HAMPTON COURT, ET UN ADMIRATEUR DES TEMPS PASSÉS
A la fin de la première journée de voyage, qui leur a permis de visiter le vieux palais de Hampton Court, Dick, Clara et l'Hôte arrivent à Runnymede, où un vieillard leur offre l’hospitalité. "
Tout au haut de la pente, nous arrivâmes à une haie, avec une porte ; le vieillard fit jouer le loquet et nous introduisit dans un jardin au fond duquel on pouvait voir une petite maison, dont une des petites fenêtres brillait delà lumière jaune des bougies. Nous pouvions voir, même sous la lumière indécise de la lune et la dernière lueur du couchant, que le jardin débordait de fleurs, et le parfum qu’elles exhalaient dans la fraîcheur tombante était si merveilleusement doux qu’il semblait le cœur même des délices du crépuscule de juin; nous nous arrêtâmes tous les trois instinctivement et Clara émit doucement un léger « Oh! » comme’ un oiseau qui va chanter.
— Qn’y a-t-il? dit le vieillard avec un peu d’humeur en la tirant par la main. Il n’y a pas de chien; avez-vous marché sur une épine qui vous a blessé le pied ?
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— Non, non, voisin, dit-elle; mais que c’est délicieux, délicieux!
— C’est vrai, dit-il ; mais faites-vous tant d’attention à cela?
Elle rit d’un rire musical et nos voix plus rudes se joignirent à la sienne ; puis elle dit :
— Certes, voisin; pas vous?
— Oh! je ne sais, clit le vieillard; et il ajouta, comme s’il avait un peu honte de lui-même ;
— Du reste, vous savez, lorsque le fleuve ; déborde et que tout Runnymede est submergé^
ce n’est pas fort agréable.
— il/oî, j’aimerais cela, dit Diclc. Quelle jolie promenade à la voile on ferait ici par une belle gelée, un matin de janvier.
— Cela vous plairait? clit notre hôte. Eh bien, je ne discuterai pas avec vous, voisin; ce ne serait pas la peine. Entrez et venez souper.
Nous montâmes un sentier pavé entre les rosiers, qui conduisait à une très jolie chambre, aux panneaux sculptés, propre comme une épingle neuve ; mais l’ornement principal était une jeune femme aux cheveux blonds et aux yeux gris, dont la figure, les mains et les pieds nus étaient bruns de hàle. Elle était très légèrement vêtue, et cela évidemment par goût, non par pauvreté, bien que ce fussent les premiers habitants de la campagne que je rencontrais, car sa robe était de soie et elle portait aux poignets des bracelets qui me parurent d’une grande valeur. Elle était étendue sur une peau de mouton près de la fenêtre, d’où elle s’élança à notre entrée ; lorsqu’elle vit les hôtes amenés par
lerieillarcl, elle frappa des mains et cria de joie, et, lorsque nous fûmes au milieu de la chambre, bel et bien dansa autour de nous, tant notre société lui faisait plaisir.
— Ah! ah! dit le vieillard, vous êtes contente, n’est-ce pas, Ellen?
La jeune fdle alla vers lui en dansant, l’entoura de ses bras et dit :
— Oui, je le suis, et vous devriez l’être aussi, grand-père.
— Oui, oui, je le suis, dit-il, autant que je puis être content. Hôtes, veuillez vous asseoir.
Ceci nous parut assez étrange; plus encore, je suppose, à mes amis qu’à moi; Dick profita d’un moment oii notre bote et sa petite fille étaient tous deux sortis de la chambre pour me dire à voix basse :
— Un grognon : il y en a encore quelquesuns. Autrefois, dit-on, c’était une vraie plaie.
A dîner, le vieillard dit ses regrets de» temps passés, qu’il juge par les livres qu’il en connaît. Ellen lui répond :
— Des livres, des livres, toujours des livres, grand-père ! Quand comprendrez-vous qu’après tout, c’est le monde dans lequel nous vivons qui nous intéresse, le monde dont nous sommes une partie et que nous n’aimerons jamais trop ? Regardez ! dit-elle, et elle ouvrit plus large la croisée, nous montrant la blanche lumière que la lune faisait briller parmi les ombres noires du jardin, où courait un léger frisson de vent d’été dans la nuit, regardez! voilà nos livres aujourd’hui! et les voilà, dit-elle, et elle s’appro-
cha des deux amoureux et posa la main sur les épaules de chacun d’eux; et notre hôte aussi, avec son savoir et son expérience d’outre-mer; , — oui, et vous-même, grand-père (un sourire passa sur sa figure en disant cela), avec toute votre humeur et votre désir de vous retrouver au bon vieux temps, — où, autant que je puis comprendre, un vieillard inoEFensif et paresseux • comme vous, ou bien serait à peu près mort de faim, ou bien aurait dû payer des soldats et des hommes pour prendre de force aux gens leur nourriture, leurs habits et leurs maisons. Oui, voilà nos livi’es, et, s’il nous en faut d’autres, ne pouvons-nous pas trouver de l’ouvrage dans les magnifiques constructions que nous élevons dans tout le pays (et je sais qu’il n’y a rien eu de pareil aux époques passées), où un . homme peut montrer tout ce qu’il a en lui, et exprimer son esprit et son âme dans le travail de ses mains.
Elle s’arrêta un moment et je ne pouvais m’empêcher de la contempler et de penser que, si elle était un livre, les illustrations en étaient très charmantes. Le rouge montait à ses joues délicates, brûlées de soleil; ses yeux gris bril- ( laient dans sa face brune, nous enveloppaient d’un bon regard. Elle s’arrêta, puis continua :
— Quant à vos livres, ils étaient bons dans un temps où des gens intelligents n’avaient ■ ^
guère autre chose à quoi ils pussent prendre plaisir, et oii ils étaient bien obligés de pallier les viles misères de leur propre vie en s’imaginant les vies d’autres êtres. Mais j’affirme que,
malgré toute leur habileté, leur énergie, leur talent à conter d«s histoires, il y a en eux quelque chose de rebutant. Quelques-uns montrent par-ci par-là, il est vrai, quelque sentiment en faveur de ceux que les livres d’histoire appellent « pauvres », et dont nous nous représentons un peu les vies misérables; mais aussitôt ils passent, et, à la fin du récit, il faut nous contenter de voir le héros et l’héroïne vivre heureux dans une île de béatitude au milieu des tourments des autres; et cela, après une longue suite d’ennuis factices (ou pour la plupart factices) qufils ont eux-mêmes créés, agrémentés de mornes analyses absurdes sur leurs sentiments, leurs aspirations et tout le reste, tandis que le monde, même alors, a dû poursuivre sa voie, bêcher, coudre, cuire, construire et menuiser autour de ces... animaux inutiles.
XXIIÏ