G0U6SAR
— TRADTJIT DE POUCHKINE —
L^étrille à la main^ tout en pansant son cheval^ 3 grommelait entre ses dents avec humeur : a G^est bien le grand diable d'enfer qui m'a donné ce maudit billet de logem^t !
Ici^ on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avantrpostes en Turquie. A grand'peine des choux pour tout potage; et le rogome... compte dessus et bois de Teau.
Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t'espionne, et la bourgeoise.... ah ! bien, oui! essaye de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache.
Parlez-moi de Kïef ! quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche; aux étuves, veux-tu de la Vapeur?... voilà du vin. Et les femmes... Ah ! les petites coquines 3
Morbleu ! on donnerait son âme pour un regard deces belles aux sourcils noirs. Elles n'ont qu'un petit défaut, un seul.... — Et quel défaut? dis-moi, soldat.
Il tordit sa longue moustache, et dit : Pataud, pariant par respect, tu es peut-être un luron; mais ta es un blanc-bec, et tu n'as pas vu ce que j'û vu.
AOons, écoute. iSotre régiment était sur le Dniepr. Mon hôtesse était jolie, bon enfant; son mari était mort. Note bien cela.
Nous devînmes bons amis. Toiyours d'accord : c'était charmant. Quand je la battais, la Harousenka n'eût pas dit un mot plus haut que l'autre.
Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l'oignon. Je n'avais au'à faire un signe : Hé! la commère !.... La çonmière ne disait jamais non.
Enfin, pas moyen de se fftcher. Fallait vivre heureux, sans se quereller. Eh bien ! non; je m'avisai d'être jaloux. Que veux-tu ? C'est le diable sans doute qui me poussait.
Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tourî Ou bien estrce le diable qui la vient emporter ?
Je me mets à l'espionner. Un soir, je me couche et
LE HUSSARD. lOS
]€ cligne des yeux. La nuit était plus noire qu'une pli* son; et dehors^ un temps de chien.
Je la guigne. Ma commère saute tout doucement à bas du poêle^eDe me tàte; je fais le dormeur ; elle s^assied devant le poéle^ souffle sur un charbon.
Et allume un bout de chandelle. Pour lors^ dans un coin^ sur une planche^ elle déniche un flacon; puis^ s'asseyant sur le balai devant le poéle^
Elle se dé^abille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon. . . aussitôt^ à cheval sur un balai^elie enfile le tuyau de la cheminée^ et bonsoir! la voilà partie.
Ha! ha! me di&-je là-dessus. C'est donc que la commère est une païenne? Attends^ ma petite colombe. 7- Je saute à bas du poéle^ et j'avise le flacon.
Je flaire, cela sentait Taigre. Pouah ! j'en jette deux gouttes à terre. Bon ! voilà la pelle, puis après un baquet, qui s'envolent par le poêle. — Je me dis : Cela se gâte.
Je regarde ; sous un banc dormait un niatou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft! comme il jure! — Au chat! dis-je... Voilà mon matou après le baquet.
Alors à tort et à travers j'arrose la chambre dans tous les coins; tant pis qui en attrape! et aussitôt chaudrons, bancs^ tables, au galop ! tout gagne le poêle et disparait*
106 tB HUSSARD.
Diable 1 (fis-je. Tfttoii&-en^ nous aussi. Je ne fais qu'une gorgée du reste de la bouteille, et.... crois-moi situ veux, je me trouve en Tair ausâtôt, moî aussi, léger comme une plume.
Plus vite que le vent je vde, je vole, je vole. Où dlais-je^ je tf en sais rien, je ne voyais rien. A ipeiae rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends.
Je regarde : une montagne. Sur cette montagne des marmites qui bouillaient; on chante, on joue^ on siffle; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille.
Je crachai, et je voulus leur diie... quand accourt la Marousa. — Vite au logis ! Qui t'amène ici, vaurien î On va te manger 1 — Mais moi, qui ne boude pas :
a Au logis ? et de par tous les diables ! comment
trouver mon chemin? — Ah ! tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mao-
vais gredin.
— Moi ! moi, enfourcher un fourgon ! moi, hussard de
rEmpereur î Ah ! carogne î Est-ce q»e je me suis donné
au diable ? Et pour me parler ainsi, asr-tu une peau de
rechange 1
Un cheval! — Allons, imbécile! Tiens, Toilà un cheval. — En effets un cheval est devant moi. Il gratte li
terre, il est tout* feu, le col en arc et la queue en trompette :
— A cheval ! — Bon ! me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m^emporte. Quel train ! Et je me retrouve devaht notre poêle.
Je regarde, tout est en place ; c'est bien moi; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval. . . un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là.
Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut :
Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron;
mais tu es un blanc-bec, et tu n'as pas vu ce que j'ai vu.
rm DU HUSSARD.
rr^
NOUVELLES RUSSES — MÈRTYYIA DOUCHI (lES AMES^
mortes} reyizor (l*inspbcteur général}
Jen^aî lu de M. Gogol que les trois ouvrages dont je viens de transcrire les titres, c'esirà-dire un recueil de nouvelles, vn roman et une comédie. Je crois qu'il a encore publié des lettres, qui ont fait sensation dans son pays , sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompétence en ces matières me fait moins regretter de ne pouvoir en rendre compte. D'ailleurs, comme romancier et comme auteur dramatique, M. Gogol me paraît mériter une étude particulière, et il ne lui manque peut-être qu'une langue plus répandue pour obtenir en Europe une réputation égale à celle des meilleurs humoristes anglais.
Observateur fin jusqu'à la minutie, habile à surprendre le ridicule, hardi à l'exposer, mais enclin à l'outrer jusqu'à la bouffocmerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. Il est impitoyable contre les sots et les méchants, mais il n'a qu'une arme à sa disposition : c^est l'ironie; trop acérée quelquefois contre le
au NICOLAS GOGOL.
ridicule^ elle semble^ par contre^ bien émoussée ooDtie le crime^ et c'est au crime qull s'attache trop souvent. Son comique est toujours un peu près de la farce^ et sa gaieté nVst guère communicative. Si parfois il fait rire sonlectem^ il lui laisse cependant au fond de rftme un sentiment d'amertume et d'indignation : c'est que ses satires n'ont pas vengé la société^ elles n'ont fait que la mettre en colère.
Ck)mme peintre de mœurs^ M. Gogol excelle dans ks scènes familières. Il tient de Téniers et de Callot. On croit avoir vu ses personnages et avoir vécu avec eui, car il nous fait connaître leui*s manies^ leurs tics^ leurs moindres gestes. Celui-ci grasseyé^ celui-là biaise^ cet autre siffle parce qu'il a perdu une incisive. Malheureusement^ tout absorbé par cette étude minutieuse des détails^ M. Gogol néglige un peu trop de les rattacher à une action suivie. A vrai dire^ il n'y a pas de plan dans ses ouvrages^ et^ chose étrange dans un écrivain qui se pique surtout de naturel^ il ne se préoccupe nullement de la vraisemblance dans la composition gêné» raie. Les scènes les plus finement traitées s'enchainent mal; elles commencent, elles se terminent brusquement; maintes fois l'extrême insouciance de rauiwor pour la composition détruit comme à plaisir TilIusiOD
produite par la vérité des descriptions et le naturel du dialogue.
Lé maître immortel de cette école de narrateurs dé» cousus^ mais ingénieux et attachants^ dans laquelle M.Gogol a droit à un rang distingué^c'est Rabelais^ qu'oa ne saurait trop admirer ni trop étudier; mais Timiter aujourd'hui^ c'est^ je crois> chose difficile et^ de plus, dangereuse. Malgré les grâces inexprimables de sa vieille langue^ on ne peut lire de suite vingt pages de Rabelais. On se lasse promptement de ce bien dire^ si original^ si coloré^ mais dont le but échappe toujours, sauf à quelques (£dipes comme Le Duchat ou Éloi Johanneau. De même que les yeux se fatiguent à obseiTcr des animalcules au microscope^ Fesprit se fatigue à la lecture de ces pages brillantes^ où pas un mot n'est à retrancher peut-être^ mais qiie peutrétre aussi on pourrait supprimer tout entières de l'ouvrage dont elles font partie sans lui faire perdre sensiblement de son mérite. L'art de choisir parmi les innombrables traits que nous offire la nature est^ après tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude.
La langue russe^ qui est^ autant que j'en puis juger, le plus riche des idiomes de TEurope^ semble faite
pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d'une merveilleuse concision qui s'allie à la clarté^ îlloi suffit d'un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant à son aide tous ses patois dib Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu'un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d'un écrivais qui se sent habile à le manier. 11 86 complaît nécessairement dans le pittoresque de ses ^pressions, de même qu'un dessinateur qui a de la main et un vieux crayon de Brookman s'applique involontairement à tracer des contours d'une exquise finesse. Rien de mieux sans doute; mais il y a peu de -eboses qui n'aient leur mauvais côté. Le précieux du feire est un mérite considérable, s'il est réservé aux parties capitales d'une composition. Qu'il soit unifor* mément prodigué à tous les accessoires, il répandra, je le crains, un peu de m(HiQtonle sur l'ensemble.
J'ai dit que la satire était, à mon avis, le caractère particulier du talent de M. Gogol. Il ne voit en beau ni les choses ni les hommes : c^ ne veut pas dire qu'il 80itun observateur infidèle; mais ses études de mcBun
mm,A& QOGOL. 115
dénotent une certaine pr^érenee pour 1^ laid «it 1& triste. Sans dooite 'Oes deiucIftdhMix éléments n^existent que trop dans la naluiPe, -et c'est pvécisément parce qu'ils se rencontrent si souvent qu'il ne faudrait pas s'appliquer à leur recherofae avec une insatiable curiosité. On se ferait une idée terrible de la Russie^ de la sainte Russie, comme disent ses^nfants^ si on ne la jugeait que par les tableaux qu'en a tracés M. Gogol. Il ne nous y montre guère que des imbéciles^ quand il ne nous offre pas des coquins à pendre. <C'est^ on le sait^ le détaut des satiriques de ne voir partout :que le gitner qu'ils chassent^ et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane a beau ;eiii|doyer son admirable génie à noircir ses compatriotes^ il ne nous empêchera pas d'aimer l'Athènes de Périclès.
C'est en province que M* Gogol choisit d'ordioaiBe «es personnages^ imitant en cela H. de fialsac^^ dont les ouwages ont pu n'être pas «ans influence sur son talent. La facilité moderne des commuoicalions en Europe a donné aux classes élevées de tous les pays^ et même aux habitants des grandes capitales^ des manières qui se ressemblent^ manières de convention^ adoptées ipar l'usage^ comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd'hui dtfis la claflfia moyenne et lom des iprasdes
s 16 NICOLAS GOGOL.
viOes (les mœars nationales et des originaux. En province^ on a encore des habitudes primitives et des préjugéS; chose qui devient plus rare de jour en jour. Les gentilshommes campagnards^ qui ne font qu'une fois •dans leur vie le voyage de Saint-Pétersbourg^ qui^ vivant toute Tannée dans leurs terres^ mangent beaucoup^ lisent peu et ne pensent guère^ tels sont les types que M. Gogol affectionne^ ou plutôt qu'il poursuit de ses ' railleries et de ses sarcasmes. On lui reproche^ m'a-t-on dit^ certûn patriotisme provincial. Petit-Russien^ il aurait je ne sais quelle prédilection pour la Petite-Russie au préjudice du reste de Tempire. Pour moi^ je le trouve assez impartial ou même trop général dans ses «critiques^ trop sévère pour tout ce qui devient le sujet de ses observations. Pouchkine fut accusé^ fort à tort à mon aviS; de scepticisme^ d'immoralité et de satanisme ; pourtant il a découvert dans un vieux Ynanoir sa délicieuse Tatiana : on regrette que M. Gogol n'ait pas eu un bonheur semblable.
Je ne connais point les dates des différents ouvrages de M. Gogol; mais je serais portée croire que ses nouvelles ont été publiées les premières. Il me semble 3 voir une certame incertitude dans la manière de l'auleuT; qui cherche^ en tâtonnant un peu^ le genre où
rappelle le caractère de son talent^ qu^il ne connatt pas encore. Roman historique inspiré par la lecture de Walter Scott> légende fantastique^ étude psycholo^que^ tableau de mœurs sentimental et grotesque à la fois^ ce recueil^ qui^ grâce à une traduction de M.yiardot; a déjà reçu un accueil flatteur du public français^ contient comme un abrégé de tous les essais de Tauteur. Si ma conjecture est juste^ il a dû se demander pendant quelque temps s^il prendrait pour modèle Sterne^ Walter Scott; Cbamisso ou Hoffinann. Il a mieux fait plus tard^ en suivant la route qu'il s'est frayée lui-même.
Tarass Boulba est la première nouvelle de ce recueil et la plus longue^ car elle occupe à elle seule le deux tians du volume : c'est un tableau animé et^ autant» que je puis le croire^ exact des mœurs des Zaporogues^ ^ À ce peuple singulier auquel Voltaire a consacré quelques lignes dans son Histoire de Charles XIL Au xvK et au xviP siècle^ les Zaporogues ont joué un grand rôle dans les annales de la Russie et de la Pologne; ils for- Dudent alors une république de soldats ou plutôt de flibustiers^ établis dans les îles du Dnieper, nominalement nijets tantôt des rois de Pologne, tantôt des grands-ducs de Moscovie, quelquefois même de la Porte ottomane. Dans le fond, bandits très-indépendants, ils étendaient
818 MUSÛLAS OOOOL.
ieurs fava^ avec une grande iiupuilialité sur ions leurs Yûîsbs. Dans leurs villes^ espèces de campeneBts .^e nomades^ ilaiie souffraient pas de feoiniee ; c'était là que les cosaques amoureux Ae la glcnre allaient se fox* mer et apprendre le laétier de partisan. L'édité la ph» parfaite régnait dans la horde tant qu'efUe était en r^os dans ses marécages du Dnieper. Alors ies chefs ou 4itemans ne parlaient à leurs administrés ique le bonnet à la main. Dans une expédition^ au contraire^ leur pouvoir était illimité^ et la désobéissanoe au capitaine de campagne (ataman kùtckemii) était considérée comme le plus grand des eriniee. Nos fl&ustiers du xviF siècle onti)ien des traits de ressemUance avec les Zi^orogueS; et Tbistoive«de6 uns et des autres oonserve te souvenir de prodiges d'audace et de crui^tés horribles. Taras» Boulba est un de ces héros avec lesquels, comme dit Tétudiant de Schiller, les relations sont possibles quaad on tient à la main un fusil bien du«rgé. Je suis -de cem qui goûtent fort les bandits, non que j'aime à les rencontrer «sur mon chemin; mais, malgré moi, Ténergie de ces iiommes en lutte contre la société tout entière m^a^ tache une admiration dont j'ai honte. J'ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan^ de l'Olonnais et de Monibars l'exterminateur, et je ne m^ennuierais pas ai»>
NIGOUS GOGOL. 91»
jourd%ui àlarelice. Pourtant il y a tMindits et bandit». Je trouve que la gloire de ces.messieurs gagne singnliè* rexaent à être de fratche date. Les bandits véritables foojt toujours tort .à ceux du mélodrame^ et le dernier pendu efface inunanquahlement la renommée de ses devanciers. Aujourd'hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d'intérêt que ce Mussoni
qui, le mois dernier^ soutenait un siège en règle dans un trou de loup contre cent cinquante hommes^ et qn^il fallut attaquer avec la sape et la mine. M. Gogol a fait de ses Zaporogues des portraits d'un coloris brillant qui plaitpar son étrangetéméme; mais il est trop évident parfois qu'il ne les a pas copiés d'après naturo. En otifre^ ces peintures de mœurs s'encadrent clans une fable si triviale et si romanesque^ qu'on regrette fort de les voir si mal placées : la plus prosaïque légmde vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame oii fi'mcutmilmt les incidents les plus lugubres^ famine^ supplicps, f le» \u résumé, on sentqael^aoteiir se trouve sur un mauvais terrain ; son allure est errif»firraW'^, H. f^m »fjfl# toujours ironique rend encore plus pénible fa l^^ff(r# de ces récits lamentables.
Cette manière, qui, k mon Jïvi», ^nn vérifaWft (*(mtre-fiens daas ifÊèkpÊtà feifûe» de T{^aê§ Èmlba, ^
bien mieux à sa place dans le Vyi ou le roi des Gtumei, histoire de sorcellerie qui amuse et efi&*aye. Le grotesque et le merveilleux s'unissent sans difficulté. Connaissant à fond la poétique du genre^ Fauteur, en décrivant les mœurs sauvages et étranges des cosaques du vieux temps avec sa précision et son exactitude ordinaires^ a préparé habilement la diablerie. On sait la recette d'un bon conte fantastique : commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres^ mais possibles^ et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Da bizarre au merveilleux^ la transition est insensible^ et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. Je me garderai bien d'analyser le Bot des Gnomes; voici le vrai moment de le lire^ à la campagne^ au coin du feU; par une nuit changeante d'automne. Après le dénoùment; il faudra une certaine résolution pour gagner sa chambre à travers de longs corridors^ lorsque le vent et la pluie ébranlent les croisées. Maintenant que le fantastique allemand est un peu usé^ le fantastique cosaqui) aura des charmes tout nouveaux^ et d'abord le mérite de ne ressembler à rien. Ce n'est pas un médiocre éloge^ je pense.
L'Histoire d'un Fou est tout à la fois une satire
contre ia société^ un conte sentimental et une étude médico-légale sur les phénomènes que présente une tète humaine qui se détraque. Je crois Tétude bien faite et . fort graphiquement dépeinte^ comme (Tirait M. Diafoirus^ mais je n'aime pas le genre : la folie est un de ces malheurs qui touchent^ mais qui dégoûtent. Sans doute^ en introduisant un fou dans son roman^ un auteur est sûr de produire de Tefifet . Il fait vibrer une corde toujours sensible; mais le moyen est vulgaire^ et le talent de M. Gogol n'est pas de ceux qui ont besoin de recourir à ces trivialités. Il faut laisser les fous aux commençants^ avec les chiens^ personnages d'un effet aussi irrésistible : le beau mérite d'arracher des larmes à votre lecteur si vous cassez la patte à un caniche ! Homère^ à mon zyis, n'est excusable de nous avoir fait pleurer à la reconnaissance du chien Argus et d'Ulysse que parce qu'il fut le premier^ je pense^ à découvrir les ressources qu'office la race canine à un auteur à bout d'expédients. J'ai hâte d'arriver à un petit chef-d'œuvre, le Ménage d'autrefois. En quelques pages, H. Gogol nous raconte la vie de deux bons vieillards, mari et femme, vivant à la campagne, gens dans la tête de qui n'entre pas un grain de malice^ trompés et adorés de leurs paysans, égoïstes naïfs parce qu'ils croient tout le monde heureux
822 MCOLÂS GOGOL.
comme ils le sont eux-mêmes. La femme meurt. Le mari^ qui semblait ne vivre que pour faire bombance, languit et meurt quelques mois après sa femme. On découvre qu'il y avait un cœur dans cette masse de char. On rit et Ton pleure en lisant cette charmante nouvelle; où Tart du narrateur se déguise sous la sinaplicité du récit : tout y est vrai^ naturel ; il n'y a ipas un détail qui ne soit charmant et qui ne contribue à Teffet général.
Les Ames mortes {Mèrtvyia doûchi)y tel estletitie d'un roman de M. Gogol qui a obtenu un grand succès en Russie^ et qui offre^ dit-on^ une peinture très-fidèle des mœurs de la province en ce pays. Il est nécessaire d'expliquer ce qu'il faut entendre par âmes mortes, et Texplication sera un peu longue. En Russie^ on estime d^ordinaire la fortune d'un propriétaire par le nombre de paysans qu'il possède. On les appelle des âmes, etoe rjaoi s'applique en général aux mâles seulement^ peutêtre par un souvenir des façons peu galantes des Tart^u'es^ anciens conquérants de la Russie. Vous entendra dire : M. un tel a mille âmes'^ mademoisdle A. . . apporte en mariage six mille âmes à M. B.... Lisez six millt paysans^ sans compter les femmes et les petits enfantt, comme dans les dénombrements de Rabelais. Or,cliai|ue
NK^OLAS GOGOL. 938
âme paye sa contribution «a trésor impérial^ ou plutôt c'est le propriétaire qui paye pour elle ; mais les recensements n'ayant lieu qu'à des intervalles assez éloignées^ la contribution du propriétaii^e demeure fixe jusqu'à ce qu'une nouvelle opération de recensement ait constaté chez lui augmentation ou diitiinution d'âmes. Tant piff pour ceux qui ont perdu des paysans par maladie ou autrement; tant mieux pour celui qui a des paysannes fécondes. L'un paye pour ses ârmsiAortes, l'autre ne pa/ye pas pour ses âmes vivantes.
Maintenant qu'on sait ce que c'est que des âmes mar* tes, et ce qu'il en coûte à les posséder, je commence Panalyse du roman de M. Gogol. Il l'intitule poème; ce titre est une espèce d'éidgme, le roman en est une autre^ dont le mot ne se trouve qu'à la fin die^ l'ouvrage. Un H. Tchitchikof^ ni jeune ni vieux, m gras ni maigre, ni laid ni beau, fort doué de qualités négatives, arrive dantf une grande ville de province où le désoeuvrement gé* néral fait accueillir les étrangers avec le plus aimaUe empressement. D fait sa visite aux autorités^ aux nota** blés; il est fort poli, de l'avis de tout le monde; il joue au whist et perd noblement au besoin. Il n'en font pas davantage pour qu'il soit invité et recherché partout. H ne se targue ni de son rang ni de sa fortune^ mais on
devine qu^il a été fonctionnaire public et qu'il a un «• pital dont il voudrait faire emploi. Tous les gentilshommes campagnards qui le rencontrent à la ville veulent le recevoir dans leurs châteaux. Assuré déjà de Festime générale^ il se met en route et fait sa tournée de dîners. Partout^ entre la poire et le fromage^ au moment où la confiance et Tintimité viennent d'être scellées par quelques verres de vin de Champagne^ il hasarde d'une voix timide cette question : N'y a-t-il pas eu une épidémie de vos côtés dernièrement? N'ave^ vous pas perdu un certmn nombre d'âmes? — Hélas ! oui. J'en ai perdu tant^ pour lesquelles j'ai à payer fort cher. — Eh bien ! reprend notre homme en baissant la voix, voudriez-vous me les vendre ?
Grande surprise, comme cela peut se croire; mais le marché se fait. Le gentilhomme vaniteux donne gratis ses âmes mortes de l'air dont il ferait un cadeau. -^ L'avare en débat le prix avec acharnement. — Le joueur veut les jouer au lansquenet. Chaque propriétaire d'âmes est un original dont H. Gogol, selon son usage, nous donne un daguerréotype fidèle. Après tous ces dînersj Tchitchikof se trouve possesseur d'un millier d'âmei pour lesquelles il se fait donner quittance et paye les droits d'enregistrement^ comme si elles étaient vivantes.
n a déclaré qu'il allait les établir dans un gouvernement éloigné que Ton colonise. A ce sujets grands déba's dans la ville entre les amis de Tchitchikof . Les uns^ craignant que les paysans ne s'échappent ou ne se révoltent en route, offrent au propriétaire de lui donner une escorte. D'autres disputent à perte de vue sur les influences qu'exercera le changement de cUmat sur la colonie projetée. — Le Russe s'accommode de tous les climats, dit un des notables. — Non, il lui faut des rivicres, répond un autre. — La colonie réussira. — jillle ne réussira pas.
Cependant la considération dont jouit Tchitchikof s'est fort augmentée. Un honmie qui, dans une semaine, achète mille âmes doit être un bon parti. Déjà les demoiselles à marier se tiennent droites quand il passe, les mamans lui font des avances. On lui trouve de l'usprit et un grand air. Il va jeter le mouchoir, lorsque, dans un bal, un maudit étourdi à moitié ivre lui demande tout haut pourquoi il achète des âmes mortes. Ce mot se répand dans le salon. Personne ne s'explique trop ce qu'il peut y avoir de mal à cela, mais tout le monde est scandalisé. Tchitchikof, dont l'assurance et la popularité ont disparu tout d'un coup, s'esquive, et le roman finit. Je me trompe, l'auteur, dans un dernier chapitre, nous dît
3M mO^UAS GOQQU.
le mot de réaigme.. Oa pourrait croire qu'il sagit d'tok mariage. Nullement^ ou^ si raveaturier a jeté soa dévulu sur une héritière^, ee n'est que poui* fake d'uua pierre deux coups. Son plan est moins poétique ; Datais ici il faut encone une a^>lication pour les lecteurs français.
Il existe en Russie une institution établie par le gouvernement qu'on nomme conmLde tuielle, etqui^ pour éviter aux propriétaires endettés le danger d'avoir affiûce d^x usuriers^ leur avance des fonds sur la justification de leurs titres de propriété^ à raison de 200 roubles par paysan. C'est une espèce de mont-de-piété où l'on prête sur dépôt d'&mes.. Pourvu de titres établissant qu'il possède un millier de paysanS;^ TchitchilkOi pourra soutirer au conseil de tutelle 200^000 roubles avec les- «:!uels il fera bien de voyager dans l'Europe occidentale^ de peur que la jpstice ne l'envoie du côté opposé .
Il fut un temps où les romans picaresques ont été à la mode en France comme ils l'ont été en Espagne. Cette mode était contemporaine de la galanterie rafiinée et des préjugés chevaleresques; alors^ entre les coquins créés par les romanciers et les nobles personnages qui liaient leurs prouesses, il y avait un tel abime que ia peinture de ces mœurs de bohémiens pouvait oânr
rintérêt d'un voyage ^ans un monde îticonnu.' Aujourd'hui, malheureusement, après tant de révolutions qui ont décomposé et recomposé la société, il n'y a personne, du moins dans notre pauvre pays, qui ne soit blasé sur les coquins et qui n'ait le regret d'en avoir trop vu et connu. Les gentillesses des escrocs ont perdu beaucoup de leur mérite; d'ailleurs il en est d'eux comme des bandits : la Gazette des Tribunaux a trop d'avantages sur les romanciers. Outre ce que le sujet a de repoussant, le roman de M. Gogol a le défaut capital de pécher fortement contre la vraisemblance. On me dira, je le sais, que l'auteur n'a pas inventé son Tchitchikof, qu'il s'est fait en Russie des spéculations sur les âmes mortes, il y a peu d'années, avec tant de succès, que des mesures législatives ont été prises pour éviter le renouvellement dépareille friponnerie; mais ce n'est pas la spéculation elle-même qui me paraît invraisemblable, c'est la façon dont elle est conduite. Un marché de cette espèce n'a jamais pu avoir lieu qu'entre filous, et M. Gogol le rend impossible en mettant son héros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d'un homme qui demande à acheter des âmes mortes? Qu'il est fou, ou bien qu'il médite, une escroquerie. On a beau être provincial, on ne peut
•qu'hésiter entre les deux opinions^ et, pour conclure le marché, il faut de toute nécessité, être un coquin.
Au reste, à part ce défaut de la donnée générale^ les détails de mœurs et les portraits sont tracés de main de maître. C'est une espèce de tour de force que d'avoir ciré tant de scènes si différentes et si plaisamment nuancées d'une situation qui demeure toujours la même. Pour que le lecteur puisse apprécier la manière de M. t5ogol, je prends au hasard un cba{-?tre des Ames mortes et j'en traduis quelques pages.
Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, égaré par «on cocher ivre, est forcé de demander l'hospitalité dans une maison appartenant à une vioille dame veuve nommée Korobotchka, qui fait valoir elle-même et qui ne Ventend pas mal aux affaires. Malgré l'heure avancée; U est bien reçu ; on lui fait un lit haut comme une montagne dans la meilleure pièce de la maison. Madame Korobotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande s'il n'est pas dans l'habitude de se faire frotter la plante des pieds par une servante pour s'endormir. — Défunt mon mari, dit-elle, ne pouvait fermer l'œîl sans cela.
Je passe la description du lit, de la chambre, du déjeuner qu'on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesuré la glace; il dit la grandeur ef le sujet des es-
lampes^ la couleur du papier de tenture. J'arrive tout de suite à la discussion entre Taventurier et son hôtesse au sujet des âmes mortes.
a — Vous avez là une jolie propriété, petite mère (1). Combien de paysans?
« — De paysans, mon petit père? dans les environs de quatre-vingts ; mais, mon Dieu ! que les temps sont durs ! L^année dernière, nous avons eu une récolte si mauvaise ! que le bon Dieu ait pitié de nous !
« — Pourtant vos hommes ont Tair de gaillard» solides; les chaumières ont bonne façon... Mais permettez-moi de vous demander à qui j*ai Thonneur de parler?... Je suissi distrait ! Arrivé au milieu de la nuit...
« — Madame Korobotchka. Feu mon mari était secrétaire de coHége.
« — Très-humble seryiteur. Et votre nom et celur de monsieur votre père (2)?
« — Nastasie Petrovna.
« — Nastasie Petrovna ; beau nom! Moi, j'ai une tante^ sœur de ma mère-, qui s'appelle Nastasie Petrovna.
(1) Matouckha , hatiouehka, petite mère, petit père, façon» de parier un peu familières, mais très-usitées.
(2) On ne dit guère en Russie monsieur ou madame. L'usage est, en parlant à quelqu'un, de l'appeler par son nom de baptême, suivi du nom de baptême de son père^ dont on fait un adjectif en ajoutant vitch pour les hommes, vnc pour les femmes. Anastasia Petrovna, Anastasie, fille de Pierre. Le terminatif vitch s'applique à un gentilhomme ; of , ef, après un nom de baptême, est un indice de roture. Âlexei AlexeieUch-, Alexis, fils d'Alesi% est un nom noble, ÀkxHÀUxeiefun nom de paysan.
SaO NICOLAS GOGOL.
— Et TOUS, monsieur? vous êtes bien... comme cela... assesseur ?
et — Non, ma petite mère, répondit Tchitchikof en aooriant. Je ne suis pas assesseur; nous voyageons pour noi petites affaires.
« — Ah ! alors vous venez pour des achats? Oh ! qoeje suis fâchée d'avoir vendu mon miel k des oiarchands, et n bon marché encore ! Je suis sûre qu'avec vous, nous nous serions bien arrangés.
« — Non pa3. Je ne fais pas dans les miels.
« — Dans quoi donc ? Les chanvres peut-être. Ma foi, je n'en ai pas gros à cette heure. Un demi-poud en tout
« — Non, petite maman ; je suis dans une autre partie. Dîtes-moi donc, il est bien mort du monde chez vous?
« — Hélas ! mon petit père, dix-huit honrmies, dit la vieille dame en soupirant. Et de si braves gens ! Tous gens de métier. C'est vrai qu'il m'est venu des enfants. Mais qu'est-ce que cela fait?... On vous fait un compte... l'assesr seur arrive. Faut payer, qu'il dit ; oui, payer pour les âmes. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme s'il était vivant. Tenez, pas plus tard que la semaine passée, Yoilà mon maréchal qui se brûle. Un garçon si habile, et qui entendait la serrurerie encore !
« — Vous avez eu un incendie?
« — Le bon Dieu nous en préserve ! Un incendie ! c'est encore pire. Il s'est brûlé, mon cher papa. Cest, en dedans de lui, je ne sais quoi qui s'est allumé. II buvait toujoan. n est sorti de lui comme une petite flamme bleue... Ei H se consumait, se consumait... Il noircissait conune on charbon... Un maréchal qui était si habile! Et maioteoao^ comment sortir de chez moi?... Conuoent faire pour ferrer ks chevaux?
« — Que voulez- vous, ma petite mène? ittt Tcbitchiiof en soupif'ant. C'est la volonté de Dieu ! Il n'y a rien à dire
mGOLAS GÙÙOiL. 3S1
contre la sagesse de la Pi*ovidence... Dites donc, Nastasîe Fetrovna, si vous^me les cédiee?
« — Quoi dûQC^ papa?
« -— Ceux-là q»i sont morts«
u — Et comment vous les céder?
« — Rien de |^us simple. Veodez-les-moi, si voi» voiilex; je vous en donnerai de Targent.
« — Gomment? que me dites-YOOS là? fist-oe que par hasard vous voudriez les déterrer?
Tchitchikof s^aperçut que la vieille dame était lente à comprendre, et qu'il fallait lui mettre les points sur let i. En quelques mots, il lui expliqua que le marché qu'il voulait iaire avec elle n'aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censés hien vivants.
« — E)h hien alors, qu'an veux-to donc faire? lui demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.
a — - Oh ! cela me regarde.
<c -— Mais puisqu'ils sont morte 1
a «*^ Et qiii est-ce qui vous dit qu'ils sont vivants? C'est lin malheur ponr vous qu'ils soient morts^ n'est-ce pas? Vons payez l'impôt pour eux. Eh bien ! moi, je vous débarrasse du tracas et des frais... Comprenez- vous ? Noi'seoleraent je vous en débarrasse, mais je vous donne pardessus le marché 15 rooMes. Est-*ce clair cela?
ce — Je... ne... sais... pas... trop, dit la vieille dame, «'arrêtant pour réiléchir. Je n'ai pas encore vendu de morts, et...
«-^ En effet, ce serait drôle si vous en aviez déjà vend» Croyez- Vous donc qu'il y ait à cela grand profit?
a ^- Quant à cela, je ne saurais dire... Profit... je ne «lis pas trop... Ce qui fait l'embarras, c'est qu'ils sont moiis.
« Elle a la tête dure, se dit Tchitcbikof. — Ëcoutez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez coniiine ï(*ti« étaient vivants... vous vous ruinez...
a — A qui dites-vous cela, mon petit père ! Il y a trois semaines qu'il m^a fallu trouver 150 roubles et graisser la patte à Tassesscur encore.
« -^ Alors, ma bonne amie, figurez-vous bien que vous n^aurez plus à graisser la patte à Fassesseur, attendu que c'est moi qui payerai pour eux. Moi, pas vous. Je me charge de tout. A telles enseignes que nous allons faire le contrat, et vous aurez Targent. Comprenez-vous maintenant?
« La vieille dame réfléchit. L'affaire semblait bien avoir son côté avantageux, mais Tétrangeté du marché Tinquiétait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne risquait pas d'être attrapée par ce singulier chaland tombé diez elle au beau milieu de la nuit, circonstance aggravante.
« — Eh bien, petite maman, demanda Tcbitchikof, estce une affaire conclue?
a — En vérité^ mon cher monsieur^ c'est que je n'ai pas encore eu l'occasion de vendre des défunts. Pour des vivants, c'est autre chose. Tenez^ il n'y a pas trois ans , j'ai vendu à M. Protopof deux filles à 100 roubles la pièce^ et il m'a bien remercié, car c'étaient des travailleuses. Elles savaient tisser tout elles-mêmes, jusqu'à des serviettes.
« — Bien, bien; mais nous ne parlons pas des vivants. Le bon Dieu soit avec eux I C'est des morts que je vous dem<».ride.
« — J'entends bien; mais... j'ai peur que cela ne me fasse du tort... des fois. 11 se pourrait bien^ petit papa, que ^u veuilles me mettre dedans... Cela vaut plus, d'abord.
« — Encore une fois , mon enfant , écoutcz-hioi bien. Ah ! comme vous êtes ! Qu*est-ce que cela peut valoir ? Réfléch^-ssez bien. C'est de la poussière, comprenez-vous, rien que de la poussière. Vous ramassez tous les brimborions inutiles... Une loque par exemple. Bon, mais une loque a sa valeur. On achète des loques pour les fabriques de pa-
mCOLAS GOGOL. 3Sa
pier; mais cela, à quoi cela sert-il? Hein? dites-le moL
« — Oui, c'est bien vrai... ; ça ne sert pas. . . C'est là ce qui me retient. S'ils n'étaient pas morts, je dirais.
« — Oh ! quelle tête de bois de chêne, pensa Tchitchikof, prêt à perdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! — Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d'eau qui s'amassaient sur son front. D'ailleurs, la colère n'avançait rien. Quand une personne entêtée, fût-ce un grave fonctionnaire public, s'est chaussé quelque chose dans l'esprit , c'est en vain qu'on lui présente des arguments plus clairs que le jour ; tout rebondit sur lui comme une balle sur un mur. Après s'être essuyé, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin : — Voyons, ma chère enfant, lui dit- il, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps... Je vous donne de Targent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous? C'est de l'argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d'un che^ ▼al? Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous avez vendu votre miel?
« — Douze roubles le poud.
« — Comment! vous n*avez pas de conscience, la petite mère ! Douze roubles ! mais cela ne se peut pas I
« — Mon Dieu si! tout autant.
« — Eh bien ! soit, va pour douze roubles le poud de miel ; mais faites bien attention : vous avez été près d'un an à le récolter, ce miel ; vous avez eu de la peine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches se sont envolées, elles sont mortes ; il a fallu les nourrir tout l'hiver dans le cellier, tandis que des âmes mortes, ce ne sont pas choses de ce monde. Cela ne vous donne pas d'embarras; c'est le bon Dieu qui a tout fait pour qu'elles aient quitté ce monde, au grand dommage de votre maison. D'un côté, vous gagnez douze roubles aver b!30 du mal ; d'un autre côté, vous
empochez gratis^ non pas douze roubles, mais quinze ; pai en argent, mais en assignations bleues. — Après cette vigoureuse argumentation, Tchitcbikof ne doutait pas que la vieille dame ne se rendit enfin.
<c — Mon Dieu! répondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n'entend rien aux affaires, que voulez-vous qu'elle vous dise?... Je crois qu'il vaut mieux que f attende quH vienne d'autres marchands : alors^^ je verrai bien le prix que cela vaut.
a — Allons-donc, la mère? est-ce que vous songez à ce que vous dites? Qui diable voudrait vous acheter celaf Que voulez-vous qu'on en fasse?
« — Mon Dieu! dans un ménage... des fois... tout peut servir, répondit madame Rorobotchka; puis elle s'arrêta bouche béante, le regardant d'un air effare et cherchant à savoir ce qu'il avait en tête.
a — Des morts dans un ménage! où diable allez-vous? €ela vous sert peut-être à effrayer les moineaux la nuit dans votre potager?
« — Ah ! sainte mère de Dieu ! Quels vilains mots cKtesvous là ! §'écria la vieille dame en faisant le signe de la croix.
« — Oui, voyons où voulez-vous les mettre?..-. Au reste, les os et les fosses^ je vous les laisse ; c'est un transfert sur papier seulement que je vcms demande. Allons, hein? répondez-moi au moins, pour l'amour de Dieu
a La vieille Rorobotchka restait toute pensive, sans fépondrc.
c — Voyons, à quoi pensez-vous, Nastasie Petrovna?
« — Non, je se crois pas que nous puissions nous armnger; j'aime mieux ^vous vendre dm chanvre.
« — Du chanvre ! Je vous parle d'une affaire, et v#u8 me chantez chanvre! Gardez votre chanvre pour quand nom parlerons chanvre. Loi'Bqiie je repasserai par ici, nooi
NICOLAS GOGOL. a:5
nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Nai&tasie Petrovna
« — Mon Diea ! une marchandise comme cela^ c*e^ si drôle, si singulier !...
Ici Tchitchikof, arrivd aux dernières limites de sa patience, renvoya à tous leç diables, en jetant par terre la chaise qui était auprès de lui. La vieille avait une granca peur du diable.
<i. — Oh! ne parle pas de celui-là! Dieu soit avec lai! s'édia-t-elle en pâlissant. Il y a trois nuits que j'en ri rêvé, du maudit. C'est que le soir, après la prière, je m'étais amusée à me tirer les cartes. Ces t un jugement- de Dieu qui Fa envoyé. Ab ! qull était laid ! et des cornes plus longues que des cornes de bœuf!
si — Je m'étonne que vous n'en voyiez pas par douzaines* Moi, par pure charité chrétienne, je me dis : Voilà une
pauvre veuve qui s'extermine à faire aller sa maison
Que le diable la confbnde et la patafiole ! . . .
« — Oh I ne dis pas de mots comme cela ! s'écria la vieLQe dame en le regardafvt d^'un air effrayé.
« — Et Ton ne peut vous arracher un mot ! En vérité, vous êtes comme le chien (parlant par respect)..., oui, le chien du jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin, et qui empêche les autres d'en manger. Moi, je voulais vous acheter vos produits, parce que j'ai des foun/*tures du gouvernement...
Ce petit mensonge Ini était venu tout à fait à Yimfi k viste et en passant; néanmoins le mot fit son effet. Fournitures du gouvernement, cela fit dresser les oreilles de ISastasie Petrovna, et, d\me voix presque suppliante, elle i»i dit :
« — Eh! pourquoi donc, petit père, te fâches- tu comme cela? Si j*avais su que tu avais un si mauvais caractère, je ne l'aurais rien éit* Powroud te m$Êtrt m «otère?
« — Moi ! je ne suis pas en colère. Je me soucie de cela comme d*un œuf frais. 11 n^y a pas là de quoi se fâcher.
« — Allons. Eh bien ! je te les donnerai pour quinze roubles en assignations; seulement, vois-tu, petit père, s^ii s'agit, en fait de fournitures^ de farine de seigle, ou de sarrasin, ou de gruau^ ou bien de salaisons, tu ne m*oav)lieras pas... »
J'aurais dû peut-être parler d'abord de F Inspecteur général, comédie antérieure en date aux Ames mortes ; mais j'id réservé ce drame pour une analyse plus détaillée^ parce qu'il me semble of&ir conmie un résumé complet des qualités et des défauts que j'ai essayé de signaler déjà dans les autres ouvrages de M. Gogol. De même que les Ames martes, l' Inspecteur général est une
satire amère et violente déguisée sous une gaieté un peu superficielle^ ou plutôt sous une rude bouffonnerie qui rappelle à certains égards la ma nière d'Aristophane , L'auteur, pour ne pas vivre dans une république, ne montre pas moins d'audace et de liberf^ à.fronder les vices de l'administration de son pays. Il laj^int vénale^ corrompue^ tyrannique. En France^ où il lui eût été sans doute impossible de trouver les types des peraimnages qu'il a mis en scène^ la censure eût assurément défendu la représentation de cette pièce. En Russie^ c'est peut-être à cause de l'exactitude même des pqr;^
traits que rauteur^BÙajépfûUï^ faire jouer. En eflfet, le gouvernement^ impiiissaDl^ former le^ abus, souffrant le premier de la c orruptio t administrative, a dû accueillir un a uxiliaire aus si utile que M. GojgoL^Chez nous, où les fonctionnaires publics sont entourés d'une surveillance active et vigilante, et de plus incessamment observés par un juge terrible^ qui est la presse, cette comédie ne serait qu'un libelle sans portée et sans application. Si elle a été accueillie par des applaudissements en Russie^il en faut conclure, je le crains, que le tableau qu'elle présente est d'une triste réalité. Là, M. Gogol a été le vengeur dès abus. Peu importe Tarme qu'il a employée; pourvu qu^lâit frappé fort et juste, legublic a été satisfait. L'impression de cette pièce ne saurait être la inême à Paris qu'à Moscou. Le lecteur français aura quelque peine à accepter la gaieté de l'auteur, gaieté un peu triste au fond, et il s'étonnera qu'il cherche à faire rire aux dépens de coquins qu'il faudrait traduire en cour d'assises. Le crime a beau être ridicule^ c'est l'indignation qu'il excite chez tout honnête homme, et je ne sais si c'est le sentiment qu'un auteur comique doit cb^cher à exciter. D'up autre côté, il faut penser qu'un écrivain n'a d'autre arme que sa plume^ et M. Gogol s'est trouvé
«38 MIGOLAS GOGOL.
dans le cas d'Aristophane bËfouant Cléon sur le tàéllre. Aristophane était poête^ et non tribun pour Taccaser sur la place publique. Si les spectateurs goûtent la satire, c'est à eux d'extirper las vi ces qu 'on leur dénonce. Les principaux ionctionnaires d'une ville de province sont réunis chez le gouverneur (gorodniuhii), espèce de sous-préfet réunissaiit des fonctions judiciaires 6t administratives. Il est fort ému d'une nouvelle qu'il vient de recevoir. On hn mande de Pétersbourg qu'un inspecteur général (revizor), voyageant incognito, doit arriver sous peu dans la ville pour examiner la conduite des employés du gouvernement. L'avis est fait pour alarmer, car grands et petits volent à l'envi dans la ville où se passe la scène, et que M. Gogol s'est bien gardé de nommer. Legou vern eur^ d^ la coi^gcience est la plus chargée, les avertit charitablement de se mettre en mesure pour qu'à son arrivée M. l'inspecteur général trouve les chos^ comme le gouvernement le désire, a Vous, monsieur le directeur de l'hospice, vos malades sont sales comme des iorgo^o ns ; l'hôpit al ja'est pas tenu. 11 faudrait aussi voas arranger pour qu'il y eût moins de malades; autrement, on ne mianquera pas de dire que cfe&î la faute de l'admini^rationrrtTe^ dH recteur, qui met dans sa poche l'arge&t de la plSarmacie,
r^ipond qu'il est prôl à recevoir ce terrible inspecteur. Il a inventé un nouveau traitement, a  quoi bon^ dit« il^ se creuser la tête pour faire des ordonnances de drogues qui coûtent très-cher^ pour le premier venu ? L^'hommeest un être simplement organisé; s'il meurt^ il nœurt; s'il guérit, il guérit. D'ailleurs notre médecin allemand a trop de peine à s'entendre avec les malades, car il ne sait pas le russe. » — « Vous, monsieur le juge, continue le gouverneur, je vois avec peine que vous mettez vos oies dans la salle des Pas-Perdus; et puis vous avez trop le goût de la chasse, et vous vous laissez faire des cadeaux de chiens par les plaideurs. — Et vous-mêoia, réplique le juge, vous vous laissez bien donner des pelisses de cinq cents roubles. — C'est bor^ dît le gouverneur en colère; mais savez-vous pourquoi vous vous laissez faire des cadeaux de chiens? C'est parée que vous ne croyez pas en Dieu. Vous n'allez jar mais à l'église, tandis que moi je vais à la messe tous les dimancbeF. Quand vous vous mettez à parler de la manière dont le monde s'est £ait, vous me faites dressa* les dieveux sur la tête. »
Chaque fonctieaBaire ayant été admonesté de la scorie, k gouverneur tire à part le direetour des postei^
940 NICOLAS GOGOU
et lui insinue avec ménagement qu'en ouvrant avec beaucoup de délicatesse les lettres qui viennent de Pétersbourgj on pourrait peut-être savoir le jour précB où arrivera cet inspecteur tant redouté. N'y a-t-ilpas des instruments pour cela? De la terre à modeler ?... Et puis si Ton ne peut retaire le cachet^ on en est quitte pour rendre la lettre décachetée. — Le directeur des postes est un homme complaisant. *- Ne vous mettez pas enpeine^ dit-il. Moi je décachette toutes les lettres seulement pour voir ce qu'il y a dedans. Tenez, voulezvous lire celle-ci, qu'un lieutenant écrit à un de ses amis pour lui faire part de ses bonnes fortunes?...
L'honnête cénacle, déjà troublé par les nouvelles de Pétersbourg, est jeté dans le plus grand efiroi par un autre rapport encore plus précis. Deux de ces oisifs^ fléau de toutes les villes de province, toujours aux aguets pour découvrir un visage nouveau, viennent de taire une grande découverte. Petr Ivanovitch Dobtchinski et Petr Ivanovitch Bobtcbinski, bavards impitoyables qui se coupent la parole à chaque instant, racontent à grand'peine, et avec des détails qui n'en finissent pas, que l'inspecteur est arrivé déjà depuis plusieurs jours. — C'est un jeune honmie avec un passeport de Péterbourg pour Saratof . Il s'est arrêté à l'hôtel sans motif
apparent. Il a l^air très-curieux. Il a examiné tout^ jusqu^à ce que nous mangions dans nos asâettes. U ne paye rien à Tauberge; tout en lui annonce un inspecteur général.
<K Le gouyerneur. ~ Ah ! mon Dieu I c'est fait de nous, misérables pécheurs. Et moi qui la semaine passée ai fait fouetter la iemme d'un sous-officier (1) ! Et les prisonniers qui n'ont pas eu leurs rations ! Et les rues qui n'ont pas été balayées ! Et les cabarets en plein vent !... Vite, vite, qu'on me donne mon chapeau neuf et mon épée... Ah ! ces maudits marchands qui m'ont dénoncé ! (A un inspecteur de police.) Toi, va-t'en tout de suite prendre les dizainiers... Mon Dieu, quel fourreau usé! Et ce coquin de chapelier qui le voit tout usé, et qui ne m'en apporte pas un autre ! — Ah! scélérats de marchands!... Ah! drôles! Je suis sûr qu'ils ont déjà leurs plaintes par écrit, et que les suppliques vont sortir de dessous les pavés... Voyons! qu'ils empoignent chacun une rue... La peste de la rue ! Je te dis de dire aux' dizainiers qu'ils m^enpoignent chacun un balai, et qu'ils nettoient comme il faut la rue qui va de l'hôtel ici. Entends-tu ? de la propreté... Ah! écoute, je te connais, toi. Tu fais le bon apôtre, mais tu fourres des cuillers d'argent dans tes bottes. Qu'as-tu fait chez le marchand Tchermaief ? 11 t'a donné deux archines de drap pour te faire un uniforme, et tu as gardé la pièce de drap. Tu voles trop pour ta place (2). »
Ce mot, d'un comique terrible, est devenu proverbe
(1) Une femme libre ne peut être soumise à un chàUment corporel.
(2) Ty nie po tchinou herifeh.
942 NICOLAS «OGOL.
«n Russie^ où le grade (tchin) marque à chacun sapine ilans la sociélé. Je reprends les instructions que le goovemeur donne à ses agents.
« Vous allez planter des jalons dans Tenclos près au JMIier comine si ob allait y faire des consliuctioDS. Des conetiriictions, voyez- vou&» il n'y a rien qui tëinoigue plus 4e racMvité de Paâministratiou. — Â.h I mon Dieu, moi •<|iii oublie qu'on a jeté dans rencios plus de quarante tomàei^aux d'ordures I La sale ville! — Ll si rinspectearTous demandait : Est-on content ici? voub répondriez : Ooi. monsieur» tout le monde est content. — A ceux qui auraient du mécontentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti... Ah! Seigneur, aie pitié de nous! Si tu lais que je me tire de ses griffes, je te donnerai un cierge comme personne ne t'en a encore donné. Je ferai payer trois pouds de cire à chacun de ces coquins de marchands! «
Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quiétude de ces dignes fonctionnaires? L'auteur nous l'apprend au second acte^ dansun assez long monologue d'un valet, moyen un peu maladroit et qur ne dénote pas une grande expérience de la scène. Le prétendu inspecteur général est un petit employé en congé,, nommé Khlestakof, assez mauvais sujet, qui, ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de Fauberge où il est descendu. Déjà Thôte ne veut plus lui faire crédit; il lui refuse même à manger, et le menace du gouverneur. Khlestakof a essayé de dîner en
marchandant de Testargeon salé^ dont il goutte un morceau dans chaque boutique; maïs son vaste estomac ne s'arrange pas de ces palliatife. Sa blague est vide^ il n^a pas même la ressource de fumer pour tromper sa faim. Après s'être emporté contre le garçon^ il le cajole^ et finit par obtenir la soupe et le bouilli^ qu'il dévore en pestant contre la province et regrettant Saint-Pétersbourg. Tout à coup on lui annonce M. le gouverneur. Persuadé que l'hôte a mis ses menaces à exécution^ il s'imagine qu'on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit; et d'abord il commence ses plaintes :
a Khlestahof. — Cest une boiTeor de la part du maître de rhôtel ! Il me donne du bœuf dur comme une savate... . De la soupe... le diable sait de quelle lavasse on Ta faite! rai été obligé de la jeter par la fenêtre... Il me fait mourir de fdim... Son thé est fabuleux : il sent le poisson, non pas le thé.
ce Le gouverneur, tré^-timidement. — J'en suis désolé, monsieur, le bœuf est cependant fort bon ici. Les bouchers sont gens de bien... Permettez-moi de vous proposer un autre logement.
« Khlestakof. — Non pas, non pas / Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c'est la prison ; mais voué verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public... Vous n'oseriez pas... je me plaindrai.
« Le «ouvermeur, à part — Hélas! il sait tout! Comme il eti en colère ! Ces maudits marchands lui auront tout dit
<K Khlestakof, s'enhardissant. — Le ministre me connaît... Je n%ai pas!... Non, parbleu! vous ne me faites pas peur avec votre gouvernement,
« Le govyerneur. — De grâce, monsieur, ne me perde: pas ! J^ai une lemme et des enfants !
« Khlestakof. — Jem^en moque pas mal! Voyez la belle rftison : parce qu'il a une femme et des enfants, faut que j'aille en prison!
ce Le gouverneur. — Manque d'expérience de ma part, monsieur, voilà tout. Et la place rapporte si peu ! Les appointements ne payent pas le thé et le sucre. Les profits, s'il y en a, vraies misères ! de petits cadeaux pour la table, et une couple d'habits... Quant à la soi-disant femme de sous-offîcier qui faisait le commerce, et que j'aurais fait fouetter, c'est une calomnie ! Devant Dieu, monsieur^ c'est une calomnie ! C'est une invention de mes enneaiis, qui ne respirent que ma perte.
c( Khlestakof, étonné. — Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous-offîcier. Je ne la connais pas, je ne nie soucie pas de ses affaires ; mais vous ne vous aviseriez pas apparemment de me faire fouetter, moi... hein?... Je payerai plus tard... quand j'aurai de l'argent. Maintenant je n'en ai pas ; je md trouve par hasard sans un kopek.
« Le gouverneur. — Si vous aviez besoin d'argent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur... Mon devoir est d'aider les voyageurs.
<t Khlestakof. — Vous auriez l'obligeance de m'en prêter?... je vous le rendrai tout de suite. Il ne me faudrait que deux cents roubles pour payer l'hôtel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous renverrai aussitôt votre argent.
« Le gouverneur, lui donnant des billets. — Mon Dieu, monsieur^ je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir-
Voici deux cents roubles; ne prenez pas la peine de les compter.
a Khlestâkof. — Mille remerciements... Je toîs que vous •êtes un galant homme. Je m'en étais toujours douté.
« Le gouverneur. — Loué soit Dieu! il prend ^argent. Nous allons être bien ensemble ! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donné quatre cents. »
Le gouverneur invite Khlestâkof à venir loger chez lui^ et^ en attendant qu^on transporte son bagage^ à visiter quelques établissements publics. Respectant Tincogoito de l'inspecteur général^ il affecte de ne le traiter que conmie un étranger de distinction. Au troisième acte^ nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur^ dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosité Thôte illustre qui leur est annoncé. Il arrive, escorté de tous les employés de la ville, après un dîner magnifique que vient de lui donner le directeur de Thospice. Khlestâkof, en pointe de vin, enchanté de Taccueil qu'on lui fait et qu'il attribue à sa bonne mine, fait Taimable avec madame la gouvernante, et, pour achever d'éblouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu'on mène à Pétersbourg et de la figure qu'il y fait. De hâblerie en hâblerie, s'échaufiant par ses propres mensonges, il tranche de l'homme d'importance^ et laisse entendre que rien ne se
146 NICOLAS GOGOLu
1 fait au mîTiistèpe qu'il n'ait donné som avîs%. Malgré quelques exagérations qui sentent un peu la parade îtafienne^ cette scène est la plus franchement gaie de la comédie;
i elle rappelle pour la verve la fameuse scène du Henri I V de Shakspeare^ où Falstaf raconte ses prouesses contre des voleurs habillés de bougran^ qui^ dans Tenthoosiasme du récita augmentent de nombre à chaque nouveau détail.
(Un salon chez le gouverneur. KHLESTAKOF, LB GOUVER- NEUR, ANNA ANDREIBYNA, femme du gouvemoiir, MA RIA ANTONOVNA, sa fille, LES EMPLOYÉS.)
a Le gouverneur. — Permettez-moi de vous présenter ma famille, ma femme et ma fille.
c Khlestakof. -* C'est un grand bonheur pour moi, madame, d'avoir celui de vous voir dans votre famille.
<i Anna Andreievna. — C'en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguée.
« EjiLESTAKOF. — Pardonuez-moi, madame, tout le booheur est pour moi.
« Anma. — Vous êtes trop aimable, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir.
a Khlestakof. — Cest déjà assez de bonheur, noadame, d'être debout auprès de vous... Mais , puisque vous Texigez... je m'asseois. C'est un grand bonheur pour moi, madame, d'être assis auprès de vous
tt Anma. — Pardonnez-moi, monsieur ; je n'ai pas la vanité de croire... Je pense, monsieur, que, venant de quittei la capitale, cette petite excursion vous a paru bien... mo* notone.
NIGMJWS WaOL. 347
« KiiLESTAKOF, mâlaot du fraoçaû à son russe.. -^ MoDOtone^ c^est le mot. Voyez-vous^ habitué à vivre dans le gmnd monde... et ae trouver tout d'un coup sur une grande route... de sales aiuberges... de la grossièreté... de mau* valses iâÇjOns... Si Ton. ne ialsail pae de tempsen temps desi rencontres comnae celle-ci... Oh ! ceiaéâdûaunage de tout. (Il prend des attitudes).
€( Anna. — En effet, comme ce doit être désagréable pour un homme comme vousl
a Khlestakof. — Pardon, madame; rien de plus agréable que ce moment-ci.
c< Anna. — Oh ! vous me faites trop d'honneup. Je ne le mérite pas.
a Kblestakof. — Comment donc, madame^ vous ne le mérites pas l Vous le mérites.
a Anna. — Je vis dans la solitude de la campagne...
c( Kblestakof. — Oui; maisla campagne a ses collines, ses ruisseaux... C'est vrai qu'après tout, cela ne vaut pas Pétersbourg ! Ah Pétersbourg ! C'est làqu'on vit ! Youscroyez peufr^ être que j[e suis tout bonnement expéditionnaire dans un bureau.Noni, le chef de division est avec moi dans les meilleur» termes. Il me frappe sur l'épaule, et me dit : Allons, mon brave^ dînes- tu avec moi? Je vais au bureau pour deux miouiss seulement, pour dire : — Ça comme ça, et ça. coainie ça. 11 y a un employé pour les écritures, un pilier de bureau; avec sa plume^ il écrit, tr, tr, tr... On voudrait bien me faire assesseur de collège^ oui; mais à quoi bon? Et le garçon de bureau est là sur l'escalier qui court après moi : Ah ! Ivan Alexandrovitch, dit-il, permettes que je donne un coup de bi;osse à vos bottes. — Eh bien! messieurs, vous êtes debout? Asseyez- vous donc.
a Le gouvernbvr. ^ !Nous sommes. à notre place; noul connaissons notre rang.
« Le directeur de l'hospice. — ^Nou s devons rester debout»
« Le recteur. — Ne faites pas attention.
Khlbstaeof. — Point d^étiquette, messieurs. AssefS- TOUS, je TOUS en prie, sans distinction de rangs... Hoirie fais tous mes efforts pour glisser partout sans qu^cxi me remarque. Mais que voulez-vous? Je ne sais comment oeia se fait. Je ne puis être incognito nulle part. Partout oùjs vais, on dit : «Ah! dit-on, voilà Ivan Aiexandrovitdi. » Oui , une fois , figurez-vous qu'on m'a pris pour le commandant en chef. La sentinelle a crié aux armes, les soldats sont sortis du poste. L'officier , qui était une de mes connaissances , me dit après : « Tiens , dit-il , mon cher 5 nous t'avons pris pour le commandant en chef. »
«i Anna. — En vérité!
« Khlestakof. — Les petites actiices me connaisseot comme le loup blanc... Je vois souvent les vaudevilles.» et les gens de lettres. Je suis à tu et à toi avec Pouchkine. {Quelquefois je lui dis comme cela : a Eh bien ! mon cher Pouchkine^ qu'est-ce que nous faisons ? — Eh bien ! qu'il me répond, euh... euh... » — C'est un grand original !
« Anna. — Ah! vous écrivez aussi. Comme ce doit être amusant d'être auteur ! Probablement que vous travaillei aussi pour les journaux?
a Rhlestaeof. — Mon Dieu, oui. 11 faut bien y mettre quelque chose. C'est moi qui ai fait le Mariage de Figaro , Robert le Diable, Norma,,. J'oublie les titres^ ma foi... Oh! je ne fais cela qu'à l'occasion. Je ne voulais pas écrire, et puis les directeurs de théâtre viennent ; ils me disent : a Voyons, mon cher, écrivez-nous donc quelque chose. > Je réfléchis un instant, et puis je dis : « Allons, voyons! f Je m'y mets pendant une soirée , et voilà la chose bàd^ J'ai, comme cela, une facilité vraiment singulière. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus, la Frégate l'Espérance^ le Télégraphe de Moscou,., tout cela est de votil serviteur.
« Anna. — Vraimept î Brambeus, c'est vous?
« Ehlestakof. — Mon Dieu, oui. Je leur corrige lei^rs vers à tous. Smidrine me donne pour cela 40,000 roubles.
<t Anna. — Eh! dites-moi, est-ce que c'est de vous» lourii Miloslavski F
« Khlestakof. — Oui, c'est de moi.
(( Anna. — Je m'en étais bien doutée.
a Maria Antonovna. — Mais, maman, il y a sur le titre que c'est de M. Zagoskine.
a Anna. — Eh ! bien j'en étais sûre. La voilà qui veut encore disputer !
« Khlestakof. — Oui, c'est vrai, c'est de Zagoskine. C'est un autre Jourii Miloslavski qui est de moi.
« Anna. — C'est celui-là que j'ai lu. Comme c'est bien écrit !
« Khlestakof. — Moi, je l'avoue, la littérature c'est mon élément. Ma maison est la première de Saint-Pétersbourg. On se dit : Voilà la maison d'Ivan Alexandrovitcb. » Faitesmoi la grâce, messieurs, si vous venez à Pélersbourg, je vous en prie, venez chez moL Je donne aussi des bals.
a Anna. — Je suis sûre que vos bals sont charmants et d*un goût exquis.
a Khlestakof. — Oh ! tout simples ; il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d'eau... — un melon d'eau, de six cents roubles. — On m'envoie la soupe dans une casserole, de Paris, par le chemin de fer. On lève le couvercle... une vapeur! il n'y a rien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires étrangères, l'ambassadeur de France, l'ambassadeur d'Allemagne et moi, et là, alors, nous nous exterminons... on ne s'en fait pas une idée... on revient éreinté... On grimpe à son quatrième étage, on n'a que la force de dire à sa bonne : Voyons, Mavrouchka, ma robe de chambre... Qu'est-ce que je dis donc?... j^oubliais que je demeure au premier... J'ai un sc-
calier chez moi (|ui... C'est une curiosité de venir dans mon antichambre, quand je me lève. Des comtes^ des princes sont là à s'étouffer... On dirait des bourdons... on n*entend que brr» brr, brr... Une fois le ministre... (Le goAyerneur et les employés se lèvent avec effroi.) On me met sur met paquets : A son excellence... Une fois j'ai fait le ministère. (Test drôle : tenez le directeur s'en va; où est-il? On ne sait pas. Alors naturellement on se dit : Qui est-ce qui va faire la place? Il y avait là des généraux qui avaient bonne envie de s'y mettre ; mais on essaye, et puis on trouve que c'est difficile. On croit d'abord que c'est tout simple ; et puis, quand on y est... le diable emporte! on ne sait comment s'y prendre. Alors on retomble sur moi. Voilà des courriers en mouvement, des courriers, des courriers... F^rez-vous trente>cinq mille courriers! Quelle sitaatkm, hein ? — Ivan Alexandrovitcb, venez donc faire aller le mir nistère. Moi, je vous l'avouerai, cela ne m'amusait guère. Je viens en robe de chambre.*. Je voulais refuser... et puis, j'ai craint que cela n'arrivât à Fempereur... et puis pour mes états de service... £h bien l messieurs, kur dis-je , je prends la mission, je la prends, que je dis, comme cela... seulement... avec moi qu'on marche droit, — qu'on ne
m'échauffe pas les oreilles ! ou bien Là-dessus , je vais
au ministère... C'était comme un tremblement de terre... Tout tremblait comme la feuille. (Le gouverneur et les employés tremblent de peur. Ehlestakof continue en s'écbauffant.) Oh! je ne plaisante pas... Je leur ai donné à tous un galop!... C'est que le conseil d'État a peur de moi... Pourquoi? C'est que je suis comme cela. (S'âssoupissant par degrés.} Je ne ménage personne^ moi. Je leur parle à tous... Je me connais; je me connais bien. Je suis toujours comme cela... je vais à la cour tous les jours . Demain peut-être, on me fera feldmar... (11 chancelle et manque de tomber. Les employés le retiennent avec toutes les marques du plus grand respect.)
« Le gooverkeur, tremJsiant de tous ses membres. -7- Vo...