LE COMMENCEMENT DE LA. A'IE NOUA'ELLE
•— Eh bien, dis-je, vous étés donc arrivés an bout de vos embarras. Les gens furent-ils satisfaits du nouvel ordre de choses, lorsqu’il fut instauré ?
— Les gens ? certainement, tous ont dû être heureux de la paix, lorsqu’ils découvrirent, comme ils durent le découvrir, qu’après tout, ils ne vivaient pas très mal, — même les anciens riches. Quant à ceux qui avaient été pauvres, tout le long de la guerre, qui avait duré deux ans environ, leur situation avait été s’améliorant, malgré la lutte ; et lorsqu’enfin la paix aiu’iva, en très peu de temps ils firent de grands progrès pour atteindre une vie convenable. La grande difficulté fut que les anciens pauvres se fissent une idée si médiocre du plaisir véritable de la vie : à vrai dire, ils ne demandaient pas assez, ne savaient pas demander assez, au nouvel état de choses. Ce fut peut-être plutôt un bien qu’un mal que la nécessité de restaurer les l’ichesses détruites pendant la guerre les obligeât tout d’abord à un travail presque aussi pénible que celui auquel ils avaient été habitués avant la Révolution. Car tous les his-
toriens s’accordent à dire que jamais dans aucune guerre il n’y eut une telle destruction des produits et des instruments pour les fabriquer que dans cette guerre civile.
— Cela m’étonne.
— Vraiment ? Je ne vois pas poiircfuoi.
— Mais parce que le parti de l’ordre devait certainement regarder les richesses comme sa propriété, dont aucune fraction — autant que possible — ne reviendrait à ses esclaves, en cas de victoire. Et, d’autre part, c’était précisément pour la possesion de ces richesses que les « rebelles » combattaient, et j’aui’ais cru, surtout lorsqu’ils virent qu'ils l’emportaient, qu’ils auraient pris soin de détruire le moins possible de ces richesses qui devaient bientôt leur revenir.
— Ce fut pourtant comme je vous l’ai dit.
Le parti de l’ordre, lorsqu’il se reprit, après la première lâcheté due à la surprise, — ou, si Aous voulez, lorsqu’il vit clairement que, quoiqu’il arrivât, il serait ruiné, combattit avec une grande âpreté, et se soucia peu de ce qu’il faisait, poflrvu qu’il fît du tort aux ennemis qui avaient détruit la douceur de la vie. Quant aux « rebelles », je vous ai dit que le déchaînement de cette guerre les rendit peu soucieux d’épargner les misérables bribes de richesses qu’ils possédaient. C’était parmi eux une parole courante de dire : Que le pays soit dépouillé de tout, excepté de gaillards vigoureux, plutôt que de retomber en esclavage !
Il réfléchit un moment en silence, puis il dit :
— Lorsque la lutte fut véritablement engagée, on s’aperçut combien peu de choses de quelque valeur il y avait dans le vieux monde d’esclavage et d’inégalité. Ne voyez-vous pas ce cjue je veux dire ? A l’époque à laquelle vous pensez, et que vous semblez si bien connaître, il n’y avait pas d’espoir ; rien que la triste secousse du cheval de moulin sous la contrainte du collier et du fouet ; à l’époque de combat qui suivit, au contraire, tout l'ut espoir ; du moins les (£ rebelles » se sentirent assez forts pour relever le monde de ses cendres, — et ils le firent ! dit le vieillai’d, dont les yeux flamboyaient sous ses épais sourcils. Il continua ; Et leiu’s adversaires finirent au moins par apprendre quelque chose de la vie réelle, et de ses tristesses, dontils —je veux dii'e leur classe — n’avaient rien vu. Bref, les deux combattants, le travailleur et « l’homnie du monde », à eux deux...
— A eux deux, dis-je vivement, détruisirent le commercialisme !
— Oui, oui, oui, dit-il; c’est cela. Et il n’aurait pu être détruit autrement ; sauf, peu t-être, par la chute progressive de la société tout entière à quelques degrés plus bas jusqu’à ce qu’elle eût atteint un état aussi grossier que la barbarie, mais sans l’espoir ni les joies de la barbarie. Certainement le remède le plus violent, le plus court, était le plus heureux.
— Très certainement, dis-je.
— Oui, le monde était conduit à sa seconde naissance ; comment cela aurait-il pu se pro-
(luire sans drame? De plus, pensez-y, le caractère de l’époque nouvelle, de notre époque, devait être la joie de la vie du monde, amour extrême et naïf, sensuel, de la surface même de la terre que nous habitons : ainsi l’amant aime la peau fine de sa maîtresse ; tel devait être, dis-je, le caractère nouveau de l’époque. Tous les modes autres que celui-là avaient été épuisés : le criticisme incessant, l’acide désir d’analyser appliqué aux destinées et aux conceptions de l’homme avaient été le mode des anciens Grecs, qui y voyaient moins une méthode qu’une fin ; cela avait disparu sans retour et il n’en était vraiment resté aucune trace dans la soi-disant science du dix-neuvième siècle, qui, vous devez le savoir^ était siu’tout une dépendance du système commercial ; et même souvent une dépendance de la police de ce système. Malgré les apparences, cette science était bornée et timide, parce qu’elle ne croyait pas vraiment à elle-même. Elle était le produit, comme elle était l’unique consolation du malheur de cette période, qui rendit la vie si amère, même aux riches, et que, ainsi que vous pouvez le voir de vos yeux, le grand changement avait abolie. Plus semblable à notre manière de considérer la vie a été le caractère du moyen-âge, lorsque le ciel et la vie de l’autre monde eurent une telle réalité qu’elles devinrent une partie de la vie sur la terre ; laquelle par suite fut aimée et parée, malgré les doctrines ascétiques des croyances formelles qui ordonnaient de la mépriser.
^lais cela aussi, avec la croyance assurée dans le ciel et l’enfer, comme en deux pays où l’on vit, a disparu, et nous croyons maintenant, en actes et en paroles, h la continuité de la vie du monde des hommes, et nous ajoutons, pour ainsi dire, chaque jour de cette vie générale à la petite provision de jours donnés à notre propre expérience individuelle : et, par conséquent, nous sommes heureux. Est-ce que cela vous étonne ? Aux temps passés, on disait bien que les hommes aimaient leur race, croyaient à la religion de l’humanité, et ainsi de suite. Mais voyez-vous, dans la mesure même où un homme avait l’esprit assez élevé et pur pour pouvoir apprécier cette idée, il était rebuté par l’aspect visible des individus qui composaient la masse à laquelle il aurait voué un culte ; et il ne pouvait éviter ce sentiment de répulsion qu’en concevant par abstraction une humanité conventionnelle qui n’avait que peu de rapports présents ou passés.avec la race ; celle-ci, en effet, lui apparaissait partagée en tyrans aveugles, d’une part, et en apathiques esclaves avilis, de l’autre. Mais aujourd’hui, quelle difficulté y a-til à accepter la religion de l’humanité, lorsque les hommes et les femmes qui constituent l’humanité sont libres, heureux, au moins énergiques, et presque toujours beaux de corps et entourés de belles choses qu’ils ont faites eux-mêmes et d’une nature embellie et non abîmée par le contact avec les hommes ? Voilà ce qui, en cet âge du monde, nous a été rései’vé.
— Cela paraît vrai, dis-je, ou devrait l’ètre si
ce que j’ai vu de mes yeux donne bien l’idée de la vie que yous menez en général. Pouvez-vous me dire quelque chose de vos progrès après les années de lutte ?
— 11 me serait facile de vous en raconter plus long que vous n’avez le temps d’en entendre ; mais je peux au moins indiquer l’une des principales difficultés qui se présentèrent ; lorsque les hommes commencèrent à s’apaiser après la guerre et que le travail eut comblé à peu près la brèche faite dans les richesses par cette guerre destructive, une sorte de déception parut nous envahir, il sembla que les prophéties de plusieurs réactionnaires des temps révolus se réalisaient et qu’un niveau vulgaire de bien-être utilitaire serait, pour un moment, la fin de nos aspirations et de notre succès. Que l’éperon de la concurrence fût perdu, la production nécessaire de la communauté n’en avait été en rien gênée; mais qu’arriverait-il, si cela endormait les hommes èn leur donnant trop de temps pour la rêverie et la flânerie paresseuse? Cependant, ce nuage sombre ne fit que nous menacer, ,et se dissipa. Sans doute, d’après ce que je vous ai dit déjà, vous devinerez le remède à un semblable malheur, si vous vous rappelez que beaucoup des chos^es que l’on produisait précédemment — denrées d’esclavage pour les pauvres, et pures inutilités pour les riches — avaient cessé d’être fabriquées. Ce remède fut, en résumé, la production de ce qu’on appelait autrefois art, mais qui n’a aucun nom parmi nous aujourd’hui, parce que cela
est devenu une partie nécessaire du travail de tout producteur.
— Comment ! est-ce que les hormnes avaient le temps et l’occasion de cultiver les beauxarts au milieu de la lutte désespérée pour la vie et la liberté, que vous m’avez racontée.
— 11 ne faut pas croire que la nouvelle forme d’art fut basée principalement sur le souvenir de l’art du passé ; bien que, chose curieuse, la guerre civile eût été beaucoup moins destructrice des choses d’art que des autres, et bien que ce qui existait d’art sous les formes anciennes revécût merveilleusement pendant la dernière partie de la lutte, surtout en ce qui concerne la musique et la poésie. L’art du travail joyeux, comme on devrait l’appeler et dont je parle maintenant, jaillit presque spontanément, semble-t-il, comme d’une sorte d’instinct, parmi les hommes qui-n’étaient plus contraints au douloureux et terrible surtravail ; cet instinct les portait à faire leur travail le mieux qu’ils pouvaient — à le faire parfait dans son genre : au bout de peu de temps, un désir de beauté parut s’éveiller dans les esprits des hommes, ils se mirent à ornementer gauchement et grossièrement les objets qu’ils fabriquaient ; une fois qu’ils eurent commencé, ce travail ne tarda pas à se développer. Tout ceci fut grandement facilité par la suppression de la malpropreté dont nos ancêtres immédiats s’accommodaient si aisément; et par la vie de campagne, pleine de loisirs, mais non stupide, qui alors commença (comme je vous
l’ai déjà dit) à devenir très répandue. Ainsi enfin, et par degrés successifs, nous prîmes plaisir à notre travail ; puis nous devînmes conscients de ce plaisir ; on le cultiva et l’on prit soin d’en avoir son content ; alors la partie fut gagnée, et nous fûmes heureux. Puisse-t-il en être ainsi pour des siècles et des siècles !
XIX. Retour à Haminersniith. — Dick et Clara reviennent chercher l’Hôte et tous trois rentrent à Hammorsmith au coucher du soleil, par le chemin frais rempli de gens aux costumes gais.
XX. Encore la maison des Hôtes. — La soirée ’se passe à entendre de la musique et h écouter des histoires « comme si l’on vivait en des temps très anciens », et l’IIôte eût joui d'un bonheur absolu, sans une crainte vague de ce que serait pour lui le réveil.
XXL En remontant la rivière. — Mais il se réveille le lendemain dans la maison des Hôtes, il revêt un costume bleu préparé pour lui à la place de ses vieux vêtements et si'beau qu’il en rougit de honte et de joie. Dick et Clara l’attendent, le bateau est paré et, après avoir dit adieu aux amis de Hammersmith, tous trois s’embarquent pour remonter la Tamise et aller prendre part à la fenaison dans les prairies du cours supérieur.