Nouvelles de Jules Sandeau
A six lieues de Nantes, non loin de Clisson , sur le bord de la Sèvre, s'élève à mi-côte, au milieu des bois, le château de Kérouare, un des plus poétiques débris qui couvrent à cette heure la terre de Bretagne. Incendiées par l'armée républicaine, après la bataille de Torfou, les habitations qui se groupaient autrefois au pied de la colline, n'ont pas été relevées ; le château seul est resté debout, pareil à un guerrier qui, ayant vu tomber autour de lui tous ses compagnons d'armes, cesse de combattre et attend gravement la mort. Cette demeure est inhabitée, mais depuis quelques années à peine, et il s'y est accompli tout récemment un drame touchant et simple.
Ce fut en 1815 que le comte de Kérouare rentra dans le domaine de ses pères. C'était un de ceg vieux fidèles, dont la légitimité aura pour jamais emporté le type dans un pli de son linceul; race de preux avec laquelle menacent de s'éteindre en France la poésie du dévoue-
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ment et la religion du passé. Il rentra pauvre dans son château ruiné, sans songer à demander compte de son sang et de sa fortune. 11 s'oubliait, on l'oublia : l'histoire des restaurations est aussi l'histoire des grandes ingratitudes. Il importait peu d'ailleurs au comte de Kérouare, qui ne pensa pas un seul instant qu'on dut se souvenir de lui : noble cœur qui s'ignorait lui-même, et n'était pas plus avant dans le secret de ses sacrifices que les maîtres qu'il avait servis. Il suspendit modestement à son chevet son épée vendéenne, et se voua tout entier à Pamourdesa fille, fruit unique et tardif d'un hymen qui n'en espérait plus. Madame de Kérouare était morte en lui donnant le jour.
Marie de Kérouare grandit et s'éleva dans ce château féodal, comme une fleur dans un vase gothique. Son enfance égaya le toit sombre ; sa jeunesse l'embellit d'une grâce divine. Elle fut à seize ans l'orgueil et la joie de son père. On parle d'elle encore à Clisson, où elle allait entendre la messe les dimanches et les jours de fête. C'était une belle fille, à la fois grave et souriante, qui portait sur son visage la fière dignité des Kérouare, adoucie par le suave éclat de la jeunesse. Elle tenait de sa mère une âme délicate et tendre, de ses aïeux un caractère aventureux et chevaleresque, qu'avait encore développé son éducation solitaire. Son père l'avait bercée avec de belliqueux récits ; tout ce qui l'entourait l'avait entretenue de cette guerre de Vendée, féconde en héroïsmes de tous genres, si bien que, dans cette atmos-
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phère de glorieux souvenirs, sur ce sol toujours brûlant, sous ce ciel peuplé de grandes ombres, son imagination dut naturellement s'exalter de bonne heure, et ne point s'attarder dans les sentiers battus de la réalité. Elle tempérait cette exaltation précoce par une adorable bonté. A cheval, les cheveux au vent, on eût dit une jeune guerrière ; près de son père, on l'eût prise pour Antigone. Son père fut, à vrai dire, la plus grande passion de sa courte vie. Elle l'aimait d'une tendresse non commune; les besoins de son cœur n'allaient pas au-delà, et lorsque M. de Grand-Lieu demanda au comte de Kérouare la main de sa fille, Marie n'avait point encore songé qu'il existât un autre amour et d'autres liens que ceux qui l'attachaient à son père.
Cependant cette union était depuis longtemps le rêve des deux familles. Le comte de Kérouare et le père de M. de Grand-Lieu avaient été frères d'armes. Rentrés en même temps dans leurs châteaux, après avoir, durant près de vingt ans, partagé les mêmes dangers et combattu sous le même drapeau, ils avaient achevé de vieillir dans le doux espoir d'unir un jour leurs enfants l'un à l'autre, et lorsque M. de Grand-Lieu mourut, précédant son ami dans la tombe, ç'avaient été son dernier vœu et ses derniers adieux à son fils. Marie n'était alors qu'une enfant. Maître de sa fortune et de sa destinée, le jeune de Grand-Lieu voyagea et ne revint qu'au bout de quelques années. C'était à son retour un homme
d'un extérieur froid et réservé, élégant d'ailleurs et de
belles manières, un véritable gentilhomme. Il retrouva Marie sans paraître frappé de sa grâce et de sa beauté ; il revit M. de Kérouare sans rien rappeler du passé. Leurs relations semblaient devoir se borner à un échange d'exquises politesses ; mais un beau jour, soit amour, soit piété filiale, soit qu'il cédât à ses propres instincts, soit qu'il crût n'obéir qu'aux derniers désirs de son père, M. de Grand-Lieu demanda la main de- Marie.
M. de Grand-Lieu était jeune,, noble de cœur , d'esprit et de figure, il n'y avait rien en tout ceci qui pût raisonnablement effaroucher une imagination de seize ans. Toutefois Marie s'effraya. Elle n'avait pas de répugnance à ce mariage ; elle appréciait dignement les hautes qualités de M. de Grand-Lieu ; mais elle ne se sentait pas irrésistiblement entraînée. Puis, elle était si jeune encore ! De son côté, le comte de Kérouare, bien que cette alliance comblât ses vœux les plus chers, ne s'était point habitué à l'idée de voir passer sitôt dans les bras d'un époux l'unique joie de sa vieillesse. 11 fut décidé qu'on attendrait quelques années encore; mais les paroles furent échangées, et dès lors ces deux jeunes gens purent se regarder comme fiancés. Ces dispositions ne changèrent presque rien à la nature de leurs relations. M. de Grand-Lieu, il est vrai, se montra plus assidu, mais ni plus tendre ni plus expansif ; de façon qu'au bout de six semaines, mademoiselle de Kérouare avait tout oublié, et que sa vie, un instant troublée,
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avait repris son cours habituel. Peut-être n'eût-il pas été impossible de saisir sous l'apparente froideur de ce grave jeune homme les indices certains d'une passion vraie et profonde; mais cette aimable et charmante fille, que savait- elle de la passion et que pouvait-elle y connaître ?
Un jour pourtant, elle en eut une vague révélation. Comme ils chevauchaient dans un des sentiers verts qui longent la Sèvre nantaise, l'alezan que montait Marie s'emporta. La rivière était proche, l'animal fougueux, le danger imminent. M. de Grand-Lieu se jeta à bas de son cheval, et n'eut que le temps de recevoir Marie entre ses bras. Il était pâle, défait, sans haleine, et, le voyant ainsi, la jeune fille se prit à sourire.
— Si je m'étais tuée, comment donc seriez-vous? ditelle.
— Je me tuerais, répondit-il froidement. Mademoiselle de Kérouare demeura, le reste du jour,
silencieuse et préoccupée. Mais cette impression s'effaça vite, et la cruelle enfant finit par en rire, tant ce mouvement passionné contrastait singulièrement avec les habitudes calmes et réservées de M. de Grand- Lieu.
Les choses en étaient là, lorsque des affaires d'intérêt amenèrent à Nantes la sœur du comte de Kérouare. Son frère ne lui avait jamais pardonné ce qu'il appelait une mésalliance, et, depuis vingt années au moins, toute relation fraternelle avait cessé d'exister entre eux. Après
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1815, le vieux comte avait repoussé plus que jamais toute espèce de rapprochement avec M. Duvivier, son beau-frère, qui complaît parmi les membres les plus influents du libéralisme ; telle avait été là-dessus son inexorable rigueur, que sa fille ne s'était jamais doutée qu'elle eût d'autre famille que son père. Madame Duvivier, bonne femme d'ailleurs, avait longtemps souffert de l'inflexibilité de cet orgueil breton, puis, à la longue, elle avait pris son parti. Mais à Nantes, près de ce frère autrefois tant aimé, près du toit héréditaire qui avait abrité leur enfance, elle sentit son cœur s'attendrir, et ses yeux se mouiller de larmes. L'air natal est puissant ; il garde éternellement le parfum de nos jeunes années; c'est l'air frais et sonore du matin de la vie, nul ne peut le respirer sans ressaisir quelqu'image envolée, quelque mélodie de son printemps. Quoi qu'il en soit, madame Duvivier ne put se décider à partir sans avoir fait une dernière tentative de réconciliation ; elle espérait de l'influence des lieux, de l'émotion des souvenirs, surtout de l'intervention de sa nièce et de celle aussi de son fils.
Un matin donc, un jeune étranger se présentait au château de Kérouare. Il aborda le comte d'un air timide et tremblant, et, comme il ressemblait trait pour trait à la jeunesse de sa mère, le comte sentit tout d'abord son cœur troublé en le voyant. Il y eut un instant d'hésitation et de silence ; puis enfin , d'une voix émue :
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— Je suis le fils de votre sœur, dit le jeune homme en levant les yeux.
— Votre sœur! s'écria Marie présente à cette entrevue.
— Embrasse ta cousine, répondit brusquement M. de Kérouare, dont le cœur, lorsqu'il était fortement remué, tenait du soldat pour le moins autant que du gentilhomme.
Octave baisa respectueusement la main de la jeune fille, tout étonnée de se trouver en possession d'une tante et d'un cousin.
— Je ne veux pas voir ta mère, ajouta M. de Kérouare d'une voix altérée. Où est-elle ?
A ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et madame Duvivier parut. Son frère lui tendit les bras, et tous deux se tinrent longtemps embrassés, tandis que les deux jeunes gens s'observaient l'un l'autre d'un air à la fois surpris et charmé.
Madame Duvivier et son fils passèrent trois mois au château. Précisément à cette époque, M. de Grand- Lieu fut obligé de s'absenter, et cetle absence sa prolongea au-delà du terme qu'il avait lui-même assigné. Octave était ce qu'on peut appeler un charmant jeune homme, ardent, enthousiaste, tout en dehors, cœur, esprit, tête au vent, élégant, disert, déjà rompu aux façons du monde, mais naïf encore et dans sa fleur; en un mot toutes les grâces de la jeunesse. M. de Kérouare l'eût volontiers aimé sous un autre nom, mais au fond il ne lui
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pardonnait pas son père. Durant les trois mois que sa sœur passa près de lui, je ne pense pas qu'il lui soit arrivé de prononcer le nom de Duvivier. Toutefois il sut s'abstenir de toute vaine récrimination, et ces trois mois de famille improvisée s'écoulèrent comme un jour enchanté, les deux vieillards mêlant leurs souvenirs, les deux enfants leurs espérances. L'heure du départ fut cruelle. M. de Kérouare et sa sœur comprirent, en se quittant, qu'ils ne devaient plus se revoir sur cette terre. Leurs adieux furent pénibles, et pourtant ils ne savaient pas tout ce que leur séparation coûtait de douleurs et de larmes.
C'est à partir de ce moment qu'un changement, insensible d'abord, s'opéra dans l'humeur et dans le caractère de mademoiselle de Kérouare. Rêveuse, distraite, inoccupée, elle devint en peu de mois sombre, bizarre, inexplicable. Elle s'observait devant son père, mais elle se cachait pour pleurer. Le retour de M. de Grand-Lieu l'irrita; sa présence lui fut importune. Il n'y avait que sa tendresse pour son père qui demeurât inaltérable. Aussi M. de Kérouare fut-il le dernier à s'apercevoir de ce changement de manières. Pour donner l'éveil à sa sollicitude, il fallut la pâleur de sa fille qu'amaigrissaient de secrets ennuis. En effet, en moins de quelques mois, Marie avait perdu le bel éclat de la jeunesse; son front se voila, ses lèvres se décolorèrent, l'azur de ses yeux se ternit. M. de Kérouare l'interrogea ; mais elle répondit qu'elle était heureuse et qu'elle
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ignorait elle-même ce qu'il pouvait y avoir de changé dans sa vie, puisqu'elle avait, comme autrefois, l'amour de son père adoré. Il est vrai qu'en parlant ainsi, son pâle sourire se voilait de pleurs, et le vieillard sentait bien que son enfant n'était pas heureuse.
En ceci, M. de Grand-Lieu se montra d'une bonté parfaite ; si Marie s'en irrita parfois, elle en parut plus souvent touchée. Plus d'une fois elle fut tentée de s'ouvrir à lui et de lui confier le mal de son âme : mais chaque fois elle se sentit arrêtée par la crainte d'offenser ce noble jeune homme dont rien n'avait pu décourager la grave sollicitude, ni les silences boudeurs, ni les caprices mutins, ni les sauvages tristesses. Ce qu'elle n'osait dire, une mère l'aurait deviné : mais les hommes, je parle des plus clairvoyants et des plus subtils, qu'entendent-ils à ces jeunes cœurs ? M. de Kérouare, à force de chercher, finit par découvrir, lui, qu'il serait prudent de ne plus retarder davantage une union déjà trop différée. M. de Grand-Lieu répondit tranquillement qu'il était prêt, et qu'il n'avait pas de plus chère ambition.
Consultée par son père, mademoiselle de Kérouare fit observer, comme toujours, qu'elle était heureuse, que rien ne pressait , qu'il conviendrait plutôt d'attendre quelques années encore, et qu'enfin elle n'avait point de hâte. Tout cela fut dit d'une voix caressante, le regard suppliant, les bras autour du cou du vieux père, le tout mêlé de tendres reproches et de plaintes presque
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amoureuses. — Êtes-vous las de voire enfant ? ma présence vous gêne-t-elle? Vous tarde-t-il à ce point de partager mon cœur et ma tendresse ? suis~je donc pour vous un si cruel embarras ? serait-il vrai que vous ne chérissez plus votre fille? — Et mille cajoleries d'enfant gâtée qui n'aime pas l'homme que son père veut lui faire épouser.
M. de Kérouare n'insista pas, et porta la nouvelle de sa défaite à M. de Grand-Lieu, qui, sans paraître s'en émouvoir le moins du monde, répéta avec un sang-froid britannique qu'il était prêt et n'avait pas de plus chère ambition.
Depuis le départ de leurs hôtes, Marie avait souvent parlé de sa tante, et de loin en loin d'Octave à son père. Mais au bout de quelque temps, les antipathies de M. de Kérouare, un instant assoupies, s'étaient réveillées plus vives que devant. L'opposition libérale devenait de jour en jour plus terrible et plus menaçante. Dans toutes les attaques dirigées contre le trône, M. Duvivier paraissait toujours au premier rang , et le compte rendu de la Chambre jetait M. de Kérouare dans une telle exaspération, que Marie avait pris le parti de lire en cachette le journal avant de le remettre à son père, pour l'égarer quand la séance était trop orageuse et que le nom de son oncle y revenait par trop souvent. On devine aisément ce que la pauvre fille dut consommer ainsi de méchant français et de sottes harangues ; mais les grands dévouements sont les jeux de l'amour.
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Malheureusement le journal ne pouvait s'égarer tous les jours, et le comte, qui de tout temps, avait regardé son château comme un des sanctuaires les plus purs de la monarchie, ea arriva bientôt à ne pas se pardonner à lui-même d'avoir pu recevoir sous le toit des Kérouare le fils d'un des ennemis les plus acharnés de la royauté.
— Mais, mon père, disait parfois Marie de sa plus douce voix, ne craignez-vous pas d'être injuste envers le fils de votre sœur ?
— Ventre-saint-gris ! s'écriait le vieux comte, qui aimait à jurer comme Henri IV ; injuste envers ce jeune loup !
— N'est-ce pas vous, mon père, s'empressait d'ajouter Marie en s'appuyant coquettement sur l'épaule du vieillard, qui jouez ici le rôle du loup, et mon cousin ne serait-il pas plutôt l'agneau se désaltérant dans le courant d'une onde pure ?
Le vieux Kérouare n'entendait là-dessus raison ni raillerie. C'était le seul point sur lequel sa fille ne pût espérer le fléchir, et lorsqu'elle l'essayait, il se portait bientôt à des excès de langage, qui, s'ils n'eussent fait toujours pleurer Marie, l'auraient souvent fait sourire.
— Les Duvivier! s'écriait-il, en froissant le journal qu'il tenait entre ses mains et en le jetant avec colère ; les Duvivier! Mais tu ne les connais pas ! c'est une famille de brigands, une bande de loups-cerviers, une
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race de régicides. Le père de celui-ci siégeait à la Convention : il a voté la mort de Louis XVI. Lui, le Duvivier mon beau-frère, fait-il autre chose à cette heure qu'aiguiser la hache du bourreau ? Ces gens-là chassent de race ; de père en fils, il leur faut une tête de roi. Je jurerais qu'il s'est trouvé en Angleterre un Duvivier pour voter la mort du roi Charles. Ce sont les Duvivier qui perdront le trône et la France.
— Mais Octave, mon père..,
— C'est un louveteau qui léchera le sang qu'aura versé son père.
— Le fils de votre sœur...
— Ventre-saint-gris ! elle n'est plus ma sœur. Voilà plus de vingt ans qu'elle a renié les Kérouare, et, Dieu merci ! les Kérouare le lui ont rendu.
— Un jeune homme si doux, mon père, et qui semblait tant vous aimer î
— Il a l'œil fauve de son père.
— Des yeux bleus comme l'azur du ciel !
— Je l'ai bien observé : j'ai découvert en lui des appétits féroces, des instincts sanguinaires !
— Octave ! cet aimable jeune homme !
— C'est un Marat qui pousse ! Un jour tu le verras continuer l'œuvre des Duvivier à la Chambre. Eh ! vive Dieu ! que Sa Majesté Charles X entre un beau jour dans son parlement et qu'elle mette, le fouet à la main, tous ces bavards et tous ces bandits à la porte ! Le roi Louis XIV n'en agissait pas autrement.
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Tout ce que disait Marie ne faisait qu'exaspérer son père; la pauvre enfant finissait toujours par baisser humblement la tête et se retirait en pleurant.
Les appréhensions de M. de Kérouare étaient, dans leur exagération, moins folles qu'on aurait pu le croire. Il arriva qu'un jour, l'air retentit d'un grand coup de foudre : la terre de Vendée tressaillit, les bois se remplirent de bruits sinistres, les épées rouillées frémirent dans leurs fourreaux. M. de Kérouare brisa la sienne; il n'avait plus de sang à donner; d'ailleurs, à la façon dont venaient de se passer les choses, il avait compris tout d'abord que la lutte était insensée, la résistance vaine, le succès impossible. On ne le vit point se mêler aux mouvements qui se firent alors : il cria silence à un reste de sang qui voulait se répandre, et, s'enfermant dans ses regrets, il se plaignit seulemeut à Dieu de l'avoir laissé vivre assez longtemps pour être témoin d'un si grand désastre. Ce qui restait en lui de sève et de verdeur se flétrit, comme dans les rameaux d'un arbre déraciné. En moins d'un jour, en moins d'une heure, avec la fatale nouvelle tous ses ans fondirent et pesèrent sur sa blanche tête. Il tomba dans une sombre mélancolie que rien ne put distraire, pas même les caresses de sa fille qui semblait avoir oublié ses préoccupations pour ne plus songer qu'aux nobles ennuis de son père. Mais tout fut inutile, et Marie finit par retomber elle-même dans ses rêveuses tristesses. Pendant ce temps, M. de Grand-Lieu, qui, sous un flegme apparent, cachait une
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humeur belliqueuse et des opinions exaltées, allait de château en château, étudiant les esprits, encourageant les faibles, se concertant avec les forts, payant partout de son nom et de sa personne, mettant au service de ses convictions l'ardeur de sa jeunesse et l'activité de son âme. Il ne paraissait plus à Kérouare que pour y apporter les nouvelles du dehors. Marie semblait indifférente à toutes choses ; son père souriait tristement à ces folies chevaleresques.
Cependant un mal inconnu consumait la jeune châtelaine. Depuis quelques mois surtout, ce mal faisait des progrès rapides. Un soir, à la lueur d'une lampe, devant un des premiers feux de l'automne, M. de Kérouare se prit à contempler sa fille qui avait interrompu un ouvrage de tapisserie, et s'était oubliée dans une méditation douloureuse. Il fut frappé de la pâleur de ses traits et de l'amaigrissement de son visage ; ses joues étaient baignées de larmes qui coulaient sans effort et sans bruit.
M. de Kérouare se leva, prit entre ses mains la blonde tête, et la pressant sur son cœur :
— Tu souffres, tu pleures, qu'as-tu ? s'écria-t-il.
Marie se réveilla comme d'un rêve. Elle voulut essuyer ses yeux; mais son père l'en empêcha, et la retenant sur son sein :
— Pleure, et dis-moi la source de tes larmes ; quelle qu'elle soit, je la tarirai, dit-il en couvrant de baisers le front de la chère éplorée.
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Marie éclata en sanglots.
— 0 mon père, diL-elle, le secret qui me tue vous tuerait ; mais dût-il seulement affliger votre cœur , j'aimerais mieux mourir que de vous le confier à ce prix.
— Il est impossible, mon enfant, dit M. de Kérouare en caressant les cheveux de Marie, que tu ne t'exagères pas la gravité de tes confidences. Ouvre-moi ton âme que tu n'aurais jamais dû me fermer. Tu n'as pas besoin de pardon ; s'il en était autrement, il n'est rien que mon amour ne puisse pardonner.
Tendre et sévère en même temp?f la voix de M. de Kérouare suppliait et commandait à la fois.
Marie s'arracha des bras qui l'étreignaient, et, se laissant glisser aux genoux du vieillard :
— Mon père, vous le voulez? dit-elle. Eh bien!... eh bien, mon père, je n'aime pas M. de Grand-Lieu. Lorsque je vous laissai engager votre parole et la mienne, je croyais, je pensais que je pourrais l'aimer un jour. Alors cela me semblait facile ; il me semblait que mes inclinations ne pouvaient aller longtemps à rencontre de vos désirs. Pardonnez-moi : je me trompais. J'ai bien essayé, j'ai bien longtemps supplié mon cœur, bien longtemps je l'ai tourmenté; j'ai bien souffert, j'ai bien attendu ; mais vainement, et je sens, hélas ! qu'il faut renoncer à la tâche. Cependant l'époque de ce mariage approche, et voilà, mon père, ce qui tue votre enfant.
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M. de Kérouare demeura silencieux, le front chargé de nuages sombres.
— Ma fille, dit-il enfin d'une * voix lente et grave, es-tu sûre de ne pas aimer M. de Grand- Lieu?
—Oh ! oui, mon père, s'écria-t-elle.
— Es-tu sûre de ne pouvoir jamais l'aimer ? Ce mariage révolte-t-il tes goûts et tes instincts ? Est-ce là ce qui tue ma fille bien-aimée?
— Oui, mon père, murmura-t-elle.
Après un nouveau silence, plus long encore que le premier :
— Ma fille, dit M. de Kérouare en se levant , je vais, en vue de votre bonheur, faire ce que je n'aurais jamais fait pour éviter la mort aux jours où j'aimais la vie, aux meilleurs jours de ma jeunesse. Que les Kérouare me pardonnent de faillir ainsi à leur antique loyauté ! Pour vous , ma fille , je vais redemander à un homme de cœur la parole que vous et moi lui avons librement donnée.
— 0 mon père! s'écria -t- elle , si vous croyez notre foi à ce point engagée, laissez le sacrifice s'accomplir.
M. de Kérouare se dégagea doucement des étreintes de sa fille , et se disposa sur-le-champ à écrire à M. de Grand-Lieu.
Marie ne put réprimer un mouvement de joie et de délivrance ; elle n'avait dit que la moitié de son
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secret, mais désormais elle était libre, l'avenir lui appartenait.
M. de Kérouare était assis devant une table, et la plume tremblait dans sa main.
— C'était mon dernier rêve, mon dernier espoir, ditil d'une voix étouffée. 0 mon enfant! quand je ne vivrai plus, — et ce sera bientôt, ma fille, — n'oubliez pas à quel point vous aima votre père ; rappelez-vous que vous m'avez été plus chère que l'honneur, et que la voix de votre douleur m'a commandé plus impérieusement que celle de ma conscience.
A ces chers accents, mademoiselle de Kérouare sentit son àme éperdue.
— Laissez-moi mourir, s'écria-t-elle.
Le vieillard la repoussa avec bonté.
Mais, comme il allait écrire, le galop d'un cheval s'arrêta devant le château, et presque au même instant M. de Grand-Lieu entra dans le salon. 11 était pâle et plus grave que d'ordinaire.
M. de Kérouare et sa fille, en voyant entrer M. de Grand-Lieu, pressentirent un grand malheur, quelque chose d'irréparable. Tous deux s'étaient levés pour le recevoir. D'un geste silencieux, M. de Grand-Lieu les pria de s'asseoir, et, après avoir pris place vis-à-vis d'eux :
— M. le comte, dit-il d'une voix émue, je viens vous rendre votre parole: mademoiselle, vous êtes libre, ajouta-t-il en s'adressant à Marie.
L'orgueil blessé étouffa d'abord chez le vieux gentilhomme la joie qu'il aurait dû ressentir de cette déclaration inespérée; Marie remercia Dieu dans son cœur.
— Ne m'interrompez pas, reprit aussitôt M. de Grand- Lieu. Mademoiselle, je vous aime, et Dieu m'est témoin qu'à cette heure encore je payerais de mon sang la suprême félicité d'unir mon existence à la vôtre. Je vous aime , monsieur le comte , je vous aime , je vous révère, et n'ai point cessé d'apprécier l'hon-
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neur de votre alliance. Cette alliance était le rêve de mon père; il s'endormit dans cet espoir, et cet espoir qu'il me transmit fut mon plus précieux héritage. Je dois y renoncer. Lorsque je demandai la main de mademoiselle de Kérouare, tout me souriait ; il me semblait alors, qu'en échange du bonheur que je sollicitais, j'avais, de mon côté, quelque bonheur à donner, humble sans doute et bien modeste, mais enfin je pouvais, sinon sans présomption, du moins sans trop d'égoïsme, offrir à une àme généreuse le partage de ma destinée. Il m'était doux aussi, mademoiselle, de penser qu'à force de soins, de tendresse et de sollicitude, je pourrais vous faire une vie qui ne fût pas trop indigne de votre nom, de votre grâce et de votre beauté. Il n'y faut plus -songer ; désormais je n'ai plus rien que mon amour. La meilleure partie de cette fortune que j'étais heureux de mettre à vos pieds, vient d'être engloutie dans un abîme; j'en ai reçu ce matin la nouvelle. Les haines politiques me poursuivent ; déjà je suis en butte à de lâches vengeances. A l'heure où je vous parle, les bois de Grand-Lieu sont en flammes. Qui sait s'il restera demain pierre sur pierre du château de mes aïeux? Pauvre, proscrit, rebelle, sans asile, je ne traîne plus après moi qu'une destinée maudite. Reprenez donc, ami de mon père, la parole que vous m'aviez donnée ; soyez libre, vous qu'il me fut permis d'appeler la fiancée de mon cœur. Il ne m'appartient pas de vous entraîner dans ma ruine.
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M. de Kérouare et Marie demeurèrent atterrés sous le coup de ces terribles paroles. La foudre en tombant à leurs pieds les eûl frappés de moins de stupeur et de moins d'épouvante. Avant l'arrivée de M. de Grand- Lieu, tous deux pouvaient encore dégager leur foi sans faillir rigoureusement à l'honneur. Mais le pouvaient-ils à cette heure ? pouvaient-ils reprendre sans honte la parole que M. de Grand-Lieu offrait de leur rendre avec tant de générosité? Nul ne saurait dire, Dieu seul a pu savoir ce qui se passa en cet instant dans le cœur du dernier des Kérouare. Il s'agissait de choisir entre le malheur de sa fille et le déshonneur de son nom ; il n'était pas d'autre alternative. Ce fut alors que Marie se leva, digne enfant de sa noble race.
— Monsieur de Grand-Lieu, lui dit-elle d'une voix haute et ferme , s'il ne vous appartient pas de nous entraîner dans votre ruine, il nous appartient, à nous, de vous y suivre. Votre pauvreté nous est plus chère que votre fortune. Tant que ce château sera debout, vous ne manquerez pas d'asile , et s'il est vrai que vous m'aimez, voici ma main, monsieur, elle est à vous.
A ces mots, mademoiselle de Kérouare tendit sa main qui ne tremblait pas.
— Bien, mon sang ! bien, ma fille! s'écria le vieux comte éperdu.
Et il pressait sur son cœur les deux jeunes gens qu'il avait réunis dans une même étreinte.
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Durant toute cette scène, mademoiselle de Kérouare demeura à la hauteur de son sacrifice. Elle imposa silence aux scrupules de M. de Grand-Lieu et fixa ellemême, dans un temps rapproché, l'époque de leur mariage. Le comte de Kérouare savait bien ce qu'il en coûtait ; mais il acceptait l'immolation de son enfant avec l'inflexible égoïsme de l'honneur, le plus dur, le plus inexorable de tous les égoïsmes. D'ailleurs, le vieux gentilhomme était loin de penser que sa fille dût en mourir. Il ne croyait pas aux antipathies invincibles, et, jugeant M. de Grand-Lieu très-digne en tout point d'être aimé, il se disait que nécessairement Marie l'aimerait à la longue. Et en effet, pour M. de Kérouare, qui ne soupçonnait rien , qu'était-ce après tout que ce grand dévouement? M. de Grand-Lieu était jeune , d'une beauté mâle et fière , brave comme l'épée de son père : Marie se consolerait bien vite. M. de Grand-Lieu ne se retira que fort avant dans la nuit. Restée seule avec le comte, la jeune fille ne laissa rien paraître de l'état de son âme. Elle rassura le vieillard sur l'étendue de son sacrifice, et ne se sépara de lui qu'avec le sourire sur les lèvres. Comme la victime antique, pour marcher à l'autel elle se couronnait de fleurs. Mais lorsqu'elle ne se sentit plus soutenue par l'exaltation du moment, ni contenue par la présence de son père, une fois seule dans sa chambre, face à face avec la réalité, son désespoir éclata, et son cœur, libre enfin, s'épancha en ruisseaux de larmes.
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— 0 mon père ! s'écria-t-elle d'une voix déchirante, sommes-nous quittes enfin ? Vous m'aviez offert le sacrifice de votre honneur; je vous immole, moi, mon bonheur, mon amour et ma vie. Votre fille a-t-elle fait assez pour l'orgueil de votre nom? Suis-je assez frappée et assez misérable? Êtes-vous satisfait, mon père?
Elle marchait dans sa chambre d'un air égaré, les cheveux en désordre, se frappant la poitrine, et se tordant les bras avec rage. Elle aimait, la malheureuse f elle portait depuis trois ans dans son sein un amour silencieux et profond : elle aimait son cousin Octave. Il avait fallu toute l'inexpérience de M. de Kérouare dans les choses de la passion pour ne pas prévoir, durant le séjour de madame Du vivier au château, que ces deux belles jeunesses seraient irrésistiblement entraînées Tune vers l'autre, Durant trois mois, ces deux enfants s'étaient vus en toute liberté et en toute innocence, dans les bois, dans les champs, sur les bords de la Sèvre , par toutes les lunes et par tous les soleils. Ils avaient les mêmes ardeurs , les mêmes admirations naïves. La même grâce embellissait leurs personnes et leurs discours. Les mêmes goûts, les mêmes sympathies les unissaient par des liens invisibles. Pour les rapprocher fatalement, il eût suffi d'ailleurs de la division de leurs pères. L'amour naît de l'obstacle. Fiancée à son cousin Octave , peut-être Marie eût-elle aimé M. de Grand-Lien.
Octave et Marie s'étaient aimés, ainsi qu'il arrive à
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cet âge, sans se le dire, et leur amour qui s'ignorait n'avait éclaté que dans la douleur du départ. A l'heure de la séparation, ils avaient compris qu'ils s'aimaient aux déchirements de leur cœur, et, près de se quitter, tous deux s'étaient avoué l'un à l'autre ce que peutêtre chacun d'eux ne s'était pas encore dit à lui-même. Que de larmes versées alors, que de regrets et d'espérances, que de promesses échangées sous les ombrages de Kérouare ! Ce fut par une soirée sereine, par une douce soirée d'automne : les étoiles brillaient au ciel, la lune se levait derrière les grands arbres, la Sèvre déroulait ses flots argentés à leurs pieds. Octave devait partir le lendemain : c'était leur premier soir d'amour, hélas! et le dernier peut-être. Enivrement des premiers aveux, chastes délices, fusion des jeunes âmes, qui pourra vous peindre jamais ! À la face des cieux étoiles, ils se jurèrent un amour sans fin et des tendresses éternelles. En cette heure de sainte ivresse,, Marie avait tout oublié, sa foi donnée et sa main promise. Elle jura de se garder pour Octave, Octave de revenir bientôt demander Marie pour épouse à son père, et tous deux prirent à témoin les bois, le ciel, les eaux murmurantes et toute cette belle nature qui venait d'écouter leurs serments.
Il est aisé de s'expliquer à présent ce qui se passa dans le cœur de mademoiselle de Kérouare, après le départ du jeune Duvivier. Que devint l'amour d'Octave? Peut-être le saurons-nous plus tard. Celui de Marie
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grandit et s'exalta dans la lutte avec l'impossible. La solitude des bois, le silence des champs,, la continuelle contemplation de la nature, contribuèrent à le développer. La présence de M. de Grand-Lieu et l'absence d'Octave achevèrent de lui donner tous les caractères de la passion. L'absence est poétique ; c'est une invisible fée qui pare à toute heure l'être aimé des plus brillantes fleurs de l'imagination. La prédilection de M. de Kérouare pour M. de Grand-Lieu et sa haine des Duvivier ne firent qu'embellir dans l'âme de Marie l'image de son cousin. Octave eut le beau rôle, le rôle d'exilé, de proscrit, de banni. Ce fut tout un poème qui se chanta dans le cœur de la jeune fille. Cependant les jours et les mois s'écoulaient, Octave ne venait pas ; mais Marie conservait bonne confiance et bon espoir. Ignorante de toutes choses , elle ne savait rien du monde et de la vie ; elle avait toute la candeur, toute la foi robuste du jeune âge. Il ne lui arriva pas une fois de douter de la tendresse de l'absent. Son amour lui répondait de celui d'Octave. Au lieu de s'affaiblir, ce sentiment prit de jour en jour un caractère plus grave et plus sérieux. Ce n'avait été d'abord qu'un arbuste odorant et gracieux : ce devint un arbre vigoureux et robuste, au feuillage touffu, aux racines vives et profondes. Et cependant les années s'écoulaient, Octave ne venait pas. Marie l'attendait, sans l'accuser et sans se plaindre. Il y avait même dans cette héroïque attente quelque chose qui ne déplaisait pas à ses instincts che-
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valeresques. Là n'était donc pas le mal de son âme, mais dans la persistance de M. de Grand-Lieu et dans la lutte ouverte qu'elle aurait à soutenir un jour contre son père, si tendrement aimé. C'était là le chagrin de sa vie, la cause de ses dévorantes tristesses ; mais au milieu des ennuis qui la consumaient, son cœur était demeuré ferme et son amour inébranlable. Elle espérait aussi que, l'heure venue, M. de Kérouare ne se montrerait pas plus rebelle au bonheur de sa fille qu'il ne l'avait été à la tendresse de sa sœur, et qu'elle saurait bien, à son tour, attendrir et fléchir ce fier esprit, sur lequel elle avait régné jusqu'alors en souveraine et même en despote. Quant à M. de Grand-Lieu, il était si froid et si calme, que sa passion n'inquiétait guère mademoiselle de Kérouare ; elle avait fini par se dire qu'il lui serait toujours facile de l'amener sans trop d'efforts à renoncer à ses prétentions. Toutefois, un jour vint où Marie sentit en elle la confiance s'abattre et le courage chanceler. Ce fut après la révolution de juillet. A partir de cette époque, la haine que M. de Kérouare portait aux Duvivier ne connut plus de bornes, et dès lors il n'avait plus même été permis de prononcer, au château , le nom d'Octave ni celui de sa mère. M. de Kérouare paraissait convaincu que c'étaient les Duvivier père et fils qui, à eux seuls, avaient fait les barricades, massacré la garde royale, pris les Tuileries, et envoyé les Bourbons de la branche aînée dans l'exil. D'une autre part, le vieillard, qui commençait à fléchir sous le
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poids des ans, pressait le mariage de sa fille. M. de Grand-Lieu répondait toujours qu'il était prêt; Octave ne venait pas, et il semblait à Marie qu'elle n'avait plus qu'à mourir. Un soir pourtant, un soir, à la voix émue de son père, elle vit un instant s'éclairer sa nuit sombre ; un instant les portes de l'avenir s'ouvrirent à demi devant elle; un instant son âme affaissée se releva et battit des ailes. Mais aussi en moins d'un instant le rayon s'éteignit, les portes d'airain se refermèrent, et l'âme retomba sur elle-même pour ne plus se relever jamais.
Tel était donc l'amour, tel était le rêve et l'espoir que Marie venait d'immoler à l'orgueil de son père, et aussi, nous devons le dire, à un sentiment d'honneur et de loyauté personnelle, que son père lui avait transmis avec le sang des Kérouare. Elle ne démentait pas une race de preux ; elle en avait, comme son père, l'orgueil, exagéré peut-être, et, lorsqu'elle avait tendu sa main à M. de Grand- Lieu, elle n'avait fait que céder à l'impulsion de son sang, à l'ordre de son propre cœur, enfin à ce besoin d'héroïsme et de dévouement qui de tout temps avait tourmenté son inquiète jeunesse. D'ailleurs, en cette circonstance, quelle âme un peu haut placée eût osé agir autrement? M. de Kérouare et sa fille s'étaient vus pris à l'improviste comme dans un réseau de fer ; la brusque déclaration de M. de Grand-Lieu avait rivé leur foi et scellé leur parole. Pouvaient-ils sans honte repousser la ruine de ce noble jeune homme, après avoir
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accepté sa fortune? On se retire aisément de la prospérité, mais non pas du malheur.
Mademoiselle de Kérouare passa cette nuit dans les pleurs et dans les sanglots, se tordant sur son lit, appelant Octave et demandant si Dieu permettrait un si grand désastre. Ce fut une cruelle nuit. Mais le lendemain,, plus forte que sa douleur, Marie se présenta à son père, résignée, souriante, presque sereine, et dès lors ses lèvres ne laissèrent pas échapper une plainte, ni ses yeux une larme. Elle assista de sang-froid aux préparatifs de son mariage : elle hâta elle-même les apprêts du sacrifice. Le jour fatal arriva vite. La veille, mademoiselle de Kérouare écrivit à son cousin. Il est aisé d'imaginer ce que dut être cette lettre , long cri d'amour, de remords et de désespoir. Durant quatre pages, aux genoux d'Octave, Marie supplia son jeune amant de pardonner à la malheureuse infidèle. « Ne m'accusez pas, écrivait-elle en terminant; soyez fort, soyez généreux, que votre douleur épargne la mienne, et que cette infortunée puisse mourir sans emporter votre malédiction avec elle! » Ce devoir accompli, la victime fut tout-à-fait calme, et le lendemain, le lever du jour ne la vit ni trembler ni pâlir. C'était le jour de son mariage.
Dans la matinée, M. de Grand-Lieu se présenta dans la chambre de mademoiselle deKérouare^ grave et froid comme de coutume. Lorsqu'il fut seul avec Marie :
— Mademoiselle, lui dit-il, êtes-vous sûre de n'avoir
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pas obéi seulement à un élan généreux de votre âme ? Êtes-vous sûre que ma destinée ne répugne pas à la vôtre ? N'abusé-je pas, à mon insu, d'un mouvement d'exaltation et d'enthousiasme, que j'aurais fait naître sans le chercher, sans le vouloir? N'ai-je pas surpris- votre assentiment? Pensez-vous n'être pas enchaînée à cette heure par quelque mauvaise honte? Dites, Marie, il est temps encore. Vous m'êtes plus chère que la vie ; mais je ne voudrais pas d'un bonheur qui dût vous coûter une larme.
Il y eut dans la voix de M. de Grand-Lieu, et dans son regard, tandis qu'il parlait, une expression de tendresse et d'humilité qui touchèrent mademoiselle de Kérouare.
— Monsieur de Grand-Lieu, répondit-elle, depuis le soir où je vous ai tendu la main, avez- vous surpris un regret dans mon cœur, un reproche sur mon visage ? Prenez-la, cette main qui vous appartient, et dites si vous la sentez hésiter dans la vôtre ?
M. de Grand-Lieu porta à ses lèvres les doigts de la jeune fille et se retira, aussi paisible dans sa joie que Marie dans son désespoir.
Le mariage eut lieu à Clisson, et la cérémonie religieuse dans la chapelle du château de Kérouare. Ce fut un beau jour pour le jeune époux, le dernier jour de son bonheur.
Durant ce jour, mademoiselle de Kérouare n'avait pas un instant faibli, si bien que, la voyant ainsi, froide et sérieuse, mais calme et sereine, M. de Grand-Lieu ne put se douter du sacrifice qui s'accomplissait, et dans lequel il jouait à son insu le rôle de bourreau. De son côté, M. de Kérouare se sentit tout-à-fait rassuré sur l'avenir de sa fille, et, en présence d'une résignation si facile, c'est à peine s'il plaignit l'héroïque enfant. Toutefois, au retour de Clisson, le mariage accompli, il la prit dans ses bras et la tint longtemps embrassée.
— Ton vieux père te bénit, dit-il d'une voix attendrie; nous te bénissons tous, ajouta-t-il en levant les yeux vers les portaits des Kérouare qui tapissaient les lambris du salon.
Marie étouffa ses sanglots et pressa son cœur à deux mains pour l'empêcher d'éclater. L'ivresse de la douleur !a soutint jusqu'au bout. Mais le soir, lorsque tout fut
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dit, lorsqu'elle sortit de la chapelle, épouse devant Dieu et devant les hommes, il se fit autour d'elle comme un de ces grands coups de vent qui dégagent parfois, dans les jours de tempête, les horizons submergés par la brume. Sa destinée lui apparut à découvert, sombre, terrible, irrévocable ; l'ivresse qui l'avait soutenue s'abattit, et la réalité l'étreignit de sa main de fer.
La soirée était peu avancée, mais déjà la nuit descendait des coteaux dans la plaine.
On touchait aux derniers beaux jours de l'automne. Oppressée et n'en pouvant plus, Marie s'échappa du salon où étaient réunis son père, son époux, et les invités peu nombreux. Elle se réfugia d'abord dans sa chambre ; mais, prise aussitôt d'un invincible sentiment de terreur, elle s'enfuit. Elle étouffait; elle avait besoin d'air, de mouvement, de solitude et de silence. 11 faisait, nuit sombre : elle sortit du château sans être aperçue. Où allaitelle? l'infortunée ne les avait pas. Elle marchait d'un pas rapide, nu-tête, les cheveux en désordre, meurtrissant ses pieds aux cailloux des sentiers, déchirant sa robe aux buissons, pâle, égarée, mêlant ses cris aux plaintes du vent. Elle passait comme une ombre éplorée, à travers les bois. Elle allait, harcelée par son cœur, comme une biche par une meute. Soudain elle s'arrêta. La rivière coulait devant elle, les étoiles brillaient au ciel, la lune se levait derrière les grands chênes. Marie reconnut l'endroit où, par une soirée pareille, par une douce soirée d'automne, elle avait échangé son amour et sa foi con-
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tre l'amour et la foi d'Octave. Elle se laissa tomber sur le gazon de la rive et s'y débattit longtemps dans l'agonie du désespoir. Tout lui semblait prendre une voix pour l'accuser et la maudire; dans le bruit de l'eau, dans les soupirs du vent, elle entendait la voix d'Octave qui lui rappelait leurs serments. — Grâce! pardonne-moi ! s'écriait-elle. Elle s'arracha de ces lieux, mais partout, sur son passage, les rameaux qu'agitait la brise lui murmuraient les noms d'infidèle et de parjure. A chaque détour de haie, il lui semblait voir le fantôme irrité de son amant. Cette vallée, ces bois,, ces collines n'avaient pas un coin qui ne fût plein du souvenir toujours adoré. Partout ce souvenir se dressait devant elle comme un spectre menaçant. Elle allait, se frappant le front et la poitrine, s'accusant elle-même et joignant ses imprécations à celles que lui jetait la nature entière. — Ah ! pleure, malheureuse , pleure ! s'écriait-elle ; pleure, et ne demande point de pardon! Pleure, et ne cherche plus à t'absoudre par la grandeur de ton sacrifice ! Pleure, parjure, pleure, infidèle ! — Et ses pleurs coulaient en effet. Elle ne savait pas, elle ne comprenait plus comment elle avait pu se résigner et se soumettre. Il y avait des instants où elle s'arrêtait brusquement et se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Parfois elle portait les mains à son visage, pour se convaincre qu'elle ne dormait pas ; elle se regardait curieusement pour s'assurer que c'était bien elle : puis, en reconnaissant sa robe de mariée, elle poussait un cri et reprenait sa course haletante. Mille
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projets confus se croisaient dans son cerveau malade. Parfois elle voulait aller se jeter aux genoux de son mari, lui tout avouer, et mourir à ses pieds. Alors elle se rapprochait de Kérouare; mais aussitôt qu'elle en apercevait de loin les tourelles que blanchissait la lune, elle s'enfuyait dans les bois comme une gazelle effarée. Elle finit par arriver à un état d'exaltation difficile à décrire. Plus d'une fois elle se sentit fatalement attirée parle bruit des écluses; plus d'une fois elle regarda d'un œil avide l'eau qui étincelait à travers le feuillage.
Cependant, au château, on commençait à s'inquiéter de cette disparition et de cette longue absence. Les invités s'étaient retirés ; M. de Kérouare et M. de Grand- Lieu restaient seuls. Ils s'étonnèrent d'abord, puis ils s'alarmèrent. On chercha vainement Marie dans le château et aux alentours : personne ne l'avait vue sortir. On l'appela à plusieurs reprises du haut de la terrasse : aucune voix ne répondit. On s'informa dans le voisinage : nul ne l'avait aperçue. Ce devint bientôt une horrible angoisse. M. de Grand-Lieu était pâle et muet, M. de Kérouare assailli par des pressentiments sinistres. Après une heure de vaine attente, le jeune homme fit seller un cheval et partit pour battre les environs. Plusieurs serviteurs l'imitèrent. Le vieux Kérouare demeura seul, en proie à une anxiété qu'il est aisé d'imaginer. Au bout de deux heures, les serviteurs rentrèrent au château : aucun d'eux n'avait trouvé les traces de
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leur jeune maîtresse. La consternation était sur tous les visages. M. de Grand-Lieu revint le dernier, plus sombre, plus silencieux qu'au départ. M. de Kérouare, en le voyant, cacha sa tête entre ses mains et se prit à pleurer, comme s'il eût perdu tout espoir. Pendant qu'il pleurait, M. de Grand-Lieu se promenait à grands pas dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine; la contraction de ses traits révélait seule tout ce qui s'agitait dans son âme.
— Monsieur le comte, dit-il enfin, en s'arrêtant devant le vieillard, ne sauriez-vous rien présumer de ce qui se passe? Vous connaissez le cœur de votre fille mieux que je ne le connais moi-même. N'avez-vous jamais rien vu, rien surpris dans ce jeune cœur, qui puisse nous aider à pénétrer ce mystère ? N'auriez-vous pas, sans le savoir, quelque fil qui puisse nous guider? Voyez, monsieur, interrogez scrupuleusement vos souvenirs : il y va de notre destinée à tous.
Et comme M. de Kérouare ne répondait pas :
— Eh bien donc ! monsieur le comte, ajouta M. de Grand-Lieu, préparons nos forces et notre courage; car je sens , — je sens là qu'il s'accomplit un affreux malheur.
M. de Grand-Lieu avait laissé son cheval sellé et bridé à la porte : il se disposait à repartir. Auparavant il voulut visiter la chambre de Marie et s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien qui pût le mettre sur la voie. Rien, nul indice! Il se jeta dans un fauteuil et prêta l'o
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reille aux bruits de la nuit. En cet instant, une heure du matin sonna à l'église de Glisson. Le jeune homme tressaillit et se leva épouvanté, comme s'il venait d'entendre la première note du glas de la mort. Une sueur froide mouillait son front, son cœur battait à coups redoublés. Il allait sortir, quand soudain il crut entendre, dans le silence de la campagne, des cris plaintifs et éloignés. Il se précipita à la fenêtre, se pencha sur le balcon, et il écouta. C'étaient les courlis qui vagissaient entre les roseaux des étangs. Il écouta longtemps : il n'entendit que le gazouillement lointain des écluses, le bruissement des feuilles jaunies que détachait le vent, le chant funèbre des orfraies qui battaient l'air de leurs ailes cotonneuses. On entendait aussi les aboiements des chiens, qui, à longs intervalles , s'appelaient et se répondaient dans l'ombre. A tous ces bruits, à toutes ces rumeurs, M. de Grand-Lieu sentait son sang se glacer dans ses veines et son cœur mourir dans sa poitrine. Il s'arracha de la fenêtre; mais à peine retourné, il poussa un grand cri : Marie de Kérouare, madame de Grand-Lieu, était debout, vis-à-vis de lui.
Il tendit ses mains tremblantes vers la pâle apparition.
— Marie, est-ce vous? s'écria-t-il.
Elle se tenait immobile, le front illuminé par la fièvre, les yeux brillants d'un funeste éclat. Ses pieds étaient déchirés, ses vêtements en lambeaux, son visage et ses mains ensanglantés. Ses cheveux, mouillés par la rosée, pendaient le long de ses joues et sur ses épaules.
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— C'est moi, dit-elle ; monsieur de Grand-Lieu, ne perdons pas de temps. Allez rassurer mon père et nos serviteurs. Personne ne m'a vue rentrer ; il est convenable que personne ne puisse me voir en cet état. Vous direz à mon père ce que vous voudrez, ce qu'il vous plaira, ce qui vous passera par la tête; pourvu que mon père soit rassuré et qu'il croie sa fille heureuse, tout sera bien. Allez, monsieur , et faites vite : je vous attends.
Sa voix était brève, saccadée, impérieuse.
M. de Grand-Lieu sortit sans répliquer une parole.
Aussitôt qu'il fut rentré, Marie ferma la porte avec précipitation, en ôta la clé, puis, se jetant aux genoux de son mari :
— Monsieur, tuez-moi ! s'écria-t-elle.
M. de Grand-Lieu essaya de la relever; mais elle s'attachait comme une liane à ses genoux.
— Tuez-moi! répéta-t-elle ; c'est là, c'est à vos pieds que je veux, que je dois mourir.
— Qu'avez-vous? dit M. de Grand-Lieu ; quelle douleur vous trouble et vous égare?
— Je vous dis, répéta-t-elle encore, — celte fois avec un horrible sang-froid, — je vous dis que vous n'avez qu'à me tuer. C'est votre droit, c'est mon désir, c'est le seul moyen d'en finir.
— Relevez-vous, dit le gentilhomme, quelques révélations que vous ayez à me faire, votre place n'est pas à mes genoux. Calmez-vous ; quoi que vous puissiez dire,
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je crois pouvoir vous promettre d'avance l'appui d'une âme honnête, l'assistance d'un noble cœur.
A ces mots, l'exaltation de Marie s'abattit en une pluie de larmes. M. de Grand-Lieu s'était assis. Malgré ses efforts pour la relever, la jeune fille demeura devant lui agenouillée, dans l'attitude d'une Madeleine éplorée.
Elle pleura longtemps en silence.
Silencieux comme elle, M. de Grand-Lieu la contenu plait avec une ineffable expression de tristesse et d'inquiétude.
Enfin d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Monsieur de Grand-Lieu, je vais tout vous dire. Vous me tuerez après, car il faudra toujours en venir là. Écoutez, je suis bien malheureuse!
Ses larmes l'interrompirent.
— Je vous en prie, calmez-vous d'abord, dit M. de Grand-Lieu avec bonté ; songez , mademoiselle, que vous n'avez point ici de maître, et que vous êtes sous la sauvegarde d'un homme d'honneur.
— Laissez-moi parler, reprit-elle ; je vais tout vous dire. Mon Dieu ! le pourrai-je sans vous offenser mortellement? 11 faut pourtant que vous sachiez tout. Monsieur de Grand-Lieu, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé, je n'ai pu vous donner que ma main : depuis longtemps mon cœur ne m'appartenait plus. Ne vous irritez pas. Ma vie est à vous, et, quand j'aurai tout dit, vous ferez de moi ce que vous voudrez» Vous me
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tuerez, vous m'enverrez dans un couvent ; quoi que vous décidiez, je vous bénirai. Écoutez-moi. C'est une triste histoire. Je suis bien coupable, je suis plus malheureuse encore. Vous verrez, après m'avoir entendue, que vous me plaindrez un peu. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une créature plus misérable. Lorsque vous m'avez demandée en mariage, voilà bien longtemps de cela, je n'étais qu'une enfant ; je ne savais rien de l'amour. Je n'avais connu jusqu'alors que la tendresse de mon père. Je ne savais rien, je ne me doutais de rien, je ne prévoyais rien, j'étais heureuse. C'est ce qui m'a perdue. Je laissai mon père vous engager ma parole et ma foi. Il désirait cette alliance ; son désir fut ma loi. J'avais d'ailleurs pour vous une haute estime, un saint respect, une affection de sœur. Je crus que c'était de l'amour; j'appris plus tard que je me trompais. Que vous dirai-je?mon cœur s'est laissé prendre à l'insu de lui-même. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Vous n'étiez pas là pour me défendre ; j'étais seule, sans défiance, je ne songeais à rien. Ce fatal amour éclata en moi, comme la foudre dans un ciel serein. Il m'est impossible de dire comment cela est arrivé ; mais à votre retour, vous n'aviez plus de fiancée. Ne m'interrompez pas. Allez, j'ai bien souffert! Rappelez-vous mes sombres tristesses. Si vous saviez, monsieur de Grand- Lieu, que de nuits passées dans les larmes ! Vous avez dû me prendre pour un enfant capricieux et boudeur ; c'est que j'étais si malheureuse! Bien souvent j'ai voulu