‹ Nouvelles de Prosper MériméeChapitre 2 sur 15 · SIXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

SIXIÈME ÉDITION

Ïaris

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS BUE AUBER, 8, PLAGE DE l'oPÉRA

LIBRAIRIE iNOUVËLLE

BOULEVARD DES ITALIENS, i5, AU COIN DE LA RUE DE 6RAMM0NT

- Droits de rtprodnctioo et de traduotion réaeryés

J'avais toujours soupçonné les géographes de ne savoir ce qu'ils disent lorsqu'ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Pœni^ près de la ipodéme Monda^ à quelques deux lieues au nord de Marbella. D'après mes propres conjectures sur le texte de l'anonyme^ auteur du Bellum Hispaniense^ et quelques renseignements recueillis dans Texcellente bibliothèque du duc d'Ossuna^ je pensais qu'il fallait chercheF aux environs de Montilia le lieu mémorable oùy pour la dernière fois^ César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au commencement de l'autonme de 1830^

je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus^ je Tespèrc^ aucune incertitude dans Tesprit de tous les archéologues de honne foi. En attendant que ma dissertation résolve enfin le problème géographique qui tient toute l'Europe savante ei) suspens^ je veux vous raconter une petite histoire; elle ne préjuge rien sur l'intéressante question de remplacement de Monda.

J'avais loué à Gordoue un guide oi deux chevaux^ et m'étais mis en campagne avec les Commentaires de César et quelques chemises pour tout bagage. Certain jour^ errant dans la partie élevée de la plaine de Cachena^ harassé de fatigue^ mourant de soif^ brûlé par un soleil de plomb^ je donnais au diable de bon cœur César et les fils de Pompée, lorsque j'aperçus, assez loin du sentier que je suivais, une petite pelouse verte parsemée de joncs et de roseaux. Cela m'annonçait le voisinage d'une source. En effet,enm'approchant,je vis que la prétendue pelouse était un marécage où se perdait un ruisseau, sortant, comme il semblmt, d'une gorge étroite entre deux hauts contre-forts de la sierra de Cabra. Je conclus qu'en remontant je trouverais de l'eau plus fraîche, moins de sangsues et de grenouilles.

et peut-être un peu d'ombre au milieu des rochers. A rentrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. A peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s'élargissant tout à coup, me montra une espèce de cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des escarpements qui Tentouraient. Il était impossible de rencontrer un lieu qui promît iau voyageur une halte plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source s'élançait en bouillonnant, et tombait dans un petit bassin tapissé d'un sable blanc comme la neige. Cinq à six beaux chênes verts, toujours à l'abri du vent et rafraîchis par la source, s^élevaient sur ses bords, et la couvraient de leur épais ombrage ; enfin, autour du bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur qu'on n'en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues à la ronde. A moi n'appartenait pas l'honneur d'avoir découvert un si beau lieu. Un homme s'y reposait déjà, et sans doute dormait, lorsque j'y pénétrai. Réveillé par les hennissements, il s'était levé, et s'était rapproché de son cheval, qui avait profité du sommeil de son maître pour faire un bon repas de l'herbe aux environs. C'était un jeune gaillard, de taille moyenne, mais d'apparent robuste^ au regard sombre et fier. Son teint, qui avait

ê GAftMElf.

pu être beau^ était devenu^ par Taction du soleil^ plus foncé que ses cheveux. D^une main il tenait le licol de sa monture^ de l'autre une espingole de cuivre. J'avouerai que d'abord Tespingole et Tair farouche du porteur me surprirent quelque peu; mais je ne croyais plus aux voleurs^ à force d'en entendre parler et de n'en rencontrer jamais. D'^Ueurs^ j'avais vu tant d'honnêtes fermiers s'armer jusqu'aux dents pour aller au marché; que la vue d'une arme à feu ac m'autorisait pas à mettre en doute la moralité de l'inconnu. — Et puis^ me disaifr-je^ que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires Elzevir? Je saluai d(Hic l'homme à l'espingole d'un signe de tête familier^ et je lui demandai en souriant si j'avais trouUé son sonuneil. Sans me répondre, il me toisa de la tête aux pieds; puis^ comme satisfait de son examen, il considéra avec la même attention mon guide^ qui s'avançait. Je vis cdui-ci pâlir et s'arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise rencontre ! me dis-je. Mais la prudence me conseilla aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis pied à terre ; je dis au guide de débrider^ et, m'agenouillant au bord de la source, j'y plongeai ma tête et mes mains; puis j^ bus une bonne gorgée, couché à i^lat ventre, comme les mauvais soldats de Gédéon.

J'obfiervak cependant mon giûde et rinconnu^ Le premier s'approdiait bien à contre-cœur ; Tautre semblait u'avoir pas de mauvais desseins ccmtre nous^ car il avait r^du la liberté à son cheval^ et son esçiûffÀe, qu'il tenait d'abord horizontale^ était maintenant dirigée vers la terre.

Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu'on avait paru faire de ma personne Je m'étendis sur Therbe^ et d'un air dégagé je demandai à l'homme à l'espingole s'il n'avait pas un briquet sur lui. E^ même temps je tirais mon étui à cigares. L'inconnu^ toujours sans parler^ fouilla dans sa poche^ prit soa briquet^ et s'^oopressa de me faire du feu. Évidemment il s'humanisait ; car il s'assit en face de md^ toutefois sans quitter S6B arme. Mon cigare alkuné^ je dioisis le meilleur de ceu^ qui me restaient, et je lui demandai s'il fumait.

— Oiû; monsieur^ répcmditcil. C'étaient les premiers mots qui! faisait entendre^ et je remarquai qu'il ne prononçait pas 1'^ à la msnière andalouse (i)^ d'où je conclus que c'était un voyapM» comme moi^ moins archéologue seulement.

(t) Les Andalous aspirent Vs^ et la confondent dans la prononciation avec le c doux et le x, que les Espagnols prononcent comme le th anglais. Sur le seul mot Sdior on peut reconnaître na Andaloai.

— Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui présentant un véritable régalia de la Havane.

Il me fit une légère inclination de tète^ alluma som cigare au mien, me remercia d'un autre signe de tête, puis se mit à fumer avecrapparence d'un très-vif plaisir.

— Ah! s'écria-t-il en laissant échapper lentement sa première bouffée par la bouche et les narines, comme il y avait longtemps que je n'avais fumé \

En Espagne, un cigare donné et reçu établit des relations d'hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que je ne l'avais espéré. D'ailleurs, bien qu'il se dît habitant dupartidodeHontilla, il paraissait connaître le pays assez msd. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée où nous nous trouvions; il ne pouvait nommer aucun village des alentours; enfin, interrogé par moi s'il n'avait pas vu aux environs dés murs détruits, de larges / tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa qu'il ' n'avait jamais fait attention à pareilles choses. En revanche, il se montra expert en matière de chevaux. Il critiqua le mien, ce qui n'était pas difficile; puis il .me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue^ à t«o que prétendait eon maître, qu'il avait fait une fois

(rente lieues dans un jour^ au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade^ Tinconnu s'arrêta brusquement^ comme siu^pris et fâché d'en avoir trop dit. -^ C'est que -j'étais très-pressé d'aller à Cordoue, reprit-if avec quelque embarras. J'avais à solliciter les juges pour un procès... En parlant^ il regardait mon guide Antonio ^ qui baissait les yeux.

L'ombre et la source me charmèrent tellement^ que je me souvins de quelques tranches d'excellent jambon que mes amis de Hbntilla avaient mis dans la besace de mon guide. Je les fis apporter^ et j'invitai l'étranger à prendre sa part de la collation impromptue. S'il n'avait pas fumé depuis longtemps^ il me parut vraisemblable qu'il n'avait pas mangé depuis quarante-huit heures au moins. Il dévorait camme un loup affamé. Je pensai que ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que depuis le commencement de notre voyage il se fût révélé à moi comme un bavard sans pareil. La présence de notre hôte semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait l'un de l'autre sans que j'en devinasse positivement la cause.

Déjà les dernières miettes du pain et du jambon

10 GABMEIf.

avaient disparu; nous avions fumé chacun un second cigare; j'ordonnai au guide de brider nos chevaux^ et Tallais prendre congé de mon nouvel ami^ lorsqu'il me demanda où je comptais passer la nuit.

Avant que j'eusse fait attention à un signe de mon guide^ j'avais répondu que j'allais à la venta del Cuervo.

— Mauvais gite pour une personne comme vous^ monsieur... J'y vais^ et^ si vous me permettez de vous accompagner^ nous ferons route ensemble.

— Très-volontiers^ dis-je en montant à cheval. Mon guide, qui me tenait l'étrier^ me fit un nouveau signe des yeux. J'y répondis en haussant les épaules^ comme pour l'assurer que j 'étais parfaitement tranquille . et nous nous mimes en chemin.

Les signes mystérieux d'Antonio^ son inquiétude^ quelques mots échappés à l'inconnu^ surtout sa course de trente lieues et l'explication peu plausible qu'il en avait donnée^ avaient déjà formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas que je n'eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un voleur; que m'importait? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être très-sûr de n'avoir rien à craindre d'un homme qui avait mangé et fumé

avec moi. Sa présence même était une protecticm assurée contre toute mauvaise rencontre. D'ailleurs^ j'étais bien aise desavoir ce que c'est qu'un brigand. On n^en voit pas tous les jours, et il y a un certain charme à se trouver auprès d'un être dangereux^ surtout lorsqu'on le sent doux et iqp{Nnvoisé.

J'espérais amener par degrés l'inconnu à me faire des confidences^ et^ malgré les clignements d'yeux de mon jguide, je mis la convàeg^tîon sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j^en parlai avec res- / pect. U y avait alors en Andalousie un fameux bandit nonuné José-Haria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches. — Si j'étais à côté de José-Haria? me disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes à sa louange d'ailleurs, et j'exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa génàrosité.

— José-ïlaria n'est qu'un drôle, dit froidement l'étranger.

— Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie de sa part? me demandai-je mentalement; car, à force de considérer mon compagnon , j'étais parvenu à lui appliquer le signalement de José-Haria, que

j'avais lu affiché aux portes de mainte ville d'Andalou-

sie. — Oui^ c'est bien lui... Cheveux blonds^ yeux bleus, grande bouche^ belles dents^ les mains petites; une chemise fine, une veste de velours à boutons d'argent, des guêtres de peau blanche, un cheval bm... Plus de doute ! Mais respectons son incognito.

Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu'il me l'avait dépeinte , c'est-à-dire une des plus misérables que j'eusse encore rencontrées. Une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée sortait par un trou pratiqué dans le toit, ou plutôt s'arrêtait, formant un nuage à quelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur^ on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets; c'étaient les lits des voyageurs. A vingt pas de la maison , ou plutôt de Tunique pièce que je viens de décrire, s'élevait une espèce de hangar servant d'écurie. Dans ce charmant séjour, U n'y avait d'autres êtres humains, du moins pour le moment, qu'une vieille femme et une petite fille de dix à douze ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues d'horribles haillons. — Voilà tout ce qui reste, me dis-je, de la population de l'an^ tique Munda Bœtica ! César I ô Sexlus Pompée I

que vous seriez surpris si vous reveniez au monde!

En apercevant mon compagnon^ la vieille laissa échapper une exclamation de surprise. — Ah I seî gneur don José! s'écria-t-elle.

Don José fronça le sourcil^ et leva. une main d'un geste d'autorité qui arrêta la Vieille aussitôt. Je me tournai vers mon guide^ et^ d'un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu'il n'avait rien à m'apprendre sur le comi)te de l'homme avec qui j'allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m'y attendais. On nous servit, sur une petite table haute d'un pied, un vieux coq fricassé avecî du riz et force piments, puis des piments à Thuile, enfin du goèpacho, espèce de salade de piments. Trois plats ainsi épicés nous obligèrent de recourir souvent à une outre de vin de Montilla qui se trouva délicieux. Après avoir mangé, avisant une mandoline accrochée contre la muraille, il y a partout des mandolines en Espagne, je demandai à la petite fille qui nous servait si elle savait en jouer.

— Non, répondit-elle; mais don José en joue si i>lt'n !

— Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose; j'aime à la passion votre musique nationale.

U GABMEN.

— Je ne puis rien refuser ii un monsieur si honnête, qui me doane de si excdlents cigares, s'écria don José d'un air de bonne humeur; et, s'étant fait donner la mandoline, il chanta en s'accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, Tair mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n'en compris pas un mot.

— Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n'est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux zorzicos que j'ai entendus dans les Provinces (i), et les paroles doivent être en langue basque.

— Oui, répondit don José d'un air sombre. Il posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se mit à contempler le feu qui s'éteignait, avec une singulière expression de tristesse. Éclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble et farouche, me rappelait le Satan de Milton. Comme lui peuirétre, mon compagnon songeait au séjour qu'il avait quitté, à l'exil qu'il avait encouru par une faute. J'essayai de ranimer la conversation, mais il ne rendit pas, absorbé qu'il était dans ses tristes

(t) Les provinces priviUgiéei, Jouissant de fueros particuliers, e'est-à-dire TAlaya, la Biscaîe, la Guipuzcoa, et une partie de la Navarre. Le basque est la langue du pays.

CARMEN. ih

pensées. Déjà la vieille s'était couebée dans un coii) de la saOe, à Tabri d'une couverture trouée tendui^ sur une corde. ' La petite fiUe Tavait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alorg^ se levant^ m'invita à le suivre à récurie; mais^ à ce mot^ don José^ comme réveillé en sursaut^ lui demanda d'un ton brusque où il allait.

— A l'écurie, répondit le guide.

— Pourquoi faire? les chevaux ont à manger. Couche ici. Monsieur le permettra.

— Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade; je voudrais que Monsieur le vit : peut-être saura-t-il ce qu'il faut lui faire.

Il était évident qu'Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne me souciais pas de donner des soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il me semblait que le meilleur parti à prendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à Au" tonio que je n'entendais rien aux chevaux, et que j'avais envie de dormir. Don José le suività l^écurie, d'où bientôt il revint seul. Il me dit que le cheval n'avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu'il 16 frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu'il comptait passer la nuit dans cette douce

occupation. Cependant^ je m'étais étendu sur les couvertures de mulets^ soigneusement enveloppé dans mon manteau^ pour ne pas les toucher. Après m'avoir demandé pardon de la liberté qu'il prenait de se mettre auprès de moi^ don| José se coucha devant la porte^ non sans avoir renouvelé Tamorce de son espingole^ qu'il eut soin de placer .sous la besace qui lui servait d'oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement souhaité le bonsoir^ nous étions l'un et l'autre profondément endormis.

Je me croyais assez fatigué pour'pouvoir dormir dans un pareil gtte; mais^ au bout d'une heure^ de très-désagréables démangeaisons m'arrachèrent à mon premier somme. Dès que j'en eus compris la nature, je me levai, persuadé qu'il valait mieux passer le reste de la nuit à la belle étoile que sous ce toit inhospitalier. Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte, jenjambai par dessus la couche de don José, qui dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je sortis de la maison sans qu'il s'éveillât. Auprès de la porte était un large banc de bois; je m'étendis dessus, et m'arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit. J'allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il me sembla voir passer devant moi l'ombre d'un homme et l'ombre d'un chc-

CAHMEN. 17

val, marchant Tun et Fautre sans faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de récurieà pareille heure, je me levai et marchai à sa rencontre. Il s'était arrêté, m'ayant aperçu d'abord.

— Où est-il? me demanda Antonio à voix basse.

— Dans la venta; il dort; il n'a pas peur des punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval?

Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en sortant du hangar, Antonio avait soigneusement enveloppé les pieds de l'animal avec les débris d'une vieille couverture.

— Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu! Vous ne savez pas qui est cet homme-là. C'est José Navarre, le plus insigne bandit de l'Andalousie. Toute la journée je vous ai fait des signes que vous n'avez pas voulu comprendre.

-r Bandit ou non, que m'importe? répondis-je; il ne nous a pas volés, et je parierais qu'il n'en a pas envie.

— A la bonne heure; mais il y a deux cents ducats pour qui le livrera. Je sais un poste de lanciers à une ieue et demie d'ici, et avant qu'il soit jour, j'amènerai quelques gaillards solides. J'aurais pris son cheval.

nwilcrtfi méfhwtâ que mI qwele Wanfio ne peat

— Que le ifidUe tous «nporte! hâ di&je. Que md TO» ar fût œ fnrm borame poor le dâMOGer?

IKaiDeiirs^ étes-TOos sârqoH soft k brigand que vous

. dites?

— Porfaiteinent sur; tout à llieiire 3 m'a suivi dans récurie et m'a dit : c Ta asFair de me ocmnaitre; si tu dis à ce bcm monsieur qui je sois, je te fais santer la cervdie. » Restes, Monsieur^ restez auprès de lui; vous

, n'avez rien à craindre. Tant cpi'il vous saura là, il ne se méfiera de rien.

Tout en pariant, nous nous étioiis d^ assez Joignes de la venta pour qu'on ne pût entendre les fers du cheval. Antonio l'avait débarrassé en un clin d'oeil des guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds; il se préparait à enfourcher sa monture. J'essayai prières et menaces pour le retenir.

— Je suis un pauvre diable. Monsieur, me disait-il; deux cents ducats ne sont pas à perdre, surtout quand il s'agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais prenez garde : si le Navarro se réveille, il sautera sur ion espingde, et gare à vous! Moi, je suis trop avancé pour reculer; arrangez-vous comme vous pourrez.

G4RIIEN. 19

Le drMe était en selle; il piqua des deaSt et dans robscurité je Teus bientôt perdu de vue.

J'étais fort irrité contre mon guide et passablement inquiet. Après un instant de réflexicHi^ je me décidai et rentrai dans la venta. Don José dormait encore^ r^^ rant sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de plusieurs journées aventureuses. Je fus obligé de le secouer rudement pour réveiller. Jamais je n'oublierai son regard farouche et le mouvement qu'il fit pour saidr son esiMUgole^ que, par mesure de précaution^ j'avais mise à quelque distance de sa couche.

— Monsieur^ lui dis-je, je vous demande pardon de vous éveiller; mais j'ai une sotte question à vous faire : smez-vou3 bien aise de voir arriver ici une demi-dou> zaine de lanciers?

D sauta en pieds, et d'une voix terrible :

— Qui vous l'a dit? me demanda-t-il.

— Peu importe d'où vient l'avis, pourvu qu'il soit bcm.

— Votre guide m'a trahi, mais il me le payera? Où estrU?

— Je ne sais... Dans l'écurie, je pense... mais quel«

qu'un m'a dit...

— Qui vous a dit?.. Ce ne peut-être la vieille...

— Quelqu'un que je ne connais pas... Sans plus de paroles^ avez-vous^ oui ou non^ des motifs pour ne pas attendre les soldats? Si vous en avez, ne perdez pas de temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon d'avoir interrompu votre sommeil.

— Ah! votre guide ! votre guide ! Je m'en étais méfié d'abord... mais... son compte est bon!... Adieu, Monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois. Je ne suis pas tout à fait aussi mauvais que vous me croyez... oui; il y a encore en moi quelque chose qui mérite la pitié d'un galant homme. . . Adieu, Monsieur. . . Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir m'acquitter envers vous.

— Pour prix du service que je voua ai rendu, promettez-moi, don José, de ne soupçonner personne, de ne pas songer à la vengeance. Tenez, voilé des cigares pour votre route; bon voyage ! Et je lui tendis la main.

Il me la serra sans répondre, prit son espingole et sa besace, et, après avoir dit quelques mots à la vieille dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au hangar. Quelques instants après, je l'entendais galoper dans la campagne.

Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne me rendormis point. Je me demandais si j'avais eu raison

(le sauver de la potence un voleur^ et peut-être un meurtrier^ et cela seulement parce que j'avais mangé du jambon avec lui et durizàla valencienne.N'avais-jepas trahi mon guide qui soutenait la cause des lois; ne Tavais-je pas exposé à la vengeance d'un scélérat? Hais les devoirs de Thospitalité!... Préjugé de sauvage^ me disais-je; j'aurai à répondre de tous les crimes que le bandit va commettre... Pourtant est-ce un préjugé que cet instinct de conscience qui résiste à tous les raisonnements? Peut-être^ dans la situation délicate où je me trouvais^ ne pouvais-je m'en tirer sans remords. Je flottais encore dans la plus grande incertitude au sujet de la moralité de mon action^ lorsque je vis paraître une demi douzaine de cavaliers avec Antonio^ qui se tenait prudenunent à Tarrière-garde. J'allai au-devant d'eux^ et les prévins que le bandit avait pris la fuite depuis plus de deux heures. La vieille^ interrogée par le brigadier^ répondit qu'elle connaissait le Navarro^ maisque^ vivant seulejelle n'aurait jamais osé risquer sa vie en le dénonçant. Elle ajouta que son habitude^ lorsqu'il venait chez elle^ était de partir toujours au milieu de la nuit. Pour moi^ il me fallut aller^ à quelques lieues de là^ exhiber mon passeport et signer une déclaration devant un alcade^ après quoi on me permit de reprendi e

n CARMEN.

mes recherches archéologiques. Antonio me gardait rancmie^ soupçomumi que c'était moi qui Farais empêché db gagner les deux cents ducats. Pourtant no» nous séparâmes hons amis à Cordoue ; là^ je lui donnai une gratification aussi forte que YéM de mes fi* Bances pouvait me le perMetIre.

Je passai quelques jours à Cordoue. On m'avait indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des Dominicains^ où je devais trouver des renseignements intéressants sur rantique Munda. Fort bien accueilli par les bons Pères^ Je passais les journées dans feur-con* vent, et le soir je me promenais par la vffle. A Cordoue^ vers le coucber du soleil^ 3 y a quantité d'oisifs sur le quai qui borde b rive droite du Guadalquivir. Lk^ <m respire les émanations d'une tannerie qui conserve encore Cantique renommée du pays pour la préparation des cuirs; mais, en revanche, on y jouit d'un spectacle qui a bien son mérite. Quelques minutes avant Y angélus, un grand nombre de femmes se rassemUent sur ¥ bord du fleuve, au bas du quai, lequel est assez élev^ Pas un homme n'oserait se mêler à cette troupe. Aut >Hôt qye Ycsngélta sonne^ il est censé qu'il fait nuit.

n CARMEN.

Au dernier coap de cloche^ toutes ces femmes se déshabillent et entrent dans Teau. Alors ce sont des cris, des rires, un tapage infernal. Du haut du quai, les hommes contemplent les baigneuses, écai^quillent les yeux, et ne voient pas grand'chose. Cependant ces formes blanches et incertaines qui se dessinent sur le sombre azur du fleuve, font travailler les esprits poétiques, et, avec un peu d'imagination, il n'est pas difficile de se représenter Diane et ses nymphes au bain, sans avoir à craindre le sort d'Âctéon. — On m'a dit que quelques mauvais garnements se cotisèrent certain jour, pour graisser la patte au sonneur de la cathédrale et lui faira sonner Y angélus vingt minutes avant Theure légale. Bien qu'il fit encore grand jour, les nymphes du Guadalquivir n'hésitèrent pas, et se fiant plus à Y angélus qu'au soleil, elles firent en sûreté de conscience leur toilette de bain, qui est toujours des plus simples. Je n'y étais pas. Démon temps, le sonneur était incorruptible, le crépuscule peu clair, et un chat seulement aurait pu distinguer la plus vieille marchande d'oranges de la plus jolie grisette de Cordoue.

Un soir, à l'heure où l'on ne voit plus rien, je ftimais, appuyé sur le parapet du quai, lorsqu'une femme, remontant l'escalier qui conduit à la rivière, vint s'as-

CARMEN. n

seoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un gros bouquet de jasmin^ dont les pétales exhalent le soir une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne portent le noir que le matin; le soir, elles s'habillent à la francesa. En arrivant auprès de moi, ma baigneuse laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tête, et, à f obscure clarté gui tombe des étoiles, je vis qu'elle était petite, jeune, bien faite, et qu'elle avait de très-grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle comprit cette attention d'une politesse toute française, et se h&ta de me dire qu'elle aimait beaucoup l'odeur du tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des papelitos bien doux. Par bonheur, j'en avais de tels dans mon étui, et je m'empressai de lui en offirûr. Elle daigna en prendre un, et l'alluma à un bout de corde enflammé qu'un enfant nous apporta moyennant un sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps, la belle baigneuse et moi, que nous nous trouvâmes presque seuls sur le quai. Je crus n'être point indiscret en lui offrant d'aller prendre des glaces à la neveria (i)

(I) Café pourvu d'une glacière, où plutôt d'un dépôt de neige. En Espagne, il n'y a guère de village qui n'ait sa neveria.

ta CAnMEN.

Après' une hésitation modeste elle ac^cepta; mais avant de se décider^ elle désira. savoûr quelle heure il était. Je fis sonner ma montre^ et cette sonnerie parut bétonner beaucoup. — • Qu^es inventions <m a chez vous^ messieurs les étrangers ! De quel pays ètes-vous^ math sieur? Anglais sans doute (i;?

^- Français et votre grand serviteur. Et vous mademoiselle^ ou madame^ vous êtes probaMement cte Cordone?

— Non.

— Vous êtes du mdns Andalouse. Il me semble le reconnaître à votre doux parler.

— Si vous remarquez si bien Taccent du monde, vous devez bien deviner qui je suis.

^ Je crois que vous êtes du pays de Jésus^ à deux pas du paradis.

(J'avais appris cette métaphore, qui désigne TAndaknisie, de mon ami Francisco Sevilla, picadcH* bien connu.)

— Bah ! le paradis... les gens d'ici disent qu'il n'est pas fait pour nous.

(1) En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, JngUsito, Il en est de môme en Orient. A Chalcis, j'ai eu rhon<neur d'être annoncé comme un MiXoplo; «pavrCtaeç.

-— Alors^ vous seriez donc Moresque^ ou... je m'ar* r^ai, n'ossuat dire : juive.

— Allons, âUoQS ! vous voyez bien que je suis bohémienne; voulez-vous que je vous dise la baji (1) f Avezvous ent^du parler de la Carmencita ? Cest moi.

J'étais alors un tel mécréant^ il y a de cela quinze ans^ que je ne reculai pas d'horreur en me voyant à cdté d'une sorcière. — Bon ! me dis-je; la semaine passée^ j'ai sùxxpé avec un voleiir de grands chemins^ allons aujourd'hui pr^dre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir. J'avais encore un autre nu>iif pour cultiver sa connaissance. Sortant du collège^ je l'avouerai à ma honte^ j'avais perdu quelque temps à étudier les sciences occultes et même plusieurs fois j'avais tenté de conjurer l'esprit de ténèbres. Guéri depuis longtenaq^ de la pasâon de semblables recherches^ je n'en cons^^ais pas n^oins un certain attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me faisais une f%ie d'apprendre jusqu'où s'étidt élevé l'art de la magie panni les Bohémiens.

Tout en causant^ nous étions entrés dans la neveria, et nous étions assis- à une petite table éclairée par une bougie renfermée dans un globe de verre. J'eus alors

(1) La boQoe aventure.

tout le loisir d'examiner ma gitana pendant que quelques honnêtes gens s'ébahissaient^ en prenant leurs glaces^ de me voir en si bonne compagnie.

Jr doute fort que mademoiselle Carmen fût de race pure^ du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j'aie jamais rencontrées. Pour qu'une femme soit belle^ il faut^ disent les Espagnols^ qu'elle réunisse trente si, ou, si l'on veut, qu'on puisse la définir au moyen de dix adjectifs applicables chacun à trois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir trois choses noires : les yeux, les paupières [et les sourcils; trois fines, les doigts, les lèvres, les cheveux, etc. Voyez Brantôme pour le reste. Ma bohémienne ne pouvait prétendre à tant de perfections. Sa peau, d'ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lèvres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peutêtre un peu gros, étaient noirs, à reflets bleu''* conune l'aile d'un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d'une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu'à chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-être plus fortement par le contraste.

C'était une beauté étrange et sauvage^ une figure qui étonnait d'abord^ mais qu'on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n'ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup^ c'est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n'avez pas le temps d'aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d'un loup^ considérez votre chat quand il guette un moineau.

- On sent qu'il eût été ridicule de se faire tirer la bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie sorcière de me permettre de l'accompagner à son domicile; elle y consentit sans difficulté^ mais elle voulut connaître encore la marche du temps^ et me pria de nouveau de faire sonner ma montre.

— Est-elle vraiment d'or? dit-elle en la considérant avec une excessive attention.

Quand nous nous remîmes en marche^ il était nuit close; la plupart des boutiques étaient fermées et les rues presque désertes. Nous passâmes le pont du Gua« dalquivir, et à l'extrémité du faubourg nous nous arrêtâmes devant une maison qui n'avait nullement l'apparence d'un palais. Un enfant nous ouvrit. La bohémienne lui dit quelques mots dans une langue à moi

tO CARMEN.

inconnue^ que je sus depuis être la rùmmani ou chipe mlliy l'idiome des gitanes. Aussitôt Tenfant diqfNurat^ nous laissant dans une chambre assez vaste^ meublée d'une petite table^ de deux tabourets et d'un coflî^. Je ne dois point oublier une jarre d'eau^ un tas d'oranges et une botte d'ognons.

Dès que nous fûmes seuls^ la bdiémienne tira de son coffire des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servie un aimant^ un caméléon desséché^ et quelques autres objets nécessaires à son art. Puis elle me dit de faire la. croix dans ma main gauche avec une pièce de monnaie, et les cérémonies magiques commencèrent. Il est inutile de vous rapporter ses prédictions, et, quant à sa manière d'opérer, il était évident qu elle n'était pas sorcière à demi.

Malheureusement nous fumés bientôt dérangés. La porte s'ouvrit tout à coup avec violence, et un homme, enveloppé jusqu'aux yeux dans un manteau brun entra dans la chambre en apostrophant la bohémienne d'une façon peu gracieuse. Je n'entendais pas ce qu'il disait, mais le ton de sa voix indiquait qu'il était de fort mauvaise humeur. A sa vue, la gitana ne montra ni surprise ni colère, mais elle accourut à sa rencontre, et, avec une volubilité extraordinaire^ lui adressa quelques

GAfillEN. tl

phrases dans la langue mystérieuse dont elle s'était déjà servi» devant moi. Le mot de payllo, souvent r^té> était te seul mot que je comprisse. Je^vais que les bohémiens désignent ainsi tout homme étranger à leur race. Sufq^osant qu'il s'agissait de moi^ je m'attendais k une explication déhcate; déjà j'avais la main sur le pied d'un des tabourets^ et je syllogisais à part moi pour deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à la tète de l'intrus. Celui-cr repoussa rsdement la bohéi^ienne, et s'avança vers moi; puis^ reculant d'un pas :

— Ah ! Honsieur^ dit-il^ c'est vous !

Je le regardai à mon tour^ et reconnus mon ami don José. En ce mom^t^ je regrettais un peu de ne pas ravoir laissé pendre.

— Eh ! c'est vous^ mon brave ! m'écriai-je en riant le moins jaune que je pus; vous avez interrompu mademoiselle au moment où elle m'annonçait des choses bien intéressantes.

— Toujours la même! Ça finira^ ditril entre ses dentS; attachant sur elle un regard farouche.

Cependant la bohémienne continuait à lui parler dans sa langue Elle s'ammait par degrés. Son œil s'injectait de sang et devenait terrible^ ses traits se contractaient^ elle frappait du pied. Il me sembla qu'elle le pressait

vivement de faire quelque chose à quoi it montrait de niésitation. Ce que c'était^ je croyais ne le comprendre que trop à la voir passer et repasser rapidement sa petite main sous son menton. J'étais tenté de croire qu'il s'a^ssait d'une gorge à couper^ et j'avais quelques soupçons que cette gorge ne fût la mienne.

 tout ce torrent d'éloquence^ don José ne répondit que par deux ou trois mots prononcés d'un ton bref. Alors la bohémiétine lui lança un regard de profond mépris; puis^ s'asseyant à la turque dans un coin de la chambre^ elle choisit une orange^ la pela et se mit à la manger.

Don José me prit le bras, ouvrit la porte et me conduisit dans la rue. Nous fîmes environ deux cents pas dans le plus profond silence. Puis, étendant la main :

— Toujours tout droit, dit-il, et vous trouverez le pont.

AussHôt il me tourna le dos et s'éloigna rapidement. Je revins à mon auberge un peu penaud et d'assez mauvaise humeur. Le pire fut qu'en me déshabillant, je m'aperçus que ma montre me manquait.

Diverses considérations m'empêchèrent d'aller la réclamer le lendemain, ou de solliciter M. le corrégidor pour qu'il voulût bien la faire chercher. Je terminai

mon travml sur le manuscrit des Dominicains et je partis pour Séville. Après plusieurs mois de courses errantes en Andalousie^ je voulus retourner à Madrid^ et il me fallut repasser par Cordoue. Je n'avais pas llntention d'y faire un long séjour, car j'avais pris en grippe cette belle ville et les baigneuses du Guadalquivir. Cependant quelques amis à revoir, quelques commissions à faire devaient me retenir au moins trois ou quatre jours dans l'antique capitale des princes musulmans.

Dès que je reparus au couvent des Dominicains, un des pères qui m'avait toujours montré un vif intérêt dans mes recherches sur l'emplacement de Munda, m'accueillit les bras ouverts, en s'écriant :

— Loué soit le nom de Dieu! Soyez le bien-venu, mon cher ami. Nous vous croyions tous mort, et moi, qui vous parle, j'ai récité bien des pater et des ave^ que je ne regrette pas, pour le salut de votre âme. Ainsi vous n'êtes pas assassiné, car pour volé nous savons que vous Têtes î

— Conmient cela? lui demandai-je un peu surpris.'

— Oui, vous savez bien, cette belle montre à répétition que vous faisiez sonner dans la bibliothèque, quand nous vous disions qu'il était temps d'aller au chœur. Eh bien ! elle est retrouvée, on vous la rendra.

14 GABMEN.

•^ Cesi-à-dire^ interrompis-je un peu décontenancé, | que je Tavais égarée... I

— Le coquin est sous les verroux, et^ comme on savait qu^il était homme à tirer un coup de fusil à ud chrétien pour lui prendre une piécette^ nous mourions de peur qu'il ne vous eût tué. J'irai avec vous chez le corrégidor, et nous vous ferons rendre votre belle montre. Et puis, avisez-vous de dire là-bas que la justice ne sait pas son métier en Espagne !

— Je vous avoue, lui dis-je, que j'aimerais mieux perdre ma montre que de témoigner, en justice pour faire pendre un pauvre diable, surtout parce que... parce que...

— Oh ! n'ayez aucune inquiétude; il est bien recommandé, et on ne peut le pendre deux fois. Quand je dis pendre, je me trompe. C'est un hidalgo que votre voleur ; il sera donc garrotté après demain sans rémission (i). Vous voyez qu'un vol de plus ou de moins ne changera rien à son affaire. Plut à Dieu qu'il n'eût que volé! mais il a commis plusieurs meurtres, tous plus horribles les uns que les autres.

— Comment se nomme-t-il?

(1) En 1830, la noblesse jouissait encore de ce privilège. Aa- Jourd'hui, sous le régime constitutionnel, les vilains ont conquis le droit au garrou.

— — On le connaît (hns le pays sous le nom de José Navarro; mais U a encore un aatre nom basque^ que ni vous ni moi ne prononcerons jamais. Tenez^ c'est un homme à voir^ et vous qui aimez à connaître les singularités du pays^ vous ne devez pas négliger d'apprendre comment en Espagne les coquins sortent de ce monde. U est en chapelle^ et le père Martinez vous y conduira. Mon Dominicain insista tellement pour que je visse les iqppréts du fi petit pendement pien choit ^ » que je ne pus m'en défendre. J'allai voir le prisonnier^ muni d'un paquet de cigares qui^ je reqpérais^ devaient lui faire excuser mon indiscrétion.

On m'introduisît auprès de don José^ au moment où il prenait son repas. Il me fit un signe de tête assez froid^ et me remercia poliment du cadeau que je lui apportais. Après avoir compté les cigares du paquet que j'avais mis entre ses mains^ il en choisit un certain nombre, et me rendit le reste, observant qu'il n'avait pas besoin d'en prendre davantage.

Je lui demandai si, avec un peu d'argent, ou par le crédit de mes amis, je pourrais obtenir quelque adoucissement à son sort. D'abord il haussa les épaules en souriant avec tristesse; bientôt, se ravisant, il me pria de faire dire une messe pour le salut de son âme.

— Voudriez-vous^ ajouta-t-il timidemeut^ voudrie^ vous en faire dire une autre pour une personne qui vous a offensé?

— Assurément^ mon cher^ lui dis^je; mais personne, que je sache^ ne m'a offensé en ce pays.

II me prit la main et la serra d'un air grave. Après un moment de stlence^ il reprit :

— Oserai-je encore vous demander un service!... Quand vous reviendrez dans votre pays^ peut-être pasr serez-vous par la Navarre : au moins vous passerez par Vittoria, qui n'en est pas fort éloignée.

— Oui, lui dis-je, je passerai certainement par Vittoria; mais il n'est pas impossible que je me détourne pour aller à Pampelune, et, à cause de vous, je crois que je ferais volontiers ce détour.

— Eh bien! si vous allez à Pampelune, \ous y verrez plus d'une chose qui vous intéressera... C'est une belle ville... levons donnerai cette médaillle (il me montrait une petite médaille d'argent qu'il portait au cou), vous l'envelopperez dans du papier... il s'arrêta un instant pour maîtriser son émotion... et vous la reinettrez ou vous la ferez remettre à une bonne tëmme dont je vous dirai l'adresse. — Vous direz que je suis mort, vous ne direz pas comment.

CARMEN. tî

Je promis d'exécuter sa commission. Je le revis le lendemain^ et je passai une partie de la journée avec lui. C'est de sa bouche que j'ai appris les tristes aventures qu'on va lire*

Je suis né^ dit-il^ à Élizondo^ dans la vallée de Baztan. Je m'appelle don José Lîzarrabengoa^ et vous connaissez asses l'Espagne^ Monsieur^ pour que mon nom vous dise aussitôt que je suis Basque Pt vieux chrétien. Si je prends le don^ c'est que j'en ai le droite et si j'étais à Éiizondo^ je vous montrerais ma généalogie sur parchemin. On voulait que je fusse d'église^ et l'on me fit étudier^ mais je ne profitais guère. J'aimais trop à jouer à la paume^ c'est ce qui m'a perdu. Quand nous jouons k la paume, nous autres Navarrais, nous oublions tout. Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava me chercha querelle; nous prîmes nos maquilas (i), et j'eus encore l'avantage; mais cela m'obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons, et je m'engageai dans le régiment d'Almanza, cavalerie. Les gens de nos mon-

(1) Bâtons fenés des Basques.

GAlOfEN. S9

tagnes apprennent vite le métier militaire. Je devins bientôt brigadier^ et on me promettait de me faire maréchal àes logiS; quand j pour mdHitnalbear^ où me mit / de garde à la manufactuve de tabac» à Séville. Si vous êtes aUé à Séville^ vous aurez vu ce graqd bÀtimentrlà^ tiors des remparts^ près du Guadalquivir. t^me semble en v<Hr encore la porte et le corps de garde ai^près. Quand ils s(»»t de service^ les Espagnols jouent aux cartes^ ou dormait; moi^ comme un franc Navarrais^ je .^ tAchais toujours de m'occuper. Je faisais une chaîne " avec du fll de laiton^ pour tenir mon épinglette. Tout d'un coup^ les camarades disent : Voilà la cloche qui sonne ; les filles vont rentra à Fouvrage. Vous saurez^ monsieur^ qu'il y a bien quatre à cinq cents femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle^ où les hommes n'entrent pas sans une permission du Vingt-qiuUre (i), parce qu'elles se mettent à leur aise^ les jeunes surtout^ quand il fait chaud. A l'heure où les ouvrières rentrent^ s^rès leur dhier^ bien des jeunes ^ens vont les voir passer^ et leur en content de toutes les couleurs. U y a peu de ces

demcHselles qui refusent une mantille de taffetas, et les

(1) Magistrat ebargé de U police et de l'admiDiBtratioii nMial- ^'ipale.

amateurs^ à cette péche-là^ n'ont qu'à se baisser pour prendre le poisson. Pendant que les autres regardaient^ moi; je restais sur mon banc^ .près de la porte! J'étais jeune alors ; je pensais toujours au pays^ et je ne croyais pas qu'il y eût de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant sur les épaules (i). D'ailleurs^ les Ândalouses me faisaient peur ; je n'étais pas encore fait à leurs manières : toujours à railler^ jamais un mot de raison. J'étais donc le nez sur ma chaîne^ quand j'entends des bourgeois qui disaient : Voilà la gitfmiild! Je lefai les yeux, et je la vis. C'était un vendredi, et je ne l'oublierai jamais. Je vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous al rencontré il y a quelques mois.

Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d'un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de cassie dans le coin do la bouche, et elle s'avançait en se balançant sur ses hanches comme une pouliche du ha-

(1) Costume ordinaire des paysannes de la Navarre et des pro« ylnces basques.

ras de Gordoue. Dans mon pays^ une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. A Séviile^ chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure; elle répondait à chacun^ faisant les yeux en coulisse^ le poing sur la hanche^ eSrontée comme une vraie bohémienne qu'elle était. D'abord elle ne me plut pas^ et je repris mon ouvrage ; mais elle^ suivant Tusage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on ' les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas^ s'arrêta devant moi et m'adressa la parole : — Compère, me ditrclle à la façon andalouse^ veux-tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon cofire-fort?

— C'est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.

— Ton épinglette ! s'écria-trcUe en riant. Âh ! monsieur fait de la dentelle^ puisqu'il a besoin d'épingles ! Tout le monde qui était là se mit à rire^ et moi je me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. — Allons, mon coeur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille, épinglierde mon âme ! — Et prenant la fleur de cassie qu'elle avait à la bouche, elle me la lança, d'un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l'effet d'une balle qui m'arrivait... Je ne savais où me fourrer.

je demeurais immobile comme une planche. Quand elle i'ut entrée dans la manufacture^ je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ; je ne sais ce qui me prit^ mais je la ramassai sans que mes camarades s'en aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise !

Deux ou trois heures après^ j'y pensais encore^ quand arrive dans le corps de garde un portier tout haletant^ la figure renversée. Il nous dit que dans la grande salle des cigares il y avùt une femme assassinée^ et qu'il fallait y envoyer la garde. Le maréchal me dit de prendre deux hommes et d'y aller voir. Je prends mes hommes et je monte. Figurez-vous^ monsieur^ qu'entré dans la salle je trouve d'abord trois cents femmes en chemise^ ou peu s'en faut^ toutes criant^ hurlant^ gesticulant^ faisant un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner. D'un côté, il y en avait une, les quatre fers en l'air, couverte de sang, avec un X sur la figure qu'on venait de lui marquer en deux coups de couteau. En face de la blessée, que secouraient les meilleures de la bande, je vois Carmen tenue par cinq ou six commères. La femme blessée criait : Confession ! confession ! je suis morte ! Carmen ne disait rien ; elle serrait les dents, et roulait des yeux comme un caméléon. — Qu'est-ce

que c'est? demandai-je. J'eus grand'peine à sayoir ce

qui s'était passée car toutes 1«^ ouvrières me pariaient à

la fois. Il paraît que la femme blessée s'était vantée

d'avoir assez d'ai^nt en poche pour acheter un âne au

marché de Trisoia. -^ Tiens^ dit Carmen qui avait une

langue^ tu n'as donc pas assez d'un balai ? — L'autre^

blessée du reproche^ peut-être parce qu'elle se sentait

véreuse sur l'article^ lui répond qu'elle ne se connaissait

pas en balais^ n'ayant pas l'honneur d'être bohémienne

ni filleule de Satan^ mais que mademoiselle Carmencita

ferait bientôt connaissance avec son ftne^ quand M. le

corrégidor la mènerait à la promenade avec deux laquais

par derrière pour l'émoucher. — Eh bien^ moi^ dit

Carmen^ je te ferai des abreuvoirs à mouches sur la

joue^ et je veux y peindre un damier (i). -*- Là-dessus^

vli-vlan ! elle commence^ avec le couteau dont elle

coupait le bout des cigares^ à lui dessiner des croix de

Saint-André sur la figure.

Le cas était clair ; je pris Carmen par le bras : -^ Ma sœur^ lui dis-je poliment^ il faut me suivre. — Elle me lança un regard comme si elle me reconnaissait ; mais

(1) Pintar unjaveque. peindre un chebee. Les chebecs espagnole ont, pour la plupart, leur bande peinte à carreaux rouget et blancs.

elle ait (l'un air résigné : — Marchons. Où est ma mantille? — Elle la mit sur sa tète de façon à ne montrer qu'un seul de ses grands yeux^ et suivit mes deux hommes^ douce comme un mouton. Arrivés au corps de garde^ le maréchal des logis dit que c'était grave, et qu'il fallait la mener à la prison. C'était encore moi qui devais la conduire. Je la înis entre deux dragons^ et je marchais derrière comme un brigadier doit faire en semblable rencontre. Nous nous mîmes en route pour la ville. D'abord la bohémienne avait gardé le silence; mais dans la rue du Serpent, — vous la connaissez^ elle mérite bien son nom par les détours^ qu'elle fait, — dans la rue du Serpent, elle commence par laisser toniber sa mantille sur ses épaules, afin de me montrer son mi nois enjôleur, et, se tournant vers moi autant qu'a ^; pouvait, elle me dit :

— Mon officier, où me menez-vous?

— A la prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le plus doucement que je pus, comme ubl bon soldat doit parler à un prisonnier, surtout à une femme.

— Réiasl que deviendrai-je ? Seigneur officier, ayez pitié de moi. Vous êtes si jeune, si gentil !... Puis, d'un ton plus bas : Laissez-moi m'échapper, dit-elle, je vous

donnerai un morceau de la bar lachiy qui vous fera aimer de toutes les femmes.

La bar lachi, monsieur^ c'est la pierre d'aimant^ avec laquelle les bohémiens prétendent qu^on fait quantité de sortilèges quand on sait s'en servir. Faites-en boire à une femme une pincée râpée dans un verre de vin blanc^ elle ne résiste plus. Moi^ je lui répondis le plus sérieusement que je pus :

— Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes; il faut aller à la prison^ c'est la consigne^ et il n'y a pas de remède.

Nous autres gens du pays basque^ nous avons un accent qui nous fait reconnaître facilement des Espagnols; en revanche^ il n'y en a pas un qui puisse seulement apprendre à dire baî,ja(ma (1). Carmen donc n'eut pas de peine à deviner que je venms des provinces. Vous saurez que les bohémiens^ monsieur^ comme n'étant d'aucun pays^ voyageant toujours^ parlent toutes les langues^ et la plupart sont chez eux en Portugal^ en France^ dans les provinces^ en Catalogne^ partout; même avec les Maures et les Anglais^ ils se font entendre. Carmen savait assez bien le basque. — Laguna^

(1) Oui, monsieur.

4t GARipa!!.

ene bihoiiorem, camarade de moa cœur, me dit-elle tout à coup^ êtes-YOUs du pays?

Notre langue^ monsieur^ est sibelle> que^ lorsque nous rentendoDs en pays étranger^ cela nous fait tressaillir... « Je voudrais avoir un confesseur des provinces^» ajouta plus bas le bandit. Il reprit après un silence :

<— Je suis d'Elizondo^ lui répondis-je en basque^ fort ému de l'entendre parler ma langue.

— Hoi^ je suis d'Etchalar^ dit-elle. — Cest un pays à quatre heures de chez nous. —J'ai été emmenée par des bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre^ près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien, et un petit barratcea (i) avec vingt pommiers à cidre. Ah ! si j'étais au pays, devant la montagne blanche ! On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands d'oranges pourries; et ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur aidit que tous leurs Jacques (2) de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas peur à un gars.de <%§2 nous avec sou béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse?

(1) Enctos, jardin.

U) Braves, fanfaroiu.

Elle mentmt^ monsieur^ elle a toujours menti^ Je ne sais pas si dans sa vie cette fille-là a jamais dit \m mot de vérité ^ mais^ quand elle parlait^ je la croyais : c'était plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus Navarraise ; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la disaient bohémienne. J'étais fou, je ne faisais- plus attention à rien. Je pensais que, si des Espagnols s'étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais coupé la figure, tout comme elle venait de faire à sa camarade. Bref, j'étais comme un honmie ivre; je commençais à dire des bêtises, j'étais tout près d'en faire.

— 1% je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays^ reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux conscrits de Castillans qui me retiendraient...

Ha foi, j'oubliai la consigne et tout, et je lui dis :

— Eh bien , m'amie, ma payse, essayez, et que Notre-Dame de la Montagne vous soit en aide ! — En ce moment, nous passions devant une de ces ruelles étroites conune il y en a tant à Sévillel Tout à coup Carmen se retourne et me lance ujfi coup de poing dans la poi« trine. Je me laissai tomber ^?iprès à la renverse. D'un bond, elle saute par-dessus moi et se met à courir en nous montrant une paire de jambes !... On dit jambes de Basque: les siennes en valaient bien d'autres... aussi

vites que bien tournées. Hoi^ je me relève aussitôt; mais je mets ma lance (1) en travers^ de façon à barrer la rue^ si bien que^ de prime abord^ les camarades furent arrêtés au moment de la poursuivre. Puis je me mis moi-même à courir^ et eux après moi ; mais Tatteindre ! il n'y avait pas de risque^ avec nos éperons^ nos sabres et nos lances! En moins de temps que je n'en mets à vous le dire^ la prisonnière avait disparu. D'ailleurs^ toutes les commères du quartier favorisaient sa fuite^ et se moquaient de nous^ et nous indiquaient la fausse voie. Après plusieurs marches et contre-marches, il fallut nous en revenir au corps de garde sans un reçu du gouverneur de la prison.

Mes hommes, pour n'être pas punis, dirent que Carmen m'avait parlé basque; et il ne paraissait pas trop naturel, pour dire la vérité, qu'un coup de poing d'une lant petite fille eût terrassé si facilement un gaillard de ma force. Tout cela parut louche, ou plutôt trop clair. En descendant la garde, je fus dégradé et envoyé pour un mois à la prison. C'était «na première punition depuis que j'étais au service. Adieu les galons de maréchal das logis que je croyais déjà tenir !

Mes premiers jours de prison se passèrent fort triste»

(1) Toute la cavalerie espagnole est armée de lajOAM*

ment. En me faisant soldat^ je m'étais figuré que je deviendrais tout au moins officier. Longa^ Hina^ mes compatriotes^ sont bien capitaines généraux; Chapa- (angarra^ qui est un négro comme Mina^ et réfugié comme lui dans votre pays^ Chapalangarra était colonel^ et j'ai joué à la paume vingt fois avec son frère, qui était un pauvre (Uable comme moi. Maintenant je me disais : Tout le temps que tu as servi sans punition^ c'est du temps perdu. Te voilà mal noté ; pour te remettre bien dans l'esprit des chefs^ il te faudra travailler dix fois plus que lorsque tu es venu comme conscrit ! Et pourquoi me sui&-je fait punir? Pour une coquine de bohémienne qui s'est moquée de moi^ çt qui^ dans ce moment^ est à voler dans quelque coin de la ville. Pourtant je ne pouvais m'empêcher de penser à elle. Le croiriez-vous, monsieur? ses bas de soie troués qu'elle me faisait voir tout en plein en s'enfuyant, je les avais toujours devant les yeux. Je regardais par les barreaux de la prison dans la rue^ et^ parmi toutes les femmes qui passaient^ je n'en voyais pas une seule qui valût cette diable de fille-là. Et puis^ malgré moi^ je sentais la fleur de cassie qu'elle m'avait jetée, et qui, sèche, gardait toujours sa bonne odeur... S'il y a des sorcières, cette fille-là en était une !

Un joiir^ le geôlier entre^ et me donne un pain d'Al- I cala (1). — Tenez^ dit-il^ voilà ce que votre cousine | vous envoie. Je pris le pain^ fort éUxméy car je n'avais pas de cousine à SéviUe. C'est peu1>^tre une erreur, pensai-je en regardant }e pain; mais il était si appétisp sant^ il sentait si bon^ que^ sans m'inquiéter de savoir d'où il venait et à qui il était destiné^ je résolus de le manger. En voulant le couper^ mon couteau rencontra quelque chose de dur. Je regarde, et je trouve une petite lime anglaise qu'on avait glissée dans la pâte avant que le pain fût cuit. Il y avait encore dans le pain une pièce d'or de deux piastres. Plus de doute alors, c'était un cadeau de Carmen. Pour les gens de sa race, la liberté est tout, et ils mettraient le feu à une ville pour s'épargner un jour de prison. D'ailleurs, la conunèrc était fme, et avec ce pain-là on se moquait des geôliers. En une heure, le igtus gros barreau était scié avec la petite lime; et avec la pièce de deux piastres, chez le premier fripie; , je changeais ma capote d'uniforme pour un habit bourgeois. Vous pensez bien qu'im homnie qui avait dénicho maintes fois des aiglons dans nos ro-

(1) Alcalà de Iob Panaderos, bourg à deux lieues du Séville. où l'on fait des peUts pains délicieux. On prétend que c'est à Teau d' Alcalà qu'ils doivent leur qualité et Ton eo apporte tous les jours une grande quantité à SéviUe.

chers ne s'embarrassait guère de descendre dam la rue^ d'une fenêtre haute de moins de trente pieds; mais je ne voulais pas m'échapper. J'avais encore mon honneur de soldat^ et déserter me semblait un grand crime. Seulementj je fus touché de cette marque de souvenir. Quand on est en prison^ on aime à penser qu'on a dehors un ami qui s'intéresse à vous. La pièce d'or m'offusquait un peu^ j'aurais bien voulu la rendre; mais où trouver moiî créancier? cela ne me semblait pas facile.

Après la cérémonie de la dégradation^ je croyais n'a* voir plus rien à souffrir; mais il me restait encore une humiliation à dévorer : ce fut à ma sortie de prison, lorsqu'on me commanda de service et qu'on me mit en faction comme un simple soldat. Vous ne pouvez vous figurer ce qu'un homme de cœur éprouve en pareille occasion. Je crois que j'aurais aimé autant à être fusillé. Au moins on marche seul, en avant de son peloton; on se sent quelque chose; le monde vous regarde.

Je fus mis en faction à la porte du colonel. C'était un jeune homme riche, bon enfant, qui aimait à s'amuser. Tous les jeunes officiers étaient chez lui, et force bourgeois, dx;s femmes aussi, des actrices, à ce qu'on disait. Pour moi, il mesemblait que toute la ville s'était donné rende^vous à sa porte pour me regarder. Voilà qu'ar-

5f CARMEN.

rive la voiture du colonel^ avec son valet de chambre sur le siège. Qu'est-ce que je vois descendre ?... la gitanilla. Elle était parée^ cette fois^ comme une châsse^ pomponnée^ attifée^ tout or et tout rub<k£iS. Une robe à paillettes^ des souliers bleus à paillettes aussi^ des fleurs et des galons partout. Elle avait un tambour de basque à la main. Avec elle il y avait deux autres bohémiennes^ une Jeune et une vieille. Il y a toujours une vieille pour les mener; puis un vieux avec une guitare^ bohémien aussi^ pour jouer et les faire danser. Vous savez qtf on s'amuse souvent à faire venir des bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire danser la romcdis, c'est leur danse, et souvent bien autre chose.

Carmen me reconnut, et nous échangeâmes un regard. Je ne sais, mais, en ce moment, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre. — Agur laguna (1), dit-elle. Mon officier, tu montes la garde comme mx conscrit ! Et, avant que j'eusse trouvé un mot à répondre, elle était dans la maison.

Toute la société était dans le patio, et, malgré la foule, je voyais à peu près tout ce qui se passait à travers la grille (2). J'entendais les ca3tagnettes, le tam-

(I) Bonjour, camarade.

(S) La plupart des maisons de Sévilie ont une cour intérieure

bout ^ les rires et les bravos; parfois j'apercevais sa tête quand elle sautait avec son tambour. Puis j'entendais encore des officiers qui lui disaient bien des choses qui me faisaient monter le rouge à la figure. Ce qu'elle répondait^ je n'en savais rien. C'est de ce jour-là, je pense, que je me mis à l'aimer pour tout de bon; car ridée me vint trois ou quatre fois d'entrer dans le patio, et de donner de mon sabre dans le ventre à tous ces freluquets qui lui contaient fleurettes. Mon supplice dura une bonne heure; puis les bohémiens sortirent, et la voiture les ramena. Carmen, en passant, me regarda encore avec les yeux que vous savez, et me dit très-bas : — Pays, quand on aime la bonne friture, on en va manger à Triana, chez Lillas Pastia. Légère comme un cabri, elle s'élança dans la voiture, le cocher fouetta ses mules, et toute la bande joyeuse s'en alla je ne sais où. Vous devinez bien qu'en descendant ma garde j'allai à Triana; mais d'abord je me fis raser et je me brossai comme pour un jour de parade. Elle était chez Lill&9 Pastia, un vieux marchand de friture, bohépiien, noii

entourée de portiques. On s'y tient en été. Cette cour est cciy verte d'une toile qu'on arrose pendant le jour et qu'on retire le soir. La porte de la rue est presque toujours ouverte, et le passage qui conduit à la cour, zaguan^ est fermé par une grille en ' fer très-élégamment ouvragée.

comme un M aure^ chez qui beaucoup de boui^ecns ve« naient manger du poisson frit^ surtout^ je crois^ depuis que Carmen y avait pris ses quartiers.

— Lilias^ dit-elle sitôt qu'elle me vit^ je ne fais plus rien de la journée. Demain il fera jour (1)1 Allons^ pays^ allons nous promener.

Elle mit sa mantille devant son nez^ et nous voilà dans la rue^ sans savoir où j^allais.

— Mademoiselle^ lui dis-je^ je crois que j'ai à vous re* mercier d'un présent que vous m'avez envoyé quand j'étais en prison. J'ai mangé le pain; la lime me servira pour affiler ma lance^ et je la garde comme souvenir de vous; mais i'argent^ le voilà.

— Tiens! il a gardé l'argent^ s'écriâ4-elle en éclatant de rire. Au reste^ tant mieux^. car je ne suis guère en fonds; mais qu'importe? chien qui chemine ne meurt pas de famine (â). Allons ^ mangeons tout. Tu me régales.

Nous avions repris le chemin de Séville. A l'entrée de la rue du Serpent^ elle acheta une douzaine d'oranges^ qu'elle me fit mettre dans mon mouchoir. Un peu plus

(1) IfaAana sera otro dia, ~ Proverbe espagnol.

(2) Chaquel sos pirela, Gocal terela.

GhieD qui marche, os trouve. — Proverbe bohémien.

loin^ elle acheta encore un pain^ du saucisson^ une bou* teille de manzanilla; puis enfin elle entra chez un confiseur. Là^ elle jeta sur le comptoir la pièce d'or que je lui avais rendue^ une autre encore qu'elle avait dans sa poche^ avec quelque argent blanc; enfin elle me demanda tout ce que j'avais. Je n'avais qu'une piécette et quelques cuartos^ que je lui donnai^ fort honteux de n'avoir pas davantage. Je crus qu'elle voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout ce qu'il y avait de plus beau et de plus cher^ yemas (i), turon (S)^ fruits confits^ tant que l'argent dura. Tout cela^ il fallut encore que je leportassedans des sacs de papier. Vous connaissezpeufr être la rue du Candilejo, où il y a une tète du roi don Pedro le Justicier (3). Elle aurait dû m'inspirer des ré-

(1) Jaunes d'œuf sacrés.

(S) Espèce de nougat.

(3) Le roi don Pèdre, que nous nommons le CrtMl^ et que la reine Isabelle la Catholique n'appelait jamais que le Justicier, aimait à se promener le soir dans les rues de Séville, clierchant les aventures, comme le calife Haroûn-al-Rascbid. Certaine nuit, il se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier amoureux. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tète à la fené'' tre, et éclaira la scène avec la petite lampe, candij^jo, qu'elle tenait à la main. Il faut savoir que le roi don Pèdie, d'ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, sé^rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n'eut pas de peine à le reconnaître. Le lendemain, le Yiogt-quatre en charge vint faire son rapport au roi. « Sire,

M GÂBMfill.

flexions. Nous nous arrêtâmes^ dans cette rue-là^ devant une vieille maison. Elle entra dans Tallée^ et frappa an rez-de-chaussée. Une bohémienne^ vraie servante de Satan^ vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en romani. La vieille grogna d'abord. Pour Tapaiser^ Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons^ et lui permit de goûter au vin. Puis elle lui mit sâ mante sur le dos et la conduisit à la porte^ qu'eUe ferma avec la barre de bois. Dès que nous fûmes seuls^ elle se mit à danser et à rire comme ime foUe^ en chantant :

— Tu es mon rom. Je suis ta romi{i). — Moî^ j'étais au milieu de la chambre, chargé de toutes ses emplettes,

on s'est battu en duel, cette nuit, dans telle rue. Un des combattants est mort. — Avez-vous découvert le meurtrier ? — Oui, sire. — Pourquoi n'est-il pas déjà puni? — Sire, j'attends vos ordres. — Exécutez la loi. » Or le rdl venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité, et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le Vingt-quatre se tira d'affaire en homme d'CFprit. 11 fit scier ta tête d'une statue du roif ctl'exp sadansune niche au milieu delà rue, théâtre du meurtre. Le roi et tous les Sévillans le trouvèrent fort bon. La roe prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l'aventure.

— Voilà la tradition populaire. Zuniga raconte l'histoire un peu différemment. (Voir Anales de Stvilla, t. II, p. 136) Quoi qu'il en soit, il existe encore à Séville une rue du Candilejo, et dans cette rue un buste de pierre qu'on dit être le portrait de doo Pèdre. Malheureusement, ce- buste est moderne. L'ancien était fort usé au xvti- siècle, et la municipalité d'alors le fit remplacer par celui qu'on voit aujourd'hui.

(1) Rom, mari; romi, femme.

ne sachant où les poser. Elle jeta tout par terre^ et me sauta au cou^ en me disant : — Je paye mes dettes^ je paye mes dettes î c'est la loi des Calés (1) ! — Afe' monsieur, cette journée-là ! cette journée-là I... quand j'y pense, j'oublie celle de d€tnain.

Le bandit se tut un instant; puis, après, avoir rallumé son cigare, il reprit :

Nous passâmes ensemble toute la journée, mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des poignées dans la jarre d'eau de la vieille. — C'est pour lui faire du sorbet, disait-elle. Elle écrasait des yemas en les lançant contre la muraille. — C'est pour que les mouches nous laissent tranquilles, disait-elle... Il n y a pas de tour ni de bêtise qu'elle ne flt. Je lui dis que je voudrais la voir danser; mais où trouver des castagnettes? Aussitôt elle prend la seule assiette de la vieille, la casse en morceaux, et la voilà qui danse la romalis en faisant claquer les morceaux de faïence aussi bien que si elle avait eu des castagnettes d'ébène ou d'ivoire. On ne s'ennuyait pas auprès de cette fille-là^

(1) Calo ; téminin, calli; pluriel, cales. Mot à mol : noir, -« nom que les bohémiens se donnent dans leur langue.

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