VILLA
avais pourtant vu qu'une fois. Je pensais à vous, et tout d'un coup j'aperçus votre tête au milieu des rameaux en fleurs. Vous souvient-il que je vous jetai une fleur rouge par-dessus le mur?
— Je l'ai longtemps pressée sur mes lèvres, répondit M. de Kermadec.
— Le jour de mon départ, ajouta Mila, j'en jetai une autre, en signe d'adieu, dans le sentier de la villa.
— Je l'ai longtemps gardée sur mon cœur.
— C'est que vous m'aimez, dit la belle enfant. J'ai lu que souvent il en est ainsi de l'amour, qu'il naît et jaillit de deux regards qui se rencontrent. Je n'y croyais pas, je le crois à cette heure, car il me semble que je vous aimai du jour où je vous vis pourla première fois.
Raoul, qui n'avait pas compté sur un aveu si prompt et si naïf, ne répondit qu'en baisant les doigts effilés d'une petite main qu'on ne retira pas.
— J'aime aussi votre ami, dit Mila ; il me plaît, il est bon, il vient comme vous de la France.
Comme elle disait, Raoul aperçut Jacques et M. Naldi qui venaient, en discutant, à leur rencontre.
— Il paraît, monsieur le marquis, s'écria l'Italien eu s'adressant au jeune Français...
Il était rouge de colère et furieux d'en être pour ses frais. 11 ne put en dire davantage, la fin de la phrase lui resta dans la gorge.
— Que diable , s'écria Déglin, le seigneur i\aldi n'est pas juste. Entendez raison, padrone*
— Qu'y a-t-il ? demanda Raoul.
— Il y a, répondit Jacques , que le padrone s'entête à prétendre que sa villa est un palais, et que monsieur le marquis pourrait y mener un train de prince.
— Je mourrai plutôt que de convenir du contraire, s'écria le bonhomme, et si monsieur le marquis veut rn'entendre...
— Inutile , padrone , complètement inutile , répliqua Déglin. C'est monsieur le marquis lui-même qui m'a dit, ce matin, qu'avec la meilleure volonté du monde, il ne saurait s'accommoder de votre villa. Ce n'est pas notre faute, à nous! On nous parle d'un château royal, et Ton nous montre un rendez-vous de chasse.
— Un rendez-vous de chasse ! un rendez-vous de chasse! répéta M. Naldi, dont le visage venait de passer subitement du rouge écarlate au rouge ponceau.
— Eh! oui , padrone, moins encore, ajouta Déglin en mettant les mains dans ses poches.
— Un rendez-vous de chasse ! répétait M. Naldi avec rage.
— Une guinguette, si vous l'aimez mieux, dit Déglin qui se faisait à bon escient impoli et presque grossier pour en finir d'une façon décisive, et fermer à tout jamais au marquis les portes de la casa et de la villa Naldi.
— Une guinguette ? s'écria l'Italien qui ne compre • liait pas le sens de ce mot.
— Una locanda, una bettola, una bettoleta, una bet
lolaccia, reprit l'implacable Déglin, pour qu'il sût bien à quoi s'en tenir.
A ces mots, 3VL JNaldi serra les poings et faillit se jeter sur lui comme un tigre.
M. de Kermadec le retint, et s'adressant à son intendant :
— Déglin, vous allez trop loin, lui dit-il d'un ton sévère. Puis, se tournant vers le Naldi :
— Il est vrai, monsieur, que votre villa n'est pastoutà-fait ce qu'on m'avait promis. Je l'aurais désirée plus vaste et plus spacieuse. Elle manque d'eau et d'ombrages.
— Elle manque de tout, dit Déglin.
— Cependant, telle qu'elle est, votre villa me plaît, reprit M. de Kermadec. J'en aime la situation. Près de Tivoli, à quelques milles de Rome, c'est là ce que j'avais rêvé. Si vous le voulez bien, nous en reparlerons.
Les traits de Naldi sféclaircirent et rayonnèrent commets! un coup de vent eût balayé la brume qui lui couvrait la face.
— Monsieur le marquis oublie, dit Jacques, que nous avons projet d'aller faire tout prochainement un petit tour en Abyssinie.
— J'ai changé d'avis, répondit Raoul; décidément nous nous fixons à Rome.
A ces mots, M. Naldi lança un coup d'œil vainqueur à Déglin; Déglin y répondit en laissant tomber un regard
de pitié douloureuse sur la jeune fille qui revenait rêveuse, après s'être éloignée durant cette scène. Ils retournèrent tous quatre au gîte; cette fois Mila était au bras de Jacques ; Raoul et M. Naldi marchaient en avant.
On passa le reste du jour à la campagne. Déglin était triste et soucieux ; plus d'une fois il fut tenté de déclarer au papa Naldi qu'il n'était qu'un Cassandre et qu'on se moquait de lui; la crainte d'offenser Raoul l'arrêta. M. Naldi cachait à peine la satisfaction qu'il avait de voir M. le marquis mordre à l'hameçon de la villa. 11 se rappela qu'il avait aux champs, comme à la ville, quelques flacons d'un vieux vin qui, pour n'être pas de Falerne, avait cependant son prix. Mila sentait s'épanouir en elle un bonheur nouvellement éclos qu'elle ne songeait pas à contenir ; un œil plus scrutateur que ne l'était celui de son père en ces sortes de choses, eût aisément surpris sur son visage le secret de son jeune cœur. Déglin en était déjà maître. M. de Kermadec, lui, s'abandonnait avec une lâche volupté au charme irrésistible que toutes les âmes de cette trempe trouvent au jeu des passions naissantes. Il évita de se rencontrer seul avec Jacques, mais non avec Mila qui, d'ailleurs, ne le fuyait pas. Pour ces deux enfants, ce fut une journée charmante. Vers le soir, la jeune fille entraîna Raoul vers le bouquet de chênes qui abritait la tombe de sa mère; elle disait que les os de la morte tressailliraient de joie en se sentant foulés par un pied breton,
A la tombée de la imit, on quitta la villa avec promesse d'y bientôt revenir signer pour le contrat de vente. D'ici là on devait se revoir tous les jours pour en discuter les articles. Le carrosse et les deux haridelles ramenèrent IL Naldi et les deux amis à Rome ; Mïla, qui sentait le besoin de regarder son bonheur à loisir, avait refusé de les accompagner.
Jacques et Raoul laissèrent leur hôte à sa porte et prirent silencieusement le chemin de leur logis.
— Tenez, Raoul, dit enfin Déglin en entraînant son compagnon dans une de ces rues désertes qui ne manquent point à Rome, je vais vous parler à cœur ouvert.
— Voici le quart-d'heure de Rabelais ! s'écria M. de Kermadec avec résignation.
— Je ne suis pas content de vous, Raoul; notre jeune amitié a tous les droits d'une vieille affection. Laissez-moi donc vous dire que, si je me suis conduit hier comme un étourdi, aujourd'hui vous avez agi comme un enfant. Un ami plus sévère vous dirait qu'en ce jour vous n'avez point agi en galant homme.
— Mais, pour Dieu, Déglin, à qui en avez-vous? s'écria Raoul avec humeur. Vous m'allongez, depuis ce matin, une mine de loup-cervier. Qu'ai-je fait? Pauvre Jacques, vous me vantez.
— Ce que vous avez fait, Raoul? un meurtre, rien de plus. Vous avez entamé un jeune et adorable cœur. En savez- vous le prix ?
— Peut-être, répliqua froidement le jeune homme.
— Aimerez-vous sérieusement cette fille qui déjà vous aime ?
— C'est fait, répondit Raoul.
— Et vous l'épouserez? dit Jacques.
En cet instant M. de Kermadec se rangea brusquement pour laisser passer une chaise de poste, attelée de quatre chevaux. La chaise était découverte, une femme s'y tenait seule, dans une attitude nonchalante, demicouchée sur les coussins.
M. de Kermadec n'eut pas la force de répondre à la dernière question de Jacques. Il sentit ses jambes fléchir, et, plus pâle que la blanche lune qui nageait dans l'azur du ciel, il s'appuya sans vie sur Déglin.
Cependant Mila s'abandonnait sans défiance aux entraînements de son cœur. Elle ne savait rien du monde; elle avait grandi près de sa mère, dans une poétique ignorance, loin des sentiers battus de la réalité. Naïve comme un enfant, superstitieuse comme une Italienne, romanesque comme tous les esprits qui se sont développés dans la solitude, elle ne doutait pas que ce jeune homme qui lui était apparu, le soir même du jour où elle avait décidé qu'elle n'épouserait qu'un Français, et qu'elle irait vivre et mourir sous le coin de ciel qui avait éclairé le berceau de sa mère, elle ne doutait pas, dis-je, que ce voyageur, venu précisément du pays de Bretagne, ne lui eût été envoyé tout exprès par la Providence, et Mila remerciait le ciel qui, ayant bien voulu lui envoyer un époux selon ses rêves, c'est-à-dire Français et Breton, avait pris soin de le choisir jeune et beau comme elle. Ainsi qu'il arrive, à coup sûr, aux âmes virginales et ri-
chement douées, naturellement impatientes d'épandre le trop plein de la vie qui les oppresse, Mila s'absorba tout entière, sans réserve et sans restriction, dans le sentiment nouveau qui venait d'éclore en elle ; et comme c'était une âme grave et réfléchie, autant qu'ardente et enthousiaste, il se trouva que ce sentiment qui s'épanouissait en grâces et en rêveries charmantes, jetait en même temps dans son sein de vives et profondes racines. Demeurée seule à la villa, elle repassa dans son cœur tous les détails de la journée qui venait de s'écouler, et la nuit elle se vit, en songe, sur la terrasse du château de Raoul, suspendue au bras de son jeune ami.
Mila s'était décidée à passer à la campagne les derniers beaux jours de l'automne. Son père, qui ne voyait en elle qu'une enfant, la laissait volontiers maîtresse de ses actions, non sans la confier toutefois à la garde d'une gouvernante qui, à vrai dire, ne la gênait en rien. Mais quel danger pouvait courir cette noble et belle créature? Sa candeur et son innocence la protégeaient plus efficacement que ne l'aurait pu faire la vigilance la plus assidue ; il n'était pas de témérité qu'elle n'eût désarmée par un regard ou par un sourire.
On pense bien que Raoul n'eut rien de plus pressé que d'aller s'installer à Tivoli, accompagné du bon Déglin qu'il avait bientôt mis dans les intérêts de son amour, en l'assurant que cet amour digne déjà, par son désintéressement, de la beauté qui l'inspirait,ne demandait qu'à
devenir un sentiment sérieux et durable. Déglin avait fini par le croire, tant cette jeune fille lui était apparue pleine de charmes et d'enchantements de tous genres, tant luimême s'était pris pour elle d'un intérêt soudain et fervent. Le lendemain donc de leur retour à la ville, ils partirent de nouveau pour Tibur, non plus déguisés en marquis et en intendant, non plus dans le carrosse du seigneur Naldi, tranchant du grand seigneur, et s'étalant sur les coussins un peu bien râpés, mais à pied et dans le modeste équipage qu'ils avaient en arrivant à Rome. L'enfant poussa un cri de joie et battit des mains en revoyant Raoul tel qu'elle l'avait vu pour la première fois , avec la blouse serrée autour de son corps souple et mince, et le chapeau à larges bords sous lesquels ses cheveux blonds s'échappaient en boucles négligées.
— Ah ! s'écria-t-elle en l'examinant des pieds à la tête, je vous aime bien mieux ainsi qu'en marquis.
Puis tendant sa petite main à Jacques :
— Je vous attendais, vous aussi; vous êtes bon d'être venu. Comme nous allons parler de la France ! Ah ! si ma pauvre mère vivait, ajouta-t-elle, elle serait bien heureuse. Vous voir tous deux et vous entendre lui aurait réchauffé le cœur ; vous l'auriez empêchée de mourir.
Ils passèrent ensemble des jours enchantés, que Mila, à l'heure de sa mort, ne pensa pas avoir achetés trop cher en les payant de sa vie tout entière. Les deux amis s'étaient installés à Tivoli, dans cette même
lotanda qui les avait déjà vus une fois. Levés avec le soleil, ils prenaient aussitôt le sentier de la villa, et presque toujours ils rencontraient à mi-chemin la jeune fille qui s'arrêtait, le sourire sur les lèvres, pour voir accourir Raoul, tandis que Déglin, moins pressé, demeurait en arrière, et continuait de s'avancer d'un pas mesuré et calme. La saison était belle ; leurs journées s'écoulaient en pèlerinages aux alentours, en haltes sous les ombrages préférés, en causeries intimes, en tendresses mutuelles échangées à la face du ciel qui les protégeait de son azur le plus doux, de ses rayons les plus caressants, de ses étoiles les plus brillantes. Ce furent de chastes amours que l'amitié couvrit de ses ailes, et que Dieu dut voir sans colère. Raoul semblait avoir retrouvé toute la fraîcheur de son âge. Il avait décidément jeté aux orties, ainsi que Déglin le lui conseillait quelques jours auparavant, le froc de l'amour malheureux qui n'allait point à ses vives allures. Redevenu lui-même, il était bon, simple, aimable et charmant. A les voir, lui et Mila, marchant l'un près de l'autre, tous deux rayonnants de jeunesse, on eût dit deux enfants de la même mère, deux fleurs écloses presque à la même heure sur le même rameau. Bien loin d'importuner leurs joies, Déglin les sanctifiait, pour ainsi dire, en les partageant. Ils allaient donc ainsi tous trois à l'aventure, Jacques se tenant parfois à l'écart, mais rappelé bientôt par Mila qui s'était prise pour lui d'une affection fraternelle, et qui aimait h se sentir sous ce regard grave et prot.ec-
leur. Confiante d'ailleurs comme toute innocence, elle n'avait même pas le sentiment de sa sécurité ; son cœur était trop pur, son âme trop candide pour aborder l'idée du danger. Ses yeux avaient conservé leur limpidité transparente ; ses traits avaient gardé leur gravité souriante et sereine; seulement il y avait sur son front une auréole de bonheur, et sur son visage une lumineuse vapeur, rayonnement des âmes heureuses. La voix de Raoul la plongeait dans des extases sans fin ; de son côté, Raoul ne se lassait pas de l'entendre. Ainsi, cette histoire, si follement commencée, se poursuivait comme une églogue, le long des coteaux, à l'ombre des pins et des mélèzes, au bruit des cascatelles mugissantes. Ils prenaient leurs repas à la grâce de Dieu, tantôt sous le toit hospitalier, parfois au pied des pampres qui offraient leurs grappes dorées, parfois aussi à la villa, où rien ne gênait leur liberté. 11 s'y trouvait un vieux clavecin qui avait autrefois charmé les ennuis de la pauvre exilée : Mila chantait, en s'accompagnant, des canzonnettes italiennes, et plus souvent des chansons de Bretagne qu'elle avait apprises de sa mère. Puis on s'entretenait d'art et de poésie ; Mila traduisait Dante et le Tasse; Raoul, à son tour, disait les vers des poètes de son pays. Déglin bâillait bien quelque peu en les écoutant; mais la jeune fille y puisait à longs traits le douxpoison qui enivrait ses sens. M. de Lamartine la berçait comme le murmure de l'onde, comme les soupirs du vent , comme le bruissement du feuillage. M. Hugo
l'inondait des magnifiques splendeurs de l'Orient ; M. de Musset lui chantait le chant printanier de la verte jeunesse. Mais il était surtout un poète, nouvellement éclos, dont elle aimait à se faire redire les chastes inspirations : poète virgilien, jeune cygne de la vieille Armorique, c'était lui surtout qu'elle aimait, car ses chants, imprégnés des sauvages parfums de la Bretagne, lui arrivaient comme des brises toutes chargées d'émanations dérobées à la patrie lointaine. À sa voix, Mila éperdue voyait se dérouler devant elle la terre chérie de ses rêves, les grands bois, les forêts de chênes, les châteaux crénelés au versant des collines, les sentiers bordés de houx, les landes désertes, les grèves solitaires, et partout l'ombre gracieuse de Marie, qui lui souriait en l'appelant sa sœur.
C'était alors qu'on parlait de la France et de cette Bretagne où Mila s'était promis d'aller vivre et mourir ; c'était ainsi qu'on arrivait, par des pentes amoureusement inclinées, aux projets et aux espérances. On s'emparait de l'avenir ; on surmontait tous les obstacles ; on amenait le seigneur Naldi, qui avait bien, lui, épousé une orpheline sans fortune, à donner sa fille à un gentilhomme ruiné ; on allait vivre en France, au bord de l'Océan, dans le vieux château de Raoul. Déglin ne quittait pas ses amis; il s'établissait auprès d'eux; il élevait les petits Kermadec. A tous ces rêves de bonheur, qu'égayait l'esprit de Déglin, Mila, souriant et pleurant à la fois, tendait sa main à Jacques et regardait Raoul avec une
ineffable expression d'amour el de reconnaissance.
— Hélas ! s'écriait parfois la belle enfant en secouant tristement la tête, tant de félicité ne m'est pas réservée. Vous m'enivrez d'un fol espoir ; vous verrez que je mourrai sans toucher la terre promise. Du moins , je n'aurai pas quitté le tombeau de ma mère , et je reposerai près d'elle.
— Vous vivrez , ajoutait Raoul ; nous irons ensemble chercher la trace de ses pas et baiser la place où fut son berceau.
— Vous vivrez, ajoutait Déglin , et vous serez châtelaine de Kermadec. Notre ami ajoutera une fleur au champ de son blason. Vous aurez le banc d'honneur à l'église du village , et, le dimanche , M. le marguillier vous offrira le pain bénit.
Parfois Raoul, à son tour, s'attristait.
— Je suis pauvre, disait-il d'un air découragé ; je ne saurais vous offrir qu'une vie bien peu digne de mon amour et de votre beauté.
Mais aussitôt Mila de le rassurer à son tour :
— Pauvre ! s'écriait-elle ; comptez-vous pour rien For de vos genêts et la pourpre de vos bruyères? Pauvre ! quand vous avez sur le bord de la mer un château à demi-croulé ! En voudrais-je, s'il était neuf ? consentirais-je à l'habiter, s'il n'était pas inhabitable? Voyez ma mère, ajoutait-elle avec mélancolie, elle était riche ; elle est morte à trente ans , morte d'ennui et de chagrin ! Vous ajouterez sa part de bonheur à la mienne.
Ainsi s'écoulaient les heures. On se quittait longtemps après que le ciel avait allumé ses étoiles. Les deux amis retournaient à Tibur en causant, et chaque soleil ramenait un jour semblable au jour de la veille. Pour ne pas éveiller les soupçons du seigneur Naldi, M. de Kermadec allait, de temps à autre, lui faire visite à la ville. Quant à Déglin, il n'y fallait plus songer : la casa Naldi lui était à jamais fermée, tant il avait indisposé le maître, en traitant sa villa de guinguette. Il passait près de Mila le temps que Raoul passait à Rome. Jacques se complaisait dans l'étude de ce jeune cœur : à chaque absence de son ami , il y découvrait quelque perle cachée, quelque fleur mystérieuse , quelque nouveau trésor. Cependant Raoul ne se faisait pas longtemps attendre ; après avoir entretenu le bonhomme Naldi dans ses espérances, il reprenait le chemin de Tibur, et, grâce à ces courtes absences , on avait toute l'ivresse et toutes les joies du retour.
11 faut le dire pourtant : sur ces trois cœurs, il en était un d'un or moins pur que celui des deux autres. Déjà la vie l'avait altéré, en y mêlant plus d'un grain d'alliage. Nous voulons parler du cœur de Raoul. Il s'était laissé prornptement séduire par la poésie de l'aventure et par Fétrangeté de l'héroïne. Trahi par sa maîtresse , dans cette phase douloureuse où le cœur blessé croit qu'il n'est plus pour lui d'autre amour ici-bas que celui qu'il pleure et qu'il regrette, il lui avait été doux de se sentir aimé par une créature plus jeune et plus charmante que
celle qui l'avait délaissé. Son dépit et sa vanité y trouvaient des satisfactions secrètes, qui, pour être inavouées, n'en étaient pas moins réelles. Mais , à cette âme fatiguée avant l'âge, qui avait puisé de bonne heure aux sources troublées des passions orageuses , les émotions d'une virginale tendresse ne devaient pas longtemps suffire. Faut-il tout dire enfin? En lui vantant le charme deMila, Déglin avait intéressé son orgueil; joignez-y l'attrait de l'inconnu, l'espoir d'afficher son bonheur aux yeux de celle qu'il savait près de lui, et de se venger ainsi des mépris de l'infidèle, cet espoir avait fait le reste. De ce mélange de sentiments , à un amour vrai , sérieux et durable, tel que l'éprouvait Mila, tel qu'il croyait lui-même le ressentir, il y avait un abîme à combler.
Déjà, en l'examinant bien, on aurait pu surprendre en lui de vagues symptômes de lassitude et d'ennui. Il avait compté d'ailleurs sur une guérison trop prompte et trop facile ; l'image autrefois adorée le troublait encore; l'idée que cette femme était à Rome , veillait toutes les nuits à son chevet. Son regard ne l'avait pas trompé, il l'avait bien reconnue, c'était elle. Quel sujet l'amenait , de Paris où il l'avait laissée, à Rome où il était venu pour la fuir? A cette question, il sentait sa vie défaillir, et cette question, il se l'adressait h toute heure.
Pour se délivrer d'une préoccupation qui l'obsédait sans paix ni trêve, il s'exalta dans son nouvel amour et parvint d'abord à se tromper lui-même; toutefois il
n'arracha pas la flèche empoisonnée de sa blessure, el ne réussit véritablement qu'à enfoncer plus avant dans le sein de Mila le trait fatal qui devait tuer cette enfant. Déglin n'était pas dans le secret de toutes ces misères ; Raoul lui-même ne s'aperçut pas tout d'abord du travail funeste qui se faisait en lui , et les premiers jours qu'il passa près de Mila furent des jours vraiment enchantés. Mais bientôt le souvenir qu'il croyait enseveli dans le fond de son cœur se réveilla vivant et remonta à la surface. Un jour qu'il était allé à Rome visiter le seigneur Naldi , il revint triste , sombre , distrait , au point que Jacques en fut frappé et que Mila s'en alarma dans sa tendresse. Raoul parla de difficultés qu'il entrevoyait, d'obstacles plus sérieux qu'il ne l'avait d'abord imaginé; mais telle n'était point la cause de sa tristesse.
— Ami, lui dit Mila, pourquoi vous décourager? Mon père m'aime, il écoutera ma prière. D'ailleurs, ne suis-je pas votre servante? Dites un mot, je vous suivrai partout. En vous donnant mon cœur, je vous ai donné ma vie. Croyez que notre amour est agréable à Dieu; cette nuit j'ai vu ma mère en songe ; elle souriait à nos tendresses et nous bénissait tous deux.
Le soir du même jour, en retournant à Tivoli :
— Pourquoi, dit à son tour Déglin, cet air sombre et rêveur ? Raoul, vous êtes triste î c'est être ingrat envers la destinée. Vous êtes adoré bien au-delà de vos mérites. En cherchant une distraction, vous avez trouvé le bonheur. Vous êtes sorti de France malheureux, trahi,
solitaire; vous y rentrerez triomphant, avec une femme jeune et belle que vous aimerez à la face du monde, et qui sera l'orgueil et la joie de votre maison. Ne vous voilà-t-il pas, en effet, bien à plaindre? Ajoutez que le papa Naldi est riche , et qu'il faudra bien que le vieux ladre lâche tôt ou tard ses écus romains. Je vous vois déjà relevant vos tours écroulées et rajeunissant l'éclat de votre nom. Allons, seigneur de Kermadec! l'avenir est beau: il ne s'agit plus que d'étendre la main. C'est une fée de seize ans qui vous offre le rameau magique.
— Ainsi vous pensez , répliqua Raoul , qu'en apprenant que le marquis cousu d'or n'était qu'un pauvre gentilhomme sans autre bien que l'épée de son père et les portraits de ses aïeux, M. Naldi , charmé de la mystification, me jettera sa fille à la tête? Vous êtes sûr qu'il ne me donnerait pas sa villa pour rien ; mais vous croyez qu'au même prix il s'empressera de me donner sa fille !
— Je vous réponds de Mîia, dit Jacques. Ce que fille veut, Dieu le veut. M. Naldi n'est pas le diable.
— Et puis le mariage ! reprit Raoul ; vous en parlez bien à votre aise.
— Le mariage ! s'écria Jacques. C'est, à tout prendre, la position la plus commode pour s'aimer et pour se le dire. Vous êtes bien jeune encore; mais pensezvous qu'il y ait si grand dommage à couper court aux sottises de la jeunesse ? Quand vous aurez subi une demi-
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douzaine d'épreuves du genre de celle qui m'a procuré l'honneur de votre connaissance ; quand vous aurez déchiré votre cœur à toutes les ronces, jeté vos illusions à tous les vents, sali votre printemps à toutes les fanges, en serez-vous plus avancé ? C'est là pourtant ce que vous appelez jouir de la jeunesse; grand merci!
Tout en devisant de la sorte, nos deux amis arrivèrent à Tivoli. 11 faisait nuit close, sans lune et sans étoiles. Raoul faillit se heurter au brancard d'une chaise de poste qu'on avait laissée, faute de remise et de hangard, devant la porte de la locanda.
— M paraît, dit Déglin en entrant, que nous avons de nouveaux compagnons. Ce sont, à coup sûr, des Anglais, venus pour visiter les cascatelles. Les Anglais sont fous de cascades. J'en ai connu un qui se vantait d'avoir bu de l'eau de toutes les cascades du globe. Le pauvre diable est mort hydropique à Terni.
Raoul ne souffla pas un mot. Tout reposait à l'hôtel. Les deux amis se retirèrent, chacun dans sa chambre. Jacques ne tarda pas à s'endormir du sommeil du juste. M. de Kermadec s'était jeté tout habillé sur son lit. Inquiet, agité, las de lutter contre l'insomnie, il se leva au bout d'une heure et se mit à sa fenêtre. Aux lueurs de ia lune qui venait de percer les nuages, il aperçut, à la croisée voisine, un pâle visage qui se retira presque aussitôt, mais qu'il eut le temps de reconnaître. Ses pressentiments ne l'avaient pas abusé, c'était elle.
C'avait été son premier amour : celui-là ne perd ses
droits qu'à la longue. Raoul passa le reste de la nuit à s'enivrer de l'amertume de ses souvenirs. Cependant l'orgueil prit le dessus sur ses regrets. A l'aube naissante, il alla gaîment réveiller Déglin, et tous deux partirent pour la villa. Ils trouvèrent Mila souffrante, encore sous l'impression douloureuse que Raoul lui avait laissée la veille. Nature frêle et délicate qu'un coup de vent suffisait à ployer! Le jeune homme mit en jeu toutes les ressources de son cœur et de son esprit pour dissiper le nuage qu'il avait amassé sur ce front charmant. Il y réussit sans peine : il n'était besoin pour cela que d'un sourire caressant, d'une pression de main, d'un amoureux regard. Elle reprit bien vite à la joie et à la confiance ; de tous les jours qu'ils avaient connus ensemble, celui-là fut, pour Mila, du moins, le plus heureux jour. Il ne différa pas d'ailleurs de ceux qui l'avaient précédé : promenades à travers champs, repas à l'aventure, promesses échangées, tendres épanchements. Aucun incident n'en signala le cours : seulement, comme ils allaient tous trois le long d'un coteau, Mila attachée au bras de Raoul, Déglin suivant à quelque distance, ils virent passer, dans un sentier voisin, une femme élégamment et simplement vêtue, qui se promenait, seule, d'un pas lent et d'un air rêveur. Ce n'était pas précisément une fleur de jeunesse et de beauté : toutefois il y avait de la grâce dans sa démarche et du charme autour de sa personne. Raoul pâlit, mais par un effort qu'il lit sur lui-même, il redoubla,
près de Mila, d'empressement et de tendresse ; son visage sut ressaisir l'expression de l'amour et rappeler l'éclat du bonheur.
— - C'est une Française, dit Mila. Il y a pour moi, comme un parfum auquel je reconnais tout ce qui vient de la France.
M. de Kermadec porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
— Elle est seule et triste, ajouta-t-elle; elle aura perdu l'ami de son cœur.
Quand les deux amis rentrèrent le soir à Tivoli, la chaise de poste n'était plus devant la porte de la locanda. Raoul en ressentit moins de joie que de tristesse. Cœur hypocrite et lâche, vrai cœur d'homme, en un mot, il essaya bien de se persuader le contraire. Mais il n'y put réussir, épuisé qu'il était par les efforts qu'il venait de faire durant cette mortelle journée, à l'unique fin de tromper Mila et de s'abuser lui-même.
Déglin trouva, sur la table de sa chambre, une lettre sous enveloppe, qu'il ouvrit précipitamment sans regarder la suscription ; il trouvait ainsi, le soir, en rentrant, les lettres de France qu'on lui faisait passer de Rome. C'était un billet sans signature, de quelques lignes seulement, d'une écriture parfaitement étrangère à Jacques,
Ce billet était ainsi conçu :
« Peut-être pensez-vous, comme moi, qu'il serait con-
» venable de me rendre mes lettres, désormais inutiles à » votre bonheur? Si vous n'aviez pas trop de répu- » gnance à me les remettre vous-même, il pourrait » m'être doux de vous voir une fois encore ici-bas, une » dernière fois peut-être. Toutes mes heures sont libres. » Je quitte Rome dans huit jours.
» Hôtel de la Barchetta, place d'Espagne. »
— Qu'est-ce que cela? s'écria Déglin en tournant ce billet en tous sens et en le flairant à plusieurs reprises. (Il s'en exhalait un parfum doux et pénétrant.) On me prend à coup sûr pour un autre.
En effet, en retournant la suscription, Déglin lut le nom de M. de Kermadec.
— Je vous demande bien pardon, dit-il en entrant dans la chambre de Raoul ; notre faquin de cameriere a mis, sur ma table, une lettre qui devait être déposée sur la vôtre, de façon que je me trouve, par une indiscrétion très-involontaire, maître d'un secret qui n'intéresse que vous seul.
— Qu'est-ce donc ? demanda Raoul avec émotion.
— Tenez, dit Jacques, lui tendant le billet.
Rien qu'au contact du papier satiné, M. de Kermadec pâlit et s'appuya contre le chambranle de la porte.
— Est-ce que vous vous trouvez mal, mon gentilhomme ? demanda Déglin ; vous voilà exactement comme je vous vis à Rome un certain soir.
En reconnaissant cette écriture qu'il connaissait si bien, qu'il avait tant de fois baisée, en aspirant ce parfum des jours heureux qu'il avait gardé dans son cœur, Raoul frissonna jusque dans la racine de ses cheveux et ses yeux se mouillèrent de larmes.
— Vous en êtes encore là ! s'écria Jacques avec humeur.
Il arracha le billet des mains de Raoul et le lut froidement à haute et intelligible voix. Lorsqu'il eut achevé :
— J'espère bien que vous n'irez pas, dit Déglin. Et comme M. de Kermadec hésitait :
— Je veux, poursuivit Jacques, vous donner brutalement mon avis là-dessus.
Il se jeta sans façon sur le lit de Raoul, et se tournant vers le jeune homme qui se tenait debout , pâle et silencieux :
— Vous savez, lui dit-il, que je n'aime pas cette femme. Je l'ai vue aujourd'hui pour la première fois, car c'est elle, à coup sûr, qui s'en allait rêvant, au pied du coteau. Je ne l'ai donc vue qu'une fois, mais je la connais mieux que vous ne la connaissez vous-même. Je ne l'aime pas. Elle a le regard faux, la lèvre mince et perfide ; sa démarche a de la grâce, mais c'est la grâce du serpent.
— Vous êtes fou, Déglin! s'écria Raoul en haussant les épaules.
— Moins que vous, dit Jacques. Voyez son écriture;
riez si vous voulez, j'ai la manie de juger les gens sur leur écriture. Eh bien ! ces lignes onduleuses comme la vipère dénotent la ruse et le mensonge ; ces caractères réguliers, nets et secs, indiquent un cœur dur, une âme sans élan. Rierî qu'à la façon dont ses t sont barrés, je jurerais que c'est une méchante femme. Les voyezvous, ces petites barres affilées comme la pointe d'un poignard? Pour moi, c'est l'indice certain d'une abominable nature. Et voyez-vous aussi de quelle façon étrange la queue de ces d s'enroule et s'entortille comme la vrille de la vigne? c'est le signe, qui ne trompe jamais, d'un esprit cauteleux et plein de détours.
— Vous n'avez pas le sens commun, dit Raoul, qui n'avait pu s'empêcher de sourire.
— Je parle sérieusement, répliqua Jacques. Et maintenant, ajouta-t-il en se mettant sur son séant, je vais vous dire ce que veut cette femme. Qu'est-elle venue chercher à Rome ? Je l'ignore , mais soyez sûr que ce n'est pas vous, n'en déplaise à votre vanité. Le soir où vous vous êtes appuyé, pâle et tremblant, sur mon épaule, vous l'aviez reconnue dans la chaise de poste qui venait de filer près de nous ; je le devine à cette heure. A votre dernier retour de la ville, vous étiez sombre et préoccupé; pourquoi? je le devine encore. Cette femme s'ennuie ; ce doit être une de ces âmes qui veulent des émotions à tout prix. Aujourd'hui, elle vous a vu triomphant, heureux et consolé. Son orgueil en a souffert. Votre douleur ne l'aurait pas tou-
ftOO MILA.
chée; votre bonheur Ta piquée au vif. Tranchons le mot, quoiqu'un peu vulgaire, c'est tout bonnement une femme qui veut vous reprendre pour vous achever.
— Mais, Déglin, vous perdez la tête ! s'écria M. de Kermadec avec un geste d'impatience.
— Vous allez me persuader, n'est-ce pas, que cette farouche vertu se soucie de ravoir ses lettres ? Elle en a, par Dieu! bien d'autres qui courent les grands chemins. Son billet me charme, à franchement parler. Elle voudrait vous voir encore une fois ici-bas. Ici-bas me semble bien trouvé ! c'est-à-dire qu'elle se prépare à partir bientôt de ce monde pour aller vous attendre au ciel. Vieux jeu, mon cher! vieille rouerie qui laisse voir un peu trop la ficelle ! Toutes ses heures sont libres ; voilà qui m'enchante! c'est-à-dire que depuis votre départ, elle vit dans la solitude, dans les regrets et dans les larmes. En vérité, vous me faites sourire tous les deux.
Raoul voulut se récrier ; mais Déglin l'interrompant aussitôt :
— Laissez-moi vous dire à présent comment celle femme s'y prendra pour arriver à ses fins. Vous vous présentez : la camériste qui vous connaît et qui sait par cœur sa leçon, vous accueille la larme à l'œil, avec ces mots touchants : Ah! monsieur Raoul, depuis votre départ, ma pauvre maîtresse est bien triste! A ces mots, comme vous êtes une âme ferme et un esprit fort, vous
vous troublez. Cependant on vous introduit. Languissamment étendue sur un divan d'hôtel garni, madame, à votre aspect, se soulève à demi, dans une attitude brisée, et vous tend, sans mot dire, une main brûlante et fiévreuse. Elle est pâle, ses yeux sont brûlés de pleurs ; ses cheveux tombent négligemment sur son col et sur ses épaules. Vous restez longtemps silencieux, à vous contempler l'un l'autre. — Vous êtes heureux, vous ! dit-elle enfin en soupirant. — Heureux ! répétez-vous en soupirant à votre tour ; vous ne le croyez pas. — Vous ne m'avez donc pas entièrement oubliée? — Plût à Dieu ! — Vous pensez à moi ? — Trop souvent. — Pour me maudire ? — Je ne puis. Ainsi allumée, la conversation pétille, étincelle, flamboie et s'épanouit bientôt, comme le bouquet d'un feu d'artifice, en concetti de toute espèce. Pour l'entretenir, on y jette de part et d'autre tous les souvenirs du passé ; tisons noircis qui s'enflamment comme du vieux bois. Puis on arrive au chapitre des reproches et des récriminations. — Avez-vous été assez cruelle ! — Hélas ! cruelle envers moi, Raoul. — Avez-vous assez méconnu mon amour ! — J'aime mieux vous le laisser croire que de troubler votre bonheur. Puis on finit par les regrets. — Rodrigue, qui l'eût cru ? — Chimène, qui l'eût dit? 0 comble de misères ! etc. , etc. Les regards se croisent, les mains se cherchent et se rencontrent, et bref, quand vous vous retirez, vous êtes dupe pour la deuxième fois.
— Avez-vous tout dit ? demanda M. de Kermadec.
— Non, s'écria Déglin en sautant à bas du lit; Raoul, vous n'irez pas près de cette femme. Je connais, par réflexion sinon par expérience, l'empire d'un premier amour; c'est longtemps un feu mal éteint qu'un souffle suffit à ranimer. Vous n'irez pas; c'est moi qui lui porterai ses lettres avec vos compliments.
— Vous nous calomniez tous deux, répondit gravement M. de Kermadec ; vous outragez son cœur et le mien.
— Prouvez-le-moi en me laissant le soin de lui rendre sa correspondance.
— Rien ne presse, dit Raoul; ii se fait tard, nous avons besoin de repos l'un et l'autre ; nous en reparlerons demain.
Si Raoul dormit peu, Déglin ne dormit pas davantage. L'inquiétude qu'il avait de la destinée de Mila le tint agité le reste de la nuit. Il ne s'assoupit qu'au matin ; lorsqu'il s'éveilla, il faisait grand jour, et le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre. Aussitôt levé, il chercha Raoul dans l'hôtel et aux alentours ; il apprit bientôt que le jeune homme était sorti de bonne heure, mais on ne put lui dire quelle route il avait prise. Déglin pensa qu'il trouverait ses deux amis dans le sentier de la villa. En effet, à mi-chemin, il aperçut la jeune lille, mais Raoul n'était pas auprès d'elle, et tous deux furent également surpris de se rencontrer seuls l'un et l'autre.
Qu'avez-vous fait de noire ami?
— Pourquoi Raoul n'est-il pas près de vous?
-Ah! couleuvre! ah! vipère! ah! serpent! murmura Déglin entre ses dents.
Dites-moi donc ce que vous avez fait de Raoul! répéta Mila avec anxiété.
1 - J'avais oublié, répondit Jacques, que notre ami devait se rendre aujourd'hui même à Rome, pour aifrîîrps
Mila n'en demanda pas davantage. Les soupçons de la jalousie n'avaient jamais rôdé autour de son cœur, et son amour lui répondait de celui de son jeune amant.
S'il vit, il m'aime, se dit-elle dans la joie de son âme ; et son beau front s'éclaircit, et le sourire reparut
sur ses lèvres.
Déglin s'appliqua en ce jour à sonder l'amour de cette enfant. Il en mesura la profondeur avec épou-
vante.
Raoul ne revint que vers le soir.
Vous voyez bien que je n'en suis pas mort! dit-il à Jacques en lui tendant la main.
Par Dieu! répondit Jacques en retirant la sienne, je sais très-bien que si quelqu'un en meurt, ce ne sera pas vous, mon cher.
Ce soir-là, les deux amis, en retournant à Tivoli, cheminèrent longtemps côte à côte sans échanger une parole. Jacques marchait tête basse, les mains dans ses poches, sans paraître se soucier de Raoul, qui, se sentant mal à Taise vis-à-vis de son silencieux compagnon, et peut-être aussi vis-à-vis de lui-même, allongeait un pas boudeur et un visage mécontent. Ce fut lui qui, le premier, rompit le silence. Après avoir parlé de la fraîcheur de la soirée, des étoiles et de la lune, voyant qu'il ne pouvait tirer un mot de l'impitoyable Déglin, il prit le parti d'aller droit au but et de mettre, comme on dit, le feu à la poudre.
— Vous m'en voulez? dit-il
— C'est vrai, lui fut-il répondu sèchement.
Une fois sur ce terrain, la conversation s'engagea. Elle fut vive de part et d'autre. Raoul y déploya toutes les ruses d'un esprit souple et faible qui cherche à se tromper lui-même ; Jacques, toute la franchise d'un ca-
ractère ferme et sans détour. Bref, ils se séparèrent assez peu satisfaits l'un de l'autre. Le lendemain, M. de Kermadec redoubla près de Mila d'attention, d'amour et de tendresse. Peut-être ce luxe de sentiments était-il véritablement dans son cœur ; peut-être aussi ne l'étalat-il avec tant de complaisance que pour donner un démenti aux prévisions de Déglin. Ce fut, d'ailleurs, le dernier jour qu'ils passèrent ensemble à la villa. Sur le tantôt, ils virent arriver le carrosse et les deux haridelles de M. Naldi qui venait chercher sa fille pour la ramener à la ville. Les deux amis s'esquivèrent à la hâte et prirent eux-mêmes, le jour suivant, la route poudreuse de Rome.
Privés de la liberté des champs, nos amants surent pourtant s'organiser une vie douce et facile. Grâce à la comédie qu'avait imaginée Déglin , et qui continuait toujours vis-à-vis de M. Naldi, Raoul avait, à la casa, ses grandes et petites entrées. Déglin, de son côté, était rentré dans les bonnes grâces du padrone , en lui achetant, au prix de cinq cents bonnes livres de France, un méchant tableau qu'il voulut bien prendre pour une toile du Parmesan. Quant à l'achat de la villa, on avait renvoyé au printemps la conclusion de cette affaire. En apparence, rien n'était changé et tout semblait aller pour le mieux. Si Raoul apportait près de Mila des préoccupations du dehors, c'était à l'insu de lui-même ; entre les deux amis, il n'était plus question de la femme qui les avait un instant divisés, et M. de Kermadec pa-
raissait l'avoir complètement oubliée. Déglin la croyait partie de Rome ; Raoul ne cherchait pas à le détromper, bien qu'il fût certain du contraire.
Cependant, Mila souffrait de voir ses amours se poursuivre à l'aide d'une ruse qui répugnait à la droiture de son cœur. Elle priait Raoul d'en finir, et lui offrait de tout dire à son père; mais le jeune homme s'effrayait et demandait du temps. Il fallait attendre et ne pas compromettre tant de bonheur par un aveu irréfléchi et trop hâtif. Mila voulait tout ce que voulait son ami, mais elle souffrait de ces retards. Sa santé s'en trouvait visiblement altérée; une fièvre lente la consumait, elle avait perdu le sommeil ; toutefois c'était, comme par le passé, la même grâce, le même charme et la même aveugle confiance.
Vers le milieu de l'hiver, l'humeur de Raoul changea. 11 devint distrait, préoccupé, tel enfin qu'il s'était montré un jour à la villa. Mila ne s'en aperçut pas tout d'abord ; mais Jacques , qui ne le quittait guère, en fut aussitôt frappé. Il s'en inquiéta, il en chercha la cause; mais vainement. Un soir qu'ils étaient réunis tous trois autour d'une lampe , tandis que M. Naldi vaquait aux soins de sa maison :
— Vous me faites des mystères , dit Mila en s'adressant à Raoul d'un ton de doux reproche.
M. de Kermàdéc rougit et regarda la jeune fille d'un air étonné.
— Oui, reprit Mila, vous connaissez la femme que
nous avons rencontrée un jour, aux alentours de Tivoli ; c'est mal à vous de me l'avoir caché. Je vous ai vu, aujourd'hui, au Corso y passer avec elle en voiture. Raoul, c'était bien elle, et c'était bien vous, mon ami.
Le jeune homme se troubla, et comme il hésitait à répondre :
— En effet , dit Jacques avec sang-froid , c'est une compatriote que le hasard nous a fait connaître. Si nous n'en avons pas parlé , c'est qu'en vérité la chose n'en valait pas la peine.
— Elle est belle, cette femme? demanda l'enfant d'un air craintif.
— Je ne l'ai pas regardée , répondit négligemment Raoul.
— Ni belle ni jeune , repartit Déglin. Elle pourrait être votre mère à tous deux.
— Ma mère était belle comme le jour, ajouta tristement Mila ; plus belle, la veille de sa mort, que je ne le suis à cette heure.
La présence de M. Naldi coupa court à cet entretien. Malgré les efforts qu'il fit pour se vaincre, M. de Kermadec se montra, le reste de la soirée, sombre et taciturne. Mila craignit de l'avoir offensé en lui laissant voir l'éclair de jalousie qui avait traversé son cœur. Elle s'en accusait comme d'un crime, et plus d'une fois elle détourna la tête pour cacher ses larmes. Lorsque les deux amis se levèrent pour se retirer, elle trouva le moyen de prendre Raoul à part ;
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— Ami, pardonne-moi , lui dit-elle, je ne suis pas jalouse. Je sais que tu m'aimes et j'ai foi en toi comme en Dieu.
Raoul la baisa au front. Mais elle, lui jetant les bras au col par un brusque mouvement de repentir et de tendresse, elle laissa quelques instants sa tête charmante reposer sur la poitrine du jeune homme.
Jacques et Raoul firent en silence le trajet qui séparait la casa Naldide leur hôtel. A peine rentré,M.deKermadec prétexta une forte migraine, à cette fin de s'aller coucher et d'échapper ainsi à l'orage qu'il sentait près d'éclater sur sa tête. Mais Déglin le suivit dans sa chambre, et l'orage d'éclater aussitôt. Jacques n'y allait pas de main morte : il fut dur, inflexible , sans ménagement, sans pitié.
— Vous n'êtes pas un cœur méchant, disait-il en marchant à grands pas dans la chambre ; mais vous êtes un faible cœur, ce qui est pire, et vous avez, à ce compte, toutes les honteuses infirmités que la faiblesse traîne à sa suite : la ruse, la perfidie, le mensonge. Allez , vous n'avez de breton que le nom.
— Et peut-être quelque chose encore , répliqua fièrement Raoul qui sentit tout son sang lui monter au visage. Quand vous voudrez, je vous le ferai savoir.
— C'est bien de cela qu'il s'agit ! répondit Déglin en haussant les épaules. Quand vous m'aurez logé une balle dans la tête, vous aurez le droit, n'est-ce pas, de porter plus haut la vôtre? Je n'en veux pas à votre vie,
moi. Tâchons de nous oublier l'un et l'autre : mettons de côté tout orgueil et tout amour-propre. Il ne s'agit ici que d'une destinée que je vous ai follement aidé à compromettre.
— Mais qui vous dit, s'écria Raoul, que je l'oublie, le soin de cette destinée? Et si je l'oubliais, de quel droit, à quel titre m'y rappelleriez- vous?
— Du droit que donne l'amitié. Et si vous me disputiez ce titre , j'aurais encore à vous faire observer que, vis-à-vis de Mila, nous sommes, vous et moi, solidaires, et que ma conscience est engagée tout autant que la vôtre dans cette aventure. Parce que vous m'avez offert de jouer votre existence contre la mienne, vous croyez, enfant, que tout est dit; vous vous trompez. Affronter la mort est facile; c'est une affaire de tempérament, c'est le propre des courages vulgaires ; mais accepter noblement la lutte avec cet autre adversaire qui s'appelle la vie, regarder en face, sans broncher, sans faillir, cet ennemi de tous les jours et de tous les instants, c'est là, croyez-le bien , qu'est le véritable héroïsme. Que je vous tue ou que vous me tuiez , il resterait encore une destinée brisée dont nous serions tous deux responsables. Raoul, ajouta-t-il d'une voix affectueuse en lui prenant la main, Mila vous aime, elle a tout mis en vous , c'est une de ces âmes assez rares qui s'abîment et se consument dans un unique, amour. Qu'allez-vous faire? vos intentions sont bonnes ; vous croyez ne céder qu'au charme des souvenirs; mais,
si vous n'y prenez garde, vous vous trouverez bientôt ressaisi par les mauvais liens. Qu'il n'en soit pas ainsi ; vous devez à Mila , vous vous devez à vous-même de ne plus revoir cette femme. Ne la voyez plus, et si vous souffrez encore de vos anciennes blessures, venez à moi, mon cœur vous est toujours ouvert.
M. de Kermadec, à ces mots., se sentit ému. Il fut tenté de se jeter dans les bras de Déglin et de s'ouvrir à lui des combats qu'il soutenait depuis longtemps. En cédant à ce bon mouvement , il aurait tout sauvé, mais l'orgueil l'enchaîna. Vainement Jacques supplia ou s'emporta ; il ne put lui arracher l'aveu de ses tortures et de ses faiblesses. Raoul s'obstinait à nier le mal et à méconnaître-le danger.
Cependant le mal empirait et le danger devenait de plus en plus imminent. Raoul évitait Déglin, s'absentait des journées entières et n'apportait plus à Mila, qu'un visage triste et contraint. La jeune fille s'en plaignait doucement à Jacques qui essayait de la rassurer, mais il était loin de partager la sécurité qu'il s'efforçait de rendre à ce cœur alarmé. Parfois Mila se risquait h interroger Raoul sur le changement qui s'opérait en lui.
— Qu'avez-vous? vous souffrez? pourquoi?
Mais cette sollicitude ne réussissait qu'à irriter le jeune homme, et la pauvre enfant finit par renfermer sa douleur dans son sein. Sur les derniers temps , M. de Kermadec était devenu sombre, brusque, irascible, en
MILA. Ûil
lout méconnaissable ; ses traits se ressentaient du mauvais état de son âme.
Déglin résolut d'aller à la source même du mal chercher un remède à tant de misères. Il se rendit un matin, place d'Espagne, à l'hôtel de la Barchetta. Ce digne garçon comprit en sortant qu'il venait de faire ce qu'on est convenu d'appeler un pas de clerc. Assez habile sur les théories , comme tous les esprits qui ont beaucoup réfléchi, il était très-gauche dans l'action , comme tous les gens qui ont peu vécu. Il s'enferra, c'est le mot. On le reçut avec une politesse froide, fine et railleuse qu'il essaya vainement d'entamer, et qui le mit , durant une heure, dans la position d'un chat qui s'entêterait à grimper le long d'un mur de marbre ou de cristal.
Loin d'obtenir le succès qu'il en attendait , cette démarche, qu'il regretta , acheva de gâter les affaires et ne servit qu'à le confirmer dans l'idée qu'il s'était faite de cette femme. M. de Kermadec en fut instruit et s'en plaignit amèrement à Déglin qui répliqua plus amèrerient encore. Ainsi, on s'aigrissait de part et d'autre, et <a casa Calosi, qu'ils avaient si longtemps édifiée par le tableau de leur intimité fraternelle, retentissait tous les jours de leurs discussions et de leurs dénats.
Sombres ou sereins , joyeux ou tristes, les jours passent ; sur les cailloux rugueux comme sur le sable doré, la vie coule et rien ne l'arrête. On touchait aux premiers jours du printemps. Un soir, Mila dit à Raoul :
— J'irai demain à la villa; venez seul. Cela nous fera
du bien de revoir ce pays où nous avons été si heureux. Je vous attendrai ; viendrez-vous ?
Raoul promit et se retira la mort dans l'âme.
Le lendemain , il sortit de son hôtel pour gagner la route de Tivoli , cette route qu'il avait tant de fois parcourue d'un pied leste et le cœur content. En traversant la place d'Espagne, il aperçut, à une fenêtre de l'hôtel de la Barchetta, un visage qui l'attira irrésistiblement comme l'aimant attire le fer. Que se passa-t-il ? nous l'ignorons , mais la jeune Elle attendit vainement. Le soir, elle revint à Rome, le sein gonflé et les yeux rouges de larmes. Raoul ne se présenta pas. Elle le chercha sur la terrasse , la terrasse demeura déserte. Le même soir, Déglin apprit de la signera Calosi que M. de Kermadec était rentré dans le jour, et qu'il avait réglé ses comptes. Il courut à l'hôtel de la Barchetta ; une chaise de poste venait d'en partir. Il avait fui , notre triste héros, fui lâchement, comme un déserteur, sans crier gare, sans laisser un mot ! Avions-nous dit que ce fût un héros ?
Lorsqu'elle vit Déglin entrer seul dans sa chambre , Mila comprit qu'un grand malheur venait d'arriver.
— Raoul est mort ! s'écria-t-elle.
— Raoul est parti pour la France, dit Déglin en recevant la pauvre éperdue dans ses bras.
Puis il essaya d'amortir le coup. M. de Kermadec avait reçu des lettres qui le rappelaient impérieusement. Il avait dû partir le jour même ; il reviendrait à coup
sûr avant peu de temps. Mais, à tout ce que disait Jacques , Mila secouait la tête et ne répondait que par des pleurs et des sanglots. Pas un reproche d'ailleurs, pas une plainte ! Les premiers transports de sa douleurs une fois apaisés, elle tendit la main à Déglin et lui dit:
— Nous parlerons de lui sans cesse.
— Nous l'attendrons ensemble, répondit Jacques. Raoul reviendra pour vous emmener en Bretagne. Il m'a chargé de vous dire qu'il allait faire restaurer un peu son vieux château pour le rendre moins indigne de vous recevoir.
— Vous ne partirez pas, vous? ajouta Mila d'une voix suppliante.
— Non, chère enfant, je resterai près de vous.
— Vous êtes bon ; embrassez-moi, dit-elle.
Déglin la pressa sur son cœur, et du revers de sa main il essuya ses yeux humides.
— Il ne m'a pas même écrit, dit Mila.
— Il me laissait auprès de vous , répondit Jacques en souriant ; il aura pensé que je valais peut-être une lettre.
— Il est parti sans me dire adieu !
— Il pleurait en m'embrassant; était-ce pour moi que coulaient ses larmes ?
— Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus ! s'écriat-elle.
Ulk MIL A.
— Il vous aime, il vous aime, répéta Déglin; vous êtes la femme de son cœur.
— Dites-le donc ! Je ne le crois pas, mais dites-le toujours, il m'est doux de l'entendre.
En apprenant le départ de son marquis, le bonhomme Naldi éprouva un désappointement qu'il serait difficile d'exprimer. Déglin le rassura en lui laissant entrevoir que M. de Kermadec n'était parti si précipitamment que pour aller régler des affaires de succession, réaliser sa fortune et revenir s'installer à Rome. Jacques en arriva bientôt, par mille ruses innocentes, à captiver les bonnes grâces du vieillard, et il devint l'ami de la maison, au point qu'il passait, dans le quartier, pour le futur époux de la jeune signora. Il voyait Mila tous les jours, à toute heure, souvent devant son père, mais seule aussi parfois, sans que M. Naldi y trouvât à redire. Ils ne parlaient que de Raoul et de son prochain retour; tous deux savaient pourtant que Raoul ne reviendrait pas.
En effet les semaines et les mois s'écoulèrent ; M. de Kermadec ne donna pas signe dévie. Jacques trouva d'abord des excuses à ce silence ; mais toutes les ressources de son esprit ne purent longtemps y suffire. Ne pouvant plus le défendre, il s'avisa de l'attaquer, espérant, par ce moyen, le perdre dans le cœur de Mila et guérir ainsi cette enfant de l'amour qui la dévorait. Mais la noble fille ne le souffrit jamais ; jamais elle ne per-
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mit qu'on outrageât l'absent, et si parfois Déglin hasardait encore quelques paroles sévères :
— Pourquoi l'accuser? disait-elle. Il n'a pas su combien je l'aimais, il n'a pu prévoirie mal qu'il allait faire en me délaissant de la sorte. Je l'ai si vite aimé ! 11 aura pensé que je l'oublierais de même. C'est tout simple. Et puis, ce pauvre enfant, nous l'avons tourmenté ; le mariage l'effrayait peut-être. Il est si jeune! On ne se marie pas à son âge. Moi je ne voulais l'épouser que pour avoir le droit d'être sa maîtresse. Je ne m'en souciais pas autrement. D'un geste, d'un mot, d'un regard, il m'eût fait le suivre jusqu'au bout du monde. S'il n'a pas voulu, c'est que sans doute cela lui plaisait moins qu'à moi, ce n'est pas sa faute. Je ne l'accuse pas, je le pleure; je ne me plains pas, mais j'espère en mourir.
— Allons! allons! disait Jacques avec humeur; on ne meurt pas de ces choses-là.
Non, sans doute, on n'en meurt pas, pour peu qu'or, soit fort et robuste. Mais la santé de Miîa était d3pu:longtemps altérée; elle ne tarda pas à dépérir sensiblement. Elle se mourait aussi de ce mal du pays qu'elle avait hérité de sa mère et que Raoul avait contribué à développer en elle dans des proportions effrayantes. Un jour, Déglin lui dit :
— J'ai une ferme en Normandie; si vous vouliez, Mila, je pourrais la changer pour un vieux château en Bretagne.
ai 6 MILA.
Mila lui serra la main, sourit tristement et ne répondit pas.
Jacques resta près d'elle jusqu'à l'heure suprême, toujours bon, tendre et dévoué. Elle s'éteignit le 13 septembre, la main dans celle de son ami, les yeux tournés vers la terrasse où lui était apparu pour la première fois l'enfant qui devait la tuer, jour pour jour, deux années plus tard. Son dernier vœu fut exaucé; on l'ensevelit à la villa sous le bouquet de chênes, près de la tombe de sa mère. Ce fut Déglin qui la conduisit à sa dernière demeure. 11 l'avait lui-même couchée dans son cercueil, toute vêtue de blanc, entourée de guirlandes de roses blanches, pareille à un beau lys brisé au milieu d'un parterre en fleurs.
Ce ne fut qu'au bout de dix-huit mois que Jacques Déglin, de retour en France, rencontra M. de Kermadec. Il lui remit, sans préambule, une lettre que Raoul s'empressa de lire. Cette lettre était ainsi conçue :
« Ami, je ne t'en veux pas. Je sens que je vais mourir ; mais ce triste cœur s'éteindra sans avoir exhalé sa plainte ; il s'éteindra en bénissant le jour où je te vis pour la première fois. Pourquoi t'en voudrais-je? ce n'est pas ta faute. Tu as voulu m'aimer, je le crois ; tu n'as pas pu, voilà ton crime. Tu ne pouvais pas prévoir que j'en mourrais. Je suis bien sûre qu'en apprenant ma fin prématurée, tu pleureras un peu cette pauvre Mila. C'est une grande consolation de penser que ma vie ne
t'a fait aucun mal et que ma mort sera le seul chagrin que j'aurai mis dans ton existence. Pardonne-moi comme je te pardonne.
» Vois-tu, mon Raoul, je t'ai trop vite aimé, c'est de là qu'est venu le mal. Ma conduite t'aura semblé légère. Tu n'auras pu croire qu'un amour si prompt à s'allumer dût ne pas s'éteindre de même. Que veux-tu? on ne m'avait pas enseigné l'art de feindre. Je t'ai aimé tout de suite et je te l'ai dit aussitôt. Ma mort te prouvera du moins que c'était sérieux dans mon cœur et que ce cœur t'aurait été fidèle.
» Ne me pleure pas trop ; il est moins aisé de vivre que de mourir. Vois ma mère : elle est morte jeune, et pourtant elle se plaignait d'avoir trop longtemps vécu. Va, ce n'est pas grand dommage de s'en aller avant l'heure. Et puis, mon bien-aimé Raoul, ce n'est pas toi seul qui me tues. Je meurs aussi d'un autre mal, de ce mal étrange dont j'ai puisé le germe dans les flancs maternels. Ange de la patrie, qui promettiez si bien de m'emporter sur vos ailes, pourquoi m'avez-vous abandonnée sur cette terre de douleur et d'exil?
» Je crois, ami, que tu as eu tort de ne pas vouloir de moi. Tu trouveras difficilement une tendresse égale à la mienne. Quelque chose me dit que tu ne me remplaceras pas. Je vais partir avec la conviction que je t'aurais rendu heureux. Ne penses-tu pas que nous aurions été bien gentils tous deux dans ton vieux château de Bretagne? Il me semble, à moi, que j'aurais fait une bonne
petite châtelaine. Tiens, laisse-moi pleurer mon rêve, ce rêve que nous avons caressé tant de fois ensemble. Je m'étais arrangé près de toi une existence si douce et si charmante ! Si tu avais compris tout ce que tu pouvais donner de bonheur à cette pauvre créature, tu n'aurais pas eu la force de la quitter. Peut-être l'as-tu compris ; mais tu te seras dit que je n'en valais pas la peine. 0 mon Raoul, il est trop vrai, je n'en étais digne que par mon amour.
» Tu ne m'oublieras jamais, n'est-ce pas? Je tiendrai toujours une petite place dans ton cœur? Que mon souvenir te soit bon ; je n'aurai été pour toi rien de mauvais ni de funeste. Tu m'auras prise comme ces fleurs que tu effeuillais le long du sentier, après en avoir respiré le parfum.
» Pense à moi sans remords et sans amertume. A moins qu'il ne te plaise de croire que c'est toi qui m'as mise au tombeau, ne t'accuse pas de ma mort. Non, mon Raoul, non, ce n'est pas toi qui m'as tuée. Tu sais quelle fièvre me consumait déjà, quand tu m'as rencontrée. Avec toutes les apparences du bonheur et de la santé, j'étais triste et déjà souffrante. Rappelle-toi quels sombres pressentiments venaient parfois me surprendre à ton bras, au milieu de nos plus riantes espérances. Ce n'était pas de toi que je doutais! mais je devais mourir jeune; c'était écrit là-haut, je le sentais. Il est bien vrai pourtant que tu aurais pu conjurer le sort. Tu ne m'auras pas tuée, mais tu m'auras laissée mourir.
Ah! je ne te fais point de reproches; seulement, permets-moi de la regretter, cette vie qui pouvait être belle.
» Te souviens-tu de cette canzonette que tu aimais à me faire chanter ?
» Son1 rimasta vedovella » Su la beW fwre deW anni mieu
» Je l'ai chantée bien souvent depuis ton départ, mais d'une voix si triste, que le bon Jacques ne pouvait s'empêcher de pleurer en m'écoutant. Aime-le, cet excellent ami. Si tu savais quel soin il a pris de la poverina? Je lui ai bien recommandé de ne pas te gronder trop fort.
» Si tu reviens jamais dans ce pays, ne manque pas d'aller à la villa, c'est là que j'irai bientôt reposer auprès de ma mère. Je ne lui dirai pas que c'est un enfant de son pays qui m'a sitôt envoyée vers elle. Va t'asseoir sous le bosquet de chênes qui abritera nos deux tombes, nos os tressailleront de joie. Mais ce n'est pas là que tu chercheras nos âmes. Quand, par les soirs d'hiver, dans ton château ruiné, tu entendras la bise souffler et se plaindre à ta porte, ouvre, ce sera peut-être l'âme de Mila, surprise par le froid dans les bois et te demandant un asile. Retrouve-la partout dans notre Bretagne, cette âme amoureuse et fidèle ; respire-la dans le parfum de tes bruyères; sens-la glisser avec le vent
dans les boucles de ta chevelure; écoute-la dans le chant des oiseaux qui saluent ton passage ; vois-la flotter dans les nuages qui passent sur ta tête , te sourire dans les petites fleurs épanouies sous tes verts buissons. Elle sera partout où tu seras, joyeuse de ta joie ou triste de ta tristesse.
» Et maintenant, adieu! Je te disais un soir, te parlant de ma mère, que tu ajouterais sa félicité à la mienne. Puisse la destinée s'acquitter envers toi , jeune ami, de ces deux parts dérobées à deux pauvres femmes! Je te dois quelques beaux jours. Si, comme on Tassure et comme il est doux de le croire, les vœux des courants arrivent jusqu'au ciel, Dieu te les rendra, ces heureux jours que tu m'as donnés, en années bénies et fécondes.
» Encore adieu! adieu pour la dernière fois! Quand tu liras ces lignes, elle aura vécu, ta Mila ! Si tu venais, pourtant! si je t'apercevais tout-à-coup sur cette terrasse où mes yeux, depuis ton départ, n'ont pas cessé de te chercher et de t'attendre! Dis, ami de mon cœur, dis, ne viendras-tu pas? »
M. de Kermadec demeura longtemps atterré.
— Morte ? demanda-t-il enfin.
— Morte, répondit Déglin; c'est plus d'honneur pour vous que vous ne méritez.
A ces mots, Jacques s'éloigna.
Le premier mouvement de Raoul fut de se tuer; le