UO MADEMOISELLE DE KÊROUARE
vous tout avouer : votre bonté m'encourageait; la crainte d'affliger mon père m'a toujours arrêtée. J'attendais une heure propice. Je ne prétends pas m'excuser, je ne cherche pas à m'absoudre ; mais cependant je dois vous dire que, depuis que j'aimais, je ne croyais plus à votre amour; je croyais qu'en recherchant ma main, vous n'aviez obéi qu'aux derniers vœux de votre père, de même que moi je n'avais cédé qu'aux trop chères volontés du mien. Je pensais que nous pourrions toujours, sans secousse et sans déchirement, rompre les liens qui nous unissaient l'un à l'autre. Vis-à-vis de vous j'étais donc sans remords; vous n'étiez pas même en question ; mon père seul me préoccupait. Un jour, jour funeste! il eut pitié de ma douleur. La motié de mon secret m'échappa; à ses pieds, comme je suis aux vôtres, j'osai lui dire, monsieur de Grand-Lieu, que je ne vous aimais pas. Vous, qu'il avait déjà nommé son fils, vous devinez ce qu'il dut souffrir! Cependant j'embrassais ses genoux , j'arrosais ses mains de mes pleurs. Il y avait longtemps que je souffrais. Ma santé n'avait pu résister à tant de luttes intérieures. J'étais pâle, amaigrie; j'avais les yeux brûlés de larmes. Mon père attendri n'y tint plus. Il se leva pour vous écrire, pour vous redemander sa parole et la mienne. Hélas ! c'est alors que vous êtes entré. Une heure plus tard, nous étions tous sauvés. Pauvre, ruiné, proscrit, vous veniez généreusement nous rendre notre promesse. Pouvions-nous l'accepter? Vous comprenez bien que cela
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ne se pouvait pas; vous comprenez bien qu'au lieu de la briser, votre malheur rivait à jamais notre chaîne. Vous m'aimiez, vous le disiez du moins. Vous nous rendiez notre parole, mais sans retirer la vôtre. Que faire? Je vous tendis la main.
— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu.
— Pas encore, répondit la jeune fille.
Après quelques instants de recueillement douloureux :
— Dieu qui me jugera, reprit-elle d'une voix plus calme, m'est témoin que dès lors le sacrifice fut complet dans mon cœur. Autant que je le pus, j'imposai silence à mon amour : si je n'en étouffai pas tout d'abord les cris et les regrets, j'en immolai sur-lechamp les rêves et les espérances. J'acceptai mes devoirs dans ce qu'ils avaient de plus sévère et de plus rigoureux. Seulement je me rassurai en songeant que j'en mourrais bientôt: voilà tout. Ainsi, m'exaltant dans mon désespoir, je suis arrivée sans faillir jusqu'à ce dernier jour. Ce matin encore, ma main n'a pas tremblé dans votre main. Ce soir, voilà quelques heures à peine, lorsque j'ai dit oui devant Dieu, ma voix n'a pas hésité. J'étais résignée, j'étais prête; du moins je le croyais. Depuis cet instant, que s'est-il passé ? je l'ignore. Tout ce que je puis dire, c'est que jusqu'à cet instant suprême, je n'avais rien compris. J'avais tout laissé s'accomplir, avec la confiance que rien ne s'accomplirait. J'étais folle. Réveillée brusquement, comme
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par un coup de tonnerre, j'ai ouvert les yeux, et me suis trouvée, pour la première fois, face à face avec mon malheur. J'ai eu peur ; j'ai voulu fuir. Ce que je suis devenue, je ne m'en souviens plus.
— Avez-vous tout dit ? demanda M. de Grand-Lieu.
— Pas encore, murmura-t-elle.
Longtemps elle hésita.
— Monsieur de Grand-Lieu, reprit-elle enfin en baissant la tête, j'avais trop présumé de mon dévouement, de mes forces et de mon courage. Tout ce que j'ai pu vous donner, je vous l'ai donné. L'homme que j'aime n'est plus pour moi qu'un souvenir. Je porte un mort dans mon cœur, mais je lui resterai fidèle.
Et comme M. de Grand-Lieu se taisait :
— Ma vie est à vos pieds, dit-elle.
M. de Grand-Lieu resta muet, accoudé sur le bras du fauteuil, le front appuyé sur sa main.
Marie, toujours agenouillée, attendait l'arrêt de son juge.
— Ainsi, vous aurez d'un seul coup, en un jour, brisé trois destinées! dit-il avec un profond sentiment do tristesse. Malheureuse enfant, c'est l'orgueil qui vous a perdue.
— Par pitié, tuez-moi î s'écria t-elle en arrachant ses cheveux avec désespoir.
— Mademoiselle, relevez-vous, dit M. de Grand-Lieu avec fermeté. La nuit est avancée ; vous devez avoir besoin de repos. Dans quelques heures, si vous voulez
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me recevoir, nous réglerons ensemble, d'un commun accord, la nature de nos relations dans le présent et dans l'avenir. Fiez-vous à moi, et croyez qu'en ceci, comme en toutes choses, je consulterai les intérêts de votre bonheur autant que ceux de notre dignité.
Comme Marie restait dans la même attitude, il la prit par la main, et la releva malgré elle.
— Je pense, ajouta-t-ilt et sans doute vous pensez avec moi qu'on doit ignorer ici le dénouement de cette journée. Vous ne voudriez pas abréger la vieillesse de votre père. 11 y a déjà trop de victimes. Si vous y consentez, nous le laisserons croire à nos félicités. Croyez que les efforts qu'il m'en coûtera égaleront au moins les vôtres. Ne vous préoccupez pas de l'explication que j'ai donnée à M. de Kérouare de votre disparition et de votre absence. Votre père n'y fera même pas allusion. Tâchez de reposer, et que demain votre visage ne démente pas trop mes paroles. Je ne vous tuerai pas ; vous n'irez pas dans un couvent. Si quelqu'un doit mourir, ce n'est pas vous, mademoiselle.
A ces mots, M. de Grand-Lieu salua poliment sa femme.
La jeune fille se jeta vivement devant la porte et lui barra le passage.
— Qui donc doit mourir, si ce n'est moi ? s'écria-telle avec exaltation ; si ce n'est moi, qui donc voulezvous tuer ?
kk MADEMOISELLE DE KÊROUARE.
— Mais... je ne veux tuer personne, répondit M. de Grand-Lieu avec un doux et triste sourire.
— - Le jurez-vous?
— Je vous en donne ma parole.
— C'est que, monsieur de Grand-Lieu, si vous aviez le malheur de toucher à un seul cheveu de sa tête, je me tuerais sous les yeux de mon père.
— Je ne vous ai pas même demandé son nom, répliqua froidement M. de Grand-Lieu.
11 sortit. Le jour était près de paraître. Lorsque, au bout de quelques heures , M. de Grand-Lieu rentra dans la chambre de sa femme, il trouva Marie couchée, en proie à une fièvre ardente. Ses mains étaient brûlantes, ses yeux hagards, son haleine embrasée. Dans son délire, elle voyait Octave blessé par M. de Grand-Lieu. Elle demandait grâce à son amant près d'expirer; celuici la repoussait, et mourait en la maudissant... M. de Grand-Lieu s'était assis à son chevet et s'efforçait de la calmer ; mais il apparaissait à Marie tout couvert du sang aimé, et l'infortunée se détournait de lui avec horreur.
La maladie de Marie fut longue : on désespéra de sa vie ; la jeunesse triompha de la mort. Tant que dura le danger,, M. de Grand-Lieu soigna sa femme avec une sollicitude qui ne se démentit pas un instant. Marie n'ouvrit jamais les yeux sans l'apercevoir auprès d'elle, à la fois empressé et discret, constamment à l'écart, et n'accourant que lorsque sa présence devenait nécessaire. Pas un mot, pas un regard qui pût faire allusion au passé, mais à toute heure un visage bienveillant et des paroles affectueuses. Tant de dévouement ne s'adressait pas à un cœur ingrat ; la jeune fille en fut profondément touchée : elle avait une trop belle âme pour pouvoir en être humiliée. — Une nuit qu'elle s'était éveillée après un long assoupissement, elle aperçut, à la clarté voilée de la lampe, M. de Grand-Lieu
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qui se tenait assis dans le fond de la chambre. Il veillait dans une attitude rêveuse et réfléchie. Elle demeura longtemps à le regarder avec un sentiment de reconnaissance exaltée.
— Monsieur de Grand-Lieu! dit-elle enfin d'une voix éteinte.
II se leva et courut vers elle.
— Monsieur de Grand-Lieu, reprit Marie, asseyezvous auprès de moi.
Et lorsqu'il eut pris place au chevet :
— Vous êtes bon, ajouta-t-elle.
Le jeune homme resta silencieux.
— Oui, vous êtes bon, répéta Marie : monsieur de Grand-Lieu, vous êtes un grand cœur; mais que ne me laissez-vous mourir? Pourquoi voulez-vous que je vive?
— Vous vivrez pour être heureuse, répondit M. de Grand-Lieu.
— Heureuse ! dit elle, en secouant tristement la tête. Pourquoi me parlez-vous ainsi? Vous savez bien qu'il n'est plus de bonheur pour moi sur la terre.
— Vous vivrez pour être heureuse, répéta le gentilhomme avec une sombre assurance. Vous n'êtes qu'un enfant, ajouta-t-il aussitôt d'une voix plus douce et plus tendre : pouvez-vous savoir ce que l'avenir vous réserve? Moi, j'ai bonne confiance. A votre âge, il n'est point de malheur qui ne puisse se réparer. Comme
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moi, ayez bon espoir : je réponds de votre bonheur.
— Et qui donc me répondra du vôtre ? s'écria-t-elle avec désespoir.
— N'en ayez nul souci, répondit M. de Grand-Lieu : vivez, et vous serez étonnée un jour de voir combien il était aisé de simplifier les embarras qui peut-être à cette heure vous semblent inextricables. Reposez-vous sur moi de ce soin.
— Que prétendez- vous donc? demanda Marie d'un air alarmé. Qu'espérez-vous? qu'avez-vous résolu?
— Rien qui ne soit en vue de votre félicité. Je vous expliquerai tout plus tard. Vous êtes trop faible à présent pour m'entendre. Je vous le répète, ayez bonne confiance, la vie vous garde de beaux jours.
— Vous ne parlez jamais que de moi, dit-elle avec inquiétude'; mais vous, monsieur, mais vous? Ce n'est pas ma destinée qui me préoccupe à ce point, c'est la vôtre.
— Chère Marie, dit M. de Grand-Lieu en lui prenant la main, trop parler vous agite. Voilà déjà votre sang qui s'enflamme et votre oppression qui redouble. Calmez-vous et reposez ; il ne s'agit pour vous que de vivre : je réponds du reste devant Dieu.
— Diles-moi seulement que vous me pardonnez.
— Vous pardonner ? quoi donc ? demanda-t-il en lui baisant la main.
Elle voulut continuer de parler, mais il l'en empêcha
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par un geste caresssant, et bientôt Marie s'assoupit, une main dans celle de son époux. Il demeura près d'elle le reste de la nuit. Qui pourrait dire ce qui se passa, durant ces longues veilles, dans cette âme silencieuse? On trembla pour Marie pendant un moisetplus. A vrai dire, ce fut moins la jeunesse qui la sauva que les soins réunis de son mari et de son père. Ces deux tendresses la disputèrent victorieusement à la mort. Je crois fermement, pour ma part, qu'à force de les aimer on empêche les gens de mourir. Si le danger dura longtemps, la convalescence fut plus longue encore ; mais les jours de convalescence sont des jours charmants, mélancoliques et voilés comme une fin d'automne. 11 ferait bon d'être malade, ne fût-ce que pour être convalescent. C'est, à coup sûr, un des plus doux états que nous puissions connaître. Notre âme s'est alors réfugiée tout entière dans le sentiment de sa délivrance. Épuisée par les tortures du corps, elle n'a plus d'énergie pour ses propres souffrances. Elle n'en a qu'un vague souvenir, pareil à l'impression produite par les rêves. Elle se laisse aller mollement au Ilot qui la caresse et la soulève. 11 lui semble qu'elle est née d'hier et qu'elle commence une nouvelle vie. Autour d'elle, tout lui sourit et lui fait fête: l'amitié se réjouit et la bienveillance s'empresse. La conscience de son bien-être s'épanouit et rayonne sur tous les visages. Il en est de la convalescence comme de l'enfance: on la berce, on la gâte, on la choie; on lui donne tout, on ne lui demande rien. Marie n'échappa
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point à ces bienfaisanles influences. La joie de ses serviteurs en la voyant sauvée, le bonheur de son père en la sentant renaître, tombèrent sur son cœur comme une rosée salutaire. Quoique toujours présente, la pensée d'Octave s'était, pour ainsi dire, amollie ; la fièvre semblait en avoir emporté ce qu'elle avait d'acre et de brûlant. Déjà, dans l'esprit de Marie, d'autres préoccupations se mêlaient à celle de ce jeune homme : confuses, il est vrai, indécises, inavouées, pareilles à ces vagues rumeurs qui courent dans l'air au lever du jour. Parfois, en se rappelant la conduite de son mari, ce qu'il avait été pour elle, la jeune fille tombait dans de longues rêveries, où la figure de M. de Grand-Lieu passait gravement, mystérieuse et poétique. Elle aimait à se raconter à elle-même tous les détails de ce grand dévouement. Elle revenait avec un charme douloureux sur cette nuit sombre et terrible qui avait suivi son mariage; elle se revoyait aux pieds de son époux; elle revoyait M. de Grand-Lieu l'écoutant , et Marie ne pouvait s'empêcher d'admirer ce noble visage, ce maintien digne et calme, cette belle et simple attitude. En remontant plus haut le courant de ses souvenirs, — car, en dépit d'elle-même, M. de Grand-Lieu la préoccupait sans cesse, — elle se rappelait le jour où ce jeune homme l'avait prise en ses bras , quand son cheval s'était emporté sur le bord de la Sèvre. A ce souvenir, elle se troublait et devenait tremblante. Mais elle s'arrachait bientôt à ces images, en s'accusant de
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les avoir trop longtemps caressées : car n'avait-elle pas juré de demeurer fidèle au mort adoré qu'elle portait dans son sein ? Bien souvent encore les reproches de son cousin tourmentaient ses veilles et son sommeil ; elle s'inquiétait de cette destinée qu'elle avait trahie et délaissée : que faisait Octave? où ses jours allaient-ils? s'était-il relevé de ce cruel abandon ? son existence n'en serait-elle pas à jamais brisée? A ces questions, la pauvre fille sentait sa tête s'égarer et son cœur se serrer sous les étreintes du remords. Toutefois, ce n'était plus une obsession de toutes les heures et de tous les instants; affaiblis par la maladie, les organes de Marie ne servaient plus comme autrefois sa douleur, et bientôt elle finissait par tomber dans une espèce d'anéantissement qui lui laissait à peine la faculté de penser et de souffrir. Elle ne pensait pas ; elle ne souffrait pas ; elle écoutait d'un air distrait ce qui se disait autour d'elle ; elle assistait à la vie comme une ombre : c'étaient là ses instants les plus doux.
M. de Grand-Lieu n'avait point failli au rôle qu'il avait généreusement accepté, et, grâce à lui, M. de Kérouare ne se doutait de rien. Cependant, à mesure que Marie revenait à la vie et à la santé, M. de Grand-Lieu s'éloignait d'elle et se montrait de plus en plus froid et réservé. 11 entrait le matin dans la chambre de sa femme, n'y demeurait que quelques instants, faisait seller son cheval, disparaissait pour le reste de la journée et ne revenait que le soir: il lui arrivait même parfois
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de s'absenter durant plusieurs jours. Marie n'osait ni se plaindre ni l'interroger, et tous deux s'accusaient mutuellement d'indifférence.
M. de Grand-Lieu venait de renouer les relations politiques qu'il avait rompues quelques mois avant son mariage. La Vendée s'agitait : on y trouvait encore le moyen de mourir héroïquement. Ce n'était qu'un jeu, mais on jouait son sang. Les enfants voulaient continuer les aïeux. On s'armait en silence, on se réunissait en secret, la nuit, au fond des bois ou dans les châteaux solitaires. De temps en temps, on voyait des cavaliers passer au galop sur la lisière des forêts; on entendait siffler des balles, dernières escarmouches de la légitimité. Des figures étranges apparaissaient tout-à-coup derrière les genêts. On se battait bien et l'on mourait de même. Pour être des géants, il ne manquait aux fils que la foi de leurs pères. Ils avaient plus d'imagination que de conviction ; c'étaient moins des héros que des poètes. C'aura été d'ailleurs le dernier mouvement chevaleresque qui se sera vu en France. Aussi ne faut-il pas trop en médire, mais le respecter, au contraire, comme toute poésie qui s'en va.
Inhabité depuis le mariage de mademoiselle de Kérouare, le château de Grand-Lieu était devenu un des centres de l'activité légitimiste. Les chefs s'y rassemblaient plusieurs fois par semaine, et s'y concertaient sur l'emploi de leurs forces. Dans ces assemblées, dont
il était l'âme et la vie, M. de Grand-Lieu se montrait d'une exaltation qui, plus d'une fois, effraya les faibles et étonna les forts. De tout temps on l'avait connu ardent, prompt à la guerre, mais jamais exalté ni terrible à ce point. Les plus impatients furent souvent obligés de le modérer. On s'étonnait qu'étant nouvellement marié à une femme jeune et belle, il compromît si légèrement un bonheur qu'il n'avait pas eu le temps d'épuiser. Mais alors M. de Grand-Lieu reprochait à ses amis leurs hésitations et leur inertie. — Vous n'êtes pas des hommes, leur disait-il, mais des enfants qui jouent au dévouement et à la guerre. Vous vous êtes laissé séduire et entraîner par la poésie de votre rôle, voilà tout, rien de plus. Qu'attendez-vous pour agir ? A cette heure, il n'y a qu'un homme en Vendée, et cet homme estime femme. Vous n'allez pas à la cheville de vos pères, vous n'êtes bons tout au plus qu'à mettre en vers les grandes choses qu'ils ont faites. Ils faisaient des poèmes, et vous, vous les chantez. — Sa voix était puissante, et plus d'une fois sa parole entraîna l'assemblée.
Le château de Grand-Lieu était merveilleusement situé pour servir de foyer à toutes ces agitations : au milieu des bois, entouré de gorges profondes, on s'y rendait, la nuit, de Nantes, de Clisson, de Tiffauges et des alentours. Parfois, aussi, de peur d'éveiller les soupçons, on s'assemblait dans quelque ferme isolée, sous quelque chaume sûr et fidèle. Ces marches, ces contre-marches, ces rendez-vous mystérieux, ces délibérations entourées
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de périls, enfin tout ce poétique appareil, plaisait singulièrement à ces jeunes imaginations. C'était là surtout ce qui les charmait : il est vrai d'ajouter que la mort ne les effrayait pas : héroïques enfants que leurs mères grondaient au retour !
M. de Kérouare ignorait ces réunions, et lorsqu'il interrogeait M. de Grand-Lieu sur ses fréquentes absences, celui-ci les expliquait de façon à ne point inquiéter le vieillard ; mais il était plus difficile de tromper Marie, et depuis qu'elle avait recouvré la santé , madame de Grand-Lieu vivait dans des angoisses continuelles, d'autant plus cruelles, d'autant plus dévorantes, qu'elle ne pouvait les confier à personne. Vingt fois elle fut sur le point de s'adresser à son mari, mais le courage lui manqua. M. de Grand-Lieu n'avait plus pour sa femme qu'une exquise politesse ; empressé et presque tendre si M. de Kérouare assistait à leurs entrevues, il reprenait, aussitôt qu'ils étaient sans témoins, sa froideur et sa gravité naturelles. Depuis son mariage, sa figure avait pris une teinte sombre et presque sauvage. Parfois ses yeux brillaient d'un farouche éclat : on le sentait consumé par une ardeur maladive. Lorsqu'il s'éloignait du château, au galop de son cheval, Marie, appuyée sur le balcon de la fenêtre, le suivait longtemps du regard, puis, lorsqu'il avait disparu, toujours sans se retourner, elle s'asseyait en soupirant, et tombait dans une de ces rêveries dont nous parlions tout-à-1'heure. Elle en sortait souvent tout en larmes. — Qu'avait-elle?
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elle l'ignorait. Pourquoi ces pleurs ? elle n'avait pas songé à Octave.
Marie avait pris l'habitude de ne se coucher qu'après avoir entendu rentrer M. de Grand-Lien. S'il ne rentrait pas, elle passait la nuit debout et sans sommeil; s'il restait deux jours absent, Marie restait deux nuits sans repos. Il est vrai que les absences de M. de Grand-Lieu se prolongeaient rarement au-delà de vingt-quatre heures. Cependant, un soir, il était parti plus sombre que de coutume ; trois jours s'écoulèrent sans le ramener. Vers la fin du troisième, brisée par la fatigue et par l'inquiétude, madame de Grand-Lieu s'était jetée tout habillée sur son lit. Une main de plomb pesait sur ses paupières; le corps triompha de l'âme : elle s'endormit. Elle dor^ mit longtemps, mais d'un sommeil léger, fiévreux, agité. Au milieu de la nuit, elle s'éveilla en sursaut et courut précipitamment à la fenêtre qu'elle ouvrit. Elle avait eru, dans son sommeil, entendre des coups de feu. Il n'était pas rare, à cette époque, et dans ces campagnes, d'être réveillé par des bruits pareils. Marie écouta : tout était calme. Cependant elle croyait bien ne s'être pas trompée. Après s'être assurée que M. de Grand-Lieu n'était pas rentré, elle revint à la fenêtre, décidée à veiller le reste de la nuit.
Presque au même instant, elle entendit au pied du château le galop d'un cheval, et bientôt des pas retentirent dans le corridor.
Pour gagner son appartement, M. de Grand-Lieu était
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obligé de passer devant celui de sa femme. Marie crut remarquer que le pas de son mari était moins ferme, moins assuré qu'à l'ordinaire. Son cœur frissonna sous un pressentiment funeste. Elle courut à la porte de sa chambre, l'ouvrit et arrêta M. de Grand-Lieu au passage,
— Vous ne reposez pas, Marie? demanda-t-il avec étonnement et d'un ton de doux reproche.
Sa voix était faible, altérée, presque mourante, et, bien que le corridor fût obscur, Marie s'aperçut qu'il se soutenait avec peine.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle , qu'avez^ vous?
— Souffrez, dit-il, que je vous salue ; il se fait tard., nous avons besoin de repos l'un et l'autre.
Marie l'attira vivement dans sa chambre, et le débarrassa, malgré lui, du manteau qui l'enveloppait, tout mouillé par la pluie d'orage.
Ce premier soin rempli , elle examina M. de Grand- Lieu à la lueur de la lampe : M. de Grand-Lieu se tenait debout devant elle, armé et couvert de sang.
— Vous êtes blessé ! s'écria-t-elle.
11 avait reçu, en effet, un coup de feu dans le bras gauche.
— Vous êtes blessé, monsieur! répéta Marie.
— - Ne faîtes pas de bruit, dit M. de Grand-Lieu en la repoussant doucement de sa main droite : ce n'est rien, moins que rien; la balle a seulement labouré les chairs. Quelques gouttes de sang, voilà tout. Je regrette vive-
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ment d'avoir troublé votre sommeil, cela n'en valait pas la peine.
— Laissez-moi voir, laissez-moi vous soigner, ditelle d'une voix suppliante. C'est mon devoir, — et mon droit peut-être, — ajouta-t-elle en hésitant.
— Vous oubliez, Marie, répliqua M. de Grand-Lieu, que ce ne saurait être ni votre droit, ni votre devoir. D'ailleurs, je vous le répète, ce n'est rien, et demain, au château, nul ne s'apercevra de cette égratignure.
— Ce n'est rien ! ce n'est rien! murmura-t-elle d'une voix étouffée. N'est-ce donc rien que d'exposer vos jours ?
— Vous oubliez encore, répondit M. de Grand-Lieu, que je ne me dois à personne. Est-ce à moi de vous rappeler que je suis libre, et que ma vie n'importe à nulle autre?
— Ah, monsieur! s'écria-t-elle.
— Si vous le voulez, nous en resterons là, reprit M. de Grand-Lieu d'un air sombre. Je vous avais promis de ne jamais toucher au passé : ce n'est pas moi qui ai failli à ma promesse. Je souhaite vivement qu'il n'en soit plus question entre nous. Permettez que je me retire, et croyez qu'absent ou présent, je suis uniquement préoccupé du soin de votre bonheur. Si j'échoue, c'est que je suis maudit, et vraiment il ne faudra pas trop m'en vouloir.
— Vous êtes cruel, dit Marie.
— Cruel? vous ne le pensez pas, répondit M. de
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Grand-Lieu en souriant; non, répéta-t-il encore, vous ne le pensez pas.
— Oui, oui , vous êtes cruel , répéta-t-elle ; vous êtes impitoyable. Allez, je vous comprends, vous méditez une horrible vengeance. Je le connais à présent, ce bonheur que vous me préparez. Eh bien! il me fait horreur.
— Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien, répliqua le jeune homme avec calme. Je ne médite pas de vengeance. Je n'ai pas lieu de me venger. Rassurez-vous donc, Marie; je ne suis ni cruel ni impitoyable. Et, tenez, depuis bien longtemps j'ai une lettre à vous remettre. J'ai beaucoup tardé : vous étiez faible et souffrante, et je redoutais pour vous quelque commotion dangereuse. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir si longtemps attendu? Je veillais sur votre santé. Je vous crois à cette heure assez bien rétablie pour pouvoir désormais, sans danger, vous occuper de votre correspondance. Prenez donc cette lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que le cachet m'en a été sacré.
Parlant ainsi, il lui tendait une lettre qu'il avait tirée de la poche de son habit.
— Monsieur de Grand-Lieu, je vous prie de la lire, s'écria Marie refusant de la prendre.
M. de Grand-Lieu déposa la lettre sur le marbre de la cheminée, et se retira après avoir salué silencieusement sa femme.
Marie demeura longtemps à la même place, la tête
58 MADEMOISELLE DE KÊROUÀRE,
cachée entre ses mains, le cœur abîmé dans des pensées amères. Enfin, elle s'approcha de la cheminée et jeta les yeux sur la lettre.
L'enveloppe était au timbre de Paris.
C'était une lettre d'Octave.
A la vue de cette lettre, Marie oublia M. de Grand-Lieu et la pensée d'Octave, un instant assoupie, se réveilla dans son cœur, plus vive et plus terrible que jamais. Elle acheva cette nuit dans les larmes, sans pouvoir se décider à rompre le cachet fatal. Vingt fois elle l'essaya, vingt fois elle en fut empêchée par une invisible puissance. Il lui semblait qu'en ouvrant cette enveloppe, des caractères de feu allaient s'en échapper ; elle croyait les sentir s'agiter et courir sous ses doigts en lignes brûlantes. — Ah! cruel, s'écriait-elle, pourquoi m'avoir écrit, et que peux-tu me dire que je ne me sois dit à moi-même? N'était-ce pas assez du cri de ma conscience ? Était-il besoin d'ajouter tes reproches aux remords qui me déchirent ? Mon Dieu ! je n'ai donc pas assez souffert? le sacrifice n'est donc pas consommé ? Je n'ai donc pas vidé mon calice jusqu'à la dernière goutte? Pourtant, mon Dieu, vous savez par combien de tortures j'ai racheté mou crime» Peut-être raérité-je à cette
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heure quelque indulgence et quelque pitié. Mon Dieu, soutenez-moi ! J'ai été forte contre ma douleur ; mais contre la douleur d'Octave, je sens que je vais être sans force et sans vertu. — Ainsi disant, elle couvrait la lettre de pleurs et de baisers, la pressant sur son sein avec amour, la repoussant avec désespoir.
Le matin, au lever du jour, elle sortit du château et se prit à suivre le cours de la Sèvre. On était alors aux premiers jours de juin. De blanches vapeurs flottaient sur la rivière ; les oiseaux commençaient à ramager sous la feuillée. Tout emperlés des larmes de la nuit, les bois étincelaient aux premiers rayons du soleil. Marie marchait le long de l'eau; elle connaissait bien ce sentier ; c'était depuis longtemps celui de sa douleur.
Après une heure de marche-, elle arriva à cette même place, où par un soir d'automne, elle avait reçu les premiers aveux d'Octave. Pour que rien ne manquât à son martyre, ce fut là, sous ces mêmes ombrages, qu'elle résolut de lire la lettre qu'elle avait emportée dans son sein. Longtemps encore elle hésita, longtemps elle roula entre ses doigts tremblants le papier redouté. Enfin, par un mouvement désespéré, elle rompit le cachet, arracha la lettre de son enveloppe, en ouvrit les feuillets, et lut les lignes suivantes :
« Comment, mon aimable cousine, vous pensez encore à tous nos enfantillages ! Vous voulez que je vous pardonne et vous promettez de mourir ! ^Décidément il
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n'y a que la Vendée pour les fidélités héroïques. Rassurez - vous , chère Marie ; c'est à vous de pardonner ; j'avais pris à l'avance le soin de vous absoudre. Il ne tiendrait qu'à moi d'usurper le beau rôle ; j'aime mieux vous le restituer. Ma franchise sera mon excuse. Imaginez-vous, ma cousine, que je suis marié depuis dix-huit mois. Vos remords ont éveillé les miens, et vous me voyez tout confus et tout humilié. Mais aussi, pouvais-je raisonnablement supposer tant d'amour et tant de constance? Non, sans doute, je n'ai pas oublié cette soirée que vous me rappelez, où nous échangeâmes nos serments au clair de la lune. Je me souviens qu'en effet il faisait un temps magnifique, quoique un peu froid. C'était en automne, si j'ai bonne mémoire: vous étiez charmante, et je vois encore vos petits pieds tapis dans l'herbe de la rive. Vienne octobre prochain, il y aura cinq ans de cela. Ainsi, durant cinq ans, vous m'avez aimé, vous m'avez attendu, et la veille de votre mariage vous m'appeliez, vous m'attendiez encore. Savez-vous, mon aimable cousine, qu'il y a là de quoi me rendre bien honteux et bien fier ? Toujours estil que je ne m'en doutais pas. Je me suis marié sans me soupçonner infidèle. Si vous n'avez pas reçu de lettre de faire-part, c'est qu'à dater de juillet 1830, votre père nous a formellement interdit toute espèce de relations avec le château de Kérouare. Je vous croyais mariée depuis longtemps, et heureuse. Qui m'eût dit que je vous trahissais m'aurait fort surpris, je vous le jure. Vous ap-
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prendrez avez plaisir que j'ai épousé un excellent parti , quarante mille livres de rente, sans parler des espérances. Il est vrai que ce n'est ni votre grâce ni votre beauté. Comme vous, j'ai dû céder aux désirs de mon père ; comme moi, vous vous résignerez. Vous verrez que rien n'est bon, rien n'est efficace comme le mariage pour abattre les folles exaltations de la jeunesse. Vous ne mourrez pas; ne voulez-vous pas que je vive? Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Grand-Lieu ; mais d'après ce que je me suis laissé dire, ce gentilhomme me semble vous convenir en tout point. Je regrette toutefois que yous l'ayez épousé précisément parce qu'il était ruiné : ce n'est pas avec de pareils procédés que se font les bonnes affaires.
« Adieu, mon aimable cousine ; je baise vos blanches mains, et vous prie d'agréer les vœux que nous ne cessons, ma mère et moi, d'adresser au ciel pour votre bonheur.
» Octave Duvivier. »
Marie lut deux fois, coup sur coup, cette lettre : la première fois, d'un œil égaré, la seconde, d'un regard froid et sûr; puis, après l'avoir remise sous l'enveloppe, elle la glissa tranquillement dans la poche de son tablier.
Cela fait, elle demeura longtemps assise au pied d'un chêne, la tête entre ses mains, calme, silencieuse, immobile, Que se passa-t-il en elle? Il faut, pour le
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comprendre, avoir enseveli un vivant dans l'oubli de son cœur. Lorsqu'elle se leva, elle était radieuse et comme transfigurée. Il lui sembla que Dieu venait de l'arracher du néant, et qu'elle assistait pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle passa ses mains sur son visage comme quelqu'un qui cherche à se ressouvenir, puis elle promena autour d'elle un regard charmé. Tout était fête et joie autour d'elle. Les oiseaux chantaient à plein gosier; les insectes ailés semaient l'air de rubis, d'améthystes et d'émeraudes; les vapeurs, qui, quelques heures auparavant, enveloppaient les bois et les coteaux, s'étaient dissipées, et la nature entière s'épanouissait sous les chauds baisers du soleil. Ce fut dans l'âme de Marie une pareille fête. Elle entendait chanter en elle des voix nouvellement écloses; elle sentait l'image de M. de Grand- Lieu se dégager, pour ainsi dire, des brouillards qui l'avaient si longtemps obscurcie, elle croyait la voir rayonner dans son cœur ainsi que dans un ciel serein. On eût dit une révélation divine. Un sentiment de bonheur non encore éprouvé, inondait tout son être ; ses yeux se mouillèrent de douces larmes, et, posant une main sur son sein :
— Mon noble époux ! s'écria-t-elle.
Madame de Grand-Lieu reprit aussitôt le chemin du château. Elle allait d'un pas léger et d'un cœur joyeux. Chose étrange ! Octave était aussi absent de sa pensée que s'il n'eût jamais existé. Il s'était abîmé dans son
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souvenir comme un cadavre dans la mer, sans laisser de sillons ni de rides à la surface. Rien ne restait de lui dans cette àme régénérée.
En arrivant à Kérouare, Marie aperçut le cheval de M. de Grand-Lieu, sellé et bridé, qui attendait son maître à la porte. Elle s'approcha du bel animal, et le caressa de sa petite main. Au même instant M. de Grand-Lieu parut, équipé et prêt à partir. Il semblait ne pas se ressentir de sa blessure de la veille.
— Vous partez? vous partez encore ? lui dit Marie d'une voix triste et caressante.
Appuyé contre son cheval, M. de Grand-Lieu la contemplait en silence.
— Ne partez pas! ajouta-t-elle d'un ton suppliant.
M. de Grand-Lieu sourit tristement. Marie essaya vainement de le retenir : il était en selle.
— Je vous en prie, dit encore la jeune fille, restez; monsieur de Grand-Lieu, je ne vous demande qu'un jour, un jour seulement. Me le refuserez-vous? ajoutat-elle en levant vers lui ses beaux yeux remplis de tendresse.
M. de Grand-Lieu ne répondait que par un mélancolique sourire. Cependant son cheval piaffait en hennissant, et déjà l'écume blanchissait le mors.
— Marie, dit enfin le gentilhomme, je ne vous ai jamais vu l'air si heureux que ce matin.
— Ah ! oui, s'écria-t-elle avec effusion, je suis en effet bien heureuse.
MADEMOISELLE DE KÉROUARE. 65
En ce moment, une félicité céleste illaminait son doux visage.
— Il paraît, ajouta M. de Grand-Lieu, que vous avez reçu des nouvelles satisfaisantes.
Et il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval qui partit au galop.
Marie, éperdue, voulut le rappeler, mais la voix expira sur ses lèvres, et déjà M. de Grand-Lieu avait doublé la lisière du bois. Elle le suivit longtemps du regard, longtemps elle écouta le pas de son cheval; puis, lorsqu'il eut disparu et qu'elle n'entendit plus rien, elle se sauva dans sa chambre.
Elle passa cette journée dans d'inexprimables angoisses, et crut que le soir n'arriverait pas. Elle essaya de prendre quelque repos, mais vainement. Elle sortit pour tromper la marche du temps; il lui semblait que l'ombre des arbres, au lieu de s'alonger, restait toujours à la même place. Dans les sentiers qui sillonnent en tout sens les bois d'alentour, elle vit passer achevai plusieurs gentilshommes des environs , non pas en troupe, mais un à un, et se suivant à longue distance. Tous étaient armés d'un fusil de chasse à deux coups; mais il était aisé de voir, à leur air mystérieux et sombre, qu'il ne s'agissait pas de plaisir. Marie remarqua qu'ils prenaient tous la même direction que M. de Grand-Lieu. Un grand trouble s'empara de son cœur. Inquiète, alarmée, elle alla trouver son père et l'inter-
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— Mon père, dit-elle, que se passe-t-il? Depuis longtemps on s'agite autour de nous. Je ne sais rien, je n'ai rien surpris ; mais quelque chose me dit que de grands malheurs se préparent. Nous sommes sur une mine qui finira par éclater. Cette terre tremble sous nos pieds.
Le vieillard voulut rassurer sa fille.
— Je n'ai point peur, s'écria-t-elle en l'interrompant; mais êtes-vous sûr que M. de Grand-Lieu soit étranger à ce qui se passe? Pourquoi ces fréquentes absences? Hier, il n'est rentré que bien avant dans la nuit, et ce matin, il est reparti, sans que j'aie pu le retenir. Mon père, ne savez-vous rien de ses desseins ? Votre parole aurait peut-être plus d'influence que la mienne. Rappelez à M. de Grand-Lieu que vous lui avez confié le bonheur de votre enfant : depuis longtemps il l'oublie trop, mon père.
— Il ne l'oublie pas, mon enfant, répliqua le comte de Kérouare ; je réponds de son amour pour toi et de sa sollicitude. Ce matin encore, avant son départ, nous avons eu un long entretien durant lequel il n'a été question que du bonheur de notre chère Marie. Son généreux cœur n'est préoccupé que de toi : il n'y a que l'amour de ton père qui se puisse comparer au sien.
— Il nous fuit pourtant, il nous évite, dit Marie en dévorant ses pleurs.
— Tu calomnies ses intentions, ma fille : il cherche à réparer l'échec qu'a reçu sa fortune, et en ceci, com-
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me en toutes choses, il n'agit qu'en vue de ta félicité. Ce matin il m'en parlait encore, et, près de me quitter, ce noble jeune homme m'a embrassé en prononçant ton nom.
— Il vous trompe, mon père, il vous trompe, s'écria Marie avec des sanglots. Ce n'est point de sa fortune qu'il s'agit, ni de mon bonheur, mais bien de notre perte à tous.
A ces mots, elle s'arracha des bras de son père, et s'enfuit tout éplorée. Je ne sais quel instinct la poussa dans l'appartement de M. de Grand-Lieu : elle y pénétra pour la première fois. Tout y était en désordre. Une neige de papiers déchirés en mille morceaux couvrait le parquet ; cà et là des gouttes de sang toutes fraîches, des armes éparses sur les meubles. Le lit n'était pas défait ; il était évident que M. de Grand- Lieu avait veillé toute la nuit. Sur la plaque de marbre de la cheminée, un moule à balles et des traces de plomb figé. Plus loin, des paquets de poudre éventrés et vides. De lettres, nulle part ! Marie chercha partout et ne trouva rien. Seulement, dans une boîte de palissandre, le portrait du père de M. de Grand-Lieu, et, dans la même boîte, un bouquet desséché de fleurs des champs, qu'elle reconnut pour les avoir cueillies ellemême et portées tout un jour sur son sein.
Marie sortit de cette chambre, plus tremblante qu'avant de l'avoir visitée; mais, envoyant le soleil qui descendait enfin à l'horizon, elle se sentit soulagée d'un
grand poids et se prit à respirer plus à l'aise. On assurait dans le château que M. de Grand-Lieu avait promis de rentrer avant la fin du jour. La jeune fille alla s'asseoir au pied du coteau, sur le bord de la Sèvre. Le jour baissait, et tous les bruits lointains la faisaient tressaillir comme une commotion électrique. Un paysan du village voisin vint à passer, se rendant à la ville; elle l'arrêta de la voix pour lui demander des nouvelles.
— Que dit-on? que fait-on? le pays est-il tranquille? Le bonhomme hocha la tête,
— Les mauvais jours sont revenus, dit-il.
Et il continua son chemin.
Ces quelques paroles avaient glacé Marie de terreur. Cependant, au milieu de toutes ces angoisses, elle éprouvait un sentiment de bonheur, vaste et profond comme la mer, dans lequel elle se plongeait avec ivresse. Au milieu des voix orageuses qui grondaient dans son cœur, il y avait une voix charmante qui. par instant, les couvrait toutes, et qu'elle écoutait avec ravissement.
Le jour baissait; M. de Grand-Lieu ne revenait pas. A l'heure où les hommes des champs prennent leur repas du soir, Marie gagna la ferme voisine. Elle trouva la famille attablée et causant des affaires du jour. C'était là précisément ce que Marie voulait entendre. Elle prit place sur un escabeau, et elle écouta. Les récits étaient
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contradictoires. Les uns assuraient qu'on en venait aux mains du côté de Tiffauges, les autres du côté des Herbiers. Tous s'accordaient à dire qu'à Clisson la générale avait battu trois fois durant le jour. Des troupes de Nantes, arrivées de la veille, avaient pris position dans les alentours. Tout le pays était sous les armes. Plusieurs noms de chefs insurgés furent jetés dans la conversation. On ne prononça pas celui de M. de Grand- Lieu ; mais Marie crut remarquer qu'on l'observait à la dérobée. Elle remarquait tout, elle écoutait tout avec une avide épouvante. On parlait aussi de rassemblements mystérieux. Le plus jeune garçon de la ferme affirmait avoir vu, le soir même, plusieurs cavaliers tout armés s'introduire dans le château de la Pénissière. Il en avait reconnu plusieurs qu'ils nomma.
— Avez-vous aperçu M. de Grand-Lieu ? demanda Marie en s'efforçant de sourire.
— Non, madame, répondit le jeune gars, je n'ai pas vu M. de Grand-Lieu.
— S'il n'était mort, tu aurais vu son père, ajouta le chef de la famille, vieux vendéen incorrigible.
— Vous n'avez eu que trois fermes brûlées sous vous; vous pensez que ce n'est point assez, dit une femme jeune encore, en pressant entre ses bras deux beaux enfants, dont l'un était à la mamelle. Vous voulez que nos fils soient aussi malheureux que l'ont été nos pères.
Le vieillard, pour toute réponse, leva les épaules et
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tourna son regard indigné vers un portrait de Charette, qui pendait à la muraille.
Marie se retira. Il faisait nuit sombre ; le ciel était chargé de gros nuages. La foudre grondait au loin ; déjà de larges gouttes de pluie s'échappaient de la nuée épaisse. Marie rentra au château : M. de Grand-Lieu n'avait pas encore reparu. M. de Kérouare chercha à faire passer dans l'esprit de sa fille une sécurité qu'il n'avait plus lui-même. Depuis quelques heures, des bruits sinistres étaient arrivés jusqu'à lui. Pendant l'absence de Marie, une visite domiciliaire avait eu lieu au château de Kérouare. On avait saisi dans l'appartement de M. de Grand-Lieu les armes et les papiers qui s'y trouvaient. Le même jour, à la même heure, de semblables perquisitions avaient été faites au château de Grand-Lieu ; un vieux serviteur venait d'en apporter la nouvelle. Au dehors, on avait remarqué, vers le soir, des mouvements inaccoutumés. Des détachements d'infanterie avaient battu les bois environnants ; on avait vu les baïonnettes reluire à travers les halliers ; à cette heure encore, on entendait les roulements lointains du tambour qui se mêlaient au bruit du tonnerre ; le tocsin sonnait à Clisson, et le vent d'orage en apportait jusqu'à Kérouare les cris de détresse. On essayait de cacher à madame de Grand-Lieu une partie de la vérité; mais la consternation qui régnait autour d'elle lui en apprenait déjà trop.
— Vous dites donc, mon père , s'écria-t-elle tout
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d'un coup, en s'adressant à M. de Kérouare, vous dites que M. de Grand-Lieu vous a embrassé en partant ?
— Et, en m'embrassant, il a prononcé ton nom, ajouta le vieillard qui pressait la main de sa fille.
— Il a prononcé mon nom ! dit-elle comme en rêvant.
Puis elle ajouta :
— Ce doit être la première fois que M. de Grand- Lieu vous a embrassé, mon père ?
— C'est la première fois en effet, répondit M. de Kérouare.
Elle se leva brusquement, écrivit à la hâte quelques lignes, demanda Georges, le plus intelligent, le plus actif, le plus alerte de ses serviteurs. Georges accourut.
— Sellez un cheval, lui dit-elle d'une voix ardente; allez au château de la Pénissière, voyez M. de Grand- Lieu, remettez-lui cette lettre, et soyez de retour dans une heure.
— Oui, madame, répondit l'honnête garçon.
Deux minutes après, il passait, comme le vent, sur la lisière du bois.
Au bout d'un quart-d'heure, l'orage éclata avec une incroyable furie. Une heure, deux heures s'écoulèrent ; Georges ne revenait pas. La pluie tombait par torrents ; h chaque instant la foudre éclatait. Efin, sur le coup de
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minuit, un cheval s'arrêta devant la porte du château. C'était le cheval de Georges ; mais la selle était vide. Ce fut un nouveau sujet d'alarmes, en même temps qu'un sombre et terrible présage. Tout le château était debout ; on ne parlait pas , on osait se regarder à peine. Au lever du jour, on entendit de toutes parts résonner les clairons et battre les tambours. Bientôt on put voir des bataillons défiler au loin dans la plaine. Des messagers qu'on avait envoyés aux informations rapportèrent que les troupes se dirigeaient vers le château de la Pénissière, qui se préparait, assurait-on, à faire bonne résistance. Marie ne douta plus que son mari ne fût au nombre des insurgés. Georges avait été trouvé sans vie dans la forêt : son cheval s'était sans doute emporté, et le malheureux avait été tué, avant d'avoir pu remplir son message. Madame de Grand-Lieu voulait partir pour aller elle-même arracher son mari aux dangers qui le menaçaient. On eut bien de la peine à lui démontrer que ce projet n'était pas réalisable. En effet, dès le malin, la Pénissière avait été cernée, et c'eut été folie que de vouloir y pénétrer. D'ailleurs il était encore permis de douter que M. de Grand-Lieu comptât parmi les rebelles.— Il t'aime, disait M. de Kérouare, il sait que sa vie est la tienne; le bonheur Ta rendu ménager de ses jours. — Hélas î Marie le connaissait, ce bonheur , et voilà bien pourquoi elle s'arrachait les cheveux avec désespoir. Chose étrange, encore une fois! au milieu de tant d'émotions, elle ne songea pas à Octave, pas même pour
l'accuser et le maudire. Il était mort en elle, ou plutôt il n'avait jamais vécu.
Madame de Grand-Lieu avait pris place à sa fenêtre, observant, écoutant avec une horrible anxiété, l'œil fixe, l'oreille avide, le cœur haletant. M. de Kérouare se tenait debout près de sa fille. Tous les serviteurs étaient rassemblés dans la chambre de leur jeune maîtresse. La Pénissière est si près de Kérouare, que Marie aurait pu en apercevoir la toiture, sans les massifs de verdure qui la lui cachaient. Avant ce jour, ce n'était, à vrai dire, qu'une ferme ; cette grande et folle journée l'érigea pour jamais en château. Ce fut avec le sang de vingt jeunes héros que furent signés ses titres de no* blesse.
Cependant tout restait calme. Des paysans qui passaient au pied de Kérouare prétendaient que c'était une fausse alerte, et qu'il n'y avait à la Pénissière personne autre que le fermier. Un rayon d'espérance commençait à briller, quand tout-à-coup un roulement de tambours se fit entendre, et presque au même instant la fusillade s'engagea.
On vit alors un spectacle qui aurait arraché des larmes aux yeux les plus indifférents. Marie tomba mourante entre les bras de son père , et tous les serviteurs se pressèrent autour d'elle en pleurant.
A ce mouvement de faiblesse succéda dans l'âme de madame de Grand-Lieu un courage froid et terrible. Elle s'arracha des étreintes de M. de Kérouare, et reprit
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sa place à la fenêtre. Tout ce qu'on tenta pour l'éloigner fut inutile : l'héroïque fille resta debout, ferme et immobile. Elle mourut ainsi de mille morts, car tous les coups de feu la frappèrent au cœur.
Les décharges continuaient. On pouvait distinguer l'attaque et la riposte, et, pour ainsi dire, les demandes et les réponses. De loin en loin, de lourdes explosions, puis des coups isolés, puis de longs silences plus lugubres, plus effrayants que le bruit même. D'une part, le tambour battait sans interruption ; de l'autre, les cors et les clairons sonnaient de belliqueuses fanfares. En même temps, partaient des deux côtés des chants également connus de la victoire : la jeune Marseillaise et le vieil Henri IV se mêlaient au milieu du sifflement des balles.
Madame de Grand-Lieu n'avait point changé d'attitude» M. de Kérouare sentait, malgré lui, son reste de sang s'allumer. Le vieux coursier hennissait à l'odeur de la poudre.
De temps en temps passaient des curieux qui, s'élant approchés, autant qu'ils l'avaient pu faire, du théâtre du combat, en semaient des nouvelles sur leur passage. On les arrêtait, on les interrogeait. Les uns affirmaient que le château pouvait tenir longtemps encore, et que sans artillerie on en viendrait difficilement à bout ; d'autres, en souriant, que c'était un enfantillage, et que, pour se rendre maître de la place, il suffisait de quelques hommes résolus. L'on s'accordait sur ce point, que les nobles rebelles se défendaient comme des lions, et n'a-
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vaient d'ailleurs aucune chance de salut. Quelques-uns cependant, qui prétendaient bien connaître les lieux, assuraient qu'on pouvait aisément s'échapper par les derrières, qui n'étaient point gardés, grâce à la pluie d'orage qui avait inondé les prairies d'alentour. On citait plusieurs gentilshommes des environs, engagés dans cette échauffourée ; mais nul ne put dire si M. de Grand-Lieu était de la sanglante fête.
Vers le milieu du jour, on aperçut une épaisse fumée s'élevant au-dessus des bois : c'était la Pénissière qui brûlait. La fusillade s'était ralentie, mais les chants avaient redoublé parmi les assiégés qui, triomphant dans leur désastre, remplissaient l'air des joyeux éclats de leurs voix et de leurs instruments.
Marie n'avait pas bougé ; seulement la pâleur de son front s'était illuminée, et ses yeux brillaient d'une fiévreuse ardeur.
Tout-à-coup une troupe de cavaliers au galop déboucha du bois dans la vallée. L'un d'eux s'en détacha brusquement et se dirigea vers le château de Kérouare avec la rapidité d'un caillou lancé par une fronde.
Il n'y eut qu'un cri dans l'appartement de madame de Grand-Lieu, un cri de joie et de délivrance.
— Sauvé ! il est sauvé ! c'est lui !
Marie s'était élancée la première ; mais presque aussitôt elle recula avec épouvante.
Ce n'était pas M. de Grand-Lieu.
C'était un jeune gentilhomme des environs de Mortagne, le vicomte de W***, ami d'enfance de M. de Grand-Lieu, bien connu au château de Kérouare. Il avait ses vêtements en désordre, les mains et le visage noircis par la poudre; son front saignait d'une blessure profonde. En le reconnaissant, Marie s'était jetée dans les bras de son père. Le jeune homme se tenait debout, silencieux. Au château de la Pénissière, les chants avaient cessé : on n'entendait plus que quelques coups de feu qui se répondaient de loin en loin ; une fumée noire et épaisse continuait de s'élever au-dessus du bois.
— Qu'avez-vous fait de M. de Grand-Lieu? s'écria la jeune fille en s'arrachant des bras de M. de Kérouare, qu'avez-vous fait de mon mari?
— Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour le sauver, nous l'avons fait, madame, répondit le jeune homme i nos efforts ont été vains. M. de Grand-
Lieu a refusé de partager la chance de salut qui nous était offerte. Rien n'a pu l'entraîner, ni nos prières, ni notre exemple. 11 a protégé notre retraite, nous l'avons tous embrassé en partant. C'est moi qu'il a pressé le dernier sur son noble cœur. J'ai tenté un dernier effort: je l'ai supplié en votre nom, madame. Je lui ai dit qu'il avait assez fait pour son parti, qu'il devait se conserver pour vous, pour votre père, pour notre cause sainte. — Adieu ! m'a-t-il dit avec un triste sourire : mon parti ne me doit rien et Dieu seul connaît la cause pour laquelle je veux mourir. — Ce sont ses dernières paroles. Peut-être ce papier vous en apprendra davantage.
Marie s'empara du papier que lui tendait le vicomte de W***. C'était un testament en bonne forme, daté du château de la Pénissière, par lequel M. de Grand-Lieu léguait à sa femme les débris de sa fortune. Pas un mot, d'ailleurs, pas une plainte, pas un regret, pas un adieu î
— Il est resté seul ? demanda la jeune fille.
— Seul vivant, au milieu des flammes.
— Alors, ces coups de feu?...
t — C'est lui qui vit et se défend encore.
— Partez, monsieur, s'écria-t-elle : on doit être à votre poursuite. Ce château est suspect; cherchez un asile plus sûr. Et nous, mon père, allons, allons sauver M. de Grand- Lieu, ou mourir avec lui!
Sa voix était éclatante, et son visage illuminé. Au même instant une détonation retentit.
78 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
— Mort! s'écria Marie en tombant à genoux.
On écouta : plus rien ! cette explosion fut la dernière ; aucune autre n'y répondit.
Le soir de cette mémorable journée, on vit un spectacle digne d'une éternelle pitié. Madame de Grand- Lieu et son père sortirent du château de Kérouare et se dirigèrent vers la Pénissière, suivis de tous leurs serviteurs. Le vieux comte marchait tête nue, appuyé sur le bras de sa fille : Andromaque et le vieux Priam allant redemander les dépouilles d'Hector ! Le cortège s'écoula lentement le long des sentiers. Tous étaient silencieux : comme leur maître, les serviteurs avaient le front découvert. Marie ne chancela pas une fois durant ce trajet funèbre. Son' pas était ferme ; ses yeux ne pleuraient pas. Elle soutenait la démarche tremblante de son père. Au bout de deux heures , ils s'arrêtèrent devant la cour de la Pénissière. M. de Kérouare et madame de Grand-Lieu s'étant présentés à la porte, deux factionnaires les repoussèrent durement; mais un jeune officier parut, et, s'inclinant avec respact devant cette muette douleur qu'il comprit sans l'interroger, il donna des ordres pour qu'on laissât entrer le vieillard et sa fille.
Ils entrèrent. Ces lieux dévastés offraient en raccourci le tableau d'un champ de bataille et l'image d'une ville prise d'assaut. Le château était debout, mais il n'en restait que les murs ; le toit s'était effondré dans les flammes. Les ruines fumaient encore. La cour était jonchée
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de cadavres, les uns appartenant à la troupe, les autres qu'on avait arrachés de l'incendie, tous frappés par devant, défigurés et à peine reconnaissables.
Les vivants bivouaquaient au milieu des morts. Çà et là des fusils en faisceaux, des tambours et tout l'appareil militaire. Plus loin, des soldats blessés, étendus sur des matelas. Le sol était souillé de sang et couvert de débris.
Marie s'avança, sans faiblir, au milieu de toutes ces horreurs. Elle se pencha sur chaque cadavre, les examina tous, froidement, un à un, et s'assura que celui de M. de Grand-Lieu manquait. Un éclair d'espérance traversa son âme désolée.
— Est-ce là, monsieur, tous les morts trouvés dans la place? demanda-t-elle d'une voix émue au jeune officier.
— Tous, oui, madame.
— Et pensez-vous, monsieur, les avoir tous arrachés des flammes? ajouta M. de Kérouare. L'incendie n'en at-il pu consumer quelques-uns ?
— Quelques-uns ont été peut-être ensevelis sous les décombres, répliqua l'officier; mais je ne le pense pas.
— Il est sauvé ! s'écria Marie dans son cœur.
En tournant la tête, elle aperçut un soldat qui, par un geste silencieux, lui indiquait un coin de la cour ombragé par un mûrier. Marie frissonna, marcha droit au lieu indiqué, poussa un cri, et tomba sur le corps sans
80 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
vie de M. de Grand-Lieu ; M. de Kérouare ayant voulu s'approcher de sa fille :
— Éloignez-vous, mon père, éloignez-vous, dit-elle. Elle demeura seule, agenouillée près du cadavre de
son mari, lui parlant à voix basse, comme s'il avait pu l'entendre, et couvrant de baisers son front pâle et ses mains glacées. M. de Grand-Lieu avait reçu trois coups de feu dans la poitrine ; mais son visage était calme et serein ; ses belles mains avaient la mate blancheur de l'albâtre.
La douleur de Marie fut grave, sans larmes, sans éclat. Au bout d'une heure, elle se releva, et s'approchant de M. de Kérouare, qui s'était assis à quelques pas de distance, courbé sur ses genoux tremblants :
— Du courage, mon père! dit-elle en lui tendant la main.
Ils s'avancèrent vers l'officier, pour lui demander la permission d'enlever le corps de M. de Grand-Lieu.
— C'est mon mari, dit la jeune femme.
— C'est mon fils, ajouta le vieillard.
Le jeune homme donna aussitôt des ordres pour qu'on préparât un brancard de feuillage sur lequel on étendit les dépouilles mortelles du guerrier vendéen. Quatre serviteurs du château de Kérouare le soulevèrent sur leurs épaules. Lorsque le convoi sortit de la cour, le tambour battit ; rangés de front sur une ligne, les soldats présentèrent les armes, et l'officier salua avec la lame de son sabre.
MADEMOISELLE DE KÉROUARE. 81
Le brancard marchait en tête ; M. de Kérouare et sa fille venaient ensuite, escortés du reste de leurs serviteurs.
Il est à Clisson, sur le plateau de la colline qui domine la rive gauche de la Sèvre nantaise, un cimetière rustique, caché sous l'ombrage des hêtres et des chênes. C'est là que M. de Grand-Lieu fut enseveli le lendemain, sans pompe et sans honneurs.
A partir de ce jour, on vit tous les soirs, à la même heure, madame de Grand-Lieu, en habits de deuil, venir s'agenouiller ou s'asseoir sur la tombe de son mari. Elle y restait de longues heures, et plus d'une fois M. de Kérouare fut obligé de l'en arracher.
Souvent aussi on la voyait errer, comme une ombre plaintive, autour du château de la Pénissière.
Il serait difficile d'ailleurs d'imaginer une douleur plus calme et plus paisible.. Jamais de sanglots ni de pleurs; toujours affectueuse et tendre pour son père, bonne pour ceux qui l'entouraient ; seulement distraite, silencieuse, écoutant à peine, et ne répondant, la plupart du temps, que par un pâle sourire.
Cependant, en moins de quelques mois, ses yeux se cavèrent, son front se flétrit, ses lèvres se décolorèrent. Elle ne souffrait pas : elle s'éteignait.
Un matin elle dit à son père :
— Mon père, est-ce que vous m'en voudriez, si je mourais avant vous ?
— Tu veux donc mourir î demanda le vieillard.
82 MADEMOISELLE DE KEROUARE.
— Je serais partie depuis longtemps, dit-elle : c'est la crainte de vous affliger qui m'a retenue sur la terre. Si vous voulez, mon père, nous partirons ensemble.
— Quand tu voudras, ma fille, je serai prêt, répondit M. de Kerouare en branlant tristement la tête.
Elle ne parlait jamais de M. de Grand-Lieu, et ne souffrait pas qu'on parlât de lui devant elle.
Plus sa fin approchait, plus elle devenait sereine.
Sur le dernier temps, elle était presque joyeuse.
Elle mourut juste un an après la mort de son mari, le jour anniversaire du combat de la Pénissière.
La veille, elle s'était couchée sans avoir pu accomplir son pèlerinage accoutumé. Les forces lui avaient manqué. Le lendemain matin, M. de Kerouare entra dans la chambre de sa fille : Marie était assoupie. Le vieillard passa la journée auprès d'elle.
Vers le soir, elle s'éveilla, se tourna vers son père, et lui tendit la main avec un céleste sourire :
— Mon père, êtes-vous prêt? dit-elle.
M. de Kerouare garda cette main dans la sienne, et la sentant se refroidir et se glacer, il se pencha avec effroi sur le visage de sa fille.
La tête de Marie reposait immobile; l'âme, enfin délivrée, venait de s'envoler, et déjà les anges l'avaient déposée, blanche et sans tache, aux pieds de l'Éternel.
M. de Kerouare suivit de près son enfant. Tous deux furent ensevelis à côté de M. de Grand-Lieu. On montre à Clisson leurs trois tombes.
MADEMOISELLE DE KÉROUARE. 83
M. Octave Duvivier, un des agents de change de Paris les plus distingués et les plus spirituels, ayant natu* Tellement hérité du château deKérouare, s'est empressé de le vendre à un honnête manufacturier de Nantes, qui se propose de le faire abattre et de le remplacer par une filature de coton.
Les grands dévouements accomplis en vue de la cause publique ne me touchent guère, je l'avoue. La foule est là qui les contemple, l'histoire lès inscrit sur ses tables d'or et l'immortalité s'en empare. Placé à si gros intérêts, l'héroïsme n'a rien qui m'émeuve ni qui me surprenne. Ce n'est d'ailleurs, la plupart du temps, qu'un transport au cerveau, un emportement des sens exaltés, et tel s'exécutera de bonne grâce en plein théâtre, aux acclamations des loges et du parterre, qui dans les coulisses n'eût été qu'un très pauvre sire.
Ce qui me touche et m'émeut profondément, au delà de ce que je pourrais dire, c'est l'héroïsme à huis clos, c'est le dévouement fonctionnant dans l'ombre, sans aucune des excitations de la gloire, c'est l'abnégation et le sacrifice en vue d'un devoir terne et presque toujours ingrat. La vie bourgeoise a ses héros et ses martyrs, plus grands que Curtius et les Décies : je n'en veux citer qu'un exemple.
Vers Tan 1830, je faisais partie d'un groupe de jeunes gens tendrement unis. La même province nous avait vus naître et grandir, nous avions étudié dans le même collège, le même désir d'apprendre et de connaître nous avait conduits à Paris : nous nous aimions et nous avions vingt ans. Que sont-ils devenus, tous ces jeunes amis qui s'étaient promis de vivre et de vieillir ensemble ? La mort a pris les uns, la vie a dispersé les autres. A cette heure, nous descendons, chacun de notre côté, le versant de la colline que nous gravissions alors en nous tenant tous par la main, et c'est à peine s'il en reste encore deux ou trois qui se cherchent parfois du regard et se hèlent de loin en loin. Que de rêves envolés ! que d'ambitions déçues ! que d'espérances avortées ! Hélas ! et qu'elles ont passé vite, ces belles années de la jeunesse !
Or, dans ce temps déjà si loin de nous, le hasard avait jeté dans notre intimité un jeune homme pour qui nous nous étions tous pris, les uns et les autres, d'une affection fraternelle. Il se nommait Karl Henry. Comme sa famille l'avait voué dès l'âge le plus tendre à l'étude du droit, il se trouvait avoir à vingt ans la passion et le génie de la musique. A coup sûr Gall et Spurzheim eussent trouvé quelque conformité entre son crâne et ceux de Mozart et de Beethoven. Quoique charmant, il n'était point beau ; mais qui l'eût observé dans un coin du Théâtre Italien , alors qu'on exécutait YOtello ou le don Juan, aurait cru voir le souffle de Dieu passer sur ce
pâle visage. Le fantastique Hoffmann, en le voyant ainsi , l'eût aimé. Karl avait d'ailleurs l'admiration muetle. Je me souviens d'avoir assisté près de lui à la première représentation de Guillaume Tell, Il ne bougea ni ne souffla mot ; pas un cri, pas un geste, pas un mouvement d'enthousiasme. Seulement, quand nous fûmes dehors, il m'entraîna loin de la foule, et tout-à-coup, me serrant dans ses bras, il laissa couler avec ses larmes les flots émus qui l'oppressaient. Plongeant du premier coup dans les profondeurs du chef-d'œuvre, il avait tout senti, tout compris ; il me tint le reste de la nuit à m'en dévoiler les magnificences.
C'était, je l'ai dit, une vraie passion, la seule que nous lui ayons connue pendant le temps qu'il vécut parmi nous. Il eût fait volontiers vingt lieues à pied pour entendre la symphonie en ut mineur : il était pauvre et se privait gaîment de dîner pour payer sa place aux Bouffes. Il s'étonnait, avec raison d'ailleurs, que Rossini n'eût point été couronné, comme Pétrarque, au Capitale : un jour, en apprenant que la veuve de Mozart vivait encore, il parla sérieusement de partir pour aller lui baiser les mains.
On pense bien qu'avec un tel amour il était musicien lui-même. Il connaissait en effet cette langue divine. II lisait une partition comme nous autres un livre, et tous ces petits points noirs, qui n'étaient pour nous que des taches d'encre, gazouillaient sous ses yeux et lui donnaient les plus beaux concerts. Il jouait môme du vio-
Ion ; mais il avait toujours refusé de se faire entendre devant nous, disant qu'il n'en jouait que pour lui seul, à l'unique fin d'accompagner les mélodies qui chantaient dans son cœur. A vrai dire, nous n'étions guère désireux de savoir à quoi nous en tenir là-dessus. Nos goûts et nos instincts nous portaient ailleurs, et notre éducation musicale avait été si nulle ou si incomplète, que les idées qui le préoccupaient nous étaient à peu près étrangères. Nous n'avions pas eu le bonheur d'être élevés au piano comme on l'est à présent, et de grandir dans une atmosphère de dièzes, de bémols, de blanches et de doubles croches : aussi étions-nous en ceci d'une ignorance devenue bien lourde à porter, depuis que la France s'est transformée en un immense orchestre où les enfants eux-mêmes font glorieusement leur partie. Karl Henry n'était donc pour nous qu'un garçon affectueux et tendre, qui aimait beaucoup et savait un peu la musique. Karl ne se croyait pas autre chose. Plein de candeur et s'ignorant lui-même, il n'avait jamais songé à se demander si ce grand amour qu'il avait n'était pas une révélation du génie qui couvait dans son sein. Bien qu'il n'y trouvât aucun charme, il se préparait, par l'étude des lois et de la procédure, à réaliser l'espoir de sa famille, et quoiqu'il souffrît en silence, il continuait de creuser patiemment son sillon, car c'était avant tout une âme droite et forte, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs.
Voici pourtant ce qui arriva :
Un soir, étant allé le visiter (il occupait une petite chambre au cinquième étage dans la rue du Bac), je le surpris dans un état d'exaltation difficile à décrire. Il était à peu de chose près en chemise, un archet d'une main, un violon de l'autre, les cheveux en désordre, les yeux étincelants, le front chargé de sueur. Aussitôt qu'il me vit, il déposa sur une table son violon et son archet, et venant à moi : — Ah! mon ami, s'écria-t-il en m'embrassant, que c'est beau ! que c'est admirable ! Ce doit être la symphonie que les anges et les séraphins jouent les jours de fête aux pieds de l'Éternel.
Il s'agissait de je ne sais quelle symphonie qu'il avait dénichée le jour même, en flânant sur les quais, et qu'il était en train de déchiffrer lorsque j'avais ouvert la porte. Dans son enthousiasme, il reprit l'archet et le violon ; puis, se campant devant son pupitre, il attaqua la partition. C'était la première fois que je l'entendais. Lorsqu'il eut achevé, il se tourna vers moi, et me voyant violemment ému : — N'est-ce pas que c'est beau? me dit-il. — Oui, rn'écriai-je, oui, c'est adorable. Et, l'embrassant à mon tour, je le pressai contre mon cœur. Heureux, et ne supposant pas qu'il fût pour quelque chose dans l'admiration que je manifestais, il ne résista plus au charme qui l'entraînait. Pareil à ces chanteurs qu'il faut solliciter deux heures et qu'on ne peut arrêter une fois qu'ils ont commencé, il me joua tous les morceaux qu'il affectionnait le plus. Quant à l'arrêter, je n'y songeais guère, et je l'écoutais dans un ravissement
que rien ne saurait exprimer. En même temps je l'observais avec surprise, car, aussitôt qu'il jouait, il se passait en lui quelque chose de si étrange qu'il eût été difficile de ne pas en être frappé. C'était une transfiguration complète. Son front s'illuminait : je croyais voir autour de lui comme une atmosphère lumineuse, je croyais entendre les étincelles du fluide électrique pétiller dans les boucles dorées de sa chevelure frémissante. Le regard inspiré, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il y avait dans sa pose et jusque dans ses doigts nerveux qui couraient et s'allongeaient sur les cordes de l'instrument, ce je ne sais quoi d'imprévu, de poétique et de pittoresque qui n'appartient qu'aux grands artistes, et que la médiocrité essaye vainement d'imiter. Après chaque morceau, il venait s'asseoir près de moi sur son lit, et là, nous causions du grand art qu'il aimait. 11 me raconta qu'il tenait le peu qu'il en savait d'un vieil oncle qui lui avait laissé, en mourant, son violon, vrai trésor. — Car c'est un Stradivarius , ajouta-til en le baisant avec amour et respect. Là-dessus, il joua cette valse qu'on est convenu d'appeler la dernière pensée de Weber, ou plutôt cette dernière pensée de Weber qu'on est convenu d'appeler une valse. Quand il eut fini, pour dissiper l'impression douloureuse, il exécuta quelques fantaisies éblouissantes, et quand je lui demandai de quel maître, il me répondit en souriant que c'était de sa façon. Me voyant rêveur : — A quoi donc pensez-vous? dit-il. — Je me demande, lui répon-
dis-je, si vous ne seriez point par hasard quelque homme de génie. — Il partit d'un grand éclat de rire et se mit à se rouler sur son lit comme un chat en gaîté ; mais tout d'un coup et sans transition il redevint sérieux et grave. — Mon ami, me dit-il, ne me parlez jamais ainsi, gardez-vous de troubler mon cœur ; j'ai besoin de toutes mes forces et de tout mon courage. A ces mots, il serra son violon dans sa boîte, et prenant un volume que je reconnus pour être les cinq Codes, il le plaça sous son traversin. — Voilà mon oreiller, me ditil : c'est le talisman qui défend mon chevet contre les tentations de l'art et contre les séductions de la gloire.
En cet instant, deux heures du matin sonnaient à l'église des missions et à tous les couvents d'alentour. Je serrai la main de Karl, et me retirai tout étourdi, ne sachant que penser de ce que je venais d'entendre.
A partir de ce jour, je retournai tous les soirs dans la chambre de la rue du Bac. Chère petite chambre, nid d'étudiant et de poète, je crois la voir encore! C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma première jeunesse. Je vois encore les murs tapissés d'un papier de tente à raies bleues, les deux fenêtres s'ouvrantsurde vastes jardins dont les parfums montaient jusqu'à nous durant la belle saison : çà et là les portraits lithographies de la Sontag et de la Malibran ; les bustes en plâtre de Haydn, de Gluck et de Mozart ; des rayons chargés de trios, de quatuors et de sonates; quelques livres de jurisprudence se prélassant sur une table d'un air ennuyé ; enfin le Stradivarius dans son étui de bois peint en noir, comme un Dieu dans son tabernacle : je revois tout, je n'ai rien oublié, tous ces détails d'ameublement se groupent avec grâce dans mes souvenirs autour de l'aimable figure qui en était l'âme et la vie. Après tant d'années qui nous séparent de ces jours charmants, il
est encore des airs que je ne puis entendre sans que je sente aussitôt mon cœur tressaillir, celui, par exemple, d'une fièvre bridante, de Grétry, que Karl Henry ne se lassait pas de jouer sur son violon, et que je ne me lassais pas d'écouter. J'ai, depuis lors, entendu bien des exécutants, car, Dieu merci! ce ne sont pas les exécutants qui auront manqé à notre époque. J'en ai vu de fort habiles et de très-illustres : les uns jouaient tout un opéra sur une seule corde; les autres imitaient tous les instruments, et jouaient de tous, excepté de celui qu'ils avaient à la main. J'ai assisté à des merveilles en ce genre. Eh ! bien, je le dis encore à cette heure, à part deux ou trois grands artistes que Dieu nous a pris, sans doute pour diriger l'orchestre de ses chérubins, je n'en ai pas rencontré qui m'ait autant charmé que le faisait ce jeune Karl Henry. Il est vrai qu'en ces sortes de choses je n'ai jamais été un juge bien compétent. Si je suis touché, tout est bien; si je reste froid, rien ne vaut, Il y a des gens qui soutiennent que c'est au monde la plus sotte façon de juger : j'en suis fâché, car c'est la mienne. Je fais plus de cas d'un sentiment naïf simplement exprimé, que de tous les tours de force et d'agilité qu'exécutent les clowns de l'art, aux applaudissements de la foule. En musique comme en littérature, je suis de l'avis d'Alceste, et préfère la chanson du roi Henri, pourvu qu'on me la chante juste, à tous les sonnets d'Oronte et à tous les gargouillades des gosiers les plus exercés. A ce compte, comme il m'arrivait presque
tous les soirs, en écoutant le violon de Karl, de me sentir ému jusqu'aux larmes, on comprend que j'en sois venu vite à croire à son génie. Le bruit s'en répandit parmi nos amis; tous voulurent l'entendre, tous furent charmés comme moi. Karl devint bientôt l'Orphée de notre groupe. Nous lui composions un public de jeunes enthousiastes : nous lui donnions comme un avant-goût de la gloire.
— Hélas ! nous disait-il souvent, amis, vous me perdez, vous jetez dans mon cœur une ivresse funesle, vous éveillez en moi des rêves insensés. Pourquoi me montrer ce fantôme que je ne dois jamais saisir? pourquoi me présenter la coupe enchantée où mes lèvres ne boiront jamais ? Je suis voué à une tâche ingrate, et l'obscurité me réclame.
Cependant tous, excepté lui, nous nous précipitions, avec l'ardeur de notre âge, dans les avenues de la littérature et des arts. Son droit achevé, Karl Henry se préparait à retourner dans sa province. Naturellement fier et réservé, il ne nous avait jamais entretenus de sa position ; mais, à la façon dont il vivait, nous avions compris aisément que sa famille était peu fortunée. Un soir, j'étais seul avec lui dans sa chambre, qu'il se disposait à quitter pour toujours; il en vint à me parler pour la première fois des rigueurs de sa destinée : il le fit avec amertume.
— Vous êtes heureux, vous autres, disait-il : moi, je vais m'ensevelir vivant dans un tombeau.
Il marchait comme un jeune lion dans sa cage et se frappait le front. Pour se calmer, il prit son violon et improvisa des mélodies si remplies de tristesse que des larmes coulèrent le long de mes joues et qu'il pleurait lui-même en s'écoutant. Je me levai, je courus à lui, et, le prenant entre mes bras, je lui demandai pourquoi, au lieu d'aller s'enfouir dans une carrière qui répugnait à tous ses instincts , il ne cherchait pas à se créer par son talent , par son génie peut-être , une position sur le grand théâtre où sa place me semblait marquée. Ce n'était pas la première fois que je l'entreprenais sur ce sujet : je réussis à l'ébranler.
Le hasard m'avait mis en relation avec un gentilhomme qui avait l'honneur et le bonheur d'être admis dans l'intimité du grand Baillot. Ce gentilhomme recherchait les artistes, aimait la musique et passait pour s'y connaître. Je lui parlai de mon jeune ami avec un enthousiasme tel qu'il conçut le désir de l'entendre. Nous convînmes d'un jour. Ce jour arrivé, j'allai prendre M. de R***, et le menai chez Kal Henry, que je n'avais pas cru devoir prévenir, dans la crainte de l'effaroucher.
Ce Karl Henry était déjà, comme tous les grands artistes, un être bizarre, fantasque, capricieux. 11 nous fut impossible de tirer de lui un seul coup d'archet, et lorsqu'il sut qu'il avait affaire à la curiosité d'un ami de Baillot, il ne se gêna point pour témoigner son humeur et demanda sérieusement si nous prétendions nous moquer
98 KABL HENRY.
de lui. Nous eûmes bien de la peine à l'apaiser. J'espérais qu'il consentirait du moins à causer de son art avec M. de R*** ; mais pendant tout le temps que dura notre visite, nous ne pûmes le faire parler d'autre chose que du Code de procédure et des Pandectes de Justinien. Il déclara qu'il n'entendait rien à la musique, qu'il ne s'en souciait pas davantage et qu'il donnerait volontiers toutes les perruques réunies de Mozart, de Weber, de Haydn et de Beethoven, pour un seul cheveu du fauxtoupet de Tribonien. J'étais désolé. En sortant, je crus devoir adresser des excuses à M. de R*** ; mais celui-ci m'interrompit en me disant : — Ce garçon me plaît : tâchez de me le faire entendre.
Voici de quelle façon je m'y pris et comment j'en vins à mes fins.
A quelque temps de là, je fis cacher M. de R*** dans un cabinet qui n'était séparé de ma chambre que par une mince cloison. J'avais écrit le matin à Karl pour luidire que je l'attendais avec son violon. Je l'appelais ainsi toutes les fois que j'étais triste et souffrant; il accourait et me guérissait en quelques coups d'archet. A l'heure indiquée, je me blottis tout habillé sous ma couverture et j'attendis mon médecin qui ne manqua pas d'arriver.
Après être resté quelques instants assis à mon chevet, il tira son violon de l'étui, et se prit à jouer comme je ne l'avais pas encore entendu jusqu'ici. Cependant, me défiant de moi-même, je me demandais avec inquiétude
KÂKL HENRY; 99
ce qu'en devait penser M. de R*** dans sa cachette, quand tout-à-coup, au milieu d'un grand morceau de Beethoven, la porte du cabinet s'ouvrit violemment ; M. de R*** se précipita dans la chambre et passant brusquement ses bras autour de Karl, il le pressa contre son cœur. En même temps, je m'étais jeté à bas de mon lit, et je sautais comme un fou sur le parquet, tandis que Karl, son violon d'une main et son archet de l'autre, ne savait comment se défaire des étreintes qui l'étouffaient.
Il est de par le monde quelques hommes qui, sans avoir jamais rien fait, se trouvent mêlés activement au mouvement des arts et de la littérature : hommes heureux qui, à défaut de la puissance créatrice, ont reçu du ciel le goût, l'instinct et la passion des belles choses. Critiques en plein vent, bohémiens de l'intelligence, ils vivent en marge des peintres, des sculpteurs, des écrivains et des poètes. Tout Paris sait leurs noms : parfaitement inconnus hors barrières, ils jouissent intra murés d'autant de célébrité que n'importe qui. Au courant de tout, il n'est pas un chef-d'œuvre sur le chantier qu'ils ne visitent au moins une fois la semaine, pas de production contemporaine dont ils ne prélèvent, pour ainsi dire, la fleur et les prémices. Ils connaissent le drame que M. Victor Hugo achève pour le Théâtre- Français, et le tableau que M. Gabriel Gleyre exposera, l'an prochain, au Louvre. Leur parole a de l'autorité, leur opinion fait loi. Natures bienveillantes, exempts pour
la plupart des jalousies, des haines et des rivalités du métier, ils vont au-devant du talent qui commence, ils s'en emparent et le protègent : ils. sont les parrains du génie. Ils mourront sans avoir rien fait que parler; mais ils auront eu, leur vie durant, tous les petits prolits de la gloire.
M. de R*** était un de ces hommes heureux. Le jour même il emmena, bon gré, mal gré, Karl Henry dîner avec lui, et, le soir, sans lui dire où il le menait, il le conduisit chez Baillot.
On sait, ou, si l'on ne sait pas, on saura que Baillot (irréparable perte î) réunissait chez lui, une fois par semaine, quelques artistes de choix, et qu'il exécutait avec eux, en présence de rares élus, les symphonies de Beethoven et les quatuors de Mozart. Ce qu'on ne peut savoir, à moins d'en avoir été témoin, c'est avec quelle grâce, avec quelle bonté ce grand artiste présidait ces réunions dont il était l'âme et la gloire. Ces soirs-là, les anges s'échappaient du ciel pour venir écouler à la porte du sanctuaire. Or, ce fut par un de ces soirs que M. de R*** introduisit Karl chez le roi du violon.
J'étais resté chez moi, plein de trouble et d'anxiété. Je sentais que l'avenir de Karl dépendait de cette épreuve solennelle; j'étais sûr qu'il ne rentrerait pas chez lui sans m'apporter auparavant le bulletin de la soirée. En effet, entre onze heures et minuit, je le vis entrer, comme un insensé, dans ma chambre. Il se jeta dans mes bras, et durant plus de cinq minutes je ne pus rien
comprendre à ses discours : il parlait, riait et pleurait à la fois. Enfin, les premiers transports apaisés, je réussis à le faire asseoir et j'écoutai avec ivresse le récit souvent interrompu de son triomphe. J'exigeai qu'il n'omît pas le plus petit détail : je voulais tout savoir, il dit tout : sa surprise, lorsqu'il s'était vu, sans y avoir été préparé, face à face avec Baillot; son émotion devant le bienveillant accueil du maître ; sa joie et ses extases, lorsqu'il avait entendu la plus belle musique du monde exécutée par les plus grands artistes d'ici-bas. Mais lorsqu'il en fut arrivé à l'endroit de sa narration que je guettais surtout avec impatience, il se leva, et la voix plus ardente, le regard plus brillant, le front plus inspiré :
— Voici ! s'écria-t-il. Je me tenais debout, dans un coin, on venait d'achever la symphonie pastorale ; je contemplais Baillot avec un sentiment de religieuse admiration, quand je le vis se détacher d'un groupe, se diriger vers moi et me présenter son violon. Je ne compris pas d'abord ce qu'il voulait ; dans mon trouble, je pris machinalement le violon et le lui rendis après l'avoir porté pieusement à mes lèvres. Mais ce n'était point de cela qu'il s'agissait, et je compris enfin que j'étais tombé dans un horrible guet-apens. Mon premier mouvement fut de me précipiter vers M. de R*** pour lui tordre le cou : je me sentis cloué à ma place. J'essayai de parler, je ne pus ; je voyais tourner autour de moi tous les objets et tous les assistants, tandis que
devant moi, dans le centre de la ronde infernale, Baillot, immobile et terrible comme la statue du Commandeur, me présentait son violon. Je crus que j'étais fou, j'espérai que c'était un rêve. Combien de temps dura cette hallucination ? je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il vint un instant où comme un homme qui se jette la tête la première dans le gouffre qu'il ne peut plus éviter, par un mouvement de rage et de désespoir je m'emparai du violon, et, saisissant l'archet comme un glaive, j'allai me planter au milieu du salon. Je ne me souviens plus du reste, si ce n'est qu'il se fit tout d'un coup un tonnerre d'applaudissements et que je tombai dans un fauteuil, épuisé et sans connaissance. Quand je revins à moi, je me vis entouré de visages amis et j'aperçus Baillot qui me regardait en souriant. — 0 mon maître!... m'écriai-je tremblant et confus, en m'inclinant sur ses mains que je pressais respectueusement dans les miennes. Lui, simple et bon comme le génie, m'ouvrit ses bras et m'embrassa aux applaudissements de, l'assemblée. — Armé chevalier ! dit M. de R*** en me frappant doucement sur l'épaule. Je lui sautai au cou, mais je ne l'étranglai pas.
Ce que j'avais prévu arriva : cette soirée décida de la destinée de ce jeune homme. Il jeta, comme on dit, le froc aux orties et se voua tout entier au culte de l'art. Il ne me confia rien des luttes qu'il eut à soutenir, à ce sujet, contre sa famille ; mais je pus m'en faire aisément une idée. Je compris qu'il ne recevait plus la
pension que son père lai avait servie jusqu'alors, et qu'en attendant la vogue et la fortune, il allait se trouver aux prises avec ce monstre hideux qui s'appelle la pauvreté. Dirigé par Baillot qui le tenait en vive affection et qui ne lui épargna ni ses leçons ni ses conseils, il pouvait devenir en peu de temps un des violonistes les plus distingués de son époque ; mais Kari aspirait à une plus belle gloire, et Baillot lui-même loin de l'en détourner, l'y poussait, car le maître avait reconnu dans l'élève une étincelle du foyer créateur. D'ailleurs le grand artiste pressentait avec tristesse l'invasion des exécutants qui devaient quelques années plus tard se ruer dans son domaine, comme autrefois les Normands dans le royaume de Charlemagne ; Baillot semblait prévoir qu'il emporterait avec lui le secret de ce bel art qu'il avait élevé si haut. Karl tourna donc vers la composition toutes ses études, toutes ses facultés et tous ses efforts. Cependant il fallait vivre. Trop fier pour s'ouvrir sur sa position de fortune soit à Baillot, soit à M. de R*** qui aurait pu le faire attacher à l'un des théâtres lyriques, il donnait ça et là quelques leçons, copiait de la musique, comme Jean-Jacques, et jouait, le soir, à l'orchestre d'un petit théâtre du boulevard. Il gagnait ainsi le pain de chaque jour et travaillait le reste du temps en vue de l'avenir qui promettait de le récompenser de tant de douleurs et de tant d'amertunes dévorées en silence.
Ce fut à cette époque de sa vie que je partis pour un
long voyage. J'allai lui dire adieu dans cette petite chambre où j'avais passé près de lui de si bonnes heures.
— A mon retour, lui dis-je, vous serez célèbre et ce ne sera plus dans ce pauvre nid que je devrai vous venir chercher : la gloire et la fortune vous en auront fait descendre depuis longtemps, et je me vanterai d'avoir été le premier à vous comprendre, à vous deviner.
— Quoi qu'il arrive, me dit-il, obscur ou célèbre, riche ou pauvre, vous me trouverez bien heureux de vous revoir et de vous embrasser.
Nous nous séparâmes en promettant de nous écrire.
Pour peu qu'on ait vécu, on sait ce que deviennent ces promesses de s'écrire entre amis, surtout à cet âge orageux où la passion de l'amitié a cédé le pas à tant d'autres. Je reçus une lettre de Karl à Gênes. Je lui répondis de Florence. Notre correspondance n'alla pas audelà, mais au milieu des préoccupations qui m'absorbaient, je portai partout le souvenir et l'image de ce jeune homme: je le retrouvai partout dans ma pensée comme une des joies les plus vives que me réservait le retour. Je cherchais son nom dans tous les journaux français qui me tombaient sous la main. Je ne doutais pas que son étoile ne brillât bientôt du plus vif éclat.
Après quatre ans d'absence, en traversant le Berry pour rentrer à Paris (car, abeilles ou frelons, c'est là toujours qu'il nous faut revenir), je profitai d'un accident arrivé à la diligence pour gagner à pied la cité voisine où se trouvait le plus prochain relais. Je ne tardai pas à l'apercevoir coquettement assise sur le ver-
KARL *Egft¥, 107
sant d'une jolie colline. La position en était délicieuse : les maisons groupées dans la verdure, le clocher perçant le feuillage, la rivière au bas du coteau, le pont d'un effet moins rassurant que pittoresque, la belle avenue de peupliers, tout me charmait et j'admirais tout, sans songer que j'avais devant moi un de ces repaires de méchants et de sots, qui s'appellent des petites villes. Quand j'y entrai, tout changea de face, car il est à remarquer qu'il en est de ces trous d'humains comme des antres que les bêtes fauves se creusent au fond des forêts : ce n'est aux alentours que fraîcheurs et parfums, gazons touffus, sources d'eau vive ; à l'intérieur, c'est un charnier infect et hideux. Au bout d'une rue sale, étroite et mal pavée, qui s'appelait modestement rue Royale, je débouchai sur une petite place dont l'extrémité plantée d'arbres tenait lieu sans doute de jardin public. Quelques bourgeois à l'air important et rogues'y promenaient gravement en fumant leur pipe. Pour égayer mes loisirs, je m'arrêtai devant une halle d'un aspect malhonnête et peu sain, et je me mis à lire les affiches qui en placardaient l'extérieur. J'appris là une foule de choses, d'abord que j'avais l'honneur d'être dans les murs de la ville de Saint-Florent ; ensuite que M. de Saint-Ernest et mademoiselle Plantamour, premiers sujets du Théâtre-Français, se rendant à la cour du roi de Piémont, où ils étaient impatiemment attendus, avaient daigné s'arrêter quelques jours à Saint- Florent pour y jouer les plus belles pièces de leur ré-
pertoire ; puis, que le célèbre Loyal, artiste en agilité, s'élèverait en ballon, le dimanche, après vêpres, et lancerait un feu d'artifice sur la ville, à soixante-quinze mille pieds au-dessus du niveau de la mer : puis, qu'il venait d'arriver à Saint-Florent une ménagerie composée , entre autres bêtes curieuses, de deux mastodontes vivants, animaux d'autant plus rares, disait l'affiche, que la race en est complètement perdue depuis quelques milliers de siècles. Suivaient les annonces judiciaires, biens à vendre ensemble ou séparément, coupes de bois, licitations, adjudications; mais, dieux immortels! quels ne furent pas mon étonnement et ma stupeur, en apercevant ces simples mots : S'adresser à M* Karl Hennj, aovuè à Saint-Florent ! Avoué, lui, Karl Henry! avoué à Saint-Florent ! Hélas ! pensai-je avec tristesse, il aura manqué d'énergie et de volonté, il a succombé dans la lutte. Le papillon est retourné à sa chrysalide, le lis est rentré dans sa bulbe noire et terreuse.
Cependant je doutais encore que ce fut lui.
Un enfant du crû, à qui je donnai généreusement de quoi passer deux fois le pont des Arts,, au premier voyage qu'il ferait à Paris, me conduisit à l'étude de Me Karl. Je pénétrai dans une grande maison triste, froide et silencieuse. L'étude était à gauche au rez-dechaussée; à droite, montait lourdement vers les étages supérieurs un large escalier dans lequel un propriétaire de la Chaussée-d'Antin aurait trouvé moyen de faire tenir deux ou trois appartements complets ; dans le fond,
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j'entrevis un petit jardin où quelques fleurs se réjouis* saient sous les baisers d'un doux soleil d'automne.
Le cœur ému, je poussai la porte de l'étude et j'entrai dans une salle humide et sombre, meublée de deux clercs dont je me pris, en attendant le maître absent, à observer le travail ingénieux et cruel. Ce travail consistait à attraper les mouches qui volaient autour de leur écritoire et à les enfermer sous une coquille de noix percée d'un trou presque imperceptible; cela fait, ils veillaient sur les tentatives d'évasion, et quand une des prisonnières s'avisait de passer sa petite tête par le trou fatal, un des jeunes bourreaux la lui tranchait avec la lame d'un canif. Je vis ainsi décapiter plusieurs douzaines de victimes; le sol était jonché de cadavres. Heureusement, le retour du patron vint mettre fin à ces sanglantes exécutions. Au bruit de ses pas qu'ils reconnurent, un des terroristes cacha précipitamment dans sa poche l'instrument du supplice, et s'étant jetés chacun sur sa plume, tous deux se mirent à griffonner avec rage.
C'était lui, c'était mon Karl Henry ! il rentrait du tribunal, avec une énorme liasse de papiers sous le bras, encore tout chaud et tout bouillant d'une plaidoirie, vraie catilinaire, qu'il venait de fulminer contre une bande de canards qui s'étaient permis de prendre leurs ébats dans le pré d'un de ses clients. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, et quand nous nous fûmes
embrassés à plusieurs reprises, il m'entraîna dans le
jardin et me fit asseoir sous une tonnelle de houblon et de vigne vierge. On pense quelle joie des deux côtés, que de questions échangées coup sur coup et n'attendant pas la réponse !
— Parlons de vous d'abord, dit-il en insistant : ensuite viendra mon tour.
— Je n'ai rien à raconter, lui répliquai-je ; j'ai quelque peu voyagé et n'ai retiré de mes voyage d'autre satisfaction que celle de rentrer chez moi. S'assurer que les hommes sont partout les mêmes, pétris partout du même limon, en proie aux mêmes inquiétudes, agités des mêmes passions ; retrouver partout le spectacle des mêmes misères ; changer sans cesse de lieux et ne point parvenir à se changer soi-même ; errer isolé de ville en ville, sans communications avec notre passé, sans liens avec notre avenir , tramer çà et là une curiosité ennuyée ; admirer des monuments qui n'attestent pour la plupart que l'orgueil, la folie et le malheur des hommes ; se fatiguer à chercher bien loin des sites moins beaux que ceux qu'on a chez soi, voilà ce qu'on appelle voyager : c'est à coup sûr le plus triste de tous les plaisirs. Parlons de vous, ami. Tel d'ailleurs n'a jamais quitté le foyer de ses pères, qui en sait plus long que beaucoup d'autres revenant des contrées lointaines : tel n'a fait que le tour de son cœur, qui a vu plus de pays que s'il eût fait le tour du monde. Par quel hasard vous trouvez-vous ici, dans celte petite ville., au fond de cette province, à la tête de cette étude, vous que j'ai quitté,
il y a quatre ans à peine, à Paris, épris des arts, amoureux de la gloire, rempli d'ardeur et de génie ?
Voyant qu'il se taisait, je craignis d'avoir offensé quelque amour-propre déjà souffrant, irrité quelque sus" ceptibilité douloureuse.
— Pardonnez ces questions, m'écriai-je, et ne songeons qu'à la joie de nous retrouver.
— Mon ami, dit-il enfin, avez-vous quelque affaire qui vous presse et ne sauriez-vous, sans nuire à vos intérêts, me donner un jour ou deux ? D'abord, vous me devez cela après une si longue séparation; ensuite, vous comprendrez mieux ce que j'ai à vous dire, quand vous aurez passé quelques heures sous ce toit.
— Je n'ai rien qui me presse et suis tout à vous, m'écriai-je.
— Allez donc, ajouta- t-il, avertir à la diligence : je vous attendrai pour dîner.
Je revins au bout d'une heure, l'étude était fermée ; je montai au premier étage, ce fut Karl lui-même qui m'ouvrit la porte. Jl me prit par la main et m'introduisit dans un grand salon où se tenaient deux femmes assises dans l'embrasure d'une fenêtre. Il me conduisit vers elles et s'adressant à la plus âgée :
— Ma mère, dit-il en me nommant, c'est l'ami dont je vous ai tant de fois parlé.
Puis, me présentant à la plus jeune qui s'était levée pour me recevoir :
— Mon ami, me dit-il, c'est ma femme.
112 kÂilt HÈNRÏi
Je restai quelques instants troublé : j'avais compte sur un dîner de garçons et rie m'attendais pas, en venant, à trouver Karl en ménage, j'observai sa femme: elle avait la beauté du diable. Je m'aperçus bientôt que sa mère était aveugle : elle avait l'air commun , revêche et tracassier.
— Monsieur, dit-elle d'une voix aigre, vous avez pour ami un bien mauvais sujet : je veux croire, sans vous flatter, que vous valez mieux que lui.
— Ma mère, répondit Karl avec douceur, notre ami est trop modeste et trop indulgent pour en convenir.
J'avais pensé d'abord que ce n'était de la part de la vieille mère qu'une façon de plaisanter, mais, à l'attitude du fils, je crus comprendre qu'elle parlait sérieusement, et je n'en doutai plus, quand j'entendis la jeune femme dire à son tour :
— Allons, maman, il ne faut pas le gronder, il est bien gentil, ce pauvre chéri: il a bien travaillé tout ce mois. Il a plaidé à toutes les audiences et n'a pas gagné moins de douze procès.
— C'est bon, c'est bon ! répliqua la bonne vieille en grommelant ; c'est un paresseux qui mourra sans avoir achevé d'acquitter le prix de son étude.
— Ma mère, dit Karl en s'agenouillant auprès d'elle, vous êtes parfois bien sévère.
Et il lui baisa la main.
En cet instant, la porte du salon s'ouvrit pour donner passage à trois grandes filles qui n'étaient ni de la pre-
mière beauté ni de la première jeunesse, une exceplée qui paraissait au matin de la vie, et qui ne manquait ni de grâce, ni d'un certain charme. Les deux autres pouvaient avoir de vingt-huit à trente ans; elles ressemblaient à ces fleurs étiolées, flétries avant de s'être ouvertes et auxquelles il n'a manqué, pour s'épanouir, qu'un peu de brise et de soleil. Elles me saluèrent d'un air sec et compassé, tandis que la plus jeune m'examinait d'un regard curieux.
Savez-vous rien de plus éloquent et de plus adorable que la façon dont Oreste, dans Iphigénie en Tauride , présente à sa sœur son ami? « c'est Pylade, ma sœur. » Rien de plus; mais à ce trait sublime, que Talma rendait, dit-on, avec tout le génie de l'amitié antique, qui ne sent pas son cœur s'émouvoir n'est point digne d'avoir un ami. Ce fut ainsi que Karl me présenta à ses sœurs : en entendant prononcer mon nom, la plus jeune sourit et un pâle rayon passa sur le terne visage des deux autres.
On fit cercle autour de l'aveugle et la conversation s'engagea. On parla de Paris.
— Séjour de perdition î dit la mère.
— Karl y a fait bien des folies ! ajouta la sœur aînée en se pinçant les lèvres.
— Si j'ai le malheur d'avoir un fils, je réponds bien qu'il n'y mettra jamais les pieds, répliqua la jeune madame Karl.
llfr KARL HENRY.
— On dit qu'on y enlève les femmes en plein jour, dit la seconde sœur avec indignation.
— Je voudrais bien y aller, moi ! dit la troisième en soupirant.
Pendant le peu de temps que dura cet aimable entretien, je découvris que toutes ces femmes se détestaient les unes les autres. Ce devait être un enfer que cette maison. Les deux vieilles filles jalousaient leur bellesœur qui était jalouse elle-même de la grâce et de la distinction de la plus jeune. Karl gardait le silence et je pleurais sur lui dans mon cœur.
Une grosse créature, qui cumulait dans' l'intérieur de Karl Henry les fonctions de cuisinière et de femme de chambre, étant venue annoncer que le dîner était servi, on passa dans la salle à manger.
D'après le fragment de conversation que je viens de raconter, on peut se faire aisément une idée de ce qui se dit pendant le repas. Ce qui me frappa surtout, c'est qu'à part la jeune sœur qui paraissait aimer son frère d'une tendre affection, on traitait le maître du logis avec un sans-façon qu'on aurait pu prendre au besoin pour du mépris et du dédain mélangés d'un peu de pitié. Loin d'en témoigner de l'humeur, Karl se montrait pour sa mère, sa femme et ses sœurs, plein de respect, d'égards et de tendresse. Ne m'avisai-je pas de parler du talent de Karl sur le violon ! Le pauvre ami me regarda d'un air suppliant: mais il n'était plus temps. On le traita de fou, d'extravagant, d'artiste et de poète, tous
mots qui avaient la même signification dans l'esprit de celles qui les prononçaient. La mère déclara que le gueux de violon était bien heureux qu'elle fût aveugle, et qu'elle l'aurait jeté depuis longtemps au feu si elle avait pu mettre la main dessus.
— Ah ! monsieur, s'écria la femme de Karl avec componction, on ne saura jamais tout le tort que le violon a fait à mon pauvre mari !
— C'est le violon qui l'a perdu, ajouta une des vieilles filles.
— Encore s'il en jouait avec agrément, dit l'autre.
— Mais ce pauvre chéri n'est pas même capable de faire danser la société, reprit l'épouse avec compassion.
Karl avait de grosses larmes qui roulaient dans ses yeux, et je vis sa jeune sœur qui lui serrait furtivement la main sous la table.
La fin du dessert fut signalée par l'apparition d'une espèce de butor que j'aurais pu croire échappé de la ménagerie dont j'avais lu l'annonce quelques heures auparavant. C'était un gros homme à la démarche lourde, à l'air rusé et fin, moitié renard, moitié hippopotame. Je crus comprendre que j'avais devant moi le prédécesseur et le beau-père de Karl ; en effet c'était l'honnête homme qui avait cédé en même temps son étude et sa fille à mon malheureux ami. Il avait donné vingt-cinq mille francs de dot à sa fille, et vendu soixante-quinze mille francs à son gendre, une étude qui en valait qua-
rante mille. A ce compte, il s'était débarrassé pour rien de sa progéniture, et se trouvait gagner dix mille francs sur le marché.
11 entra, ses mains dans ses goussets, le chapeau sur la tête, avec l'impertinent aplomb d'un créancier mal appris en visite chez son débiteur. Soit qu'il n'eût point remarqué la présence d'un étranger, soit qu'il ne s'en souciât pas autrement :
— Les avoués démon temps, dit-il en jetant un coup d'œil sur la table, servaient moins de plats au dessert, mais ils avaient du pain sur la planche.
A ces mots, Karl Henry se leva pâle et froid de colère.
— Ah ça ! monsieur mon gendre, s'écria l'aimable beau-père, sans lui laisser le temps de répondre, j'en apprends de belles sur votre compte. Il paraît que vous refusez des causes, sous prétexte qu'elles sont mauvaises. Sachez, monsieur, qu'il n'y a de mauvaises causes que celles qui ne rapportent rien. Qu'est-ce que cela signifie? avez-vous résolu de ruiner mon étude et de mettre mon enfant sur la paille ?
— Monsieur, répondit Karl avec dignité, vous oubliez que votre étude est devenue la mienne, que votre enfant est ma femme, que mes affaires ne sont pas les vôtres et que je suis maître chez moi.
— Malheureux, s'écria la mère aux abois, tu outrages ton bienfaiteur! Il ne le manque plus que de chasser tes sœurs et ta mère.
kAtlL ÎIEMÏV. ïïl
■^•Comment, mille diables ! disait le beau-père en frappant du piedleparquel, vous me devez encore vingt mille francs et je n'aurais pas le droit de mettre le nez dans vos affaires! Payez-moi et je vous laisserai tranquille, mais je ne souffrirai pas que vous fassiez du désintéressement à mes dépens.
— Ah! mon cher M. Jauneret, reprit la mère avec désespoir; ce n'a jamais été qu'un sans ordre; c'est lui, le malheureux ! qui a fait mourir mon pauvre cher mari de chagrin.
— Ah! que je suis malheureuse! ah! que je suis malheureuse! s'écria la femme de Karl, se précipitant tout en pleurs, dans les bras de son excellent père.
— 11 est certain qu'au train dont il y va, ajouta une des vielles filles, Karl finira par perdre l'estime des honnêtes gens.
— Va, laisse-les dire ! murmura la jeune sœur en l'embrassant ; notre père est là-haut qui te bénit, et moi, je suis ici-bas qui t'aime.
Karl la pressa sur son cœur avec effusion. Puis m'ayant fait sigue de le suivre, il sortit, impassible et grave.
Quand nous fûmes dans son étude, seuls en présence l'un de l'autre, il s'accouda sur une table, appuya son front sur sa main, et demeura longtemps silencieux, dans une attitude affaissée. Je le regardais avec tristesse, et mesurant l'abîme dans lequel il s'était laissé choir, je ne pouvais me défendre d'un sentimeut de pitié presque dédaigneux. Je l'accusais malgré moi d'avoir fléchi dans la lutte glorieuse qu'il avait entreprise et d'avoir préféré aux poétiques douleurs de la pauvreté ce qu'on est convenu d'appeler dans le monde une position lucrative et honorable.
Comme s'il eût deviné ce qui se passait en moi : — Mon ami , dit-il enfin , je dois vous sembler bien bas tombé; que de fois, moi-même , n'ai-je pas pleuré sur ma déchéance ! mais Dieu me jugera : j'ai foi en sa justice et en sa bonté. Mon histoire est bien simple ; je vais vous la dire en deux mots. Ma famille a toujours été pauvre; j'ai compris de bonne heure que j'en devais
être un jour l'unique appui. C'est à ces fins que mes parents me firent donner ce que nous appelons une éducation libérale. Orgueil ou tendresse, ils se saignèrent aux quatre veines, aucun sacrifice ne leur coûta, et mes sœurs manquèrent de tout afin que rien ne me manquât. Vous savez par quelle fatalité j'en arrivai à trahir les espérances qu'on avait placées sur ma tête. Vous savez aussi que je ne m'y décidai pas légèrement Longtemps je combattis mes goûts et mes instincts; lorsque j'y cédai sur la foi de Baillot, je m'accusai longtemps avec amertune de disposer, contre le vœu de mes parents, d'une destinée qui ne m'appartenait pas. Cependant, je me disais que dans notre époque la gloire et la fortune se tiennent parla main, et la conscience que j'avais de pouvoir un jour enrichir ma famille, me faisait persévérer dans la voie nouvelle où j'étais entré. J'ai bien lutté, j'ai bien souffert; je me suis débattu sous les étreintes de la pauvreté : j'ai marché, chargé de reproches et de malédictions; mes sœur aînées m'appelaient mauvais fils ; ma mère m'appelait mauvais frère; ma jeune sœur m'envoyait en secret ses petites économies et parfois mon père y joignait les siennes, car il m'adorait, mon vieux père. Je marchais, j'avançais toujours. J'entendais une voix mystérieuse qui me disait, va ! et j'allais. J'allais, les pieds meurtris et le cœur en sang; mais quand je voulais m'arrêter, va ! s'écriait la voix fatale. Je reprenais ma course et j'allais.
0 ma petite chambre ! enchantements de l'art! joies
130 Karl hënry.
du travail! fêtes de la solitude! pauvreté, liberté ! hallucinations de la gloire ! Un jour enfin, un jour, la côte que je gravissais s'adoucit sous mes pas; il se fit autour de moi comme un grand coup de vent qui balaya le ciel, eU du haut de la montagne où je venais d'atteindre, j'aperçus la terre promise. Ignoré de la foule, mon nom n'était déjà plus inconnu parmi les artistes. Chez Baillot, on exécutait ma musique et je me sentais déjà caressé par le premier souffle de la célébrité, pareil aux brises qui précèdent et annoncent le lever de l'aurore. Baillot croyait à mon génie, et moi-même, pardonnez-moi, mon Dieu, ce dernier cri d'un orgueil que vous avez si cruellement frappé ! parfois je me surprenais à y croire. Mais au moment où j'entrevoyais, quoique dans un avenir encore lointain, le prix assuré de mes efforts, je tombai foudroyé sur le sol d'airain de la réalité. Mon père mourut. Éternelle douleur ! il est mort et je ne l'ai point assisté à son heure suprême. Ses yeux, près de se fermer pour ne plus se rouvrir, ne m'ont pas vu agenouillé à son chevet ; je n'ai pas reçu ses derniers adieux : mes larmes n'ont point coulé sur ses mains glacées. 0 noble et tendre cœur ! âme charmante ! nature aimable et bonne! Mon ami, si votre père vit encore, ne vous reposez pas sur l'avenir du soin de réparer les négligences , les oublis trop communs aux affections humaines, et dont ne sont pas exemptes les plus saintes et les plus sacrées 1 hâtez- vous de l'aimer, car rien n'est plus incertain que cet avenir sur lequel
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nous comptons pour réparer les fautes du passé, pour nous acquitter en tendresse ; et croyez-le, c'est un grand remords et un grand désespoir de ne pouvoir payer que sur un tombeau une dette d'amour. Mon père mourut: ce fut un coup de foudre. Je ne sentis d'abord que la perte horrible : quand je vis clair à travers mes larmes, je demeurai frappé de terreur devant l'immensité du désastre. La mort de mon père laissait ma mère et mes trois sœurs sans aucune espèce de ressources. Le revenu de la place qu'il occupait de son vivant suffisait tout juste aux besoins de sa famille ; l'argent qu'il avait pu mettre de côté à force d'ordre et de privation, avait été absorbé par mon éducation et par mon entretien, durant les trois premières années que j'avais passées à Paris. Ma mère aveugle et mes trois sœurs, habituées à vivre dans une honnête aisance, se trouvaient donc réduites à la pauvreté. J'examinai froidement ma position. Je commençais, il est vrai, à entrevoir le but où tendaient mes efforts ; mais j'en étais encore loin. 11 ne suffit pas d'arracher au travail le secret du talent ; il faut ensuite réussir. Tout est là, réussir! et quand on on a réussi, il faut réussir encore, puis encore et toujours. Ce n'élait plus pour moi qu'une question de temps, mais je ne pouvais plus attendre. Vous n'êtes pas sans avoir réfléchi aux obstacles sans nombre que notre art doit vaincre et renverser avant d'arriver jusqu'au public. Écrivain ou poète, j'aurais pu tenter
la chance ; musicien, je fus perdu. Nul ne saura, Dieu
seul a vu ce qui s'est passé en moi à cette époque de ma vie ; c'est ce qui me fait espérer en sa justice et en sa bonté. Ma mère et mes sœurs étaient près de crier la faim; ma résolution fut bientôt prise. Je renonçai au jeu de hasard qui s'appelle la gloire. Je vendis toutes mes partitions et j'en envoyai le prix à ma mère ; je réglai mes petites affaires, et, sans rien dire à personne, je partis, un matin, à pied pour ma province. Je n'étais plus le Karl Henry que vous aviez connu quelques années auparavant ; celui-là s'était lui-même immolé, la veille, sur l'autel de ses devoirs.
A ces mots, il s'interrompit, et moi, je pris sa main que je pressai avec un sentiment d'admiration et de respect.
— Mon ami, reprit Karl, vous devinez aisément le reste. J'avais étudié le droit et la procédure. Je rencontrai un homme qui ne demandait qu'à se débarrasser de sa fille et de son étude ; j'épousai l'étude et la fille. Ainsi fut consommé le sacrifice. Ce que j'ai supporté, vous ne sauriez l'imaginer. Les commencements ont été bien rudes; j'ai dû lutter, non-seulement contre moimême, mais aussi contre les sots et les méchants au milieu desquels je suis condamné à vivre. Mon ami, on m'a abreuvé de dégoûts, d'outrages et d'amertume. Ajoutez les ennuis d'une profession par laquelle il est presque impossible de s'enrichir sans s'appauvrir du côté de l'âme et de la probité. Non, voyez-vous, nul au monde ne saura ce que j'ai souffert. Mon goût pour la
musique a fait douter de mon aptitude aux affaires ; moa violon m'a perdu de réputation : j'ai dû m'interdire d'y toucher. Mes confrères, race pire que celle des loupscerviers, ont fait courir le bruit que j'étais fou ; j'ai vu ma clientèle s'éclaircir, et ce n'est qu'à grand'peineque je suis parvenu à la ramener. Un soir, dans un bal à la sous-préfecture, où je me trouvais avec ma femme et mes sœurs, le ménétrier ayant fait défaut, on me pria de le remplacer. Je m'y résignai de bonne grâce. J'envoyai chercher mon violon, et je jouai d'abord, sur un mouvement vif et rapide, cette valse que vous aimiez tant, La dernière pensée de Weber. Tout alla bien durant quelques instants ; mais je ne sais par quel fatal enchantement j'en vins à oublier le bal et le monde qui m'entourait. Sans y prendre garde, je ralentis peu à peu la mesure, et me mis à jouer comme autrefois dans ma petite chambre, quand je vous avais pour complice et pour auditeur. Tandis que je jouais, tous ces souvenirs charmants s'éveillaient dans mon cœur, mais pleins de tristesse et de mélancolie, et je sentais mon visage inondé de larmes. Tout-à-coup je me réveillai : les groupes de valseurs étaient immobiles et me regardaient avec stupeur ; les méchants riaient sous cape ; les sots s'apitoyaient sur mon sort ; ma femme venait de s'évanouir, et mon beau-père me lançait des regards à me percer de part en part. Le sous-préfet me déclara que je jouais faux ; madame la sous-préfète parla sérieusement de me faire jeter par ses gens à Ja porte. Qui
iïk kakl tttnft
pourrait dire tout ce qu'il m'a fallu d'énergie poirf me relever, après un coup pareil, dans l'opinion de Saint- Florent? Je crois même que ce temps d'épreuve et de réhabilitation dure encore. J'accomplirai jusqu'au bout ma tâche. Avec le devoir pour point d'appui, la volonté est un levier qui peut, sinon soulever des montagnes, du moins les étayer sans en être écrasé. Pourtant, mon ami, n'allez pas croire que j'aie la prétention de me donner à vous pour un héros de résignation ; je ne joue pas au martyr. J'ai bien souvent des rébellions secrètes ; bien souvent aussi j'ai de secrets dédommagements. Ma famille est moins dure et plus indulgente que vous ne le pourriez croire : vous êtes tombé sur un mauvais jour. Ma vieille mère est aigrie par l'âge et par les infirmités, mais elle m'aime au fond. Mes sœurs aînées ont vu leur jeunesse se flétrir dans le célibat; il faut bien leur pardonner quelques mouvements d'humeur. Ma femme ne me comprend guère ; mais la faute en est à son éducation plus encore qu'à ses instincts. Mon beau-père a parfois de bons moments à table. Jenny, ma jeune sœur, est ma joie, ma consolation, mon ange tutélaire. Nous sommes frère et sœur moins par le sang que par le cœur. Elle aime la musique ; elle chante avec goût. La nuit, quand tout repose et dort, nous nous levons à pas de loup, et nous nous réfugions dans la partie la plus retirée du logis. Je prends mon violon, elle chante, et nous faisons ainsi de petits concerts, en nous gardant bien toutefois d'éveiller personne. Une fois dans
la semaine, à certaines heures, nous nous donnons rendez-vous dans la campagne. Chacun s'échappe de son côlé ; nous nous retrouvons derrière une haie et de là nous nous envolons à travers champs, causant d'arts, de poésie, et souvent de notre père qui nous chérissait l'un et l'autre. Nous nous aimons comme deux enfants du bon Dieu ; la jalousie de ma femme qui nous surveille comme deux amoureux, donne à notre tendresse un charme et un attrait de plus. Telle est ma vie ; je souffre et je bénis le ciel qui a mis un rayon de soleil entre les murs de ma prison, une fleur entre les barreaux de ma fenêtre.
Ainsi parla Karl Henry.
Qu'ajouterais-je à ce simple récit? Je partis le lendemain, et, pour finir comme j'ai commencé, pensez-vous que l'histoire ait dans ses fastes beaucoup de héros qui vaillent ce pauvre avoué de province?
Il «M
% M, le marquis 2lu<utôtr k $rUav.
Vous, ami, qui l'avez connue, vous savez que de longtemps on ne trouvera pas sa pareille. Elle est restée dans notre mémoire à tous, comme une des plus charmantes figures qui aient brillé en ce temps-ci. Elle avait le génie, la beauté, la jeunesse, avec la grâce et la bonté qui font qu'on pardonne à la gloire. Elle a filé comme une étoile, mais on peut voir encore le sillon lumineux qu'a laissé son passage. Puisqu'il vous plaît d'entendre parler d'elle, et que tout ce qui se rattache à son souvenir a pour vous un attrait toujours souriant et toujours nouveau, je veux vous conter comment il me fut donné de la voir pour la première fois.
Il y a bien quelques années de cela. J'étais jeune et ne connaissais guère alors que mon village. Un ami de ma famille, qui me tenait en grande affection, ayant parlé de m'emmener dans le midi de la France où l'appelaient des affaires de succession, on pensa qu'avant de me lâcher dans la vie, il ne serait pas mal de me
faire courir un peu le monde. Je partis donc par une belle matinée d'avril, en compagnie de l'ami Jacques, dans une petite carriole qui jouait la chaise de poste à s'y méprendre, attelée d'une petite jument aux jarrets de fer, que son maître appelait Bergère. Vous jugez quel voyage enchanté! Le printemps partout, en moi, autour de moi : tout fleurissait, bruissait, verdissait dans mon cœur comme sur la terre, et mes seize ans mêlaient leur ramage aux gazouillements des oiseaux dans les bois.
Nous allions à petites journées, à la façon des vetturini, partant le matin, au soleil levant, prenant nos repas au hasard, couchant le soir à la grâce de Dieu. Mais, très cher, rassurez-vous, vous n'avez point à redouter de nouvelles impressions de voyages. On ne m'a jamais vu parmi ces pèlerins indiscrets et bavards, qui vont frappant à toutes les portes, et secouant sans façon à tous les foyers la poussière de leurs sandales. Que raconter d'ailleurs et que dire? 11 y a des gens heureux : l'imprévu jaillit sous leurs pas ; le fantastique et le pittoresque les escortent le long de la route; touristes prédestinés qui, de Paris à Saint-Cloud, trouveront le moyen d'écrire une odyssée. Moi, mon ami, tout au rebours, et je crois sérieusement que je ferais le tour du monde sans apercevoir la queue d'une aventure. J'ai quelquefois voyagé à pied, à cheval, en voiture; lancé, comme une flèche, par la vapeur, j'ai descendu le cours des fleuves; comme Annibal, j'ai franchi les Alpes ;
comme le pieux Énée, j'ai navigué sur la mer azurée ; l'Océan m'a porté sur sa croupe verdâtre. Eh bien ! je le confesse en toute humilité, rien ne m'est advenu d'étrange ni de romanesque : sur l'onde, bon vent et flot paisible; sur terre, jamais d'autre drame que les accidents du paysage, et toujours devant moi le sentier sûr et battu de la réalité, s'allongeant inflexible et nu comme le rail d'un chemin de fer. Les départs au matin, par l'air frais et sonore ; les haltes au milieu du jour; les pèlerinages aux vieux murs; le salut échangé avec le contadin qui se rend à la ville ou retourne au hameau ; les conversations silencieuses de l'âme avec la nature ; les rêves confiés à la nuée qui passe ; les rencontres bienveillantes ; les arrivées le soir à l'hôtellerie ; l'accueil de l'hôte, la curiosité, parfois la sympathie qu'éveille presque à coup sûr un visage étranger et jeune : tels sont, à vrai dire, les incidents solennels qui ont jusqu'à présent signalé mes voyages ; c'est, en quelques mots, tout le poème de ma première campagne, moins l'épisode que je veux vous conter.
Mon ami Jacques parlait peu. Entre le lever et le coucher du soleil il fumait de quinze à vingt pipes et dormait le reste du temps. Bergère faisait de huit à dix lieues par jour, plus ou moins, suivant les étapes. Tout m'était nouveau et tout me ravissait, excepté pourtant les villes que nous Ira versions et qui toutes me semblaient affreuses. Je me demandais s'il était possible que des êtres organisés comme mon ami Jacques et moi con-
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sentissent librement à traîner leur vie dans ces hideux repaires, auxquels je comparais avec orgueil le trou natal où j'avais grandi. Charme de la patrie ! puissance des lieux où s'est écoulée notre enfance ! magie du coin de terre où nos yeux se sont ouverts à la lumière des deux ! Je me souviens de m'être rencontré, voilà quelques années, dans un coupé de diligence, avec un élève du collège Saint-Louis, qui, pour la première fois depuis cinq ans, allait passer les vacances dans sa famille. Malgré la différence de nos âges, nous nous prîmes bientôt d'amitié l'un pour l'autre. C'était un aimable jeune homme, presque un enfant encore, turbulent, expansif et tendre. Il me parlait avec une joie pétulante de sa mère, de ses deux sœurs, du domaine où il était né et qu'il allait revoir après cinq ans d'absence. Je me plaisais à l'écouter : en l'écoutant je me reportais avec bonheur et mélancolie aux jours heureux de ma jeunesse. Comme nous venions de gravir à pied une côte rapide, arrivé sur le plateau, je ne pus m'empêcher de me récrier en voyant le paysage qui se déroulait à nos pieds. C'était merveilleux en effet : des bois diaprés de mille couleurs, des coteaux couronnés de pampres rougis par l'automne ; la rivière qu'enflammait le couchant; des villages fumant ça et là; des clochers perçant le feuillage éclairci ; l'ombre des peupliers s'allongeant sur l'herbe des prés ; puis, de la vallée montant jusqu'à nous, tous les parfums, toutes les rumeurs, toutes les harmonies du soir. Mon jeune gars hocha la tête.
— Si vous voulez voir quelque chose de beau, me dit-il, il faut venir avec moi à Fresnes.
— Qu'est-ce que Fresnes ? lui demandai-je.
— Fresnes, répondit-il, c'est où je vais, c'est le domaine où je suis né, où m'attendent ma mère et mes sœurs.
— Et c'est beau ?
— Oui, c'est un peu beau, ajouta-t-il avec un fin sourire.
— Vous avez des bois ?
— Des forêts.
— De l'eau?
— Un lac, une rivière.
— Des coteaux ?
— Vous pouvez dire des montagnes.
— Ce doit être en effet un beau pays, lui répliquai-je.
Le reste de la journée, il ne fut question que de Fresnes entre nous. Le lendemain, dans la matinée, la diligenre relaya devant la porte du Lion-d'Or, dans une méchante ville appelée, je crois, Saint-Maixent, à deux petites lieues de Fresnes ; c'était là que mon jeune ami et moi devions nous séparer. Un domestique l'attendait en effet au débotté, avec deux chevaux. Le conducteur ayant déclaré que la voiture, par je ne sais quel vice d'administration, s'attarderait à Saint-Maixent au moins durant quatre heures, je cédai aux instances de mon jeune camarade, et me décidai à l'accompagner jusqu'au
domaine de ses pères. J'étais curieux de visiter cet Éden, et d'en emporter l'image dans mon souvenir. J'enfourchai donc le cheval du serviteur, et nous partîmes au galop de nos bêtes. Nous avancions au milieu d'un pays plat, nu, sec et morne; mais je me rassurai en songeant à Vaucluse, où Ton arrive par enchantement, au détour d'un rocher aride. Enfin, après une heure de galop, nos chevaux s'arrêtèrent au bout d'un village, devant une grille de bois peinte en vert ; mon compagnon se jeta à bas de sa monture, tomba dans les bras de trois femmes qui pleuraient de joie, et ce fut pendant quelques minutes des embrassements que la parole humaine ne saurait exprimer. Bien que fort ému et véritablement attendri, je cherchais du regard le lac et la rivière, les montagnes et les forêts. A franchement parler, c'était un pays infâme. Les premiers transports apaisés, l'enfant me prit par la main.
— Tenez, me dit-il les yeux mouillés de larmes, voici nos forêts, nos montagnes, et là-bas notre lac et notre rivière. Hier, a vais-je raison? savez-vousrienau monde de plus beau ?
J'ouvris de grands yeux pour mieux voir. Le lac était une mare où barbotaient une douzaine de canards ; la rivière, un filet d'eau malsaine ; la forêt, un bouquet de chênes au feuillage rongé moins par l'automne que par les chenilles; les montagnes, quelques quartiers de roc à moitié ruinés par les mineurs. Charme du pays natal ! ainsi que je m'écriais tout-à -l'heure; et vous-même,
mon cher Auguste, sous le ciel bleu de l'Italie, au milieu des orangers de la rivière de Gênes, n'avez- vous pas regretté parfois le parfum de vos pommiers en fleurs, votre maison près du cours de la Seine, les allées de votre verger? Ne vous êtes-vous jamais oublié à chercher du regard le clocher de votre village, ce clocher déjà historique, et qu'à votre tour vous deviez illustrer plus tard !
Cependant, plus nous approchions du Midi, plus les villes prenaient une tournure coquette, un aspect élégant et propre. C'était toujours moins beau que la patrie, et certes j'aurais donné de grand cœur toutes les cités se mirant orgueilleusement dans le Rhône pour mon village, qui baigne modestement ses pieds dans les eaux de la Creuse: mais c'était beau pourtant, j'en con«* venais. Vers la fin d'avril, par une soirée chaude et dorée comme un soir d'été, Bergère, la carriole, l'ami Jacques, sa pipe et moi, nous entrâmes triomphalement dans Carpentras. Voilà, par exemple, une ville charmante qui partage, je ne sais pourquoi, avec Brives-la- Gaillarde, Pézenaset Landernau, Je privilège de fournir tous les niais et tous les jobards que sacrifie la littérature à l'amusement du public- Je ne connais ni Landernau, ni Pézenas, ni Brives-la-Gaillarde, mais je certifie que Carpentras, au pied du mont Ventou, blottie dans son enceinte de remparts crénelés, comme une perdrix dans une croûte de pâté, est une des plus poétiques villes de France qui rôtissent au soleil du Midi. Mous descendîmes
1S6 LE GONCïÇl
à Thôtel des Trois Chats qui miaulent, Sur l'enseigna en plein vent, un artiste de l'endroit avait peint trois chats dans un état d'exaltation difficile à décrire, et qui semblaient exécuter le trio le plus infernal qui se puisse imaginer.
À peine descendus de noire char, nous remarquâmes autour de nous une agitation qui ne devait pas être habituelle. Des groupes animés stationnaient devant Thôtel et sur la place du théâtre. Il y avait, avec l'air du printemps, je ne sais quel air de fête répandu dans l'atmosphère. Des voitures arrivaient de toutes parts et se croisaient en tout sens. Nécessairement il se préparait là quelque chose de joyeux et d'étrange que nous ignorions : car Bergère, mon ami Jacques et moi, nous étions trop inconnus et d'ailleurs trop modestes pour attribuer ce mouvement et ce concours des citoyens à notre passage en leurs murs. Il était clair qu'on attendait un prince du sang ou un acteur en représentation.
La cloche du dîner interrompit brusquement les commentaires auxquels nous nous livrions depuis quelques instants. A table d'hôte, j'observai pour la première fois une nouvelle espèce de bipèdes dont je n'avais même pas jusqu'alors soupçonné l'existence, M. de Buffon et les autres naturalistes ayant omis d'en faire mention dans leurs histoires. Mon ami Jacques m'assura que ces êtres bizarres étaient des commis-voyageurs. Ils nous apprirent qu'on donnait le soir même à Carpentras, dans la salle du théâtre, un concert au profit des pau-
vres. Un concert! à ce mot je rougis de plaisir, ce que voyant, mon ami Jacques se prit à pâlir d'épouvante ; car il y avait au monde deux choses qu'il avait en haine profonde : la première, sa femme, et la seconde, la musique. La musique était le seul point sur lequel nous différions de sentiment.
11 faut bien se dire qu'alors un concert était chose rare en province. A cette époque, l'éducation musicale de la France commençait à peine, et, pour ma part, je n'avais entendu d'autres concerts que ceux des oiseaux dans nos ramées. Depuis ce temps nous avons fait en ceci des progrès rapides, la France est devenue musicienne pour le moins autant que l'Allemagne. La mélomanie a tout envahi, et il est difficile de prévoir où s'arrêtera le mal. Il n'est pas, dans nos départements, une ville de quatre mille âmes qui n'ait une fois par semaine son concert d'amateurs, et tous les jours, à toute heure, deux ou trois cents mains occupées à tapoter sur le clavier de cet instrument sans âme et sans cœur qui s'appelle un piano. C'est une rage, une maladie. Dernièrement, j'ai revu mon village. Autrefois, voici vingtansàpeine, on n'y comptait qu'un clavecin, le clavecin de ma pauvre marraine. Je vois encore ses doigts blancs et secs se promenant sur les touches d'ivoire ; j'entends encore sa voix mélancolique et tendre chantant les vieux airs de Richard. J'ai retrouvé mon endroit infesté de pianos, de cornets à pistons , de basses
énormes, de trompettes colossales et d'autres instruis
ments antédiluviens. Le jour de mon arrivée , il y avait concert chez M. le maire ; le lendemain, on donnait une sérénade à un député de l'opposition. Dieu me pardonne, je parierais qu'à cette heure la fille de ma nourrice a un piano et que mon frère de lait joue de la flûte ou delà clarinette! Autrefois Toinette chantait les airs du pays en patois , et François nous faisait danser le dimanche, sur la place aux ormeaux, aux sons de la musette. Soyez sûr que la musique a déjà tué parmi nous beaucoup de bonnes choses qui la valaient peutêtre. Elle a tué la comédie , la tragédie, le drame, le théâtre en un mot. Aux plaisirs de l'intelligence, qui demandent toujours un certain travail, elle a substitué un délassement qui n'en exige aucun. Pour en jouir, il suffit d'ouvrir les oreilles. Dans les familles, le piano a tué le silence d'abord, le recueillement, puis l'amour des livres et les lectures qui charmaient jadis les soirées d'hiver.
Les concerts sont aujourd'hui un divertissement assez commun et assez vulgaire, à la portée de tout le monde ; on les donne à la douzaine. Je ne parle pas seulement de Paris, où nous avons des concerts- en veux-tu, en voilà ; je parle aussi de la province, où il est bien difficile de passer entre deux rangées de maisons sans recevoir une sonate dans la poitrine. Mais au temps où je voyageais avec mon ami Jacques, dans la carriole traînée par Bergère, un concert était un événement, quelque chose de rare et de solennel. On s'y prenait trois
mois à l'avance, et quand le grand jour avait lui, c'était de toutes part» une affluence pareille à celle qui encombrait Carpentras à l'heure dont nous parlons. Il faut tout dire : à ce concert au profit des pauvres, on devait entendre plusieurs amateurs célèbres dans le département et aux alentours, entre autres un flageolet de Tarascon dont on racontait des merveilles. Mais l'attrait le plus vif, l'appât le plus séduisant, le vrai charme de cette fête, c'était la comtesse de R..., qui avait promis d'y concourir de sa grâce, de sa beauté, de sa voix et de son talent.
Or, il y avait sur la comtesse de R... toute une histoire, qu'on racontait de façons diverses. A ce propos, les êtres étranges que mon ami Jacques appelait des commis-voyageurs, s'en donnaient à cœur joie et se permettaient une foule de traits subtils et de plaisanteries ingénieuses que je ne saurais trop redire. Toutefois, ce que j'entendais piquait au vif ma curiosité. J'appris que la comtesse de R... était, quelques années auparavant, une cantatrice célèbre; son nom, que n'a point dévoré l'oubli, résonne encore aujourd'hui, entre les noms de Pasta et de Catalani, comme une harpe éolienne. N'ayant pu parvenir à faire de la prima donna sa maîtresse, le comte de R... en avait fait sa femme. On ajoutait qu'amant jaloux autant que mari sévère, après l'avoir enlevée au théâtre, il la tenait dans son château, où l'infortunée victime se mourait de regrets, de tristesse et d'ennui.
IZiO LE CONCERT
Peut-être n'étaient-ce là que des fables inventées à plaisir. Toujours est-il que depuis trois ans que la comtesse habitait le pays, on l'avait à peine entrevue. Si les uns vantaient sa jeunesse et sa beauté, d'autres affirmaient qu'elle n'était rien moins que jeune et belle. D'autres enfin prétendaient qu'elle avait perdu sa voix après quelques mois de mariage. A l'unique fin de savoir à quoi s'en tenir sur toutes ces questions , le pays qui d'ailleurs n'aimait point le comte de R... à cause de sa grande fortune, de son grand nom, de son rare esprit et de ses belles manières ( j'ai su tout cela plus tard ) , le pays, dis-je, avait imaginé de donner un concert pour les pauvres, et de prier la comtesse deR... de concourir à cette œuvre de charité. Le fait est que la charité n'entrait pour rien dans cette bonne œuvre ; c'était tout simplement un prétexte pour arriver jusqu'à la mystérieuse châtelaine, un piège que lui tendait la curiosité des méchants et des sots, qui n'étaient pas fâchés en même temps de rappeler à M. le comte qu'il avait épousé une chanteuse, et de lui prouver qu'on était dans le secret de sa mésalliance. Une députation de notables s'était donc rendue au château. A leur grand désappointement, ils n'avaient pu pénétrer jusqu'à la comtesse, mais le comte les avait accueillis avec toutes sortes de bonnes grâces, et s'était empressé de promettre le concours de sa femme à l'œuvre charitable. La nouvelle s'en était répandue bientôt à dix lieues à la ronde, et voilà pourquoi Ton accourait de toutes parts à cette fête.
PÛtffi ISA PÀUVMSS. 141
Décider l'ami Jacques à prendre un billet de concert, il n'y fallait pas songer. Rien qu'à l'idée qu'on allait faire de la musique à Carpentras, il voulut atteler Bergère et s'enfuir à la hâte. J'eus bien de la peine à l'en dissuader. Sur le coup de huit heures, il alla se coucher, et moi, conduit par la foule, je pris, libre et joyeux, le chemin du théâtre. La salle était déjà pleine. Les concertants et leurs instruments occupaient la scène, ornée de fleurs et de guirlandes de feuillage. Un piano, destiné à la comtesse de R... , était placé près de la rampe, en face de l'assemblée. Tout le monde était à son poste; nul ne manquait que la comtesse. Déjà on s'interrogeait avec inquiétude; tous les regards erraient çà et là; la comtesse de R... ne paraissait pas. Après une heure de vaine attente, comme des murmures d'impatience commençaient à circuler dans la salle, l'orchestre prit le parti de commencer.
On joua d'abord l'ouverture de la Caravane. Je trouvai l'exécution parfaite et d'un effet magique; je ne me doutais pas jusqu'alors que, douze hommes étant donnés, on pût arriver à produire un pareil tapage. Flûtes, violons, basses et clarinettes rivalisèrent d'énergie et de bon vouloir ; j'en suais pour eux à grosses gouttes. Il n'est pas besoin d'ajouter que ce morceau fut couvert d'applaudissements frénétiques : les mères, les sœurs, les épouses, les cousines des exécutants, sanglotaient à pierres fendre et pleuraient comme des robinets ouverts.
Uà ÏE CONCERT
La dernière mesure achevée, tous les yeux cherchèrent la comtesse de R.. . ; point de comtesse.
Au bout de quelques minutes de répit, un monsieur gros et court, habit noir et cravate blanche, s'avança sur le bord de la scène, salua gracieusement, tira de sa poche trois ou quatre morceaux de buis ; puis, après les avoir ajustés les uns aux autres, il annonça qu'à l'aide de ce léger instrument, il allait imiter le chant de tous les oiseaux, depuis le chant du rossignol jusqu'au croassement du corbeau. A ces mots, il courut dans l'assemblée un murmure de flatteuse approbation, auquel succéda presque aussitôt un profond et religieux silence. Ce monsieur gros et court était le flageolet de Tarascon.
11 imita d'abord le gazouillement du rossignol, puis successivement le ramage de la mésange et de la fauvette, le sifflement du merle, le cri de la chouette, le roucoulement de la colombe, le gloussement de la poule, le chant aigu du coq, et, comme il l'avait promis, le croassement du corbeau. Ce flageolet était à la fois une volière et une basse-cour. Après une heure de cet agréable exercice, que sembla goûter fort le public de Carpentras, le monsieur remit en morceaux son précieux instrument, les fourra dans sa poche, et se retira au milieu des applaudissements de la foule. Mon voisin de droite, qui ne pouvait croire aux merveilles qu'il venait d'entendre, assurait qu'il y avait des oiseaux cachés dans les coulisses. Mon voisin de gauche, aimable et fin rail-
leur, était d'avis que ce monsieur envoyât son flageolet, pour le faire empailler, à M. Dupont, le naturaliste.
Au monsieur gros et court succéda un autre monsieur, long et mince. Celui-ci était d'Avignon. 11 annonça qu'il allait, à l'aide d'un simple violon, imiter tous les instruments, depuis la flûte jusqu'au tambour, ce qu'il fit en effet avec les meilleures intentions du monde. Il joua de tous les instruments, excepté du violon. En y songeant, je me suis dit plus tard qu'il est ainsi beaucoup d'artistes chez qui le talent d'assimilation a tué l'individualité, habiles à tout reproduire, si ce n'est leur propre nature, échos de tous, si ce n'est d'eux-mêmes.
Au monsieur long et fluet succéda un troisième monsieur, chevelu, barbu, frisé, pommadé, bichonné, gants queue de serin, manchettes relevées sur le poignet; un beau, un dandy ; le lion n'était pas encore inventé. Il avait la taille d'un tambour -major, des mains à tuer un bœuf d'un coup de poing, des épaules à rendre jaloux Hercule. 11 se mit au piano, et chanta Fleuve du Tage, d'une voix amoureuse qui nous plongea tous dans le ravissement. Dès lors, j'ai toujours professé une profonde admiration pour la valeureuse jeunesse qui charme ainsi les soirées du monde. Aller sur le terrain; essuyer sans pâlir le coup de feu de son adversaire ; assister vaillamment à une bataille rangée; charger l'ennemi d'un pied ferme ; marcher sans faiblesse au supplice ; tout cela n'a rien qui m'étonne. Mais en présence de
deux ou trois cents personnes, se camper bravement devant un piano, et chanter dans sa barbe : Je vais revoir ma Normandie, ou autre complainte analogue, c'est le plus haut point d'héroïsme où l'homme puisse arriver. Ces messieurs ont fait leurs preuves de courage, et sont en droit de refuser un duel. Les femmes en ceci partagent mon opinion, et comme, en général, elles aiment les héros, il est bien rare qu'un chanteur de romances ne l'emporte pas auprès d'elles sur un homme d'esprit.
Cependant la comtesse n'arrivait pas. Il était près de dix heures : raisonnablement on ne devait plus compter sur elle. Toutefois on attendait, on espérait encore, lorsqu'un quatrième monsieur, de Carpentras celui-là, le chef d'orchestre, le meneur de la fête, s'approcha de la rampe, et, après trois saints compassés, communiqua à l'assemblée une lettre qu'il venait de recevoir à l'instant. C'était une charmante petite lettre, par laquelle madame de R... s'excusait de ne pouvoir se rendre au concert, et priait MM. les commissaires de vouloir agréer son offrande avec ses regrets. Cette lettre était accompagnée d'un billet de mille livres.
On pense si ce dut être un cruel désappointement pour les curieux, les sots et les méchants. Ce fut un tohu-bohu général, un toile universel. Que ne dit-on pas? que n'entendis-je pas? Il était assez clair que la comtesse était vieille et laide, puisqu'elle refusait de se montrer; qu'elle avait perdu sa voix, puissqu'elle refu-
sait de se faire entendre, Mais ce fut renvoi du billet de mille livres qui surtout échauffa la bile de ces honnêtes gens. Il convenait bien à une chanteuse des rues de prendre ainsi des airs de princesse ! Les indigents de Carpentras avaient-ils besoin des munificences du château de R... ? La ville ne suffisait-elle pas à nourrir ses pauvres ? On était d'avis que ce billet de mille livres fût immédiatement renvoyé à l'orgueilleuse donatrice. En même temps, comme le plus grand nombre n'avait payé que pour voir et pour entendre chanter la comtesse, ce n'étaient de toutes parts que gens qui se disaient volés et réclamaient impérieusement leur argent : si bien que de ce concert donné au profit des pauvres , les pauvres couraient grand risque de ne retirer d'autre bénéfice que l'avantage de n'y avoir point assisté. L'indignation allait croissant, l'exaspération était au comble. Vainement, pour apaiser les passions déchaînées et couvrir le bruit de l'orage , l'orchestre attaqua, avec une vigueur peu commune, l'ouverture de Lodoïska; l'orage couvrait le bruit de l'orchestre. Il m'est arrivé, depuis cette soirée mémorable , d'assister à bien des concerts , mais je ne pense pas avoir jamais entendu un pareil vacarme. On sifflait, on hurlait; une demi-douzaine de chiens, qui avaient suivi leurs maîtres , poussaient des aboiements plaintifs, auxquels de mauvais plaisants répondaient par des miaulements lamentables. Les enfants piaulaient, les femmes criaient, les hommes menaçaient de jeter les banquettes sur le théâtre , et , au milieu de
la tempête, l'ouverture de Lodoïska allait toujours son train; les Tartares étaient dans la salle.
11 était difficile de prévoir comment se terminerait cette scène de confusion et de désordre, quand soudain les flots en fureur retombèrent silencieux et immobiles, comme si le doigt de Dieu leur eût commandé de se taire et de se calmer.
Une jeune étrangère avait d'un pied léger, sans que nul s'en fût aperçu au milieu du trouble général, franchi les degrés qui séparaient le parquet du théâtre, et soudain on la vit apparaître, assise devant le piano destiné à madame de R..., comme un ange descendu du ciel. N'était-ce pas un ange en effet? Elle touchait à peine aux premiers jours de la jeunesse ; les grâces naïves de l'enfance ornaient encore son charmant visage ; mais déjà l'éclat du génie illuminait son front et ses regards. Elle se tenait simple et grave, sans embarras et sans hardiesse, la bouche demi-sourianle. A cette apparition, tout fit silence. Quelle était cette femme ? Personne n'aurait pu le dire. Tous les yeux étaient rivés sur elle : calme et sereine, elle paraissait remarquer à peine la foule qui la contemplait. Elle dénoua les rubans d'une capote blanche, qu'elle déposa négligemment h ses pieds. Sa coiffure était basse ; ses cheveux, séparés sur le front, s'abattaient le long de ses tempes, lisses et noirs comme des ailes de corbeau. Elle ôta ses gants, et ses petites mains coururent sur le
clavier. Enfin, après avoir préludé durant quelques instants, la jeune étrangère chanta.
Anges et séraphins aux ailes frémissantes, qui tenez là-haut les harpes d'or et chantez en chœur aux pieds de l'Éternel, comment donc chantez-vous,, harmonieuses phalanges, si Ton chante ainsi sur la terre ! J'écoutais, éperdu, sans haleine, immobile, et tous écoutaient comme moi. Ce que j'ai entendu, nul ne saura jamais l'exprimer. Elle chantait dans cette douce langue que les femmes et les enfants gazouillent sur les bords de l'Arno. Ce furent d'abord de suaves ondulations qui s'épandirent comme de belles nappes d'eau sous de frais ombrages, pour s'égarer bientôt en de gracieux méandres, telles qu'un fleuve au cours lent et paisible entre des rives embaumées. Je crus voir, je vis un instant les flots mélodieux s'échapper de ses lèvres, je les sentis me soulever et m'emporter dans les célestes espaces. Magie du chant ! puissance de la voix ! Dans cette salle enfumée, à la lueur des quinquets huileux, sur une banquette poudreuse, il me sembla que j'assistais pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle disait, sur un ton doux et grave, le charme des nuits sereines, les mutuelles tendresses à la clarté des astres d'argent, la barque sillonnant en silence le miroir du lac endormi, et moi, la tête entre mes mains, je voyais, comme dans un rêve, les montagnes d'azur au travers des roses vapeurs du couchant ; je respirais les parfums du soir, j'entendais s'éveiller les brises, et les soupirs amoureux
se mêler au murmure de Tonde et au frissonnement du feuillage.
Ce premier chant achevé, l'assemblée resta silencieuse, immobile; pas un bruit, pas une rumeur, pas tin mouvement dans la salle, suspendue tout entière aux lèvres de l'enchanteresse. On écoutait encore. La jeune femme avait laissé ses doigts sur les touches d'ivoire. Après les avoir tourmentées au hasard et d'un air distrait, elle s'abandonna de nouveau à l'inspiration de ses souvenirs. Que vous dirai-je? Vous voyez bien que je suis là comme un pauvre diable de muet que les émotions étouffent et qui n'a qu'un cri pour les exprimer. J'ai toujours aimé la musique, et n'ai jamais pu rien entendre au vocabulaire musical. Cette langue, hérissée de bémols et de bécarres, m'est aussi familière que le sanscrit et le persan. J'aime la musique à la façon des lézards, qui seraient fort en peine, j'imagine, de dire si la symphonie qui les charme est en ut majeur ou en si mineur. Comment donc vous rendrais-je les effets de cette voix qui, tour-à-tour vive et légère, tendre et sonore, grave et profonde, jaillissait, éclatait, se brisait en cascades de notes cristallines, coulait à flots harmonieux, grondait comme le torrent dans l'abîme? 11 y avait en elle la grâce des jeunes amours et l'énergie des passions terribles. Ainsi,, la belle inspirée exprima tourà-tour les joies naïves, les coquetteries agaçantes, les emportements jaloux,- les transports brûlants, les douleurs éplorées ; j'entrevis pour la première fois l'image
des poétiques héroïnes dont le nom ne m'était point encore révélé, Rosine, Anna, Juliette, Elvire. Elle chanta la romance du Saule que j'avais entendu chanter à ma marraine; j'entendis cette fois la Desdemona de Shakspeare, mélancolique comme la nuit qui semble gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée, la prédisant dans chacun de ses accents, la racontant dans chacun de ses regards, Desdemona près de mourir. Qu'elle était belle alors et touchante ! Puis elle chanta des chants du Tyrol, agiles et bondissants comme le chamois sur la neige des cimes alpestres : car cette voix, qui savait descendre si profondément dans les cœurs, savait aussi se jouer en fantaisies éblouissantes.
Après nous avoir tenus durant près d'une heure dans un enivrement que je ne cherche pas à décrire, elle se leva calme et souriante. En cet instant, la salle éclata, et je pensai que la voûte s'effondrerait sous les applaudissements de la foule. J'ai cru dès-lors à tout ce qu'on nous a raconté de l'influence d'Orphée sur les bêtes de son pays. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux mouillés de larmes. J'ai plus tard assisté à bien des triomphes de ce genre. J'ai vu des pianistes épileptiques exciter des admirations effrénées ; j'ai vu lancer des roses et des camélias à la tête de gros ténors bien portants; jamais je n'ai retrouvé les émotions de cette soirée, si grotesque au début, et qui finissait d'une façon si imprévue et si touchante. On ne songeait même pas à se demander quelle était cette jeune femme que
personne ne connaissait ; l'enlhousiasme avait absorbé la curiosité. Cependant, toujours calme et sereine, la bouche épanouie dans un demi-sourire, elle ne paraissait pas se douter de ce qui se passait autour d'elle. Le flageolet de Tarascon s'étant avancé pour la féliciter, elle lui rit gentiment au nez ; le génie que nous venions d'entendre n'était plus qu'un enfant espiègle. Au milieu des applaudissements, sous le feu de tous les regards, elle remit tranquillement ses gants et sa capote de voyage ; puis, ouvrant un petit sac de velours vert qu'elle avait gardé jusqu'alors suspendu à son bras par une torsade de soie à glands d'or, elle le façonna comme une bourse de quêteuse, et le présentant dans le creux de sa main aux personnes qui l'entouraient :
— Messieurs, pour les pauvres de votre ville! dit-elle de cette voix qui savait si bien le chemin des âmes.
Vous pensez si les applaudissements redoublèrent, et si chacun s'empressa de mettre la main à sa poche. Les pauvres de Carpentras firent là une bonne soirée. Ce fut une averse de blanches petites pièces qui tomba de toutes parts dans le sac de la belle quêteuse. Je vis une femme élégante et parée, tout émue encore et toute frémissante, détacher de son bras un riche bracelet, le glisser dans la bourse, puis baiser la main qui la lui présentait. Je vis une jeune fille, simplement vêtue, et qui sans doute n'avait rien à donner, y déposer en rougissant le bouquet de violettes qu'elle tenait à la main et qu'elle avait mouillé de ses larmes. Quelle pluie de
fleurs valut jamais cette modeste offrande? La quête achevée, l'étrangère, après en avoir versé le produit sur la table du piano, retira le bouquet de violettes qui s'y trouvait mêlé, et l'ayant mis à sa ceinture, elle offrit à la jeune fille son petit sac vert en échange.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le concert n'alla pas plus loin ; les violons étaient rentrés dans leurs boîtes, les clarinettes dans leurs étuis. Appuyée sur le bras de sa femme de chambre, la belle inconnue se retira à travers les flots empressés qui s'ouvrirent pour la laisser passer. Déjà les musiciens complotaient une sérénade, et les jeunes gens de Carpentras se proposaient de lui offrir un banquet patriotique. Malheureusement une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, attendait à la porte du théâtre : les postillons étaient en selle. Elle monta dans la voiture, et, au moment où monsieur le maire s'avançait pour la complimenter, les fouets claquèrent, les chevaux partirent au galop, et la chaise disparut bientôt au milieu des cris et des bénédictions de la foule.
Était-ce un rêve? je ne savais. J'étais ivre. Il faisait une nuit magnifique ; je m'échappai de la ville et ne rentrai qu'à l'aube naissante. Mon ami Jacques dormait encore. Je l'éveillai brusquement et lui sautai au cou; mais lui, voyant que c'était de musique qu'il s'agissait, m'envoya à tous les diables, remit sa tête sur l'oreiller et se prit à ronfler de plus belle.
Une indisposition de Bergère nous obligea à prolonger
notre séjour à Carpentras. Durant les quelques jours que nous y restâmes, il ne fut question que du concert pour les pauvres, de la comtesse de R... et de la mystérieuse étrangère. Chacun se perdait en commentaires plus absurdes les uns que les autres. Comme il n'y avait pas d'autre sujet de conversation à la table d'hôte des Trois Chais qui miaulent, mon ami Jacques était d'une humeur de sanglier. Las d'entendre parler musique, un beau matin il attela Bergère, qui entrait à peine en convalescence, et nous partîmes au petit trot, lui, jurant bien de ne jamais remettre les pieds dans cette ville de malheur, et moi, emportant un des plus charmants souvenirs que devait me laisser ma jeunesse. Aussi, vous aije toujours défendue contre les railleurs, ô ville aux remparts crénelés ! Aussi, m'apparaissez-vous toujours pleine de grâce et d'harmonie, ô cité que Pétrarque aimait ! Je n'ai jamais écrit votre grand nom qu'avec respect, ô Carpentras, et, tant que je vivrai, vous aurez une plume amie pour répondre à vos détracteurs. Notre voyage s'acheva comme il avait commencé, l'un rêvant, l'autre fumant. Nous visitâmes Nîmes, Arles, Montpellier, Marseille. Nous eûmes la douleur de perdre Bergère à Alais ; la noble bête creva sur la paille. Après avoir terminé ses affaires et recueilli çà et là quelques milliers de francs qui lui revenaient de l'héritage d'une vieille tante, l'ami Jacques acheta un petit cheval qu'il baptisa du nom de Bisiouri, en mémoire de son premier maître, chirurgien terrible et barbare, et
nous retournâmes à notre village avec ce nouveau compagnon. C'était un animal aux jarrets moins solides que ne l'étaient ceux de la défunte (c'est Bergère que je veux dire), entêté, capricieux, fantasque, ne se gênant pas pour flâner le long des haies vives et se rouler gaîment dans la poussière du chemin, buvant à tous les ruisseaux', tondant tous les gazons , ruant, reniflant, gambadant, portant au vent, au demeurant le meilleur fils du monde. Ainsi, je m'en revins comme j'étais allé; mais ému, mais troublé, plongeant un regard avide dans toutes les chaises de poste qui filaient près de nous sur la roule, et rapportant dans mon cœur des voix confuses et de vagues images qui ne s'y trouvaient pas au départ. Bistouri nous versa trois fois, et nous arrivâmes sans plus d'accidents au pays.
L'année suivante, on me mit la bride sur le cou et on me lâcha dans Paris. Je hantai l'Opéra, les concerts; mais la voix que je cherchais, je ne l'entendis nulle part, si ce n'est dans mes songes où je l'entendais touj ours. Les talents les plus admirés me faisaient sourire; les chants les plus applaudis me trouvaient distrait et indifférent; les idoles des loges et du parterre tne paraissaient indignes des ovations qu'on leur décernait. Malgré leur pompe et leur éclat, toutes ces représentations où je courais avec la foule me laissaient triste et désenchanté. J'avais alors un petit camarade, grand amateur de musique, passionné pour les beaux chants et pour les belles voix. Nous allions ensemble aux théâtres lyriques,
et nous revenions ensemble, la nuit, le long des quais, bras dessus bras dessous, lui joyeux et plein d'enthousiasme, moi chagrin et le front baissé. Lorsqu'il me demandait pourquoi j'étais ainsi, je répondais par cette moitié de phrase devenue proverbiale entre nous : — Ah ! si tu avais assisté, l'an passé, à un concert pour les pauvres qui s'est donné à Carpentras... Et lui de m'interrompre et de rire à votre nom, ô ville éternellement chère, où j'entendis pour la première fois chanter cette âme mélodieuse qui n'est restée, sur la terre comme dans vos murs, que le temps de charmer le monde !
Découragé, j'avais pris le parti de m'en tenir au chant de mes souvenirs, et depuis quelques mois je n'accompagnais plus mon petit camarade dans ses excursions. L'hiver arriva ; c'était le premier que je subissais à Paris, Un jour, mon petit ami entra dans ma chambre, radieux et triomphant comme Christophe Colomb après la découverte de l'Amérique. 11 avait, lui aussi, pas plus tard que la veille, découvert un nouveau monde ; il avait découvert le Théâtre-italien. L'enfant m'en raconta des merveilles, et m'assura qu'on pouvait s'y risquer, même après avoir assisté au concert pour les pauvres qui s'est donné à Carpentras. Je branlai la tête d'un air incrédule. 11 insista, mais vainement; je n'avais point goût à de nouvelles expériences ; d'autres soins d'ailleurs m'occupaient; enfin, faut-il le dire? j'étais jaloux pour la voix qui chantait dans mon cœur, jaloux
comme un amant pour la beauté de sa maîtresse, et je sentais que je souffrirais si je rencontrais sa rivale.
Dès lors, il ne s'écoula guère de jours sans que mon petit dilettante revînt à la charge. Tous les soirs de Bouffes, il arrivait, passé minuit, s'asseyait sur le pied de mon lit, et Dieu sait tout ce qu'il me fallait essuyer de pâmoisons et d'enthousiasme. Plus d'une fois je fus tenté d'en agir avec lui comme avec moi mon ami Jacques avait agi à Carpentras. Je dois convenir cependant qu'il avait fini par piquer au vif ma curiosité et réveiller en moi la fibre musicale. Il me parlait surtout de deux reines du chant qui se partageaient la couronne; je brûlais et je tremblais en même temps de les voir et de les entendre.
Uu soir, enfin (je m'en souviendrai toute ma vie), j'avais lu Otello sur l'affiche ; par un de ces brouillards compactes qui parfois enveloppent Paris comme un linceul, j'allai m'ajouter à la file qui assiégeait la porte du Théâtre-Italien. Après une heure d'attente, sous la brume fine et glacée qui me transperçait jusqu'aux os, la file ondula lentement, comme les anneaux d'un serpent qui s'allonge. Je pénétrai un des derniers dans le sanctuaire; disons nveux, je n'y pénétrai pas. Je trouvai le temple envahi, et ce ne fut pas sans peine que j'obtins la faveur d'un tabouret dans un couloir. Sur le coup de huit heures, je sentis un frisson passer sur toutes les âmes. Le rideau se leva, et tel était le religieux silence, que je pus entendre longtemps frémir les derniers accords de
l'orchestre, qui s'élevèrent légers comme un nuage, planèrent sur la foule immobile, et se brisèrent à la voûte, comme l'onde émue contre la pierre du bassin qui l'enferme. Je ne voyais rien, mais tous les sons arrivaient jusqu'à moi. J'écoutais dans le ravissement, je croyais écouter aux portes du ciel, et, je l'avoue, ingrat, j'oubliais Carpentras, quand tout d'un coup un mouvement se fit dans la salle, et une triple bordée d'applaudissements salua l'apparition de Desdemona. Je cherchais du regard la jeune Vénitienne, mais une muraille vivante me cachait le théâtre et la scène. La foule était redevenue muette. Desdemona chanta. Aux premiers accents de cette claire voix, je tressaillis des pieds à la tête. Était-il vrai? ne me trompais-je pas? n'étais-je pas le jouet d'une illusion ? était-ce bien la voix de mes rêves ? J'essayai de rompre le rempart qui me fermait l'entrée de la salle ; je l'essayai vainement , et je retombai sur mon siège. J'hésitais, je doutais encore: mais lorsque j'entendis la romance du Saule, je ne doutai plus, c'était elle ! Après la chute du rideau,, je me jetai, par un effort désespéré, dans l'orchestre. Bientôt la toile se releva aux acclamations de l'assemblée, qui rappelait Desdemona sur la scène; Desdemona parut. La clarté des lumières vacilla au bruit des longs cris d'enthousiasme; les fleurs pleuvaient, les loges étincelaient de pierreries, les écharpes blanches et roses s'agitaient dans l'air embaumé. Simple et naïve dans son triomphe, je la reconnus bien : c'était elle , c'était l'ange voyageur qui ,
parfois sur sa route, s'amusait à chanter pour les pauvres.
Le nom qu'avaient crié les loges et le parterre, je ne l'avais pas entendu.
— Monsieur, demandai-je à mon voisin, comment appelez-vous la cantatrice qui vient de chanter le rôle de Desdemona?
Mon voisin me regarda d'un air curieux, comme si j'arrivais du Congo.
— Marie Malibran, me dit-il.
Hélas! rien n'a pu attendrir la mort inexorable, ni tant de génie uni à tant de grâce, ni l'amour du public, ni l'éclat de la gloire et de la beauté! C'est que la cruelle , comme l'a dit le vieux poète , s'est bouché les oreilles ; autrement elle n'eût point osé la frapper.
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21 Jîlaïhime C îre Caurbotme.
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J'ai connu une grand'mère qui était bien la plus charmante des grand'mères. Au prochain automne, il y aura deux ans qu'elle est morte. Elle est morte dans son fauteuil, sur la terrasse de son château, les mains dans celles de ses petits enfants, les yeux tournés vers le soleil qui se cachait derrière les coteaux jaunissants. Deux heures avant de s'éteindre, elle parlait encore aux amis qui l'entouraient; elle s'entretenait avec un grand sens des choses de la vie présente, avec un religieux espoir des promesses d'une autre vie. Lorsqu'elle sentit que ses forces l'abandonnaient et que le dernier jour était venu pour elle, elle demeura silencieuse et ne nous adressa plus que quelques pâles sourires, il vint un instant où elle se tourna doucement vers ses vieux amis, ceux qui n'avaient jamais délaissé sa fortune, et qui, mêlant les branches de leur vie aux rameaux de la sienne, avaient fleuri aux mêmes brises et s'étaient glacés aux mêmes autans. Elle voulut parler ; mais les paroles expirant sur ses lèvres, elle contempla avec
attendrissement ces vieux compagnons de son long pèlerinage, et sa main leur envoya le suprême adieu. Elle s'éteignit avec tant de sérénité, que les lugubres images de la mort ne flottèrent pas un instant autour d'elle, et son dernier regard put s'arrêter sur des visages calmes, tendres et résignés. Elle n?eut à subir aucune des importunités de la douleur et de la tendresse : pas un sanglot n'éclata auprès d'elle; pas une larme ne coula sur ses doigts blancs et desséchés. Les enfants, agenouillés sur la terrasse, ne comprenaient rien à celte scène des adieux éternels, et le plus jeune, grimpé sur l'un des bras du fauteuil, jouait avec les cheveux qui pendaient en boucles argentées le long des joues amaigries de l'aïeule. Nous étions groupés autour de son siège , tous silencieux et recueillis ; on n'entendait que les mélodies du soir, le bruit des feuilles qui tombaient sur le sable de l'allée, l'angélus que le vent apportait de la ville voisine, le bêlement des troupeaux qui rentraient dans les étables, et les chants des bouviers, lents et mélancoliques comme tous les chants primitifs. Entre cette soirée d'octobre et la fin de cette existence, entre le ciel gris et doux que le soleil abandonnait et cette figure pâle et sereine d'où la vie allait se retirer, il y avait tant d'harmonie, de rapports et de convenances, que le drame de la terrasse semblait une scène détachée de la nature agonisante, et qu'il était difficile de ne pas en confondre les teintes avec les teintes automnales.
Ainsi mourut cette grand'mère; elle mourut adorée de tous. Comme elle a sa place dans un monde meilleur, si ce monde meilleur existe, ses enfants et ses amis ne l'envient point au ciel ; mais ils parlent d'elle sans cesse, et le souvenir de l'aïeule est une de leurs religions sur la terre. Elle se mêle encore à tous nos regrets, elle manque à toutes nos joies. Elle était la vie de nos réunions, l'âme de toutes nos fêtes. Elle avait beaucoup vu, beaucoup senti, beaucoup souffert ; à la grâce, à l'esprit, à un grand savoir de toutes choses, elle joignait un trésor plus inappréciable, qu'elle avait retiré de sa lutte avec la douleur, je veux parler de l'indulgence. Ce mot seul renferme le secret de la vie tout entière. Sa jeunesse fut pleine d'agitations ; mais après avoir consumé ses plus belles années à chercher vainement le bonheur dans des régions orageuses, elle le trouva dans les joies de famille qu'elle avait si longtemps méconnues, et ses derniers jours s'écoulèrent au milieu des bourgeoises félicités que la poésie a jusqu'ici trop dédaignées peut-être.
Parmi les jeunes gens qui trouvaient auprès d'elle des enseignements de tout genre, j'étais à coup sûr le plus tendre et plus assidu. J'avais cru découvrir sous la gaîté de son caractère, sous l'égalité de son humeur douce et facile quelque chose de triste et de souffrant; il me semblait parfois que toute l'indulgence de son cœur cachait mal un grand fonds de scepticisme et d'amertume. Nous avions le soir, dans l'allée de tilleuls qui bordent
le jardin, de longues conversations sur la vie qu'elle achevait et que je commençais à peine. Je partais de la ville, à la chute du jour, et je la trouvais ordinairement sur le perron, au milieu de ses filles et de ses petits-fils. Étranger dans le pays, je m'étais fait de cette famille une famille de prédilection. Lorsqu'on s'était vu, qu'on avait causé de choses et d'autres, qu'on avait bien joué avec les enfants sur la pelouse, la grand'mère appuyait son bras sur le mien et nous allions sous les tilleuls reprendre nos chères conversations du soir. Je ne sais guère quel charme nous attachait l'un à l'autre. Jeune et impatient de connaître, je cherchais peutêtre en elle la science amère de la vie ; effrayée de vieillir, peut-être cherchait-elle en moi quelque reilet de sa jeunesse. Quoi qu'il en soit, nous nous aimions l'un l'autre ; j'aimais surtout à remonter avec elle le cours agité de ses années ; je me plaisais, aux heures d'épanchements, à détacher quelques pages du livre de son existence, et bien que ces entretiens fussent féconds pour moi en désenchantements, je les recherchais avec avidité, tant j'avais hâte de mordre à l'écorce de l'expérience.
Un soir , j'arrivai plus tard que de coutume. Je trouvai le perron désert ; les serviteurs m'apprirent que la famille était partie le matin pour Saint-Brice, une petite propriété voisine. La grand'mère seule était restée. Le monde, qui lui semblait autrefois trop petit, n'allait plus pour elle au-delà des tilleuls qui entouraient le
château d'une double ceinture de feuillage. Je l'aperçus dans notre allée, marchant lentement, pensive et solitaire. Nous étions alors aux premières journées du printemps : l'air étoit froid et pénétrant ; je courus à elle, et l'engageai à rentrer. Mais elle était distraite, et, sans répondre à mes instances, elle prit mon bras, et nous nous dirigeâmes en silence vers l'endroit le plus calme et le plus retiré du jardin.
— Grand'mère, lui dis-je enfin (nous l'appelions tous grand'mère), vous êtes triste : qu'avez-vous? quel nuage a passé aujourd'hui devant votre soleil ?
— Mon soleil est bien pâle, dit-elle, et ses rayons ne me réchauffent plus. Oui, mon garçon, je crois que tu as raison, je suis triste ; le retour des beaux jours me fatigue et ne me ranime pas. J'ai respiré toute la journée cet air enivrant des feuilles nouvelles ; j'ai foulé ce gazon, je me suis reposée sous ces lilas en fleurs, et je me suis dit avec quelque amertume, que, nous autres, nous n'avons qu'un printemps et que pour nous l'hiver arrive vite.
— Oui, lui dis-je; mais on assure que nous allons refleurir dans un monde plus beau, où le printemps est éternel.
— C'est possible, dit-elle, en prenant une prise de tabac dans une boîte de platine russe ; mais quelques merveilles qu'on nous raconte de ce monde qui nous attend, nous ne quittons jamais sans regrets notre sale et triste planète.
Je voulus profiter des dispositions où je la trouvais pour lui annoncer une fâcheuse nouvelle. Après quelques instants de silence : — Vous savez, lui dis-je d'un air presque indifférent, tant je craignais de donner à mes paroles trop d'importance et de solennité, vous savez que Mario est mort?
— Mario est mort ! s'écria-t-elle en s'arrètant brusquement. Je la regardai, à la clarté de la lune; son visage exprimait de l'effroi, mais point de douleur.
0 saint égoïsme ! chaque année qui passe sur notre tête dessèche dans notre cœur quelque beau sentiment, y tarit quelque noble source ; mais toi, tu t'épanouis au souffle du temps, chaque jour tu te prélasses plus radieux et plus florissant sur les débris souillés de notre âme ! La grand'mère et Mario s'étaient longtemps aimés; cet amour avait rempli les plus belles années de leur jeunesse. Orageux, plein de joies inquiètes et de passions turbulentes, cet amour s'était brisé comme tous les amours de la terre ; mais, bien que séparés par cette terrible loi du destin qui veut que tout ici-bas se brise, se flétrisse et passe , tous les deux n'avaient pu rester étrangers l'un à l'autre , plus d'une fois sans doute ces cœurs désunis avaient dû se fondre dans une même pensée de tendresse et de sollicitude. Eh bien ! la grand'mère ne vit dans la mort de Mario qu'un avertissement funeste ; cette mort lui rappela seulement que l'heure du départ allait bientôt sonner pour elle.
~ Ah, Mario est mort! reprit-elle d'un ton plus calme. C'est mourir bien jeune, il me semble.
— A coup sur ! ajoutai-je avec empressement ; il était votre aîné.
— Certainement, certainement, dit-elle, en reprenant mon bras qu'elle avait quitté avec un sentiment de terreur ; il était mon aîné.
— Et puis, on assure qu'il faisait des excès.
— Sans doute ; il devait en faire : on ne meurt pas ainsi à son âge.
Je ne pus m'empêcher de sourire. Mario comptait bien de son vivant cinq ou six ans de moins que son amante ; il venait de s'éteindre au fond d'une campagne où sa vieillesse s'était écoulée pauvre, oubliée et solitaire. Pendant le reste de la soirée, Mario fut le sujet de notre entretien sous les tilleuls. A l'âge qu'avait la grand'mère, on ne vit guère que dans le passé, et elle aimait assez à feuilleter ses anciens jours. A l'âge que j'avais alors, on ne vit guère que dans l'avenir, et je me plaisais à en deviner les formes incertaines à travers les souvenirs un peu confus de ma vieille amie. Je la laissai donc parler de Mario; elle en parla longuement ; mais son cœur, aussi froid que les cendres de son amant, ne laissa point échapper un éclair d'amour et de jeunesse. — Mon Dieu ! m'écriai-je avec douleur, toutes les affections finissent-elles donc de la sorte ? Ne reste-t-il jamais rien , que quelques tisons noirs et glacés, de ces feux qui promettaient une
flamme éternelle? Un jour arrive-t-il infailliblement où le cœur ne bat même plus au souvenir de ce qu'il a tant aimé?
— Hélas! oui, dit-elle en soupirant : presque toujours, il en arrive ainsi.
— Grand'mère, la vie serait-elle réellement aussi triste que vous me la montrez parfois ?
— Mon fils , répondit-elle en me frappant sur l'épaule, puisses-tu dans quinze ans t'adresser encore cette question !
— Puissé-je surtout vous l'adresser, grand'mère ! Elle secoua la tête d'un air de doute, puis elle reprit
après un court silence : Vois-tu, mon garçon, si la vie est mauvaise, c'est notre faute à tous : aussi n'avonsnous pas le droit de l'accuser, et c'est à peine si je me permets pour mon compte une plainte dans mon propre cœur. Va, le ciel a été prodigue de bienfaits envers sa créature : nous avons tout gâté, et nous murmurons contre le Créateur. Que dirons-nous, grand Dieu ! lorsque tu nous demanderas compte des trésors que tu nous avais confiés ! Pareilles à ces liqueurs d'Orient qui laissent un parfum éternel au vase qui les a contenues, les affections, même en s'épuisant, pourraient imprégner de suaves souvenirs l'asile qu'elles ont habité. Mais dans quelle âme une affection humaine a-t-elle pu séjourner sans y altérer sa pureté primitive? Dans quel cœur l'amour n'a-t-il point déposé, en se retirant, un peu de lie et d'amertume? C'est que nous abusons de
tout, mon enfant; c'est qu'aveuglés par la jouissance , nous ne savons jamais prévenir la satiété ; c'est qu'au lieu de tailler dans le vif, nous flétrissons tous les sentiments, avant de les arracher de notre cœur opiniâtre. Tous nos amours ressemblent aux feuilles de l'automne qui ne tombent que lorsque le soleil et le vent les ont jaunies et desséchées, et que nous traînons indifféremment sous nos pieds , sans nous rappeler que, vertes et luisantes, elles ont ombragé nos têtes. Nous sommes si ingrats envers le bonheur qui n'est plus ! Quelques jours d'ennui et de dégoût ont bientôt effacé des années de félicité. Et puis , le monde n'est-il pas là pour porter sur nos plaies ses mains grossières et venimeuses ? A-til assez de paroles empestées, assez de basses calomnies, assez de pavés et de boue pour élever un mur infranchissable entre deux pauvres âmes que le destin à désunies ? Le monde ne pardonne point au bonheur qu'il ne sanctionne pas ; il en mine sourdement le fragile édifice; et quand l'édifice a croulé, il en salit les débris, il en remue incessamment les ruines, pour que la fleur du souvenir ne puisse y croître et s'y épanouir. Ah! si je te contais tout au long l'histoire lamentable de ma liaison avec Mario, tu t'étonnerais moins peut-être de trouver ma mémoire infidèle, ingrate et glacée.
— Grand'mère, lui dis-je, contez-moi cette histoire.
— A quoi bon ? L'humanité gravite pêle-mêle vers le même abîme ; l'exemple des anciens n'a corrigé personne. D'ailleurs, pourrais-je encore ranimer les cen-
dres de mon cœur, et le vent de rage ne les a-t-il pas dispersées !
Nous marchions depuis quelques instants en silence. Une bise extrêmemement froide soufflait du nord ; le gazon de l'allée et les feuilles des arbres étaient déjà humides de la rosée de la nuit. J'entraînai ma vieille compagne vers la terrasse du château, et nous entrâmes dans le salon ; elle s'étendit sur un canapé, devant un grand feu de sarment, et j'allai m'asseoir à ses pieds.
— Écoute ! me dit-elle après s'être longtemps recueillie ; je veux te conter une histoire de ma vie que personne n'a jamais entendue, et dont j'ai gardé le secret enfoui, comme un trésor, dans mon sein ; je vais déflorer pour toi le seul souvenir de ma jeunesse qui soit resté pur dans mon vieux cœur, le seul amour qui m'aura suivie, toujours brûlant, jusqu'au tombeau. Je vais pour la première fois faire entendre un nom que je n'ai prononcé, durant trente ans et plus, que dans le silence des nuits et dans la solitude de mes jours, Approche donc ; viens lire dans ce coin de mon âme où nul regard humain n'a encore pénétré ; entre avec respect dans ce sanctuaire que le désenchantement n'a jamais profané, où le feu sacré brûle encore.
— Ce n'est donc pas l'histoire de Mario ? m'écriaije, presque effrayé de la solennité de ce début épique.
— Non , dit-elle : c'est une autre histoire.
Je m'étais assis sur le canapé auprès d'elle. La grand'-
mère ouvrit sa boîte de platine, se barbouilla le nez d'une prise de tabac d'Espagne, et, après en avoir savouré quelques instant le pafum et la saveur :
— Dans ce temps-là, commença-t-elle en remettant sa boîte dans sa poche, je ne prenais pas de tabac ; j'étais jeune, on vantait ma beauté; un grand fonds de hardiesse et d'impertinence, un caractère ardent, une tête un peu folle, surtout un profond mépris pour tout ce que le monde appelle convenances, m'avaient acquis déjà une certaine réputation d'esprit et d'originalité. Dans le monde, on me trouvait drôle. Je crois, mon enfant, que je devais faire alors une pécore assez insupportable. J'avais vingt ans, de la fortune, un mari excellent qui m'adorait, des serviteurs fidèles qui m'avaient vue naître, des amis charmants et dévoués, de joyeux compagnons, soumis à toutes mes fantaisies, obéissant à tous mes caprices. Mes troupeaux paissaient dans mes grasses prairies; mes vignes et mes bois couvraient les coteaux d'alentour. Deux chevaux, noirs et luisants, ébranlaient les pavés de la ville voisine sous les roues de ma calèche anglaise ; un alezan brûlé, aussi docile à ma voix que le grand lévrier qui galopait à mes côtés , me faisait voler dans la plaine. Qui n'aurait cru à mon bonheur ! Moi seule je n'y croyais pas. Je nourrissais ce vague ennui dont nous avons tous reçu le germe fatal en naissant : je le nourrissais avec complaisance; je me révoltais en secret contre ma posaïque existence : j'aurais voulu remuer à tout prix ce lac dont les eaux dor-
mantes réfléchissaient toujours les mômes aspects et les mêmes ombrages. Mes amis m'aimaient trop : mes prés étaient trop fertiles : l'amour de mon mari me semblait trop paisible. Mon mari lui-même réapparaissait souvent sous un jour bien terne et bien vulgaire. Cet homme grossier faisait valoir mes propriétés, augmentait chaque année mes revenus, s'occupait d'engrais et calculait sur les regains. Que de fois n'ai-je pas lancé avec fureur mon coursier à travers champs, lui faisant franchir, au risque de me rompre le cou, les fossés, les haies et les barrières ! J'avais besoin d'agitation. Je ne savais où jeter l'énergie qui me dévorait. Le calme m'indignait, j'appelais la tempête : ô folle que j'étais! Mais telle est la vie. Nous partons tous du même point pour arriver au même terme ; nous commençons toujours par armer en corsaires ; toujours nous finissons les pieds dans la flanelle.
Je me trouvais dans ces dispositions, lorsque je reçus une invitation de madame B... pour aller passer une journée au château de la Chênette. Madame B... (tu ne l'as pas conuue, car elle était morte que tu n'étais pas au pays) a tenu longtemps le sceptre du ridicule dans une contrée où, Dieu merci ! le ridicule n'a jamais manqué. Femme bel-esprit, sa maison fut longtemps à la ville une succursale de l'hôtel de Bambouillet ; toutes les Sévigné de l'endroit s'y rendaient le soir, une fois par semaine, et là, on parlait d'art, de morale et de littérature : c'est à faire frémir, rien que d'y penser! La
France n'était point encore sortie de la tourmente populaire qui l'avait si rudement secouée ; alors madame B..., farouche républicaine, eût porté, je crois, le bonnet rouge, si le blond de ses cheveux n'eût menacé de se confondre avec la couleur de sa coiffure. Disons en passant que ses opinions ne lui coûtaient rien, et que ses sentiments étaient moins roturiers encore que sa naissance. Lorsque les parchemins et les titres reparurent sur l'eau, madame B... songea qu'il était temps de se désencanailler ; elle ne pouvait anoblir les registres de l'état civil, mais elle prit des airs de duchesse; elle ne pouvait blasonner sa patache , mais elle armoria ses gestes et son langage. Ses gens portèrent livrée, et la méchante masure que je pourrais te montrer à l'horizon, entre deux massifs de chênes , ne s'appela plus que le château de la Chênette.
J'aimais son fils,, qui valait mieux qu'elle, et j'acceptai l'invitation. D'ailleurs madame B... me plaisait, comme étude : elle me détestait par goût et me recherchait par orgueil, et je m'amusais à observer la lutte qui s'établissait toujours à mon aspect entre sa haine et sa vanité, deux mauvais sentiments auxquels je n'ai jamais cherché à servir de point de mire, sois-en bien persuadé, mon garçon. Mon mari était absent ; je partis à cheval, par une matinée d'automne, accompagnée seulement d'un serviteur qui suivait à distance. Je n'ai jamais pu me soumettre à cette manie, qui veut que nous ne puissions faire un pas sans avoir un laquais à
nos flancs ou sur nos talons. Je mis bien quatre heures à faire le trajet qui en demandait deux à peine; j'étais triste , rêveuse, préoccupée : je pressentais confusément dans ma destinée quelque chose d'irréparable.
Le fils de madame B... m'attendait dans le sentier couvert qui sert encore d'avenue à la Chênette. — Prenez votre courage à deux mains, me dit-il, ma mère a réuni tout ce que le pays a de mieux.
— Ah ! diable ! lui dis-je , en sautant à bas de mon «heval, ce sera ennuyeux à mourir.
— Oui ; mais nous sommes quelques bons compagnons, bien décidés, pour nous distraire, à risquer un peu de scandale. Êtes-vous des nôtres?
— Toujours! m'écriai-je avec joie, tant j'avais hâte d'échapper aux mille pensées qui m'oppressaient. Je jetai ma jupe d'amazone sur ma selle, et, laissant flotter la bride sur le cou de ma monture qui nous suivit docilement en enlevant les branches encore vertes des buissons, je pris le bras de mon camarade, et nous arrivâmes ensemble au château. La cour était encombrée de charsà-bancs et de carrioles d'osier. Les garçons meuniers et les valets d'écurie, déguisés en laquais de bonne maison, se croisaient en tous sens. C'était un remue-ménage infernal. Aussitôt qu'elle m'aperçut, madame B... vint à moi et m'embrassa avec effusion. Si elle avait pu me tordre le cou, elle l'eût fait de grand cœur, je te le jure. — Ah ! ma chère ! quel bonheur de vous avoir! Je
vous attendais, je tremblais que vous ne vinssiez pas ; vous êtes si rare! Comment pourrai-je jamais reconnaître!...
— Cela est bien facile , lui dis-je. Faites-moi donner un verre d'eau : je meurs de soif.
— De l'eau ! quelle horreur ! Vous prendrez de l'eau rougie ?
— Non : de l'eau pure.
— De l'eau sucrée?
— Je ne prendrai que de l'eau pure.
— Mais, ma chère, cela ne se peut pas. Nous avons du cidre, de la bière : on pourrait envoyer chercher du sirop à la ville.
J'entendais à deux pas de moi le bruit clair et frais d'un filet d'eau quidevaitse perdre sous la mousse, dans les allées en pente du jardin. Pour en finir avec cette lutte entre l'eau pure, le sirop de groseille et le vin du crû, pour en finir surtout avec la soif qui me dévorait, je m'approchai de l'endroit d'où partait ce bruit argentin, et je trouvai bientôt une source limpide qui s'était creusé sous un bouquet de coudriers un lit tout tapissé de lichens et de fontinales. Je m'agenouillai sur la marge , et j'aspirai tout à mon aise l'onde froide et aromatisée qui croissait sur ses bords. Malheureusement , je portais alors de longs cheveux bouclés qui couvraient mon cou et mes épaules. Lorsque je me relevai , je secouai, par un brusque mouvement de tête, mes cheveux
qui s'étaient abreuvés comme moi de l'eau de la source, et j'aspergeai d'une rosée glacée le visage de quinze ou vingt bégueules qui s'étaient groupées derrière moi, et que je n'avais point aperçues. Tu ne saurais imaginer , mon cher enfant, le succès qu'obtint cette inconvenance involontaire : je fus perdue, pour le reste du jour, dans l'opinion de la société; on décida que j'avais un genre exécrable, et je fus comparée à Diogène, qui buvait dans le creux de sa main. Je me résignais à maigrir d'ennui , lorsque j'aperçus enfin les quelques amis que m'avait annoncés le fils de madame B... Je les connaissais tous; c'étaient mes compagnons d'enfance, tous jeunes gens joyeux , simples et bons. Nous organisâmes une bande à part dont je fus l'héroïne ; il fut résolu que tous m'escorteraient à cheval, le soir, jusqu'à ma campagne, et que nous passerions par la ville. J'envoyai donc mon domestique m'attendre à Saint-Florent , à l'hôtel de la Tête- Noire, et je me préparai à secouer l'ennui rongeur qui me consumait.
Après le déjeuner, réunis en groupes divers dans la cour, nous mettions aux voix l'emploi de la journée , lorsque nous vîmes entrer d'un pas lent et lourd un énorme cheval de meunier, sur lequel était perché un petit jeune homme , tout blond, tout mince et tout pâle. Le cheval s'arrêta pesamment au milieu de nous ; des éclats d'un rire bruyant accueillirent cette entrée triomphale, et le petit jeune homme, immobile sur sa mon-
ture , nous regarda d'un air naïf, embarrassé et souffrant.
— C'est Roger! s'écria-t-on de toutes parts.
— Qu'est-ce que Roger? demandai-je à mon voisin.
Au même instant, madame B... me prit à part et me dit : — C'est le petit Roger, mais il a beaucoup d'esprit.
Cette impertinence m'intéressa tout d'abord au petit Roger. Je m'informai de lui; j'appris qu'il était fils d'une famille honnête et modeste, depuis peu de temps établie dans le pays. Les jeunes gens de Saint-Florent l'aimaient, et le fils de madame B..., l'ayant invité à la fête que donnait sa mère , l'avait engagé à s'y rendre sur le cheval de moulin qui faisait tous les jours le double trajet de la Chênelte à Saint-Florent et de Saint-Florent à la Chênette. Ce cheval était de plomb, et Roger avait mis cinq heures à faire deux petites lieues. J'observai ce jeune homme; il devait avoir vingt ans au plus. Il était silencieux, fier et timide. Je remarquai en lui une élégance de manières qui me frappa. Plus je l'observais, plus je trouvais qu'il n'avait rien de commun avec mes bruyants et robustes amis. Je n'avais connu jusqu'alors aucun être qui lui ressemblât, et cependant son aspect répondait vaguement à je ne sais quel type gracieux et poétique qui se glissait dans tous mes rêves, et vers lequel mon âme déployait incessamment ses
ailes. On m'avait vanté son esprit; je ne songeai pas à lui en chercher ; chose étrange ! durant le jour entier, nous n'échangeâmes pas un geste, une parole : deux fois seulement nos regards se rencontrèrent, et cependant je comprenais déjà que ma destinée était changée , et que cet être , que je voyais pour la première fois , riverait à ma vie un souvenir éternel.
Le reste de la journée s'écoula avec une incroyable rapidité. La voix de Roger venait à mon cœur, comme une délicieuse harmonie que je n'avais encore entendue que dans les songes de mes nuits tourmentées. Sa présence était pour moi une préoccupation de tous les instants qui me charmait à mon insu ; il y avait autour de lui je ne sais quelle atmosphère enchantée où je me plongeais avec ivresse. Je ne m'avouais aucun des sentiments dont j'avais si longtemps couvé le germe, et qui venaient d'éclater subitement; je ne précisais rien ; je ne prévoyais rien : seulement , je me sentais heureuse, ma poitrine aspirait l'air avec joie; la vie me semblait plus légère, et j'écoutais avec ravissement une voix mystérieuse, nouvellement éclose, qui chantait dans mon âme. Je ne m'inquiétais pas de savoir si je devais jamais revoir Roger, je n'y songeais même pas. Je vivais tout entière dans la sensation présente sans me soucier de l'avenir, sans me demander si cette apparition de quelques heures aurait jamais un lendemain. Jours d'amour et de jeunesse , jours de mol abandon et de joyeuse imprévoyance, vous que nous appelons le temps
de la folie , et qui peut-être étiez celui de la sagesse , beaux jours , qu'êtes-vous devenus !
Le soir arriva vite : à huit heures nous étions tous en selle. Madame B... me fit observer que j'allais blesser toutes les convenances en me mêlant ainsi, jeune, belle et seule de mon sexe, à cette jeunesse turbulente. Madame B... avait raison dans le sens du monde ; mais je me souciais peu du monde, et j'avais tellement confiance dans la droiture de mes intentions, que je cédais toujours sans crainte à mes caprices. D'ailleurs cette turbulente jeunesse me vénérait comme une sœur, et j'ai vu partout mon étourderie entourée de plus de respect que n'en obtint jamais la réserve de toutes nos prudes. Je ne répondis donc à madame B... qu'en faisant siffler ma badine, et je donnai le signal du départ en lançant mon cheval au galop. Tous les cavaliers me suivirent, et nous disparûmes bientôt dans un tourbillon de poussière. Nous allions comme une bourrasque à travers champs et villages. Les pierres du sentier jetaient des étincelles sous les pieds de nos chevaux; les chiens des hameaux nous poursuivaient en aboyant, et les paysans effrayés accouraient sur le seuil de leurs portes.
J'avais tenu longtemps la tête de la cavalcade. Oppressée par la rapidité de la course, sentant que mon cheval, excité parle bruit du galop qui retentissait derrière moi, prenait à chaque instant une vigueur nou-
velle, et craignant de ne pouvoir bientôt modérer l'ardeur qui remportait, je résolus d'abandonner la route à la fougue de mes compagnons, et je me jetai, par un biais habilement ménagé, dans une terre de labour. Comme la nuit était obscure, aucun d'eux ne s'aperçut que je manquais à leur tête, et, au bout de quelques minutes, je n'entendis plus qu'une rumeur confuse qui allait en s'effaçant et qui finit bientôt par se perdre.
Je ne sais pourquoi j'éprouvai alors, en me trouvant seule au milieu du recueillement des prairies., un sentiment de joie indéfinissable. Effrayée de ce bonheur sans nom qui m'arrivait comme par rafales, je m'interrogeais avec anxiété. Je me demandais ce qu'il y avait de changé dans ma vie; pourquoi j'étais partie le matin rêveuse et préoccupée, pourquoi, le soir, je revenais joyeuse ; quelle brise avait dissipé les nuages de mon ciel ; quel rayon de soleil en avait éclairci l'azur? Je craignais de me trouver coupable; je cherchais à comprimer les élans de mafélicité, à chasser de mon cœur je ne sais quelle image qui l'assiégeait sans cesse. Il me semblait aussi que de nouvelles facultés venaient d'éclore en moi ; mes perceptions étaient plus nettes et plus rapides, mes sens plus fins et plus délicats ; je saisissais dans le silence de la nuit des harmonies qui me parlaient pour la première fois; dans la contemplation du ciel étoile et des champs endormis, des spectacles dont je n'avais jamais soupçonné jusqu'alors les merveilles et la poésie. J'avais ramené mon cheval dans le sentier; il allait à son gré,
arrachant les touffes d'herbe qui croissaient sur le bord des fossés, et moi, laissant flotter les rênes sur le cou de ma bête, je regardais la lune qui montait à l'horizon entre les forges enflammées de Saint -Florent, pareille à un disque de cuivre sortant tout rouge de leurs fournaises. Je prêtais en même temps l'oreille aux mille cris de la campagne ; les insectes bruissaient dans les sillons, les courlis vagissaient dans les roseaux des marais; les fruits sauvages qui se détachaient autour de moi tombaient avec un bruit mat sur le gazon, et j'entendais au loin les chanvreuses qui battaient le chanvre dans les hameaux. Soudain, un bruit que je ne reconnus pas se mêla à tous ces murmures. Mon alezan s'arrêta tout-à-coup et dressa les oreilles en hennissant. C'était le pas lent et paisible d'un cheval qui suivait le même sentier, et qui sans doute se rendait à la ville. Bientôt les pas se rapprochèrent, et, au détour du chemin, je vis apparaître, comme un rayon de la lune, mon doux et blanc Roger, penché mélancoliquement sur sa pacifique monture.
Lorsque Roger se trouva près de moi, les deux chevaux, qui, tous les deux avaient la bride sur le cou, se mirent à tailler la haie et à tondre le gazon de compagnie; Roger et moi, nous nous regardâmes. Je balbutiai quelques paroles. Roger n'essaya pas un mot. Je ne savais quelle contenance tenir; je toussais, je tirais mon mouchoir, j'allongeais et je raccourcissais les courroies de mon étrier. Enfin je me rassurai en pensant que Ro-
ger était aussi troublé que moi, et je me décidai à nous sauver tous les deux de cette position difficile.
— Monsieur, lui dis-je en assurant ma voix, je vous croyais avec nos amis.
Roger ne répondit qu'en montrant d'un air piteux le lourd animal qui paissait à côté du mien.
— Aucun de nous n'y a songé, monsieur; nous eussions mesuré le pas de nos chevaux à l'allure de votre bête.
Roger s'inclina légèrement et ne répondit que par un triste sourire.
Découragée par la concision de ces réponses , je relevai la bride de mon cheval , Roger en fit autant, et nous nous mîmes à chevaucher côte à côte, sans échanger une parole ni même un regard. Je crois, mon enfant, que je serais allée ainsi jusqu'au bout du monde. 11 me semblait entendre le cœur de Roger me parler tout bas, je remerciais secrètement ce jeune homme de ne point troubler par des banalités le langage muet de nos âmes. Nous marchions depuis quelques instants de la sorte, et je tremblais déjà devoir poindre à travers les peupliers la flèche du clocher de la ville, lorsque Roger, tournant vers moi sa blonde tête, me contempla longtemps avec une expression de tendresse indicible.
— Madame, me dit-il enfin d'une voix qui produisit sur moi l'effet d'une commotion électrique, je vous connais depuis deux ans : il y a deux ans, qu'à pa-
reille époque, je vous ai vue pour la première fois. Et comme je le regardais avec étonnement :
— Vous traversiez les montagnes de ma patrie ; votre frère ou votre mari accompagnait vos pas. Ne vous souvient-il plus du coteau de la Madeleine? Votre cheval épuisé de fatigue, refusait d'eu gravir la pente difficile ; la rivière grondait sous vos pieds, la nuit tombait dans la vallée et vous cherchiez avec inquiétude un sentier moins rapide.
— Je ne l'ai point oublié, lui dis-je.
— Vous avez donc oublié le jeune homme, me répondit Roger d'un air triste, qui saisit par le mors votre cheval découragé, et fut assez heureux pour vous frayer une route moins rude ?
— Je ne l'ai point oublié, lui répondis-je encore.
— Deux ans à peine se sont écoulés, et cependant, madame, vous ne le reconnaissez pas.
Je baissai les yeux et ne répondis plus. Il était bien vrai que les traits de cet enfant, qui ne m'était apparu dans les monts qu'à la lueur du crépuscule, s'étaient effacés de mon souvenir ; mais si j'avais osé, et je me sentis près de l'oser, je lui aurais dit : — 0 Roger! tu ne me connais que depuis deux ans, et moi, depuis que j'existe, je te connais, je t'appelle et je t'aime !
Je n'avais pas la force de murmurer un mot de reconnaissance. Mais comme mon cœur palpitait délicieusement, en songeant que j'avais occupé déjà les secrètes pensées de ce jeune homme ! comme j'étais heureuse de
lui donner tout bas le nom de mon sauveur! comme je m'exagérais avec complaisance le danger que j'avais, un soir, couru dans les montagnes de la Creuse î Je me voyais suspendue entre les flots écumants et les cimes menaçantes ; la terre s'éboulait sous mes pas et j'allais rouler dans l'abîme, lorsqu'un ange gardien descendait des nuages et m'enlevait avec lui sur ses ailes. Oh ! mon enfant, lorsqu'elle est aidée par l'amour, quel poète que la mémoire ! Ce fait qui la veille ne m'eût semblé qu'un incident vulgaire se revêtait alors d'une incroyable solennité ; et je m'écriais dans mon muet enthousiasme : — Vous à qui je dois déjà une existence, envoyé de Dieu, complétez votre œuvre ; venez me donner encore la vie de l'âme, cette vie sans laquelle l'autre nous fait regretter le néant !
Je ne savais ce qui se passait dans l'esprit de Roger ; mais je le supposais agité de tout le trouble qui remplissait le mien. Après un long silence, je me hasardai à le questionner sur sa patrie, d'où l'avait exilé la fortune de sa famille. Il me parla avec enthousiasme du petit pays où il était né. J'en avais visité les sites pittoresques, il m'en fit sentir les secrètes beautés. Chacune de ses paroles faisait jaillir en moi mille sources de poésies qui, jusqu'à ce jour, avaient dormi cachées dans mon sein. Il me parla des souvenirs de son enfance qui s'était écoulée libre, sauvage, aventureuse, au milieu de ses chères monlagnes. Chacun de ces souvenirs, en réveillant dans mon cœur une impression à demi-effacée
de mes jeunes années, me la rendait parée d'une grâce nouvelle. 11 m'entretint de ses travaux, de ses études , de sa famille qui ne vivait qu'en lui, et dont il devait être un jour le soutien; je m'initiai avec transport à tous ces projets d'un avenir laborieux et modeste. Puis, je ne sais par quelle transition, il vint a me confier les mille tristesses de son âme, et il arriva qu'en me disant son histoire, Roger me raconta la mienne. Nos deux chevaux marchaient de front; le sentier était tellement étroit que je sentais le souffle de Roger caresser mon visage et que souvent sa main venait effleurer la mienne. Nous nous arrêtions parfois pour échanger nos sentiments, pour chercher quelque rapport intime entre nos deux natures, et lorsque nous avions trouvé entre nous un lien de plus, une sympathie nouvelle, nous reprenions en silence notre lent pèlerinage, laissant nos âmes s'abîmer dans la même pensée de bonheur et d'amour.
Ah ! ne me dis pas que j'étais folle, ne me dis pas que l'amour ne naît pas ainsi d'une parole ou d'un regard ; que les affections véritables germent longtemps avant d'éclore : ne me dis pas que je m'abusais, ne flétris pas la seule fleur de ma vie qu'ait su conserver ma vieillesse. Oui, j'aimais ; oui, j'étais heureuse. Je voyais enfin apparaître les rives de cette terre enchantée que j'avais tant de fois vue flotter dans mes rêves. Enfin mes illusions se changeaient en réalités ; enfin je rencontrais un être qui donnait la vie aux fantômes de mon som-
meil. Si tu savais combien, en écoutant Roger, je me remerciais de l'avoir deviné au premier abord, de l'avoir aimé sans le connaître ! Si tu savais aussi combien le système d'éducation qu'on avait appliqué à mon enfance et à ma jeunesse était en désaccord avec la vie qu'on m'avait imposée., peut-être t'étonnerais-tu moins de voir combien ma tête était mobile et mon cœur prompt à s'enflammer. Songe donc qu'au besoin mon mari eût été mon père : que les amis qui m'entouraient ne permettaient guère la tristesse que lorsque les gelées d'avril avaient brûlé les bourgeons de nos vignes, ou que les eaux de la rivière avaient inondé nos guérets. Songe enfin qu'avant le jour où Roger s'offrit à moi, je n'avais jamais rencontré une créature qui plaçât le bonheur et la poésie hors de la grange et du pressoir, Au reste, mon garçon, je ne veux pas discuter ici la moralité de mes œuvres ; mais Dieu, qui a jugé durant cette soirée la pureté de mes intentions, la chaste confiance de mon âme et l'innocence de Roger, a dû voir sans colère deux enfants inoffensifs cheminant ainsi à la clarté de ses étoiles et réduisant l'amour à la plus pure, à la plus sainte des aspirations vers le ciel.
Je ne m'explique pas encore le profond oubli de toutes choses dans lequel je passai ces heures rapides et charmantes. Il s'était établi entre Roger et moi une convention tacite de ne point parler des devoirs qui me liaient à une autre existence, et nous allions comme deux enfants delà nature échappés du bagne de la société, sans
songer qu'il nous faudrait reprendre nos entraves à la barrière de la ville prochaine. Savions-nous même s'il existait des villes sous le ciel, d'autres êtres que nous sur la terre , d'autres lois dans le monde que celles qui nous attiraient l'un vers l'autre ! Le nom d'amour ne fut pas une fois prononcé entre nous : nous nous aimions sans nous le dire, sans nous l'avouer peut-être à nousmêmes, mais aussi sans nous demander s'il était des félicités plus douces , des joies plus enivrantes que cette fraternité de goûts et de sentiments qui comptait 'quelques heures à peine, et qui devait, hélas! ne point avoir de lendemain. Et cependant nous lui promettions un avenir si long et si paisible ! Nous lui tressions à l'avance des jours si beaux et si sereins ! Chaque semaine ne devait-elle pas nous réunir désormais, soit à la ville, soit à la campagne? Quel obstacle pouvait nous empêcher de nous voir plus souvent encore ? Roger me parlait d'une foule de livres que nous devions lire ensemble, à l'ombre des bois ; nous formions mille projets d'études et de plaisirs; nous élevions avec complaisance l'édifice d'un bonheur sans fin, et nous nous étonnions tous les deux d'avoir pu vivre si longtemps séparés ; nous bénissions la destinée d'avoir enfin rapproché nos deux âmes.
Cependant nos chevaux allaient toujours, et Roger commençait à remarquer que la ville semblait fuir devant nous, lorsque nos deux montures s'arrêtèrent brusquement : la rivière roulait devant nous ses flots ar-
gentés par la lune; nous nous trouvions au bout d'un petit chemin creux, par où les bestiaux devaient descendre à l'abreuvoir. Il nous fallut revenir sur nos pas ; une fois hors du sentier creux, nous cherchâmes à nous orienter, mais vainement; nous ne reconnaissions aucun des accidents du paysage. Nous prîmes au hasard la première route qui s'offrit à nous, en suivant toutefois le cours de l'eau qui nous ramenait à la ville. Après un quart-d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un champ d'ajoncs et de bruyères au milieu desquels nous poussâmes nos chevaux ; mais leurs pieds s'embarrassant à chaque pas dans les épines, ils refusèrent bientôt d'avancer. Que devenir? Moi, j'aurais voulu ne retrouver jamais ma route; le dirai-je?je l'espérais presque. Je me crus un instant perdue dans des landes désertes , infinies, et mon cœur battit d'une secrète joie, en pensant que nous allions peut-être errer des jours entiers à l'aventure. Roger se prêtait avec tant de grâce à toutes ces folies î Nous refaisions ensemble ce rêve que nous avons tous fait à quinze ans , sous les blancs rideaux de notre alcôve. Nous nous supposions dans une île inconnue ; je te laisse à penser les combats que livrait Roger pour me protéger contre les sauvages! Enfants que nous étions! le vent, qui nous apporta de la ville la onzième heure de la nuit , nous rappela bien vite à la réalité. Hélas! je pressentais déjà que sur la terre où nous marchions tous deux, il n'y avait que nous de sauvages, et que c'était
contre la société que j'aurais un jour à combattre! Roger sauta à terre , et , au risque de s'ensanglanter aux plantes épineuses, il prit les deux chevaux par la bride et les tira d'une main vigoureuse. Grâce à lui, nous sortîmes enfin de notre île, mais pour nous jeter de nouveau dans des parages étrangers. Nos regards cherchèrent au loin quelque sentier blanchi par la lune; une mer de champs et de prairies nous entourait de toutes parts. Nous savions bien que la ville était proche; nous n'avions pas d'issue pour aborder. Nous nous étions arrêtés près d'une haie : Roger se tenait appuyé contre l'encolure de mon cheval, et nous gardions un silence rêveur. Nous étions censés préoccupés de l'idée de notre retour, mais le fait est que nous avions des pensées tout autres, si toutefois nous pensions alors à quelque chose. Nous demeurâmes longtemps ainsi ; je ne sais comment il arriva que ma main se trouva dans celle de Roger. Roger l'étreignit faiblement, puis il la porta à ses lèvres. Je dois te dire, mon enfant, que l'amour ne m'a jamais rien donné de plus doux que ce baiser imprimé sur ma main par des lèvres tremblantes, si ce n'est le silence qui suivit ce chaste baiser. Oh î comme je me sentais heureuse d'être aimée d'un amour craintif et délicat ! Je retirai doucement ma main de celle de Roger, et je l'appuyai sur son front , sur ce front blanc et pur que mes lèvres n'ont jamais effleuré. Roger tourna vers moi ses yeux humides et brûlants, nos regards se rencontrèrent pour la dernière ibis sur la terre.
Presqu'au même instant une lumière brilla à travers les arbres , et des aboiements retentirent autour de nous : des chiens s'approchèrent en grondant , puis ils se mirent tout-à-coup à sauter devant moi d'un air joyeux et caressant; je me trouvais évidemment en pays de connaissances. Je fis un temps de galop vers l'endroit d'où partait la lumière, et je frappai à la porte d'une ferme avec le manche de ma cravache. La porte s'ouvrit , nous étions à Saint-Brice.
J'entrai dans la ferme, suivie de Roger. Une pauvre vieille femme qui m'avait vue naître et grandir, était mourante dans son lit : j'allai m'asseoir à son chevet; elle me reconnut à peine. Ses mains étaient déjà glacées, son œil terne, ses lèvres livides. Les enfants dormaient paisiblement dans la même chambre, sous des rideaux de serge verte; le mari sexagénaire veillait seul sa vieille compagne. La vie de nos paysans est si misérable que le spectacle de la mort n'a pour eux rien de bien désolant ni de bien solennel. J'appris que cette bonne femme était malade depuis près d'un mois , et qu'on avait pensé seulement depuis une heure à appeler un médecin. La voisine qu'on avait chargée de cette mission jugea plus convenable d'aller chercher le curé du village, et nous vîmes bientôt arriver le vieux pasteur. Roger et moi, nous nous mîmes à genoux près du lit de la mourante, et nous écoutâmes la prière des agonisants. Je ne crois pas avoir vu durant toute ma vie une scène plus profondément triste. Les enfants, qu'on
avait réveillés et qui s'étaient levés pour assister aux derniers moments de leur mère , contemplaient d'un air endormi et stupide ce qui se passait autour d'eux : le vieillard seul versait, au pied du lit, des larmes silencieuses. La lampe venait de s'éteindre ; un morceau de suif brûlait dans le goulot d'une bouteille, sur une table couverte encore des restes du souper rustique. Deux tisons rapprochés fumaient dans l'àtre, et un gros chat noir, à demi-couché dans les cendres, semblait absorbé par une contemplation mélancolique devant les braises du foyer. Des mouches volaient lourdement dans l'air épais de la chambre et venaient en bourdonnant se heurter à mon visage : au-dehors, on entendait des mugissements plaintifs qui partaient des étables ; les chiens aboyaient à la lune qui s'approchait de l'horizon , le vent qui fraîchissait sifflait tristement à la porte et mêlait ses murmures aux cris perçants des chouettes et des orfraies.
Je me retirai de cette demeure, l'esprit tourmenté par des pressentiments sinistres. Cette image de la mort , qui venait de se jeter d'une façon si imprévue au milieu de mes pensées d'amour, m'avait glacée d'une terreur involontaire. Je regardai Roger à la dérobée, je ne sais pourquoi je m'effrayai de le trouver si pâle , et si mince , et si frêle ; moi-même je me sentais frappée de la crainte de mourir. Notre conversation avait pris un caractère plus austère. Roger, qui avait subi comme moi l'influence de cet épisode lugubre, me parla grave-
ment de la vie présente , et pieusement de la vie meilleure qui nous était promise. Il me demanda si je croyais à l'immortalité de notre ème. 11 me dit que, quoique bien jeune encore, l'idée de la mort était venue le visiter au milieu de toutes ses joies , et qu'il s'était habitué à l'envisager sans pâlir. — La mort a cela de cruel, me disait-il avec mélancolie, c'est que toujours elle nous arrive, lorsque nous sommes désenchantés de tout, que nous avons touché le fond de toutes choses, et que nos lèvres ont bu à toutes les amertumes.
— Il me semble au contraire, lui dis-je, que la mort est alors un bienfait et que nous devons la bénir, comme la fin de nos misères.
— Je pense, me répondit Roger, que nous devons la bénir à toute heure, mais surtout lorsqu'elle nous frappe au milieu de nos félicités. Il doit être horrible de survivre à son bonheur, à ses croyances ; et , s'il est vrai que tout ici-bas, foi, jeunesse, amour, se fane au souffle des années, nous devons souhaiter que la main de Dieu nous enlève dans la fraîcheur de nos illusions. Bien heureux ceux qui tombent dans le luxe de leur printemps , chargés de fleurs et de feuillage ! Ceux-là n'assisteront point à leur ruine : ils sont les élus du Seigneur.
— Croyez-vous donc, lui dis-je, que tout ici-bas se flétrisse et passe ? N'avez-vous point foi en des sentiments éternels? Vous êtes bien jeune, pour parler ainsi.
— Je suis bien jeune, répondit Roger, et ma vie compte un jour à peine. Mais Dieu a placé dans le sein
même du bonheur le sentiment de sa fragilité : dans l'ivresse d'une grande joie, qui n'a pas désiré mourir?
Cette conversation nous mena jusqu'à la porte du château; mon mari n'était pas de retour, mes gens m'attendaient sur le seuil avec inquiétude. J'engageai Roger à venir prendre quelque repos dans le salon ; il refusa. Sans doute il avait comme moi besoin de recueillement et de solitude. Tourmentée par l'idée qu'il allait retourner seul à la ville, je voulus du moins abréger sa route , et je lui offris mon alezan, qui avait coutume de franchir cette distance en moins d'une heure.
Roger ayant accepté mon offre, je fis changer la selle de mon cheval , et pendant qu'un serviteur s'occupait de ce soin, nous remarquâmes, Roger et moi, que c'était le même animal que je montais le jour où la Providence nous offrit l'un à l'autre pour la première fois. L'incident de cette première rencontre, qui n'eût semblé à des imaginations vulgaires qu'un effet du hasard, ne nous apparaissait plus que comme une intention du ciel, et nous n'avions point, à nous deux, trop d'amour et de poésie pour en célébrer l'importance
J'examinai moi-même l'équipement du cheval h qui j'allais confier Roger, et, après m'être assurée que la sangle n'était pas trop lâche, la gourmette trop serrée, les courroies des étriers trop longues : — Vous reviendrez demain, lui dis-je.
— Demain! répéta-t-il, en partant au galop.
Hélas ! Roger a tenu sa promesse.
Rentrée chez moi, je ne voulus parler à personne ; j'envoyai coucher ma femme de chambre : je voulais être seule. Je me jetai tout habillée sur mon lit ; mais j'étais trop heureuse et trop agitée pour dormir. Je me relevai, j'ouvris ma fenêtre; l'air froid du matin me calma un peu : je ne puis dire ce qui se passait en moi ; je pleurais comme un enfant, et je sentais avec délices mes larmes brûlantes sur mes mains glacées. J'ignore combien de temps je demeurai assise sur ma fenêtre ouverte, le front appuyé sur l'appui du balcon ; je ne pensais à rien, je ne percevais rien; j'étais absorbée dans jene sais quelle divine extase qui me détachait entièrement de la terre : l'opium doit produire une ivresse pareille. Parfois seulement, mes nerfs se contractaient douloureusement : c'est qu'alors je croyais entendre le refrain monotone de cette prière des morts que j'avais récitée, dans mon cœur, au chevet de ma vieille fermière. Vers le matin, lorsque l'horizon s'empourpra des teintes de l'aurore, je me jetai de nouveau sur ma couche; ma tête était brisée, mes paupières pesantes, tout mon corps affaissé.
Je dormis d'un sommeil léger, troublé par des rêves bizarres : ma pauvre tête était un chaos où se succédaient, avec une rapidité fantastique, mille images riantes et sombres, miile figures terribles et gracieuses. Les pas d'un cheval qui battait le pavé de la cour me réveillèrent en sursaut : je sautai à bas de mon lit; je m'étais
couchée tout habillée, je courus à la porte qui donne sur la cour. Je l'ouvris avec une folle précipitation, et me trouvai en face de mon mari. La figure heureuse et calme de cet homme excellent me rejeta brusquement dans la vie réelle d'où Roger m'avait arrachée : mon mari m'embrassa au front, ce baiser me dégrisa. Je me sauvai dans le jardin, presque mourante. Le soleil était levé depuis longtemps, sa chaleur me ranima. J'allai m'asseoirau pied de l'un de nos tilleuls, et là, je revins froidement sur tout ce que j'avais fait la veille. 11 était bien vrai que j'aimais Roger.
La première impression que je retirai de l'examen réfléchi de mon cœur fut amère et douloureuse. Je n'étais pas femme à réduire longtemps l'amour à un sentiment purement extatique : je sentais sourdement tout ce qui couvait en moi d'ardeur et de passion, j'entrevoyais, par une intuition rapide, que l'explosion en serait d'autant plus terrible, qu'elle avait été plus longtemps comprimée. Effrayée des maux que je me préparais, je me levai, décidée à ne pas revoir Roger, et j'allai chercher près de mon mari le calme et le repos que m'avait ravis son absence. — Oui, me disaisje en retournant au salon, plus joyeuse déjà et plus légère, c'est mon mari que j'aime. Il est bon : sa bonté rassurera mon âme troublée. Sa tendresse va me rendre au sentiment de mes devoirs que j'ai jusqu'ici trop négligés peut-être. — Puis, en montant les marches du perron, je pensais à mon ménage, à mes amis, à mes
habitudes, à mon existence si tranquille, si pure, si sereine, et je me demandais comment j'avais pu songer à risquer une destinée toute faite contre une fantaisie d'un jour. J'arrivai au salon dans ces pieuses dispositions : je ne sais par quelle fatalité mon mari, qui était réellement fort bon, mais dont le caractère était extrêmement violent, faisait alors dans la maison un épouvantable vacarme : il s'agissait de je ne sais quelle affaire en litige avec un fermier. Je n'avais jamais vu mon cher époux jurant, sacrant, et tonnant de la sorte : je voulus affronter la tempête de sa colère, mais il me pria assez rudement d'aller faire un tour de jardin, et je m'échappai en tremblant.
Je crois que cet instant fatal a décidé du reste de ma vie. Mes saintes résolutions s'évaporèrent à la colère de mon mari, comme la rosée de nos champs aux premiers rayons du soleil. Mon mari ne fut plus pour moi qu'un despote , un tyran domestique ; mon ménage fut un enfer, ma vie un supplice de toutes les heures. J'accusai le sort de m'avoir sacrifiée à un époux brutal et barbare, je mis à me proclamer la plus infortunée des créatures autant de complaisance que j'en mettais, une heure auparavant, à me trouver la plus heureuse des femmes. D'ailleurs, la scène dont je venais d'être témoin avait achevé de m'enlever le peu qui me restait de mes illusions conjugales. Bien que l'indulgence ne fût point alors au nombre de mes rares vertus, j'aurais pu pardonner beaucoup à mon mari ; je ne lui pardonnai
point d'avoir été ridicule. Je ne sais rien, mon enfant, de plus ridicule que la colère des hommes. Avant d'avoir été glacé par l'âge, le sang qui fait battre mes artères était tout aussi prompt, tout aussi inflammable que les plus impétueuses natures ; mais j'ai compris de bonne heure qu'avec la colère, on ne domine rien, pas même son portier, et j'ai su , en toutes circonstances, soumettre à ma dignité la fougue de mon caractère.
Sais-tu, mon garçon, ce que ta vieille grand'mère a retiré de la vie? L'indulgence pour tous et un grand mépris pour elle-même. Notre nature est décidément quelque chose d'assez chétif, d'assez infirme et d'assez misérable. Lorsque nous ne sommes pas hypocrites avec les autres, nous le sommes avec nous-mêmes. Nous rusons avec notre conscience : nous avons, pour la tromper, mille roueries dans notre sac ; nous sommes sans cesse occupés à jeter des petits gâteaux à ce cerbère qui veille à la porte de notre cœur. Je m'indignais contre ma destinée; mais, au fond, j'étais bien heureuse de trouver dans l'emportement de mon mari une excuse à ma conduite de la veille, une occasion toute naturelle de revenir à mon Pioger.
Je rappelai avec empressement sa douce et gracieuse image, et, pour échapper aux ennuis de l'heure présente, je m'égarai, avec Roger, dans le monde des espérances. — Eh bien ! oui, me disais-je. les yeux attachés sur la route qui devait me le ramener, oui, je t'acceple comme une consolation que le ciel a voulu m'olïrir:
aimable enfant, qui m'as ouvert une vie nouvelle, oui, je garderai pour toi seul cette âme que tu m'as révélée ; il est bien à toi, ce trésor qui dormait enseveli dans mon sein et que sans, toi j'ignorerais encore. Oui, je t'aime; oui, je t'attends. Mon Dieu, je ne le voulais pas... mais repoussée de toutes parts, il faut bien que je me réfugie dans le seul cœur qui ne me soit pas fermé !
Tu vois, mon garçon, que je préludais assez bien, par l'exaltation de mes sentiments, aux types qui devaient, trente ans plus tard, défrayer les romans à la mode : aussi ne puis-je m'empêcher de les aimer, ces diables de livres qui m'apportent comme un écho lointain de mes jeunes années. Seulement, lorsque je lis, dans ma bergère, ces productions échappées à quelques cœurs souffrants, à quelques imaginations maladives, qui ont pour but de peindre la vie et d'en représenter les combats, les joies et les douleurs, je voudrais que, moins fidèles parfois à la poésie qu'à la réalité, ces œuvres ne s'achevassent pas toujours dans le paroxisme de la passion. Ces héros et ces héroïnes que je vois partir, au premier chapitre, tous si pâles, si blonds, si bruns, si beaux, si fougueux, si fringants, j'aimerais à les retrouver, aux dernières pages, prenant une prise de tabac au coin du feu, et faisant un retour judicieux sur les extravagances de leur jeunesse, tandis qu'on bassinerait leur lit et qu'on préparerait le bonnet de coton et la boule d'eau chaude. 11 me semble qu'un
pareil dénoûment, habilement soudé à presque tous les romans modernes, en compléterait le sens avec bonheur, et serait fécond en moralités de tout genre.
Cependant Roger ne revenait pas. La route se déroulait déserte et silencieuse à travers les prairies; je n'apercevais à l'horizon que la cime immobile des arbres. Je prêtais l'oreille aux bruits de ville , et n'entendais que les feuilles que le vent d'automne abattait autour de moi. Que faisait Roger? Quels rêves avaient occupé son sommeil ? Dans quel monde voyageaient ses pensées, depuis notre séparation de la veille? Quelle impression avait laissée dans son âme cette nuit passée dans les champs ? Quelle image dans son cœur notre rencontre à la Chênette? Ah ! sans doute il m'aimait ; sans doute il m'avait retrouvée dans ses songes; j'avais été l'ange de son réveil ; je devais être désormais le bonheur et le but de sa vie tout entière. N'avais-je pas senti ses lèvres tremblantes sur ma main, son souffle brûlant à mon visage? Son trouble n'avait-il pas été égal au mien ? N'avait-il pas frémi sous mon timide regard? Ah! oui, Roger m'aimait : il m'aimait depuis deux ans peut-être, depuis le jour où son courage m'avait sauvée dans les montagnes? Et moi, je l'avais oublié; mon souvenir n'avait pas su garder les traits charmants de mon sauveur ! Ingrate ! Je devais à Roger peut-être deux ans d'amour. — Va, je te les rendrai, me disais-je dans mon fol enthousiasme, je te rendrai la vie que tu m'as conservée ; toi seul pourras savoir ce que ce cœur ren-
ferme d'amour et de tendresse ! — Et je brodais, dans mon ivresse, au tissu de notre avenir toutes les fleurs de mon printemps ; les obstacles qui m'effrayaient une heure auparavant s'aplanissaient comme par magie ; les orages que j'avais entendus gronder à l'horizon s'étaient changés en brises caressantes, le coin de ciel que mes terreurs avaient voilé de nuages s'éclaircissait rapidement aux chauds rayons de mon amour. 0 mon enfant! il me faudrait toute l'ardeur de jeunesse que je n'ai plus, toute la poésie d'expression que je n'ai jamais eue, pour t'enlever dans les régions enchantées que je parcourais avec Roger, lorsque mon cher époux, que j'aperçus à travers le feuillage éclairci de l'allée, me vint faire descendre brusquement sur cette terre maudite.
La tempête s'était calmée dans son cœur, mais non pas dans le mien. — Chère amie, dit-il en tirant de son gousset une énorme montre , et en me montrant sur le cadran l'aiguille qui marquait onze heures, chère amie, ne viens-tu pas déjeuner?
Le malheureux ! me rappeler aux vils besoins du corps, lorsque je m'abreuvais au céleste banquet de l'àme ! Je ne trouvai même pas la force de répondre, je détournai mes regards de cet homme de chair et d'os pour les reporter avec inquiétude sur la route, toujours déserte, par où j'espérais le Messie.
— Attends-tu quelqu'un, chère amie ? me demandat-il avec indifférence.
— Oui, répondis-je hardiment; j'attends M. Roger.
— Le petit Roger ? dit mon mari d'un air étonné.
— M. Roger, repris-je avec dignité ; je l'ai vu hier à la Chênette, et je l'attends. Vous le connaissez?
— Sans doute.
— J'ai lieu d'être surprise que vous, monsieur, qui semblez avoir à cœur d'attirer ici tous les sots et tous les impertinents de la ville, vous n'ayez pas songé, par compensation, à m'amener une fois ce jeune homme.
— A votre aise , chère amie , répondit mon mari avec beaucoup de calme. Les sots et les impertinents ont du moins leur spécialité ; mais ce petit Roger est un garçon si insignifiant, que je ne pense pas même qu'on puisse rire de sa personne.
A ces mots, mon mari s'éloigna, et je restai foudroyée sur place. Je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie une indignation plus amère, une humiliation plus profonde... 0 mon Roger! vous traiter de la sorte! vous, mon héros! vous, mon dieu! vous, mon tout!.,. Ah! je te vengerai, m'écriai-je ; va, mon amour te vengera de l'insulte et du mépris des sots ! J'étais furieuse : j'étais blessée dans ma tendresse, dans mon orgueil, dans ma vanité ; toutes les fibres de mon cœur étaient en souffrance: j'aurais voulu pouvoir sacrifier le monde à Roger, et le désir de la vengeance me fit un instant caresser avec complaisance des idées qui, une minute auparavant, auraient couvert mon front de honte et de rougeur.
202 LE JOUÎl
Puis, lorsque mon indignation se fut apaisée, je fus saisie tout-à-coup d'un horrible sentiment de terreur. Mon sang se figea dans mes artères, et je crus que mon cœur allait mourir dans ma poitrine ; une sueur froide glaçait mon front, mes jambes se dérobaient sous moi.
— Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je en m'appuyant contre un arbre, et en cachant ma tête dans mes mains. Ah ! mon Dieu ! et s'il avait dit vrai! Si je n'avais aimé qu'une ombre, qu'un fantôme, et si mon rêve allait finir ! 0 Seigneur! être allée jusqu'aux portes de votre ciel, avoir entendu le chœur de vos anges , avoir entrevu les merveilles de la vraie vie, en avoir respiré les parfums, et puis se réveiller sur cette terre d'exil! Oh! ce serait affreux; et pourtant, si je me réveillais ! si je ne trouvais, au réveil, qu'un enfant sans force et sans vertu ! Si j'allais rougir de mon idole! S'il me. fallait briser ce que j'ai adoré ! Hélas ! hélas ! Cet amour est-il ailleurs que dans ma tête? Est-il autre chose que l'exaltation de quelques heures, enfantée dans le silence d'une nuit étoilée, au milieu des champs endormis, par la poésie d'une situation romanesque, ou par la prédisposition de mon âme inquiète et troublée ?
Je restai longtemps abîmée dans ces réflexions accablantes. J'étais absolument dans la position de l'homme qui, enivré par le son des instruments, par le parfum des fleurs et le mouvement de la danse, s'est soudainement épris d'un beau domino aux petits pieds, à la main blanche, à la taille élancée, et qui, après avoir
deviné les beautés cachées sous le masque de satin noir, hésite et tremble, au moment où le masque, en tombant, va ruiner peut-être l'espoir d'une nuit tout entière. Je tremblais de voir arriver Roger. Je n'osais plus interroger le long ruban poudreux qui serpentait à travers les campagnes : le moindre bruit que m'apportait le vent me faisait tressaillir d'effroi. J'aurais voulu que Roger ne vînt pas : je demandais à Dieu (nous avons la manie de faire intervenir Dieu dans toutes nos petites affaires) qu'un obstacle imprévu retînt ce jeune homme à la ville : je ne pouvais me résigner à en finir aussitôt avec le bonheur. Et puis, lorsque je venais à me rappeler les heures enivrantes que j'avais vécu près de Roger, à repasser dans mon esprit tout ce qu'il m'avait dit de lui, de ses tristesses en cette vie, de ses aspirations vers une vie meilleure, lorsque je venais à ranimer dans mon cœur l'image de ce bel enfant dont le regard était si pur, la voix si douce, la parole si tendre, lorsque je me le représentais nonchalamment penché sur sa pesante monture, tel que je l'avais vu tout un soir, blanc comme la lune qui éclairait son visage, suave comme la brise qui se jouait dans ses cheveux , alors je riais de mes terreurs, j'insultais à mon effroi, je m'attachais à Roger avec un nouvel enthousiasme. Et puis, mes craintes revenaient : il me semblait entendre autour de moi les éclats d'un rire moqueur, et, au milieu de ces rires sardoniques, se mêlait la prière des morts que j'avais récitée au pied du lit de ma fermière.
Ainsi, je passai près d'une heure à flotter entre le ciel et la terre, tour-à-tour me perdant dans les nues et me brisant contre les pavés, à la fois la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, digne de l'envie et de la pitié de tous. Épuisée par tant d'émotions diverses, je m'étais jetée sur la mousse, au pied d'un tilleul, et je regardais d'un air stupide la route qui étincelait aux rayons du soleil, lorsque tout-à-coup je me levai en jetant un cri : j'avais vu un nuage de poussière s'élever à l'horizon , j'entendais le galop précipité d'un cheval. Je serrai mon cœur à deux mains comme si j'eusse craint qu'il brisât son enveloppe, et je courus sur le bord du fossé qui sépare le jardin de la route. Je reconnaissais bien le pas de mon cheval, c'était bien Roger, mon beau Roger, qui volait vers moi. L'alezan fila sous mes yeux comme un caillou lancé par une fronde; mais la selle était vide, la bride traînait dans la poussière et les étriers battaient contre les flancs fumants du coursier.
Je tombai roide sur le gazon ; j'ignore combien de siècles se sont écoulés depuis. Lorsque je me réveillai, j'étais dans mon lit, j'avais la fièvre, mon mari veillait à mon chevet, et le docteur complaît les pulsations de mon pouls. Aussitôt que je fus parvenue à rassembler quelques idées dans ma pauvre tête, je me levai brusquement sur mon séant, et demandai Roger d'une voix déchirante.
Roger n'existait plus : mon cheval l'avait jeté sur un
des tas de pierres qui bordaient le chemin ; le malheureux enfant avait expiré sur le coup.
Je reçus cette nouvelle avec un horrible sang-froid : je déclarai que ma santé n'exigeait ni les soins du docteur ni les veilles de mon mari : je voulus être seule. On m'obéit ; je restai seule , un mois entier. Lorsque je sortis, j'étais calme. Je défendis que le nom de Roger fût prononcé devant moi : tu es le seul, mon enfant, devant qui mes lèvres aient fait entendre ce nom sacré. J'ordonnai que mon alezan ne fût jamais monté de sa vie, et je le laissai errer en liberté dans mes prairies. Lorsque je passais triste et solitaire le long des haies, le noble animal élevait la tête au-dessus des buissons, et m'appelait en hennissant ; je ne lui répondais que par un regard de douloureux reproche , et je suivais le sentier, en l'arrosant de mes larmes.
Je refusai de retourner à la Chênette. Je ne voulus jamais revoir les lieux que j'avais parcourus avec Roger : j'ai gardé dans toute leur virginité les impressions que m'a laissées cette nuit solennelle : j'ai préservé la fleur de mes souvenirs des vents qui dessèchent et qui flétrissent : je l'ai conservée dans tout l'éclat et dans toute la pureté de sa fraîcheur primitive. Souvent, on a tenté de m'entretenir de Roger : je ne l'ai jamais souffert. Que m'importait le Roger que l'on connaissait à la ville ? Qu'avait-il de commun avec mon Roger, à moi ? Celui que j'ai connu ne s'est jamais révélé au monde : il m'est apparu par une nuit d'automne, comme un ange des-
cendu du ciel pour verser dans mon sein le feu dont j'étais altérée; et ce feu ne s'est jamais éteint, et je le sens qui brûle encore, même sous les glaces de l'âge.
Cet amour n'a point subi l'affreuse loi du désenchantement. Le monde n'en a jamais souillé le sanctuaire : la mort a coulé en bronze l'image de Roger dans mon cœur : je l'ai toujours retrouvé là, pur, jeune et gracieux, comme au jour où je le vis à la Chênette; les années qui m'ont vieillie n'ont pas mis une ride à son front. Quant à lui, pourquoi le plaindrais-je ? Il est mort comme il voulait mourir, dans la verdeur de ses premières illusions ; il s'est enseveli dans le luxe de son feuillage; il n'a point, comme moi, assisté à sa ruine. Heureux enfant! 11 n'a pas su tout ce que la vie renferme de dégoûts et d'amertume, tout ce que les affections humaines ont d'impuissant et d'incomplet ; il n'a pas essuyé les défections de l'amitié et les trahisons de l'amour ; la mort l'a frappé dans la gloire de sa jeunesse, alors qu'il s'élançait joyeux vers des félicités qu'il croyait infinies. Ah ! ne le plaignons pas ! Sans doute la
terre lui fut légère : il ne l'avait point trempée de ses
larmes.
Ce récit achevé, la grand'mère appuya son front sur le marbre de la cheminée et demeura silencieuse. Je respectai le recueillement où je la voyais plongée, et me mis , silencieux comme elle, à remuer les cen-
SAxNS LENDEMAIN. 207
dres du foyer. Nous demeurâmes longtemps ainsi.
— La moralité de tout cela, grand'mère? lui demancai-je enfin.
— Mourir à propos, me dit-elle.