‹ Nouvelles de nulle part = News from nowhereChapitre 7 sur 12 · LE HAUT FLEUVE · texte numérisé non relu

LE HAUT FLEUVE

Nous nous arrêtâmes à Wallingford pour notre repas de midi; naturellement, toute trace de saleté et de pauvreté avait disparu des rues de cette ville ancienne, beaucoup de vilaines maisons avaient été abattues, et beaucoup de jolies maisons neuves construites; mais ce qui me parut curieux, c’est que la ville ressemblait encore à la vieille cité que je me rappelais si bien, car elle était telle que ceU’e-ci aurait dù être. A diner, nous nous rencontrâmes avec un homme vieux, mais très brillant et intelligent, qui semblait être, sous une forme rustique, une sèconde édition du vieil Hammond.

Le vieillard, nommé Henry Morsom, qui fera route avec les trois voyageurs jusqu’à Oxford, est un antiquaire, « très au courant de la période de transformation qui précéda le nouvel état de choses » qui leur donne beaucoup de détails à ce sujet et « particulièrement sur l’exode de la population des villes vers la campagne, et la recouvrance graduelle, par les gens d’éducation urbaine, d’une part, et par les gens d’éducation rustique, de ces arts qu’ils avaient perdus les uns comme les autres ». Morsom leur fit aussi visiter une sorte de musée d’objets manufacturés depuis les derniers temps du machinisme. Puis les voyageurs remontent en bateau.

An moment où Dick plaçait les avirons clans les tolletières, l’avant d’une autre barque pénétrait sous l’arche basse. Rien qu’à première vue, c’était un gai petit bateau, vert brillant, avec des fleurs peintes d’un élégant dessin. Lcirsqu'il , dépassa l’arche, une personne, aussi brillante et gaiement vêtue que la barque, s’y leva; une jeune fille élancée, habillée de soie bleu clair, c(ui voltigeait dans le courant d’air du pont, lime sembla connaître cette personne, et, en effet, lorsqu’elle tourna sa tête vers nous et nous iriontra sa belle figure, je vis avec joie qu’elle n’était autre que la fée de l'abonclant jardin de Runnymede, Ellen.

Nous nous arrêtâmes pour la l’ecevoir. Dick se leva dans la barque et lui cria un chaleureux bonjour; j’essayai d’être aussi chaleureux que Dick, mais ne réussis pas; Clara agita sa main délicate, et Morsom, approuvant de la tête, regarda avec intérêt. Quant à Ellen, dont le magnifique teint brun était rendu plus profond par l’émotion, elle amena le plat-bord de sa barque le long de la nôtre et dit :

— Vous voyez, voisins, je n’étais pas sûre que vous reviendriez tous trois par Runnymede, ni, si vous le faisiez, cjue vous vous y arrêteriez; en outre, je ne sais pas si nous n’allons pas partir, mon père et moi, dans une ou deux semaines, car il veut voir un frère dans le nord, et je n’aimerais pas le voir partir sans moi. J’ai donc pensé que je ne vous reverrais jamais, ce qui in’a fait de la peine, et... et je vous ai rejoints.

■— Eh bien ! dit Dick, nous en sommes tous certainement très heureux; mais vous pouvez être sûre que nous n’aurions pas manqué, Clara et moi du moins, d’aller vous voir, et d’y retourner si nous ne vous avions pas trouvés la première fois. Mais, chèi’e voisine, vous êtesseule dans votre barque et vous avez ramé assez dur, il me semble; vous aurez plaisir à vous asseoir un peu tranquillement; nous ferons bien de nous partager.

L’on décide que l’Hôte montera dans la barque d’Ellen.

.Je montai dans la nouvelle barque, non sans transport, et, prenant les avirons, je me mis au travail de façon à me faire valoir. Car, — faut-il le dire ? — il me semblait que ce .monde si heureux était plus heureux encore, parce que je me trouvais si près de cette étrange fille; cependant, je dois dire que, de toutes les personnes que j’avais vues dans ce monde renouvelé, elle était pour moi la moins familière, la plus dissemblable que j’aurais pu imaginer. Clara, par exemple, si belle et brillante qu’elle fût, n’était pas différente d’une jeune dame très agréable et simple; et de même les autres femmes ne paraissaient rien de plus que des spécimens, en beaucoup mieux, de types que j’avais connus dans d’autres temps. Mais cette jeune fille n’était pas seulement belle d’une beauté tout à fait différente de celle /d’une « jeune dame », elle était de toute manière étrangement intéressante, en sorte que je restais à chaque instant dans l’attente de ce

qu’elle allait dire ou faire, à ma surprise et à ma joie. Non qu’il y eût rien de saisissant dans tout ce qu’elle disait ou faisait, mais la manière en tout était nouvelle, et toujours avec cet indéfinissable intérêt et plaisir à la vie que j’avais plus ou moins remarqué chez tout le monde, mais qui chez elle était plus accusé et plus charmant que chez personne autre c{ue j’eusse vu.

A Oxford, Morsom quitte les voyageurs, qui arrivent an clair de lune à une petite ville où ils couchent dans une maison peu habitée, la plupart des gens étant sous la tente dans les cliamps.

XXVIII. Le petit bras, — Le lendemain l'Hôte est encore dans la barque d’Ellen et, charmé, il se résout à lui avouer que « s’il lui est plus facile qu’à elle de se représenter tout le vilain passé, c’est parce que lui-même en était ».

XXIX. Un lieu de repos sur la Haute Tamise. — Dans la matinée, les voyageurs font halte sur la rive en pente d’où ils voient des maisons de cultivateurs « peu ornées, mais avec une élégance naturelle pareille à celle des arbres ». L'Hôte dit à Ellen l’horrible vulgarité des maisons de l’ancien temps, en particulier des habitations des riches qui réfléchissaient nécessairement la saleté et la nudité de la vie de;5 pauvres gens astreints à les construire et à les orner.

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