vous connaissez «c mes sentiments pour elle : sentiments insensés peut-être, « mais qui ne finiront qu'avec ma vie, ainsi que mon dévoue- « ment et ma reconnaissance pour Votre Majesté, i»
« Lorsque j'eus lu cette lettre, il la cacheta et l'envoya par un exprès.
« — Maintenant, me dit-il, conservez-vous encore des doutes?
« — Je n'ai plus que des remords, répondis-je en lui tendant la main, et d'ici à quelques jours j'espère les apaiser. En effet, il me tardait de réparer mes indignes soupçons ; il me tardait siu'tout de reconnaître les sacrifices que Carlo venait de faire pour moi ! J'avais écrit en secret à Théobaldo, à Tévêque de Nola, ou plutôt au cardinal Bibbiéna; car je comprenais maintenant comment il devait tous ses titres à la protection et à l'amitié de Carlo. Sans le prévenir de ce que je voulais de lui, je le priais d'accourir au plus tôt, car j'avais un service important à lui demander. J'étais sûre de le voir arriver, ei, en effet, quelques jours après, la voiture de Son Éminence CDtfait dans la cour du château, à la grande surprise de Garlo^ qui ne l'attendait pas.
« Après sept années d'absence, nous nous retrouvions donc encore une fois réunis dans ce château où s'était passée notre jeunesse, dans ces lieux témoins de nos plaisirs et de notre amitié, de nos serments et de nos rêves : sermtnits que nous avions tenus, rêves qui s'étaient réalisés d'une manière si ndr raculeuse ! Au moment où nous entrâmes tous trois dans le salon du duc d'Arcos, dans ce salon gothique qui noos rappe-
CARLO BROSGHI. 207
lait tant de souvenirs, la même idée vint nous frapper sans doute ; car nous nous tendîmes les mains et nous nous regardâmes... Quel changement^ mon Dieu! Autrefois^ dans ces lieux mêmes, pauvres, malheureux et incertains de l'avenir, la joie et la santé hrillaient dans nos yeux. Aujourd'hui, riches et puissants, les soucis et les souffrances se lisaient sur tous nos traits... Le mal qui me consumait avait terni mes brillantes couleurs, le front de Théobaldo était sillonné de rides précoces, et Carlo, j'ignore par quelle raison, semblait le plus triste de nous. Les larmes aux yeux, nous nous embrassâmes tous trois en nous écriant : « ToUt est changé, excepté nos cœurs. »
a — Mes amis, leur dis-je, quand ils furent assis, vous rappelez-vous qu'il y a sept ans, à pareille époque, nous étions bien malheureux ? c'était le jour où Carlo nous quitta.
« — Oui, oui, s'écria Carlo en tressaillant ; jour affreux! jour horrible !
a — Dont le sort doit nous dédommager, continuai-je ; car jusqu'à présent il a été bien cruel pour moi, et moi, Carlo, bien injuste pour vous. Je n'ai qu'un moyen de réparer mes torts et de m'acquitter, si je le puis jamais, de tout ce que je vous dois : dans huit jours expire le temps de mon veuvage, etdanshuit jours je désire qu'ici m'ême Théobaldo nous unisse !
« Carlo, hors de lui, s'élançait vers moi pour me remercier, lorsqu'il rencontra un regard foudroyant de Théobaldo.
« — Je ne bénirai pas ce mariage, dit-il avec colère.
« — Et pourquoi? m'écriai-je stupéfaite.
« — Insensés tous les deux 1 Ne save^vous pas que cette union, autrefois permise, est maintenant impossible; que tout la réprouve et vous sépare ; que la plus noble dame de Naples, la nièce du duc d'Arcos, la comtesse de Popoli, ne peut épouser...
« — Un homme sans noblesse et sans naissance ? m'écriai- ]e en souriant.
« — Non, reprit Théobaldo en regardant toujours Carlo, qui, les yeux attachés vers la terre, semblait atterré... Mais elle ne peut, aux yeux de toute l'Italie, épouser le meurtrier de son mari.
« Carlo poussa un cri de surprise et d'indignation.
« — Oui, poursuivit Théobaldo avec force, cette main qui a frappé le comte de Popoli ne peut s'unir à celle de sa veuve sans honte et sans infamie!... C'est proclamer aux yeux de tousl'adultère et le déshonneur... Et si tu l'aimes, Carlo, tu dois la vouloir respectée et non pas flétrie.
tt — Mais le comte de Popoli, m'écriai-je, a déclaré hautement qu'il avait succombé loyalement, et dans un combat oii son honnem* n'était point engagé.
« — Et si, à ma prière, reprit Théobaldo, il a fait cette déclaration pour vous conserver chaste et pure dans l'estime publique ; si j'ai détourné de votre front le scandale et l'opprobre, savez- vous à quelles conditions? Savez-vous si je n'ai pas promis, pour vous et en votre nom, que jamais votre main ne s'unirait à celle de votre complice ?...
« — L'a-t-il exigé? m'écriai-je tremblante.
a — Je ne puis, ministre de Dieu, révéler les paroles d'un mourant ni les secrets de la confession ; mais j'atteste ici, et ce mot doit vous suffire, que je croirais offenser le ciel en bénissant ce mariage !
« n sortit et nous laissa dans la consternation et le désespoir.
a — Oui, me disais-je en moi-même, je ne nie pas qu'un pareil mariage ne puisse me perdre à jamais dans le monde; mais je ne m'attendais pas à trouver en Théobaldo tant de rigorisme et de dureté !
« La voix de l'amitié aurait pu adoucir ce que la religion et
CARLO BROSCIII. 209
le devoir avaient d'inflexible et de sévère; il devait nous plaindre du moins^ et il est parti... sans nous consoler ! Il nous savait malheureux, et^ pour la première fois^ il s'est éloigné sans mêler ses larmes aux nôtres ! Garlo^ au contraire^ quoique frappé comme par ce coup terrible^ avait redoublé de soins et d'amour pour me le faire oublier. Il me cachait sa douleur, qui eût augmenté la mienne, et jamais il ne m'avait montré plus de tendresse et plus de passion. Trop généreux pour se plaindre ou pour m'accuser, trop pur pour me vouloir au prix de l'honpeur et du devoir, je voyais les tourments auxquels il résistait en vain ! Prêt à céder, il me fuyait ; ou biep, ivre d'amour, il tombait à mes pieds en s'écriant : Je serai ton esclave; je passerai^ ma vie à t'adorer. Ma sœur, mon amie^.. je ne veux de toi que ton âme et ton amour!... je ne demande rien au ciel. Je suis le plus heureux des hommes !... et le bonheur avec d'autres ne vaut pas le malheur avec toi!...
a Trois mois se passèrent ainsi dans le supplice et dans l'ivresse d'une passion dont les combats épuisaient chaque jour notre courage et nos forces. Chaque jour les menaces de Théobaldo s'effaçaient de mon souvenir ; le cri de l'opinion et les murmures du monde retentissaient plus faibles à mon oreille ; la voix de Carlo m'empêchait de les entendre. Depuis quelques jours surtout je remarquais en lui une exaltation et un délire qui m'inquiétaient; depuis trois mois ces luttes continuelles, cette fièvre ardente à laquelle il était en proie, et que redoublaient encore l'ardeur du climat et le soleil étincelani de Naples, tout avait brûlé son sang et enflammé son cerveau Souvent le désordre de ses discours annonçait celui de sei idées... Souvent, dans ses yeux ardents et passionnés régnaient je ne sais quel égarement et quel sombre désespoir qui m'effrayaient.
« — Carlo, lui disais-je, ne me regardez pas ainsi...
c( — Rassurrez-vous, disait-il, mes souffrances sont telles, que bientôt, je Tespère, bientôt, je mourrai !... Je Youlais hâter ce moment... c'est facile... je ne crains pas de me tuer... mais je crains de ne plus vous voir !
« Et, en me parlant ainsi, les larmes et les sanglots étouffaient sa voix. Ah ! il disait vrai, c'était trop souffrir; et moi, faible femme, je n'avais plus la force de lutter contre son amour et contre le mien.
(( Un jour, l'air était lourd et pesant, et la chaleur étouffante; ufi orage se formait du côté de la mer. Nous étions assis dans le parc, et depuis quelques instants je parlais à Carlo, qui ne me répondait plus... Je pris sa main, qui était brûlante...
« — Vous avez la fièvre, lui dis-je, une fièvre ardente ?
a — Oui, me dit-il, voilà bien des nuits que je n'îii dormi, et cela me désole... cela double mes jours... moi qui, au contraire, voudrais les abréger !
a II y avait dans cette phrase tant de résignation et de malheur, que tout mon courage m'abandonna; je ne vis plus que Carlo que j'allais perdre ! Carlo prêt à mourir !... et tout dans mon cœur céda à cette idée .
(( — Ecoute, hii dis-je, c'est assez de combats et de tourments ! Qui peut nous condamner à en subir davantage ?... Le monde, l'opinion qui nous flétrira, dit-on, si je te présente aux yeux de tous en disant : Voilà mon sauveur, mon amant, mon époux !... Eh bien ! ces mots qu'il m'eût été si doux de prononcer... pourquoi les dire? pourquoi les avouer? Si Théobaldo, si notre ami nous abandonne, n'est-il pas quelque autre prêtre, quelque indifférent qui, à prix d'or, consente à nous unir en secret ?
« Carlo fit un geste de surprise et d'égarement.
« — J'ignojre, continuai-je vivement, si dans nos lois une
GARLO BROSGHI. 2ii
pareille union est permise ou valable... Mais elle Test à mes yeux ; car, devant Dieu qui m'entend, que ces nœuds soient on non formés, je te regarde comme mon époux, comme celui à qui j'appartiens,.. Oui, Carlo, mon honneur... c'était ma vie... <tittu m'es plu3 cher que la vie.v car, tu le vois, je tfaime... et ]e suis à toi !
« A ce bonheur inattendu, inespéré, Carlo poussa un cri de joie, leva les mains au ciel et tomba à mes pieds, en proie à un délire qui me tit trembler pour sa raison et pour ses jours. Habitué depuis longtemps à combattre la douleur, son cœur n'était point préparé à ime si grande félicité, et, trop faible pour la supporter, il y avait succombé. Une fièvre cérébrale, une fièvre terrible s'était emparée de lui, et pendant huit jours il fut entre la vie et la mort, ne voyant, ne reconnaissant personne... pas même moi! Au bout de ce temps, la fièvre tomba ; mais la raison n'était pas encore revenue...
(( — Cela ne peut tarder, me dit le docteur; du temps, des ménagements... absence de bruit et d'émotions, voilà le seul régime que je lui prescris.
« En effet, le délire de Carlo n'avait plus rien d'effrayant. 11 ne parlait que de son prochain mariage.
a — EUe m'aime, s'écriait-il ; elle m'aime plus que son honneur !... Elle consent à se donner à moi !... Mais quand donc cette union ?
a — Dès que vous serez rétabli, lui disais-je.
«c — Ah ! ce sera bientôt, car maintenant je suis heureux.
« Et alors, dans sa brillante imagination, qui chez lui avait survécu à la raison, il me traçait un tableau enchanteur d'un ménage bien uni, des charmes de l'intimité, des douceurs de la famille. Ces rêves si doux et si séduisants étaient presque delà raison, ou du moins une folie pareille était déjà du bonheur ! Appuyé sur mon bras, il venait d'essayer le soir, dans
212 KOUVELLES.
le parc, une promenade qui lui avaii fait grai rentrions au château, lorsque, sous le vestibule, se présenta à nous un homme qui l 'attendait... C'était Gherardo Broschi... c'était son père !
n — Voilà un an écoulé, lui dit le vieillard d'une voixi et tu m'as permis de venir te voir tous les ans.
K Pendant qu'il parlait, Carlo le regardait d'un air attentif, et comme cherchant è rappeler ses souvenirs. Une révolution soudaine se préparait en lui ; la raison lui revenait, ii me lendit la main avec tendresse. — Juanita, me dit-il, ma hien-aimée... Puis, apercevant Gherardo : — Mon përe ! s'écria-Hl avec un accent terrible et en se frappant le front avec rage. Puis, apercevant dans le vestibule un fusil de chasse qu'on y avait laissé, il s'en empara et coucha en joue le malheureux vieillard. Je me jetai au-devant de lui en lui disant : Partez, éloignez-vous ! et il disparut dans le parc. Mais déjà à ma vue l'arme fatale était échappée des mains de Carlo.
a — Vous le vovez, me dit-il, c'est plus fort que moi. Sans vous, que serais-je en ce moment î Parricide!... murmurat-41 à voix basse ; et frissonnant de tous ses membres, il resta quelque temps la tête cachée entre ses mains. Pour le raj à des idées plus douces et plus riantes, je m'approchai de lui parlai des projets de notre maiiage.
«: ■ — Quand donc t s'écria-t-il.
■ — Dès demain, si vous le voulez.
a 11 me serra la main avec une expression de tendresse et de reconnaissance. A demain, me dit-il, et il rentra dfma fol appartement. Il était temps, car quelques minutes après Gherardo, qui voulait absolument voir encore son fila el brasser.
— n me tnera s'il le veut, disait-il ; mais je dois l« il me l'a promis.
•peler n
CAHLO BROSGHI, 213
« J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que dans ce moment sa vue pouvait faire grand mal à Carlo et le replonger dans un nouvel accès..
> « — Puisqu'il le faut^ dit-il en soupirant^ sa santé avant tout; qu'il vive et que je meure... 11 est bien cruel envers moi... Non pas que je l'accuse, mais je l'aime tant qu'il devrait me pardonner... Allons, je m'éloigne.
« Et le vieillard fut longtemps encore à sortir du château, et longtemps il erra autour des murs. La chambre de Carlo donnait sur le torrent, et des gens de la maison avaient vu le soir Gherardo de l'autre côté du précipice, assis sur les rochers qui étaient en face des fenêtres de son fils, et cherchant encore à distinguer ou à deviner ses traits.
« Hélas ! le pauvre vieillard ne devait plus les revoir ni nous non plus I Le lendemain, Carlo ne descendit pas à Theure du déjeuner. Je l'envoyai avertir. Sa porte était fermée. On frappa; il na répondit point. On brisa la serrure, sa chambi'e était déserte. Il ne s'était point couché ; mais les bougies, presque consumées, laissées sur son bureau, prouvaient qu'il avait veillé une partie de la nuit... La fenêtre qui donnait sur l'abîme était ouverte... Sur l'appui on voyait encore l'empreinte de ses pieds... Au bas de la croisée, les rochers qui bordaient le précipice étaient couverts de sang, et les eaux impétueuses du torrent avaient emporté son corps! 11 ne nous restait rien de lui... rien que ces papiers laissés sur le bureau de sa chambre... un portefeuille contenant des sommes immenses, et son testament, écrit de sa main... 11 y disait en peu de mots qu'il se donnait la mort dans la crainte de devenir parricide... et qu'il me nommait héritière de toute sa fortune. *
« Ainsi me fût ravi le compagnon de mon enfance et i ami de ma jeunesse. Ainsi le sort, qui se joue de nos projets et de nos rêves de bonheur... n'a pas voulu que nous fussions unis
sur la terre. Mais ne me plaignez pas^ mes amis, et félicitezmoi 1 Dieu a pris ma douleur en. pitié ; il abrège le temps de l'exil, et bientôt^ je le sens^ ô mon bien-aimé Carlo 1 il me permettra de te rejoindre !... »
On pense bien que pendant ce long récit la comtesse de Popoli s'était plus d'une fois interrompue, et plus d'une fois ses larmes avaient coulé en retraçant à ses jeunes amis de si pénibles souvenirs. Ce Carlo, à la fois si généreux et â étrange, d'un cœur si élevé et d'un sort si misérable, ce personnage mystérieux, qui était mort en emportant son secret, avait vivement excité la curiosité de Femand et plus encore l'intérêt et l'émotion d'Isabelle. Son âme, enthousiaste et facile à s'exalter, concevait aisément l'amour et la douleur de Juanita; car, pour elle, Carlo était devenu son héros et son dieu. Si elle Teût connu, elle l'eût aimé de toutes les forces de son âme; car c'étaient là les passions que son cœur romanesque avait rêvées, et à chaque instant elle interrogeait de nouveau sa sœur, et lui faisait répéter les moindres détails de son récit.
— Maintenant, mes amis, leur avait dit Juanita, vous connaissez mon sort et comprenez ma position. Tous les biens que je possède dans le royaume de Naples sont à ma sœur, je les lui abandonne ; mais ceux que j'ai acquis en Espagne avec les richesses de Carlo... je n'ai pu les accepter que comme un dépôt. J'ignore ce qu'est devenu le malheureux Gherardo
Broschi. .. Je ne Tai pas revu depuis la mort de son fils ; mais^ s'il reparaît maintenant... ou quand je ne serai plus... toute cette fortune lui appartient ! Lui seul est l'héritier de son enfant. Fernand et toi, ma sœur, vous ne Toiiblierez pas... Vous me l'avez Juré, et, grâce à votre promesse, vous voyez que je puis accepter sans crainte toutes les conditions du duc de Carvajal.
En effet, Juanita devait la semaine suivante signer le contrat tel que le duc l'avait dicté, et le jour même devait voir le bonheur des deux amants.
Mais Juanita, déjà souffrante et malade, devint si faible qu'il lui fut impossible de sortir de son appartement. Le mal avait fait depuis quelques jours des progrès effrayants, soit qu'il fût arrivé réellement à sa dernière période, soit que les émotions que Juanita venait d'éprouver eussent porté le coup fartai à cette organisation si frêle et si tendre, qui ne vivait plus que pour aimer et se souvenir !
Isabelle, en voyant l'état de sa sœur, déclara que toute idée de fête et de réjouissance devait être éloignée ; qu'elle ne signerait le contrat et ne consentirait à ce mariage que lorsque Juanita pourrait y assister, et, au grand désespoir de Fernand, le jour des noces fut encore retardé. Sa seule consolation était d'aller voir sa fiancée, qui ne quittait plus sa sœur , et tous les deux passaient leur journée près du lit de la pauvre mourante. Isabelle avait remarqué que le seul moyen d'appeler encore le sourire sur ses lèvres, c'était de lui paiier de Carlo, et elle lui en parlait toujours.
— Je ne le reverrai plus, disait Juanita; mais si je revoyais seulement le pauvi*e Gherardo !... je mourrais contente, et je porterais là-haut à mon bien -aimé Carlo la bénédiction de son ▼ieux père.
— Patience! disait Isabelle, il reviendra, j'en suis sûre, sur-
tout s'il ignore la mort de son fîls. Ne doit-il pas le yoir tous les ans? et pour le revoir^ il reviendra toujours près de toi... certain de l'y trouver !
— Vaines illusions! dit Juanita; retour impossible !
— Et pourquoi, donc? pourquoi le ciel et les saints ne feraient-ils pas un miracle pour toi^ ma sœur^ qui es une sainte ?
— Ah ! s'écria Juanita^ tais-toi !
Et montrant du doigt la fenêtre qui était en face de son lit:
— Ma raison affaiblie me fait voir des fantômes^ car, pendant que tu parlais... j'ai cru voir derrière les carreaux de cette croisée... le pamTC Gherardo. C'était lui ou son ombre quime regardait en pleurant.
Isabelle s'élança vers la porte qui donnait sur les jardins, et entendit les pas d'un homme qui s'enfuyait. Elle fit signe à Fernande et celui-ci^ dans sa course rapide^ eût bientôt rejoint le vieillard qu'il ramena^ malgré ses efforts, dans la chambre de Juanita.
— C'est vous, Gherardo, s'écria celle-ci, vous qui me ftiyez!
— U le fallait, dit le vieillard tremblant, il le fallait ; sans cela aurais-je pu renoncer à vous voir ! vous que j'ai élevée^ vous, la protectrice et l'amie de mon pauvre Carlo !
— Vous savez donc qu'il n'est plus ?
— Oui... oui... je le sais, dit Gherardo en balbutiant.
— Eh bien ! s'écrièrent Fernand et Isabelle, nous avons tous ici des trésors à vous remettre. ^
— Oui, dit Juanita, Carlo a déposé entre mes mains ta fortune.
— Qu'elle y reste, répondit le vieillard, tout ce qu'a fait Carlo est bien fait. Je ne veux rien. Je ne demande rien au ciel que de vous voir revenir à la santé.
CARLO BROSCei. 217
— C'est impossible^ dit tristement Juanita^ mes derniers moments ne sont pas éloignés : mais il dépend de toi de les adoucir; reste auprès de moi, ne me quitte plus-,. Tu mêle promets, n'est-ce pas ?
Le vieillard hésita et parut embarrassé.
— Eh quoi! tu me refuses !
— Je ne le puis, signora, je ne le puis.
— Et pourquoi donc ?
— On m'attend ailleurs.
— Aujourd'hui?
— Ce soir même.
— Je te le demande au nom de ton fils, au nom de Carlo, qui nous regarde et nous entend peut-être.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle en joignant les mains, que n'estil là pour fermer mes yeux, pourrecevoir mon dernier soupir J
Et dans son amoiu", dans sa douleur, elle lui adressait dej adieux si tendres et si déchirants, que Fernand et Isabelle fondaient en larmes. Quant à Gherardo, il paraissait en proie à un combat violent ; il sanglotait en se tordant les mains, et enfin, tombant à genoux près du lit de Juanita, il s'écria :
— Je n'y tiens plus... je n'y résiste plus... Quand il devrait me maudire encore ; quand il devrait cette fois me tuer tout à fait, vous le verrez, signora, vous le verrez !
— Et qui donc ? dit Juanita, qui à ce mot sembla renaître à la vie, et dont les yeux ranimés et brillants ne quittaient plus ceux de Gherardo. ^
— Écoutez, écoutez ! dit le vieillard, à qui l'émotion ne permettait pas de mettre beaucoup d'ordre dans son récit. J'étais assis sur des rochers au bord de l'eau. La nuit était froide ; mais je ne sentais rien... J'étais en face de ses fenêtres... il y avait de la lumière dans sa chambre ; et je le voyais écrire,
puis marcher et se promener avec agitation, comme quelqu'un qui est en colère... C'était peut-être contre moi, mais c'est égal, je le voyais ! cela me suffisait, et je serais resté là toute la nuit. Tout à coup je vois s'ouvrir sa fenêtre, qui donnait sur le précipice... trente pieds de hauteur. Il s'élance! moi aussi, mais de moins haut. 11 roule dans le torrent, et moi aussi, car je m'étais jeté sans savoir ce que je faisais et seulement pour mourir avec lui. Mais j'aimais encore mieux le sauver, et, quoique très-faible, cette idée-là doublait mes forces. Je le portai, je le traînai évanoui sur les rochers; je le crus mort. Il s'était cassé un bras dans sa chute ; sa tête, qui avait porté sur un quartier de roc, saignait horriblement. Que faire ? que devenir? Le jour commençait à paraître ; je remontais pour chercher au château du monde et des secours, lorsque je rencontrai sur la route une superbe berline, un grand seigneur qui se rendait chez vous, le Ccirdhial Bibbiéna. 11 m'aida lui-même à transporter jusqu'à la voiture le pauvre Carlo» qui alors seulement revint à lui. Et quand il sut ce que je venais de faire :
— Je te dois deux fois la vie, dit-il; oublions la première, et ne pensons qu'à celle-ci.
Et il me tendit sa main défaillante, il me pardonna et il ne me maudit plus, et il m'aime maintenant; il m'aime, moi, le pauvre Gherardo, dont il a oublié tous les torts... Mais ce n'est pas là ce dont je veux parler ; c'est de vous, signora^ de vous à qui il pensait sans cesse :
— Puisqu'elle me croit mort, dit-il, que je le sois toujours pour elle.
— Oui, a répondu le cardinal, pour son bonheur ei pour le vôtre, qu'il en soit toujours ainsi ! Dieu le veut.
Et alors il lui a fait jurer de ne plus troubler votre tranquillité, de ne jamais vous faire savoir qu'il vivait encore. Ils
GÀRLO BROSCHI. 219
* me Tont fait jurer aussi sur ma tôle ; et Carlo, quand il a été rétabli, est parti pour un pays étranger, pour l'Angleterre; mais, avant son départ, il m'a recommandé de veiller sans cesse sur vous, et je ne vous ai plus quittée, et je me cachais pour vous suivre, pour vous regarder et pour lui écrire chaque Jour : « Je l'ai vue. » Mais il y a quelques semaine^ je lui ai écrit : a Elle est bien mal... » Alors il a tout quitté, il est revenu.
— n est donc ici ! s'écria Juanita.
— Oui, malgré le cardinal qui est arrivé ici ce matin pour l'emmener, il est à Grenade, se cachant le jour et venant toutes les nuits dans les jardins de ce palais, sous vos fenêtres, ou m'en voyant à la découverte... C'est ainsi que tout à Theure j'ai été surpris... et j'ai trahi pour vous mon serment...
— Dieu te pardonnera cette trahison ! s'écria Juanita; et Carlo aussi ! qu'il vienne, s'il veut me voir vivante !
Et pendant que le vieillard hâtait sa marche chancelante, Juanita, qui semblait avoir retrouvé son âme et son énergie, traçait rapidement quelques mots, qu'elle remit à Fernand ;
— Cette lettre au cardinal Bibbiéna, lui dit-elle ; qu'on la lui fasse parvenir sur-le-champ.
Et en ce moment elle pâlit... et devint tremblante ; la porte venait de s'ouvrir, et Carlo parut. Juanita, sans lui faire un reproche, étendit vers lui la main en signe de pardon ! Il j;e précipita sur cette main qu'il couvrit de larmes et de baisers.
— Pourquoi pleurer, Carlo? lui dit-elle, je suis heureuse... je t'ai revu ! Mais toi, qui m'aimais tant, continua-t-cUe avec douceur, pom*quoi m'avoir fait mourir ? pourquoi m'avoir quittée ?
— 11 le fallait ! s'écria Carlo en sanglotant.
— Oui, je sais qu'un secret terrible nous séparait, un secret, m'as-tu dit^ qui donnait la moi*t... Tu peux me l'apprendre
maintenant; grâce au cicl^ je puis Tentcndre... Que tous tes chagrins soient les miens^ que ton âme tout entière soit à moi, et les derniers moments de ma vie en seront les plus heureux !
Carlo s'approcha vivement de Juanita, mais apercevant alors sa sœur qui se tenait debout et immobile près du lit, il se pencha vers l'oreille de son amie et lui dit quelques mot» à voix basse. Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juanita.
— Ingrat, lui dit-elle, c'est en ce moment seulement que vous avez eu confiance en votre amie ! Doutiez-vous donc de son amour, et aviez- vous oublié les jours heureux passés aux rivages de Sorrente?...
Elle s'arrêta en voyant Fernand suivi du cardinal Bibbiéna.
— Théobaldo, lui dit-elle, je sais tout, je vous accusais d'injustice et de rigueur quand vous remplissez dignement les sévères devoirs d'une sainte amitié. Pardonnez-moi, mon ami...
Et elle lui tendit la main ! A ce moment, ce prêtre, à la physionomie impassible, aux traits si durs et si sévères, ne put retenir son émotion, et il se prit à fondre en larmes, lui qui semblait ne pouvoir pleurer !
— Vous vivrez, s'écria-t-il, vous vivrez, Juanita, pour le bonheur de vos amis.
— Non, je sens que l'mstant fatal approche ! C'est pour cela que je vous ai fait venir.
Et le regardant avec tendresse ainsi que Carlo :
— Compagnons de mes premiers jours, j'ai voulu que vous le fussiez de mes derniers, pour que ma vie s'éteignît aussi douce qu'elle avait commencé, et maintenant que je sais tout, vous ne refuserez plus de nous unir... Que je mqurc sa femme! Qu'à mon heiu'e suprême je vous doive ce bonheur, l'espoir et le rêve de ma vie entière I
CARLO DROSCHl. 22i
Théobaldo tressaillit^ puis croisa ses mains sur sa poitrine, et ses yeux élevés vers le ciel respiraient la piété, la tendresse et le désespoir. 11 prit en tremblant la main de Carlo, la plaça dans la main mourante de Juanita : puis d'une voix plus forte il prononça les paroles sacrées et appela sur eux la bénédiction de Dieu et des anges. La nouvelle et pâle mariée tourna vers lui un regard de reconnaissance, puis elle pressa Carlo contre son cœur... et comme si elle eût expiré dans ce dernier baiser, de la main elle lui montra le ciel en lui disant :
— Mon bien-aimé... mon époux ! je vais t'attendre !...
Et Juanita n'était plus ! les deux amis s'embrassèrent en pleurant I puis tous deux se mirent à genoux près du lit de leur amie, et toute la nuit ils prièrent !
Pendant toute la précédente journée, Isabelle était restée pâle et glacée près de sa sœur; depuis ce moment sa gaieté disparut, ses belles et fraîches couleurs s'effacèrent. Une sombre rêverie succéda à son indifférence habituelle.
Trois mois s'éconlèrent ainsi. Au bout de ce temps, lorsque Fernand se hasarda à lui parler de mariage, elle lui répondit :
— Je ne veux plus me marier... Je veux entrer au couvent. Et à toutes les instances de son fiancé elle répondit :
— Je connais toutes vos qualités et vos vertus... Je vous estime et je vous aime... Mais je ne veux plus me marier, je veux entrer au couvent.
Et ne sachant comment vaincre son obstination, Feiiiand ne vit plus qu'un seul moyen, il résolut d'aller trouver à Madrid le cardinal Bibbiéna et Carlo.
Fcrnand était décide à partir, lorsqu'un nouvel obstacle s'éleva et rendit son voyage inutile. Le duc de Carvajal, son père, lui déclara qu'il ne consentait plus à son mariage.
— Et pour quelles raisons, mon père? s'écria le pauvre Fernand désolé.
— Ces raisons, répondit gravement le duc, vous les connaissez comme moi. Un homme d'État n'a qu'une pensée et qu'un but, un noble Espagnol n'a que sa parole. Mon but était qu'à défaut de places et de dignités dont on nous a injustement dépouillés, notre maison brillât du moins par ses immenses richesses, et je vous permettais d'épouser la nièce du duc d'Arcos à condition que Juanita sa sœuf ne se marierait pas et lui abandonnerait tous ses biens.
— Elle lui a laissé par sa mort tous ceux dont elle pouvait disposer, tous ceux qu'elle possédait dans le royaume de Naples, et qui sont, dit-on, trcs-considérables.
— C'est possible, je ne les connais pas, mais je connaissais l'hôtel et les jardins de l'Alhambra, qu'elle avait achetés en cette ville ; les immenses domaines et les riches métairies qu'elle avait acquis dans là province de Grenade et dans celle de Valence.
— Tout cela, mon père, appartenait et appartient encore à son mari.
— Justement, elle s'est mariée, et c'est ce que je lui reproche ! Se marier un quart d'heure avant sa mort !... Elle ne pouvait peut-être pas attendre !...
CARLO BROSGHI. SS3
— Un nomme qu'elle aimait ! une union qui la rendait heureuse !
— n ne s'agit pas de cela; quand on a donné sa parole^ et qu'on a une sœur à marier... Et puis épouser un homme obscur et inconnu... un Carlo Broschi dont personne n'a jamais entendu parler.
— n a du moins un mérite, celui d'être riche !
— Un mérite qu'il garde pour lui. Et je jure que vous, Femand de Carvajal, ne serez jamais le beau-frère de Carlo Broschi. Vous n'épouserez point Isabelle, je refuse mon consentement.
— Hélas ! mon père, elle refuse aussi le sien.
— Tant mieux, nous serons tous d'accord.
Et, en effet, quel espoir restait au jeune homme> placé entre son père qui s'opposait à ce mariage, et sa fiancée qui ne voulait plus en entendre parler ? Au contraire, et au grand désespoir de Femand, elle redoublait d'ardeur pour la vie religieuse. Elle était entrée comme pensionnaire au couvent de Santa- Cruz, et n'aspirait qu'au moment de prononcer ses vœux.
Une cérémonie de ce genre, ime prise de voile solennelle devait avoir lieu prochainement avec grande pompe dans la ville de Grenade, et Isabelle, qui n'avait pas encore le temps prescrit pour le noviciat, désirait obtenir une dispense. Par malheur, l'abbesse de Santa-Cruz n'avait pas le pouvoir de lui accorder sa demande, et la jeune fille était désolée; mais elle reprit courage en apprenant que le cardinal Bibbiéna devait honorer cette cérémonie de sa présence, et qu'il devait même yofûcier. v
A son arrivée, le prélat reçut la visite du malheureux Fernand, qui venait implorer sa puissante protection auprès du duc son père, et auprès de sa fiancée.
— On peut ramener le duc de Carvajal à d'autres senti-
ments^ lui répondit Théobaldo en souriant^ ce ne sera pas la première fois qu'il en aura changé!... Mais cette jeune fille ! il est dirûcile et peut-être peu convenable à moi de la détourner d'entrer en religion, surtout si c'est une vocation décidée.
— Ce n'en est pas une. Elle a été élevée au couvent, qu'elle détestait, et depuis trois mois elle veut y retourner.
— Pour quel motif ?
— Je l'ignore.
— Elle vous aimait cependant.
— - Elle m'aime toujours, elle me le dit; mais elle ne veut plus m'épouser, elle veut rester fille.
— Et la raison?
— Dieu seul la sait... Et vous, nK)n père, pourrez peut-être la savoir!
— Ah! dit Théobaldo en secouant la tête. Dieu ne nous dit pas ces secrets-là.
Il se trompait. Le ciel lu'-même allait lui révéler celui-ci, ou l'aider du moins à le connaître. L'abbesse de Santa-Grux lui présenta le lendemain la supplique d'une de ses pensionnaires qui demandait qu'on abrégeât pour elle le temps da noviciat, et priait le saint prélat de vouloir bien l'entendre en confession. Cette supplique était signée Isabelle d'Arcos. On se doute que le cardinal se rendit à ses vœux. La pauvre enfant tomba à ses genoux et lui ouvrit son cœur tout entier. Elle voulait se réfugier dans le sein de Dieu pour sauver son âme, pour se soustraire à un amour irrésistible et soudain qui la poursuivait. C'est Carlo qu'elle aimait! C'est lui seul qu'elle eût voulu épouser ; et comme elle ne voulait pas faire ce chagrin à Femand qui ne le méritait pas, il fallait qu'elle se fit religieuse. Non pas qu'elle n'aimât bien aussi Fernand son fiancé, mais d'un amour trop naturel et trop raisonnable. Avec lui, il est vrai, tous ses jours eussent été tran-
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quilles et sereins, c'eût été du bonheur... Mais à ce bonheur uniforme, à ce calme des sens^ elle préférait les émotions et les orages de Tâme. Elle eût presque envié les tourments et le sort de sa sœur ; et dans ses idées romanesques, elle regardait le couvent comme un asile assuré où elle pouvait être malheureuse à son aise.
Le cardinal eut bientôt compris combien devaient être vives, dangereuses et peu durables les résolutions de ce caractère ardent et exalté, et d'un seul coujp d'oeil, il vit le remède qui convenait à cette imagination malade.
— Mon enfant, lui dit-il avec bonté, c'est à moi de vous sauver, et je le ferai même malgré vous s'il le faut. Vous ne serez point religieuse, et vous épouserez Fernand de Carvajal, charmant et aimable gentilhomme qui fera votre bonheur.
— Jamais !... on voudrait en vain m'y contraindre.
— C'est vous qui le choisirez et qui lui donnerez votre main...
— C'est impossible, je penserais toujours à Carlo.
— Carlo lui-môme vous forcera bien à l'oublier !
— Plût au ciel ! s'écria-t-elle en pleurant ; mais je l'en défie, mon père, et vous aussi.
Théobaldo partit sans accorder à Isabelle ce qu'elle demandait, et celle-ci maudissait la tyrannie qui retardait son esclsh vage et l'empêchait de s'enchaîner à l'instant même. Mais son indignation ne connut plus de bornes en apprenant un acte bien autrement injuste et arbitraire.
La camaréra major envoya à l'abbesse de Santa-Cruz la défense de recevoir dans son couvent Isabelle d'Arcos, et l'ordre de partir à l'instant même avec elle pour Madrid, où elles étaient mandées toutes deux par la reine. 11 fallut obéir.
Le même jour, le duc de Carvajal recevait du ministre une
lettre qui lui enjoignait de se rendre à la cour pour donner des explications sur sa conduite.
Cette missive n'était rien moins que rassurante, car, dans sa haine contre le premier ministre La Ensenada et les principaux membres du conseil de Castille qui l'avaient destitué, le duc de Carvajal ne ménageait pas toujours ses expressions, et, rassuré qu'il était par la distance, se permettait souvent des épigrammes plus ou moins spirituelles qui ne devaient jamais franchir les portes de son hôtel, et qui, à sa grande surprise ainsi qu'à celle du roi, avaient retenti jusqu'à Madrid. Il se mit en roule accompagné par son fils, qui ne voyait dans cette disgrâce qu'un bonheur... celui de se rendre dans la ville où allait habiter Isabelle !
L'Espagne était alors un des États les plus florissants de l'Europe. Sous l'habile administration de Ferdinand VI, qu'on avait surnommé le Sage, le commerce et l'agriculture commençaient à fleurir. Des manufactures s'élevaient. Les Espagnols, auparavant tributaires de l'industrie des autres nations, voyaient abonder chez eux les matières premières et les productions des arts. Les sciences et les lettres reprenaient un nouvel essor, et, comme dans tous les royaumes riches et heureux, la capitale était devenue une ville de luxe et de plaisir. Les fôtes et les divertissements se succédaient à la cour, et l'on venait d'établir dans le palais de Buen-Reliro un théâtre italien, où avaient été appelés les premiers artistes et les premiers chanteurs du monde. Par malheur, la faible santé du
GAHLO BROSGHI. 227
roi et les maladies de cerveau auxquelles il était sujet faisaient craindre à chaque instant pour ses jours ou pour sa raison^ et lui laissaient habituellement une mélancolie et une humeur noire que ne pouvaient pas toujours dissiper les soins et la tendresse inquiète de sa jeune femme, la princesse Marie-Thérèse de Portugal, dont il était sincèrement aimé. C'était ponr le distraire qu'elle multipliait autour de lui les bals, les spectacles et les carrousels ; aussi il est inutile de dire que les étrangers affluaient de toutes parts dans la capitale, qui voyait parleur présence doubler encore sa splendeur et sa richesse, et nos voyageurs eurent grand'peine à se loger convenablement. Le duc de Carvajal et son fils trouvèrent enûn un appartement à la porte Del Sole, dans un brillant hôtel qui n'était fréquenté que par des grands seigneurs. Le jour même de son arrivée, le duc se présenta à la cour et ne put voir le roi. Le lendemain, de grand matin, il sollicita une audience, et il lui fut répondu que Sa Majesté ne recevrait pas de la semaine- Furieux d'un affront dont souffrait vivement sa fierté espa gnole, le duc en sortant du palais entra pour déjeuner dans un riche café où se pressait une foule nombreuse qui prenait du chocolat ou lisait les papiers publics. Debout près du brasero, un homme se plaignait à haute voix des ministres et de la cour. Le duc n'aurait pas osé commencer l'attaque, mais il se sentit l'audace de la soutenir par son silence approbatif, et il écouta la conversation avec une satisfaction intérieure dont sa mauvaise humeur se trouva sensiblement soulagée.
— Oui, messieurs, disait un petit homme couvert d'une perruque poudrée à frimas, et dont l'habit était banolé de croix et de cordons, je ne crains rien et je parle tout haut... Croiriez-vous que moi, grand d'Espagne, comte de Fonseca, marquis de Pirego, j'ai fait antichambre deux heures chez /e roi !
— Comme moi, se dit tout bas Carvajal.
^ J'allais demander à S. M. l'ordre de Calatrava qu'on me refuse^ le seul qui me manque... ce qui est une injustice. a S. M. ne reçoit personne, me dit l'offlcier des gardes^ S. M. est souilrante^ et les grandes et petites entrées sont interdites. » A l'instant même paraît un homme^ fort joli cavalier, j'en conviens, vêtu fort simplement, et portant l'ordre de Calatrava... Il se présente... toutes les portes lui sont ouvertes, et il entre chez le roi sans même dire son nom.
— C'est sans doute l'Infant, frère de S. M. ? demandai-je.
— C'est Farinelli, me répondit l'officier des gardes qui tenait encore respectueusement son chapeau à la main.
— Quoi ! m'écriai-je, Farinelli !... ce musicien !... ce chanteur italien... est décoré de l'ordre de Calatrava, que l'on me refuse... et il est admis chez S. M. pendant que je fais antichambre, moi, grand d'Espagne!... comte de Fonseca, marquis de Pirego !... Concevez-vous cela, messieurs? Et dans quel temps vivons-nous ?
— Dans un temps où l'on rend honneur au mérite et au talent, s'écria un homme en pourpoint de velours rouge, qui humait lentement et avec délices sa tasse de chocolat.
— Qu'on le récompense comme chanteur, j'y consens^ répondit un jeune hidalgo qui arrangeait devant une des glaces du café les boucles de sa chevelure et son jabot de riches dentelles. Qu'on le couvre d'or, on a raison, car c'est la voix la plus admirable, la plus étonnante qu'on ait jamais entendue^ et quand il chante, c^ qui lui arrive rarement, je ne donnerais pas pour mille écus ma stalle à la chapelle du roi; mais (ju'il soit le favori de LL. MM. ! qu'il dispose à son gré des honneurs, des places et des pensions ; qu'il ait, dit-on, voix au conseil, voilà qui est immoral, qui est absurde !... Et il ne manquerait plus que de le nommer hautement premier ministre '.
— On le lui a proposé, dit gravement Thomme au poui^ point de velours rouge, et il a refusé... Garçon, encore une tasse de chocolat !
— Lui ! ministre ! s'écria le marquis de Pirego dans un accès de fureur auquel le duc de Carvajal s'associa froidement par un signe de tête presque imperceptible... lui, ministre !
— Eh ! pourquoi pas !
— E perché no ? s'écria, à la table en face, un seigneuï richement vêtu, qui portait à tous les doigts des bagues en diamants, et qui baragouinait l'italien. Loui, ministre ! c'est joustice, et c'est trop peu encore!... Avec oune voix pareille on devrait être prince... on devrait être roi ! 11 y en a tant qui ne le valent pas ! Z'arrive du Brandebourg, messieurs, autrement dit le royaume de Prousse, où ils ont mis là sur le trône oun homme qui n'a pas deux notes joustes dans la voix ! oun homme qui joue de la flûte comme im misérable ! ... Et ils le nomment Frédéric le Grand ! et on s'indigne que mio amico Farinelli il soit ministre !... loui ! le maître et le diou de la musique, descendou sur la terre !... loui ! qui devrait être maître de chapelle dans les cieux, à chanter avec les anges, si toutefois ceux-là ils étaient dignes de faire sa partie... et ze le dis, perche ze m'y connais, et que l'autre jour encore, devant le roi, mon bon ami Farinelli a dit à LL. MM., en me présentant à elles : Voici le premier chanteur de l'Europe ! A quoi z'ai répondu : Tou en as menti, c'est toi !
A son enthousiasme et à son originalité, tous les assistants avaient reconnu le célèbre Caflarelli, qui, sur la proposition de Farinelli, venait d'être appelé à Madrid pour chanter au Théâtre-Italien avec cinquante mille ducats d'appointements.
— Signor Caffarelli, lui dit le jeune hidalgo, je conçois qu'un homme tel que vous soit estimé et considéré par nous autres /iommes... mais ce chanteur 'qui n'est rien... qu'un
chanteur!... ce beau et séduisant cavalier dont toutes les dames raffolent^ sans doutç parce qu'il est de leur sexe plus que du nôtre...
— Eh ! par Notre-Dame del Pilar ! s'écria avec indignation l'homme au pourpoint de velours rouge, lui ferez-vous un crime de son malheur ? Est-ce sa faute à lui si, quand il venait au monde, un père odieux et infâme Fa mutilé d'une main mercenaire, bâtissant ainsi sa fortune à venir sur l'opprobre et la honte de son enfant ?
— Perdonate, dit Caffarelli en l'interrompant ; perdonate> signor, si je prends la défense d'O suo padre, que ze connais! Musicien lui-même et passionné per la musica, il se serait fait tuer per oune cavatine. 11 adorait, il adore son fils ; il n'existe que pour lui, et, s'il a été odioux ou crouel, c'était en conscience et par amour paternel, croyant faire, non sa fortune, mais celle de son enfant. Et le piou étonnant, c'est qu'il a été forcé par la misère de quitter son fils en bas âge, et que le pauvre Farinelli a ignoré complètement jusqu'à dix-huit ans le beau talent et la souperbe voix qu'il avait. Cest son père qui, en revenant de la Sibérie où il avait pensé périr, est accouru tout joyeux per lui dire : « Mio caro figlio, tu dois à ma tendresse une fortune immense et certaine. » Et en aj^ prenant ce bonheur, son fils a voulu tuer son père et luimême après !... Heureusement, il n'en a rien fait... Dans son désespoir, il s'était banni, il s'était enfui, de Naples, sa patrie, et,-se trouvant en pays étranzer, sans un maravédis, sans aucun moyen d'existence, il quitta son véritable nom , prit celui de Farinelli qu'il devait rendre à jamais célèbre, et se mit à chanter pour vivre... et bientôt il vécut riche et honoré, car toutes les cours, tous les souverains de l'Europe se disputèrent le bonheur de l'entendre. Zamais aussi merveilles semblables n'avaient été opérées avant loui par la voix humaine ; il a renouvelé et rendu possibles les miracles du
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chanteur Linus et du ténor Orphée^ qui charmaient^ dit-on^ et apprivoisaient par leurs cavatines les bêtes sauvages des forêts ! Farinelli ! il a fait plus... il a charmé^ trompé, séduit des caractères plus féroces encore : les envieux qu'il avait à la cour, ses ennemis^ ses rivaux... moi-même^ messieurs !... moi ! il famoso Caffarelli... voici ce qui m'est arrivé avec loui, voici comment ze l'ai connu.
A ce moment l'attention redoubla et toutes les têtes s'avancèrent pour écouter le chanteur qui, dans son baragouin italien^ continua ainsi :
— Z'étais k Londres^ où Sa Majesté le roi Georges et tous les seigneiu's d'Angleterre ils m'accablaient^ ze pouis le dire, d'honneur et de gui nées ; car zusque-là ze n'avais zamais eu de rivaux. On parlait bien d'oun zeune homme que l'on nommait Farinelli et qui avait quelque répoutation, et le roi et la reine curent l'envie de nous entendre ensemble... C'était tout natourel de vouloir comparer le maestro et l'écolier. Nous chantâmes ensemble à la corn*, Arthour de Bretagne^ oune grande scène mousicale où ze faisais oun tyran farouche, et Farinelli oun jeune prince qu'il est enchaîné, et que le tyran il envoyait à la mort. Ze commençai, et ze chantai d'abord ma cavatine du tyran... C'était souperbe... c'était oun tyran comme on n'en avait zamais entendu... oun moelleux... oun gracieux qui auraient donné à tout le monde et au roi lui-même l'envie d'être tyran. Aussi , et pendant un quart d'heure, ze fus couvert d'applaudissements, et ze disais en moi-même avec joie : Pauvre zeune homme ! te voilà perdu... z'en souis fâché per toi, mon bon ami!... Farinelli commença... et bientôt on n'applaudissait piou... on pleurait ! et quand j'entendis cette voix si souave et si touzante, ces accents délicieux qui m'allaient jusqu'à Tâme... je ne vis plus qu*oun pauvre zeune homme qui, les mains éten-
dues vers moi, me suppliait de loui laisser encore la Ion» mière du soleil qui était si douce à voir!...
Lasciami ancora vederil sole.,,
disait-il^ et moi, imprudent que z'étais, ze Técoutais, z'oiibliais mon rôle. Ze courus à lui, ze détachai ses fers... et Fembrassai en sanglotant ! Dès ce moment, et grâce à moi^ sa répoutation elle fut faite. CaiTarelli avait proclamé loui-même son vainqueur !... Mais ce vainqueur devint oun ami dont le cœur et la cassette ils ont toujours été ouverts per moi! Les grandeurs ne l'ont point changé ! Qu'il soit homme d'État ou ambassadeur, z'arrive sans me faire annoncer jusque dans son cabinet, et ce grand ministre il interrompt souvent son travail per chanter oun duo avec son ancien ami... Quand ze dis oun duo..., oun solo; car souvent, comme autrefois, z'oublie ma partie pour écouter la sienne.
— Bravo ! bravo ! s'écria le marquis de Pirego avec ironie et en applaudissant comme au théâtre, bravo ! signor ; mais vous qui savez tout, pourriez-vous nous dire comment Son Altesse le prince Arthur de Bretagne, à qui vous avez donné la vie, s'est trouvé tout à coup ministre influent et conseiller intime du roi d'Espagne ? comment votre ami le chanteur est devenu homme d'État et employé dans des missions secrètes et importantes auprès des différents souverains de l'Europe ?
— Probablement, répondit Cafifarelli d'un air goguenard, per entretenir avec eux la bonne harmonie. Ma, dureste^ z'ignore complètement la cause de sa fortune politique.
— Cela doit se rattacher à quelque grand mystère, dit le marquis de Pirego.
— Je le pense comme vous, répondit le duc de Garvajal à demi-voix et d'un air capable.
— Non, messieurs^ s'écria l'homme au pourpoint de velours
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rouge, qui venait d'achever sa seconde tasse de chocolat, et qui savourait en ce moment le verre d'eau indispensable : non, messieurs; et si vous tenez à connaître la cause de son élévation, je puis vous la dire, car j'en ai été le témoin.
— C'est quelque grand seigneur, murmura-t-on à voix basse.
— C'est le président du conseil de Castille, dit le jeune hidalgo au duc et à ses voisins d'un air d'importance ; je le connais.
— Non, seigneur cavalier, vous ne me connaissez pas ; je suis Rodrigue Moncenigo, barbier de Sa Majesté !
Le duc de Carvajal remit sur sa tête son chapeau qu'il venait d'ôter.
— Dans les commencements de son règne, le roi, notre auguste maître, était tourmenté d'une maladie que rien né pouvait guérir ; le seigneur Xuniga, médecin de la copr, y avait perdu son Jatin ; et tout ce qu'il avait pu découvrir, c'est que cette affection avait beaucoup de rapport avec une maladie inventée, disait-il, par les Anglais , et qu'il appelait le spleen. Déjà deux fois, et sans motif, le roi avait voulu attenter à ses jours, et, malgré le désespoir de la reine et les exhortations du père Anastasio, confesseur de Sa Majesté, tout faisait craindre que notre auguste maître ne finît par exécuter un projet qui devait consommer sa perte dans ce monde et dans l'autre ! Déjà depuis un mois il s'était renfermé dans sa chambre, où il ne voulait voir personne, excepté la reine ; et, malgré les prières et les instances de celle-ci, il repoussait tous les soins qu'on voulait lui donner, même ceux les plus utiles à son bien-être et à sa santé ; ainsi il s'était constamment refusé à changer de linge et à se laisser raser ! 11 ne pouvait plus me voir ; il m'avait congédié et cassé aux gages, moi son barbier, moi père de cinq enfants, et qui n'avais
d'autre fortune que ma charge. Nous étions tous désolés ; la reine aussi. Elle adorait son mari, dont elle voyait la vie et la raison s'éteindre dans cette sombre et noire mélancolie^ et elle ne savait par quel moyen sauver ses jours, lorsqu'elle pensa à Farinelli, dont la voix, disait-on, produisait des miracles. Elle le supplia de venir à Madrid, et on le plaça dans une chambre voisine de celle de Sa Majesté. Au7 premiers accents de cette voix céleste, le roi tressaillit. <: C'est la voix des anges ! » dit-il. Et il écouta attentivement; puis, ému, attendri, il tomba à genoux et pleiu'a, ce qui ne lui était pas arrivé de' toute sa maladie, a Encore, dit-il, encore ! Que j'entende ces accents qui m'ont soulagé et rendu à la vie ! »
Farinelli se remit à chanter, et le roi, tout à fait revenu à lui, se jeta dans les bras de la reine, puis, s'élançant dans la chambre voisine, il embrassa Farinelli en lui criant :
« Mon ange sauveur, qui que tu sois, demande-moi ce que tu voudras, je te le donne, je te l'accorde; demande ! » Et Farinelli répondit :
(c Je demande, sire, que Votre Majesté change de linge et se laisse raser î...»
Dès ce moment, moi, Rodrigue Moncenigo, barbier du roi, je fus rétabli dans mes fonctions ainsi que dans les droits et honneurs de ma charge. Et la reine, se faisant apporter une croix de Calatrava, après en avoir obtenu la permission de son époux, l'attacha de sa propre main à l'habit de Farinelli. Voilà, continua le barbier en regardant le marquis de Pirego, comment il en a été décoré. Dès ce moment, Farinelli ne quitta plus le roi et la reine... Dès que la mélancolie ou les vapeurs noires semblaient vouloir renaître, il chantait et soudain la souffrance était dissipée. Voilà comment notre maître en fit son ami... Mais quand il eut découvert que ce chanteur admirable était un des hommes les plus instruits de l'Europe^ qu'il possédait toutes les langues, que la richesse et la vivacité
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de son imagination égalaient la profondeur et la solidité de son jugement^ que la rapidité de son coup d'œil lui faisait embrasser, développer et résoudre en un instant les questions les plus difliciles, il se demanda pourquoi il serait défendu à un artiste d'avoir, dans les affaires, du talent, de Thabileté et du génie ; il se demanda pourquoi il ne ferait pas son conseiller et son ministre de celui qui était déjà son sauveur et son ami... Quand je dis son ministre, il en a les fonctions et n'en eut jamais le titre ; car, modeste et désintéressé, Farinelli ne voulut rien que servir son roi.... Seul parvenu à qui la fortune n'ait pas fait tourner la tête, il s'est toujours rappelé ce qu'il était et ne s'est jamais oublié lui-même. Je n'en dirai pas autant des nobles seigneurs de la cour et des grands d'Espagne qui sont presque tous à ses pieds ; et l'un d'eux, que je ne vous nommerai pas, lui demandait dernièrement devant moi sa protection et sa faveur avec tant de bassesse que j'en étais honteux, et Farinelli aussi sans doute, car, pour remettre tout le monde à sa place, l'artiste repondit avec douceur et modestie :
tt Mon Dieu ! monsieur le duc, que peut faire, pour un grand seigneur tel que vous, un pauvre chanteur tel que moi ?.., lui chanter une cavatine, et me voici à vos ordres. »
Du reste, messieurs, continua le barbier, ce pouvoir remis en ses mains, comment s'en est-il servi ? Pour protéger les arts, pour raviver le commerce et l'agriculture, pour élever des fabriques et encom*ager l'industrie, pour rendre notre patrie florissante au dedans et respectée au dehors. Le premier il a osé, dans l'armée espagnole, donner au courage et au talent militaire des grades supérieurs , qui jusque-là étaient réservés à la naissance et à la noblesse... J'avais un fils, messieurs, qui avait reçu trois blessures en combattant les Impériaux ; un fils qui, à la bataille de Bitonto, avait enlevé de sa main et rapporté un drapeau ennemi au marquis de Mont-
mart, notre général ; et ce fîls était capitaine depuis dix ans, et il le serait resté toute sa vie, parce qu'il était d'un sang roturier, parce que son aïeul, Sancho Moncenigo, mon père, était barbier de village. — Ce n'est pas juste, me dit Farinelli. — Et le soir même, dans le cabinet du roi et de la reine, il leur lisait dés vers français d'un poëte qui commence à être célèbre, un nommé monsieur de Voltaire, que Farinelli déclamait avec chaleur et enthousiasme, surtout quand il en fut en cet endroit :
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
— Un beau vers ! dit le roi.
— Oui, sire, répondit Farinelli, et il serait plus beau encore de le mettre en action.
Et il parla de mon fils en disant qu'il y avait deux régiments vacants : celui de la reine et celui d'Astorga.
— Soit, dit le roi ; je donne ce dernier à Rafaël Moncenigo !
Et avant-hier, continua le barbier avec un sentiment de joie et d'orgueil paternels, mon fils a reçu son brevet I mon fils est colonel!...
— Par une horrible injustice et un passe-droit infâme ! s'écria un vieux militaire qui venait d'entrer depuis quelques instants dans le café... Moi, comte de Fuentes, qui suis le plus ancien lieutenant-colonel, j'avais des droits plus que tout autre à un régiment, par ma. naissance et les services que j'ai rendus au feu roi Philippe V, pour qui je me suis ruiné pendant la guerre de la Succession. Mais on me repousse, on me tient à l'écart, et pourquoi?... Parce que je déleste le règne des favoris et des eunuques, parce que je suis l'ennemi de Farinelli, que je le dis hautement hier encore^ devant lui, pendant qu'il traversait la salle des gardes. Oui^ il m'a fait
une injustice^ un affront; c'est un infâme... Je le dirai devant Ip monde entier...
— Pas devant moi, du moins, dit un jeune homme qui venait aussi d'entrer dans le café ! C'était Rafaël Moncenigo, qui portait fièrement ses nouvelles épaulettes de colonel.
Le barbier voulut s'élancer et retenir son fils.
— Non, mon père, laissez-moi ; tant que ma main pourra porter une épée, on n'outragera pas impunément Farinelli en ma présence, et monsieur me rendra raison.
— A l'instant même ! s'écria le comte de Fuentes ; et, aux acclamations de tout le café, les deux adversaires allaient sortir, lorsque le domestique du comte, qui arrivait de son hôtel, lui remit un paquet cacheté qu'on venait d'apporter pour lui, et qui était, dit-on, très-pressé.
— Lisez, monsieur ! s'écria Rafaël avec hauteur, nous avons le temps. Et à mesure que le lieutenant-colonel parcourait cette épître, il changeait de couleur, il tremblait ; tout décelait en lui une vive agitation et une lutte violente. Enfin, et comme prenant une noble résolution, il s'approcha du jeune homme qui l'attendait fièrement.
— Monsieur, lui dit-il, et quoi que ce mot puisse coûter à un Espagnol... j'ai eu tort I C'est moi qui serais un infâme, si j'osais maintenant tirer l'épée dans un pareil combat : lisez; et le jeune homme lut à haute voix :
a Monsieur le comte,
« Vous êtes mon ennemi, je le sais, et, à ce titre, je vous dois plus de justice qu'à tout autre. J'ai examiné vos droits, je les ai reconnus et je les ai fait valoir auprès du roi. 11 vous accorde le premier régiment de l'ai'mée, celui de la reine... Et comme je vous ai entendu hier dire que vous n'étiez pas
riche, je vous prie, pour monter vos équipages, de vouloir
bien accepter la lettre de change ci-jointe, dont vous me
rendrez le montant quand vous voudrez. Cela n'enchaîne en
rien votre indépendance, et vous laisse toute liberté... même
celle de me haïr !
a Signé : Farinelu.»
n y a pour les actions nobles et généreuses im élan sympathique qui est de toutes les opinions et de tous les partis : chacun applaudit ; les deux adversaires se donnèrent la main, et le comte de Fuentes sortit, sans doute pour aller remercier son généreux ennemi .
— Voilà de mes hommes à caractère, dit le marquis de Pirego, la moindre faveur les fait changer, et maintenant ce sera une des créatures les plus dévouées du favori.
— C'est fâcheux, répondit le duc de Carv^ajal ; mais puisqu'on n'obtient rien que par lui...
— N'importe, c'est honteux pour un homme du rang et de la naissance du comte de Fuentes.
— Vous avez raison ; j'en rougis pour la noblesse espagnole. Et tous deux, en témoignage d'estime, se donnèrent la main en se séparant.
Le marquis de Pirego se trouva par hasard, en sortant, à côté de Rodrigue Moncenigo.
— Ne pourriez-vous pas, seigneur barbier, lui dit-il tout bas, parler de moi à Farinelli ?
Pendant ce temps, le duc de Carvajal avait pris le bras de CafTarelli, lui demandant à demi-voix si, par son crédit, il ne pourrait pas obtenir une audience du favori.
— Ze vi le promets, répondit l'artiste d'un air de protection. Et, dès le soir même, le duc lisait à son hôtel le billet suivant:
CARLO BROSGHI. 239
« Farinelli aura Thonneur de recevoir demain^ avant la messe, monseigneur le duc de Carvajal et don Fernand, son lîls, dans le cabinet particulier de la reine. »
•' A est inutile de dire que tous deux arrivèrent les premiers au rendez-vous. Ils se trouvèrent dans un boudoir fort élégant qui servait à la reine de salon de musique, et furent très-étonncs lorsqu'un instant après e\ix entrèrent l'abbesse de Santa-Cruz et Isabelle d'Arcos. Fernand n'eut pas le temps de lui ^demander rexplication de cette étrange rencontre; car une porte dorée s'ouvrit, et la camaréra major annonça la reine Maria-Thérésa, qui parut, s'appuyant sur le bras du cardinal- Bibbiéna, confesseur du roi.
— Duc de Carvajal, dit la reine, j'ai voulu vous annoncer moi-môme qu'à l'occasion du mariage de votre fils avec Isabelle d'Arcos, le roi vous rend tous les emplois dont vous aviez été privé, et y joint le gouvernement de Grenade*
Tous les acteurs de cette scène restèrent immobiles de surprise, excepté Fernand, 'qui poussa un cri de joie. Le duc s'inclina en signe de consentement et de reconnaissance, et Isabelle, cberchant à surmonter son trouble, prit seule la parole, et balbutia d'une voix tremblante :
— Votre Majesté ignore... et Son Eminence monseigneur le cardinal a dû lui dire...
— Que ce mariage est convenu avec Farinelli, reprit la reine; et Isabelle resta stupéfaite. Plusieurs fois, surtout depuis son arrivée à Madrid, elle avait entendu parler du favori, de son crédit et de ses aventures ; mais elle ne l'avait jamais vu, et l'avoua ingénument à la reine.
— Impossible, répondit celle-ci, car il prétend avoir sur vous des droits, celui de vous marier et de vous doter, comme étant maintenant votre seul parent... Voyez plutôt, continuât-elle en lui montrant un parchemin qui était sur la table...
voyez ce contrat où il vous donne une partie de sa fortune.
— Nous sommes réunis ici pour le signer, dit froidement le cardinal^ et nous n'attendons plus que Farinelli...
— - Le voici, dit la reine, en tendant la main à un homme qui parut à la porte d'entrée.
— Carlo ! s'écrièrent à la fois Fernand et Isabelle.
— Oui, mes amis, Carlo Broschi... ou plutôt Farinelli... Et maintenant que vous me connaissez, dit-il avec émotion et en échangeant avec Thcobaldo un regard d'intelligence, ma chère Isabelle... ma sœur... refuserez-vous d'épouser Fernand, qui vous aime... et qui est digne de vous ?
La jeune fille baissa les yeux dans un trouble inexprimable... puis les releva d'un air confus vers Farinelli à qui elle tendit la main.
Le lendemain le mariage eut lieu dans la cathédrale de Madrid ; et la foule était compacte, car on avait dit que LL. MM. honoreraient de leur présence la bénédiction nuptiale, qui devait être donnée par le cardinal Théobaldo Bibbiéna, confesseur du roi; et ce qui excitait encore bien plus la curiosité publique, on disait que Farinelli devait chanter. En effet, d'une des tribunes placées près de l'orgue, on entendit tout à coup une voix pure et mélodieuse qui semblait descendre du ciel, et cette multitude tumultueuse et bourdonnante ût tout à coup un silence immense ! Jamais celte voix, qui avait produit tant de prodiges, n'avait été plus tendre, plus pathétique, plus pénétrante. Elle respirait les larmes et la douleur, elle semblait s'élever dans les régions célestes et s'adresser à des êtres invisibles qui habitaient un autre monde.
« Voyez, disait-il, voyez sur les nuages l'ange qui nous contemple et nous bénit ! Ange bien-aimé qui habites les cieux... Vierge pure retournée dans ta patrie, quand ta voix céleste
CARLO BROSCIII. 34i
que j'implore dira-t-elle : Viens ! je t'attends.,., viens!... viens!...»
Et au milieu dn silence qui régnait dans l'église, l'écho de la voûte sonore, répétant ces accents, murmura plusieurs fois dans le lointain : Viens !.. . viens !... A cette voix qui semblait descendre du ciel et lui répondre... Farinelli, succombant à ses émotions, tendit les bras en sanglotant et tomba évanoui.
La cérémonie fut interrompue. Théobaldo courut Jk son ami, le fit monter dans sa voiture, dont il baissa les stores, et s'éloigna lentement au milieu de la foule qui retardait leur marche, pendant que Carlo, tournant vers son ami des yeux baignés de larmes, lui disait :
— Y eut-il jamais au monde mortel plus misérable !
— Oui, lui dit Théobaldo en lui serrant la main, oui, il en est ! Que cette idée te console et t'empêche de maudire la Providence.
— Quoi ! perdre celle qu'on aime ! en être aimé et ne pouvoir lui appartenir !
— Tu étais aimé du moins !... Et si tu avais été témoin de son amour pour un autre ; si, aussi fortes que les lois de la nature, celles du devoir et de la religion avaient élevé entre vous une barrière insurmontable; si, confident de sa tendresse pour un rival, pour un ami, tu avais constamment veillé sur eux ; si enfin, ô tourments de l'enfer ! tu les avais unis de tes mains, te croirais-tu encore le plus malheureux des hommes ?
— Quoi ! s'écria Carlo épouvanté, ces tourments dont tu parles...
— Je les ai tous éprouvés.
— Et tu as pu les supporter et nous les cacher ! Qui donc
t'a donné ce courage ?
— Dieu et Tamitié !
Et les deux amis se précipitèrent en sanglotant dans les bras rûn de l'autre.
Et le peuple, qui sans ïes voir entourait leur voiture, répétait : Qu'ils sont heureux !
FIN DE CAULO 13R0SCHU
LA
Si je vous apprends, ami lecteur, que j'ai acheté une petite propriété dans laBrie, cette nouvelle vous intéressera fort peu, sans doute; si j'ajoute que j'ai eu l'imprudence d'y faire bâtir, que les maçons, les charpentiers, les entrepreneurs, et surtout les devis faits en conscience m'ont presque ruiné, il y a une grande chance que ce malheur vous sera totalement indifférent ; je vous confierais même, en secret, que mes constructions ne sont pas encore achevées, et que, pour la régularité d'un si bel édifice, il ne manque rien qu'une aile droite ; cet aveu, qui me coûte beaucoup, vous laisserait froid et impassible, et ne vous ferait pas un instant interrompre la lecture du volume que vous tenez en ce moment. Mais, si je vous disais, mon insensible lecteur, que ce corps de bâtiment arriéré, que cette aile absente, il faut absolument que ce soit vous qui la payiez.
peut-être l'imprévu de cette annonce vous engagerait-il à me prêter quelque attention, et dès mon début j'aurais excité votre curiosité, votre intérêt, et surtout votre «ffroi, seul but que se proposent, de nos jours, les faiseurs de Nouvelles et de Romans.
J'étais donc dans ma cour, assis sur une pierre, regardant tristement la place qu'occuperait si bien mon aile droite, quand elle serait élevée, si jamais elle s'élevait... lorsque je sentis une main me frapper sur l'épaule, et une voix jeune et joyeuse s'écrier : Bonjour, mon voisin! C'était Georges Lisvard, mon voisin de campagne, que je connaissais à peine, car, arrivé depuis quelques mois dans le pays et vivant toujours avec mes ouvriers, je n'avais encore fait de visite à personne; mais avec Georges la connaissance n'était pas longue à faire. Il avait une de ces heureuses et aimables physionomies qui appellent le plaisir et la confiance. La première fois qu'on le voyait on était son ami, et dès la seconde on ne pouvait plus se passer de lui ; plein de franchise et de gaieté, insouciant de l'avenir, et heureux du présent, sans ambition malgré sa jolie figure, il n'y avait pas de mère qui n'eût été fière d'un tel fils, pas de sœur qui ne fût heureuse d'un tel frère.
Entré de bonne heure à l'École Polytechnique, il en avait été l'un des élèves les plus distingués ; officier d'artillerie, il s'était fait remarquer au siège d'Anvers, seule occasion de gloire qui lui eût encore été offerte, et maintenant que la paix était revenue, il passait auprès de sa vieille mère ses jours de repos et de congé. Quand il s'agit d'établir sa sœur, il déclara qu'il ne savait que faire de sa fortune, qu'il était trop riche avec sa paye de lieutenant d'artillerie, et il renonça à son modeste patrimoine en faveur de sa sœur Hélène, qui, grâce à ce supplément de dot, fit un assez beau mariage. Je voulus une fois parler de ce trait-là à Georges, qui haussa les épaules et me tourna le dos; c'est le seul jour où je l'aie vu malhonnête.
Arrivé depuis quelques jours dans notre voisinage^ chez sa mère, il venait de temps en temps visiter ma bibliothèque, la seule qui existe dans la commune de Bussières, et dessiner nos points de vue, car Georges dessine, et même peint très-bien.
— Qu'avez- vous ? me dit-il. Pourquoi cet air soucieux?
Je lui racontai alors, ce que je vous disais à l'instant même, mon cher lecteur, et comment je cherchais les moyens de faire achever au public mes constructions commencées.
— Quoi, sérieusement, vous croyez qu'il payera vos ouvriers ?
— 11 est assez grand seigneur et assez généreux pour cela î Il paye toujours ; mais seulement quand on Tamuse ; or, l'amuser devient chaque jour plus difficile. Aussi il me faudi*ait pour lui, dans ce moment, et c'est ce que je ne puis trouver, quelque sujet bien neuf, bien piquant, bien original.^
— Un sujet de quoi ?
— Un sujet de roman, de comédie, d'opéra...
-— Quoi ! avec des opéras on bâtit des maisons?
— Pourquoi pas ? témoin mon ami Auber, qui en a deux rue Saint-Georges...
— Dont il éleva les murailles, comme Amphion, avec sa lyre ! !
— Avec son talent ! ce qui est moins mythologique.
— Vous avez raison, ce n'est plus là de la fable... Eh bien 1 si j'avais, moi, un sujet d'opéra à vous donner?...
— Vous, mon cher voisin, est-il possible ?
— Quand je dis d'opéra... c'est peut-être une niaiserie !
— C'est souvent la même chose.
— Ou bien une tragédie, une comédie, un roman... je n'en sais rien.
peut-être l'imprévu de cette annonce vous engagerait-il à me prêter quelque attention, et dès mon début j'aurais excité votre curiosité, votre intérêt, et surtout votre *jffroi, seul but que se proposent, de nos joui's, les faiseurs de Nouvelles et de Romans.
J'étais donc dans ma cour, assis sur une pierre, regardant tristement la place qu'occuperait si bien mon aile droite, quand elle serait élevée, si jamais elle s'élevait... lorsque je sentis une main me frapper sur l'épaule, et une voix jeune et joyeuse s'écrier : Bonjour, mon voisin! C'était Georges Lisvard, mon voisin de campagne, que je connaissais à peine, car, arrivé depuis quelques mois dans le pays et vivant toujours avec mes ouvriers, je n'avais encore fait de visite à personne; mais avec Georges la connaissance n'était pas longue à faire. Il avait une de ces heureuses et aimables physionomies qui appellent le plaisir et la confiance. La première fois qu'on le voyait on était son ami, et dès la seconde on ne pouvait plus se passer de lui ; plein de franchise et de gaieté, insouciant de l'avenir, et heureux du présent, sans ambition malgré sa jolie figure, il n'y avait pas de mère qui n'eût été fière d'un tel fils, pas de sœur qui ne fût heureuse d'un tel frère.
Entré de bonne heure à l'École Polytechnique, il en avait été l'un des élèves les plus distingués ; officier d'artillerie, il s'était fait remarquer au siège d'Anvers, seule occasion de gloire qui lui eût encore été offerte, et maintenant que la paix était revenue, il passait auprès de sa vieille mère ses jours de repos et de congé. Quand il s'agit d'établir sa sœur, il déclara qu'il ne savait que faire de sa fortune, qu'il était trop riche avec sa paye de lieutenant d'artillerie, et il renonça à son modeste patrimoine en faveur de sa sœur Hélène, qui, grâce à ce supplément de dot, fit un assez beau mariage. Je voulus une fois parler de ce trait-là à Georges, qui haussa les épaules et me tourna le dos; c'est le seul jour où je l'aie vu malhonnête.
Arrivé depuis quelques jours dans notre voisinage^ chez sa mère, il venait de temps en temps visiter ma bibliothèque, la seule qui existe dans la commune de Bussières, et dessiner nos points de vue, car Georges dessine, et même peint très-bien.
— Qu'avez- vous ? me dit-il. Pourquoi cet air soucieux?
Je lui racontai alors, ce que je vous disais à l'instant même, mon cher lecteur, et comment je cherchais les moyens de faire achever au public mes constructions commencées.
— Quoi, sérieusement, vous croyez qu'il payera vos ouvriers ?
— Il est assez grand seigneur et assez généreux pour cela ! Il paye toujours ; mais seulement quand on l'amuse ; or, l'amuser devient chaque jour plus difficile. Aussi il me faudrait pour lui, dans ce moment, et c'est ce que je ne puis trouver, quelque sujet bien neuf, bien piquant, bien original.^
— Un sujet de quoi ?
— Un sujet de roman, de comédie, d'opéra...
-—Quoi ! avec des opéras on bâtit des maisons?
— Pourquoi pas ? témoin mon ami Auber, qui en a deux rue Saint-Georges...
— Dont il éleva les murailles, comme Amphion, avec sa lyre ! !
— Avec son talent ! ce qui est moins mythologique.
— Vous avez raison, ce n'est plus là de la fable... Eh bien 1 si j'avais, moi, un sujet d'opéra à vous donner?...
— Vous, mon cher voisin, est-il possible ?
— Quand je dis d'opéra... c'est peut-être une niaiserie !
— C'est souvent la même chose.
— Ou bien une tragédie, une comédie, un roman... je n'en sais rien.
2i6 NOOVELLES.
— Dites toujours.
— Ce que je sais... c'est que c'est original... bizarre, incompréhensible.
— C/est ce qu'il faut !
— Et que cela n'a pas le sens commun !
— C'est un succès, mon cher ami, un grand succès ! Parlez, vous redoublez mon impatience.
— C'est une histoire qui m'est arrivée.
— A vous?
— A moi... dans ma jeunesse.
— Vous n'êtes cependant pas si vieux.
— 11 y a cinq ou six ans... j'en suis le héros ; mais l'aventure est un peu longue, et je ferais mieux de ne pas la commencer aujourd'hui, car il est tard et j'ai à midi une affaire importante que je ne puis remettre.
— 11 n'est que onze heures et demie, et je vous promets dans une demi-heure de vous rendre votre liberté.
— Bien vrai ?
— Je vous le jure !
— J'y compte.
Nous nous assîmes alors dans un endroit écarté du parc, au bord de ma rivière, près d'une (îascade dont l'eau claire et limpide tombe sur un lit de cailloux, et s'enfuit à travers mon bois jusqu'à la vallée du Petit il/orm, lieu enchanté, qui rappelle la Suisse dans les petits cantons! vallée délicieuse, qui jouirait de la plus haute renommée, si les coteaux verdoyants qui l'entourent se nommaient Claris ou Appenzell, mais que le voyageur regarde k peine parce qu'elle est à vingt lieues de Paris et à trois lieues de la Fer té-sous- Jouarre.
Georges, mon jeune ami, n'était pas de ces gens-là, car^ d'un
œil ému et animé, contemplant cette prairie verdoyante, la source argentée qui l'arrose et qui baigne le pied d'un temple rustique où j'ai gravé ces mots :
Verts gazons 1 clair ruisseau ! près de tos bords chérii. Le plus que tous pourrez, retenes mes amis!
. — Vous ne pouviez choisir, me dit-il, un endroit qui cadrât mieux avec l'histoire que je vous ai promise. Cette jeune verdure, cette riante campagne, ce temple dédié à l'amitié et les rayons de ce beau soleil qui en ce moment l'éclairé, me rappellent et me rendent toutes les idées que j'avais il y a six ou sept ans, quand je sortis du collège. Que tout est beau, le matin, au soleil levant !... Le monde où j'allais entrer s'offrait à moi, paré de tant de charmes et d'espérances ! Je m'étais persuadé, comme beaucoup de jeunes gens de mon âge, que je ne devais y rencontrer que des amis, des succès, et surtout des conquêtes. Oui, monsieur, je l'avoue franchement, c'était là ce qui m'occupait le plus.
Nous lisions beaucoup au collège, et les livres que nous dévorions en cachette n'avaient pas tous été approuvés par le conseil de l'Université. 11 y en avait un surtout, bien amusant et bien dangereux pour de jeunes têtes comme les nôtres, un livre où tout est attrayant, peut-être parce que tout y est faux, parce que ni les femmes, ni les jeunes gens, ni la société, n'ont jamais existé comme ils y sont représentés : sentiments, mœurs, caractères, rien n'est possible... tout y est d'imagination, et c'est ce qui séduisait la nôtre...
— Vous voulez parler du roman de Fatiblas.
— Précisément... un ouvrage classique... car vous le trouverez dans toutes les classes, depuis la quatrième jusqu'à la philosophie. Il est si agréable de se représenter toutes les grandes dames... se jetant à la tête d'un petit jeune homme de
dix-sept ans... sans que celui-ci ait besoin de mérite, détalent, ou de considération... Au contraire^ inutile à lui de s'occuper de son état, de se livrer à des études, ou à des travaux assidus ; l'amour se chargera de sa réputation, de son bonheur et de son avancement... Aussi, et comme tous mes camarades me répétaient que j'étais bien fait, que j'avais une jolie figiu'e, une figure de demoiselle... Je vous demande pardon de vous dire ces choses-là... Mais quand on raconte.
— Vous avez raison... cela d'ailleurs se voit de reste.
— Je vous prie de croire, me dit Georges en rougissant, que je n'ai plus ces idées-là... je parle d'un temps si éloigné!... il y a sept années... j'étais alors bien sot, bien fat, bien absurde, je croyais que je n'aurais qu'à jeter le mouchoir. Aussi je m'étais promis de ne m'adresser qu'à des marquises, des comtesses... peut-être des princesses, si l'occasion se présentait . .. mais décidé dans aucun cas, et sous aucun prétexte, à ne jamais descendre au-dessous des baronnes ! Hélas î de cruels désappointements m'attendaient ! !
A ma sortie du collège, je m'établis modestement chez ma mère, me préparant, pour lui faire plaisir, à mes examens de l'École Polytechnique, mais persuadé que ces travaux ne me serviraient jamais à rien, réservé que j'étais à de plus hautes et plus brillantes destinées. Malheureusement je ne voyais pas trop les moyens de les réaliser ; la société de ma mère se composait de belle et bonne bourgeoisie, de quelques parentes à nous, de cousines assez gentilles, femmes d'avoués ou de négociants ; mais des grandes dames... Il fallait pour les connaître être répandu dans le grand monde ! Et où existait le grand monde? qui m'y aurait mené? qui m'y aurait reçu?
C'était au commencement de 1830, sous la Restauration, au moment oîi les anciens noms et les anciennes familles brillaient du plus vif éclat. Le milliard de l'indemnité avait rendu
à l'aristocratie nobiliaire son luxe et ses richesses ; quanta son bon ton^ à son élégance et à sa fierté... elle ne les avait jamais perdus.
Et comment^ moi pauvre écolier et jeune homme inconnu, être admis familièrement dans ces nobles hôtels^ sanctuaire de mes divinités?
Cette réflexion que je n'avais pas faite^ me déconcertait singulièrement^ mais ne diminuait en rien mon humeur conquérante. J'étais sûr^ ce premier obstacle franchi^ de me faire remai'quer et de fixer les regards. Vous voyez, monsieur, que je ne manquais ni de présomption ni d'orgueil, et voilà pourquoi je vous raconte mon histoire, ce sera ime expiation. Je cherchais donc constamment les moyens de rapprocher les distances, de voir de près, de coudoyer ce grand monde jusque-là inaccessible, et à force de chercher, je trouvai un expédient qui vous semblera bien simple, et qui me coûtait bien cher ! J'allais tous les soirs au Théâtre-Italien ; c'était le rendez-vous de la haute société, le salon fashionable où se réunissaient les gens de la cour, et où étaient admis les gens comme il faut. Une stalle d'orchestre que je louai me donna ce privilège. Et comme le cœui' me battit la première fois que je m'assis dans cette arène brillante ! comme mes yeux incertains et éblouis se promenaient avec ivresse sur tant de richesses, d'élégance et de beautés ! Toutes les loges étincelaient de parures, de diamants et de duchesses. Toutes n'étaient pas jeunes, toutes n'étaient pas belles, mais je les voyais à travers leurs titres, et toutes me semblaient nobles, distinguées et charmantes.'.. Dans l'en* tr'acte je me promenais au foyer, dans les corridors, je m'arrêtais aux portes de leurs loges presque toujours ouvertes. A la fin du spectacle j'étais sous le vestibule, à les voir descendre, j'étais près d'elles, je touchais presque leurs châles aux longs plis, ou leurs robes de gaze ; je les regardais monter en voiture, m'en retournais à pied, et le surlendemain je
recommençais. Ma mère s'eJGTrayait de mon goût pour la musique italienne et des dépenses qui en étaient la suite. Je dois dire que cette musique m'ennuyait à périr, mais je n'en convenais pas, seul point de rapport que j'eusse avec beaucoup de ses nobles habitués. J'avais troqué ma stalle d'orchestre contre ime stalle de balcon pour être plus en vue, et personne ne me regardait, pas même mes voisins, qui ne s'occupaient pas plus de moi que de la pièce, et qui pour se montrer, passaient la soirée à saluer les personnes de leur connaissance.
Un soir, je vis entrer dans une loge de face une personne charmante que je n'avais pas encore vue, ime jeune fille de quinze à seize ans, gracieuse et fraîche comme la couronne de roses qu'elle portait sur sa tête... Je demandai timidement à mon voisin de gauche qui elle était : — La petite duchesse, me répondit-il, sans me regarder et en la lorgnant. — Quelle duchesse? demandai -je avec les mêmes égards à mon voisin de droite. — La dernière présentée... vous savez... et il garda le silence. Vous comprenez bien que pour rien au monde je n'aurais avoué mon ignorance, et je répondis par un sourire d'homme au fait, qui voulait dire : Je connais parfaitement.
Quelques moments après, entra dans la loge de la jeune et jolie duchesse, un grand monsieur, maigre, sec, l'œil dur, la tête poudrée et portant soixante ans au moins, quoique la poudre, dit-on, rajeunisse. Mon voisin, qui saluait tout le monde, ne perdit pas une si belle occasion, il se courba vivement et à plusieurs reprises vers le grand homme sec qui lui répondit par un salut lent et mesuré comme la statue du Commandeur dans don Juan, puis sortit de la loge avec la même gravité. — Il va faire le whist du roi, dit mon voisin de droite. — C'est pour cela qu'il laisse sa femme avec la vieille marquise, répliqua mon voisin de gauche.
> Sa femme, me dis-je en moi-même avec efTroi... sa femme! Cette jeune et jolie personne !... Et ce maudit rooD^n de Fou-
blas se représentant à mon esprit^ je pensai malgré moi à la si gentille et si piquante madame de LignoUes! Toutes mes illusions revinrent, tous mes rêves recommencèrent. Je me regardais comme destiné à défendre, à venger cette victime... de Vorgueil et des préjugés ; seulement je l'aurais désirée triste et mélancolique, et je la voyais souvent rire, ce qui m'affligeait ; mais elle était si bien^ du reste, qu'on pouvait pardonner ce seul défaut à tant de perfections. Aussi, entraîné, fasciné et comme sous le charme, je la suivis malgré moi, et à la sortie du spectacle, je me trouvai sous le vestibule près d'elle et de la vieille marquise, pendant que ces dames attendaient leur voiture, qui, grâces au ciel, fut une des dernières ; la duchesse m'avait paru charmante de loin, mais de près elle était bien mieux encore. C'étaient des traits si fins, si délicats, un éclat de jeunesse et de beauté qui faisait plaisir à voir comme un premier jour de printemps: et puis il y avait tant d'esprit et de malice dans ses grands yeux noirs ! Par malheur, enveloppée dans sa pelisse de satin blanc garnie d'hermine, elle ne disait mot ; mais elle souriait, pendant que sa respectable compagne s'impatientait contre sa voiture, qui n'arrivait pas, mais qui, hélas! parut enfin. On l'annonça; ces dames sortirent : je les. suivis sans y penser.
n faisait un temps affreux ; la pluie tombait par torrents, et, malgré l'auvent protecteiu* de la rue de Maiivaux, il y avait encore jusqu'à la voiture un trajet de deux ou trois pas qui effraya ces dames, car elles s'aiTêtèrent.
Dans cette foule dorée qui les entourait, j'étais le seul peutêtre qui eût un parapluie ! parapluie que je n'eusse probablement pas avoué, si j'avais eu le temps delà réflexion; mais n'écoutant que mon premier mouvement, je l'ouvris et l'offris généreusement, bourgeoisement à la vieille marquise, puis je revins à ma jeune duchesse, qui, embarrassée dans sa pelisse, qu'elle relevait, pouvait à peine marcher. D'une main, j'élevai
le parapluie au-dessus de ses cheveux et de sa couronne de roses; de l'autre, j'osai la soutenir, Taider à monter en voiture... et je ne vous parle pas du petit soulier de satin blanc, ni du pied ravissant, ni de la jambe admirable que j'aperçus à la lueur du gaz, parce qu'en ce moment elle m'adressait un re« mercîment et un sourire enchanteurs, qui m'avaient fait tout oublier. Je passai derrière la voiture, puis, par instinct, je rae rapprochai de la portière à di'oitc, dont la glace était baissée, et pendant que les laquais relevaient le marchepied de la portière à gauche, j'entendis les mots suivants ; c'était ma duchesse qui parlait :
— Un joli cavalier, une charmante tournure, disait-elle.
dh ! que sa voii était douce ! j'étais là debout dans la rue, presque sous la roue de la voiture, écoutant et respirant à peine.
— Connaissez-vous ce beau jeune homme?,., continua-t-elle.
La pluie tombait sur moi, et j'avais les pieds dans un fleuve; je ne voyais rien... je ne sentais rien... j'écoutais...
L'autre répondit dédaigneusement : Est-ce que l'on cùtmaU ça?... n vient tous les soirs aux Italiens.
— Pourquoi ?
— ]e vais vous le dire...
En ce moment le cocher fouetta ses chevaux; le laquais monta à son poste, la voiture s'ébranla et je manquai d'être écrasé. Je n'y fis seulement pas attention, pas plus qu'au rhume de cerveau et de poitrine que je rapportai à la maison et dont ma pauvre mère était mortellement inquiète^ tandis que moi, j'étais ravi, enchanté. Je ne dormis pas; j'avais la ûèvre, et je passai la journée suivante dans un état d'ivresse continuelle. Tous mes rêves étaient réalisés... Mon roman commençait... J'adorais cette femme... je me serais tué pour elle.
oui, monsieur; je n'ai jamais éprouvé dans ma vie rien de plus vif et de plus délirant que ces premières vingt-quatre heures de passion... Heureusement elles n'ont pas eu de lendemain, les forces humaines. n'y auraient pas résisté.
— Comment, m'écriai -je, pas de lendemain !
— Si vraiment, reprit Georges, mais vous allez voir lequel.
A cet endroit du récit, l'horloge de la paroisse de Bussières sonna midi; Georges poussa un cri : Ah! je serai en retard ; adieu, me dit-il en courant.
— Et la suite de votre histoire ?
— A demain, me dit-il ; et il disparut.
Le lendemain, Georges fut exact au rendez- vous et continua son récit en ces termes :
C'était un jeudi ; on donnait la Semiramide ; mais n'importe ce qu'on aurait donné : vous vous doutez bien que, malgré mon rhume, ma lièvre, et ma mère qui voulait me retenir... j'étais là le premier, à ma stalle de balcon, avant que les rampes fussent levées, ce qui déjà était bien mauvais genre; mais personne ne me voyait, j'étais seul dans la salle. Les belles toilettes arrivèrent, l'orchestre se fit entendre... Madame Malibran chanta ! Je n'entendais rien... je n'existais pas... J'attendais ! Enfin l'âme, la vie et le sentiment me revinrent. Elle ^arut, elle entra dans sa loge, plus belle encore, plus ravissante que la première fois. Mes voisins s'écrièrent qu'elle était éblouissante de diamants; je n'en avais pas vu un seul; je
n'avais vu qu'elle ; je m'inclinai respectueusement en Ta regardant... Ses yeux rencontrèrent les miens... Elle me vit, j'en . suis certain. Elle me vit ! Et tournant la tête d'un autre côté, 'elle ne me rendit pas mon salut.
— Ce n'est pas possible, lui dis-je^ et vous vous étiez trompé.
— Ah ! s'écria-t-il avec chaleur : vous croyez que j'étais homme à ne pas m'assurer du fait t J'allai l'attendre à la porte de sa loge; elle donnait le bras à ce grand monsieur sec et poudré^ à son mari. Elle causait avec lui^ avec gaieté^ avec affection ; enfin, il avait l'air de lui plaire... Elle avait Tair de l'aimer! Elle! madame de LignoUes! Où en étions-nous? Tout. était bouleversé ! Adossé contre un pilier... je la voyais descendre et venir droit à moi, et quand elle fut à deux pas, je m'inclinai encore : mais se tournant en ce moment même pour parler à la marquise, qui était derrière elle, elle feignit de ne pas m'avoir aperçu, passa froidement sans me regarder, et gagna sa voiture. 11 faisait beau ce soir-là, elle n'avait besoin de personne ! !
Ah ! je l'abhorrais ! je la détestais... Elle me parut affreuse; je rentrai chez moi pâle et tremblant de colère, je n'allai plus aux Italiens, je m'enfermai pendant trois mois, et me mis à travailler avec une assiduité et une rage qui avancèrent beaucoup mom examen pour l'École Polytechnique.
— Ce qui dut vous paraître alors un grand bonheur.
— Non, je n'étais pas heureux. L'heure de la raison n'était pas arrivé^ ; je n'en étais encore qu'au dépit, à la colère; mon amour-propre avait été humilié, et, passant de l'amour à la haine, je n'aspirais qu'à me venger; j'aurais donné tout au monde pour plaire à une de ces grandes dames, si fières et si orgueilleuses, non plus pour le bonheur d'être .aimé , mais poiu* le plaisir de les dédaigner... de les humilier à mon tour !... Vous voyez ce que j'avais déjà gagné au contact du
monde... J'étais resté aussi extravagant, aussi fat qu'autrefois, et, de plus, j'étais devenu méchant. Par malheur, les mauvaises intentions trouvent toujours, plus que les bonnes, des occasions de s'exercer, et le hasard m'en offrit que je ne cherchais pas.
Un de mes camarades de collège, neveu d'un pair de France, avait quitté Paris à la fin de ses études: il était parti avec un gouverneur pour commencer ses voyages ; mais apprenant en route la mort de son oncle, qui lui laissait une belle terre et un beau titre (car alors la p^drie était encore héréditaire), il se hâta de revenir en France, et un matip, je le vis entrer chez moi, et me sauter au cou, me racontant la perte ou plutôt la fortune qu'il avait faite, en m'engageant à venir passer quelques semaines dans sa terre d'abord, et ensuite dans la vallée d'Orsay, au château de sa sœur, la comtesse Julia, chez qui se réunissait, pendant la belle saison, la plus brillante société de Paris. Il me semblait, pendant qu'il me parlait, voir arriver ma vengeance. D'ailleurs, je travaillais sans relâche depuis trois mois, j'avais besoin de repos. Nous étions en juillet, la campagne était superbe, ma mère me pressait d'accepter, ce que ' je fis avec joie, et nous partîmes.
Mon ami Constantin, le nouveau pair de France, était un excellent garçon, peu fort dans ses études, mais fort à la chasse, s'occupant plus de ses chevaux que de ses discours à la chambre, et ayant fort bien fait de gagner sa fortune par succession, car il eût été fort embarrassé de l'acquérir par son travail ou par ses talents : du reste, ne s'en faisant nullement accroire et s'effaçant lui-même pour mettre en avant ses amis, il me présenta à sa sœur en lui disant : « Tu sais, Julia, que je ne suis qu'im ignorant, mais voici mon ami Georges qui a de la science pour deux, et, grâce à lui, nous sommes au complet. » La comtesse et son mari m'accueillirent à merveille ; le comte de Varevilie était un homme de trente-six ans, d'une belle figure^ qui, au
physique, se portait à merveille, et qui, au moral, était le plus grand propriétaire du pays. C'était là le résumé de toutes ses qualités ; de plus, excellent maître de maison, ne gênant personne, et laissant le gouvernement à sa femme, qui, tout aimable et toute gracieuse, s'en acquittait à merveille.
La comtesse Julia était fort jolie, avait vingt-quatre à vingtcinq ans, de beaux yeux bleus, une tournure distinguée, une coquetterie de conversation très-piquante, faisant briller les personnes qui avaient de l'esprit et en donnant souvent à celles qui n'en avaient pas. Bonne et indulgente pour les gens timides et embarrassés, c'est à ce titre qu'elle me prit sous sa protection. Dévouée en amitié, indiflérente en amour, sage et vertueuse par principes, et quant à la dévotion, elle en avait juste ce que la mode exigeait alors chez les dames du grand monde.
Vous pensez bien que l'idée de lui faire la cour ne se présenta pas à mon esprit, c'était la sœur d'un ami, et puis les devoirs de l'hospitalité... Et puis, enfin... j'aurais probablement échoué, et je n'ai jamais voulu examiner si cette dernière raison ne venait pas en première ligne; c'eût été d'autant plus mal, qu'il y avait au château un essaim de comtesses, de vicomtesses, de baronnes, tout ce que le faubourg Saint-Germain avait de jeune, d'élégant, de coquet ; et loin d'imiter ma dédaigneuse duchesse, elles étaient, il faut le dire, comme toutes les grandes dames d'alors, pleines de gracieuseté et de bienveillance, semblant toujours oublier leur rang, et cependant vous faisant sentir par une nuance et un tact admirables le moment où l'abandon devait s'arrêter et le respect commencer. J'étais comblé de soins et d'attentions que je m'efforçais de reconnaître de mon mieux... Je faisais de la musique avec ces dames et avec ces demoiselles; j'avais toujours des dessins pour leurs broderies, et s'il s'agissait d'une promenade dans le parc, ou d'une course à cheval... ou d'un rôle dans un pro-
verbe, fût-ce le plus diflicile ou le plus insignifiant^ j'étais toujours prêt... Ma complaisance était connue, et en général, tout le monde m'adorait, tout le monde, par malheur; ce qui faisait que personne ne pensait à moi en particulier. 11 y avait même dans l'affectiou universelle dont j'étais l'objet, quelque chose de blessant pour mon amour-propre. C'était presque me dire que j'étais sans conséquence ou sans danger.
Bientôt je m'aperçus aussi, et cette découverte fut bien autrement pénible, que chacune de ces dames avait auprès d'elledes personnes qu'elles honoraient de leur dépit, de leurs dédains, souvent même de leurs reproches. Ah ! que n'aurais- je pas donné pour être à leur place, moi que l'on traitait si bien!
Je me plaignais de mon bonheur ! j'en étais indigné. Je ne voyais pas que ces rivaux, que l'on me préférait avec raison, avaient par leurs talents, leur réputation, leur position dans le monde, mérité et inspiré une confiance qu'on ne pouvait m'accorder à moi, enfant de dix-sept à dix-huit ans, à moi qui n'étais rien... qui ne pouvais offrir aucune garantie, pas même celles de la prudence ou de la discrétion. Mon roman de Faublas m'avait donc encore trompé; cette jeunesse même, qu'il m'offrait comme un moyen de réussite, était un obstacle ! Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, personne ne fera donc attention à moi, personne ne m'aimera jamais ! Hélas ! j'étais injuste! je me plaignais à tort! 11 y avait, dans ce moment-là même, une personne que mon mérite inconnu avait touchée... Amour d'autant plus glorieux, que je n'avais jamais pensé à le faire naître et que je ne m'en doutais même pas.
A qui donc avais-je inspiré une tendresse si discrète et si désintéressée? Qui donc éprouvait enfin pour moi ce premier amour si longtemps attendu ?
Hélas ! c'était mademoiselle Rose, la femme de chambre de la comtesse Julia?...
physique, se portait à merveille, et qui, au moral, était le plus grand propriétaire du pays. C'était là le résumé de toutes ses qualités ; de plus, excellent maître de maison, ne gênant personne, et laissant le gouvernement à sa femme, qui, tout aimable et toute gracieuse, s'en acquittait à merveille.
La comtesse Julia était fort jolie, avait vingt-quatre à vingtcinq ans, de beaux yeux bleus, une tournure distinguée, une coquetterie de conversation très-piquante, faisant briller les personnes qui avaient de l'esprit et en donnant souvent à celles qui n'en avaient pas. Bonne et indulgente pour les gens timides et embarrassés, c'est à ce titre qu'elle me prit sous sa protection. Dévouée en amitié, indifférente en amour, sage et vertueuse par principes, et quant à la dévotion, elle en avait juste ce que la mode exigeait alors chez les dames du grand monde.
Vous pensez bien que l'idée de lui faire la cour ne se présenta pas à mon esprit, c'était la sœur d'un ami, et puis les devoirs de l'hospitalité... Et puis, enfin... j'aurais probablement échoué, et je n'ai jamais voulu examiner si cette dernière raison ne venait pas en première ligne; c'eût été d'autant plus mal, qu'il y avait au château un essaim de comtesses, de vicomtesses, de baronnes, tout ce que le faubourg Saint-Germain avait déjeune, d'élégant, de coquet; et loin d'imiter ma dédaigneuse duchesse, elles étaient, il faut le dire, comme toutes les grandes dames d'alors, pleines de gracieuseté et de bienveillance, semblant toujours oublier leur rang, et cependant vous faisant sentir par une nuance et un tact admirables le moment où l'abandon devait s'arrêter et le respect commencer. J'étais comblé de soins et d'attentions que je m'efforçais de reconnaître de mon mieux... Je faisais de la musique avec ces dames et avec ces demoiselles; j'avais toujours des dessins pour leurs broderies, et s'il s'agissait d'une promenade dans le parc, ou d'une course à cheval... ou d'un rôle dans un pro-
verbe, fût-ce le plus diflicile ou le plus insignifiant^ j'étais toujours prêt... Ma complaisance était connue, et en général, tout le monde m'adorait, tout le monde, par malheur; ce qui faisait que personne ne pensait à moi en particulier. Il y avait même dans l'affection universelle dont j'étais l'objet, quelque chose de blessant pour mon amour-propre. C'était presque me dire que j'étais sans conséquence ou sans danger.
Bientôt je m'aperçus aussi, et cette découverte fut bien autrement pénible, que chacune de ces dames avait auprès d'elledes personnes qu'elles honoraient de leur dépit, de leurs dédains, souvent même de leurs reproches. Ah ! que n'aurais- je pas donné pour être à leur place, moi que l'on traitait si bien!
Je me plaignais de mon bonheur ! j'en étais indigné. Je ne voyais pas que ces rivaux, que l'on me préférait avec raison, avaient par leurs talents, leur réputation, leur position dans le monde, mérité et inspiré une confiance qu'on ne pouvait m'accorder à moi, enfant de dix-sept à dix-huit ans, à moi qui n'étais rien... qui ne pouvais offrir aucune garantie, pas même celles de la prudence ou de la discrétion. Mon roman de Faublas m'avait donc encore trompé; cette jeunesse même, qu'il m'offrait comme un moyen de réussite, était un obstacle ! Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, personne ne fera donc attention à moi, personne ne m'aimera jamais ! Hélas ! j'étais injuste! je me plaignais à tort! 11 y avait, dans ce moment-là même, une personne que mon mérite inconnu avait touchée... Amour d'autant plus glorieux, que je n'avais jamais pensé à le faire naître et que je ne m'en doutais même pas.
A qui donc avais-je inspiré une tendresse si discrète et si désintéressée? Qui donc éprouvait enfin pour moi ce premier amour si longtemps attendu ?
Hélas ! c'était mademoiselle Rose, la femme de chambre de la comtesse Julia?...
Une femme de chambre!!! à moi, qui avais rêvé des duchesses, des marquises, des baronnes ! Encore un bonheiu* dont j'étais indigné et humilié, toujours à cause des préjugés dont j'étais imbu, car tout autre à ma place se serait résigné à une pareille conquête.
Mademoiselle Rose était de ces femmes de chambre de gi'ande maison : Tœil coquet , le pied mignon , la taille élancée, toujours blanche et bien mise, ne portant jamais que les robes ou les fichus de sa maîtresse (seconde édition), fière et dédaigneuse avec la livrée; faubourg Saint-Germain dans l'antichambre, et n'ayant de gracieux sourires que pour les gens du salon.
Cette fierté, à ce qu'il paraît, s'était venue briser contre mon ignorance. ou ma modestie... et il avait fallu que la pauvre fille me témoignât une préférence bien marquée pour qu'il me vînt à l'idée de m'en apercevoir ; mais il n'y avait plus moyen d'en douter !... Mon ami Constantin, le pair de France, avait été repoussé par elle, il me l'avait avoué en secret. Elle avait refusé les propositions les plus brillantes, et s'était montrée plus généreuse que ses maîtresses, pour qui ? pour moi, jeune homme sans fortune, sans titres, sans naissance ! Ajoutez que Rose était jeune et gentille... Et elle m'aimait tant!... Et elle me l'avouait... à moi, à qui personne ne l'avait jamais dit... Et puis, monsieur, je n'avais pas dix-huit ans! Je ne dis pas cela pour justifier, mais du moins pour excuser l'attention que malgré moi j'accordais à ma jolie soubrette.
J'évitais cependant de la rencontrer, et quand je l'apercevais au bout d'un corridor, je doublais le pas, ou je détournais la tête, exactement comme la jeune duchesse du Théâtre-Italien. C'était, sur une échelle inférieure, le même orgueil du rang! Jugez alors ce que je devins lorsqu'un jour, sous mon oreiller, je trouvai un petit billet où étaient écrits ces mots :
« Il faut que je vous parle, monsieur Georges, ou je suis
« perdue. Le jour c'est impossible, ne m'en veuillez donc pas, « et ne soyez pas fâché contre moi, si je vous demande dix mi- « ûutes, ce soir, dans ma chambre, à minuit. »
A ce billet était jointe une petite clef. Cet écrit, qui m'eût transporté de joie, et m'eût fait battre le cœur, s'il eût été d'une des nobles dames du château, m'inspirait une espèce de malaise et de honte... Tout me dépitait contre moi-même... jusqu'aux fautes d'orthographe dont le billet était parsemé et qui semblaient mettre en relief la mésalliance que jfallais commettre. Mais dédaigner une pareille occasion ! Combien mon ami Constantin envierait mon bonheur! Ah! s'il était à ma place, il. n'hésiterait pas !... Mais d'un autre côté, si cela se sait dans le château... Si la comtesse Julia... Si ces dames... Vous voyez que j'étais déjà plus d'à moitié vaincu, puisque je ne craignais plus que d'être découvert. D'ailleurs, qui le saurait à cette heure... au milieu de la nuit... dans ce vaste château dont les corridors étaient obscurs et silencieux?... Et tout en faisant ces réflexions, j'étais sorti de mon appartement sur la pointe du pied, retenant ma respiration. . . tremblant au moindre bruit. J'arrivai ainsi à la porte de Rose, et là...
En ce moment, mon horloge fatale sonna midi... J'espérai que Georges ne l'entendrait pas... mais oubliant et son histoire et les souvenirs qu'elle devait lui rappeler, il me quitta en courant et en me criant : A demain !
Le lendemain Georges fut exact au rendez-vous. Aussitôt que je le vis arriver, je courus à lui. Est-il possible, m'écriai-je, de
me quitter ainsi au moment le plus intéressant d'une histoire ?
— Je vous conseille de me faire des reproches! Ce serait plutôt à moi de vous en adresser... vous avez manqué me faire oublier...
— Quoi donc?
— Une affaire bien autrement intéressante pour moi... une affaire qui ne peut se retarder... mais je me suis arrangé aujourd'hui pour être plus exact!...
— Quoi ! vous me quitterez encore à midi ?
— Certainement !
— Et pour quelle raison ? quelle obligation tellement indispensable vous force ainsi chaque jour ?
— Pour cela, mon voisin, répondit Georges d'un air sérieux, je ne puis vous le dire... et vous prie de ne pas me le demander... Passe pour mes aventures de jeunesse, continua4-il en riant... c'est un autre monde, un autre siècle... c'est presque de l'histoire...
— Une histoire instructive ?
— Oui, pour la jeunesse ! mais peut-être fort peu amusante pour les gens raisonnables.
— Au contraire... et la preuve, c'est que je vous prie en grâce de continuer le sujet de drame que vous m'avez promis, et dont le premier acte me semble déjà tout disposé.
— Vous trouvez !
— Certainement. 11 y a exposition de caractère, préparation des événements, et la toile tombe sur une péripétie des plus piquantes, le moment où vous arrivez à la porte de mademoiselle Rose.
— Le second acte sera peut- être plus difficile à mettre en scène.
— Pourquoi donc? tout se met en scène maintenant... Vous étiez donc devant la porte de mademoiselle Rose?...
— Que je venais d'ouvrir le plus doucement posâble* Le
cœur me battait d'émotion et sm'tout de crainte. Ce n'était pas sans raison ; mademoiselle Rose habitait une espèce de cabinet de toilette^ qui, d'un côté, avait une sortie sur un escalier de dégagement, c'est par celui-là que j'étais arrivé. Mais de l'autre côté était une porte qui donnait dans l'appartement de la comtesse, le moindre bruit pouvait être entendu, et si la maîtresse de la maison m'avait surpris... Ah ! je n'aurais pas survécu à un tel éclat, et au ridicule qui en eût été la suite... je me serais brûlé la cervelle... j'y étais décidé; et, sous ce point de vue, du moins, le danger ennoblissait, à mes yeux, le commun et le bourgeois de mon expédition nocturne.
Je n'avais pas refermé la porte de l'escalier, je l'avais laissée entr'ouverte, d'abord pour ne pas faire de bruit, et puis pour me ménager, en cas d'accident, une retraite prompte et facile. La chambre où je venais d'entrer était dans une obscurité complète, précaution que j'attribuai à la pudeur ou à la prudence de Rose... Pauvre fille ! me disais-je, elle m'attend! Elle doit trembler^ car je tremble, moi... et je m'avançai lentement, écoutant du côté de la chambre de la comtesse, et me rappelant ce vers de Delille qui, grâce au ciel, convenait parfaitement à la situation :
• Il ne Toit que la nuit, n'entend que le silence. »
Alors, plus rassuré, je me dirigeai vers l'endroit de l'appartement où devait être Rose, 'et à mesure que j'approchais, j'en* tendais le bruit calme et régulier de la respiration la plus égale. J'approchai encore, et ne pus revenir de ma surprise en m'apercevant qu'elle dormait. Elle dormait!!! Quoil l'émotion qu'elle éprouvait lui permettait de dormir ! moi j'avaia eu la fièvre depuis l'instant seulement où cette idée de rendez-vous m'était venue. Je sentais en ce moment encore mon cœur s'agiter avec violence... Et elle!... elle dormait en m'attendant !
Un pareil sang-froid annonçait une habitude du danger^ ou une hardiesse surnaturelle qui m'effrayait! Je pouvais admirer Napole'on ou le grand Condé dormant la veille d'une bataille... Mais mademoiselle Rose ! . . . J'étais furieux ! J'étais indigné ! . . • Un instant j'eus la pensée de retourner sur mes pas pour la punir... pour me venger ! Et puis dans ma colère, d'autres idées de vengeance me vinrent à l'esprit. Mais à peine si je parvins à interrompre ce sommeil profond où elle était plongée, et, sans ouvrir les yeux... elle murmura à demi-voix et avec impatience ces mots qui n'avaient rien de flatteur : Mon Dieu /... Laissez" moi donc /... — Ah! pour le coup et dans mon dépit, oubliant les périls qui nous environnaient, j'allais éclater!... lorsque du côté de l'appartement de la comtesse je crus entendre du bruit... Je vis même à travers les fentes de la porte briller la lueur d'une bougie ; par un mouvement aussi rapide que la pensée, je m'élançai hors de la chambre de Rose dont je refermai la porte, et il était temps î J'étais encore sur l'escalier, que j'entendis comme im cri de surprise ou d'exclamation... mais peu m'importait, je n'avais plus rien à craindre, personne ne m'avait vu, et deux minutes après, j'étais chez moi, dans mon appartement clos et barricadé... comme si, en fermant ma porte auyerrou, j'empêchais les soupçons ou les souvenirs d'entrer.
Je pfissai une mauvaise nuit et une mauvaise matinée; j'étais mécontent de moi, je me sentais humilié. Toutes les réflexions que j'avais faites la veiUe et qui avaient eu si peu de pouvoir, avant, en avaient beaucoup, après ; j'espérais bien que jamais cette aventure ne serait connue ; mais n'était-ce rien que de rougir aux yeux de Rose, de me retrouver avec elle dans ce château, de la rencontrer dans cette antichambre que vingt fois par jom- il faUait traverser, et où d'ordinaire elle était à coudre ou à broder! Je redoutais sa vue, je craignais surtout ses regards d'intelligence... Je ne savais comment m'y sous^ traire ; j'étais sûr de baisser les yeux, de pfilir, de rougir... et si
ces dames remarquaient mon trouble ; si elles en devinaient la cause... j'étais perdu ! Au milieu de ces angoisses, la cloche du château sonna le premier coup du déjeuner... puis le second... 11 fallait bien se résigner... il fallait descendre! Je pris mon parti, et de Tair le plus intrépide qu'il me fut possible, je traversai l'antichambre avec une apparence de résolution et de gaieté, qui se changea bientôt en satisfaction réelle, quand, jetant autour de moi un coup d'oeil rapide, je n'aperçus pas le témoin redoutable que je craignais de rencontrer.
Je repris courage, m'efforçant d'être aimable et de montrer ,une grande liberté d'esprit. Jamais je ne fus plus triste et plus préoccupé; à chaque instant je m'attendais à une apparition qui n'arriva point !
Contre toutes mes prévisions. Rose ne parut pas de la Journée.
Que lui était-il donc arrivé?... Le soir même, et comme à l'ordinaire, elle ne servit point le thé dans le salon.
Je commençai à être inquiet, mais pour rien au monde je n'aurais osé m'informer d'elle. Ce fut une de ces dames qui prit la parole et demanda tout haut : Où donc est Rose ?
Je l'aurais remerciée !
Il se lit un instant de silence. La dame renouvela sa question.
— Elle n'est plus ici, dit froidement la comtesse Julia en baissant les yeux et sans me regarder.
— Pourquoi donc ? s'écrièrent toutes ces dames.
— Ma belle-sœur, qui est restée à Paris, avait besoin d'une femme de chambre... je la lui ai envoyée ce matin.
— Et vous ?
— J'ai la fille du jardinier.
— C'est singulier !
— C'est original ! ! I
264 IfOUVELtBS;
— C'est invraisemblable ! ! ! s'écrièrent trois dames à la fois; car enfin, ma chère comtesse, votre belle-sœur, qui est à Paris, peut se procurer des femmes de chambre plus facilement que vous.
Chacun convint de la justesse de cette observation, et donna à entendre qu'il y avait sans doute d'autres motifs.
— Je ne dis pas non, reprit la comtesse avec le même sangfroid.
— Et quels motifs? dites-les-nous.
— Pas à présent.
— Vous nous les direz plus tard?
— C'est possible.
— Et quand donc? s'écrièrent toutes les dames en se levant et en entourant la comtesse...
Pendant ce temps, j'étais plus mort que vif, et semblable à un criminel qui attend son arrêt.
— Comme tu es pâle ! s'écria Constantin ; comme ta main est froide ! est-ce que tu es indisposé?
Et, grâce à cette maudite observation, tous les regards et tout l'intérêt se reportèrent sur moi. Rose fut oubliée.
— En effet... balbutiai-je d'un air interdit, je... ne me sens pas bien.
— Je m'en suis aperçue depuis ce matm, dit avec bonté l'une de ces dames.
— Peut-être a-t-il eu froid avec nous, sur la rivière, dit une autre en se rapprochant de moi.
— Peut-être a-t-il passé une mauvaise nuit, dit là comtesse Julia avec un air de simplicité qui acheva de me bouleverser. J'étais dans un état déplorable!
Et tout le monde de m'entourer, de me donner sa consultation et son ordonnance. L'une m'engagea à me retirer, ce que j'acceptai de grand cœur; l'autre me conseilla la fleur de til-
« TOUS voir chez ma maîtresse.,, mais vous n'y êtes pas venu ; « et quelques mois après j*en suis sortie moi-même pour des « raisons... à cause du valet de chambre de Monsieur... qui me « poursuivait toujours et que je n'ai pas écouté, je vous le « jure... on .vous le dira, etc. »
Je n'achevai pas cette lettre dont la fin m'intéressait peu. Le commencement ne mé donnait que trop à réfléchir... Comment!... la nuit de mon voyage dans les corridors, mademoiselle Rose n'était plus au château, elle en était partie depuis quelques heures. C'était sa maîtresse qui l'avait éloignée exprès, sous un prétexte imaginaire. Quelle était donc la personne qui occupait l'appartement à la place de sa femme de chambre? Ce ne pouvait être qu'elle-même ! La comtesse Julia ! A cette idée, un battement de cœur me saisit, la rougeur me monta au front, un éclair de joie brilla dans mes yeux; je me sentis un mouvement d'orgueil et de vanité bien absurde, un sentiment de triomphe qui n'avait pas le sens commun, car, enfin, ce triomphe, si je l'avais obtenu, c'était par une erreur, par une fraude, ou plutôt par un hasard qui excluait toute idée de préférence... et malgré cela j'étais fier et heureux, comme si mon mérite y eût été pour quelque chose... et puis ce n'était pas une femme de chambre, c'était une grande dame, une comtesse !
Plus je réfléchissais cependant, plus mon aventure me semblait inconcevable et difficile à expliquer. D'abord toutes mes craintes d'avoir été découvert, et le ridicule et les railleries dont je redoutais Teffet, n'avaient jamais existé que dans mon imagination. La comtesse et ces dames n'avaient jamais soupçonné ni moi, ni Rose, puisque celle-ci était revenue trois jours après au château, et qu'elle était restée quelques mois encore chez sa maîtresse ; on ne l'avait donc pas chassée, mais on avait voulu l'éloigner ce soir-là... Pourquoi?... Pour un amant heureux et attendu ? Mais l'accueil que l'on m'avait fait prouvait assez qu'on n'attendait personne ! et moi moins
encore que tout autre ! Comment d'ailleurs deviner la clef que j'avais en mon pouvoir? Sans compter que la réputation de la comtesse éloignait toute idée de ce genre ! On ne lui connaissait aucun amant... bien plus, on ne lui en donnait aucun... ce qui rendait le hasard encore plus flatteur pour moi ; et san« chercher davantage à pénétrer ce mystère, j'acceptai mon bonheur sans rexpliquer, ni le comprendre; mais, par un effet bien singulier, la comtesse, qui jusqu'à ce jour m'avait été tout à fait indifférente, cessa dès ce moment de l'être pour moi; je ne pensais plus qu'à elle et aux moyens de la revoir; autant j'avais négligé mon ami Constantin, autant je mis d'empressement à le rechercher. Je le croyais furieux de mon absence... Hélas! à peine s'en était-il aperçu. Les personnes qui n'aiment rien sont les gens du monde les plus faciles à vivre ! Jamais de reproches, jamais d'humeur... Il faut aimer pour avoir un mauvais caractère ! Constantin me reçut à bras ouverts, et c'est dans une soirée qu'il donnait que, pour la première fois... je revis sa sœur. Sa présence produisit sur moi un effet dont elle-même s'aperçut, car elle me regarda d'un air étonné. Jusqu'alors, je l'avais à peine remarquée, et maintenant je contemplais avec curiosité cette taille si élégante, ces beaux bras, ces jolies mains, ces cheveux blond cendré et surtout ces yeux bleus, qu'animaient à la fois la malice et la bonté... Je regardais tout cela avec plaisir, avec bonheur, avec un sentiment que je ne puis définir et que vous, monsieur, vous ne comprendiez pas.
— Si vraiment, lui dis-je. Ces ai'bres qui, dans ce moment^ balancent leur feuillage au-dessus de nos têtes, me semblent les plus beaux des environs, pourquoi? Parce qu'ils sont à moi ! Le sentiment de la propriété ! !...
Georges sourit et continua.
Sans le vouloir et sans m'en rendre compte, je ftis dès ce moment plus assidu, plus prévenant que jamais auprès de la
comtesse^ mes attentions avaient un caractère de soumission et surtout de respect qui frappaient tout le monde et qui me semblait à moi une restitution, une réparation. J'avais, sans qu'elle le sût, tant de torts à expier ! Elle n'était pas insensible à un dévoûment si intéressé, car je Fai déjà dit, son cœur était tout à Tamitié, et de ce côté il n'y avait point de sacrifice dont elle ne tût capable. Mais tout autre sentiment la laissait froide et indifférente; elle-même en convenait, et un jour qu'assez maladroitement, son mari vantait tout haut sa vertu et ses principes : Je n'y ai pas de mérite, dit-elle avec impatience, je n'ai dans l'esprit rien d'exalté, rien de romanesque, et ce n'est pas ma faute, ni la vôtre peut-être, si jusqu'à présent je vous ai été fidèle !
Je ne pus retenir un sourire qu'elle remarqua.
— Pourquoi riez-vous, monsieur Georges? me dit-elle.
— Pour des. raisons que je ne veux pas dire.
— Et que vous allez cependant m'avoua...
— Non, car elles vous fâcheraient.
— Jamais je ne me fâche avec mes amis !
Malgré cette assurance, je gardai mon secret et continuai pendant plus d'un an ma cour assidue et silencieuse, non que j'aimasse la comtesse d'amour: cela n'y ressemblait en rien. Ce n'étaient ni cette fièvre, ni ce délire que j'avais éprouvés dans la passion de vingt-quatre heures dont je vous parlais hier. Il n'y avait là ni tourment, ni malheur, ni extravagance, rien enfin de ce qui constitue l'amour; mais, je n'aimais personne plus que la comtesse ; c'était une affection qui ne ressemblait à aucune autre, car elle avait quelque chose de piquant, de mystérieux et en même temps de calme et de paisible ! Cela venait peut-être de ce qu'ayant commencé le roman, comme les autres le terminent d'ordinaire, j'avais de moins l'impatience et la curiosité, qualités inséparables de tous les amours de ce monde.
La comtesse cependant ne pouvait ignorer mes sentiments ; je voyais qu'elle en était touchée, mais pas comme je l'aurais voulu, car elle s'en affligeait et s'en inquiétait pour moi. Un jour que nous étions seuls dans son boudoir, elle me tendit la main et me dit : Georges, vous êtes un bon et aimable jeune homme... à qui, depuis longtemps, j'ai donné toute mon amitié, mais n'attendez et ne demandez jamais plus. Je voudrais vous l'accorder que cela me serait impossible.
— Peut-être ! lui dis-je, et alors, me jetant à ses pieds et implorant mon pardon, je lui racontai en peu de mots et la faute et le bonheur que j'avais à me reprocher. Elle poussa un cri! mais je ne remarquai dans ses traits ni trouble ni colère; et, reprenant sur-le-champ un sang-froid admirable, elle me tendit de nouveau la main et me dit : Relevez- vous, je n'ai pas de pardon à vous accorder ; ce n'était pas moi !
Ce que j'éprouvai est impossible à décrire.
Était-<:e un moyen de se soustraire à mes vœux? Voulait-elle m'abuser... me donner le change, et anéantir ainsi les droits que le hasard m'avait donnés ?
Je levai les yeux vers elle.
Son front était calme et serein, et dans son regard noble et pur brillait la vérité tout entière.
Je rougis d'avoir douté un instant.
— Je vous crois ! je vous crois ! m'écriai-je ; mais qui donc était-ce ?
— Je ne puis vous le dire.
— Vous me le direz...
Tout à coup Georges se leva brusquement; il venait d'enten* drc le premier coup de midi. Je voulus en vain le retenir ou le suivre de loin... Je le vis, à l'extrémité du bois, s'élancer sur un cheval qu'on lui tenait prêt, et il disparut en me criant encore comme la veille : A demain !
LA UAIXKESSE ANONYMB. 275
— Je vous ralleste !
— Vous me traitez en ennemie.
— Au contraire, je vous parle en amie^ en amie jalouse de Totre affection, et qui ne veut ni la perdre ni la partager.
Je la quittai, jurant de ne plus la revoir, et le lendemain j'étais chez elle.
— Je l'aurais parié ! s'écria-t-elle en m'apercevant; et jugez, monsieur, quelle bonne position je viens d'acquérir. Je suis sûre maintenant de vous voir tous les jours. On peut douter de l'amitié des hommes, mais jamais de leur curiosité. Aussi, vQus serez assidu auprès de moi tant que vous ne connaîtrez pas le mot de l'énigme, et comme vous ne le saurez jamais...
J'eus beau protester de la vivacité de mon affection et de sa durée;., quand même ! I... je vis bien que la comtesse était décidée au silence... — Eh bien! m'écriai-je, je saurai la vérité malgré vous.
— Ce sera difficile.
— D'abord, c'était ime des dames qui passaient l'été dans votre château.
— Je ne dis pas non.
— Vous en convenez?
— Je ne conviens de rien.
— Et moi, je saurai à quoi m'en tenir : je ferai plutôt la cour à toutes...
— Permis à vous...
Je cherchai alors dans ma tête, et naturellement mes idées se tournèrent vers celles que de moi-même j'aurais préférées, comme si le hasard n'eût eu rien de mieux à faire que de se rencontrer avec mes désirs.
Je venais d'être nommé officier d'artillerie; j'étais mon maître, et l'hiver que je passai dans la recherche de cette beauté inconnue fut sans contredit le plus beau de ma vie. Lorsque
— Elle est donc jolie? m'écriai-je.
— Eh ! mais^ me dit-elle après m'avoir regardé en souriant^ c'est moi qui vous le demanderai.
— Ah ! c'est de l'ironie, c'est de la raillerie !
— Eh bien ! s'il faut vous parler sérieusement, pourquoi exposer une honnête femme ?
— Elle est donc vertueuse?... tant mieux.
— Pourquoi?
— Je ne sais... mais tant mieux.
— Tant pis, au contraire... il vaudrait mieux qu'il s'agît d'ime coquette, je vous la nommerais, sans crainte de vous voir profiter d'un tel avantage.
— Moi!... vous pourriez croire?...
— Certainement ! et je m'explique à présent vos assiduités auprès de moi... C'est là ce qui vous a donné l'idée et plus tard la hardiesse de me faire la cour... Sovez franc.
— Eh bien ! oui, je l'avoue.
— Comment alors n'en serait-il pas de même auprès d'une personne qui sous tous les rapports vaut mille fois mieui^que moi?....
— Que dites-vous? m'écriai-je avec joie.
— Je n'ai rien dit, reprit-elle vivement, sinon que je ne veux pas troubler son repos en la faisant rougir d'un crime dont elle est innocente, ou en l'exposant à des dangers...
— Qui ne sont pas à craindre pour elle !
— Peut-être ! — Elle me regarda, réfldchit encore, et reprit : — Oui, en ne la nommant pas, je fais une bonne action.
— Une bonne action ! m'écriai-je.
— Et je vous en épargne peut-être une mauvaise. Ainsi» monsieurGeorges, résignez-vous, car vous ne saurez jamais rien.
— Jamais!...
LA UAlïKfiSSE ANONYMB. 275
— Je vous Talteste !
— Vous me traitez en ennemie.
— Au contraire, je vous parle en amie^ en amie jalouse de Totre affection^ et qui ne veut ni la perdre ni la partager.
Je la quittai, jurant de ne plus la revoir, et le lendemain j'étais chez elle.
— Je l'aurais parié ! s'écria-t-elle en m'apercevant; et jugez, monsieur, quelle bonne position je viens d'acquérir. Je suis sûre maintenant de vous voir tous les jours. On peut douter de l'amitié des hommes, mais jamais de leur curiosité. Aussi, vous serez assidu auprès de moi tant que vous ne connaîtrez pas le mot de l'énigme, et comme vous ne le saurez jamais...
J'eus beau protester de la vivacité de mon affection et de sa durée... quand même ! I... je vis bien que la comtesse était décidée au silence... — Eh bien! m'écriai-je, je saurai la vérité malgré vous.
— Ce sera difficile.
— D'abord, c'était une des dames qui passaient l'été dans votre château.
— Je ne dis pas non.
— Vous en convenez?
— Je ne conviens de rien.
— Et moi, je saurai à quoi m'en tenir : je ferai plutôt la cour à toutes...
— Permis à vous...
Je cherchai alors dans ma tête, et naturellement mes idées se tournèrent vers celles que de moi-même j'aurais préférées, comme si le hasard n'eût eu rien de mieux à faire que de se rencontrer avec mes désirs.
Je venais d'être nommé officier d'artillerie; j'étais mon maître, et l'hiver que je passai dans la recherche de cette beauté inconnue fut sans contredit le plus beau de ma vie. Lorsque
dans une soii^ée, dans un bal^ j'apercevais une jeune et jolie femme, je la regardais avec satisfaction, avec orgueil. Je me disais : C'est peut-être elle !... Et semblable à Tavare du Dissipe^' teuTy cette idée me valait presque une réalité !... Quand je voyais des cavaliers empressés qui sollicitaient vainement un regard, je pensais que, peut-être sans le savoir, j'avais été plus heureux qu'eux tous. Alors je m'approchais avec une confiance que venait déconcerter le sourire railleur de la comtesse. Son coup d'œil calme et tranquille me disait : Ce n'est pas elle ; car elle eût été émue ou inquiète si j'avais deviné juste ? Je me trompais donc toujours, et d'erreur en erreur cela pouvait aller très-loin; cette recherche vaine qui occupait toutes mes pensées me faisait négliger des études sérieuses d'où dépendait mon avenir. La comtesse, qui avait pour moi une amitié véritable... une amitié de sœur, s'effrayait de mon extravagance et cherchait à m'en détourner.
— Eh bien ! lui disais-je, avouez-moi la vérité. -* Je le voudrais... Je ne le puis.
Et notre discussion recommençait. Un soir surtout, Julia était plus que jamais en humeur de faire de la morale; et l'endroit était bien choisi, nous étions au bal de l'Opéra avec son frère et son mari, qui tous deux s'ennuyaient à plaisir, et qui s'étaient lancés dans la foule pour chercher des distractions. Resté avec la comtesse, et tous deux assis dans le foyer deTOpéra, nous en revînmes à notre éternel sujet de conversation. Je me fâchais... je m'irritais, et Julia riait de si bon cœur et si haut, qu'elle ne pensait même pas à déguiser sa voix. Un masque s'approcha d'elle et lui adressa la parole :
— La comtesse de Vareville est bien gaie ce soir.
— Y trouves-tu à redire, beau masque ?
— Non, parce que je suis ton amie ; sans cela... La comtesse tressaillit.
— Qu'avez- VOUS donc? lui dis-je.
— Rien.
Mais il m'était aisé de voir qu'elle était émue ; elle venait sans doute de reconnaître à la voix le masque qui nous avait adressé la parole... Quels rapports... quelle relation existaient entre elles?... c'est ce que j'ignorais. Tout ce que je me rappelle, c'est que ce petit domino me déplaisait singulièrement^ peut-être parce qu'il était venu interrompre une conversation intéressante. Pour être juste cependant, je dois convenir qu'il avait de l'originalité, de la gaieté, et surtout de l'esprit ! Il lui en fallait pour deux, car depuis son arrivée la comtesse, visiblement embarrassée, ne prenait plus part à la conversation, et cependant le petit masque avait le talent d'être amusant sans méchancetés, ni épigrammes ; au contraire, tout ce qu'il disait était flatteur pour Julia, à qui il reprochait galamment son silence obstiné. Ce beau cavalier en est-il cause? dit-il en me montrant. Ai-je interrompu ime déclaration ?
— Une déclaration de guerre, m'écriai-je, en me hâtant de prendre la parole pour venir en aide à ma compagne et lui donner le temps de se remettre. Nous nous disputions.
— En vérité?...
— Une discussion très-vive sur une question. ••
— Douteuse?...
— Très-douteuse !
— Alors, c'est vous qui avez tort.
— Qu'en savez-vous ?
— Dès qu'il y a doute... les hommes ont tort, et je décide contre vous.
— Savez-vous de quoi il s'agit?
— Me voulez-vous pour juge ? dit-elle en s'asseyant près de la comtesse.
— Non pas, s'écria vivement celle-ci.
— C'est donc bien sérieux, ma belle Julia ?
— Du tout, répondis-je ; c'est une personne que j'ai le droit de connaître, et dont madame refuse de me dire le nom.
La comtesse voulut me faire taire.
— Quand on ne connaît pas et qu'on ne nomme pas, on ne compromet personne.
Et alors, avec l'insouciance et la liberté que donne le bal masqué, je racontai l'histoire que vous savez, en peu de mots et à demi-voix, au milieu de la foule qui passait près de nous et nous heurtait.
L'inconnue écoutait avec une attention qui flattait beaucoup ma vanité de narrateur... Lorsque tout à coup, à l'endroit le plus intéressant... au moment où je m'esquivais de la chambre de Rose, elle poussa .un cri et s'évanouit.
— Ah ! s'écria vivement la comtesse... la chaleur... le manque d'air... Elle se trouve mal... Transportez-la hors du foyer. Ce que je fis à l'instant, malgré la foule que cet événement avait rendue plus compacte, et qui, ainsi que cela arrive toujours^ manqua de nous étouffer par excès d'intérêt !
Arrivés dans le corridor qui sépare le foyer de la salle, je plaçai l'inconnue sur une chaise, et là tout me parut singulier, d'abord l'eff'roi et le zèle de la comtesse, jusque-là si indifférente ; et puis, lorsque pour donner de l'air à la belle évanouie, qui commençait à reprendre ses sens, je voulus dénouer son masque, Julia s'y opposa avec un air de terreur.
— Et pourquoi ?
— Elle a ici des raisons pour ne pas être connue.
— Et lesquelles ?
— Je ne puis les dire.
— Tout est mystère avec vous !... et alors pour la première fois un soupçon m'arriva... je m'écriai, tremblant : Est-ce que par hasard ce serait?...
— Non, non ! répondit la comtesse avec une vivacité qui
changea mes doutes en certitude. Mais taisez-vous^ on nous observe.
En effet uti grand jeune homme blond s'était tenu constamment derrière nous... regardant l'inconnue avec attention; il s'avança et, avec un accent irlandais, offrit ses services à ces dames qui le refusèrent.
— Plus de doute î s'écria-t-il alors à voix haute ; vous accepterez mon bras.
— Non pas, lui dis-je, tant que ces dames auront le mien. Et je voulus suivre Julia qui se retirait en entraînant sa compagne ; mais l'Irlandais me retint par la main.
— Monsieur, j'ai une question à vous adresser.
— Quand vous voudrez, mais pas dans ce moment !
— Au contraire, monsieur, en ce moment même.
Et il me retenait toujours, tandis que les deux fugitives, s'esquivant au milieu de la foule, avaient déjà disparu à mes yeux.
Furieux, je me retournai vers l'importun qui me faisait manquer ainsi la première, la seule occasion que 'j'eusse encore eue de connaître la vérité.
— Monsieur, que me demandez-vous ?
— Oui, major Holliday, que demandez-vous à mon ami Georges? s'écria Constantin qui arrivait en ce moment.
— Je demande qu'il dise le nom des deux dames avec qui il était tout à l'heure.
—Calmez- vous ! l'une était ma sœur, la comtesse de VareviUe.
— Pour laquelle je professe le plus grand respect , mais l'autre!...
— L'autre, dit Constantin en relevant son col de cravate, je ne la connais pas !
—Je m'en doute bien. .. Mais monsieur la connaît, j'en suis sur.
— Moi ! m'écriai- je avec fureur, tant l'assertion me parut dcrisoire et absurde dans la situation où j'étais. '
— Oui, monsieur, continua le major irlandais avec flegme, vous me direz son nom.
— Je ne vous le dirai pas.
— Vous me le direz !
— Eh ! pourquoi ne pas le dire? s'écria Constantin d'un air de gaieté qui redoublait ma colère, dis-le.
— Je ne le dirai pas... parce que je ne le sais pas.
— Allons donc, lu le sais, tu dois le savoir.
— Certainement, dit le major, il est impossible que monsieur ne le sache pas.
— Quand j'atteste que non ! m'écriai-je d'une voix haute qui fit tourner vers nous tous les yeux.
— Ce n'est pas une raison... reprit l'impassible major. Alors, hors de moi-même, hors d'état de réfléchir, je m'élançai vers lui et lui donnai un souflQet; la foule se jeta entre nous.
— Je suis aux ordres du major, dis-je à Constantin, conviens de tout avec lui, et je me retirai.
Deux heures après, arriva Constantin avec un air sombre qui allait si mal à sa physionomie, que je ne pus m'empêcher de sourire.
— Demain, me dit-il, à six heures, au bois de Vincennes ; le major a choisi le pistolet : sais-tu tirer ?
— Comme tout le monde...
— C'est qu'il est de la première force, il enlève à trente pas un pain à cacheter.
— Que veux-tu que j'y fasse ?
— Il est l'offensé... il tire le premier, et à vingt pas... je n'ai pu obtenir d'autres conditions.
— Il faut donc s'en contenter... à demain, je compte sur toi. Resté seul, vous devinez quelles furent mes réflexions, je
vous en fais grâce. J'écrivis à ma mère pour lui demander sa bénédiction et ses prières. Je fis mes adieux à la comtesse, et dans sa lettre j'adressai celle-ci à son amie.
<c Vous que je ne connais pas, je me hâte de vous rassurer; « quand vous recevrez cette lettre, vous serez vengde... Je a meurs avec votre secret... que ne puis-je dire, avec votre « pai'don ! »
Le lendemain, à six heures, le major HoUiday était chez moi, et une demi-heure après, nous descendions de voiture à Vincennes avec nos témoins.
— Messieurs, dit à haute voix l'Irlandais... j'ai une déclaration à vous faire : la personne que j'^ soupçonnais n'était point hier soir au bal de l'Opéra ; j'en ai les preuves positives, et la dame que monsieur protégeait... m'était totalement étrangère... Je devais cet aveu à ma conscience et à la vérité.
Maintenant, continuat-il en se tournant ver3 ses témoins et vers les miens, comme j'ai fait mes preuves et que vous savez tous que la vie de monsieur est entre mes mains, je la lui accorde s'il veut me la demander.
Tout mon orgueil se révolta^ tout mon sang se souleva à cette arrogante parole.
— Plutôt mourir, monsieur, que de rien vous devoir ; permis à vous de me tuer !
— Mais, jeime homme ! je suis sûr de mon coup I
— Alors, permis à vous de m'assassiner...
La colère brilla dans les yeux de l'Irlandais ; il arma son pistolet, et s'arrêtant encore :
— Rétractez ce nouvel outrage... Un pardon... une excuse !
— Vous n'aurez rien de moi, que mon sang !!
— Vous l'entendez^ messieurs, cria le major... il le veut...
il m'y force... Je le devrais... mais j'ai eu le premier tort, et je ne l'oublierai pas. Alors visant lentement, il dit tout haut : A répaule droite !
Le coup partit, et je tombai, l'épaule droite fracassée.
Quand je revins à moi, j'étais dans mon lit, entouré de tout mes amis, et le médecin assurait qu'il répondait de mes jours.
Le lendemain, je reçus une visite qui me fit grand plaisir : c'était celle de la comtesse ; elle était venue avec son frère, qui ne resta qu'un instant, et quand nous fûmes seuls :
— Georges, n'ôles-vous pas bien étonné de me voir ?
— Non, je vous attendais !
— Ah ! je vous remercie de ce mot-là ; elle me tendit la main et se mit à fondre en larmes. C'est ma faute, c'est ma faute ; je ne me le pardonnerai jamais.
— C'est la mienne, madame, c'est ma folie, mon étourderie.
— Moi qui vous connaissais , ne devais-je pas veiller sur vous?... Mais j'étais bien malheureuse; placée entre vous et ime autre amie... qui m'est bien chère... Pas plus que vous, cependant ; car vous souffrez, vous êtes en danger, c'est vous que j'aime le mieux... Et alors elle me dit tout ce que l'amitié d'une femme peut inspirer de tendre et de saintement passionné. Jamais rien de plus doux, de plus pur, de plus ravissant, n'avait retenti à mon oreille et à mon cœur ; pour la première fois, j'apprenais à connaître Julia. Je sentais tout le prix d'une amitié pareille: c'est moi qui, à mon tour, couvrais ses mains (le mes baisers et de mes larmes, qui lui jurais< un dévouement éternel et à toute épreuve.
— Eli bien ! me dit-elle, en tombant à genoux près de mon lit, si vous dites vrai, si je dois croire à vos serments, je vous demande une grâce ; je vous la demande à mains jointes.
— Laquelle?
— Ne pensez plus à... Elle hésita et reprit : A cette inconnue dont rinflMpnce vous a été si fatale ; ne cherchez point à de-
couvrir qui elle est. Je vous le demande pour vous et pour elle ! Vos recherches d'ailleurs seraient inutiles ; elle a quitté la France.
r- Quand donc?
~ Ce matin^ dès qu'elle a eu la certitude que vous étiez hors de danger. ,
— L'autre jour, à l'Opéra... c'était donc elle?
— Oui, mon ami.
— Et cependant je ne crois pas l'avoir vue parmi les dames qui étaient avec vous au château.
— Vous ne l'avez jamais vue; vous ne connaissez ni ses traits, ni son rang, ni son nom. Est-ce alors un sacrilice pour vous de l'oublier et de ne plus regarder cette aventure que comme un rêve... un mauvais rêve?
— Oui, la fin !.. . car le commencement était joli*. .
— Taisez-vous!...
— Un mot encore, et je me tais... EUe sait donc tout?
— Hélas ! oui.
— Elle me connaît.. . moi qui ne la connais pas ! -— Oui, monsieur...
— Lui avez-vdus remis ma lettre ?
— J'ai hésité... mais cette lettre était bien... car vos écrits \alent mieux que vos actions... Et, ne voulant pas qu'elle emportât une trop mauvaise opinion de vous, qui êtes mon ami... je lui ai donné ce billet.
— Et qu'a-t-elle dit... du dernier mot?
— Du pardon que vous lui demandez?...
— Oui!...
La comtesse me regarda attentiveioent comme si 'elle eût voulu juger de l'effet que sa réponse allait produire sur moi ; et elle me dit seulement: Ce pardon... elle vous l'accorde... à une condition.
— Et laquelle ?
— Celle que je vous imposais tout à l'heure, car elle a dit : J'oublierai son offense j s'il oublie quej'eociste!,.. Et maintenant, mon ami, que j'ai répondu à toutes vos questions... j'attends le serment que je vous ai demandé... la promesse formelle... de ne plus chercher à la connaître. .. Mon amitié est à ce prix !...
Que pouvais-je répondre?... Cette beauté mystérieuse était partie, elle avait quitté la France... Et puis, quand on a été à deux doigts de la mort, quand on a perdu la moitié de son sang, l'imagination n'est plus aussi vive, aussi ardente... Un blessé entend la raison mieux qu'un homme bien portant. Aussi je compris à l'instant qu'un rêve, une chimère, qui, après tout, ne pouvaient me mener à rien, ne valaient pas mon repos, mon avenir, et surtout l'amitié d'ime femme charmante. Je donnai donc la promesse que Ton me demandait, et, comme j'ai pour principe et pour habitude de tenir mes serments, depuis plus de cinq ans je n'ai fait aucune tentative, aucune recherche... et je n'ai eu aucune nouvelle de ma belle inconnue... Voilà mon histoire !...
— Eh bien?... lui dis-je, quand il eut terminé ce récit, et comme m'attendant à une suite.
— Eh bien ? me répondit Georges, que voulez-vous de plus ?
— Ce que je veux?... C'est une fin, c'est un dénoûment.
— Je vous dis les choses comme elles me sont arrivées.
— Et vous ne savez pas quelle est cette dame?
— Pas le moins du monde !...
— Aucun soupçon, aucun indice?...
— Je n'ai pas cherché !... Je l'avais promis ; sans compter que depuis ce temps-là, depuis cinq ans, les idées changent, et d'autres chagrins, d'autres attachements...
— Une nouvelle passion peut-être?...
— C'est possible... mais celle-là, il n'y a pas de quoi se tuiter...
— On aime cependant à parler des amours heureux.
— A ce titre, je ne parlerai jamais des miens; brisons là. Y pedser seulement me met de mauvaise humeur.
— Vous avez raison... revenons à l'inconnue, car vous m'avez promis im sujet de drame ou de comédie.
— Le voilà !
— Il n'y a pas de drame sans dénoûment, et je ne peux pas laisser le public à l'endroit où vous m'avez abandonné.
— Quand il n'y a pas autre chose à dire !
— C'est égal, il lui faut davantage.
— Alors cherchez... inventez... arrangez une manière de finir. Cela vous regarde !
— C'est très-difficile ; car, dans tout ce que vous m'avez dit, rien ne prépare, rien n'annonce le dénoûment. La vérit£ible héroïne n'a même pas encore paru... on ne sait pas qui elle est !... On ne connaît rien de son caractère, de ses sentiments, ni même de sa personne. Vous seul pourriez donner à ce sujet des renseignements...
•— Que j'ai oubliés depuis longtemps, dit Georges en riant. D'ailleurs, voici midi... Et il me quitta au moment où mon domestique m'apportait une lettre.
C'était une invitation à dîner, le lendemain, chez un riche, ou plutôt chez le plus riche seigneur des environs, le due de... Je vous dirais bien son nom, mais ce serait tout à fait inutile. Dès qu'on dit monsieur le duc de... cela suffit. C'est le seul du département ; on ne le désigne jamais que par ce titre, et, à vingt lieues à la ronde, dès que vous demandez : A qui ces belles forêts, ces champs, ces immenses prairies? le paysan ôte son chapeau, quand il en a un, et vous répond d'un air d'admiration et d'envie: A monsieur le duc !...
Je ne le connaissais pas, mais il demeurait près de moi, à trois lieues ; à la campagne, c'est être voisin : et puis il faisait les avances et m'invitait, moi le dernier arrivé, moi qui ne lui avais pas même fait encore ma visite de voisinage. 11 n'y avait
pas moyen de refuser, et, tout en rêvant à mon dénoûment^ que je ne trouvais point, je me rendis chez lui. C'était une habitation royale, un superbe château, avec deux ailes dont la vue me fit soupirer. Le salon, meublé avec une richesse et une élégance toute parisienne, donnait, par trois grandes croisées, sur un parc magnifique, dont les pelouses vertes s'étendaient jusqu'aux bords de la Marne.
Le maître de la maison était un homme âgé, soixante-dix ans à peu près, mais sa taille fort élevée et droite encore ne manquait pas de dignité ; avec un extérieur sévère, il avait des manières polies et bienveillantes, où perçait cependant le sentiment de sa supériorité nobiliaire et territoriale. C'était le grand seigneur de Louis XIV, plus le grand propriétaire de nos jours. Près de lui se tenait un long jeune honune maigre qui avait une grande figure, un grand nez et un air glacial. Il faisait froid à voir, et, à son aspect, on se rapprochait involontairement de la cheminée ; ses lèvres minces et pâles, qui, à coup sûr, ne lui avaient jamais servi à rire, s'ouvrirent pour me dire bonjour, et il m'annonça qu'il était enchanté de faire ma connaissance, du ton et de l'air dont un autre vous annoncerait une mauvaise nouvelle. Un petit gaiçon de cinq ou six ans, d'une figure délicieuse, et dont les cheveux blonds tombaient en belles boucles dorées, courait étourdiment et sans se baisser entre les longues jambes maigres du grand monsieur, et le duc lui dit d'un air sévère : ce Prenez garde, mon fils, vous allez fadre tomber votre cousin. » L'enfant, privé de la seule récréation qui lui fût possible dans ce salon, avait déjà pris un petit air boudeur, avant-coureur d'un orage, lorsque la porte du fond s'ouvrit, et parut une jeune dame, la plus jolie et la plus gracieuse que j'aie vue ! une de ces beautés ravissantes, idéales, que l'on ne rencontre jamais qu'en peinture ou sur un piédestal, comme qui dirait la Vénus de Mcdicis, avec une robe de mousseUne, un bouquet de violettes et le sourire sur les lèvres.
L'enfant s'élança au-devant d'elle, en lui disant :.
— Maman^ on ne veut pas que je coure dans les jambes de mon cousin.
— C'est bien mal, mon enfant.
— Alors qu'est-ce qu'il en fera?
Tout le monde se mit à rire... et je remarquai chez le cousin lui-même une espèce de contraction musculaire^ mais si imperceptible, qu'elle^ne pouvait en conscience lui être comptée pour un somrire.
La duchesse, sans répondre à son fils , se baissa vers lui et Tembrassa; argument qui, sans doute, parut 'sans réplique, car l'enfant s'en contenta et ne demanda pas d'autre explication.
— Ma chère Nisida, lui dit le duc , en me présentant à sa femme, ainsi que quelques personnes qui venaient d'arriver, voici nos voisins ; et il nous nomma.
La maitresse de la maison était aussi aimable que jolie; car, avec une grâce parfaite, elle nous adressa à chacun le mot qui devait nous flatter, la phrase qui devait nous plaire, et tout cela avec ce sourire plein de bonté qui donne de l'esprit aux moindres paroles, et qui souvent même pourrait s'en passer.
Nous avions à table le maire du pays, administrateur fort habile d'une commune fort pauvre, et dont l'unique souci est de trouver des fonds pour l'établissement d'une école primaire.
Nous avions le ouré, excellent homme, plein de zèle, de ferveur et de talents, qui dessert à la fois deux paroisses, qui, presque tous les jours, fait trois ou quatre lieues à pied par les mauvais chemins et par les mauvais temps, et qui, pour lui et pour ses pauvres, a 7 ou 800 francs de traitement, tandis que ses confrères de Paris sont richement dotés et subventionnés pour faire de la musique, des décorations et de la mise en scène, comme j'en ai vu à Saint-Roch, au grand déplaisir de M. Duponchel, directeur de l'Opéra, qui se plaint de la concuiTcnce.
Nous avions le père du curé, brave homme qui ne comprenait rien et prenait tout de travers.
Nous avions aussi le percepteur de Tenregistrement, gra homme réjoui et bavard, espèce de registre vivant, chez qu tout était noté et inscrit avec les dates. J'avais le bonheur d'être à côté de lui, et, dès le premier service, il me semblait avoir lu la biographie de tous les habitants du château, car mon voisin parlait comme un livre, un livre mal écrit.
Il m'apprit que monsieur le duc, grand dignitaire, pair de France en 4815, dévoué de cœur à la royauté de 1824, avait eu d'abord l'envie de donner sa démission en 1830; mais un voyage qu'il avait fait en Allemagne, en 1831, avait changé ses idées. Il avait prêté serment au nouveau gouvernement pour rester ûdèle à l'ancien et continuer à le servir avec loyauté ; c'était un système comme un autre , système de principes, qui lui laissait à la fois sa fortune, ses places, et sa conscience tranquille.
Je remerciai mon voisin des renseignements qu'il voulait bien" me donner. Et ce monsieur, lui dis-je au moment où nous passions dans le salon, ce grand monsieur blond ?
— C'est un cousin de monsieur le duc, son seul parent et son héritier. Aussi>, lorsque monsieur le duc, qui était déjà riche, épousa la fille d'un riche financier, en décembre 1829, le sousin fut désolé.
^ Je le crois bien !
— Mais monsieur le duc avait alors soixante-six ans, étant né en 1764. J'attestai à qui voulut l'entendre que cette union n'aurait point de suite. Point du tout... contre toutes les prévisions^ monsieur le duc a eu un descendant en avril 1831. J'en ai été confondu, et le major encore plus I
— Qui, le major?
— Le cousin ; il n'est point Français... 11 est major dans un régiment irlandais depuis 1825, le major Holliday.
— ciel ! m'écriai-je.
— Qu'avez-voiis donc?... Est-ce que vous le connaissez?
— Non... Mais Ton me racontait dernièrement une histoire 011 il jouait un rôle.
— Dites-la-moi, s'écria le percepteur, qui semblait déjà tenir la plume pour enregistrer.
— C'est inutile, répondi^-je, en cherchant à cacher ma surprise, qui augmenta encore lorsque la porte s'ouvrit et qu'un domestique galonné annonça : M. Georges Lisvard.
Je n'y concevais plus rien.
Mon jeune ami s'avança, salua respectueusement le duc et la duchesse, et parut tout déconcerté en m'apercevant.
— On ne vous a pas vu aujourd'hui, lui dit la duchesse d'un air aimqible.
— Je n'ai pas pu, madame; ma mère était malade... mais ce soir elle va mieux... et j'en ai profité pour vous faire mes excuses.
— Que je reçois, à condition que demain vous me donnerez une heure de plus.
Et comme je faisais un geste d'étonnement...
— Oui, me dit le duc, monsieur Georges, notre voisin, est la complaisance môme. Ma femme, qui, à Paris, avait commencé la peinture, ne pouvait continuer ici faute de maître... et tous les jours, à midi, monsieur Georges fait trois lieues pour lui donner leçon.
Je regardai Georges, qui, baissant les yeux, me dit à demivoix : Silence, demain vous saurez tout.
J'étais seul chez moi le lendemain matin, attendant mon ami Georges, et repassant dans mon esprit la singulière soirée de
la veille, et les événements dont J'avais été le témoin involontaire et Tobservateur muet. Un moment j'avais cru tenir le dénoûment que j'espérais, mais plus je réfléchissais, plus je m'en trouvais éloigné.
D'abord ce ne pouvait être la belle inconnue, la maîtresse anonyme de mon ami Georges. Depuis cinq ans elle avait quitté la France; il l'avait oubliée, il ne s'en occupait plus; et d'aiUeurs, l'avant-veille, il m'avait avoué lui-même qu'il avait une autre passion.
La jeune duchesse était donc cette autre passion ! C'était évident.
Et une passion qui commençait !
Témoin son exactitude de tous les jours. Trois lieues poiur lui donner une heure de leçon, autant pour revenir : total, six lieues à cheval au grand galop. Je l'avais vu partir! Les anciens amants, les amants heureux, ont plus d'égards pour leurs chevaux .
Et puis je me rappelais les plaintes, la tristesse, la mauvaise humeur de ce pauvre Georges. 11 aimait donc en vain et sans espoir de réussite, et c'est ce que j'avais peine à comprendre ; car, en vérité, c'était un cavalier charmant. On en aurait trouvé difficilement de plus aimable, de plus distingué, et il fallait de grands principes et ime grande vertu pour rester indifférente à tant de mérite et à tant d'amour.
Mais il faut convenir aussi que, pour réussir, et d'après ce que j'avais vu la veille, Georges s'y prenait d'une manière extraordinaire et inusitée. Il était fort bien et fort convenable avec le duc, mais il était peu gracieux avec la duchesse. Deux ou trois discussions s'étaient élevées ; la maîtresse de la maison y avait pris part avec esprit, avec finesse , avec convenance. Georges n'avait jamais été de son avis. Rien de mieux : les amants sont rarement d'accord ; mais ce qui me semblait impardonnable, c'est que lui. d'ordinaire si bienveillant et si bon, mettait dans toutes ses réponses de la sécheresse, de l'aigreur...
et même une nuance de plus. . . Vers la fin de la soirée^ la duchesse avait un mal de tête qui Tempêchait presque d'entendre la conversation ; chacun la plaignait et s'intéressait à ses souffrances; Georges, seul, près' de la cheminée, se permit une plaisanterie sur les migraines des dames, plaisanterie assez dure pour la duchesse, qui le regarda avec bonté, et dit en souriant à ceux qui l'entouraient : Je ne me plains plus maintenant... je suis enchantée d'être sourde.
Un mot pareil aurait désarmé Thomme du monde le plus en colère; il ne produisit rien sur Georges, qui, par politesse seulement, crut devoir balbutier quelques excuses.
— C'est inutile, lui dit-elle, je n'ai rien entendu.
Avec le grand cousin, c'était bien autre chose. Georges était d'une froideur ou d'une hauteur qui me faisait craindre à chaque instant que leur ancienne dispute ne recommençât, et, comme je connaissais l'habileté du major et la maladresse de mon jeune ami, je ne concevais pas que, de gaieté de cœur, il s'exposât à im danger certain. Quant à l'Irlandais, son calme et son sang-froid contrastaient, dans toutes les occasions, d'une manière admirable avec la chaleureuse impétuosité de Georges. 11 ouvrait la bouche lentement, parlait lentement, s' écoutait i^avler. Ce qui expliquait son air d'ennui habituel, ennui qu'il communiquait du reste à ses auditeurs, et qui avait un grand avantage, celui d'amortir la discussion et de paralyser Georges lui-même.
Mais ce qu'il y avait de plus inconcevable, c'était la manière dont Georges était avec ce jeune enfant, si beau et si gracieux : il était aisé de voir que la duchesse l'adorait ; que c'était son bien, son trésor le plus cher ; et à chaque mot, à chaque geste de Georges, on devinait que cet enfant lui déplaisait, le choquait, lui était insupportable... Quand sa mère l'embrassait, il avait toujours une épigramme prête contre l'amour maternel à ' effet,., La duchesse alors, et sans se fâcher, le regardait d'un air de pitié... Mais souvent aussi^ au moment de caresser son
fils, elle s'arrêtait en voyant les regards de Georges fixés sur les siens. Tout cela me semblait inexplicable !
Le soir même, ce pauvre enfant, qui avait Tair d'aimer beaucoup Georges, et qui cherchait toujours à jouer avec lui, s'amusait avec sa montre dont il s'était emparé ; Georges la lui reprit, ou plutôt la lui arracha brusquement des mains, en murmurant entre ses dents : Je déteste les enfants.,. La duchesse^ qu'il ne voyait pas, était près de lui... il se hâta de s'excuser, et dit en montrant sa montre : Je craignais qu'il ne llabimât,
La duchesse, sans lui répondre, détacha de sa robe un nœud en perles fines d'une grande valeur, et dit tranquillement à son fils : Tiens, abîme ça.
L'enfant , qui avait l'habitude d'obéir à sa mère , ne se le fit pas dire deux fois ; et, au moment où le duc qui passait s'écria : Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
— Rien, répondit froidement la duchesse... mes perles qui se sont détachées, et qu'Arthur a écrasées par mégarde.
Quant à Georges, qui faisait tous ses efforts pour se modérer, il y avait, la veille, dans tous ses traits une telle fureur, que je soupçonnais dans cette aventure nn mystère dont j'allais sans doute avoir une explication... car c'était lui qui arrivait.
11 entra dans mon cabinet, l'air triste et abattu.
— G en est fait, me dit-il, et je le vois maintenant, personne ne m'aimera jamais.
— Y pensez- vous? lui dis -je, vous qui autrefois, dans votre
jeunesse, vous étiez persuadé...
— Que tout le monde devait m'aimer je m'abusais bien
étrangement alors!
— Et maintenant encore !
— Non, monsieur... tout est fini... je n'ai plus d'espoir... je n'ai pu rien obtenir d'elle : ni mon dévouement, ni ma constance, ni les sacrifices que j'ai faits n'ont pu toucher son cœur ; elle a toiyours été pour moi froide, dédaigneuse et insensible.
Je croyais du moins à son amitié, et hier, devant vous, elle en a brisé la dernière preuve ; parmi ces pevles qu'elle a jetées à ses pieds, il y en avait une qu'elle avait bien voulu recevoir de moi Tannée dernière, à sa fête ; c'est la seule faveur que j'aie obtenue d'elle : c'était un gage d'amitié qu'elle m'avait promis de ne jamais quitter, et elle l'a fait broyer à mes yeux... par cet enfant que j'abhorre, que je déteste.
— Il est charmant !
— Il est affreux! et je ne puis le souffrir.
— Pourquoi?
— A cause d'elle, qui est née pour le malheur de ma vie... Tenez, monsieur, je m'en vais tout vous dire, et vous me donnerez un conseil.
Un an environ s'était écoulé depuis ma blessure et la fin de la folle histoire que je vous ai racontée, lorsque le siège d'Anvers fut décidé. Jusqu'alors j'avais perdu mon temps à courir après des femmes qui se moquaient de moi et à me battre en duel pour des aventures d'Opéra; il me semblait qu'il y avait mieux que cela à faire pour un lieutenant d'artillerie; mes épaulettes n'avaient pas encore vu le feu ; car, dans ce temps-ci, les occasions et les boulets sont rares, n'en a pas qui veut ; j'espérais faire partie de l'expédition, je l'avais demandé avec instance; le ministre m'avait refusé, et, dans mon désespoir, à qui pouvais-je m'adresser? Le comte de Vareville avait depuis quelques mois été nommé ambassadeur près, d'une petite cour du Nord, et mon ami Constantin, son beau- frère, secrétaire d'ambassade. Malgré cela, la négociation eut un plein succès; ce qui vous étonnera moins, quand vous saurez que l'ambassadeur avait emmené avec lui sa femme, la comtesse Julia, circonstance très-heureuse pour lui et très-fâcheuse pour moi, qui me trouvais sans protecteur.
Un vieux médecin, ami de mon père, à qui je racontai mes chagrins, me dit : J'ai bien peu de pouvoir; mais j'en ai cepen-
dant sur un vieux duc^ mon client, qui lui-même en a beaucoup au ministère et à la cour^ car il est tout à fait opposé au gouvernement. — C'est une assez mauvaise recommandation ! — C'en est une excellente ! car, de ce temps-ci , on fait beaucoup plus pour ses ennemis que pour ses amis , et un pair de l'opposition est une chose si rare, qu'il n'y a point de sacrifice qu'on ne fasse pour le conserver et l'encourager. 11 a été un an absent, mais il doit être de retour, voici une lettre pour lui.
Je la pris et me rendis à l'hôtel du duc chez qui nous avons dîné hier. C'était la première fois que je le voyais, et cependant sa physionomie ne m'était pas inconnue. Je cherchais où j'avais rêvé celte longue figure sèche et froide, qui, dans ce moment, redoublait de sécheresse et de froideur, car il accueillait assez mal ma demande, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit, et sa femme parut... Nisida, la charmante Nisida que vous avez vue hier, et jugez de ma surprise, lorsque je reconnus en elle ma petite duchesse du Théâtre Italien, ma première passion, mon premier délire ; celle que, pendant vingt-quatre heures, j'avais adorée avec frénésie , et que vingt-quatre heures après je détestais avec rage, car avec cette femme-là la raison n'est pas possible, on ne peut pas l'aimer ou la haïr modérément... comme tout le monde !
Elle sentit bien elle-même le reproche que j'avais le droit de lui faire, et elle n'avait oublié ni mes traits ni son impolitesse^ car, à mon aspect,, elle se troubla... elle changea de couleur... et elle s'assit tremblante en s'efl*orçant de me saluer d'un air aimable. Mais ce salut qu'autrefois elle m'avait refusé, cette réparation tardive ne pouvait me désarmer; son mari se retourna vers elle et lui dit : — Au moment même où nous arrivons d'Allemagne, je reçois là du docteur une letti*e qui m'embarrasse beaucoup.
— Je suis désolé, monsieur le duc, lui dis-je en me levaat, de vous avoir fait une demande qui peut-être vous compro-
LA HMTRESSB ANOlfTME. S95
mettrait... regardez-la, je vous prie, comme non avenue...
— Et pourquoi donc? s'écria vivement la duchesse...
— Parce que j'ai réfléchi, madame ; je vois maintenant qu'il y a trop d'obstacles, et je renonce à mes espérances...
— Mais la lettre du docteur . . .
— Je lui aurai dû un grand plaisir, celui de pouvoir vous présenter mes respects, et je me retirai en saluant profondément.
— C'est tout au plus, mon cher Georges, lui dis-je, si c'était poli.
— Ça l'était plus, répondit-il brusquement, que de ne pas saluer du tout, ainsi qu'elle l'avait fait autrefois; mais avec une personne de ce caractère, on ne sait jamais si l'on a tort ou raison ; il n'y a pas plus de motifs à ses dédains qu'à ses préférences. Ma politesse et mes attentions, le jour du Théâtre-Italien, m'avaient valu d'elle une impertinence, et mon impertinence me valut sa faveur, sa protection, je dirais presque son amitié, si elle était capable d'en éprouver.
Je reçus une lettre du ministre de la guerre qui m'autorisak à partir pour le siège d'Anvers ; à cette lettre en était jointe une autre... tenez. .. la voici... j'en ai trois, elles sont toutes là, et il les tira de son sein.
Cette lettre ne contenait que ces mots :
Vous nottë avez mal jugés, monsieur^ et voici notre réponse.
NisiDA, duchesse de''
Vous vous doutez bien que mon ancien ressentiment devait fléchir et s'effacer devant un trait pareil. Je courus avant mou départ lui faire une visite de remercîments, et je ne puis vous dire, vous ne pourriez vous faire une idée de ce qu'est cette
femme-là quand^elle veut être aimable. Il y a dans ses manières, dans son moindre regard, dans sa voix, un charme qui vous attire, vous enivre, vous soumet et vous façonne à son vouloir, de sorte qu'on ne peut plus agir, ni penser qu'à sa convenance f
Elle n'a jamais songé à vous demander votre affection et votre amitié, parce que, dès qu'elle a causé un quart d'heure avec vous... elle les a, elle les possède... on lui est dévoué, on serait heureux de se faire tuer pour elle... voilà du moins comme j'étais à la fin de ma visite j je sortis plus amoureux que jamais^ et, depuis ce moment, cela ne m'a plus quitté.
J'eus quelque bonheur au siège d'Anvers : d'abord je ne fus pas tué, et j'en fus enchanté, j'aurais été trop malheureux de ne plus revoir Nisida ; et puis j'entrai un des premiers dans la lunette Saint-Laurent ; mon nom fut mis dans le rapport du maréchal, et je me dis : Elle le lira.
Je retournai à Paris fier d'un nouveau grade que je venais d'obtenir et que je croyais devoir à mon seul mérite. J'appris par un ami, chef de division au ministère de la guerre, que j'aurais peut-être été oublié sans une lettre pressante du duc de ***. Cette circonstance diminua ma fierté, mais augmenta ma reconnaissance. Je demandai au duc et à sa femme la permission de venir la leur témoigner de temps en temps ; elle me fut accordée, et je vins tous les jours.
Tous les jours, pour moii malheur !... car plus je la voyais, plus je l'aimais, et aucuû ami ne m'empêchait de courir à ma perte. J'avais tout confié à Julia, qui, effrayée de ma nouvelle folie, m'écrivait de son ambassade, et me suppliait de ne plus revoir la duchesse. C'était le conseil de la sagesse; mais la sagesse était loin, et Nisida était près.
Jamais je n'avais obtenu un aveu ou un mot, qu'il me fût possible d'interpréter à mon avantagea. . Et cependant, dans mille occasions imperceptibles pour tout autre, elle était pour moi d'un abandon, d'une tendresse et d'une bizarrerie indéfinissables. Quand je lui parlais de mon amouf*, elle m'imposait silence; j'allais me fâcher, et je m'arrêtais envoyant des larmes dans ses yeux.
Quand je lui demandais avec instance im mot, un seul gage
LA MAITRESSE ANONTHB. 297
de tendresse^ elle ne m'écoutai! pas... et elle embrassait son fils ans me répondre.
Un jour je lui rappelai notre première entrevue au Théâtre- Italien^ et je lui demandai pourquoi elle ne m'avait pas salué.
Elle se mit à rire ieomme une folle, et, voyant que j'insistais : Cela vous fâchera ! me dit- elle.
— Je vous promets que non...
-- Eh bien I la marquise, qui ne vous connaissait pas, et qui, tous les jours, vous voyait au balcon du Théâtre-Italien, examinant attentivement les dames et leurs toilettes. . . s'était persuadé et m'avait dit que vous étiez un artiste qui venait là par état et pour se tenir au courant des coiffures ou des modes...
*- C'est-à-dire que vous m'aviez pris pour un coiffeur ou un tailleur ?
— Vous étiez alors d'une élégance à le faire croire...
— Et voilà pourquoi vous ne m'avez pas rendu mon salut !
— C'était mal... mais la marquise m'en aurait fait un crime, ou pis encore, se serait moquée de moi... J'avais seize ans, j'entrais dans le monde... je ne savais rien; mais cependant, le lendemain, j'en avais eu des remords, et si j'avais eu votre adresse...
— Eh bien ?
— Je vous aurais prié de venir me coiffer, ou me prendre la mesure d'une amazone !
— Ah ! plût au ciel l m'écriai-je vivement ; j'aurais été trop heureux !
— Pourquoi ? me demanda-t-elle naïvement.
— Pourquoi ! m'écriai-je avec passion, ah ! Nisida, ne m'avez-vous jamais deviné... vous, mon premier, vous, mon seul amour?...
— Taisez-vous... taisez-vous, me dit-elle à voix basse ; ce que vous dites là à Nisida, la duchesse pourrait l'entendre et se fâcher !..
Et elle retira doucement sa main, que j'avais prise.., Mais
elle semblait émue... Ses yeux rencontrèrent les miens avec une expression que je ne lui avais jamais vue... Je crus qu'elle allait me dire : Je vous aime ! et elle me dit froidement : Allez-vous-en, laissez-moi! Il fallut la quitter... Je revins le lendemain ; elle n'était pas visible^ elle était indisposée : toute la semaine il en fat de même.
— Vous êtes trop heureux lui dis-je. Elle vous aimait !
— Hélas ! un instant je le crus ; mais il était dit qu'avec elle, la présomption me porterait toujours malheur. J'eus bientôt la preuve du contraire, et des preuves dont il me fut impossible de douter. Il était tout naturel que, pour savoir des nouvelles de sa santé, je m*adressasse au vieux mé^lex^in qui m'avait présenté dans la maison.
Le docteur d'Hérissel avait une riche clientèle et une immense réputation comme médecin... C'était un homme des anciens jours et des anciennes méthodes, qu'il avait constamment pratiquées et surtout défendues contre toutes les innovations. Il avouait franchement que, depuis Hippocrate, la médecine n'avait pas fait un pas. On tuait, de mon temps, disait-il avec bonhomie à ses clients ; mais monsieur Broussais tue aussi, et l'homœopathie fait comme monsieur Broussais ; alors, à quoi bon changer pour ne pas trouver mieux ? à quoi bon tous ces jeunes docteurs ? Le risque étant le même, choisissons le médecin, ou plutôt le danger le plus connu, c'est-à-dire le plus ancien, et me voilà !
Il y avait longtemps que le docteur d'Hérissel me connaissait ; je lui devais le jour, disait-il gaiement, car il m'avait mis au monde, et depuis il ne m'avait jamais perdu de vue, il m'avait soigné lors de ma blessure, et j'avais pu juger alors de Tamitié qu'il me portait, car lui,- d'ordinaire si sec et si tranchant, écoutait les avis et même les demandait.
Lorsque je l'inten^ogeai sur la santé de la duchCtoe, il me regarda bien en face, prit une prise de tabac dans sa tabatière
d'or, ornée du portrait de deux souverains, et me dit d'un air goguenard : Ce n'est pas elle qui est la plus malade, Georges, mon ami, c'est toi.
— Quand ce serait vrai, docteur, je m'adresse à vous, guérissez-moi !
— Est-il bien certain que tu veuilles être guéri? le désires-tu franchement ? •
— Oui, lui dis-je avec fermeté.
— Eh bien ! la guérison ne sera pas longue ; je vais l'opérer d'un mot, et il aspira une seconde prise.
— Parlez donc, lui dis-je avec impatience, ce mot ?...
— Ce mot, c'est qu'elle ne t'aimë pas.
— Je le sais, répondis-je, et cela ne me guérit pas encore.
— Ah! la dose n'est pas assez forte... J'ajouterai donc une pilule à l'ordonnance. Une fâcheuse pilule... C'est qu'elle en aime un antre !
—Cela n'est pas possible... Cela n'est pas ! m'écriai-jeavecrage.
— Voilà de mes malades, qui veulent être guéris et qui se révoltent contre les médecins !
— Eh! qui donc?... qui donc? continuai-je sans l'écouter.
— Je ne le dis qu'à toi, au moins, car la duchesse est ma cliente, et les secrets de mes clients me sont sacrés... Il est vrai
que celui-là elle ne me l'a pas confié Et puis, c'est pour toi,
c'est pour te rendre à la raison !
Pendant qu'il parlait ainsi, je rassemblais toutes mes forces pour ne pas me trouver mal... mais je me sentais mourir. Le docteur continua avec le même calme :
— Pendant la première année de son mariage, le duc ne ▼oyait personne, ne recevait personne qu'un cousin à lui, qui habitait dans son hôtel.
— En êtés-vous siir ?
— Je l'y voyais tous les jours. Ce cousin ne quittait pas la jeune duchesse, l'accompagnait partout, ne laissait personne
300 NOUVELLKS.
approcher dfelle : en un mot^ exigeant^ sévère et jaloux comme un tigre.
— Vous croyez !
— La duchesse s'en plaignait à moi.
— Ce n'est pas une raison.
— Attends donc, je laisse de côté toutes réflexions, toute supposition ; la médecine ne marche qu'avec des faits, et je vais en donner que je regarde, moi, comme authentiques et irrécusables.
L'empereur Napoléon demandait...
— Docteur, m'écriai-je avec impatience, il ne s'agit pas ici de Napoléon.
— Si vraiment, l'empereur Napoléon demandait à mon confrère Corvisart si un homme qui se mariait à cinquante ans avait quelque chance d'avoir des héritiers. Corvisart répondit : Sire, à cinquante ans, on en a quelquefois ; à soixante^ rarement ; à soixante-dix, toujours.
— Et ce parent, quel est-il ? où est- il?
— A Paris, depuis huit jours, et, depuis ce temps, la duchesse a refusé de vous recevoir, sa porte vous est fermée.
Je restai atterré, confondu... Que dire? que répondre? que faire surtout? s'exposer à une nouvelle. visite... C'est* le parti que je pris. Cette fois seulenjent je demandai monsieur le duc, et je me présentai chez sa femme. La duchesse n'était pas seule, elle était avec son cousin, qui, assis près de la cheminée^ me tournait le dos quand j'entrai ; à ma vue Nisida pâlit... Mais enfin, faisant tous ses efforts pour se remettre de son Irouble... elle me présenta elle-même ce parent que je détestais avant de le connaître, et que devins-je quand s'offrit à moi le major HoUiday, cet Irlandais que vous savez, et que je ne tonnaissais que trop bien !
C'est avec lui que je m'étais battu deux ans auparavant, et, dans ce moment> je ne cherchais que les moyens de recom-
incncer. Mais comment ? mais sous quel prétexte?... Il fallait attendre ! d'autant plus que, pour mon malheur, et comme pour me narguer, Timpassible major était Thomme le plus poli des trois royaumes. Notez aussi que je ne voulais pas être l'agresseur, ce qui rendait roccasion plus difficile ; mais enfin, elle se présenta ! C'était ici, à la campagne : un jour que nous étions à cheval, en pantalons blancs, il m'éclaboussa de la tête aux pieds d'une façon si complète et si grotesque, qu'il ne put retenir, en me voyant affublé de la sorte, quelques railleries innocentes, que je trouvai les plus mordantes et les plus injurieuses du monde. En vain les jeunes gens qui étaient avec nous voulurent nous séparer ; je lui demandai raison de l'esprit qu'il avait fait à mes dépens, en des termes qui ne lui permirent pas de refuser, car il est brave, vous le savez. Mais cette fois j'avais le choix des armes, et je voulus combattre de près... à l'épée; c'était pour le lendemain. Quelque secret que j'eusse réclamé pour cette rencontre, la duchesse en fut instruite... et si j'avais pu douter de son amour pour son cousin, j'en aurais eu la preuve irrécusable à son trouble et à son désespoir ! Elle était ce soir-là dans un état à faire pitié... Il y avait du monde chez elle, elle avait été obligée de recevoir ! Heureusement, comme hier, un mal de tête affreux, une migraine, vinrent à son aide, et c'est à cela que je faisais allusion dans cette plaisanterie que vous avez trouvée si déplacée et dont moi seul connaissais la portée. Un instant, et quand tout le monde se retira, je restai seul avec elle. .. car, malgré moi, j'avais voulu la voir encore... avant de mourir peut-être! Les yeux pleins de larmes, elle me dit rapidement : Je sais tout... Ce fatal combat... qu'il n'ait pas lieu... je vous en prie !... et ell/> joignait les mains en suppliante.
— Ah ! me prier pour lui ! m'écriai-je ; c'est trop fort, et je m'enfuis avec toute ma colère, qui devait être fatale à mon adversaire, car le lendemain je l'attaquai avec tant d'impétuo-
site et de rage, que sa nature flegmatique et tranquille en fût toute déconcertée ; et, malgré son adresse^ son épée se trouva engagée si malheureusement, que, d'un coup de poignet, je la fis sauter à dix pas. Hélas ! il se trouvait sans défense et je ne pouvais continuer. A mon tour, lui criai-je, à vous donner la vie, mais, plus généreux que vous, je ne vous oblige pas à la demander, prenez-la sans condition.
Le soir j'allai au château, où, sans pitié, sans pudeur, la duchesse, qui savait déjà Tissue du combat, ne craignit pas de laisser éclater toute sa joie à mes yeux ; elle osa me remercier hautement de ce que j'avais fait pour son cousin. Et pourtant, voyez ma folie, je doutais encore ! ... je me répétais à chaque instant : Le docteur se trompe ! Mais peut-on se tromper soimême ? peut-on révoquer en doute le témoignage de ses yeux et de ses oreilles ?
— Quoi ! vous avez vu !
— Oui, monsieur, vu et entendu... plus que ce dernier trait ; et après cela vous jugerez s'il me reste même le bonheur de douter encore... il y avait chez elle, à la campagne, un bal, une fête... c'était celle de son mari. Toutes les dames étaient montées au premier étage du château pour mieux voir le feu d'artifice que l'on tirait sur la pelouse ; moi, j'étais resté en bas siir la terrasse où je me promenais seul en rêvailt à elle... qu'il m'est plus facile de haïr que d'oublier... Je fus tiré de ma rêverie par les pas d'un promeneur qui venait à moi ; c'était le major!! Encore lui... qui se trouvait sur mon chemin, et j'allais quitter la terrasse solitaire qu'il était venume disputer, lorsque des fenêtres du premier étage j'entends des cris d'eiSroi. Une lampe, un candélabre placé près d'une croisée , avait mit le feu à un rideau, de là à une draperie ; en un instant la salle avait été en feu... et la foule effrayée, se précipitant vers la même issue, augmentait le désordre au lieu de le diminuer. Une femme parait à la fenêtre qui donnait sur.la terrasse...
LA MAITRESSB AKONTMB. 303
J'avais déjà reconnu Nisida, et, saisissant une longue échelle que les jardiniers avaient laissée couchée à terre spus la fenêtre, je montai, je volai à son secours... et arrivé près d'elle, je
lui tendais le bras pour la sauver mais, hors d'elle-même,
pâle, échevelée, ne voyant rien, ne pensant à rien qu'à son enfant qu'elle serrait contre son cœur, elle le jeta dans mes bras en me disant d'une voix étouffée que moi seul pus entendre : « Tiens... sauve ton fils ! ! »
Immobile, stupéfait... je regardai autour de moi et je vis derrière... à quelques échelons plus bas, l'inévitable major qui, avec son flegme ordinaire, montait lentement à l'assaut, et qui, danfe ce moment, était presque au même niveau que moi ! Dans son trouble, Nisida avait cru s'adresser à lui !
Pouvant à peine maîtriser ma colère, je lui donnai, ou plutôt je lui jetai cet enfant; ce n'était pas moi, c'était Inique cela regardait... Il le descendit à terre avec précaution, tandis que moi, prenant Nisida qui venait de se jeter dans mes bras, Nisida, plus belle que jamais, et dont le cœur battait d'effroi contre le mien ; Nisida que j'aurais voulu étouffer et que j'étais indigné d'aimer encore !. . . je la déposai sur le gazon, près de son enfant, et je m'enfuis, lui jurant un adieu éternel !
— Étemel !
— Oui, monsieur, cela dura trois jours ; je restai trois jours sans la voir, mais encore occupé d'elle ; car je passai tout ce temps à la mépriser, à la maudire, à me répéter ces mots fatals : Tiens, sauve ton fils! qui retentissaient sans cesse
à mon oreille comme une cloche de mort.. Enfin, le quatrième jour, il me fut impossible d'y tenir plus longtemps, je courus au château. D'ailleurs, le duc son mari n'était pas bien portant ; ce n'était pas pour elle, c'est pour lui que j'y allais ... J'y rencontrai le docteur assez inquiet de son malade... non quje le mal fût violent : Mais le duc est bien vieux, dit-il, c'est le commencement de la fin ! Nous passâmes ensemble dans l'appartement
de la duchesse, un vaste appartement où elle était seule avec le major... Leurs fauteuils étaient à vingt pieds de distance, le major lisait le journal... et Nisida bâillait. Je poussai le docteur en lui montrant ce tableau.
— Je n'ai jamais dit que cela durât encore, me répondit-il à voix basse, le mal a eu son temps, sa période ordinaire; fièvre inflammatoire qui se termine en maladie de langueur.
Le major se leva, emmena le docteur hors de l'appartement, sans doute pour lui parler de son noble cousin, et je restai seul avec Nisida.
— Je sais tout, lui dis-je en tâchant de modérer mon émotion, je connais votre secret.
— Ah! s'écria-t-elle, je suis perdue... Puis d'une voix suppliante: Taisez- vous alors... taisez-vous!... Pas un mot! et comme ne pouvant supporter ma vue, elle cacha sa tête dans ses mains et elle se mit à pleurer, et ses sanglots soulevaient la mousseline transparente qui couvrait sa poitrine.
Toute ma colère tomba devant un tel désespoir. Oui, je me tairai, lui dis-je, je vous le jure, je n'en parlerai qu'à vous; et alors je lui racontai lentement ce que je gavais... ce que j'avais entendu... Mais le croiriez- vous, monsieur? à mesure que Je parlais... elle relevait sa tête cachée entre ses mains, et me regardait à travers la grille rosée que formaient ses petits doigts, elle avait séché ses larmes ; le calme revenait sur son front et le sourire sur ses lèvres. Oui, monsieur, pendant que je l'accusais d'avoir aimé le major, pendant même que je lui parlais de son fils, le fils du major, elle semblait respirer plus librement ; un air de satisfaction se peignait sur tous ses traits.
— Quoi ! ce n'est que cela ! dit-elle avec un air de naïveté inconcevable.
Ah ! j'avoue qu'à ce mot il me fut impossible de contenir ma colère, j'éclatai en reproches, et, dans ma fureur, dans mon désespoir, dans mon amour, je passai sans doute toutes les
bornes ; et elle, sans se fâcher, et me regardant d'un air de compassion, me dit seulement ces mots :
— Ah ! Georges, que vous serez malheureux un jour de tout ce que vous me dites là !
— Vous ne Taimez donc plus ! m'écriai-je.
— Non ! me dit-elle. Et il y avait dans ce mot une expression, une tendresse que je ne puis vous rendre. Alors, ému et attendri, c'est moi qui me mis à pleurer ! Je tombai à ses genoux... — Et moi, Nisida, moi, lui dis- je, moi qui vous aime depuis si longtemps, je n'aurai jamais rien, rien... obtenu de vous.
Elle sourit tristement ; et, posant sa main sur mon front brûlant, elle murmura ce mot : Insensé l
— Oui, m'écriai-je, je suis un insensé, à qui vous avez ravi le repos et le bonheur, un insensié qui donnerait sa vie et son sang pour un seul baiser de vous... Et comme elle cherchait à se dégager de mes bras : Mon Dieu ! m'écriai-je avec jalousie, avec désespoir, est-il possible que quelqu'un ait jamais été assez heureux pour que vous fussiez à lui !
Dans ce moment, monsieur, je vis un sourire contracter ses lèvres... un sourire railleur... Oui, c'était cela, un sourire railleur et ironique que je ne puis vous rendre, mais qui me mit hors de moi... et depuis ce temps... toujours aussi froide, aussi sévère, ne m'accordant jamais rien, et cependant si dévouée, si bonne... si tendre que... Tenez... monsieur, je déteste cette femme-là; et maintenant que vous la connaissez^ que me conseillez-vous?
— Je vous répondrai comme le docteur : Voulez- vous être guéri î
— Oui, je le veux cette fois! je le veux de toutes les forces de mon âme.
— Eh bien !... il faut l'oublier : il faut vous marier !
— C'est l'avis de ma mère, qui m'en prie tous les jours, et je m'occuperai de la personne que Ton me propose... je retournerai à Paris.
— Quand cela?
— La semaine prochaine.
— C'est trop tard ! lui^is-je; aujourd'hui même, vous partirez avec moi, ou vous êtes un homme sans énergie et sans courage.
Et Georges partit, décidé à se marier.
11 paraît que mes conseils ou mes reproches avaient eu quelque influence sur Georges. Il tint hon, il resta à Paris, ne vit plus la duchesse, qui était restée dans son château, et il s'occupa, ou plutôt il laissa sa mère s'occuper activement de son mariage. C'était un parti honorable sous tous les rapports, une bonne famille, une belle fortune. Une jeune personne fort bien élevée, pas très-jolie; mais eût-elle été un modèle de beauté, Georges, dans ce moment, n'en aurait pas été amoureux : il ne s'agissait pas d'inclination, nous n'en avions que trop... U suffisait d'un mariage de convenance, et celui-ci offrait toutes les garanties désirables... On s'était déjà entendus sur les conditions principales, et plus le moment approchait, et plus Georges, malgré la gaieté qu'il affectait, me semblait triste et malheureux : je me repentais presque du conseil que je lui avais donné ; mais sa mère en était si contente et me remerciait tantl... — rai cru perdre mon fils, me disait-elle, j'ai tremblé pour ses jours, ou du moins pour sa raison... car il avait des heures entières de folie et de délire où il ne me reconnaissait plus, moi, sa mère, et où il me parlait d'elle. Voilà comment j'ai sa son secret... mais maintenant, monsieur, le plus difficile est fait... U est engagé, il a donné sa parole ; pour rien au monde il ne voudrait y manquer et faire du tort à une famille d^hon*
nêtes gens... Ainsi le voilà sauvé... il sera heureux !... Cetteidée, et surtout la confiance de sa mère, dissipèrent mes craintes sur l'avenir de Georges; il devait y avoir dans l'instinct maternel plus de réalité que dans mes prévisions. Je les laisse donc s*occupant déjà de la corbeille et des préparatifs du mariage, qui devait avoir lieu vers la fin du mois. Je retournai à la campagne surveiller mes ouvriers et promettant de revenir à Paris pour la noce.
L'époque en approchait, et je calculais déjà mon départ, lorsqu'une voiture entra dans ma cour, et Georges en descendit avec cet air de fureur que je lui connaissais et qu'il avait toujours quand il s'agissait de la duchesse. En effet, c'est encore d'elle qu'il était question.
— Et votre mariage ? lui criai-je.
^ Rompu à tout jamais !
— Par vous ?
— Non, cela ne vient pas de moi ; j'avais promis, et j'aurais tenu ma parole, quand j'aurais dû en mourir, parce que cela me faisait du bien : cela m'était nécessaire ; j'étais heureux de lui prouver que je l'avais oubliée et que je ne l'aimais plus..* J'avais déjà tous mes papiers ; nous avions jeté avec le notaire le projet de contrat, lorsque mon futur beau-père s'avisa d'aller aux informations... d'abord dans notre cercle, dans nos alentours, où tout m'était favorable, mais là il apprend que je vais souvent chez le duc et la duchesse, que je suis presque un ami de la maison, et, dans son orgueil bourgeois, flatté de voir confirmés par eux les renseignements qu'il avait déjà sur mon compte, il arrive ! Le duc était très-souffrant, et il paraît que c'est Nisida qui le reçut.
J'ignore, mon ami, ce qu'elle a dit de moi, de mon caractère, de ma conduite... beaucoup de bien, sans doute, selon son ordinaire... mais tourné d'une manière telle et avec tant d'adresse, que mon honnête homme de beau-père, qui n'est pas fort et n'entend pas malice, est revenu tout effrayé des éloges
308 NOL'VELLES.
qu'on m'avait prodigués... et, par un détour plein de convenance et de délicatesse, il nous a exprimé tous ses regrets en nous disant que, pour se marier, sa fille était trop jeune encore.
— C'est peut-être vrai !
— Elle l'est moins qu'il y a deux mois, quand il me Ta accordée, et il est évident que c'est une suite de son entrevue avec la duchesse... dont la conduite est affreuse... c'est-à-dire que c'est ime ennemie déclarée, qui m'en veut, qui cherche à me nuire, que c'est entre nous maintenant une guerre ouverte, une guerre à mort. 11 en sera de même de tous les mariages que je voudrai contracter... Il n'y a plus moyen maintenant d'y songer, et il faut y renoncer.
— Malheur auquel vous vous résignez facilement. Voie indirecte pour revenir à elle !
— Non pas, s'écria-t-il vivement, cela ne m'empêchera pas de la fuir : je quitte Paris, je quitte la France.
— Eh ! mon Dieu ! où allez- vous donc ?
— En Afrique !... à Constantine, le seul endroit où Ton se batte à présent ; je viens vous faire mes adieux. Vous voyez que je suis calme et résigné... que mon parti est pris ; que le temps de la faiblesse est passé.
— Et vous ne la verrez pas avant votre départ ?
— Non, j'y suis résolu, dit-il d'un ton ferme.
— Vous avez raison.
— Oui, j'ai raison... car je ne partirais pas. Puis rougissant de ce souvenir : Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez plus, ou vous me reverrez guéri !
Quelques jours après, il était à Marseille et voguait vers l'Afrique, où son régiment allait rejoindre le maréchal Glauzel. Il assista à cette première campagne, si pénible et ai désastreuse ; il m'écrivit :
« Nous n'avons point réussi. Je n'ai été que blessé, j'espérais « mieux ; mais le malheur s'attache toujours à moi ; rien de ce
« que je veux n'arrive. Je ne puis ni vivre heureux, ni mourir « glorieusement. Ma blessure sera longue, mais non pas dange- « reuse. Dites-le à ma mère, et après elle, aux personnes qui « pourraient s'intéresser à moi... s'il y en a encore. »
Ce qui signifiait : Allez voir la duchesse ; donnez-lui de mes nouvelles; et de plus cela voulait dire : Donnez-moi des siennes l ce que la raison eût peut-être blâmé... Mais ce pauvre garçon était malheureux et souffrant : je n'eus pas le courage d'être raisonnable, et, pour lui donner la légère satisfaction qu'il me demandait, je me rendis au château et m'informai de la santé de mon noble voisin.
Le duc était fort mal, sa femme ne quittait pas son appartement ; je fus témoin des soins touchants qu'elle lui prodiguait, et le docteur me dit à demi-voix : « C'est toujours ainsi depuis deux mois ; si jeune, si délicate et si courageuse ! elle passe les nuits auprès de ce vieillard égoïste et morose, et le soigne comme un père. Il est vrai qu'elle eût été sa petite-fille... mais ce n'est pas une raison. » J'admirais comme lui tant de bonté unie à tant de charmes ! Plus je regardais ce front calme et serein, siège de la candeur et de la vertu... moins je pouvais ajouter foi aux idées de Georges. La porte s'ouvrit, entra le major. J'observai avec attention ; à peine si elle s'aperçut de sa présence, et, sans jeter les yeux de son côté, elle continua la lecture qu'elle faisait au vieillard; c'était celle du journal : Nouvelles EXTÉRIEURES. Armée d'Afrique,,, A ce mot, sa voix baissa, et à mesure qu'elle lisait le récit de l'assaut et de la retraite, ses mains tremblaient, sa voix devenait plus brève, moins intelligible et plus pressée... comme si elle eût en hâte d'arriver à la fin du bulletin... au point que son mari lui cria plusieurs fois : Pas si vite ; et le major HoUiday, ennemi naturel de la vivacité, attesta lentement qu'il n'y avait pas moyen de la suivre.
— Recommencez, lui dit le duc.
La pauvre femme eut un mouvement d'angoisse impossible
à décrire; et cependant, après avoir levé les yeuï au ciel comme pour lui demander du courage, elle allait reprendre l'éternelle lecture. J'eus pitié d'elle, et, pour abréger son tourment, je déclarai que j'avais des nouvelles directes et positives de l'événement, une lettre de M. Georges. Tous ceux qui étaient là, et même le malade, firent un mouvement, excepté Nisida, qui restait immobile ; mais elle jeta sur moi un regard qui semblait me remercier, un regard où brillait une tendresse si vive et si pure !... les eftiges doivent regarder ainsi, et, dès ce moment, sa cause fut gagnée. Je ne me chargeais de rien comprendre ni de rien expliquer^., ce que je savais et ce que j'aurais juré, c'est qu'elle n'était point coupable.
A peine avais-je fini ma lecture, que son front avait repris sa sérénité habituelle. Elle me chargea de quelques mots de bienveillance et d'amitié pour M. Georges ; puis, reportant les yeux vers son mari, elle ne le quitta plus, ne s'occupa plus que de lui, comme si elle eût voulu expier par un nouveau zèle le peu d'instants donnés à une autre pensée qu'à celle- de ses devoirs.
Par malheur, des soins si généreux et si assidus devaient être inutiles; le docteur avait prophétisé juste, et le duc, condamné par son âge plus encore que par la Faculté, laissa bientôt un beau château, une veuve charmante et une fortune immense.
La duchesse passa les six premiers mois de son deuil seule à la campagne avec son fils; elle ne voulut voir personne; elle ne reçut personne, pas même son cousin le major ; circonstance dont je pris note.
Il est vrai que, bien avant l'année écoulée, le château avait été rouvert à la société ; toute celle des environs y affluait. Le major n'y demeurait plus, mais on l'y voyait très- souvent, et bien d'autres encore, tous les élégants de Paris, ceux du moins qui aiment les jolies veuves et les grandes fortunes, venaient assidûment, et il y en avait beaucoup. Nous avions même fait du tort aux courses de Chantilly, et le maître de poste de la
LA MAITRESSE ANONYME. 31 i
Ferté prétendait, avec un sentiment de fierté pour le pays, qu'il n 'avait jamais vu autant de calèches que cette année.
Une nouvelle, cependant, diminua l'ardeur des prétendants; on apprit que le major Holliday, le plus proche parent du défunt, s'était mis sur les rangs et affichait hautement ses prétentions à la main de sa cousine.
Bientôt le bruit courut que sa recherche était agréée. H y eut des paris pour et des paris contre ; toujours comme aux courses de Chantilly.
Quant à moi, je l'avoue, je tremblais, et n'am*ais osé parier maintenant pour personne.
L'année de deuil était écoulée depuis un mois, et des personnes bien instruites, entre autres notre maire, qui le tenait d'un de ses confrères d'une commune voisine, assurait que la première publication serait pour dimanche prochain.
Je réfléchissais à tout cela au coin de mon feu, lorsque ma porte s'ouvrit, et un officier me sauta au cou : c'était mon ami Georges, qui s'écria : « A nous cette fois-ci! à nous Constantine ! Toutes les campagnes, par bonheur, ne se ressemblent pas, et les succès de cette année ont glorieusement réparé l'échec de l'année dernière. Notre artillerie a fait des miracles. C'est un général d'artillerie qui avait le conmaande- *ment en chef, et qui va, dit-on, être nommé maréchal. »
— Tant mieux, les officiers qui ont commandé sous lui vont sans doute aussi avoir de l'avancement.
— C'est possible... Mais vous savez que je n'ai pas d'ambition. Tous mes désirs étaient de revoir la France et de retrouver mes amis.
— 11 y en a, lui dis-je,*que vous ne retrouverez pas : le duc est mort.
— Je le savais, me dit-il d'un air préoccupé... et il garda le silence.
Je devinais bien ce qu'il attendait (L moi. Il ne voulait pas
me parler de la duchesse ; mais il espérait que, le premier, j'amènerais la conversation sur ce sujet ; j'y avais une répugnance mortelle : les mauvaises nouvelle» s'apprennent toujours assez vite.
Je revins donc à Constantine; il ne me répondit que par des monosyllabes. J'insistai de nouveau, et, cette fois, il me reçut comme un Bédouin, comme un Arabe, comme il n'aurait pas reçu Achmet-Bey lui-mênie.
— Parbleu ! m'e dit-il avec impatience, nous avons le temps de parler batailles : quelles nouvelles en ce pays-ci ?
Il fallut bien alors lui faire part de la demande en mariage du major irlandais.
— Cela devait être, me répondit-il froidement ; je devais m'y attendre... Il est tout naturel qu'elle épouse le père de son enfant... C'est convenable. Et a-t-elle accepté?
— On dit que oui.
— Et quand ce mariage ?
— Très-prochainement, à ce qu'on dit.
Alors il devint furieux et s'emporta contre la duchesse, selon son habitude ; car sa vie entière n'était qu'une colère continuelle contre elle ; lui qui, pour tous les autres, était l'indulgence et la bonté mêmes.
— Mais, lui dis-je, vous approuviez tout à l'heure ce mariage, vous le trouviez convenable.
— Je ne dis pas non ; mais puis-je trouver convenable une union aussi prompte? Au bout d'un an, à peine veuve, n'est-ce pas blesser toutes les bienséances que d'afficher une tendresse si vive et si empressée... elle qui me jurait avant mon départ qu'elle ne l'aimait plus... Mais dès qu'elle le disait, je ne devais en rien croire... car cette femme-là a passé toute sa vie à me tromper ou à se jouer de moi.
Et il marchait à grands pas dans la chambre, et probablement Nisida n'en eût pas été quitte pour cette première tirade. D'au-
très allaient suivre immanquablement^ lorsque Georges fut arrêté dans son premier accès par rentrée du maire^ qui avait un air de triomphe.
Je devinai qu'il avait une nouvelle. C'est quelque chose en province qu'une nouvelle dont on est possesseur. C'est de l'occupation et de l'importance pour toute une journée 1
— Une nouvelle ! s'écria monsieur le maire, une nouvelle étonnante et imprévue ! La duchesse ne se marie pas !... le major est refusé... positivement refusé. 11 a repris des chevaux pour Paris ; la nouvelle est certaine.
— De qui la tenez-vous?
— Du maître de poste.
D'après une pareille autorité^ le doute n'était plus permis, et j'éprouvai un vif mouvement de joie. Quant à Georges, il venait de s'emporter trop violemment contre Nisida, et sa colère était montée trop haut pour redescendre brusquement et sans transition. Aussi, et après le départ du maire, murmura-t-il entre ses dents :
— Qui sait si cela est vrai ? qu'en sait-elle elle-même? Elle a tant de bizarrerie, tant de caprices. . . Et pourquoi refuser son cousin? pour faire quelque autre choix qui ne vaudra pas mieux.
— C'est possible, lui dis-je en le regardant, ou pour rester libre.
— Oui, vous avez raison, s'ccria-t-il, saisissant avidement une occasion de reprendre sa colère... pour être libre et coquette à son aise, pour tenir la balance entre vingt rivaux, pour les désespérer tous et n'en choisir aucun.
— Vous êtes bien sévère envers elle.
— Je suis juste... après la manière dont elle m'a traité, après tous les torts qu'elle a eus envers moi.
— n serait plus généreux de les oublier, maintenant surtout qu'elle est malheureuse.
— Malheiu-euse ! s'écria-t-il avec émotion. Vous croyez qu'elle est malheureuse?... Et toute sa colère tomba.
— Elle a besoin de la présence et de la consolation de ses amis. N'irez-vous pas lui faire une visite?
— A quoi bon ? Entourée comme elle l'est , aura-t-elle seulement le temps de me recevoir ?
— Qu'importe? vous laisserez votre nom... vous aurez du moins rempli un devoir indispensable. Vous lui devez une visite de deuil et de condoléance.
— Vous le pensez?
— Vous ne pourriez y manquer... quand vous devriez vous faire violence.
— Allons donc ! puisque vous le voulez... j'irai demam. Puis il reprit et ajouta :
— Je ne pourrai pas.
— Allez-y ce soir.
— n fait bien mauvais temps, et ce n'est guère agréable, n'importe!
D'un air de mauvaise humeur, il prit son chapeau et partit. Le pauvre garçon en mourait d'envie.
Ce qui se passa dans cette entrevue... je ne l'ai su que depuis ; mais il me l'a répété tant de fois, qu'il me serait impossible d'en oublier un mot !
D'abord, ce ne fut pas sans une émotion bien grande que Georges aperçut de loin ce château qui renfermait son bonheur, son tourment et toutes ses espérances ! Elle était libre, il est vrai, mais en serait-il plus avancé ? Et quel accueil allait-il recevoir ? Jamais, se disait-il, elle ne m'a avoué qu'elle m'aimait; et, rappelant à son souvenir tout ce qui s'était passé entre lui
et la àuchesse... il était obligé de convenir que^ fidèle à toiis SCS devoirs^ elle ne s'était montrée à lui que comme une amie tendre et dévouée ; que, du reste, inflexible et sévère, elle ne lui avait jamais accordé la moindre faveur, ni donné le moindre espoir... et, si réellement elle n'avait pour lui que de l'amitié, pourquoi changerait-elle maintenant?
Il entra dans la cour du château; le cœur lui battit en demandant madame la duchesse, et bien plus fort encore quand on lui eut répondu qu'elle était seule au salon.
— Ah! elle est seule!... dit-il avec embarras. Dans ce moment, il eût presque mieux aimé qu'il y eût du monde ; mais il n'avait pas le choix; il monta lentement les degrés en pierre du vaste escalier, traversa l'antichambre où se tenaient plusieurs domestiques portant encore la livrée de deuil. L'un d'eux ouvrit les grandes portes du salon : madame n'y était pas. Georges eut un mouvement d'effroi. Elle était dans un très-petit boudoir attenant à la pièce principale, et quand on annonça M. Georges, elle se leva et lui fit signe de s'asseoir.
Du reste, ni étonnement, ni émotion... Le domestique sortit.
Georges fut d'abord atterré d'une réception aussi cérémonieuse : la froideur de la duchesse le gagna malgré lui, et, balbutiant avec peine quelques phrases banales, il lui demanda des nouvelles de sa santé.
— Très-bonne, répondit Nisida en s'inclinant La conversation en resta là, et Georges, pour la ranimer, lui dit :
— Vous êtes seule dans ce vaste château?
— J'attends du monde... des amis qui doivent arriver ce soir et venir passer quelques jours avec moi.
Georges n'osa pas demander qui l'on attendait ; mais il répéta : Ah ! ce sont des ami$ qui doivent arriver?..*
— Oui, monsieur.
La conversation s'arrêta encore. Cette fois ce fut la duchesse qui reprit la parole.
— Vous venez de Gonstantine^ monsieur Georges, dit-elle.
— Oui, madame.
-— On assure que cela a été admirable! et Georges, interdit... calculait en lui-même si, pour soutenir la conversation, il n'allait pas être obligé de faire le récit du siége^ lorsque, en ce moment, plusieurs voitures roulèrent dans la cour, et Georges bénit les importuns qui venaient interrompre ce pénible tête-à-tête.
Les portes du salon s'ouvrirent brusquement : on entendit marcher ou plutôt courir. Quelqu'un se précipita dans le boudoir ; c'était Julia, qui, apercevant Georges et la duchesse, dans cet endroit retiré, tous deux, le soir et en tête-à-tête... s'écria en riant et en embrassant Georges : Enfin, vous savez tout, l'inconnue s'est tait connaître!
Georges, stupéfait, hors de lui... poussa un cri de surprise, ou plutôt d'effroi, en voyant tomber la duchesse sans connaissance sur le divan du boudoir.
— Quoi ! vous ne saviez pas !... s'écria Julia désolée. Malheureuse ! qu'ai-je fait ? Voici mon mari et mon frère qui entrent dans le salon ; courez au-devant d'eux... je reste auprès d'elle. Et Georges, sans savoir ce qu'il faisait, s'élança dans le salon, où il reçut les embrassements du comte de Vareville et de Constantin, qui arrivaient de leur ambassade. Constantin avait commencé, sur ses succès diplomatiques, un récit dont Georges n'avait pas entendu un mot„ ,^sque rentra Julia.
— Ne vous effrayez pas, dit-elle. La maîtresse de la maison est un peu indisposée ; dans une demi-heure il n'y paraîtra plus : elle me charge, en attendant, moi, son amie intime, de faire les honneurs et de commander à sa place. A dix heures le souper; d'ici là chacun peut s'installer dans ses appartements.
— Bravo ! s'écria Constantin. Je ne suis pas d'une tenue présentable, pas plus que monsieur l'ambassadeur ; et quand! il
s'agit de faire sa cour à une jeune et jolie veuve, il faut paraître avec tous ses avantages.
Les deux hommes sortirent du salo# : il était temps, Georges n'y tenait plus... il suffoquait. Mais grâce au ciel, il était libre... il était seul avec la comtesse, et, dans un trouble inexprimable, il tomba à ses pieds. ,
— Que faites- vous? que faites-vous? lui dit-elle en riant; Georges, mon ami, vous vous trompez ! vous n'avez rien à me demander, rien à attendre de moi... qu'un récit... que je vous ddlis depuis longtemps, j'en conviens, et je suis prête à m'acquitter...si vous voulez vous relever, vous asseoir à côté de moi, vous calmer, et surtout ne pas trembler comme vous le faites, ni regarder à chaque instant du côté de ce boudoir parce que, lorsque je parle, j'aime qu'on m'écoute ; d'ailleurs, Nisida n'y est plus. Ce boudoir donne dans ses appartements, et elle vient d'y remonter. "
Georges alors promit attention et silence; et, sans aucun préambule, la comtesse lui dit :
« Nisida est mon amie intime; nous avons été élevées ensemble. Plus âgée qu'elle, je fus mariée la première ; plus tard, et bien malgré moi, sa famille lui fit épouser le vieux duc de ***, qui était d'origine irlandaise, pair d'Angleterre et pair de France, ami et favori du roi Charles X. Tout se trouvait dans ce mariage... excepté un mari. De plus, il y avait un cousin, seul parent et seul héritier du duc... le major HoUiday, qui était furieux de se voir enlever une si belle succession ; mais il se consola en pensant que son illustre parent était presque septuagénaire, qu'il n'y avait pas à craindre d'héritier direct, à moins de grands malheurs ; et, ces malheurs, il voulut les prévenir autant qu'il était en son pouvoir. 11 ne quittait point . sa jeune cousine, il la surveillait avec une assiduité et un zèle qu'on aurait pris pour de l'amour ou de la jalousie, et qui étaient tout uniment de l'intérêt. Au spectacle, au bal, en soi-
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rée, la vue d'un adorateur ou d'un simple attenlif... M donnait la fièvre ou le glapit d'eflroi... il employait toul au monde pour les éloigner, et le duc avait chez lui, sans s'en douter, et dans la même personne, un Sigisbé précieux et une duègne incorruptible qui ne lui coûtaient rien.
j>i Le pauvre major se donnait du reste une peine bien inutile. Sage et vertueuse par religion et par principes, jamais personne n'eut plus que Nisida le sentiment de ses devoirs et de sa propre dignité. Aussi le malheureux et défiant cousin commençait-il à se rassurer sur son héritage, qui, chaque jour, devenait plus probable et ne pouvait guère lui échapper : ce n'était plus qu'une question de temps, lorsqu'une nouvelle inouïe, inconcevable, prodigieuse, se répandil dans le fauhourg Saint- Germain; le vieux due de *", h la seconde année de son mariage, en (831, allait avoir un héritier. Celait un miracle de la Providence, qui ne permet pas l'extinction des grandes familles; et la preuve évidente, c'est que la duchesse eut un garçon... Le vieux duc pensa en mourir de joie, et le major se mil au lit. Il était sérieusement malade et manqua d'aller rejoindre sa succession défunte î
a Tels Turent les effets de ce grand événement... Quant A la cause, tout le monde l'ignorait, excepté moi !... et une autre personne peut-être qui n'en fut pas plus avancée poiirça...»
Et la comtesse regarda Georges, qui redoublait d'attention. Elle continua :
u Vous rappel ei-vou9, monsieur, le mois de juillet 1830, la brUlante société que j'avais réunie dans mon château d'Orsay? monsieur Georges ; était, et beaucoup de jolies dames 1 mais Nisida, que j'avais aussi invitée, n'avait pu venir. Elle était restée ù Sainl-CJoud avec la cour, où ae préparaient alors de graves événements. Son mari, un des conseillers, un des confidents intimes du roi, ne pouvait quitter son mailre dans uM , circonstance aussi importante. Noua, neiidsnt ce temps, loin 4
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nous douter de l'orage qui grondait, nous dansions dans mon salon et faisions de la musique, lorsqu'on vint me dire mystérieusement à l'oreille que quelqu'un demandait à me parler. Je sortis et trouvai dans une salle basse Nisida, qui venait d'arriver à pied et déguisée. Je jetai un cri de surprise. — Silence, me dit-elle; et elle m'apprit rapidement comment, en trois jours, un trône et une dynastie venaient de s'écrouler!...
« Le duc avait perdu la tête ; et de plus fortes que la sienne n'y auraient pas résisté. 11 était persuadé que les horreurs de la première révolution allaient se renouveler ; que ses jours allaient être mis à prix et ses biens confisqués; que lui, favori du roi, on le poursuivrait pour le massacrer ; qu'il fallait à la hâte gagner la frontière et émigrer de nouveau... Mais à qui se fier, et comment faire pour ne pas être reconnu?
« Sa jeime femme, qui seule avait conservé du sang-froid et du courage, avait pris et cousu dans ses vêtements de l'or et des billets ; puis, sans demander conseil à personne, elle avait affublé son mari d'une redingote de palefrenier, elle d'un mauvais châle ; était sortie de Saint-Gloud, montée hardiment dans one petite voiture de la banlieue jusqu'aux environs de Verfiailles. Là elle avait laissé son mari... chez ma nourrice à moi, ane brave femme qu'elle connaissait ; puis, par les chemins de traverse, ,elle était venue à pied au château me dire : « Sauvez mon mari et faites-le sortir de France ! » D'après son récit, il n'y avait pas de temps à perdre, et il fallait surtout que personne ne soupçonnât les proscrits auxquels j'allais donner asile : ce qui n'était pas facile avec vingt personnes et un nombreux domestique. Je commençai par éloigner Rose, ma femme de chambre, dont l'appartement donnait dans le mien, et qui nous aurait entendus; sans compter que le cabriolet qui allait la mener jusqu'à Versailles ramènerait le duc à Orsay sans éveiller le moindre soupçon. A onze heures du soir il était arrivé, et nous étions tous réunis dans ma chambre, tenant conciliabule sur