UN AN APRÈS
Ce voyage, qui autrefois l'aurait enthousiasmé , qui lui aurait rappelé les études et les admirations de son jeune âge, le laissa froid et indifférent; son imagination était morte, ainsi que sa jeunesse; il ne voyait rien sur sa route et n'avait qu'un désir, celui de s'éloigner de Paris, car il sentait bien qu'il n'y pouvait plus rester. Mais une fois arrivé à Constantinople , il ne rêva plus qu'à la France et à Paris. 11 lui semblait que de si loin il pouvait le faire sans danger, et les souvenirs qu'il avait voulu fuir revinrent en foule auprès de lui. C'était elle, toujours elle, qui l'accompagnait dans toutes ses excursions ; elle ne le quittait point, et lorsque dans les rues de Constant!*
nople^ dans ses palais^ dans ses mosquées, sur les rives mêmes du Bosphore, on lui disait : Regardez!... son œil distrait ne voyait en ce moment que le salon et le boudoir d'Amélie.
Et cependant Maurice avait rencontré à Constantinople des amis, d'anciens camarades de Sainte-Barbe. Où n'y en a-t-il pas? Un barbiste était alors le chargé d'affaires, aujourd'hui l'ambassadeur de la France auprès de la Sublime-Porte. J'ai fait mes études avec lui, il était de mon temps; et dans la bouche d'un camarade l'éloge est suspect. Je me tairai donc; mais ceux qui l'ont connu sur le sol étranger diront combien son accueil était cordial et sa maison hospitalière pour tous les Français, à plus forte raison pour un barbiste.
Maurice trouva auprès de lui conseils, protection et amitié. Dans le plus beau* pays du monde et sous ce ciel enchanteur, il aurait pu vivre heureux. On lui proposait même de rester attaché à l'ambassade, et avec son instruction, son aptitude à tous les genres de travaux, dans sa position surtout, c'était une fortune à tenter, ime nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui. Mais toutes les carrières étaient finies pour Maurice ! A vingt-cinq ans, il regardait sa tâche comme terminée, et sa promesse comme accomplie ! L'année s'avançait, et maintenant sa seule idée était de retourner en France et d'y être avant le 4 décembre, comme il l'avait juré. Sentant bien qu'il ne pouvait vivre ainsi et que son existence ne serait pas lon« gue, c'était en France, du moins, qu'il voulait mourir !
11 débarqua à Toulon vers la fin de novembre, et le 3 décembre dans la matinée il était à Paris.
Maurice, en arrivant, s'était bien promis que sa première visite serait pour le docteur et pour moi, ses deux meilleurs amis. Mais le sort en avait décidé autrement. Quoique fatigué d'un long voyage, il se hâta de s'habiller et il sortit. Son intention, comme je l'ai dit, était de venir en droite ligne chez le docteur et chez moi, mais il calcula en route qu'il ne s'éloi-
gnerait pas de son chemin en passant devant la porte d'un certain hôtel qu'il voulait voir, le voir seulement ! pas autre chose. Aussi je n'ai jamais compris, ni lui non plus, comment il se trouva dans la cour de l'hôtel, puis sur l'escalier^ et enfin dans le cahinet du baron, lequel poussa un cri de joie en l'apercevant.
— Halaba! balachou ! s'écria-t-il, en citant les vera turcs du Bourgeois Gentilhomme dans la cérémonie ! Halaba! balachou I vous voilà donc revenu, mon cher, du pays des mamamou» chis! Vous ne pouviez pas mieux arriver qu'aujourd'hui, et vous allez nous en raconter de belles... sur les odalisques et le harem du grand-seigneur. Je vous emmène.
— Où donc ?
— A une partie charmante, délirante, que j'ai méditée, créée, inventée, et qui semble faite exprès pour célébrer votre retour... une partie de campagne.
— Le 3 décembre?
— Précisément ! c'est là l'original ! Si c'était au mois de juin je ne voudrais pas y aller... C'est à six lieues d'ici, dans la vallée d'Orsay.
— Impossible ! répondit Maurice , bien décidé à ne pas accepter, j'ai des affaires; je voulais seulement vous voir.
— Ainsi que ma femme, dit gaîment le banquier.
— Oui, monsieur, répondit Maurice avec émotion.
— Eh bien ! en restant à Paris vous ne la verrez pas ; elle va partir aussi.
— Pour la vallée d'Orsay ! s'écria Maurice qui ne trouvait déjà plus le projet de campagne aussi impraticable.
— Oui, mon cher..., un petit Trianon, un Ghanteloup, une petite maison de grand seigneur que je viens d'acheter, et où nous pendons aujourd'hui la crémaillère.
Et il pariit d'un grand éclat de rire, sans que Maurice pût comprendre d'où provenait ce surcroît de galté. Ces dames.
continua le banquier, s'occuperont de notre dîner et de nos logements pendant que nous chasserons.
— C'est donc pour chasser ! s'écria Maurice ; c'est bien différent. .
— Eh oui ! nous partons dans l'instant , après la bourse. Nous trouverons là-bas nos fusils, nos chiens... et un gibier ! quel gibier, mon cher ! Et le baron recommença ses éclats de rire. Nous couchons là-bas ; nous y couchons tous, et demain matin nous serons revenus à Paris pour nos plaisirs ou nos affaires. Ça vous va-t-il, mon cher Mamamouchi, mon jeune Bajazet ? Répondez.
— Au fait, personne encore ne sait que je suis de retour, et pourvu que j'arrive, comme je l'ai promis, demain,^4 décembre, pour la Sainte-Barbe...
— Vous y serez, je vous le jure. Je vous ramènerai moimême.
Et Maurice sentait battre son cœur en se disant : Toute une soirée, toute une matinée avec elle, et puis après cela mourir ! qu'importe ! les derniers moments de ma vie en auront été les plus doux.
En ce moment on vint annoncer au baron que sa voiture était prête.
— Partons! s'écria Maurice, à qui il tardait maintenant d'arriver.
Cinq lieues en poste, c'était l'affaire d'un instant. Ils montèrent tous les deux dans un excellent conpé, et, avec le sentiment d'autorité et d'égoïsme que donne la richesse, d'Havrecourt s'écria :
— Postillon, mène-moi vite !
— Et moi aussi , postillon ! ajouta modestement son compagnon de voyage. Et ils partirent comme le vent. Maurice craignait d'avoir à subir en route la conversation et la gaîté du baron. Il n'y à pas de plaisir sans peine, et il se résignait
déjà; mais au bout de quelques tours de roue, le baron s'endormit profondément.
— Allons, se dit lillauriee, j'ai aujourd'hui du bonheur ! Ce commencement-là est d'un bon augure pour la fin du voyage.
Le banquier dormait, Maurice rêvait, et la voiture roulait toujours. Ils changèrent de chevaux à la Croix-de-Bcmy, et, une demi-heure après, ils arrivaient à la villa du baron.
Celui-ci n'avait pas eu tort de la vanter. Malgré la neige qui couvrait les toits et les arbres , c'était un endroit délicieux ; une maison admirablement bien distribuée, et où rien n'avait été oublié pour l'élégance et le confortable !... Des calorifères répandaient à tous les étages et dans tous les apporter ments une douce chaleur , des corbeilles de fleurs y brillaient de toutes parts, comme au cœur de l'été, des salons et des chambres tendus en soie, des tapis moelleux, des divans à Torientale, des vases de la Chine et du Japon, et toutes les recherches du luxe et de la mode faisaient de cette retraite mystérieuse un séjour magique et enchanté.
Le baron jouissait avec orgueil de la surprise de Maurice^ qui louait et admirait ; c'était pour cela que le banquier l'avait amené. Il y a des gens dont le bonheur est fastueux et a besoin de témoins. Depuis le départ de Maurice, la fortune de M. d'Havrecourt s'était encore augmentée : presque toutes les afl'aires qu'il avait entreprises avaient mal tourné pour les autres, mais non pas pour lui. Le tout est d'acheter et de vendre à propos, et tel banquier, le premier instruit, par sa position, des chances heureuses ou malheureuses de l'opération qu'il dirige, a souvent plus gagné dans les mauvaises affaires que dans les bonnes. Les actions du riche financier, voyageant sans cesse, avaient été vendues, rachetées et revendues plusieurs fois, toujours avec bénéfice, tandis que celles qu'il avait cédées à Maurice, restées sédentaires dans le portefeuille du pauvre jeune homme, n'avaient guère alors d'autre valeur
que celle du papier sur lequel elles étaient imprimées. On comprendra d'après cela le luxe et les prodigalités du baron, qui, Nabuchodonosor de la finance, ne voyait plus de terme à ses désirs et à son orgueil. Dans ses goûts de pacha, ou, si vous Taimez mieux, de fermier général^ il avait donné à ce séjour voluptueux une destination que nous connaîtrons plus tard. En ce moment, il venait d'ouvrir la porte d'un charmant salon Pompadour, et Maurice entendit partir des cris de surprise. Plusieurs jeunes gens à la mode, ses anciens camarades de plaisirs, Taccueillirent par des hourras, et Alfred G... lui sauta au cou.
— Quoi ! te voilà de retomr! te voilà!
— Oui, messieurs I s'écria le baron, il arrive de Constantinople, et je vous l'amène pour qu'il nous dise si les beautés du sérail valent les nôtres, et si l'on entend la vie en Orient aussi bien qu'ici.
Puis regardant autour de lui d'un air de surprise :
— Nous ne sommes pas encore au complet, et quelque aimable que soit notre réunion... rien que des jeunes gens, c'est un printemps sans roses.
— Eh! mon Dieu, oui ! dit Alfred avec un soupir... 11 ne manque rien à votre paradis ! rien que des houris.
— Nos déesses ne viennent pas ! s'écria le baron avec eflroi.
— Rassurez-vous ! elles viendront, mais pas pour diner. Nous avons eu beau faire, impossible autrement ! Palmyre et Cléofé jouent dans la première pièce, et quant à ces autres demoiselles, qui sont toutes de l'Opéra... il y a répétition générale ce soir; mais comme elles ne dansent que dans le premier acte, elles seront encore ici de bonne heure. Nous en serons quittes pour diner sans elles.
— Dîner sans elles! répéta le bai*on; cela dérange toute
notre partie.
Ti NOUVELLES.
— Soyez tranquille, elles souperont.
— Je le sais bien ! mais quand on a réglé une fête, rédigé un programme, on veut que rien ne manque, et voilà déjà un dîner désorganisé.
— Nous boirons du Champagne pour ces dames, nous en boirons à l'amour et au plaisir... Elles nous rendront cela ce soir !
— Eh bien ! messieurs, dit le baron, quittant son air dé * sespéré et prenant tout à coup un air de triomphe et de contentement intérieur, eh bien ! que vous ai-je dit vingt fois?... Vous qui vous laissez séduire par des beautés de théâtre, vous le voyez ! on ne peut jamais compter siu» leur exactitude, pas plus que sur leur constance. Pour moi, je ne veux blesser ici les opinions de personne, mais depuis trois mois j'ai renoncé à l'Opéra. L'Opéra s'en val Et cette infidèle, cette coquette de Fœdora, qui nous devait sa réputation et sa fortune, je l'ai < quittée cette fois pour jamais, et vous verrez, raessieiu's, vous verrez aujourd'hui celle qui va lui succéder, et qui est deux fois plus jolie qu'elle ! Voilà comme je me venge des perfides !
Un hourra approbatif couvrit la voix du baron, et chacun s'empressa de le féliciter sur la manière philosophique dont il prenait les choses !
Mais pendant ce temps, Maurice, qui ne savait plus où il en était, cherchait à rassembler ses idées. 11 n'avait accepté l'invitation du baron que pour passer la journée avec madame d'Havrecourt, et, d'après ce qu'il venait d'entendre, il s'agissait tout uniment d'une soirée de jeunes gens avec des lorettes ou des demoiselles d'Opéra, genre de plaisir dont il se souciait fort peu. Mais comment partir? comment retournera Paris? Il n'avait ni chevaux ni voiture, et par un temps semblable on ne fait pas cinq lieues à pied. Pendant que les jeiineg gens parcouraient les appartements ou fumaient des cigares^ pendant que le baron veillait avec gravité aux apprêts du dî-
ner^ Maurice avouait franchement à Alfred le dégoût et rembarras qu'il éprouvait.
— Que diable ! lui dit celui-ci, reste toujours à dîner... Il faut bien que tu dînes ! et ce ne sera qu'un repas de garçons, puisque ces dames n'arrivent que ce soir... je mettrai alors à ta disposition mon cheval et mon cabriolet. Je vais donner à John Tordre d'atteler à dix heuresi et tu retourneras si tu le veux, tout seul, à Paris.
• — Grand merci ! mais toi, Alfred?
— Moi!... ne t'inquiète pas! Je couche ici et reviendrai demain dans la voiture du baron, où je prendrai ta place.
-7 S'il en est ainsi, j'accepte. Mais dis-moi donc quelle est cette maison, cette fête dont le baron a eu l'idée ? Et Alfred lui raconta en peu de mots ce qui suit.
L'ORGIB
Quoique le baron se souciât peu des convenances, il avait des ménagements à garder avec sa femme, que tout le monde honorait et admirait, et à qui il devait une grande partie de sa fortune ; elle avait eu de lui jusqu'alors une excellente opinion que pour mille bonnes raisons il tenait à conserver, sans vouloir cependant renoncer à ses plaisirs, et pour concilier tout cela, il avait voulu, comme les grands seigneurs d'autrefois, avoir loin de Paris sa petite maison. La mode avait fait revi^TC les habits et les meubles du temps de nos aïeux; pas un bourgeois qui n'eût son boudoir à la Duban^ ou son
salon à la Ghoiseul I Le banquier avait fait mieux encore ; il prétendait imiter non pas le siècle de Louis XV, mais le souverain lui-même, et avoir, comme lui, son parc aux cerfs. Il avait donc en secret, sans que sa femme s'en doutât, et sous un nom supposé, acheté dans la valide d'Orsay cette habitation de prince créée jadis par un fermier général, folies d'un autre âge, qu'il avait trouvées trop raisonnables pour le nôtre, et qu'il venait de surpasser en faisant restaurer et meubler à neuf cet élégant pavillon, qu'il se proposait d'inaugurer le soir même, 3 décembre ; et voici pourquoi il avait choisi ce jour. ,
Sa femme avait une grand'tante de soixante-dix-huit ans^ sa seule parente, avec laquelle le baron était brouillé, et qu'il ne voyait jamais. Cette tante, pour laquelle madame d'Havrecomi conservait une tendre affection et un profond respect, habitait hiver et été une fort belle maison à quelques lieues de Paris, dans le bourg d'Antony, et elle avait reçu autrefois sur les fonts baptismaux, de M. le duc de Soubise, son parrain, les noms de Barbe-Catherine^Perpétue, Or, tous les ans, le 3 décembre, veille de la Sainte-Barbe, madame d'Havrecourt se rendait le soir chez sa grand'tante pour lui souhaiter sa fête. Elle passait la soirée et la nuit chez elle, et ne revenait à Paris que le lendemain pour dîner. Le banquier ne pouvait donc pas choisir pour la joyeuse fête qu'il méditait une occasion, plus favorable, un jour et une nuit oîi il était entièrement libre et maître de ses actions. Il avait dit à sa femme qu'il irait pendant son absence à la chasse avec quelques amis; puis, avant de partir, il avait donné l'ordre à son cocher, qui lui était dévoué, de conduire madame à Antony, chez sa tante, de l'y laisser, puis, au lieu de revenir à Paris, d'aller le rejoindre à Orsay, où le banquier prévoyait avoir besoin de son cocher, de son landaw et de ses chevaux, ne fût-ce que pour ramener le matin en voiture les sylphides légères dont les ailes pouvaient être fatiguées.
Antony est d'ailleurs sur la route d'Orsay, et Jérôme, le cocher, appartenait corps et âme à son maître, qui lui donnait beaucoup plus d'argent pour être fidèle que personne n'aurait pu lui en donner pour trahir. C'était une fidélité pure comme | l'or. Le banquier avait donc ainsi tout Combiné et tout arrangé ; tout devait se passer comme il l'avait prévu !
Et rien de tout cela n'arriva.
Nous avons vu d'abord que, par un premier contre-temps, le dîner si fin, si délicat, si recherché, qui devait être savoiu-é par des appétits féminins, embelli et animé par sept ou huit jeunes beautés aux propos joyeux et aux regards agaçants, allait être la proie d'estomacs masculins et avides, qui demandaient déjà à grands cris que l'on servît, tout disposés, pourvu que le dîner arrivât, à se résigner aux tourmçnts de l'absence. Mais celui de tous qui semblait maintenant avoir pris le plus gaîment son parti était le maître de la maison, qui, sorti quelques instants, venait de rentrer avec un air de triomphe.
— Encore un moment, messieurs^ s'écria-t-il, le temps seulement de rajuster ma coiffure que la brise de décembre a endommagée... car nous ne dînerons pas seuls : nous aurons au moins une dame.
— Une dame ! s'écrièrent tous les jeunes gens ; une dame ! et laquelle?
— Une sultane à moi, ma favorite ; une nymphe naïve et pure, que je n'ai pas demandée aux bosquets de l'Opéra, mais que j'ai su découvrir dans les sommités de la rue Nolre-Damede-Lorette.
— Une lorelte ! répétèrent gaîment tous les convives.
— Oui, messieurs; vous rappelez-vous que l'infidèle Fœdora avait une amie, une jeune lingère plus jolie qu'elle, à telles enseignes que vous aviez tous juré de faire sa conquête.
— C'est vrai.
— Et qu'aucun de vous n'a réussi, et que vous m'avez défié d'être plus heureux, et qu'Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...
— C'est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son premier vainqueur, et je les parie encore î
— Je les tiens ! s'écria le banquier, et je n'aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s'est enfin décidée à venir aujourd'hui dans ma petite maison, dans ce harem que sa défaite doit inaugurer! C'est elle qui sera la reine de la fête, et demain je la ramène à Paris !
* — Ce n'est pas possible ! cria Horace, car elle m'a résisté, à moi ! 11 faut donc qu'il l'ait couverte de diamants, et encore!... ce ne serait pas une raison... car elle est si bizarre, si originale... à moins qu'elle ne cède au baron par originalité... mais cela n'est pas... je ne le puis croire.
— Eh bien donc ! s'écria le banquier, puisqu'il faut vous convaincre, paraissez, mes amours !
Et courant ouvrir la petite porte d'un boudoir qui donnait près de la cheminée, il amena par la main une jeune fille dont les joues fraîches, vermeilles et veloutées auraient défié le duvet et les couleui s de la pêche, brune, piquante, au pied mignon, à la taille leste et bien prise, qui, d'abord interdite et les regards baissés, n'osait regarder l'avide et bruyante société qui l'entourait... Mais tout à coup, à un cri qui retentit dans le salon, elle leva ses yeux noirs aux longs cils... et
Maui-ice s'écria : C'est elle! la fille du tailleur Athénaïs
Tricot !
— Oui, monsieur, c'est moi, reprit Athénaïs, qui semblait plus rassurée en retrouvant quelqu'un de sa connaissance; puis, lui faisant une révérence, elle ajouta : Vous vous portez bien, monsieur?
— lis se connaissent, s'écria le banquier en riant.
— Oui, dit Mamîce froidement, nous demeurions dans la même maison.
— Et je me rappelle très-bien, reprit Athénaïs avec un peu d'émotion, avoir vu monsieur !
— C'est bien flatteur pour moi, mademoiselle, car je n'ai eu le plaisir de vous rencontrer qii'ime fois.
— Ah! bien plus que cela! huit ou dix fois au moins, sm^ l'escalier, continua Athénaïs. Vous ne m'aviez pas remarquée, vous aviez toujours l'air si occupé !... Aussi je me disais : 11 faut que ça soit un savant, car cane regarde personne... ce qui ne m'empêchait pas de vous faire chaque fois une révérence; vous me les devrez, voilà tout.
En ce moment, les deux battants de la porte de la salle à manger s'ouvrirent, un domestique en grande livrée s'avança et dit : Madame est servie.
Athénaïs, étonnée, i*egarda autour d'elle pour savoir à qui ces paroles s'adressaient. Quant au banquier, il s'élançait galamment pour donner le bras à la jeune fille, qui, voyant tous les jeunes gens lui offrir la main; avait sur-le-champ fait son choix et pris sans façon celle de Maurice.
Le banquier fit la grimace. Mais un parfum de truffes, qui s'exhalait de la pièce voisine, vint en ce moment embaumer l'appartement, et chacun s'écria : A table ! à table ! On se précipita en tumulte dans la salle du festin, et comme il n'y avait que des hommes, chacun se plaça au hasard et selon sa fantaisie. Seulement, vis-à-vis du maître de la maison s'était assise Athénaïs, reine de la fête et souveraine du lieu. Maurice, qui lui avait donné la main, se plaça à sa gauche, et Horace de Nanteuil s'empressa de s'asseoir de l'autre côté ; quant à Alfred, il s'était emparé d'un bout de la table poiu* découper les morceaux d'apparat et faire circuler le Champagne, qui rafraîchissait devant lui dans de grands vasfes du Japon de porcelaine dorée.
— Et qu'aucun de vous n'a réussi, et que vous m'avez défié d'être plus heureux, et qu'Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...
— C'est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son premier vainqueur, et je les parie encore !
— Je les tiens ! s'écria le banquier, et je n'aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s'est enfin décidée à venir aujourd'hui dans ma petite maison, dans ce harem que sa défaite doit inaugurer ! C'est elle qui sera la reine de la fête, et demain je la ramène à Paris !
* — Ce n'est pas possible ! cria Horace, car elle m'a résisté, à moi ! Il faut donc qu'il l'ait couverte de diamants, et encore!... ce ne serait pas une raison... car elle est si bizarre, si originale... à moins qu'elle ne cède au baron par originalité... mais cela n'est pas... je ne le puis croire.
— Eh bien donc ! s'écria le banquier, puisqu'il faut vous convaincre, paraissez, mes amours !
Et courant ouvrir la petite porte d'un boudoir qui donnait près de la cheminée, il amena par la main une jeune fille dont les joues fraîches, vermeilles et veloutées auraient défié le duvet et les couleui s de la pêche, brune, piquante, au pied mignon, à la taille leste et bien prise, qui, d'abord interdite et les regards baissés, n'osait regarder l'avide et bruyante société qui l'entourait... Mais tout à coup, à un cri qui retentit dans le salon, elle leva ses yeux noirs aux longs cils... et
Maui-ice s'écria : C'est elle! la fille du tailleur Athénaïs
Tricot !
— Oui, monsieur, c'est moi, reprit Athénaïs, qui semblait plus rassurée en retrouvant quelqu'un de sa connaissance; puis, lui faisant une révérence, elle ajouta : Vous vous portez bien, monsieur?
— Us se connaissent, s'écria le banquier en riant.
— Oui, dît Maurice froidemetit, nous demeurions dans la même maison.
— Et je me rappelle très-bien, reprit Athénaïs avec un peu d'émotion, avoir vu monsieur !
— C'est bien flatteur pour moi, mademoiselle, car je n'ai eu le plaisir de vous rencontrer qu'ime fois.
— Ah! bien plus que cela! huit ou dix fois au moins, sur l'escalier, continua Athénaïs. Vous ne m'aviez pas remarquée, vous aviez toujours l'air si occupé !... Aussi je me disais : Il faut que ça soit un savant, car cane regarde personne... ce qui ne m'empêchait pas de vous faire chaque fois une révérence; vous me les devrez, voilà tout.
En ce moment, les deux battants de la porte de la salle à manger s'ouvrirent, un domestique en grande livrée s'avança et dit : Madame est servie.
Athénaïs, étonnée, i*egarda autour d'elle pour savoir à qui ces paroles s'adressaient. Quant au banquier, il s'élançait galamment pour donner le bras à la jeune fille, qui, voyant tous les jeunes gens lui offrir la main; avait sur-le-champ fait son choix et pris sans façon celle de Maurice.
Le banquier fit la grimace. Mais un parfum de truffes, qui s'exhalait de la pièce voisine, vint en ce moment embaumer Tappartement, et chacun s'écria : A table ! à table ! On se précipita en tumulte dans la salle du festin, et comme il n'y avait que des hommes, chacun se plaça au hasard et selon sa fantaisie. Seulement, vis-à-vis du maître de la maison s'était assise Athénaïs, reine de la fête et souveraine du lieu. Maurice, qui lui avait donné la main, se plaça à sa gauche, et Horace de Nanteuil s'empressa de s'asseoir de l'autre côté ; quant à Alfred, il s'était emparé d'un bout de la table poiu* découper les morceaux d'apparat et faire circuler le Champagne, qui rafraîchissait devant lui dans de grands vasfes du Japon de porcelaine dorée.
Tous les dîners commencent d'ordinaire d'une manière froide et silencieuse, mais non pas les dîners de garçons, surtout quand ils sont présidés par une jolie fille. La gaîté, la bonne chère et la jeunesse sont amies du bruit, et dès les premiers mots, dès le premier verre de madère, on se serait cru au dessert. Il y avait déjà Tinteryalle d'une heure et de vingt bouteilles de Champagne. Alfred avait dans le commencement lancé quelques mots assez spirituels, que la joie bruyante des convives avait empêché d'entendre et surtout d'apprécier ; il s'était alors donné à lui-même l'avertissement qu'une dame donnait tout bas à Rousseau: Tais- toi, Jean- Jacques, ils ne te comprendront pas^ et avait pris le parti de manger et de ne rien dire, se réservant seulement le droit de crier de temps en temps aussi haut que les autres. Quant au banquier, sa voix dominait tout; c'était l'ivresse de l'orgueil, de la fortune et du vin... Tout en buvant et mangeant, il trouvait le moyen d'adresser aux autres des épigrammes et à luimême des éloges, racontant ses conquêtes, ses paris, ses bons mots, auxquels il riait et applaudissait le premier; il n'était donc pas étonnant que ni lui ni les convives du bout de la table n'entendissent pas les phrases que pendant tout le temps du dîner Athénaïs échangeait avec ses deux voisins.
— Ah! c'est bien mal à vous, lui disait Horace de Nanteuil, moi qui vous aimais tant, Athénaïs, avoir été aussi cruelle pour moi !
— Ce n'est pas ma faute, on n'est pas maîtresse de son cœur.
— Et vous donner à quelqu'un que vous n'aimez pas. .♦
— Je ne vous aurais pas aimé davantage !
— Mais c'est tromper le baron.
— De quoi vous plaignez-vous alors? 11 vaut mieux que cela tombe sur lui que sur vous.
A ce singulier raisonnement, Maurice, qui jusque-là avait
écoulé d'un air distrait, prêta une oreille plus attentive.
— Mais rassurez-vous, continua Athénaïs en répondant à son voisin de droite, je ne veux tromper personne; j'ai dit à monsieur le baron que je ne l'aimais pas, que je détestais tout le monde, à commencer par lui... ça lui a suffi.
— Quoi! vous n'aimez rien au monde, mademoiselle, lui dit Maurice, qui pensait en ce moment à maître Tricot et à sa femme.
— Non, monsieur, répondit Athénaïs en baissant les yeux, rien au monde ! c'est-à-dire peut-être autrefois, je ne dis pas, aurais-je eu des idées... parce qu'une idée, ça vous vient malgi'é vous et sans qu'on s'explique comment... Mais quand j'ai vu qu'on ne faisait pas même attention à moi, qu'on ne me regardait seulement pas, et que je perdais mon temps et mes révérences...
En ce moment elle leva les yeux, et rencontrant ceux de Maurice, elle s'arrêta, rougit et ne finit point sa phi-ase.
— Et M. Mathieu, reprit Maurice, ce brave garçon tailleur qui vous aimait tant et voulait vous épouser.
. — Je ne l'aimais pas.
— Et si votre père, en apprenant ce que vous êtes devenue, allait mourir de chagrin !
— Ah ! ne me dites pas ça, monsieur. C'est, au contraire, pour faire un sort à mes parents, pour leur donner le repos et l'aisance, pour que sur leurs vieux jours ils ne soient pas obligés de travailler encore. Et puis, s'il faut vous le dire, je voyais Fœdora, qui logeait dans la même maison que nous, si heureuse et si estimée de tout le monde, à commencer par madame Galuchet, la portière, qui avait tant de considération pour elle!
— Et c'est là ce qui vous a déterminée?
— Ah! autre chose encore... Dans le magasin de. lingerie où j'allais, toutes ces demoiselles se moquaient de moi et cher-
chaient toujours à m'humilier sur ma tenue et sur ma mise ; elles étaient pimpantes et brillantes, elles avaient des chapeaux et des cachemires, une surtout^ Cléofé, qui était d'une insolence!... Elle plaisantait toujours sur mes socques et mes bas crottés, et c'est pour Thumilier à mon tour que j'ai voulu avoir une vx)iture ; c'est là surtout ce qui m'a décidée.
— Ah! le baron vous donne voiture! s'écria son voisin de droite, qui, au milieu du tumulte, avait saisi ces derniers mots.
— Oui, monsieur, un coupé !... et rue de la Bruyère, n© 33, une petite maison charmante à moi toute seule, que j'habite depuis hier ; car jusque-là, dit-elle en se tournant vers son voisin de gauche, je n'étais pas encore décidée. Et même aujourd'hui c'est tout au plus si je le suis.
— Eh bien ! puisque vous vous appartenez encore, puisque vous ne vous êtes pas donnée, dites un mot, et je vous reconduis ce soir même chez votre père.
— Chez mon père! dit la jeune fille avec effroi.
— Oui ; n'êtes- vous pas libre ?
— Non, non... après ce que j'ai déjà reçu, je suis engagée... j'ai promis au baron... je suis une honnête fille... et à moins que lui-même ne me rende ma parole...
En ce moment, le bruit, qui depuis quelque temps redoublait, était arrivé à son apogée : des acclamations et de longs éclats de rire partaient du bout de la table. Alfred, qui venait de se lever, avait obtenu un instant de silence, et il en profita pour s'écrier : — Je dois, messieurs, vous signaler un fait important : notre amphitryon disait tout à Theure qu'il y voyait double, et il ne voit pas qu'en face de lui, et sous ses yeux, Maurice lui enlève sa maîtresse.
— Lui, Maurice? dit le banquier en riant; il n'est pas redoutable! il n'entend rien aux conquêtes!
— 11 est vrai, dit Alfred, que je ne lui en ai jamais connu;
MAVBTGB. 63
mais s'il est comme le flerHippolyte, s'il n'a pas de passion...
— Il en a. ! s'écria le banquier, exalté par le vin, le bruit et la chaleur de la salle.
— 11 n'en a pas! cria Alfred sur le même ton. -> n en a une, répliqua le banquier, une inconnue que je connais et que je vous nommerais si je le voulais.
— Je vous en défie, reprit froidement Maurice.
—Ah ! il m'en défie... Eh bien ! continua le baron, dont la raison commençait à se troubler un peu, eh bien ! messieurs... la passion mystérieuse et malheureuse qu'il éprouve, c'est pour ma femme.
, — Sa femme ! s'écria-t-on de toutes parts.
— Oui, ma propre femraél répéta le baron en riant aux éclats et en se renversant en arrière sur sa chaise.
Maurice, d'abord atterré d'un coup aussi imprévu, essayait en vain de se remettre et dé tourner là chose en plaisanterie.
— Non, non, continua le banquier, ne vous en défendez pas, il faut des égards entre amis, et je déclare ici, messieurs, que je lui permets d'aimer tant qu'il voudra.
— Bravo î s'écrièrent tous les convives.
— Et que s'il réussit, s'il peut réussir, je donne d'avance mon approbation.
— Bravo! cria-t-on de nouveau.
— Et moi, dit Alfred en élevant son verre, je bois à l'amitié et aux maris philosophes!
— Vivent Yamitié et la philosophie ! répétèrent tous les convives, qui s'étaient levés de table dans un désordre inexprimable.
Athénaïs, effrayée de ce tumulte, et voulant d'ailleurs s'habiller pour le soir et pour les dames qu'on attendait, saisit ce moment pour quitter la salle du festin et pour remonter dans son api'artement.
Dans ce moment un bruit de voiture se fît entendre sur les pavés de la cour.
— Vivat! s'écrièrent les jeunes gens; ce sont nos divinité qui arrivent. En voici déjà une !
La bande joyeuse s'élança de la salle à manger dans le salon» dont une porte venait de s'ouvrir, et tous, à commencer par le banquier, s'arrêtèrent comme frappés de la foudre en apercevant la personne qui entrait...
C'était la femme du banquier !