FIN DU VOYAGE
Le voyage touche à son terme. Les rameurs aperçoivent sur la rive les amis de Dick qui les attendent et leur font fête.
En quelques minutes, après avoir traversé un passage tourbillonnant, puis le vif courant qui venait du gué, nous échouâmes nos barques sur une minuscule plage de sable calcaire, et mimes pied à térre pour tomber dans les bras de nos amis du haut fleuve, notre voyage terminé.
Je me dégageai de la mêlée joyeuse, et montant sur la route de voitures qui suivait le cours du fleuve à quelques pieds au-dessus de l’eau, je regardai autour de moi. A ma gauche, la rivière descendait au milieu d’une large prairie, toute grise maintenant des herbes mûries qui grenaient'; l’étincellement de l’eau m’échappait en ce moment, caché par la berge, mais audessus de la prairie je pouvais voir les pignons d’une maison, là où je savais que devait être l’écluse, et qui semblait attenir maintenant à un moulin. Une ligne boisée peu élevée limitait le bassin du fleuve vers le sud et le sud-est, d’où nous étions venus, et il y avait quelques maisons basses au pied de cette arête, et au sommet de sa pente. Je me tournai un peu vers la
droite, et, à travers les branches d’aubépine et les longues pousses des églantiers, je pus voir la plaine s’étendre au loin sous le soleil du soir calme, jusqu’à une douce ligne bleue, où quelque chose comme des collines semblait servir de pâturages de moutons. Devant moi les bouquets d’ormes cachaient la plupart des habitations humaines quhl y avait de ce côté de la rivière ; mais, à droite de la route de voitures, quelques constructions grises des plus simples se montraient ça et là.
Je restai là dans une disposition rêveuse, et je me frottais les yeux comme lorsqu’on n’est pas bien éveillé, et je m’attendais presque à voir cette société de beaux hommes et de belles femmes aux gais costumes se changer en deux ou trois hommes à jambes de fuseau, tout courbés, et en femmes hagardes, aux yeux creux, déjetées, telles qu’autrefois elles foulaient le sol de ce pays de leurs lourds pas désespérés, tous les jours, par toutes saisons, chaque année.
Pourtant il ne se produisit aucun changement, et mon cœur se gonfla de joie en pensant à tous les jolis villages gris, depuis le fleuve jusqu’à la plaine et de la plaine aux collines, que je pouvais si bien me représenter, tous peuplés maintenant de ces gens heureux et aimables, qui avaient rejeté la richesse et atteint la prospérité.