‹ Nouvelles de Jules SandeauChapitre 6 sur 7 · MUA · texte numérisé non relu

MUA

le papa Naldi diffère de Scœvola et do Bnitus. Quelques minutes, Déglin, je sais à vous.

— Allons donc , mon gentilhomme, allons donc! s'écria Jacques en battant des mains ; ne voyez-vous pas bien que je vous attends depuis une heure !

En moins de quelques instants, M. de Kermadec eut revêtu un costume élégant et simple. Déglin veilla lui-même à la toilette de son jeune ami. Sur le coup de cinq heures , ils frappaient à la porte de la casa Naldi. Après les avoir introduits dans un salon rempli de Heurs, une vénérable duègne se retira pour aller prévenir le maître du logis. Aussitôt qu'ils furent seuls:

— Raoul, dit brusquement Déglin d'un ton vif et rapide, voici ce dont il s'agit : Mila, c'est Rosine ; le papa Naldi, c'est Bartholo; vous êtes le comte Almaviva; je suis Figaro, pour vous servir. Nous allons refaire le Barbier de Sévi lie.

— Qu'est-ce à dire? Pour Dieu, expliquez-vous! s'écria M. de Kermadec qui ne comprenait rien à ceci.

— Ne perdons pas un mot. Vous êtes un grand seigneur cousu d'or, voyageant incognito, possédé de la fureur des tableaux et du désir d'acheter une villa dans les environs de Rome. Je suis votre intendant, votre tuteur, votre ami, votre homme d'affaires, tout ce que vous voudrez. C'est à moi que vous devez l'invitation qui vous amène ici. J'ai vu le papa Naldi; je lui ai fait entendre que vous pourriez le débarrasser de son affreuse villa et d'une douzaine de croûtes infâmes qu'il va vous

donner pour des Titien, des Tintoret, des Raphaël et. des Paul Véronèze. Admirez tout, parlez de tout acheter; et, maintenant, si vous ne vous tirez pas de là en galant homme et en homme d'esprit, bonsoir, je ne m'en mêle plus.

Au même instant, la porte du salon s'ouvrit et le papa Naldi parut.

Sans laisser à Raoul le temps d'exprimer son étonnement, Déglin le prit par la main, et s'avançant vers le bonhomme :

L' illustrissime) marchese di Kermadec , dit-il en le lui présentant.

— Que la peste t'étouffe ! murmura Raoul en lui serrant la main.

// signor Naldi se confondait en révérences. C'était un petit vieillard propre, sec et laid, obséquieux au besoin. Raoul le reconnut très-bien, quoiqu'il eût changé de costume, pour l'avoir vu un matin se promenant, en culotte de nankin et en camisole à ramages, dans les allées de sa villa. 11 pria les deux jeunes gens de s'asseoir et commença par remercier M. le marquis d'avoir daigné accepter son invitation. Il s'exprimait en français, sinon avec élégance, du moins avec facilité. M. de Kermadec ne savait quelle contenance tenir; Déglin faisait les frais de la conversation avec un aplomb imperturbable, sans paraître se soucier le moins du monde des regards furieux que lui lançait Raoul.

Il est si facile de saisir le fil un peu bien usé de cette

comédie vieille comme le temps, que nous pourrions nous dispenser de l'indiquer à nos lecteurs. Uniquement préoccupé de l'idée d'amuser les ennuis de son compagnon et de rappeler dans son cœur les fantaisies amoureuses qu'il avait, sans le vouloir, effarouchées, Jacques Déglin avait imaginé d'introduire M. de Kermadec dans la casa Naldi et de l'engager dans une petite intrigue que Raoul dénouerait lui-même à sa guise. Il s'était laissé dire que le vieil harpagon possédait, dans un corridor qu'il appelait pompeusement sa galerie, quelques mauvaises toiles pendues à la muraille. Il avait appris d'autre part que le seigneur Naldi se trouvait fort embarrassé de sa villa, qui ne rapportait rien, et que pouvoir l'échanger contre de bons écus sonnants était le plus doux de ses rêves. Un jour donc, poussé lui-même par l'ennui qui commençait à le prendre à la gorge , il s'était présenté chez le papa Naldi, comme étant à la fois l'intendant et l'ami du jeune marquis de Kermadec, gentilhomme français, voyageant sans suite et sans bruit, mais pressé de jouir de sa fortune dont il était maître depuis deux ans à peine, grand amateur de tableaux, et voulant à tout prix une villa dans les environs de Rome.

— On m'a dit, monsieur, avait ajouté Déglin, que vous avez entre les mains des toiles inestimables ; s'il en est ainsi, M. le marquis, pour s'en rendre maître, les couvrira d'or. On assure, en outre, que vous êtes propriétaire d'une magnifique villa, aux alentours de Ti-

voli ; M. le marquis ne reculerait devant aucun sacrifice pour vous amener à lui céder cette résidence qu'on affirme être vraiment royale.

On pense qu'à ces mots le vieux Naldi eut peine à réprimer sa joie. Bref, Déglin manœuvra de telle sorte qu'il fut décidé, séance tenante, que M. le marquis viendrait examiner les tableaux et qu'on partirait le jour même pour aller visiter la villa. Dans rivresse de son contentement, le vieil avare consulta Déglin pour savoir s'il ne serait pas indiscret d'inviter, ce jour-là, M. le marquis à venir s'asseoir à sa table. Jacques l'encouragea dans cette idée qui lui parut charmante.

— M. le marquis n'est point fier, lui dit-il ; il a d'ailleurs entendu parler de vos mérites et ne pensera pas déroger en venant boire votre vin, s'il est bon.

Ainsi s'étaient passées les choses. En homme prudent et sage, il signor Naldi n'avait pas manqué d'aller aux renseignements. Mais Jacques avait tout prévu et s'était arrangé de façon à ce que la signora Calosi chantât à qui voudrait l'entendre, la munificence delV illustrissimo marchese di Kermadec.

Après les premiers compliments, l'amphytrion proposa à Raoul de visiter sa petite galerie, en attendant l'heure du dîner.

— M. le marquis se connaît-il en peinture? demanda-t-il à voix basse en se penchant à l'oreille <!ô Jacques Déglin.

— Autant que moi, répliqua Jacques. Je prends un

Titien pour un Albane ; je n'ai jamais pu distinguer les trois manières de Raphaël, et j'admire aveuglément tout ce qu'on me dit d'admirer, ce qui ne m'empêche pas d'être fou de peinture ni d'en parler agréablement lorsque l'occasion s'en présente.

— En ce cas, ajouta le seigneur Naldi, M. le marquis va voir de bien belles choses.

Ils passèrent tous trois dans une espèce de couloir assez mal éclairé, où Ton apercevait, accrochés de chaque côté des murs, une douzaine de barbouillages pauvrement encadrés, et que les rats semblaient goûter fort.

— Il est aisé de compter mes tableaux, dit humblement le padrone, mais la qualité supplée la quantité; chaque toile est un chef-d'œuvre. Ce portrait d'homme à barbe rousse est un des plus beaux morceaux que nous devions au Tintoret. Remarquez cette Vénus du Titien, quelles couleurs ! quelles chairs ! quels contours ! Arrêtez-vous devant cette Madone de Raphaël ; quelle suavité! quelle pureté! c'est la première manière de ce peintre divin. Voici des amours de l'Albane ; quelle grâce! Ce magnifique paysage est tout simplement du Poussin. Quels horizons! quelles perspectives!

— C'est merveilleux ! s'erriait Déglin en se plantant comme un piquet devant chaque cadre ; je veux être pendu si j'ai jamais rien rencontré de si beau. Je regrette seulement qu'on ne voie pas clair dans votre ga-

lerie; je crois, monsieur, qu'il serait bien d'y faire percer deux ou trois fenêtres.

— Le demi-jour sied à la couleur des vieux maîtres, répondit gravement le seigneur Naldi.

— C'est juste, répliqua Déglin en s'inclinant.

M. de Kermadec était au supplice, et sans l'espoir de voir bientôt paraître Mita, il se fût hâté de mettre lin à toutes ces folies.

— Ah! traître ! ah ! bourreau ! murmurait-il d'une voix étouffée, en marchant derrière Déglin qui se retournait de temps à autre pour lui dire d'un air impassible :

— Gela coûtera les yeux de la tête; mais il faut convenir que c'est véritablement admirable î

Comme ils arrivaient au bout de la galerie, on vint annoncer que le dîner était servi.

En s'acheminant vers la salle à manger :

— Je crains que M. le marquis ne soit pas tout-à-fait de votre sentiment, demanda le bonhomme à Déglin ; car il n'avait pu s'empêcher de remarquer l'attitude froide et silencieuse de Raoul.

— M. le marquis est dans le ravissement, répondit Déglin: lorsqu'il ne dit rien et qu'il a l'air de s'ennuyer, c'est qu'il est charmé.

En entrant dans la salle à manger, les deux amis se regardèrent d'un air consterné. Mila ne s'y trouvait pas et il n'y avait sur la table que trois couverts.

— Nous sommes volés ! pensa Déglin.

Raoul fut tenté de prendre son chapeau et de s'enfuir,

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Heureusement le papa Naldi les rassura presque aussitôt en leur apprenant que sa fille était partie le matin pour aller préparer la villa à recevoir clignement ses hôtes. Cette nouvelle rendit à Déglin la verve et la gaîté, le courage et la patience à Raoul. Pour être donné par un amphytrion qu'on accusait d'avoir laissé mourir de faim sa femme, le dîner ne fut ni trop court ni trop maigre. Il est vrai que le brave homme comptait se rattraper sur la vente de ses tableaux. On goûta quelques vieux vins plus généreux que leur maître. Bientôt, l'humeur joyeuse de Déglin se communiqua aux deux autres convives ; le padrone se sentait tout guilleret. Vers le dessert, grâce à certain flacon de Pacaret, auquel il avait dit plus d'un mot sans y prendre garde, Raoul entra franchement dans la situation, et dès lors tout fut pour le mieux. Le repas achevé, le seigneur Naldi ayant fait atteler à un carrosse tout disloqué deux méchantes rosses qu'il avait, comme Harpagon, dans son écurie, le galant équipage prit le chemin de Tivoli, et s'arrêta au bout de quelques heures devant la grille de la maison à vendre. Les deux amis n'oublièrent pas de s'extasier comme s'ils voyaient ces lieux pour la première fois; mais vainement ils cherchèrent la sicjnorina qui, décidément, semblait fuir devant M. de Kermadec comme un mirage insaisissable ; la jeune fille s'était déjà retirée dans sa chambre. Il signor Naldi engagea ses hôtes à en faire autant, et l'on remit au lendemain l'examen de la villa.

On avait logé les deux amis dans la même chambre; salle immense, ornée de méchantes fresques, et sans autres meubles que deux lits et un vieux fauteuil en tapisserie. Lorsque les deux amis se trouvèrent seuls nez k nez, ils firent comme les augures qui ne pouvaient se regarder sans rire.

— Quelle folie! dit enfin Raoul; où voulez-vous que tout cela nous mène?

— Monsieur le marquis le demande ? s'écria Déglin ; tenez, ajouta-t-il en lui montrant un billet retenu par une épingle à la tapisserie du fauteuil ; il paraît que nous allons vite en amour.

Raoul s'empara du billet qui était à l'adresse du marquis de Kermadec. Il l'ouvrit, non sans émotion, et lut ces quelques mots écrits en français :

« Demain., au lever du jour, trouvez-vous k l'angle du » mur, sous le massif de grenadiers. Il faut que je vous » voie et que je vous parle.

» CamillaNaldi. »

— Bravo ! s'écria Jacques ; il n'est que l'Italie pour mener ainsi les aventures. Malepeste ! un rendez-vous! Vous ne m'aviez pas dit, mon gentilhomme, que vous fussiez si avancé dans vos affaires.

— Je vous jure, répondît Raoul, que je n'y comprends rien moi-même. Je n'ai fait jusqu'ici qu'entrevoir la «gnorina, et n'ai jamais obtenu d'elle que deux regards sereins et deux calmes sourires.

Déglin secoua la tête d'un air de doute et se mit au lit en priant bien Raoul de faire, le lendemain, en se levant, le moins de vacarme possible.

M. de Kermadec dormit peu ou point; l'aube blanchissait à peine l'horizon, qu'il était déjà sous le massif de grenadiers, assis à cette même place où il avait entrevu Mila. Bientôt le frôlement d'une robe se lit entendre, et le sable de l'allée cria sous un pas rapide. Raoul se leva tout ému, tout troublé ; Mila s'arrêta devant lui et ne put réprimer, en le reconnaissant, un geste d'étonnement et presque d'épouvante.

— Vous ici, monsieur ! s'écria-t-elle d'une voix altérée.

— N'est-ce pas moi que vous cherchez? répondit Raoul; ce billet n'est-il pas de vous? Nous sommesnous trompés tous deux, et souhaitez-vous que je m'éloigne?

— Quoi ! dit la jeune fille d'un air chagrin, c'est vous? Vous êtes monsieur de Kermadec, vous êtes ce vilain marquis qui me fait pleurer depuis huit jours, que je hais et que je maudis. Je ne m'en doutais pas; j'en suis fâchée, je le regrette, ajouta la belle enfant en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Raoul l'écoutait d'un air à la fois surpris et charmé.

— Je vous croyais pauvre et triste, reprit Mila, et je vous souriais et je vous aimais, car, à votre air, j'avais deviné tout de suite que vous arriviez de France; vous m'aviez apporté comme un doux parfum de cetie patrie

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que je n'ai jamais vue, et que pourtant mon cœur habite. Et vous êtes marquis, cousu d'or, comme dit mon père, et vous achetez des villa ! Quel dommage ! Ainsi, c'était par amour de la villa Naldi que vous rôdiez autour de ces murs; je comprends tout, à cette heure. Mais, tenez, monsieur le marquis, il ne manque pas de villa à vendre dans la campagne de Rome; vous en trouverez cent pour une, toutes plus belles que celle-ci, toutes plus dignes de votre rang, de votre nom, de votre fortune. Qu'est-ce qui peut vous tenter dans ce pauvre enclos qui ne saurait avoir de charme que pour moi ? Employez mieux votre or, laissez-moi ma villa.

— Vous tenez donc bien à ces lieux? dit Raoul en la Taisant asseoir près de lui.

— Si j'y tiens! s'écria-t-elle d'une voix attendrie. C'est là qu'est ma vie et tout ce que j'aime. Si vous m'en exilez, je mourrai.

— Vous ne mourrez pas, dit Raoul, en souriant.

— C'est là que je suis née, c'est là que j'ai grandi. Au bout de cette allée, sous ce bouquet de chênes verts, reposent les os de ma mère. Vous devez ine comprendre : qui n'a pas un coin de terre consacré et béni qui, dans la patrie même, est comme une seconde patrie? Pensez donc, monsieur, que ma mère et moi, nous avons vécu pendant douze années dans cet enclos, douze années bien tristes et pourtant bien heureuses. Ma mère était Française ; elle adorait la France et m'apprit à l'aimer. C'est ici qu'elle est morte, près-

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qu'à la fleur de l'âgv, en fne parlait! eft< r.re dos bois el

des vallées de sa Bretagne qu'elle ne devait plus revoir. Elle est morte de ce cruel mal que vous nommez le mal du pays. Ange d'esprit, de grâce et de bonté! Tout ici me rappelle son souvenir et sa chère image. J'entends sa voix dans le bruit du vent ; je retrouve sur le sable des allées la trace de ses pas. Que de fois, en pleurant, elle m'a pressée sur son tendre cœur, à cette place où nous sommes, sous ces grenadiers qui nous abritent! Je l'aie vue bien souvent pleurer et voici que je pleure en vous parlant d'elle.

— Votre mère était de Bretagne, dit Raoul d'une voix émue. C'est presqu'un lien entre nos deux âmes : je suis né sous le même ciel.

— Vous êtes de ce doux pays ! s'écria l'enfant avec un mouvement de joie. Voyez quelle chose étrange ! Lorsque vous m'êtes apparu pour la première fois, il m'a semblé que je ^voyais un jeune frère inconnu, j'aime jusqu'aux nuages qui viennent du côté de la France. Vous le dirai-je? ma mère m'a transmis un peu de son mal ; je sens en moi les atteintes de la fièvre qui la consumait. Je suis sans cesse attirée par le parfum de vos landes et de vos bruyères. La vraie patrie n'est-elle pas celle de nos rêves? J'étouffe sous ce ciel brûlant ; je voudrais m'asseoir sur vos grèves solitaires, m'enivrer de vos brumes et de vos brouillards.

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Raoul était comme suspendu aux lèvres de cette enfant.

— Ainsi, reprit-elle , vous promettez de ne point acheter ma pauvre villa? C'est ma Bretagne, à moi! C'est là que je respire les senteurs de vos genêts fleuris. Vous me le promettez, n'est-ce pas, monsieur le marquis ?

— Hélas! je ne suis ni marquis, ni riche, répondit Raoul avec un doux sourire; vous l'aviez devinez, j'étais triste et je suis resté pauvre.

— Est-ce vrai? s'écria naïvement la jeune fille.

— S'il m'était permis d'acheter cette villa qui vous est chère, je vous offrirais, dit Raoul, d'en être encore

la jeune reine.

— Que vous êtes bon d'être pauvre ! s'écria-t-elle en lui prenant la main.

Puis tout d'un coup, elle s'enfuit et disparut sans que M. de Kermadec eût songé à la retenir.

Elle échappait à peine à l'enfance ; elle en avait encore les grâces ingénues el la candeur naïve. Par un rare privilège, elle tempérait l'expression grave et passionnée de sa beauté romaine par quelque chose de doux, de tendre et de rêveur que lui avait transmis sa mère. On eut dit une fille du nord dorée au soleil du midi. La mélancolie adoucissait les tons de sa peau brune et transparente et reposait sur son front comme un pâle rayon de l'astre de la nuit. Ses cheveux tombaient autour de son col en boucles noires et frémissantes; mais, sous le jais de ses sourcils, ses yeux, d'un azur limpide, s'épanouissaient comme deux pervenches. La fleur de la jeunesse brillait sur son visage, mais frêle et déjà languissante ; il était aisé d'entrevoir qu'un mal secret en altérait sourdement la fraîcheur et l'éclat. Sans coquetterie et sans art, simple, ignorante d'elle-même, le regard bienveillant, la bouche demi-souriante, elle paraissait enveloppée d'une chaste et pure atmosphère dans

laquelle elle semblait nager comme un lys dans Pair frais du matin.

Le mal secret qui la consumait était ce même mal qui avait tué sa mère. Elle croyait n'en ressentir que de vagues atteintes ; mais c'était le mal du pays en effet. Par quel enchaînement de circonstances le seigneur Naldi, avare et laid, avait-il épousé, voilà quelque vingt ans, une belle et pauvre fille de Bretagne? Ce pourrait être une touchante histoire ; nous la conterons en deux mots. Orpheline dès son bas âge, sans autre fortune que des trésors de jeunesse, d'esprit, de grâce et de beauté, mademoiselle Kervegan accompagnait, en qualité de demoiselle de compagnie, une dame de Penhoëdic que les médecins avaient envoyée mourir en Italie, avec l'assurance que l'air du Midi lui rendrait la force et la santé. Madame de Penhoëdic mourut à Rome avant d'avoir pu assurer l'avenir de sa compagne, à laquelle elle était d'ailleurs sincèrement attachée. Il est aisé d'imaginer dans quels embarras dut se trouver mademoiselle Kervegan, seule, sans appui, sans relation, à trois cents lieues de son pays. La Providence, qui aurait pu faire un meilleur choix, lui vint en aide sous les traits de M. Naldi. Nous l'avons dit, mademoiselle Kervegan était pauvre et belle ; il y avait dans le cœur de Malien un reste de jeunesse qui comprimait encore le germe des mauvaises passions que l'âge devait développer plus tard. Il commença par s'intéresser à la position de l'étrangère et finit par lui offrir sa fortune et sa main. Mademoiselle

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Kervegan fut touchée; elle était seule au monde; la patrie ne lui gardait rien ; en perdant madame de Penhoëdic qui Pavait élevée, elle venait de perdre, d'un seul coup, tout ce qui lui restait sur la terre. Après de longues hésitations, elle accepta sans joie et sans amour, mais non sans un sentiment de profonde reconnaissance, le refuge qui lui était offert.

Tous deux avaient trop présumé, l'un de ses bons sentiments, l'autre de sa force et de son courage. Les premiers transports apaisés, M. Naldi ne pardonna point à sa femme de ne lui avoir apporté en dot que sa jeunesse et sa beauté ; madame Naldi avait compris plus vite encore que c'en était fait pour elle de toute joie et de tout bonheur en ce monde. Après quelques années d'une union tourmentée, elle avait obtenu de son mari d'aller vivre seule à la villa Naldi; elle s'y enterra vivante. C'est là qu'elle éprouva les premiers symptômes du mal qui devait la conduire lentement au tombeau. Fruit tardif [d'un hymen qui n'en espérait plus, Mila fut conçue dans les douleurs de l'exil, au milieu des fiévreuses aspirations du cœur maternel vers la patrie absente. Mademoiselle Kervegan «'était dit, en épousant M. Naldi, que la patrie est aux lieux où le ciel nous garde des parents, des amis, et qu'à ce compte il n'était plus de patrie pour elle. Mademoiselle Kervegan se trompait. Elle fut bientôt prise de cet amour mystérieux et fatal qui attaeiie notre âme par des liens invisibles et la scelle, pour ainsi dire, à la terre qui a reçu l'empreinte de nos

premiers pas. Tous ses rêves s'élancèrent d'an vol effréné vers la France. Sous ce ciel de Rome, si bleu et si vanté par les peintres et les poètes, elle pâlit et s'affaissa comme un arbuste transplanté des froides régions dans les sables brûlants du désert. Elle sentit s'allumer en elle un feu dévorant qu'aurait pu seul éteindre l'air brumeux des côtes natales. Elle voyait sans cesse, à l'horizon étincelant, flotter les bois de la Bretagne; sa mémoire exaltée lui rendait avec une fidélité impitoyable , en y joignant le charme et la poésie des regrets, tous les accidents des lieux où s'était écoulée son enfance. Les coteaux , les vallées , les sentiers tout remplis des chants et des parfums de la vieille Armorique, passaient devant ses yeux éblouis , fascinés. Elle reconnaissait chaque détour de haie ; chaque arbre lui apparaissait comme un ami vers lequel elle tendait ses bras éperdus pour l'enlacer et le couvrir de baisers et de pleurs. Mila n'était point, née , que déjà sa mère lui avait inoculé le germe du mal qui consumait ses flancs. Les premiers noms qu'elle apprit à balbutier furent les noms de France et de Bretagne. Enfant , elle s'endormit chaque soir, bercée par le récit des légendes armoricaines; elle vit toutes les riantes imaginations de cette mythologie poétique danser autour de son berceau. Ses langes furent comme imprégnés de la senteur des landes et des grèves. A deux pas de Rome, sur un sol formé delà poussière des héros, au milieu des ruines qui attestaient la gloire et la puissance de FaiK îenne reine du inonde,

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elle n'apprit qu'une seule histoire, celle de la terre héroïque où sa mère avait vu le jour, terre de loyauté et de dévouement chevaleresque , dernier refuge ouvert ici-bas à la poésie du passé , à la religion de l'exil , au culte des vaincus et aux courtisans du malheur. Elle épelait à peine les exploits écrits en strophes de marbre sur l'arc de Constantin et sur la colonne Trajane ; mais elle savait l'inscription victorieuse écrite en lettres de bronze sur la colonne de Torfou. Elle n'aurait pas pu dire ce qu'avaient été Cassius, Brutus et tant d'autres ; mais, aux noms de Larochejaquelin , de Cathelineau , de Charrette , son jeune sang s'enflammait et son sein se gonflait d'orgueil. Enfin les grandes lignes de la campagne romaine , les pins aux aigrettes de velours , les temples, les cirques et les thermes, tout le luxe de cette nature, toute la grandeur de ce passé ne parlaient point à son cœur; comme Mignon de Goethe, elle savait une autre terre, non pas la terre où les orangers fleurissent, mais celle où croît le gui sur la cime des chênes druidiques. Ainsi avait grandi cette enfant dans l'amour d'une patrie qu'elle n'avait jamais vue et qu'elle ne devait jamais voir. Elle parlait l'italien avec un accent étranger et le français avec autant de pureté que sa mère. M. Naldi avait exigé qu'elle portât le nom de Mila ; mai^. sa mère , lorsqu'elles étaienl seules , ne l'appelait jamais qu'Ivonne. En l'absence de son mari, elle se plaisait à la vêtir d'un costume de fille bretonne qu'elle avait façonné elle-même, et à la voir courir ainsi

dans les allées de sa villa , avec la jupe de laine et la câline de flanelle. Plus tard, en se promenant aux alentours, elle avait donné çà et là des noms de sa patrie à certains accidents du paysage qui lui rappelaient vaguement quelques aspects des lieux regrettés: jeux de l'exil qui ne font qu'en irriter le mal et les ennuis ! Elle ne mourut pas de faim , comme l'affirmaient les méchants; mais, si nous ne craignions pas de sembler vouloir jouer sur les mots , nous dirions qu'elle mourut de cette soif ardente qui brûle , dévore et consume les infortunés que le sort enchaîne sur le sol étranger. Près de s'éteindre, elle se fit apporter des touffes de genêts, de bruyères et de digitale qu'elle avait elle-même cultivées avec amour ; elle les baisa, elle en aspira les parfums avec une sauvage ardeur; puis, les yeux tournés vers la France, elle expira en parlant de sa Bretagne tant aimée. D'après le vœu qu'elle avait exprimé à l'heure suprême, on l'enterra dans le jardin de la villa, sous cette terre qu'elle avait si longtemps arrosée de ses larmes.

La jeune fille acheva de grandir dans une solitude à peu près absolue, tantôt à Rome, plus souvent à la villa Naldi. A part le mal étrange qu'elle avait hérité et dont elle subissait presque à son insu les imperceptibles ravages, Mila était heureuse: point gênée dans le développement de sa riche et belle nature, elle avait pu s'épanouir en toute liberté aussi bien qu'en toute innocence. D'ailleurs , cette lièvre dont elle ressentait les

atteintes était loin d'avoir l'intensité de celle qui avait tué lentement sa mère: ce n'était, à vrai dire, qu'un sentiment poétique et rêveur qui portait cette enfant vers la France. Lorsque M. de Kermadec l'aperçut pour la première fois sur sa terrasse , elle venait de compter seize ans; elle avait , le matin , décidé, dans la naïveté de son cœur, qu'elle n'épouserait qu'un Français, et qu'elle irait vivre et mourir au milieu des bois, non loin des bords de l'Océan , dans quelque vieux château seigneurial, à girouettes fleurdelysées, à tourelles habillées de lierre , mélancoliquement assis sur le versant d'une colline , tel enfin que sa mère lui dépeignait jadis les vieux châteaux de son pays. L'apparition de M. de Kermadec la surprit au milieu de ces projets ; en le voyant, un instinct vif et rapide, qu'elle tenait aussi de sa mère, lui dit qu'il venait de la France, et dès lors la blonde image de ce jeune homme se trouva vaguement mêlée aux préoccupations au milieu desquelles il lui était apparu tout d'un coup, comme par enchantement, triste, pâle et frêle , pareil au type gracieux que son imagination avait parfois entrevu confusément en s'égarant sur les grèves de la Bretagne. Elle l'avait bien vu rôder autour de la villa Naldi : sans savoir pourquoi ni comment, son jeune cœur s'en était ému. On peut donc juger de son désappointement en découvrant qu'il n'en voulait qu'à sa chère campagne, et qu'il n'était que le marquis dont l'avait effrayée son père, puis de sa double joie en apprenant qu'il n'était ni marquis, ni riche,

et qu'elle pouvait en même temps garder son rêve ei ^a villa.

Cependant, revenons à cette villa Naldi, où sont réunis tous nos personnages.

Mila venait de s'enfuir, non pour cacher la moitié de sa joie (elle était si chaste et si naïve qu'elle ne soupçonnait même pas les ruses de la coquetterie, les alarmes de la pudeur), mais pour en jouir en liberté et la savourer à son aise. Raoul fut bientôt tiré de la rêverie dans laquelle l'avaient jeté les paroles de cette enfant par l'apparition matinale du vénérable Naldi, qui ne s'attendait pas lui-même à trouver son marquis levé si tôt. Le bonhomme, qui ne perdait pas de vue ses affaires , proposa tout d'abord à son hôte de visiter la villa et ses dépendances. M. de Kermadec se laissa conduire. Il admira tout et ne regarda rien. Après deux grandes heures de marches et de contre-marches, durant lesquelles le seigneur Naldi énuméra complaisamment les agréments de sa propriété, tous deux rentrèrent au logis. Ils trouvèrent Déglin et Mila qui se promenaient ensemble comme deux vieux amis, sous l'avenue des sycomores. Ils étaient amis en effet. M. Naldi présenta sa fille à Raoul, qui la salua comme s'il la voyait pour la première fois. Raoul remarqua tout d'abord que. Déglin avait un air tout autre que celui de la veille ; il était grave , réfléchi, préoccupé, et son regard ne se détachait point de Mila qu'il suivait avec un sérieux intérêt.

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Après le déjeuner, dont elle avait fait les honneurs avec toute la grâce de ses seize printemps, Jacques Déglin prit M. de Kermadec à part, et l'entraîna dans le jardin.

— Raoul, lui dit-il, je me suis trompé ; nous nous sommes trompés tous deux. Cette enfant n'est pas l'héroïne que nous cherchions. Jusqu'à ce jour, je n'avais fait que l'entrevoir; il m'a suffi de quelques heures pour la connaître et l'apprécier. C'est un cœur naïf et charmant, une âme sérieuse et tendre. Nous jouons un jeu hors de propos et de saison ; ce n'est point là que vous trouverez ce que j'avais rêvé pour vous, un amour et des distractions faciles. Je vous le dis, cette fille ne saurait être un caprice ni un passe-temps; c'est une créature étrange , à la fois grave et romanesque. La passion dort encore dans son jeune sein; il suffirait d'une étincelle pour l'y faire éclater, terrible. Vous en seriez vous-même embarrassé. Ne touchez donc pas à ce cœur, il y a des tempêtes au fond.

— Je vous trouve plaisant , répliqua Raoul. Qui m'a jeté dans cette folle aventure ? qui m'a créé d'un seul coup comte Almaviva, marquis de Carabas? qui m'a cousu d'or? qui m'a fait amateur de tableaux , acheteur de villa? Et maintenant voilà que vous montez en chaire ! Il faudrait pourtant opter entre la résille du barbier de Séville et le bonnet de Massillon.

— Ne raillons pas, Raoul , reprit gravement Déglin. C'est surtout parce que je serais responsable dur mal qui

pourrait en advenir, que je veux mettre fin à cette folle équipée. Je ne vous y ai entraîné , vous le savez , que par le désir que j'avais d'égayer vos chagrins. J'avais compté sur une de ces amourettes que nouent sans danger et dénouent sans effort le caprice et la fantaisie; mais vous auriez remords d'offrir en holocauste à vos ennuis le repos et le bonheur d'une si gracieuse existence.

— Êtes- vous amoureux, Déglin? demanda M. deKermadec d'un ton demi-sérieux, demi-goguenard.

— Non, sur mon âme ! s'écria Jacques ; mais je sens, ajouta-t-il d'un ton ferme et résolu , que s'il vous arrivait de jouer avec la destinée de cette enfant, je ne vous pardonnerais de ma vie.

Après quelques instants de réflexion silencieuse : •— Allons, dit Raoul, je ne veux pas encourir vos rigueurs. Adieu, fortune et marquisat! Seulement, je vous abandonne le soin de terminer cette aventure.

— Rien n'est plus simple , s'écria Jacques ; ne vous en mêlez pas, vous n'aurez qu'à me laisser faire. Le seigneur Naldi vous croira plus riche et plus marquis que jamais, et, sous peu de jours, nous partirons pour Naples, sans donner à l'imagination de Mila le temps de bâtir des châteaux en Bretagne.

Ils allèrent rejoindre M. Naldi et sa fille. En sa qualité d'intendant, Déglin ayant demandé à prendre connaissance des lieux , le bonhomme s'empressa de lui tout montrer ; Raoul et Mila les suivaient lentement à quel-

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que distance. Raoul avait fini par offrir son bras à la jeune fille, et tous deux allaient en causant. Tandis que Jacques et le seigneur Naldi visitaient la maison, les deux enfants s'oublièrent aux alentours ; sans y songer, ils ouvrirent la grille du jardin, et bientôt, à leur insu , ils se trouvèrent en pleine campagne.

Après avoir tout vu et tout examiné :

— Monsieur, dit Jacques à M. Naldi, vous avez, à coup sûr, la plus ravissante villa qui se puisse rencontrer dans toute l'Italie. C'est un vrai bijou ; malheureusement, ce n'est que cela. Vous m'en voyez au désespoir ; mais M. le marquis ne réussirait pas à loger ici le quart de ses gens. En bonne conscience, il n'y faut plus songer.

A ces mots, le visage du vénérable Naldi pâlit et s'allongea d'une aune.

— Quant à vos tableaux, ajouta Déglin, nous verrons plus tard , à notre retour d'Abyssinie , où nous comptons faire une petite excursion avant de nous fixer à Rome.

M. Naldi se récria. Ce n'était point là ce qu'avait dit M. le marquis quelques heures auparavant; il avait tout admiré, tout approuvé, et la villa Naldilui allait comme un gant.

Déglin répliqua que M. le marquis avait craint d'affliger son hôte, mais qu'à vrai dire, la villa Naldi lui allait comme un gant trop étroit dans lequel il lui serait impossible de glisser seulement le bout du petit doigt.

Une discussion s'engagea. Poussé à bout par l'acharnement de M. Naldi, qui ne voulait pas lâcher sa proie, Déglin iinit par déclarer que la villa n'était qu'une grange incommode dont il ne voudrait pas, lui, pauvre intendant, quand même le propriétaire consentirait à la lui donner pour rien. Le Naldi s'emporta ; le Déglin tint bon. Les traités étaient rompus et la guerre allumée.

Cependant Raoul et Mila allaient à pas lents le long des coteaux, s'oubliant dans une conversation sans fin, et s'enivrant du charme qui les attirait l'un vers l'autre. Mila racontait l'histoire de sa mère et celle de ses jeunes années; Raoul disait à son tour sa jeunesse ; il parlait de sa famille dépossédée, d'espérances brisées, d'avenir déshérité, et tout ce qu'il disait allait à l'àme de la jeune fille, car bien souvent elle avait entendu sa mère lui parler ainsi de nobles familles déchues, auxquelles il ne restait, comme au sir Edgard de Ravensvood, qu'un grand nom et la pauvreté. Puis ils s'entretenaient avec amour de leur Rretagne. Raoul y possédait encore le vieux château de ses ancêtres, à demi-ruine, au milieu des bois, non loin de l'Océan qu'envoyait, du haut des tourelles, étinceler h l'horizon. C'était le rêve de Mila. Et tout en marchant, la jeune fille montrait à Raoul les lieux qu'elle avait jadis, avec sa mère, baptisés de noms Armoricains: grâce à ces aimables fictions, tous deux retrouvaient la patrie.

— Ah ! s'écriait Mila avec tristesse , ne les verrai -je donc jamais, ces doux lieux qu'ont visités mes songes ?

Suis-je condamnée à vivre et à mourir sous ce ciel d'airain qui m'écrase ? N'irai-je point m'asseoir un jour à l'ombre de ces bois dont j'ai tant de fois respiré le parfum dans mon cœur ?

— Vous irez, vous irez,, disait Raoul d'une voix tendre.

Mila secouait la tête, et des pleurs voilaient l'azur de ses beaux yeux.

— Je ne sais, disait-elle avec mélancolie ; mais j'ai le pressentiment que je mourrai jeune, sans avoir vu la patrie de ma mère !

— Vous la verrez, vous le verrez, reprenait tendrement Raoul.

Elle demeura quelques instants pensive, distraite et rêveuse ; puis, tout d'un coup, changeant d'attitude et de ton :

— Il faut pourtant, s'écria-t-elle gaîment, que je vous adresse une question que je ne me suis pas adressée à moi-même. Pourquoi cette comédie que vous avez jouée et que vous jouez encore vis-à-vis de mon père? C'est mal à vous de vous railler ainsi de sa crédulité, ajoutât-elle d'un air de doux reproche.

Raoul se sentait charmé : véritable charme en effet ! Il était d'ailleurs de ces âmes faibles qui se laissent aller aisément le long de toutes les pentes amoureuses. Bien vite donc il oublia les recommandations de Déglin : et ne put résister au démon qui le poussait. Il pressa doucement le bras de Mila, et d'une voix émue, presque tremblante :

— Enfant, vous disiez ce matin, sous le massif des grenadiers, que je vous étais apparu comme un frère. Vous, Mila, vous m'êtes apparue comme un ange. Votre premier regard me troubla ; votre premier sourire éclaira la nuit de mon âme. Comment cela s'est-il pu faire? J'arrivais triste, découragé, et voilà que sur cette terre, où je n'étais venu chercher que l'oubli, vous me rendîtes soudain l'espérance. J'ignorais ce qui se passait en moi, mais je rêvais de vous sans cesse, comme vous rêvez de la France; vous étiez pour moi comme cette patrie mystérieuse qui vous tourmente et vous appelle. Votre image me suivait partout; votre voix chantait dans mon cœur. L'unique préoccupation de mes jours était de vous voir, de vous parler et de vous entendre ; j'usai de ruse et parvins jusqu'à vous.

— C'était donc moi que vous cherchiez, demanda la jeune fille, le jour où je vis votre tête s'élever au-dessus du mur et passer à travers les branches ?

î — C'était vous.

— Je vous crois, car je vous attendais, reprit naïvement Mila. Oui, c'est vrai, je vous attendais. Je vous avais à peine entrevu , et cependant vous manquiez à ma vie. N'est-ce pas étrange ? J'étais assise sur le tertre de gazon, à cette même place où nous nous sommes assis ce matin l'un et l'autre ; je chantais une canzonette florentine : Soririmasta vedovella, su ta lielV fwre deW anni miei. Je suis restée veuve sur la jeune fleur de mes ans. Je chantais cela et je pensais à vous. Je ne vous

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