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disposé à lui tenir tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'à ce que Metella lui eût dit tout bas :
— Allez-vous-en, mon cher monsieur, je vous en prie.
Olivier feignit de la regarder avec surprise.
— Allez, ajouta-elle profitant d'un moment où le comte allait prendre le* chapeau d'Olivier pour le lui présenter; vous m'obligerez, je vous reverrai...
— Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence; il tient mon chapeau ; je vais être obligé de le traiter de fat ; que faut-il que je fasse?
— Rien ; allez vous-en et revenez demain au soir. Olivier se leva :
— Je vous demande pardon, monsieur le comte, ditil ; vous vous trompez , c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre ; veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.
Le comte toujours prudent, non par absence de courage ^ était brave), mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement insipide, mal-appris et ridicule.
— Je ne sais comment vous avez fait pour supporter ce personnage, dit-il à Metella ; il faut que vpus ayez une patience angélique.
— Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite.
— Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous débari^pisser d'un fat importun? Vous
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n'êtes plus dans Fâge de la gaucherie et de la timidité. Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit avec aigreur; le comte s'emporta et lui dit tout ce que depuis longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection irréprochable envers'le comte devait lui inspirer.
— Il suffit, monsieur, dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un rôle odieux et ridicule. 11 est temps que je comprenne celui que mon âge et le vôtre m'imposent : je vous rends votre liberté.
Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait bondir de joie. 11 avait trop compté sur la force que nous donne Tégoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quant il vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même ; il demeura pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie s'empara de lui. I :
— Sans doute, s'écria-t-il , cet aveu vous tardait, madame I En vérité, vous êtes très-jeune de cœur, et je vous faisais injure en voulant compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décidera de votre joie ou de votre désespoir.
Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse femme se flatta d'être encore aimée ; elle
attribua tout ce que le comte lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée.
Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce qu'il craignait le plus au monde, c'était de prendre une résolution dans l'état' de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même'. Il fit des excuses à Lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la conjura de ne pas lui retirer son affection, et l'engagea à recevoir Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à cause de lui.
Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais tristes, découragés, incertains, et tellement accablés de fatigue l'un et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation.
Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée ; elle attendait Olivier avec inquiétude ; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la veille et la conduite de M. de Buondelmonte.
Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa , et des larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore.
Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible , quand on est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas reconnaissant' de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. 11 faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement la veille qu^'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre. Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux douleurs du sien.
Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait de ne Tavoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il rameniait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais, dès qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité blessée, et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray, le rejetaient dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du comte et sa situation d'esprit. 11 vit qu'il disputerait ^B cœur de Metella tant qu'il aurait un rival ; il s'éloigna et alla passer quelque temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les chagrins qu'il ne sent pas ; la désertion du comte et ses motifs rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en réjouissaient, et, quoique les hommes la tinssent encore pour charmante et désirable, nul n'osait se présenter , dans la crainte d'être accepté comme un pis aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il ne craignit pas d'être ridicule ; il s'offrit, non pas encore comme un amant, mais comme un àmi sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady Mowbray quitta Florence sans
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qu'on sût où elle était allée; on vit encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé devant personne le nom de lady Mowbray.
11 la rejoignit à Milan , où, selon sa promesse, ellel'attendait; il la trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour diminua , mais son amitié s'en accrut. 11 se mit à ses genoux, baisa ses mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage.
— Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de votre affection , non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut avoir pour un vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments ; je l'ai résolu , je vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour et d'en ressentir un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien , je ne vous dirai pas aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas noi^ plus que ma* conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous . vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point
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j'écouterais ma conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon cœur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral; mais voici ma véritable raison. Olivier, n'en soyez pas offensé, et songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans ses plus chères vanités, eût agi envers» un jeune homme tel que vous. Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui, et qui semblent ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien , Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant ; j'ai résisté aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier trophée : je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté...
— Arrêtez , madame, dit Olivier, et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce que vous avez à me dire : vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit. Je vous en vénère et vous en aime davantage ; je respecterai ce noble sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir consacré mes soins et mon respect.
Làdy Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils: Ils se rendirent à Genève , et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne furent-elles pas très-héroïques d'abord ; mais , au bout de six mois ^ Metella « apaisée
par sa résignation et rétablie par Tair vif des montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues. Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son été de la Saint-Martin; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne.
Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise , et, à la suite des fêtes du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de Buondelmonte , tiré à la remorque par sa princesse allemande , vint passer une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune et vermeille ; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité de phrases apprises par cœur dans ses livres favoris , elle rentra dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival. Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait
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pour un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins, dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux femmes qu'il n'avait plus.
Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse , reçut une lettre datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses où Metella avait mis, deux ou trois ans auparavant, sa nièce, miss Sarfth Mowbray, jeune orpheline très-intéressante, comme le sont toutes les orphelines en général , et particulièrement celles qui ont de la fortune. La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée.
Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté sur le Léman, et dans lequel, depuis cinq ans, il passait auprès d'elle tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se