L'ÉTOILE DU MARI
Jérôme, le cocher de M. d'Havrecourt, devait, le soir même, du 3 décembre, conduire madame d'Havrecourt chez sa grand'tante, à Antony, c'était sa mission avouée... Puis ses instructions secrètes portaient que de là il irait rejoindre son maître à Orsay... Tels étaient les ordres qu'il était bien décidé à exécuter fidèlement ; il était à croire qu'il y réussirait; il y avait pour cela mille chances contre une, et ce fut juste* ment cette dernière qui prévalut. Après avoir disposé sa voiture pour le soir et donné à manger à ses chevaux, Jérôme sortit au milieu de la journée pour quelques commissions à faire ; il était alors près de trois heures et il retournait à l'hôtel, débouchant par la rue de la Michodière. Placé à ce point du boulevard, deux chemins également sûrs vous con* duisent au quartier Saint-Georges.
Jérôme pouvait prendre la me LafQtte ou la rue du Heldcr,
il en était le maître, et le caprice, le hasard ou la fatalité (car Jérôme n'a jamais pu bien expliquer cette circonstance importante de sa vie), la fatalité fit qu'il choisit la rue du Helder, et tous les projets du baron furent renversés, et il en résulta une foule de catastrophes et de péripéties plus terribles les unes que les autres, et sans lesquelles n'aurait pu avoir lieu l'histoire que je vous raconte en ce moment.
A l'angle où la rue du Helder se croise avec la rueTaitbout, Jérôme rencontra Trilby, cocher, comme lui de bonne maison, le cocher d'Horace de Nanteuil, qui lui proposa un déjeuner, lequel, vu l'heure avancée de la journée, pouvait s'appeler déjeuner dînatoire. Jérôme ^'avait aucune raison pour refuser, il accepta. Horace de Nanteuil ne rentrerait plus chez lui, il était sorti et devait plus tard partir en poste avec quelques amis pour la vallée d'Orsay, où il passerait la nuit et la matinée du lendemain. 11 laissait donc ses domestiques, à commencer par son cocher, maîtres de l'hôlel et, bien mieux encore, de l'office. Alors, et comme dans la fable de La Fontaine :
Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.
Horace de Nanteuil avait de fort bons vins, que Trilby ofirit généreusement à son collègue Jérôme, qui y fit honneur, et à la deuxième ou troisième bouteille de médoc, les confidences intimes commencèrent. L'amphitryon (je parle du cocher d'Horace) raconta qu'il devait, le soir assez tard, aller rejoindre son maître à Orsay.
— C'est comme moi, dit Jérôme.
Mais il devait auparavant aller attendre avec la voiture, rue Grange-Batelière, 3, que la répétition de l'Opéra fût finie, pour emmener mademoiselle Lolotte.
Jérôme raconta aussi comment il devait d'abord conduire
Dans ce moment un bruit de voiture se fit entendre sur les pavés de la cour.
— Vivat! s'écrièrent les jeunes gens; ce sont nos divinités qui arrivent. En voici déjà une !
La bande joyeuse s'élança de la salle à manger dans le salon, dont une porte venait de s'ouvrir, et tous, à commencer par le banquier, s'arrêtèrent comme frappés de la foudre en apercevant la personne qui entrait...
C'était la femme du banquier !