‹ Nouvelles de George SandChapitre 8 sur 19 · BILLET · texte numérisé non relu

BILLET

« Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard entre vos mains dans ce moment, parce que Henr^\ mon cousin, m'a dit vous avoir vu à Bagnères et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pks trompée. Je vous ai prié d'apporter vousmême le paquet à Saint-Sauveur, parce que de tels messages ne doivent pas être légèrement exposés dans des montagnes infestées de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur tombe sous la main. Comme je vous sais homme à défendre vaillamment un dépôt, je ne puis pas être plus tranquille qu'en vous rendant vousmême garant de celui qui m'intéresse. Je ne vous ai point offert d'entrevue, parce que j'ai' craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche déjà pénible que je vous imposais. Mais, puisque vous semblez attacher

à cette entrevue une idée de regret, je vous dois et je ^us accorde de tout mon cœur ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux pas vous faire sacrifier un temps précieux à m'attendre, je vais vous fixer le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc à Saint-Sauveur le 15, à neuf heures du soir. Vous irez m'attendre chez moi, et vous me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. Le paquet sera prêt... A*dieul »

Sir Lionel fut désagréablement frappé de Tarrivée du second billet. Elle le surprit au milieu d'un projet de voyage à Luchon, pendant lequel la belle miss Ellis, sa prétendue, comptait bien sur son escorte. Le voyage devait être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir réussissent presque toujours, parce qu'elles se succèdent si rapidement, qu'on n'a pas le temps de les préparer ; parce que la vie marche brusque, vive et inattendue; parce que l'arrivée continuelle de nouveaux compagnons donne un caractère d'improvisation aux plus menus détails d'une fête.

Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant qu'il est séant à un bon Anglais de s'amuser. 11 était, en outre, passablement amoureux de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis ; et sa désertion, au moment d'une cavalcade si important'e (mademoiselle Ellis avait fait venir de Tarbes un fort beau navarrin gris pommelé, qu'elle se promettait de faire briller en tête de la caravane), pouvait devenir funeste à ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel ét^it embarrassante ; il était homme d'honneur, et des plus délicats. 11 alla trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de conscience.

Mais , pour forcer le jovial Henry à lui accorder

une attention sérieuse, il commença par le quereller,

— Étourdi et bavard que vous êtes! s'écria-t-il en entrant; c'était bien la peine d'aller dire à votre cousine que ses lettres étaient entre mes mains I Vous n'avez jamais été capable de retenir sur vos lèvres une parole dangereuse. Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure qu'il reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naïades et des fleuves : le flot qui les traverse ne prend pas même le temps de s'y arrêter...

— Fort bien, Lionel I, s'écria le jeune homme; j'aime à vous voir dans un accès de colère : cela vous rend poétique. Dans ces moments-là, vous êtes vous-même un ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d'éloquence, un réservoir d'allégories...

— Ahl il s'agit bien de rire! s'écria Lionel en colère; nous n'allons plus à Luchon.

— Nous n'y allons plus I Qui a dit cela? ^

— Nous n'y allons plus, vous et moi ; c'est moi qui vous lé dis.

— Parlez pour vous tant qu'il vous plaira ; pour moi, je suis bien votre serviteur,

— Moi, je n'y vais pas, et, par conséquent, ni vous non plus. Henry, vous avez fait une faute, il faut que vous la répariez. Vous m'avez suscité une horrible contrariété; votre conscience vous ordonne de m'aider à la supporter. Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur.

— Que le diable m'emporte si je le fais ! s'écria Henry; je suis amoureux fou depuis hier au soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moqué hier au matin. Je veux aller à Luchon, car elle y va : elle montera mon yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquilaine Marg^ret Ellis.

— Écoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave ; vou.*^ êtes mon ami?

— Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l'amitié dans ce moment-ci. Je prévois que ce début solennel tend à m'imposer...

— Écoutez-moi, vous dis-je, Henry ; vous êtes mon ami ; vous vous applaudissez des événements heureux de ma vie, et vous ne vous pardonneriez pas légèrement, je suppose, de. m' avoir causé un préjudice, un malheur véritable?

— Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question ?

— Eh bien, Henry, vous faites manquer peut-être mon mariage.

— Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit à ma cousine que vous aviez ses lettres, et qu'elle vous les réclame ! Quelle influence lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie, après dix ans d'oubli réciproque ? Avezvous la fatuité de croire qu*elle ne soit pas consolée de votre inûdélité? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords ! le mal n'est pas si grand! il n'a pas été sans remède, croyez-moi bien...

En parlant ainsi , Henry portait nonchalamment la main à sa cravate et jetait un coup d'œil au miroir ; deux actes qui, dans le langage consacré de la pantomime, sont faciles à interpréter.

Cette leçon de modestie, dans la bouche d'un homme plus fat que lui, irrita sir Lionel.

— Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte de lady Lavinia, répondit-il en tâchant de concontrer ^n amertume. Jamais un sentiment de vanité blessée ne me fera essayer de noircir la réputation d'une femme, n'eussé-je jamais eu d'amour pour elle.

— C'est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment sir Henry ; je ne l'ai jamais aim^e, et je n'ai jamais été jaloux de ceux qu'elle a pu mieux traiter que moi ;

je n'ai, d'ailleurs, rien à dire de la vertu de ma glorieuse cousine Lavinia ; je n'ai jamais essayé sérieusement de l'ébranler.

— Vous lui avez fait cette grâce, Henry ? Elle doit vous en être bien reconnaissante !

— Ah çà I Lioneli de quoi parlons-nous, et qu'êtesvous venu me dire? Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos premières amours ; vous étiez absolument prosterné devant la radieuse EUis. Aujourd'hui, où en êtes-vous, s'il vous plaît ? Vous semblez n'entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis vous parlez d'aller à Saint-Sauveur au lieu d'aller à Luchon ! Voyons, qui aimez -vous ici ? qui épousezvous?

— J*épouse miss Margaret, s'il plaît à Dieu et à vous.

— A moi ?

— Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau billet que m'écrit votre cousine... Est-ce fait? Fort bien. A présent, vous voyez, il faut que je me décide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à conquérir et une femme à consoler.

— Halte-là , impertinent ! s'écria Henry ; je vous ai dit cent fois que ma cousine était fraîche comme les fleurs, belle comme les anges, vive comme un oiseau, gaie, vermeille, élégante, coquette : si cette femme-là est désolée, je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids d'une semblable douleur.

— N'espérez pas me piquer, Henry ; je suis heureux d'entendre ce que vous me dites. Mais, en ce cas, pourrez-vous m'expliquer Tétrange fantaisie qui porte lady Lavinia à m'imposer un rendez-vous ?

— stupide compagnon ! s'écria Henry ; ne voyezvous pas que c'est votre faute? Lavinia ne désirait pas le moins du monde cette entrevue : j'en suis bien sûr,

moi ; car, lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui demandai si le cœur ne lui battait pas quelquefois, surle chemin de Saint-Sauveur à Bagnères, à l'approche d'un groupe de cavaliers au nombre desquels vous pouviez être, elle me répondit d*un air nonchalant : « Vraiment! peut-être que mon cœur battrait si je venais à le rencontrer. » Et le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, un de ces jolis bâillements de femme tout petits, tout frais ; si harmonieux, qu'ils semblent polis et caressants , si longs et si traînants, qu'ils expriment la plus profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais vous, au lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas résister à Tenvie de faire des phrases.' Fidèle à l'éternel pathos des amants disgraciés, quoique enchanté de l'être, vous semblez pleurer l'impossibilité de la voir, au lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le plus reconnaissant du monde...

— De telles impertinences ne peuvent se commettre» Comment aurais-je prévu qu'elle allait prendre au sérieux quelques paroles oiseuses arrachées par la convenance de la situation ?

— Oh ! je connais Lavinia ; c'est une malice de sa façon !

— Éternelle malice de femiflel Mais non; Lavinia était la plus douce et la moins railleuse de toutes; je suis sûr qu'elle n'a pas plus envie que moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de ce supplice ; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous de tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas...

— Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage^ n'est-ce pas? Voilà une bonne raison à donner à une rivale ! Impossible, mon cher; vous avez fait la folie, il

faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans le portrait et les lettres d'une femme, quand on a Tétourderie de s'en vanter à un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l'esprit et du sentiment à froid dans une lettre de rupture , il faut en subir toutes les conséquences* Vous n'avez rien à refuser à lady Lavînia tant que ses lettres seront entre vos mains ; et, quel que soit le mode de communication qu'elle vous impose, vous lui êtes soumis tant que vous n'aurez point accompli cette solennelle démarche. Allons, Lionel, faites st^ller votre poney, et partons , car je vous accompagne. J'ai quelques torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s'agit de les réparer. Partons !

Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre moyen de le tirer d'embarras. Il restait consterné, immobile, enchaîné à sa place par un sentiment secret de résistance involontaire aux arrêts de la nécessité. Cependant il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d'amour, un héros accompli. Si son cœur avait été parjure à plus d'une passion, jamais sa conduite extérieure ne s'était écartée du code des procédés, jamais aucune femme n'avait eu à lui reprocher une démarche contraire à cette condescendance délicate et généreuse qui est le meilleur signe d'abandon que puisse donner un homme bien élevé à une femme irritée. C'est avec la conscience d'une exacte fidélité à ces règles que le beau sir Lionel se pardonnait les douleurs attachées à ses triomphes.

— Voici un moyen ! s'écria enfin Henry en se Jevant a son tour. C'est la coterie de nos belles compatriotes qui décide tout ici. Miss EUîs et sa sœur Anna sont les pouvoirs les plus éminentsdu conseil d'amazones. Il faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit retardé d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais;

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mais enfin il faut Tobtenir, prétexter un empêchement sérieux, et partir dès cette nuit pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans Taprès-midi ; nous nous reposerons jusqu'au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je ferai seller nos chevaux, et, à dix heures (j*imagine qu'il ne faut pas plus d'une heure pour échanger deux paquets de lettres), nous remontons à cheval, nous courons tonte la nuit, nous arrivons ici avec le soleil levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon york* shire ; nous changeons de bottes et de chevaux, et, couverts de poussière, exténués de fatigue, dévorés d'amour, pâles, intéressants, nous suivons nos dulcinées par monts et par vaux. Si l'on ne récompense pas tant de zèle, il faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, es-tu prêt ?

Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry. Au bout d'une heure, celui-ci revint.

— Partons, lui dit-il, tout est arrangé; on retarde le départ pour Luchon jusqu'au 16; mais ce n'a pas été sans peine. Miss Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine est à Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine, car elle connaît les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais, moi, j'ai habilement détourné les soupçons; j'ai dit que tu étais horriblement malade, et que je venais de te forcer à te mettre au lit...

— Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre !

— Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit à ton traversin ; il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de tisane à la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de cette chambre dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une

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flgure allongée et des yeux hagards ; et puis il lui est enjoint de ne laisser entrer personne et d'assommer quiconque essayerait de forcer Ta consigne, fût-ce miss Margaret elle-même. Hein ! le voici déjà qui bassine ton lit. Fort bien ! il a une excellente fîgure ; il veut se donner l'air triste, il a l'air imbécile. Sortons par la porte qui donne dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout du vallon, comme s'il allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons, en route, et que le dieu d'amour nous protège !

Us parcoururent rapidement la distance qui sépare les deux chaînes de montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge étroite et sombre qui s'étend de Pierrefitte à Luz. C'est sans contredit une des parties les plus austères et les plus caractérisées des Pyrénées» Tout y prend un aspect formidable. Les monts se resserrent, le Gave s'encaisse et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage ; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés, et à des tons grisâtres vers les sommets. L'eau du torrent en reçoit des reflets tantôt d'un vçrt limpide, tantôt d'un blQU mat et ardoisé, comme on en voit sur les eaux de la mer.

De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne, auAlessus des précipices. Çien n'est si imposant que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l'espace, et nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin. La route passe d'un flanc à l'autre de la gorge sept fois dans l'çspace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le septième pont, ils aperçurent au fond de la gorge, qui insensiblement s'élargissait devant eux, la délicieuse vallée de Luz,

inondée des feux du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'à eux. Le merle d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du torrent. L'eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles de brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes de lumière doraient les anfractuosités des rochers et la chevelure pendante des clématites. Mais, au fond de ce sévère paysage, derrière ces gfandes masses noires, âpres et revêches comme les sites aimés de Salvator, la belle vallée, baignée d'une rosée étincelante, nageait dans la lumière et formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir.

—Que cela est beau ! s'écria Henry, et que je vous plains d'être amoureux, Lionel ! Vous êtes insensible à toutes ces choses sublimes; vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de miss xMargaret Ellis.

-- Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois royaumes.

— Oui, la théorie à la main, c'est une beauté sans défaut. Eh bien, c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite, moins majestueuse, moins classique. J'aimerais cent fois mieux ma cousine, si Dieu me donnait à choisir entre elles deux.

— Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit Lionel en souriant; l'orgueil de la famille vous aveugle. De l'aveu de tout ce qui a deux yeux dans la tête, lady Lavînia est d'une beauté plus que problématique; et, moi qui l'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles années, je puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle possible...

— D'accord ; mais que de grâce et de gentillesse chez Lavinia! des yeux si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits !

Lionel s'amusa pendant quelque temps à combattre Tadmiration de Henry pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir à vanter la beauté qu'il aiipait, un secret sentiment d*amour-propre lui faisait trouver du plaisir encore à entendre réhabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, au reste, un moment de vanité, rien de plus ; car jamais la pauvre Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce cœur, que les succès avaient gâté de bonne heure. C'est peut-être un grand malheur pour un homme que de se trouver jeté trop tôt dans une position brillante. L'aveugle prédilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires rivaux, c'en est assez pour.fausser un jugement novice et corrompre un esprit sans expérience.

Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, avait épuisé en djtail la force de son âme; pour avoir essayé trop tôt des passions, il s'était rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous des traits mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et forte, il cachait un cœur froid et usé comme celui d'un vieillard.

— Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas épousé Lavinia Buenafè, aujourd'hui lady Blake par votre faute? Car enfin, sans être rigoriste, quoique je sois assez disposé à respecter, parmi les privilèges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne saurais, quand j'y songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant qu'il est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose absolument facile dans la bienheureuse Albion), après lui avoir fait rejeter les plus beaux partis, vous la laissez là pour courir après une cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer un pareil forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas

spirituelle et jolie? n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif, à la vérité, mais riche? n'était-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à la folie?

— Eh! mon ami, voilà ce dont je me plains : elle m'aimait beaucoup trop pour qu'il me fût possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout homme de bon sens, une femme légitime doit être une compagne douce et paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux abus de thé noir pour entretenir ses facultés dans une assiette conjugale. Avec cette Portugaise au cœur ardent, à l'humeur active, habituée de bonne heure aux déplacements, aux mœurs libres, aux idées libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme ramasse en courant le monde, j'aurais été le plus malheureux des maris, sinon le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur inévitable que cet amour me préparait. J'étais si jeune alors ! j'avais vingt-deux ans ; souvenez-vous de cela , Henry, et ne me condamnez pas. Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais commettre l'insigne folie d'épouser une femme amoureuse folle de moi... Je m'arrêtai au bord du précipice , et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse.

— Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement cette histoire : il paraît quei longtemps avant lacruelle détermination qui vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui vous gagnait auprès d'elle. Oh 1 quand Lavinia raconte cela, je vous assure qu'elle n'y met point de fatuité ; elle avoue son malheur et vos cruautés avec une modestie ingénue que je n'ai jamais vu pratiquer aux autres femmes. Elle a une façon à elle de dire : « Enfin, je l'en-

nuyais. » Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots , avec l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des remords, je le parierais.

— Eh I n'en ai-je pas eu ! s'écria Lionel. Voilà ce qui nous dégoûte encore d'une femme : c'est tout ce que nous souffrons pour elle après l'avoir quittée ; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous* poursuit ; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et anathème, c'est la conscience qui se trouble et s'effraye; ce sont de légers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre délaissée nous adresse par les cent voix dé la renommée. Tenez, Henry, je ne connais rien de plus ennuyeux et de plus triste que le métier d'homme à bonnes fortunes.

— A qui le dites-vous! répondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce geste de fatuité ironique qui lui allait si bien.

Mais son compagnon, ne daigna pas sourire, et il continua à marcher lentement, en laissant flotter les rênes sur le cou de son cheval , et en promenant son regard fatigué sur les délicieux tableau'x que la vallée déroulait à ses pieds.

Luz est une petite ville située à environ un mille de Saint-Sauveur. Nos dandys s'y aiTêtèrent; rien ne put déterminer Lionel à pousser jusqu'au lieu qu'habitait lady Lavinia : il s'installa dans une auberge et se jeta sur son lit en attendant l'heure fixée pour le rendezvous.

Quoique le climat soit infmiment moins chaud dans cette vallée que dans celle de Bigorre, la journée fut lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu sur un mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et s'endormit péniblement au bourdonnement des insectes

qui tournoyaient sur sa tête dans Tair embrasé. Son compagnon, plus actif et plus insouciant, traversa la vallée, rendit des visites à tout le voisinage, guetta le passage des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les belles ladies qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, jeta de brillantes œillades aux jeunes Françaises, pour lesquelles il avait une préférence décidée, et vint enfin rejoindre Lionel à Tenlrée de la nuit.

— Allons, debout, debout! s'écria-t-il en pénétrant sous ses rideaux de serge; voici l'heure du rendez-vous.

— Déjà? dit Lionel, qui, grâce à la fraîcheur du soir, commençait à dormir d'un sommeil paisible ; quelle heure est-il donc, Henry ?

Henry répondit d'un ton emphatique :

— At the close of the day when the Hamlet is stiU And nought but the torrent is heard upon the hiU...

— Ah ! pour Dieu, faites-moi grâce de vos citations, Henry 1 Je vois bien que la nuit descend, que le silence gagne, que la voix du torrent nous arrive plus sonore et plus pure ; mais lady Lavinia ne m'attend qu'à neuf heures; je, puis peut-être dormir encore un peu.

— Non, pas une minute de plus, Lionel. 11 faut nous rendre à pied à Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire nos chevaux dès ce matin, et les pauvres animaux sont assez fatigués, sans compter ce qui leur reste à faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures, je serai à cheval, à la porte de lady Lavinia, tenant en main

• votre palefroi et prêt à vous offrir la bride, ni plus ni moins que notre grand William à la porte des théâtres, lorsqu'il était réduit à l'office de jockey, le grand homme 1 Allons, Lionel , voici votre portemanteau , une cravate blanche, de la cire à moustache... Patience donc! Oh!

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quelle négligence! quelle apathie! Y songez*vous, mon cher? se présenter avec une mauvaise toilette devant une femme que Ton n'aime plus, c'est une faute énorme I Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaître avec tous vos avantages, afin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons, allons! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'il s'agissait d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien ! Laissez-moi donner un coup de brosse à votre habit. Eh quoi ! auriez-vous oublié un flacon d'essence de tubéreuse pour inonder votre foulard des Indes ? Ce serait impardonnable ; non , Dieu soit loué ! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous resplendissez ; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire verser quelques larmes en apparaissant ce soir pour la dernière fois sur l'horizon de lady . Lavinia.

Lorsqu'ils traversèrent la bourgade Saint-Sauveur, qui se compose de cinquante maisons au plus, ils s'étonnèrent de ne voir aucune personne élégante dans la rue ni aux fenêtres. Mais il s'expliquèrent cette singularité en passant devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où partaient les sons faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon, instrument indigène qui tient du tambourin français et de la guitare espagnole. Le bruit et la poussière apprirent à nos voyageurs que le bal était commencé, et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni dans une salle modeste, aux murailles blanches décorées de guirlandes, de buis et de serpolet, dansait au bruit du plus détestable charivari qui ait jamais déchiré des oreilles^et marqué la mesure à faux.

Plusieurs groupes de baigneurs, de ceux qu'une condition moins brillante ou une santé plus réellement détruite privaient du plaisir de prendre une part active à

la soirée, se pressaient devant œs fenêtres pour jeter, par-dessus Tépaule les uns des autres, un coup d'oeil de curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger quelque remarque laudative ou maligne, en attendant que rhorloge du village eût sonné Theure où tout convalescent doit aller se coucher, sous peine de perdre le boiefit des eaux minérales. ,

Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant ce groupe, il y eut dans cette petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des fenêtres; et Henry, en essayant de se mêler aux curieux, redueillit ces paroles :

— C'est la belle juive Lavînia Blake qui va danser. On dit que c'est, de toute l'Europe, la femme qui danse le mieux.

— Ah ! venez , Lionel ! s'écria le jeune baronnet ; venez voir comme ma cousine est bien mise et charmante !

Mais Lionel le tira par le bras ; et, rempli d'humeur et d'impatience, il l'arracha de la fenêtre, sans daigner jeter un regard de ce côté.

— Allons, allons ! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir danser.

— Cependant il ne put s'éloigner assez vite pour qu'un autre propos, jeté au hasard autour de lui, ne vînt pas frapper son oreille.

— Ah I disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui la fait danser.

— Faites-moi le plaisir de me- dire quel autre ce pourrait-être ? répondit une autre voix.

— On dit qu'il en perd- la tête, reprit un troisième interlocuteur. 11 a déjà crevé pour elle trois chevaux, et je ne sais combien de jockeys.

L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous

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arrive cent fois par jour d'être, grâce à lui, en pleine contradiction avec nous-mêmes. Par le fait, sir Lionel était charmé de savoir lady Lavinia placée, par de nouvelles affections, dans une situation qui assurait leur indépendance mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes qui pouvaient faire oublier le passé à cette femme délaissée fut pour Lionel une espèce d'affront qu'il dévora avec peine.

Henry, qui connaissait les lieux, le conduisît au bout du village, à la maison qu'habitait sa cousine. Là, il le laissa.

Cette maison était un peu isolée des autres ; elle s'adossait, d'un côté, à la montagne, et, de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un torrent tombait à grand bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, inondée, pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait ébranlée par la chute d'eau et prête à s'élancer avec elle dans l'abîme. C'était une des situations les plus pittoresques que l'on pût choisir, et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu bizarre de lady Lavinia.

Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au rez-de-chaussée. A peine la lumière vint à frapper son visage luisant et calleux, que Lionel laissa échapper une exclamation de surprise. C'était Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, Lionel avait vue auprès de sa bien-aimée. Comme il n'était en garde contre aucune espèce d'émotion, la vue inattendue de cette vieille, en réveillant en lui la mémoire du passé, bouleversa un instant toutes ses idées. Il faillit lui sauter au cou, l'appeler nourrice, comme au temps de sa jeunesse et de sa gloire, l'embrasser comme une digne servante, comme une vieille amie ; mais Pepa recula de trois pas, en contemplant d'un air stupéfait

Tair empressé de Lionel. Elle ne le reconnaissait pas.

— Hélas I je suis donc bien changé ? pensa-t-il. — Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne que lady Lavinia a fait demander. Ne vous a-t-elle pas prévenue?...

— Oui, oui, milord, répondit la négresse ; Milady est au bal : elle m'a dit de lui porter son éventail aussitôt qu'un gentleman frapperait à cette porte. Restez ici, je cours l'avertir...

La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le coin d'une^tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. 11 le prit pour le remettre à la négresse, et ses doigts en conservèrent ïe parfum après qu'elle fut sortie.

Ce parfum opéra sur lui comme un charme ; ses organes nerveux en reçurent une commotion qui pénétra jusqu'à son cœur, et le fit tressaillir. C'était le parfum que Lavinia préférait : c'était une espèce d'herbe aromatique qui croît dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis d'imprégner ses vêtements et ses meubles. Ce parfum de patchouly, c'était tout un monde de souvenirs, toute une vie d'amour; c'était une émanation de la première femme que Lionel avait aimée. Sa vu^ se troubla ; ses artères battirent violemment : il lui sembla qu'un nuage flottait devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, brune, mince, vive et douce à la fois : la juive Lavinia, son premier amour. Il la vit passer rapide comme un daim, effleurant les bruyères, foulant les plaines giboyeuses de son parc, lançant sa haquenée noire à travers les marais ; rieuse, ardente et fantasque comme Diana Vernon ou comme les fées joyeuses de la verte Irlande.

Bientôt il eut honte de sa faiblesse, en songeant à l'ennui qui avait flétri cet amour et tous les autres. Il jeta un regard tristeme;it philosophique sur les dix an-

nées de raison positive qui le séparaient de ces jours d'églogue et de poésie; puis il invoqua l'avenir, la gloire parlementaire et Téclat de la vie politique sous la forme de miss Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-même sous la forme de sa dot ; et enfin il se mit à parcourir la pièce où il se trouvait, en jetant autour de lui le sceptique regard d*un amant désabusé et d'un homme 'de trente ans aux prises avec la vie sociale.

On est simplement logé aux eaux des Pyrénées ; mais, grâce aux avalanches et aux torrents qui, chaque. hiver, dévastent les habitations, à chaque printemps on voit renouveler où embellir les ornements et le mobilier. La maisonnette que Lavinia avait louée était bâtie en marbre brut et toute lambrissée en bois résineux à l'intérieur. Ce bois, peint en blanc, avait Téclat et la fraîcheur du stuc. Une natte de jonc, tissue en Espa^gne et nuancée de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des rideaux debasin, bien blancs, recevaient Tombre mouvante des sapins qui secouaient leur chevelure noire au vent de la nuit, sous Thumide regard de la lune. De petits seaux de bois d*olivier vernis étaient remplis des plus belles fleurs de la montagne. Lavinia avait cueilli elle-même, dans les plus désertes vallées et sur les plus hautes cimes, ces belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, au calice vénéneux ; ces silènes blanc et rose, dont les pétales sont si délicatement découpés; ces pâles saponaires, ces clochettes transparentes et plissées comme de la mousseline, ces valérianes de pourpre, toutes ces sauvages filles de la solitude, si embaumées et si fraîches, que le chamois craint de les flétrir en les effleurant dans sa course, e.t que Feau des sources inconnues au chasseur les couche à peine sous son flux nonchalant et silencieux.

Cette chambrette blanche et parfumée avait en vérité.

et comme à son insu, un air de rei;idez-vous ; mais elle semblait aussi le sanctuaire d'un amour virginal et pur. La bougie jetait une clarté timide ; les fleurs semblaient fermer modestement leur sein à la lumière; aucun vêtement de femme, aucun vestige de coquetterie ne s'était oublié à traîner sur les meubles : seulement, un bouquet de pensées flétries et un gant blanc décousu gisaient côte à côte sur la cheminée. Lionel, poussé par un mouvement irrésistible, prit le gant et le froissa dans ses mains. C'était comme l'étreinte convulsive et froide d'un dernier adieu. Il prît le bouquet sans parfum, le contempla «un instant, fit une allusion amère .aux fleurs qui le composaient, et le rejeta brusquement loin de lui. Lavinia avait-elle posé là ce bouquet avec le dessein qu'il fût commenté par son ancien amant?

Lionel s'approcha de la fenêtre, et écarta les rideaux pour faire diversion, par le spectacle de la nature, à 1 humeur qui le gagnait de plus en plus. Ce spectacle était magique. La maison, plantée dans le roc, servait de bastion à une gigantesque muraille de rochers taillés à pic, dont le Gave battait le pied, k droite tombait la cataracte avec un bruit furieux ; à gauche, Un massif d'épicéas se penchait sur l'abîme, au loin se déployait la vallée incertaine et blanchie par la lune. Un grand laurier sauvage, qui croissait dans une crevasse du rocher, apportait ses longues feuilles luisantes au bord de la fenêtre, et la brise, en les froissant l'une contre l'autre, semblait prononcer de mystérieuses paroles.

Lavinia entra tandis que Lionel était plongé dans celte contemplation ; le bruit du torrent et de la brise empêcha qu'il ne l'entendît. Elle resta plusieurs minutes debout derrière lui, occupée sans doute à se recueillir, et se demandant peut-être si c'était là l'homme qu'elle avait tant aimé ; car, à cette heure d'émotion obligée et

de situation prévue, Lavinîa croyait pourtant faire un rêve. Elle se rappelait le temps où il lui aurait été impossible de revoir sir Lionel sans tomber morte de colère et de douleur. Et maintenant elle était là, douce, calme; indifférente peut-être...

Lionel se retourna machinalement, et la vit. 11 ne sV attendait pas ; un cri lui échappa ; puis, honteux d'une telle inconvenance, confondu de ce qu'il éprouvait, il fit un violent effort pour adresser à lady Lavinia un salut correct et irréprochable.

Mais, malgré lui, un trouble imprévu, une agitation invincible paralysait son esprit ingénieux et frivole, cet esprit si docile, si complaisant, qui se tenait toujours prêt^ suivant les lois de Tamabilité, à se jeter tout entier dans la circulation, et à passer, comme Tor, de main en main pour Tusage du premier venu. Cette fois, Tesprit rebelle se taisait et restait éperdu à contempler lady Lavinia.

C'est qu'il ne s'attendait pas à la revoir si belle... Il l'avait laissée bien souffrante et bien altérée. Dans ce temps-là, les larmes avaient flétri ses joues, le chagrin avait amaigri sa taille ; elle avait l'œil éteint, la main sèche, une parure négligée. Elle s'enlaidissait imprudemment alors, la pauvre Lavinia ! sans songer que la douleur n'embellit que le cœur de la femme, et que la plupart des hommes nieraient volontiers l'existence de l'âme chez la femme, comme il fut fait en un certain concile de prélats italiens.

Maintenant, Lavinia était dans tout l'éclat de cette seconde beauté qui revient aux femmes quand elles n'ont pas reçu au cœur d'irréparables atteintes dans leur première jeunesse. C'était toujours une ^ince et pâle Portugaise , d'un reflet un peu bronzé , d'un profil un peu sévère ; mais son regard et ses manières avaient

LAviNiA. ert

pris toute raménité, toute la grâce caressante des Françaises. Sa peau brune était veloutée par l'effet d'une santé calme et raffermie ; son frêle corsage avait retrouvé la souplesse et la vivacité florissante de la jeunesse ; ses cheveux, qu'elle avait coupés jadis pour en faire un sacrifice à l'amour, se déployaient maintenant dans tout leur luxe en épaisses torsades sur son front lisse et uni; sa toilette se composait d'une robe de mousseline de l'Inde et d'une touffe de bruyère blanche cueillie dans le ravin et mêlée à ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que la bruyère blanche; on eût dit , à la voir balancer ses délicates girandoles sur les cheveux noirs de Lavinia , des grappes de perles vivantes. Un goût exquis avait présidé à cette coiffure et à cette simple toilette, où l'ingénieuse coquetterie de la femme se révélait à force de se cacher.

Jamais' Lionel n'avait vu Lavinia si séduisante. 11 fallit un instant se prosterner et lui demander pardon ; mais le sourire calme qu'il vit sur son visage lui rendit le degré d'amertume nécessaire pour supporter l'entrevue avec toutes les apparences de la dignité.

A défaut de phrase convenable , il tira de son sein un paquet soigneusement cacheté, et, le déposant sur la

table:

— Madame, lui dit-il d'une voix assurée, vous voyez que j'ai obéi en esclave ; puis-je croire qu'à compter de ce jour ma liberté me sera rendue ?

— 11 me semble, lui répondit Lavinia avec une expression de gaieté mélancolique, que, jusqu'ici, votre liberté n'a pas été trop enchaînée, sir Lionel ! En vérité, seriez-vous resté tout ce temps dans mes fers? J'avoue que je ne m'en étais pas flattée.

— Oh ! madame, au nom du ciel, ne raillons pas 1 N'est-ce pas un triste moment que celui-ci ?

— C'est une vieille tradition, répondit-elîe, un dénoûment convenu , une situation inévitable dans toutes les histoires d'amour. Et, si, lorsqu'on s'écrit, on était pénétré de la nécessité future de s'arracher mutuellement ses lettres avec défiance... Mais on n'y songe •point. A vingt ans, on- écrit avec la profonde sécurité d'avoir échangé des serments éternels : on sourit de pitié en songeant à ces vulgaires résultats de toutes les passions qui s'éteignent ; on a l'orgueil de croire que, seul entre tous, on servira d'exception à cette grande loi de la fragilité humaine ! Noble erreur, heureuse fatuité d'où naissent la grandeur et les illusions de la jeunesse ! n'est-ce pas, Lionel ?

Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement philosophique, quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un monstrueux contre-sens, car il ne l'avait jamais vue ainsi : il l'avait vue, faible enfant, se livrer aveuglément à toutes les erreurs de la vie, s'abandonner confiante à tous les orages de la passion ; et, lorsqu'il l'avait laissée brisée de douleur, il l'avait entendue encore protester d'une fidélité éternelle à l'auteur de son désespoir.

Mais la voir ainsi prononcer l'arrêt de mort sur toutes les illusions du passé, c'était une chose pénible et effrayante. Cette femme qui se survivait à elle-même^et qui ne craignait pas de faire l'oraison funèbre de sa vie, c'était un spectacle profondément triste , et que Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. Il savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait être dit en pareil cas, mais il n'avait pas le courage d'aider Lslvinia à se suicider.

Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses mains :

— Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais

LAVINIA. m

dire que vous vous souvenez encore assez de moi, pour être bien sûr que je ne réclame ces gages d'une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si vous aviez un tel soupçon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix ans, ces gages sont restés entre vos mains, sans que j*aie songé à vous les retirer. Je ne m'y serais jamais déterminée si le repos d'une autre femme n'était compromis par l'existence de ces papiers...

Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d'amertume ou de chagrin que la pensée de Margaret EUis ferait naître en elle; mais il lui fut impos- , sible de trouver la plus légère altération dans son regard ou dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais.

— Cette femme s'est-elle changée en diamant ou en glace ? se demanda-t-il. Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de reconnaissance et d'ironie, si c'est là votre unique motif.

— Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel ? Vous plai- , rait-il de me le dire ?

— Je pourrais présumer, madame, si j'avais envie de nier votre générosité (ce qu'à Dieu. ne plaise I ), que des motifs personnels vous font désirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce portrait,

— Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant ; à coup sûr, si je vous disais que j'ai attendu jusqu'à ce jour pour avoir des motifs personnels (c'est votre expression), vous auriez de grands remords, n'est-ce pas ?

— Madame, vous m'embarrassez beaucoup, dit Lionel.

Et il prononça ces mots avec aisance, car, là, il se

retrouvait sur son terrain. Il avait prévu des reproches, et il était préparé à Tattaque; mais il n*eut pas cet avantage; Tennemi changea de position sur-le-champ.

— Allons, mon cher Lionel , dit-elle en souriant avec un regard plein de bonté qu'il ne lui connaissait pas encore, lui qui n'avait connu d'elle que la femme passionnée, ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. Avec l'âge, la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis longtemps, que vous n'étiez point coupable envers moi. C'est moi qui le fus envers moi-même, envers la société, envers vous^ peut -être; car, entre deux amants aussi jeunes que nous l'étions, la femme devrait être le guide de l'homme. Au lieu de l'égarer dans les voies d'une destinée fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde en l'attirant à elle. Moi, je n'ai rien su faire à propos ; j'ai élevé mille obstacles dans votre vie ; j'ai été la cause involontaire , mais imprudente, des longs cris de réprobation qui vous ont poursuivi ; j'ai eu l'affreuse douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que je reniais, mais qui s'élevaient malgré moi contre vous; j'ai été le tourment de votre jeunesse et la malédiction de votre virilité. Pardonnezle-moi, j'ai bien expié le mal que je vous ai fait.

Lionel marchait de surprise en surprise. 11 était venu là comme un accusé qui va s'asseoir à contre -cœur sur la sellette, et on le traitait comme un juge dont la miséricorde est implorée humblement. Lionel était né avec un noble cœur; c'était le souffle des vanités du monde qui l'avait flétri dans sa fleur. Là générosité de lady Lavinia excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il n'y était pas préparé. Dominé par la beauté du

caractère qui se révélait à lui, il courba la tête et plia le genou.

— Je rie vous avais jamais comprise, madame, lui

dit-il d'une voix altérée ; je ne savais point ce que vous valez : j'étais indigne de vous, et j*en rougis.

— Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant la main pour le relever. Quand vous m'avez connue, je n'étais pas ce que je suis aujourd'hui. Si le passé pouvait se transposer, si aujourd'hui je recevais l'hommage d'un homme placé comme vous l'êtes dans le monde...

— Hypocrite ! pensa Lionel : elle est adorée du comte de Morangy, le plus fashionable des grands seigneurs !

— Si j'avais, contînua-t-elle avec modestie, à décider de la vie extérieure et publique d'un homme aimé, je saurais peut-être ajouter à son bonheur, au lieu de chercher à le détruire...

— Est-ce une avance ? se demanda Lionel éperdu. Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de

Lavinia à ses lèvres. En même temps, il jeta un regard sur cette main, qui était remarquablement blanche et mignonne. Dans la première jeunesse des femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflées; plus tard, elles pâlissent, s'allongent, et prennent des proportions plus élégantes.

Plus il la regardait, plus il l'écoutait, et plus il s'étonnait de lui découvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autre choses, elle parlait maintenant l'anglais avec une pureté extrême, elle n'avait conservé de l'accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis Lionel l'avait impitoyablement raillée que ce qu'il fallait pour dontier à sa phrase et à sa prononciation une originalité élégante et gracieuse. Ce qu'il y avait de fier et d'un peu sauvage dans son caractère s'était concentré peut-être au fond de son âme ; mais son extérieur n'en trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, moins poétique peut-être qu'elle ne

Tavait été, elle était désormais bien plus séduisante aux yeux de Lionel ; elle était mieux selon ses idées, selon le monde.

Que vous dirai-je ? Au bout d'une heure d'entretien, Lionel avait oublié les dix années qui le séparaient de Lavinia, ou plutôt il avait oublié toute sa vie; il se croyait auprès d'une femme nouvelle , qu'il aimait pour la première fois ; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, jalouse, exigeante; ri montrait surtout Lionel coupabje à ses propres yeux ; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu pour lui de pénible, elle eut la délicatesse de n'y toucher qu'avec précaution.

Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s'était écoulée depuis leur séparation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec l'impartialité d'une sœur; elle vantait la beauté de miss Ellis, et s'informait avec intérêt et bienveillance de son caractère et des avantages qu'un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De son côté, elle raconta d'une manière brisée, mais piquante et fine, ses voyages, ses amitiés, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi qu'elle faisait désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout ce qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie ; tout en rendant hommage au pouvoir de la raison, un peu d'amertume secrète se montrait contre cette impérieuse puissance, se trahissait sous la forme du badinage. Mais la miséricorde et Tindulgence dominaient dans cette âme dévastée de bonne heure, et lui imprimaient quelque chose de grand qui l'élevait au-dessus de toutes les autres.

Plus d'une heure s'était écoulée. Lionel ne comptait pas les instants ; il s'abandonnait à ses nouvelles impressions avec cette ardeur subite et passagère qui est

la dernière faculté des cœurs usés. Il essayait, par toutes lés insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant Lavinia à lui parler de la situation réelle de son cœur; mais ses efforts étaient vains : la femme était plus mobile et plus adroite que lui. Dès qu'il croyait avoir touché une corde de son âme, il ne lui restait plus dans la main qu'un cheveu. Dès qu'il espérait saisir l'être moral et l'étreindre pour l'analyser, le fantôme glissait comme un souille et s'enfuyait insaisissable comme l'air. Tout à coup on frappa avec force : car le bruit du torrent, qui couvrait tout, avait empêché d'entendre les premiers coups ; et maintenant on les réitérait avec impatience. Lady Lavinia tressaillit.

— C'est HeuTY qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; mais, si vous daignez m'accorder encore quelques instants, je vais lui dire d'attendre. Obtiendrai-je cette grâce, madame?

Lionel se préparait à l'implorer obstinémerU, lorsque Pepa entra d'un air empressé.

— M. le comte de Morangy veut entrer à toute force, dit-elle en portugais à sa maîtresse. Il est là... il n'écoute rien...

— Ah ! mon Dieu ! s'écria ingénument Lavinia en anglais; il est si jaloux! Qnevais-je faire de vous, Lionel?

Lionel resta comme frappé de la foudre.

— Faites-le entrer, dit vivement Lavinia à la négresse. Et vous, dit-elle à sir Lionel , passez sur ce balcon. Il fait un temps magnifique; vous pouvez bien attendre là cinq minutes pour me rendre service.

Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit retomber le rideau debasin, et, s'adressant au comte qui entrait :

— Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec aisance. C'est une véritable invasion.

—Ah! pardonnez-moi, madame I s*écria le comte de Morangy; j*implore ma grâce à deux genoux. Vous voyant sortir brusquement du bal avec Pepa, j*ai cru que vous étiez malade. Ces jours derniers, vous avez été indisposée; j'ai été si effrayé! Mon Dieu! pardonnezmoi! Lavinia, je suis un étourdi, un fou... mais je vous aime tant, que je ne sais plus ce que je fais...

Pendant que le comte parlait, Lionel, à peine revenu de sa surprise, s'abandonnait à un violent accès de colère.

— Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me prier d'assister à un tête-à-tête avec son amant I Ah ! si c'est une vengeance préméditée, si c'est une inisulte volontaire, qu'on prenne garde à moi! Mais quelle folie! si je montrais du dépit, ce serait la faire triompher... Voyons! assistons à la scène d'amour avec le sang-froid d'un vrai philosophe.

Il se pencha vers l'embrasure de la fenêtre, et se hasarda à élargir avec le bout de sa cravache la fente que laissaient les deux rideaux en se joignant. Il put ainsi voir et entendre.

Le comte de Morangy était un des plus beaux hommes de France, blond, grand, d'une figure plus imposante qu'expressive, parfaitement frisé, dandy der, pieds jusqu'à la tête. Le» son de sa voix était doux et velouté. Il grasseyait un peu en parlant ; il avait l'œil grand, mais sans éclat.; la bouche fine et moqueuse, la main blanche comme une femme, et le pied chaussé dans une perfection indicible. Aux yeux de sir Lionel, c'était le rival le plus redoutable qu'il fût possible d'avoir à combattre ; c'était un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'à Forteil.

Le comte parlait français, et Lavinia répondait dans cette langue, qu'elle possédait aussi bien que l'anglais. E^icore un talent nouveau de Lavinia I Elle écoutait les

fadeurs du beau talon rouge avec une complaisance singulière. Le comte hasarda deux ou trois phrases passion* nées, qui parurent à Lionel s'écarter un peu des règles du bon goût et de Ip convenance dramatique. Lavinia ne se fâcha point ; il n'y eut même presque pas de raillerie dans ses sourires. Elle pressait le comte de retourner au bal le premier, lui disant qu'il n'était pas convenable qu'elle y rentrât avec lui. Mais il s'obstinait à vouloir la conduire jusqu'à la porte, en jurant qu'il n'entrerait qu'un quart d'heure après. Tout en parlant, il s'emparait des mains de lady Blake, qui les lui abandonnait avec une insouciance paresseuse et agaçante.

La patience échappait à sir Lionel.

— Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment à cette mystification, quand je puis sortir...

Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon était fermé, et au-dessous s'étendait une corniche de rochers qui ne ressemblait pas trop à un sentier. Néanmoins Lionel se hasarda courageusement à enjamber la balustrade et à faire quelque pas sur cette corniche ; mais il fut bientôt forcé de s'arrêter : la corniche s'interrompait brusquement à l'endroit de la cataracte, et un chamois eût hésité à faire un pas de plus. La lune, montant sur le ciel, montra en cet instant à Lionel la profondeur de l'abîme, dont quelques pouces de roc le séparaient. 11 fut obligé de fermer les yeux pour résister au vertige qui s'emparait de lui , et de regagner avec peine le balcon. Quand il eut réussi à repasser la balustrade, et qu'il vit enfin ce frêle rempart entre lui et le précipice, il se crut le plus heureux des hommes, dût-il payer l'asile qu'il atteignait au prix du triomphe de son rival. U fallut donc se résigner à entendre les tirades sentimentales du comte de Morangy.

— Madame , disait-il , c'est trop longtemps feindre

avec moi. Il est impossible que vous ne sachiez pas combien je vous aime, et je vous trouve cruelle de me traiter comme s'il s'agissait d'une de ces fantaisies qui naissent et meurent dans un jour. L*amour que j'ai pour vous est un sentiment de toute la vie ; et, si vous n'acceptez le vœu que je fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, madame, qu'un homme du monde peut perdre tout respect des convenances et se soustraire à l'empire de la froide raison. Oh ! ne me réduisez pas au désespoir, ou craignez-en les effets.

— Vous voulez donc que je m'explique décidément? répondit Lavinia. Eh bien, je vais le faire. Savez-vous mon histoire, monsieur?

— Oui, madame, je sais tout ; je sais qu'un misérable, que je regarde comme le dernier des hommes, vous a indignement trompée et délaissée. La compassion que votre infortune m'inspire ajoutée mon enthousiasme. Il n'y a que les- grandes âmes qui soient condamnées à être victimes des hommes et de l'opinion.

- — Eh bien, monsieur, reprit Lavinia, sachez que j'ai su profiter des rudes leçons de ma destinée; sachez qu'aujourd'hui je suis en garde contre mon propre cœur et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est pas toujours au pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il abuse aussitôt qu'il obtient. D'après cela, monsieur, n'espérez pas me fléchir. Si vous parlez sérieusement, voici ma réponse : Je suis invulnérable. Cette femme tant décriée pour l'erreur de sa jeunesse est entourée désormais d'un rempart plus solide que la vertu : la méfiance.

— Ah ! c'est que vous ne m'entendez pas, madame, s'écria le comte en se jetant à ses genoux. Que je sois maudit si j'ai jamais eu la pensée d^ m'autoriser de vos malheurs pour espérer des sacrifices que votre fierté condamne...

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