W NOUVELLES
Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux premières.
— Voyons, monsieur.
— On dit que le comte de Buondelmonte quitte Jady Mowbray.
— Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement, je n'en sais rien, et n'ai rien à vous dire.
— Mais, moi, on me Ta assuré, reprit Olivier; et, quelque triste que soit ce dernier dénoûment, il ne me paraît pas impossible.
— Mais que vous importe? dit le comte.
— Vous êtes le comte de Buondelmonte, dit Olivier, vivement frappé de l'accent de son compagnon.
Et, lui saisissant le bras, il ajouta :
— Et vous ne quittez pas lady Mowbray?
— Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celuici; le saviez-vous, monsieur?
— Sur mon honneur, non.
— En ce cas, vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d*autre chose.
Ils essayèrent ; mais la conversation languit bientôt. Tous deux étaient contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par s'endormir tout de Jmhi, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte prit congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu le temps de se préparer.
— Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais de la ville, devant lequel le postillon s'était arrêté ; et, au cas où vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour vous servir de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez, et à quelle heure je pourrai, sans vous déranger, aller vous offrir mes remercîments et mes services?
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— Je n'en sais rien encore,' répondit Olivier un peu embarrassé; il est inutile que vous preniez cette peine. Aussitôt que je serai reposé, j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville , où je ne connais personne.
— J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant la main.
— Je m*en garderai bien, pensa le Genevois en lui rendant sa politesse.
Ils se séparèrent.
— J'ai fait une belle école I se disait Olivier le lendemain matin en s'éveillant dans la meilleure hôtellerie
* de Florence ; je commence bien ! Aussi cet homme est fou d'avoir pris au sérieux les divagations d'un étourdi à moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître I c'est horriblement désagréable, après tout...
11 appela son valet de chambre pour qu'il lui fît la barbe, et s'impatientait sérieusement de ne pouvoir retrouver dans son nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre.
— Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous étiez éveillé, et je viens vous chercher pour déjeuner avec moi chez lady Mowbray.
Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux à deviner l'effet de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine défiance des autres ; il avait en même temps'une honnête confiance en son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou l'intimider.
— De tout mon cœur, répondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon cher compagnon de voyage, de
m'avoir procuré cette faveur. Maintenant, nous sommes quittes.
Le9 manières cordiales et franches de Buondelmonte ne se démentirent point. Seulement, comme le jeune étranger, tout en se hâtant, donnait des soins minutieux à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa cravate. *
— Si nous faisons une guerre d*embûches, pensa-t-il, c'est fort bien ; avançons.
11 ôta sa cravate, et gronda son domestique de lui en avoir donné une si mal pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre.
— J'en aimerais mieux une bleu de ciel, dit Olivier. Et, quand Hantz eut apporté la cravate bleu de ciel,
Olivier les examina Tune après l'autre d'un air d'incertitude et de perplexité.
— S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet de chambre timidement.
— Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je m'en rapporte à vous, qui êtes un homme de goût : laquelle de ces deux couleurs convient le mieux au ton de ma figure?
— Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le bleu ni le rose.
— Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son domestique.
La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y monta avec lui. Ils étaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point. Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il voulait être. Olivier avait trop de résolution pour laisser voir son inquiétude. Il pensait que, si lady Mowbray était d'accord avec Buondelmonte pour se moquer de
lui, sa situation pouvait devenir difficile; mais, si Buondelmonte était seul de son parti, il pouvait être agréable de le tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie avait fait place à un^ sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au comte de l'avoir laissé parler à tort et à travers sans se nommer ; le comte avait sur le cœur, non les étourderies qu'Olivier avait débitées la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.
Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque affectation à y entrer comme chez lui et à parler aux domestiques comme s'ils eussent été les siens. Olivier se tenait sur ses gardes et observait les moindres mouvements de son guide. La pièce où ils attendirent était décorée avec un art et une richesse dont le comte semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré ni par son argent ni par son goût. Cependant il fît les honneurs des tableaux de lady Mowbray comme s'il avait été son maître de peinture, et semblait jouir de l'émotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de lady Mowbray.
Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait les yeux noiçs d'une Romaine et la blancheur rosée d'une Anglaise. Ce que les lignes de sa beauté avaient d'antique et de sévère était adouci par une expression sereine et tendre qui est particulière aux visages britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure avait été reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie ; inais, malgré cette perfection, malgré ces triomphes, malgré la parure exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard qu'Olivier jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte de Buondelmonte : Metella n'était plus jeune...
Aucun des prestiges du luxe qui Tentourait, aucune des gloires dont Tadmiration universelle l'avait couronnée, aucune des séductions qu'elle pouvait encore exercer, ne la défendirent de ce premier arrêt de condamnation que le regard d'un homme jeune lance à une femme qui ne Test plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier rapprocha de cette beauté si parfaite et si rare le souvenir d'une fraîche et brutale beauté de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir seize ans que cet âge problématique dont les femmes cachent le chiffre comme un affreux secret.
Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au comte et lui fit involontairement mordre sa lèvre inférieure.
Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant;, il se remit et veilla mieux sur lui-même : il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il pouvait fort bien,- sans se compromettre, agir comme s'il l'était; car, si lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle valait encore la peine qu'il en fît pour elle. Il se trompait peut-être ; peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle^en a le droit.
Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta Olivier à lady Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour l'autre ; et , au moment où Metella tendait sa main au Genevois en le remerciant du service qu'il avait rendu à son ami, le comte ajouta :
— Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionné qu'il professe pour vous, madame. Celui-ci mérite plus que les autres : il vous a adorée avant de vous voir.
Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui
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adressa un sourire plein de douceur et de bonté; et, lui tendant la main :
. — Soyons donc amis, lui dit-elle, car je vous dois un dédommagement pour cette mauvaise plaisanterie de monsieur.
— Soyez ou non sa complice^ répondit Olivier, il vous a dit ce que je n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop payé de ce que j'ai fait pour lui.
Et il baisa résolument la main ae lady Mowbray.
— L'insolent I pensa le comte. • Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de
petits soins et d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entièrement son dépit ; Olivier cessa bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray, de pâle, nonchalante et un peu triste qu'elle était d'abord, devint vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni son esprit ni sa grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la trouva rajeunie de dix ans ; cependant son bon sens naturel l'empêcha de se tromper sur un "point important. 11 vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers lui, ne tirait sa gaieté, son plaisir et-son rajeunissement, que des attentions affectueuses du comte.
— Elle l'aime encore, pensa-t-il, et lui l'aimera tant qu'elle sera aimée des autres.
Dès ce moment, il fut tout à fait à son aise, car il comprit ce qui se passait entre eux, et il s'inquiéta peu de ce qui pouvait se passer en lui-même ; il était encore trop tôt.
Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire; il crut tenir la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, aûn qu'Olivier se convainquît bien de sa défaite.
A trois heures, il offrit à Olivier, qui se retirait, de le reconduire chez lui, et, au moment de quitter Metella,
il lui baisa deux fois la main si tendrement, qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se répandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, jbU quand on la rencontre sur un front flétri par les années, elle y jette de magiques éclairs. Metella parut si bejle en cet instant, que Buondelmonte en eut de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit en descendant l'efecalier :
, — Eh bien, mon cher ami, êtes-vous toujours amoureux de ma maîtresse?
— Toujours, répondît hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensât pas un mot.
— Vous y mettez de l'obstination.
— Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi vous êtes-vous emparé de mon secret et pourquoi l'avez-vous révélé ? A présent, nous jouons jeu sur table.
— Vous avez la conscience de votre habileté I
— Pas du tout, l'amour çst un jeu de hasard.
— Vous êtes très-facétieux !
— Et vous donc, monsieur le comte I
Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence. 11 pensa peu à lady Mowbray ; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eût pas revue. Mais, un soir, il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer dans sa loge. Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette; il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.
Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement belle au delà de l'âge marqué pour le déclin du règne des femmes ; mais, depuis un an, le temps inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se regardant sans parure devant sa glace.
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jetait un cri d'effroi à l'aspect d'une ride légère, creusée durant la nuit sur les plans lisses et nobles de son visage et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de, la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les femmes de son âge. Jusque-là, ellç avait pu braver le regard d*un homme en plein midi ; mais des nuances ternes s'étendaient au contour de ses joues, et un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire un meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable.
Dans le monde, on disait qu'elle était si affectée de vieillir, qu'elle en était malade. Les femmes assuraient déjà qu'elle se teignait les cheveux et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte savait bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui fût restée secrète. 11 avait été trop heureux , trop envié depuis dix ans, pour que les jouissances de la vanité, qui sont les plus durables de toutes, n'eussent pas fait pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils développé en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri ?
Je n'en sais rien. Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans, et mes études psychologiques me portent à croire que presque tout le monde est capable d'avoir vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie. Mais le comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en eut... (je suis trop, bien élevé pour tracer un chiffre qui désignerait au juste ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'âge indéfinissoble d'une femme), et le. comte, qui avait tiré une grande gloire de la préférence de lady Mowbray, commença à jouer dans
le monde un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa vanité. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup dé calme et de raisonnement. L'amitié, lorsqu'elle n*est qu'une survivance de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions qui sont dans le monde me le pardonnent I) n'est point héroïque de sa nature. L'amitié de Buondelmonte pour Metella vit d'un œil très-clairvoyant les chances d*ennui et de dépendance qui allaient augmentant d'un côté , de l'autre les chances d'avenir et de triomphe qui étaient encore vertes et séduisantes. Une certaine princesse allemande, grande liseuse de romans, et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des œillades sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction magnétique tous les yeux vers la loge du comte. .Une prima donna, pour laquelle quantité de colonels s'étaient battus en duel, invitait souvent le comte à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée. Des jeunes gens, dont il faisait, du reste, l'admiration par ses gilets et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient sérieusement la perte de sa liberté. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son bras, paraissait en public. Elle était encore belle,' mais tout le monde le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y avait si longtemps qu'on l'avait proclamée la reine de Florence, qu'il n'était plus question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait "plus d'intérêt. Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le comte entendait avec un plaisir diabolique répéter autour de lui que sa conduite était' exemplaire, et que c'était une bien
belle chose que? de s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.
La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui qu'elle aimait exclusivement, fut si gi*ande, que sa santé s'altéra, et que les ravages du temps firent d'effrayants progrès. Le refroidissement de Buondelmonte en fît à' proportions égales, et, lorsque le jeune Olivier les vit ensemble, lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur par années, mais par heures.
— Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le lendemain du jour où elle avait rencontré Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est éperdument amoureux
de vous?
— Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire ? dit lady Mowbray en s'efforçaiit de prendre un ton enjoué : voilà au moins la dixième fois depuis quinze jours que vous me le répétez !
— Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le comte, qu'est-ce que cela me ferait ?
Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours été aussi insouciant ; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire des femmes abandonnées, elle garda le silence.
Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre.
— Vous vous ennuyez, mon ami, lui dit-elle avec douceur.
— Moi? Pas du tout! Je suis un peu souffrant.
Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se promener en long et en large. Quand il la regarda, il s'aperçut qu'elle pleurait.
— Eh bien, qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge ?
— Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais pas.
— Grand merci ^ milady !
— J'essayerais de vous soulager ; mais je crois que votre mal est sans remède.
— Quel est donc mon mal, s'il vous plaît ?
— Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant et en lui montrant son visage flétri ; votre mal est écrit sur mon front...
— Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules, ou plutôt vous êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, à moi ? puis-je Tempêcher?
-— Oh I certainement, Luigi, répondit Metella, vous auriez pu l'empêcher encore !
Elle retomba sur son fauteuil, pâle, tremblante, et fondit en larmes.
Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au dernier mouvement, il lui dit brutalement :
— Parbleu I madame, vous ne devriez pas pleurer ; cela ne vous embellira pas.
Et il sortit avec colère.
-— Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il ^uand il fut dans la rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que je ne ressens plus. Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma faiblesse, d'ailleurs, prolonge l'incertitude et les souffrances de cette malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux. Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.
Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les bras de ses femmes : il en fut touché et lui demanda pardon* Quand il la vit plus calme, il se l'etira plus mécontent de lui-même que s'il l'eût laissée furieuse. i
— 11 est donc décidé, se dit-il en serrant les poings
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SOUS son manteau, que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une femme !
11 s'excita tant qu'il put à prendre un parti décisif, et toujours, au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de braver le désespoir de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou par tendresse, il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux auprès d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position dans le monde, et il y a des jours où elle était encore si belle, qu'on le proclamait heureux; il était heureux ces jours-là.
— Cependant il le faut,* pensa-t-il ; car, dans peu de temps, elle sera décidément laide : je ne pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour-lui cacher mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante et rude. Il vaudrait mieux qu'elle se fît à l'amiable dès à présent. . .
Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. 11 était tellement malheureux, que lady Mowbray serait venue au-devant de ses desseins si elle avait su combien il était rongé d'ennui. Enfin il s'arrêta au milieu de la rue, et,- regardant autour de lui dans une sorte de détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où 'logeait Olivier. Il y entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-être ne le savait-il pas non plus lui-même. Quoiqu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à aller au bal chez un banquier auquel il était recommandé. Olivier fut surpris de l'agitation du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de son air inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce qu'il disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans son caractère. Enfin, après un quart d*heure de cette étrange manière d'être, Buondelmonte
lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées, il se retira précipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime.
11 retourna chez lady Mowbray : il la trouva souffrante et prête à se mettre au lit. Il rengagea à se distraire et à venir avec lui au bal chez le banquier A... Metella n'en avait pas la moindre envie ; mais , voyant que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui faire plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa toilette.
— Vraiment , Luigi , lui dit-elle en s*habillant, je ne vous comprends plus. Vous avez mille caprices : avanthier, je désirais aller au bal de la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empêchée ; aujourd'hui...
— Ah I c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable ce jour-là... Je tousse encore un peu.,.
— On m'a dit cependant...
— Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit?
— Oh I c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyagé, et que j'ai vu au spectacle hier au soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontré la veille au bal chez la princesse Wilhelmine.
— Ah ! madame, dit le comte, je comprends très-bien les raisons de M. Olivier de Genève pour me calomnier auprès de vous I
— Vous calomnier ? dit Metella en levant les épaules. Est-ce qu'il sait que vous m'avez fait un mensonge ?
— Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady? interrompit le comte. Oh I mais vous négligez votre toilette déplorablement I
— • Cette robe arrive de France, mon ami ; elle est de Victorine, et vous ne l'avez pas encore vue.
— Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité effrayante.
— Attendez donc : il y a des nœuds et des torsades d'argent qui lui donnent beaucoup d'éclat.
— Ah ! c'est vrai I voilà une toilette très-riche et trèsnoble. On a beau dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus élégante, et il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une taille aussi belle...
— Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il me semble que Je m'affaisse et que je suis nàoins grande d'une ligne chaque jour.
— Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère lady, dit le comte en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le répéter dans toute la ville.
— J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit Metella : c'est votre indifférence.
— Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit offensée est cruelle dans sa plainte et persévérante dans sa vengeance !
— Vengeance? moi, vengeance? dit Metella.
— Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère lady; vous êtesdouce et généreuse, enai-je jamais douté? Allons, ne nous querellons pas, au nom du ciel ! Ne prenez pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure est bien plate, ne trouvez-vous pas?
— Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front...
— Je trouve qu'à présent les tresses descendant le long des joues, à la manière des reines du moyen âge, vous vont encore mieux. .
— Il est vrai que mes joues ne sont pliis très-rondes,
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et qu'on les voit moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses.
— Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi ne mettez-vous pas de rouge?
— Hélas! il est donc temps que j'en mette? réponditelle tristement. Je me flattais de n'en jamais avoir besoin.
— C'est'une folie, ma chère; est-ce que tout le mionde n'en met pas? Les plus jeunes femmes en ont.
— Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que vous préfériez ma pâleur à une fraîcheur factice.
— Mais, la dernière fois que vous êtes sortie, on vous a trouvée bien pâle... On ne va pas au bal uniquement pour son amant,
— J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure.
— Ah I milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours ainsi ! Autrefoû, vous étiez un peu fière de vos triomphes.
— J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent qu'ils m'échappent et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais éteindre le soleil et vivre avec vous dans les ténèbres.
— Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai trouvé tout à l'heure votre Byron ouvert à cette belle page des ténèbres; je ne m'étonne pas de vous voir des idées sombres. Eh bien , le rouge vous sied à merveille. Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants et l'éventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui l'ai apporté; c'est un droit que je ne veux pas perdre.
Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur les lèvres et une larme dans les yeux.
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— Allons, venez, mon amie, lui-dit-il. Vous allez être encore une fois la reine du bal.
Le l)al était somptueux ; mais, par un de ces hasards facétieux qui se rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantité exorbitante de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agréables, il y en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un trèsgrand succès, et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer, s'abandonna à sa naïve admiration. Dès que le comte le vit auprès de lady Mowbray, il s'éloigna , et , dès qu'il les vit s'éloigner l'un de l'autre , il prit le bras d'Olivier, et, sous le premier prétexte venu, il le ramena aupriès de Metella.
— Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goethe, dit-il au voyageur ; parlez donc de lui à milady. Elle est si avide d'entendre parler du vieux Faust, qu'elle voulait m'enyoyer ài Weimar tout exprès pour lui rapporter les dimensions exactes de son front. Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment où j'allais me mettre en route.
Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goethe à lady Mowbray.
Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante, l'ëcouta peu à peu avec intérêt. Olivier n'avait pas infiniment d'esprit, mais il avait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la vivacité, de l'enthousiasme, et, ce qui est extrêmement rare chez les jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était pas forcé de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle méconnue et comprimée; c'était un vrai Suisse pour la franchise. et le bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilité et la confiance ; il n'avait rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.
Vers la fin du bal, le comte revint auprès d'eux, et, les retrouvant ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement de son habileté. Il laissa Olivier donner le bras à lady Mowbray pour la reconduire à sa voiture, et les suivit par derrière avec une .discrétion vraiment maritale.
Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du jeune Suisse, et l'engagea à lui écrire un mot pour rinviter à dîner. Après le dîner, il se fit appeler dehors pour une prétendue affaire imprévue, et les laissa ensemble toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit deux jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon de lady Mowbray, et il s'arrêta pour entendre leur conversation,
— Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une belle statue sur une terrasse.
— Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince!
— Ce n'est pas le comte de Buondelmonte ; celuî-cî est plus grand de toute la tête. Qui diable est-ce donc? Je ne le connais pas.
— C'est le jeune duc d'Asti.
— Non, je viens de le voir passer en sédiole.
— Bah ! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-là*qui est si belle surtout ! Le comte de Buondelmonte doit être fier!...
— C'est un niais. 11 s'amuse à faire la cour à cette grosse princesse allemande qui a des yeux de faïence et des mains de macaroni, tandis qu'fl y a dans la ville un petit étranger nouvellement débarqué qui donne le bras à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour pour lui plaire.
— Ah ! parbleu ! c'est lui que nous voyons là-haut sur le balcon. Il a l'air de ne pas s'ennuyer.
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— Je ne m'ennuierais pas à sa place,
— Il faut que Buondelmonte soit bien fou!
Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec agitation. Il arriva à rentrée de la terrasse, et s'arrêta pour regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soirée. Il trouva le Genevois bien près de sa maîtresse ; il est vrai que celle-ci regardait d'un autre côté et semblait rêver à autre chose , mais un sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans l'âme italienne du comte. 11 s'approcha d'eux et leur parla de choses indifférentes. Lorsqu'ils rentrèrent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua tout haut que Metella avait été bien préoccupée, car elle n'avait pas 'fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs meubles pour atteindre à une sonnette, ce qui acheva de le mettre de très-mauvaise humeur.
Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer qu'il pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui eût fait aucune confidence, il avait pénétré facilement son chagrin, et il en voyait la cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait davantage. Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment des persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il vit avec joie que le dépit avait pris la place de cette singulière affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton de sentimentalité que le comte était peu disposé à goûter. Metella, surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie, s'en réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une scélératesse, elle fut excusable, et le comte l'avait bien méritée. 11 devint acre et querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier très-