‹ Nouvelles de George SandChapitre 9 sur 19 · LA VIN I A. 'T · texte numérisé non relu

LA VIN I A. 'T

— Êtes-vous bien sûr, en effet, de ne l'avoir eue jamais? dit Lavinia avec son tiisle sourire.

— Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un accent de vérité où la manière du grand seigneur disparut entièrement. Peut-être Tai-je eue avant de vous Connaître, cette pensée que je repousse maintenant avec remords. Devant vous la feinte est impossible, Lavinia; vous subjuguez la volonté, vous anéantiriez la ruse, vous commandez la vénération. Ohl depuis que je sais ce que vous êtes, je jure que mon adoration a été digne de vous. Écoutez-moi, madame, et laissez-moi à vos pieds attendre Tarrêt de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que je veux vous dévouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, j'ose le croire, et une brillante fortune, dont je ne suis pas vain, vous le savez, que je viens mettre à vos pieds, en même temps qu'une àme qui vous adore, un cœur qui ne bat que pour vous.

— C'est donc réellement un mariage que vous me proposez? dit lady Lavinia sans témoigner au comte une surprise injurieuse. Eh bien, monsieur, je vous remercie de cette marque d'estime et d'attachement.

Et elle lui tendit la main avec cordialité.

— Dieu de bonté ! elle accepte I s'écria le comte en couvrant cette main de baisers.

— Non pas, monsieur, dit Lavinia ; je vous demande le temps de la réflexion.

— Hélas! mais puis-je espérer?

— Je ne sais pas ; mais comptez sur ma reconnaissance. Adieu. Retournez au bal ; je l'exige. J'y serai dans un instant.

Le comte baisa le bord de son écharpe avec passion et sortit. Aussitôt qu'il eut refermé la porte, Lionel écarta tout à l'ait le rideau , s'apprêtant à recevoir de

lady Blake rautorisalion de rentrer. Mais lady Blake ëtait assise sur le sofa, le dos tourné à la fenêtre. Lionel vit sa figure se refléter dans la glace placée vis-à-vis d'eux. Ses yeux étaient fixés sur le parquet, son attitude morne et pensive. Plongée dans une profonde méditation, elle avait complètement oublié Lionel , et l'exclamation de surprise qui lui échappa lorsque celui-ci sauta au milieu de la chambre fut l'aveu ingénu de cette cruelle distraction.

11 était pâle de dépit, mais il se contint.

— Vous conviendrez, lui dit-il , que j'ai respecté vos nouvelles affections, madame. 11 m'a fallu un profond désintéressement pour m'entendre insulter à dessein peut-être... et pour rester impassible dans ma cachette.

— A dessein? répéta Lavinia en le regardant d'un air sévère. Ou*osez-vous penser de moi, monsieur? Si ce sont là vos idées, sortez !

— Non, non , ce ne sont pas là mes idées, dit Lionel en marchant vers elle et en lui prenant le bras avec agitation. Ne faites pas attention à ce que je dis. Je suis fort troublé... C'est qu'aussi vous avez bien compté sur ma raison en me faisant assister à une semblable scène.

— Sur votre raison , Lionel ! Je ne comprends pas ce mot. Vous voulez dire que j'ai compté sur votre indifférence ?

— Raillez-moi tant que vous voudrez , soyez cruelle , foulez-moi aux pieds I vous en avez le droit... Mais je suis bien malheureux!...

Il était fortement ému. Lavinia crut ou feignit de croire qu'il jouait la comédie.

— Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez dû faire votre profit de ce que vous m'avez entendue répondre au comte de Morang^- ; et pourtant l'amour

de cet homme ne m'offense pas,.. Adieu, Lionel. Quittons-nous pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici votre portrait et vos lettres.- Allons, laissez ma main, il faut que je retourne au bal.

— 11 faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, n'est-ce pas? dit Lionel en jetant son portrait avec colère et en le broyant de son talon.

— Écoutez donc, dit Lavinia un peu pâle, mais calme, le comte de Morangy m'offre un rang et une haute réhabilitation dans le monde. L'alliance d'un vieux lord ne m'a jamais bien lavée de la tache cruelle qui couvre une femme délaissée. On sait qu'un vieillard reçoit toujours plus qu'il ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, envié, aimé des femmes... c'est différent! Cela mérite qu'on y pense , Lionel ; et je suis bien aise d'avoir jusqu'ici ménagé le comte. Je devinais depuis longtemps la loyauté de ses intentions.

— O femmes I la vanité ne meurt point en vous î s'écria Lionel avec dépit lorsqu'elle fut partie.

Il alla rejoindre Henry à l'hôtellerie. Celui-ci l'attendait avec impatience.

— Damnation sur vous, Lionel! s'écria-t-il. 11 y a une grande heure que je vous attends sur mes étriers. Comment ! deux heures pour une semblable entrevue ! Allons, en route! vous me raconterez cela chemin faisant.

— Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire à miss Margaret que le traversin qui est couché à ma place dans mon lit est au plus mal. Moi, je reste.

— Cieux et terre! qu'entends-jel s'écria Henry; vous ne voulez point aller à Luchon ?

— J'irai une autre fois ; je reste ici maintenant.

— Mais c'est impossible ! Vous rêvez. Vous n'êtes point réconcilié avec lady Blake?

— Non pas , que je sache ; tant s'en faut I Mais je suis fatigué, j'ai le spleen, j'ai une courbature. Je reste.

Henry tombait des nues. 11 épuisa toute son éloquence pour entraîner Lionel ; mais , ne pouvant y réussir, il descendit de cheval, et, jetant la bride au palefrenier :

— Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'écria-t-il. La chose me paraît si plaisante, que j'en veux être témoin jusqu'au bout. Au diable les amours de Bagnères et les projets de grande route I Mon digne ami sir Lionel Bridgemont me donne la comédie ; je serai le spectateur assidu et palpitant de son drame.

Lionel eût donné tout au monde pour se débarrasser de ce surveillant étourdi et goguenard ; mais cela fut impossible.

— Puisque vous êtes déterminé à me suivre, lui dit-il, je vous préviens que je vais au bal.

. — Au bal? Soit, la danse est un excellent remède pour le spleen et les courbatures.

Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait jamais vue danser. Lorsqu'elle était venue en Angleterre, elle ne connaissait que le boléro, et elle ne s'était jamais permis de le danser sous le ciel austère de la Grande-Bretagne. Depuis, elle avait appris nos contredanses, et elle y portait la grâce voluptueuse des Espagnoles jointe à je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en modérait l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir danser. Le comte de Morangy était triomphant. Lionel était perdu dans la foule.

Il y a tant de vanité dans le cœur de l'homme! Lionel souffrait amèrement de voir celle qui fut longtemps dominée et emprisonnée, dans son amour, celle qui jadis n'était qu'à lui, et que le monde n'eût osé venir réclamer dans ses bras, libre et ûère maintenant.

environnée d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance ou une réparation du passé. Lorsqu'elle retourna à sa place, au moment où le comte avait une distraction , Lionel se glissa adroitement auprès d'elle et ramassa son éventail, qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne s'attendait point à le trouver là. Un faible cri lui échappa, et son teint pâlit sensiblement.

— Ah ! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la route de Bagnères.

— Ne craignez rien, madame, lui dit-il à voix basse ; je ne vous compromettrai point auprès du comte de Morangy.

Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientôt il revint l'inviter à danser. Elle accepta.

— Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission à M. le comte de Morangy? lui dit-il.

Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia était sûre de faire durer un bal tant qu'elle y resterait. A la faveur du désordre qui se glisse peu à peu dans une fête à mesure que la nuit s'avance, Lionel put lui parler souvent. Cette nuit acheva de lui faire tourner la tête. Enivré par les charmes de lady Blake, excité par la rivalité du comte, irrité par les hommages de la foule qui à chaque instant se jetait entre elle et lui, il s'acharna de tout son pouvoir à réveiller cette passion éteinte, et l'amour-propre lui fit sentir si vivement son aiguillon, qu'il sortit du bal dans un état de délire inconcevable.

Il essaya*en vain de dormir. Henry, qui avait fait la cour à toutes les femmes et dansé toutes les contre- ^danses, ronfla de toute sa tête. Dès qu'il fut éveillé :

— Eh bien Lionel, dit-il en se frottant les yeux, viVe Dieu! mon ami, c'est une histoire piquante que votre^

ae NOUVELLES.

réconciliation avec ma cousine; car, n'espérez pas me tromper, je sais à présent le secret. Quand nous sommes entrés au bal, Lavinia était triste et dansait d'un air distrait; dès qu'elle vous a vu, son œil s'est animé, son front s'est éclairci. Elle était rayonnante à la valse quand vous l'enleviez comme une plume à travers la foule. Heureux Lionel! à Luchon, une belle fiancée et une belle dot ; à Saint-Sauveur, une belle maîtresse et un grand triomphe !

— Laissez-moi tranqu'îlle avec vos balivernes! dit Lionel avec humeur.

Henry était habillé le premier. 11 sortit pour voir ce qui se passait, et revint bientôt en faisant son vacarme accoutumé sur l'escalier.

— Hélas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point cette voix haletante et ce geste effaré? On dirait toujours que vous venez de lancer le lièvre et que vous prenez les gens à qui vous parlez pour des limiers découplés.

— A cheval ! à cheval ! cria Henry. Lady Lavinia Blake est à cheval : elle part pour Cèdres avec dix autres jeunes folles et je ne sais combien de godelureaux , le comté de Morangy en tête... ce qui ne veut pas dire qu'elle n'ait que le comte de Morangy en tête : entendons-nous!

— Silence, clown ! s'écria Lionel. A cheval en effet, et partons !

La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route de Cèdres est un sentier escarpé, une sorte d'escalier taillé dans le roc, côtoyant le précipice, offrant mille difficultés aux chevaux , mille dangers très-réels aux voyageurs. Lionel lança son cheval au grand galop. Henry crut qu'il était fou ; mais, pensant qu'il y allait de son, honneur de ne pas rester en arrière, il s'élança sur ses traces. Leur arrivée fut un incident fantastique pour la

caravane. Lavinia frémissait à la vue de ces deux écer* velés courant ainsi sur le revers d*un abîme effroyable. Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pâle et faillit tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en aperçut et ne la quitta plus du regard. Il était jaloux.

C'était un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long de la journée, il disputa le moindre regard de Ljavinia avec obstination. La difficulté de lui parler , l'agitation de la course, les émotions que faisait naître le sublime spectacle des lieux qu'ils parcouraient, la résistance adroite et toujours aimable de lady Blake, son habileté à guider son cheval, son courage, sa grâce, l'expression toujours poétique et toujours naturelle de ses sensations, tout acheva d'jBxalter sir Lionel. Ce fut une journée bien fatigante pour cette pauvre femme obsédée de deux amants entre lesquels elle voula.it tenir la balance égale : aussi accueillait-elle avec reconnaissance son joyeux cousin et ses grosses folies lorsqu'il venait caracoler entre elle et ses adorateurs.

A rentrée de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un orage sérieux s'annonçait. La cavalcade doubla le pas ; mais elle était encore à plus d'une lieue de Saint-Sauveur lorsque la tempête éclata. L'obscurité devint complète, les chevaux s'effrayèrent, celui du comte de Morangy l'emporta au loin. La petite troupe se débanda, et il fallut tous les efforts des guides qui l'escortaient à pied pour empêcher que des accidents sérieux ne vinssent terminer tristement un jour si gaiement commencé.

Lionel, perdu dans d'affreuses ténèbres, forcé de marcher le long du rocher en tirant son cheval par la bride, de peur de se jeter avec lui dans le précipice, était dominé par une inquiétude bien plus vive. 11 avait perdu Lavinia malgré tous ses efforts, et il la cherchait avec

anxiété depuis un quart d'heure, lorsqu'un éclair lui montra une femme assise sur un rocher un peu au-dessus du chemin. Il s'arrêta, prêta l'oreille et reconnut la voix de lady Blake ; mais un homme était avec elle : ce ne pouvait être que M. de Morangy. Lionel le maudit dans son âme ; et, résolu au moins à troubler le bonheur de ce rival, il se dirigea comme il put vers le couple. Ocelle fut sa joie en reconnaissant Henry auprès de sa cousine 1 Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui céda la place, e.t s'éloigna même pour garder les chevaux.

Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage dans les montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant sur des abîmes, se répète et retentit dans leur profondeur ; le vent, qui fouette les longues forêts de sapins et les colle sur le roc perpendiculaire comme un vêtement sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges et y jette de grandes plaintes aiguës et traînantes comme des sanglots. Lavinia, recueillie dans la contemplation de cet imposant spectacle, écoutait les mille bruits de la montagne ébranlée, en attendant qu'un nouvel éclair jetât sa lumière bleue sur le paysage. Elle tressaillit lorsqu'il vint lui montrer sir Lionel assis près d'elle à la place qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel pensa qu'elle était effrayée par l'orage, et il prit sa main pour la rassurer* Un autre éclair lui montra Lavinia un coude appuyé sur un genou et le menton enfoncé dans sa main, regardant d*un air d'enthousiasme la grande scène des éléments bouleversés.

— Oh I mon Dieu ! que cela est beau 1 lui dit-elle ; que cette clarté bleue est vive et douce à la fois I Avezvous vu ces déchiquetures du rocher rayonner comme des saphirs, et ce lointain livide où les cimes des glaciers se levaient comme de grands spectres dans leurs jinceuls ? Avez-vous remarqué aussi que, dans le brusque

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passage des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, tout semblait se mouvoir, s'agiter comme si ces monts s'ébranlaient pour s'écrouler ?

— Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec force ; je n'entends de voix que la vôtre, je ne respire d'air que votre souffle, je n'ai d'émotion qu'à vous sentir près de moi, Savez-yous bien que je vous aime éperdument? Oui, vous le savez; vous l'avez voulu. Eh bien, triomphez s'il en est ainsi. Je suis à vos pieds, je vous demande le pardon et l'oubli du passé, le front dans la poussière ; je vous demande l'avenir, oh 1 je vous le demande avec passion, et il faudra bien me l'accorder, Lavinia ; car je vous veux fortement, et j'ai des droits sur vous...

— Des droits? répondit-elle en lui retirant sa main.

— N'est-ce donc pas un droir, un affreux droit, que le mal que je t'ai fait, Lavinia? Et, si tu me l'as laissé prendre pour briser ta vie, peux-tu me l'ôter aujourd'hui que je veux la relever et réparer mes crimes?

On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas.. Lionel fut plus éloquent que je ne saurais l'être à sa place. Il se monta singulièrement la tête ; et, désespérant de vaincre autf^ment la résistance de lady Blake, voyant bien, d'ailleurs, qu'en restant au-dessous des soumissions de son rival il lui faisait un avantage trop réel, il 3'éleva au même dévouement : il offrit son nom et sa fortune à lady Lavinia.

— Y songez-vous? lui dit-elle avec émotion. Vous renonceriez à miss Ellis lorsqu'elle vous est promise, lorsque votre mariage est arrêté ?

.— Je le ferai, répondit-il. Je ferai une action que le monde trouvera insolente et coupable. Il faudra peut-être la laver dans mon sang, mais je suis prêt à tout pour vous obtenir ; car le plus grand crime de ma vie, c'est.

de vous avoir méconnue, et mon premier devoir, c'est de revenir à vous. Oh ! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur que j'ai perdu en vous perdant. Aujourd'hui, je saurai Tapprécipr et le conserver, car, moi aussi, j'ai changé : je ne suis plus cet homme ambitieux et inquiet qu'un avenir inconnu torturait de ses menteuses promesses. Je sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et son faux éclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a valu un seul de vos regards, et la chimère du bonheur que j'ai poursuivie m'a toujours fui jusqu'au jour où elle me ramène à vous. Oh ! Lavinia, reviens à moi aussi! Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il y a de grandeur, de patience et de miséricorde dans ton âme?

Lavinia gardait le silence, mais son cœur battait avec une violence dont s* apercevait Lionel. Sa main tremblait dans la sienne, et elle ne cherchait pas à la retirer, non plus qu'une tresse de ses cheveux que le vent avait détachée et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le vent avait diminué, le ciel s'éclaircissait un peu, et le comte de Morangy venait à eux aussi vite que pouvait

' le lui permettre son cheval déferré et boiteux, qui avait failli le tuer en tombant contre un rocher.

Lavinia l'aperçut enfin et s'arracha brusquement aux transports de Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps,

' mais plein d'espérance et d'amour, l'aida à se remettre à cheval, et l'accompagna jusqu'à la porte de sa maison. Là, elle lui dit en baissant la voix :

— Lionel, vous m'avez fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux répondre sans y avoir mûrement réfléchi...

— Oh ! Dieu ! c'est la même réponse qu'à M. de Morangy!

— Non, non, ce n'est pas la même chose, réponditelle d'ane voix altérée. Mais votre présence ici peut faire naître bien des bruits ridicules. Si vous m'aimez vraiment, Lionel, vous allez me jurer de m'obéir.

— Je le jure par Dieu et par vous.

— Eh bien, partez sur-le-champ, et retournez à Bagnères ; je vous jure à mon tour que, dans quarante heures, vous aurez ma réponse.

— Mais que deviendrai-je, grand Dieu ! pendant ce siècle d'attente ?

— Vous espérerez, lui dit Lavinia en refermant précipitamment la porte sur elle, comme si elle eût craint d'en dire trop.

Lionel espéra en effet. 11 avait pour motifs une parole de Lavinia et tous les arguments de son amourpropre.

— Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait Henry en chemin ; Lavinia commençait à s'attendrir. Sur ma parole, je ne vous reconnais pas là, Lionel. Quand ce n'eût été que pour ne pas laisser Morangy maître du champ de bataille... Allons ! vous êtes plus amoureux de miss Ellis que je ne pensais.

Lionel était trop préoccupé pour l'écouter. 11 passa le temps que Lavinia lui avait fixé enfermé dans sa chambre, où il se fit passer pc^ur malade, et ne daigna pas * désabuser sir Henry, qui se perdait en commentaires sur sa conduite. Enfin, la lettre arriva ; la voici :

• « Ni ruhni Vautre, Quand vous recevrez cette lettre, quand M. de Morangy, que j'ai envoyé à ïarbes, recevra ma réponse , je serai loin de vous deux ; je serai partie, partie à tout jamais, perdue sans retour pour vous et pour lui.

)) Vous m'offrez un nom , un rang , une fortiine ; vous

croyez qu'un grand éclat dans le monde est une grande séduction pour une femme. Oh! non, pas pour celle qui le connaît et le méprise comme je le fais. Mais pourtant ne croyez pas , Lionel , que je dédaigne Toffre que vous m*avez faijte de sacrifier un mariage brillant et de vous enchaîner à moi pour toujours.

» Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour Tamour-propre d'une femme à être abandonnée, ce qu'il y a de glorieux à ramener à ses pieds un infidèle^ et vous avez voulu me dédommager par ce triomphe de tout ce que j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime , et je vous pardonnerais le passé si cela n'était pas fait depuis longtemps.

» Mais sachez, Lionel, qu'il n*est pas en votre pouvoir de réparer ce maL Non , cela n'est au pouvoir d'aucun homme. Le coup que j'ai reçu est mortel : il a tué pour jamais en moi la puissance d'aimer ; il a éteint le flambeau des illusions^ et la vie m'apparaît sous son jour terne et misérable.

)) Eh bien , je ne me plains pas de ma destinée ; cela devait arriver tôt ou tard. Nous vivons tous pour vieillir et pour voir les déceptions envahir chacune de nos joies. J'ai été désabusée un peu jeune , il est vrai , et le besoin* d'aimer a longtemps survécu à la faculté de croire. J'ai longtemps, j'ai souvent lutté contre ma jeunesse comme contre un ennemi acharné; j'ai toujours réussi à la vaincre.

)).Et croyez-vous que cette dernière lutte contre vous, cette résistance aux promesses que vous mer faites ne soit pas bien cruelle et bien difficile? Je peux le dire à présent que la fuite me met à l'abri du danger de succomber : je vous aime encore , je le sens ; l'empreinte du premier objet que l'on a aimé ne s'efface jamais entièrement ; elle semble évanouie ; on s'endort dans Tou-

bli des maux qu'on a soufferts ; mais que Timage du passé se lève, que Tancienne idole reparaisse, et nous sommes encore prêts à plier le genou devant elle. Oh ! fuyez ! fuyez, fantôme et mensonge ! vous n'êtes qu'une ombre , et, si je me hasardais à vous suivre , vous me conduiriez encore parmi les écueils pour m'y laisser mourante et brisée. Fuyez I je ne crois plus en vous. Je sais que vous ne disposez pas de l'avenir, et que, si votre bouche est sincère aujourd'hui, la fragilité de votre cœur vous forcera de mentir demain.

» Et pourquoi vous accuserais-je d'être ainsi? ne somr mes-nouspas tous faibles et mobiles? Moi-même, n'étais^ je pas calme et froide quand je vous ai abordé hier ? n'étais-je pas convaincue que je ne pouvais pas vous aimer? n'avais-je pas encouragé les prétentions du comte de Morangy ? Et pourtant, le soir, quand vous étiez assis près de moi sur ce rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnée au milieu du vent et de l'orage, n'ai-je pas senti mon âme se fondre et s'amollir? Oh ! quand j'y songe, c'était votre voix des temps passés, c'était votre passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier amour, c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à la fois!

))'Et puis, à présent que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'à la mort; car je m'éveille et me souviens d'avoir fait un beau rêve au milieu d'une triste vie.

» Adieu, Lionel. En supposant que votre désir de m' épouser se fût soutenu jusqu'au moment de se réaliser (et, à l'heure qu'il est, peut-être, vous sentez déjà que je puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez été malheureux sous l'étreinte d'un lien pareil ; vous auriez vu le monde, toujours ingrat et avare de louanges devant nos bonnes actions, considérer la vôtre comme l'accomplissement d'un devoir, et vous refuser le

triomphe que vous en attendiez peut-être. Puis vous auriez perdu le contentement de vous-même en n'obtenant pas l'admiration sur laquelle vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-être moi-même oublié trop vite ce qu'il y avait de beau dans vôtre retour , et accepté votre amour nouveau comme une réparation due à votre honneur. Oh I ne gâtons pas cette heure d'élan et de confiance que nous avons goûtée ce soir; gardons-en le souvenir, mais ne cherchons pas à la retrouver.

)) N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne le comte de Morangy ; je ne l'ai jamais aimé. Il est un des mille impuissants qui n'ont pu (.moi aidant , hélas ! ) faire palpiter mon cœur éteint. Je ne voudrais pas même de lui pour époux. Un homme de son rang vend toujours trop cher la protection qu'il accorde, en la faisant sentir. Et puis je hais le mariage, je hais tous les hommes , je hais les engagements éternels, les promesses, les projets, l'avenir arrangé à l'avance par des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime plus que les voyages, la rêverie, la solitude , le bruit du monde, pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu pour espérer l'avenir. »

Sir Lionel Bridgemont éprouva d'abord une grande mortification d'amour-propre; car, il faut le dire pour consoler le lecteur qui s'intéresserait trop à lui, depuis quarante heures il avait fait bien des réflexions. D'abord il songea à monter à cheval, à suivre lady Blake, à vaincre sa résistance, à triompher de sa froide raison. Et puis il songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et que, pendant ce temps, miss Ellis pourrait bien s'offenser de sa conduite et repousser son alliance...

Il resta.

— Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser la main de miss Margaret, qui lui accordait cette marque de pardon après une querelle assez vive sur soa absence, Tannée prochaine, nous siégerons au parlement.

11 y a trois ans, il arriva à Saint-Front, petite ville fort laide qui est située dans nos environs et que je ne vous engage pas à chercher sur la carte, même sur celle de Cassini , une aventure qui fit beaucoup jaser, quoiqu'elle n'eût rien de bien intéressant par elle-même, mais dont les suites furent fort graves, quoiqu'on n'en ait rien su. .

C'était par une nuit sombre et par une pluie froide. Une chaise de poste entra dans la cour de l'auberge du Lion-Couronné. Une voix de femme demanda des chevaux, vite, vite!.,. Le postillon vint lui répondre fort lentement que cela était facile à dire ? qu'il n'y avait pas de chevaux, vu que l'épidémie (cette même épidémie qui est en permanence dans certains relais sur les routes peu fréquentées) en avait enlevé trentesept la semaine dernière ; qu'enfin on pourrait partir dans la nuit, mais qu'il fallait attendre que l'attelage qui venait de conduire la patache fût un peu rafraîchi.

— Cela sera-t-il bien long? demanda le laquais em« paqueté de fourrures qui était installé sur le siège.

— C'est l'affaire d'une heure, répondit le postillon à demi débotté ; nous allons nous mettre tout de suite à manger l'avoine.

Le domestique jura; une jeune et jolie femme de chambre qui avançait à la portière sa tête entourée de foulards en désordre, murmura je ne sais quelle plainte touchante sur l'ennui et la fatigue des voyages. Quant à la personne qu'escortaient ces deux laquais, elle descendit lentement sur le pavé humide et froid, secoua sa pelisse doublée de martre, et prit le chemin de la cuisine sans proférer une seule parole.

C'était une jeune femme d'une beauté vive et saisissante, mais pâlie par la fatigue. Elle refusa l'offre d'une chambre, et, tandis que ses valets préféraient s'enfermer et dormir dans la berline, elle s'assit, devant le foyer, sur la chaise classique, ingrat et revêche asile du voyageur résigné. La servante, chargée de veiller son quart de nuit, se remit à ronfler, le corps plié sur un banc et la face appuyée sur la table. Le chat, qui s'était dérangé avec humeur pour faire place à la voyageuse, se blottit de nouveau sur les cendres tièdes. Pendant quelques instants, il fixa sur elle des yeux verts et luisants pleins de dépit et de méfiance; mais peu à peu sa prunelle se resserra et s'amoindrit jusqu'à n'être plus qu'une mince raie noire sur un fond d'émeraude. 11 retomba dans le bien-être égoïste de sa condition , fit le gros dos, ronfla sourdement en signe de béatitude, et finit par s'endormir entre les pattes d'un gros chien qui avait trouvé moyen de vivre en paix avec lui, grâce à ces perpétuelles concessions que, pour le bonheur des sociétés, le plus faible impose toujours au plus fort.

La voyageuse essaya vainement de s'assoupir. Mille images confuses passaient dans ses rêves et la réveillaient en sursaut. Tous ces souvenirs puérils qui obsè-

dent parfois les imaginations actives se pressèrent dans son cerveau et s'évertuèrent à le fatiguer sans but et sans fruit, jusqu'à ce qu'enfin une pensée dominante s'établit à leur place.

— Oui , c'était une triste ville , pensa la voyageuse , une ville aux rues anguleuses et sombres, au pavé raboteux; une ville laide et pauvre comme celle-ci m'est apparue à travers la vapeur qui couvrait les glaces de ma voiture. Seulement, il y a dans celle-ci un ou deux , peut-être trois réverbères, et, là-bas, il n'y en avait pas un seul. Chaque piéton marchait avec son falot après l'heure du couvre-feu. C'était affreux, cette pauvre ville, et pourtant j'y ai passé des années de jeunesse et de force ! J'étais bien autre alors... J'étais pauvre de condition, mais j'étais riche d'énergie et d'espoir. Je souffrais bien ! ma vie se consumait dans l'ombre et dans l'inaction ; mais qui me rendra ces souffrances d'une âme agitée par sa propre puissance? jeunesse du cœur! qu'êtès-vous devenue?...

Puis , après ces apostrophes un peu emphatiques que les têtes-exaltées prodiguent parfois à la destinée, sans trop de sujet peut-être, mais par suite d'un besoin inné qu'elles éprouvent de dramatiser leur existence à leurs propres yeux , la jeune femme sourit involontairement , comme si une voix intérieure lui eût répondu qu'elle était heureuse encore ; et elle essaya de s'endormir, en attendant que l'heure fût écoulée.

La cuisine de l'auberge n'était éclairée que par une lanterne de fer suspendue au plafond. Le squelette de ce luminaire dessinait une large étoile d'ombre tremblotante sur tout l'intérieur de la pièce , et rejetait sa pâle clarté vers les solives enfumées du plafond.

L'étrangère était donc entrée sans rien distinguer autour d'elle , et l'état de demi-sommeil où elle était

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