IS CA11IE1I
je Toas en réponds. Le soir yint^ et j'entaMlb les tambours qui battaient la retraite.
— D faut que j'aille an qoarti^ pour f^ppel^ lui iiiS''i|e«
— Au quartier? ditreOe d'un air de mépris; tu es donc un nègre^ pour te bteer mener à la baguette ? Tu es un vrai canari^ d'habit et de caractère (1). Ya^ ta as un cœur de poulet. Je restai, résigné d'avance à la salle de police. Le matin, ce fut elle qui parla la première de nous séparer. — Écoute, Joseito, dit-elle; f ai-je payé? D'après notre loi, je ne te devais ri^o, puisque tu es on payllo; mais tu es un >(4i garçon, et tu m'as plu. Nous sommes quittes. Bonjour.
Je lui demandai quand je la reverrais..
— Quand tu seras moins niais, répoqdît-eUe en riant. Puis, d'un ixxk plus sérieux : Sais-tu, nK>n iSIs, que je crois que je t'aime un peu? Mais cela ne peut durer. Chien et loup ne font pas longtemps bon ménage. Peut-être que, si tu prenais la loi d'Egypte, j'aimerais à devenir ta romi.Mais, ce sont des bêtises: cela ne se peut pas. Bah ! mon garçon, crois-moi, tu en e^ quitte à bon compte. Tu as rencontré le diable, oui, le diable ;
(!) Lei dngoM eipagnoU sont liabUlét de jaane.
il n'est pas toujours noir, et il ne t'a pas tordu le cpm Je suis habillée de laine, mais je ne suis pas mouton (i). Va mettre un cierge devant ta majûH (2>; elle Va bien gagné. Allons, adieu eneore une fois. Ne pense plus à Carmendta, ou elle te ferait épouser une veuve à jambes de bois (3).
En parlant ainsi, elle défaisait la barre qui fermait la p<ffte, et une fois dans la rue elle s'enveloppa dans sa mantille et me tourna les tak»».
Elle disait vrai. J'aurais été sage de ne plus penser à elle; mais, depuis cette journée dans la rue du Candilejo, je ne pouvais plus songer à autre chose. Je me promenais tout le jour, espérant la rencontrer. J'en de^ mandais des nouvelles à la vieille el au marchand de friture* L'un et l'autre répondaient qu'elle était partie pour Laloro (4), c'est ainsi qu'ils appellent le Portugal, Probablement c'était d'après les instructions de Carmen qu'ils parlaient de la sorte, mai$ je ne tardai pas à savoir qu'ils mentaient. Quelques semaines après ma journée de la rue d\x Candilejo, je fus de faction à une des
(1) Me dicas vriardâ de Jorpoy, bus ne slno braco. -— Proverbe bohémien.
(2) La sainte. — la sainte Viaige.
(3) La potence, qui est veuve du dernier peudik
(4) U (terre) rouge.
portes de la viUe. A peu de distance de cette porte^ il y ivait une brèche qui s^était faite dans le mur d'enceinte; Dn y travaillait pendant le jour^ et la nuit on y mettait un factionnaire pour empêcher les fraudeurs. Pendant le jour^ je vis LiilasPastia passer et repasser autour du corps de garde^ et causer avec quelques-uns de mes camarades; tous le connaissaient^ et ses poissons et ses beignets encore mieux. Il s'approcha de moi et me demanda si j'avais des nouvelles de Carmen.
— Non, lui dispje.
— Eh bien, vous en aurez, compère..
Il ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction à la brèche. Dès que le brigadier se fut retiré, je vis venir à moi une femme. Le cœur me disait que c'était Carmen. Cependant je^ criai : Au large! on ne passe pas!
— Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se faisant connaître à moi.
— Quoi ! vous voilà, Carmen 1
— Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veuxtu gagner un douro? Il va venir des gens avec des paquets; laisse-les faire.
— Non, répondis-je. Je dois les empêcher de passer; c'est la consigne.
— La consigné! la consigne ! Tu n'y pensais pas rae du Candilejo.
— Ah ! répondifr-je, tout bouleversé par ce seul souvenir, cela valait bien la peine d'oublier la consigne; mais je ne veux pas de Targent des contrebandiei^s.
— Voyons, si tu ne veux pas d'argent, veux-tu que nous allions encore dîner chez la vieille Dorothée?
— Non 1 dis-je à moitié étranglé par l'effort que je faisais. Je ne puis pas.
— Fort bien. Si tu es si difficile, je sais à qui m'adresser. J'offrirai à ton officier d'aller chez Dorothée. Il a l'air d'un bon enfant, et il fera mettre en sentinelle un gaillard qui ne verra que ce qu'il faudra voir. Adieu, canari. Je rirai bien le jour où la consigne sera de te pendre.
J'eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de laisser passer toute la bohème, s'il le fallait, pourvu que j'obtinsse la seule récompense que je désirais. Elle me jura aussitôt de me tenir parole dès le lendemain, et courut prévenir ses amis, qui étaient à deux pas. Il y en avait cinq, dont était Pastia, tous bien chargés de mar-« . chandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle devait avertir avec ses castagnettes dès qu'elle apercevrait la
ii CABHEN.
ronde, mus elle n'en eut pas besoin. iJes fraudeurs firent leur affaire en un instant.
Le lendemain^ j'allai rue du Candilejo. Carmen se fit attendre^ et vint d'assez mauvaise humeur. — Je n'aime pas les gens qui se font prier^ dilrelle. Tu m'as rendu un plii> grand service la première fois^ sans savoir si tu y gagnerais quelque chose. Hier^ tu as marchandé avec moi. Je ne sais pas pourquoi je suis venue^ car je ne t'aime plus. Tiens, va-t'en, voilà undouropour ta peine. — Peu s'en fallut que je ne lui jetasse la pièce à la tête, et je fus obligé de faire un efiort violent sur moi-^méme pour ne pas la battre. Après nous être di^utés pendant une heure, je sortis furieux. J'errai quelque temps par la ville, marchant deçà et delà comme un fou; enfin j'entrai dans une église, ef, m'étant mis dans le coin le plus obscur, je pleurai à chaudes larmes. Tout d'un coup j'entends une voix: — Larmes de dragon! j'en veux faire un philtre, — Je lève les yeux, c'était Carmen en face de moi. — Eh bien, mon pays, m'en voulea-vous encore? me dit-elle. Il faut bien que je vous aime, malgré que j'en aie, car, depuis que vous m'avez quittée, je ne sais ce que j'ai. Voyons, maintenant c'est DK)i qui te demande si tu veux venir rue du Candilejo. •-Mous fîmes donc la paix; mais Carmen avait Thu-
meur comme est le temps chez nous. Jamais Torage n^est si près dans nos montagnes que lorsque le soleil est le plus brplant. Elle m'avait promis de me revoir une autre lois chez Dorothée^ et elle ne vint pas. Et Dorothée me dit de plus belle qu'elle était allée à Laloro pour les affaires d'Egypte.
Sachant déjà par expérience à quoi m'en tenir là-dessus^ je cherchais Carmen partout où je croyais qu'elle pouvait étre^ et je passais vingt fois par jour dans la rue du Çandilejo. Un soir^ j'étais chez Dorothée^ que j'avais presque apprivoisée en lui payant de temps à autre quelque verre d'anisette, lorsque Carmen entra suivie d'un jeune homme^ lieutenant dans notre régiment. — Va-t'en, vite me dit-elle en basque. — Je restai stupéfait, la rage dans le cœur. — Qu'est-ce que tu fais ici ? me dit le lieutenant. Décampe, hors d'ici ! — Je ne pouvais faire un pas; j'étais comme perclus. L'officier, en colère, voyant que je ne me retirais pas, et que je n'avais pas même ôté mon bonnet de police, me prit au collet et me secoua rudement. Je ne sais ce que je lui dis. Il tira son épée, et je dégainai. La vieille me saisit le bras, et le lieutenant me donna un coup au front, dont je porte encore la marque. Je reculai, et d'un coup de coude je jetai Dorothée à la renverse; puis, comme
le lieutenant me poursuivait^ je lui mis la pointé att corps, et il s'enferra. Carmen alors éteignit la lampc^ et dît dans sa langue à Dorothée de s'enfuir. Moî-méoie je me sauvai dans h, vue, et me mis à courir sans savoir où. Il me semblait que quelqu'un me suivait. Quand je revins à moi, je trouvai que Carmen ne m'avmt pas quitté. — Grand niais de canari ! me dit-elle, tu ne sais faire que des bêtises. Aussi bien, je te Tai dit que je te porterais malheur. Allons, il y a remède à tout, quand on a pour bonne amie une Flamande de Rome (1). Commence par mettre ce mouchoir sur ta tête, et jette-moi ce ceinturon. Attends-moi dans cette allée. Je reviens dans deux minutes. — Elle disparut, et me rapporta bientôt une mante rayée qu'elle était allée chercher je ne sais où. Elle me fit quitter mon uniforme, et mettre la mante par-dessus ma chemise. Ainsi accoutré, avec le mouchoir dont elle avait bandé la plaie que j'avais à la tête, je ressemblais assez à un paysan valencien, comme il y en a à Séville, qui viennent vendre leur orgeat de chufas (2). Puis elle me mena dans une niaî-
(1) Flamenca de Roma, Terme d'argot qui désigne les bohémiennes. Borna ne veut pas dire ici ia ville éternelle, mais la nation des Romi ou des gens mariés, nom que se donnent les bohémiens. Les premiers qu'on vit en Espagne venaient probablement des Pays-Bas» d'où est venu leur nom de Flamands.
(2) Racine bulbeuse dont on fait une boisson assez agréable,
CARMEN. y
son assez semblable à celle de Dorothée^ au fond ^hllto petite ruelle. Elle et une autre bohémienne me lavèrent^ me pansèrent mieux que n'eût pu le faire un chirurgienmajor, me firent boire je ne sais quoi; enfin, on me mit sur un matelas, et je m'endormis.
Probablement ces fenunes avaient mêlé dans ma boisson quelques-unes de ces drogues assoupissantes dont elles ont le secret, car je ne m'éveillai que fort tard le lendemain. J'avais un grand mal de tète et un peu de fièvre. Il fallut quelque temps pour que le souvenir me revînt de la terrible scène où j'avais pris part la veille. Après avoir pansé ma plaie, Carmen et son amie, accroupies toutes les deux sur les talons auprès de mon matelas, échangèrent quelques mots en chipe calli^ qui paraissaient être une consultation médicale. Puis toutes les deux m'assurèrent que je serais guéri avant peu, mais qu'il fallait quitter Séviile le plus tôt possible; car, si l'on m'y attrapait, j'y serais fusillé sans rémission. — Mon garçon, me dit Carmen, il faut que tu fasses quelque chose ; maintenant que le roi ne te donne plus ni riz ni merluche (i), il faut que tu songes à gagner ta vie. Tu es trop bête pour voler à
(1) Nourriture ordinaire du soldat espagnol.
pastaos (4) ; mais lu es leste et fort : si tu as du cœur^ va-t'en à la côte, et fais-toi contrebandier. Net'ai-jepas promis de te faire pendre? Cela vaut mieux que d'être fusillé. D'ailleurs, si tu sais t'y prendre, tu vivras comme un prince, aussi longtemps que les minons (2) et les gardes-côtes ne te mettront pas la main sur le collet.
Ce fut de cette façon engageante que cette diable de fille me montra la nouvelle carrière qu'elle me destinait, la seule, à vrai dire, qui me restât, maintenant que j'avais encouru la peine de mort. Vous le dirai-je, monsieur ? elle me détermina sans beaucoup de peine. Il me semblait que je m'unissais à elle plus intimement par cette vie de hasards et de rébellion. Désormais je crus m'assurer son amour. J'avais entendu souvent parler de quelques contrebandiers qui parcouraient l'Andalousie, montés sur un bon cheval, l'espingole au poing leur maltresse en croupe. Je me voyais déjà trottant par monts et par vaux avec la gentille bohémienne derrière moi. Quand je lui parlais de cela, elle riait à se tenir les côtés, et me disait qu'il n'y a rien de si beau qu'une nuit passée au bivouac, lorsque chaque rom se retire avec sa romi sous sa petite tente tbrmée
(I) Uttilar à pastesas, voler avec adresse, dérober sans violence. {U) Espèce de corps Iraoc.
GARHEN. (il
de trois cerceaux^ avec une couverture par-dessus.
— Si je tiens jamais dans la montagne^ lui disais-je^ je serai sûr de toi 1 Là^ il n'y a pas de lieutenant pour partager avec moi.
— Ah ! tu es jaloux^ répondait-elle. Tant pis pour toi. Comment es-tu assez béte pour cela? Ne vois-tu pas que je t'aime^ puisque je ne t'ai jamais demandé d'argent?
Lorsqu'elle parlait ainsi^ j'avais envie de l'étrangler.
Pour le faire courte monsieur^ Carmen me procura un habit bourgeois^ avec lequel je sortis de ^ville sans être reconnu. J'allai à Jerez avec une lettre de Pastia pour un marchand d'anisette chez qui se réunissaient des contrebandiers. On me présenta à ces gens-là^ dont le chef^ surnommé le Bancaire^ me reçut dans sa troupe. Nous partîmes pour Gaucin^ où je retrouvai Carmen^ qui m'y avait donné rendez-vous. Dans les expéditions, elle servait d'espion à nos gens, et de meilleur il n'y en eut jamais. Elle revenait de Gibraltar, et déjà elle avait arrangé avec un patron de navire l'em* barquement de marchandises anglaises que nous devions recevoir sur la côte. Nous allâmes les attendre près d'Estepona, puis nous en cachâmes une partie dans la montagne; chairg^ 4u V^% nous nous rend!-
et GABIIEN.
mes à Ronda. Carmen nous y âTait précédés. Ce iîit elle encore qui nous indiqua le moment où nous entrerions en ville. Ce premier voyage et qudques autres après furent heureux. La vie de contrebandier me plan sait mieux que la vie de soldat; je faisais des cadeaux à Carmen. J'avais de Tai^nt et une maîtresse. Je n'avais guère de remords^ car, comme disent les bohémiens : Gale avec plaisir ne démange pas(i). Partout nous étions bien reçus; mes compagnons me traitaient bien^ et môme me témoignaient de la considération. La raison, c'était que j'avais tué un homme, et parmi eux il y en avait qui n'avaient pas un pareil exploit sur la conscience. Mais ce qui me touchait davantage dans ma nouvelle vie, c'est que je voyais souvent Carmen. Elle me montrait plus d'amitié que jamais; cependant, devant les camarades, elle ne convenait pas qu'elle était ma maîtresse; et même, elle m'avait fait jurer par toutes sortes de serments de ne rien leur dire sur son (îomptc. J'étais si faible devant cette créature, que j'obéissais à tous ses caprices. D'ailleurs, c'était la première fois qu'elle se montrait à moi avec la réserve d'une honnête femme, et j'étais assee simple pour
(1) Strapia sat pesquital ne punzaya»
croire qu'elle s'était véritablement corrigée de sag flacons d'autrefois.
Notre troupe, qui se composait de huit ou dix hommes, ne se réunissait guère que dans les moments décisifs, et d'ordinaire nous étions dispersés deux à deux, trois à trois, dans les villes et les villages. Chacun de nous prétendait avoir un métier : celui-ci était chaudronnier, celui-là maquignon; moi, j'étais marchand de merceries, mais je ne me montrais guère dans les gros endroits, à cause de ma mauvaise affaire de Séville. Un jour, ou plutôt une nuit, notre rendez-vous était au bas deVéger. Le Dancaîre et moi nous nous y trouvâmes avant les autres. Il paraissait fort gai. — Nous allons avoir un camarade de plus, me dit-il. Carmen vient de faire un de ses meilleurs tours. Elle vient de faire échapper son rom qui était au presidio à Tarifa. — Je commençais déjà à comprendre le bohémien, que parlaient presque tous mes camarades, et ce mot de rom me causa un saisissement. — Comment! son maril elle est donc mariée? demandai-je au capitaine.
— Oui, répondit-il, à Garcia le Borgne, un bohémien aussi fûté qu'elle. Le pauvre garçon était aux galères. Carmen a si bien cmbobeliné le chirurgien du
presidîo^ qu'elle en a obtenu la liberté de son rom. Ahl cette fille-Ut vaut son pesant d'or. Il y a deux ansqa'elle cherche à le faire évader. Rien n'a réussi, jusqu'à ce qu'on s'est avisé de changer le major. Avec celui-ci^ il parait qu'elle a trouvé Dien vite le moyen de s'entendre. — Vous vous imaginez le plaisir que me fit cette nouvelle. Je vis bientôt Garcia le Borgne; c'était bien le phts vilain monstre que la bohème ait nourri : noir de peau et plus noir d'ftme^ c'était le plus franc scélérat que j'aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui; et^ lorsqu'elle l'appelait son rom devant moi^ il fallait voir les yeux qu'elle me faisait^ et ses grimaces quand Garcia tournait la tête. J'étais indigné^ et je ne lui parlais pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes qu'une douzaine de cavaliers étaient à nos trousses. Les fanfarons Andalous, qui ne parlaient que de tout massacrer, firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve qui peut gépéral. Le Dancaïre, Garcia, un joli garçon d'Ecija, qui s'appelait le Remendado, et Carmen ni perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les mu* fets, et s'était jeté dans les ravins où les chevaux ne pou» valent les suivre. Nous ne pouvions conserver nos bétes, et nous nous h&tàmes de défaire le meilleur de notre
butin^ et de le charger sur nos épaules^ puis nous essayâmes de nous sauver an travers des rochers par les pentes les plus roides. Noos jetions nos ballots devant nous^ et nous les suivions de notre mieux en glissant s'.tr les talons. Pendant ce temps-là^ Tennemi nous canardait; c'était la première fois que j'entendais siffler l(>s balles^ et cela ne me fit pas grand'chose. Quand on est en vue d'une femme, il n'y a pas de mérite à se mof| lier de la mort. Nous nous échappâmes^ excepté le pauvre Remendado^ qui reçut un coup de feu dans les reins. Je jetai mon paquet^ et j'essayai de le prendre. — Imbécile! me cria Garcia, qu'avons-nous affaire d*une charogne? achève-le et ne perds pas les bas de coton. — Jette-le! me criait Carmen. — La faligue m'obligea de le déposer un moment à l'abri d'un rocher. Garcia s'avança, etluilftchasonespingoledans la tète. — Ken habile qui le reconnaîtrait maintenant, . (lit-il en regardant sa frgure que douze balles avaient .'lise en morceaux. — Voilà, monsieur, lâfielle vie que j ai menée. Le soir, nous nous trouvâmes dans un hal- ' i'V, épuisés de fatigue^ n'ayant rien à manger et ruinés
\v la perte de nos mulets. Que fit cet infernal Garcia?
!iraun paquet de cartes de nà poche, etse mit à jouer avecle Uancalre à la lueur d'un feu qu'ils allumèrent.
It CARMEN.
Pendant Getemps<là« moi> j'étais couché, regardant! étoiles, pensant au Remendado, et me disant que j': 'merais autant être à sa place. Carmen était accrouf près de moi, et de temps en temps elle faisait un ronl ment de castagnettes en chantonnant. Puis, s'appr^ichant comme pour me parler à l'oreille, elle m'eirbrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois. — Te es le diable, lui disais-je. — Oui, me répondait-elle.
Après quelques heures de repos, elle s'en fut à Ga :• cin, et le lendemain matin un petit chevrier vint no porter du pain. Nous demeurâmes là tout le jour, et . nuit nous nous rapprochâmes de Gaucin . Nous attendio des nouvelles de Garmen.Rien ne venait. Au jour, no ' voyons un muletier qui menait une femme bien habilK avec un parasol, et une petite fille qui paraissait sa C. • mestique. Garcianousdit : — Voilàdeuxmulesetde î.x femmes que saint Nicolas nous envoie; j'aimerais mïe\ ' quatre mules; n'importe, j'en fais mon affaire! — prit son espingole et descendit vers le sentier en se ( . chant dans les broussailles. Nous le suivions, le Danca et moi, à peu de distance. Quand nous fûmes à porf , nous nous montrâmes, et nous criâmes au muletier « s'arrêter. La femme, en nous voyant^au lieu de s* frayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait ^
grand éclat de rire. — Ah ! les lillipendi qui me prennent pour une eran» (1)1 — C'était Carmen^ mais si bien déguisée^ que je ne Taurids pas reconnue parlant une autre langue. Elle sauta en bas de sa mule^ et causa quelque temps à voix basse avec le Dancaïre et Garcia^ puis elle me dit : Canari^ nous nous reverrons avant que tu sois pendu. Je viûs à Gibraltar pour les affaires d'Egypte. Vous entendrez bientôt parier de moi. — Nous nous séparâmes après qu'elle nous eut indiqué un lieu où nous pourrions trouver un abri pour quelques jours. Cette fille était la providence de notre troupe. Nous reçûmes bientôt quelque argent qu'elle nous envoya^ et un avis qui valait mieux pour nous : c'était que tel jour partiraient deux milords anglais^ allant de Gibraltar k Grenade par tel chemin. A bon entendeur^ salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia voulait les tuer^ mais le Dancaïre et moi nous nous y opposâmes. Nous ne leur prîmes que l'argent et les niontres^ outre les chemises^ dont nous avions grand besoin. ^
Monsieur^ on devient coquin sans y penser. Une jolie fille vous Sait perdre la téte^ on se bat pour elle^ un malheur arrive^ il faut vivre à la montagne^ et de con-
(0 Les Imbéciles qai me prennent pour une femme comme c fiuL
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tpdbanditr *m Wsfmili ▼deur Arvot fiSsemb MiàL KoiK }Hg«ftiMBS'qu'Bq» &ia8it:pfts tell poor wb im les «onreiB^dB^ibMltar iapès»lfaftineides >raiMs,4l mom nousenfoBcàme6<fl»sdB^'«ieBittfdeflDari ■l^BWfiz pulé«dedQié4l8ria; taiez, c'estA cpiei'fliM tennaiffignce-Bvec Joi. Il meoBit sa imaiiresie daes su fliqpéditions. C'ëtût une ](riie ^e, 6age^ madeaiBy (fe bomies manièreR; jasaœ un indt malkaottéte^tet méL fOBemeat U.. .£n «evaDd^ dl ià areoiait Mok màlbm'
^ mabneoait/puis qualquefoisJ! s'avisait deiainek jftloux. Uie fois^ dl lui donsa na vtmp ide eiMiieaiL Eb Ugo,, élleaeilfeiiviflnît qiœ dvmatage. XesfâHifi^ mwA sànà iaites^ les Aadalousœ ifiBetoui. CellfirJà sét» iàre de la cicatrice qu^aUe «vaît. au iuras, etJanMisraaomme la flliK ibelle ichaise du jaonde. M puis José- Hana^ pfflr-dasaosle Baanehé^^tait ilefiiis iiMiwaîs ca^ nde ! .•• «Dans une acpédition que Jious finies^ il ^^ fangea si biim^ quetofoUe profit iideii.deiQeiu'a^ àmoi^^ lis coups et rembanBs ^de d'affisise. :ftlais J^ v&fBmC^ ■nonidstoive. BiMsa'eBteodifflns ptetpaplerde^CasmeD' lie Djmcaire<dil.:— Il Isutiqu^im de naus aille à ^ fcraltarpour en avoir des nouvelles; elle doit avoir .préparé quelque affaire. J^aisbien^ mais je suis trop coa^ '
eâÊÊom. n
,,fj m Mi 4ai(t é&fivces «Klâopm8ses(i) ! $lt, je o^ai^iiliHi *eBii\j fe^su«s#Kdle & déguiser. *- B f asft jdo«e que f 7 «iBi^ ^B^Je à mon ^^mcyeadlmMé'h la «seule idée ^ reroàr Cinmiai; Troyons^ que 'fauHl fiive? '^ I^ «âtres me iîradt : — ¥àis tant tpxe -de t^ocAnpquer oaâe passer fiarSaa&trRoc^ 'comme lu ^mBtm ie otieus^ et^ 'toKcpjMg tu seras à «Gibreâtar^ de- QHudejprie p«ft>cà<teineiu«uaiemarc}i»idedechocpiat qui s >appdle la ^oVona; quand ^ f auras trouvée^ te anoas d'elle oe «qui ^sefMtsse 'là-tas. — Il M convenu qjOB mus pan&io&s iKMis 4es trc»s pour la i^rra de Cau- QÎn^ ipie j'y laîseerais 'mes'dbaK-oompagnons^ et ^m je oie renâmisà C^bpultar eomme un nraircÉtand de friâts. A AiOnda, un homme «qui ^éta&t à "nous miavait prœuré «n pesse-yoPt; à Gaum, <on me ^nsa un âne : jele difli^geai .d^oraoïges et 4e mdtaas^ et je me nais en route, lierrîvé'à Gibraltar^ je iDMFv^iqu'-cm y connaissait bien lailbofioBa^ nais cUe éUdt OKnrte 00 élle^était ^dléeè^Sm^ àus i0nm (âL), «t sa disparâtion expliquait ^ à œ^n avis, isûmmeat aousiorifiQB |ienhi ootoa moyen de eorre»-
(1) ^om jgufi le jpieupJe on Esmgae donne aux «Ànglate ta cauM de la couleur de leur uDiforme.
pondre avec Carmen. Je mis moïi âne dans une édurie, ei, prenant mes oranges^ j'allais par la ville comme pom* les vendre^ mais^ en effets pour voir si je ne renooatreraâ pas quelque figure de connaissance. B y a là force ca* naille dé tous les pays du monde^ et c'est la tour de Babel^ car on ne saurait faire dix pas dans une rue sans entendre parler autant de langues. Je .voyais bien des gens d'Egypte^ mais je n'osais guère m'y fier; je les 1&tais^ et ils me tàtaient. Nous devinions bien que nous étions des coquins; l'important était de savoir si nous étions de la même bande. Après deux jours passés en courses inutiles^ je n'avais rien appris touchant la Roilona ni Carmen^ et je pensais à retourner auprès de mes camarades après avoir fait quelques emplettes^ lorsqu'en me promenant dans une rue^ au coucher duson leil, j'entends une voix de femme d'une fenêtre qui me dit : — Marchand d'oranges ! ... Je lève la tête, et je vois à un balcon Carmen, accoudée avec un officier en rouge, épaulettes d'or, cheveux frisés, tournure d'un fco& mylord. Pour elle, elle était habillée superbement : un châle sur ses épaules, une peigne d'or, toute en soie; et la bonne pièce, toujours la même! riait à se tenir les côtes. L'Anglais, en baragouinant l'espagnol, me cria ds monter, que madame voulait des oranges; etCarmenmt
GARHEN. 7î
dît en basque : — Monte, et ne t'étonne de rien. — Kien, en effet, ne devait m'étonner de sa part. Je ne sais si j'eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant, n y avait à la porte un grand domestique anglais, poudré, qm me conduisit dans un salon magnifique. €armen me dit aussitôt en basque : — Tu ne sais pas un mot d'e^agnol, tu ne me connais pas. — Puis, se tournant vers TÂnglais : -— Je vous le disais bien, je l'ai tout de suite reconnu pour un Basque; vous allez entendre quelle drôle de langue. Comme il a Tair bête, n'est-ce pas? On dirait un chat surpris dans un gardemanger. — Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as Taîr d'une effrontée coquine, et j'ai bien envie de te balafrer la figure devant ton galant. — Mon galant ! dit-elle, tiens, tu as deviné cela tout seul? Et tu es jaloux de cet imbécîle-là? Tu es encore plus niais qu'avant nos soirées de la rue du Candilejo. Ne vois-tu pas, sot que tu es, que J3 fais en ce moment les affaires d'Egypte, et de la façon la plus brillante. Cette maison est à moi, les guinées de l'écrevisse seront à moi; je le mène par le bout du nez ; je le mènerai d'où il ne sortira jamais.
— Et moi, lui dis-je, si tu fais encore. les affaires d'Egypte de cette manière-là, je ferai si bien que tu ne recommenceras plus.
Tl
-«Ali! ouiHlktl Es^ iMauMS^ pour oa&ettiMBa»» éstt Let Borgne lei taNme bon^ qu'aii-tuL&.y T»ir/! M dBmn-ln pas eutt iiieit^ Goateol» d^tœ: k seul 91» m pHSse dm^ mon mêneimrd *{h) ? ^
-« Qi^esl-oeiqifil dittdëntflÉb l'Aillai
— Bdil qa'ilas(D£eè;4ufilboiiaBl/bkiiuB[C«qr>iifr pondit Cwni«[t. Ei ëBe se ren^wrssb soriA ea]ia{ié es écIaÉant de rire à sB.tisukictien;
Monsieur^ quand ceÉle filMferimt^ il* nff anrait pas nmgfen de p&rter faâson* Tont U»nMnd€r,eiail',aicftdlfli Qb grand An^Sise mit à rire anssi^ oomm» «a- \m\fh cSiè qu'il éiaii, e^ ordonaft qu'on m'apporiftt à bom^
Pesdafit que je- buvais : -^ Vois^to cette bagoftqifll a ait doigt? ditt^e; A tu yeus^ jerta ht duiasraL
Moi je répondis r^— Je donnermsuttd^tpfnivtenîrtQtt mylorddans lamontagne^dneuauisiiiaqmb ao pdngi
— Maquila, qu'esb-ee que cete venkcBreft éemanJi l^An^ais.
— Haquila^ dilCavmràriâitteujoiiSye^ëflluneoniistt N'estree pas un bien dhUe dè^ mot pour une^ orangst U dit qu'il vondraif vous faire manger du maquitaL
— OxÂI dit rAnglais« Kb bi«ft!'ap|K)rte!enaare de-
(i) Mon amant, oa plutôt mon caprlca»
BMa du^Bttiiinldti — BeAdaiit*<|ae]imn«paiiNMa0} lœdûr mfsf Ifue enisa et dii cpifite xlijMV^étftit.pfAèu Mok ïAor fiasse teva^ merdoiuui'ttiie:pifulx69 ai offiât^n: brassé Garmen^ comniB si eHa BehpcnTaifepiStmaox^eo Btide; Gumen, râanttûiqieniBs^^iaetitt; : — *liba<gair9Mj.J6:n« fms V'wsriiemh dlnerf iiMii»'demaiii^rdès!€pift'tift esta»* dtaii le t&mlfcHtr poiv k paEader>, viens ioti avec dei <n»D9es. Tu. tro»veiraSi una cbamfare' mieux; meublée que casBe de iâ FiRr du Candilejo^ eito: "vierraa^si- je sœi toqoioRs ta Cacmeiiaitai. ¥à pois ncns parietons desa^ faîees d'Egypte. — 4enftrépcauiî&cîen^ eiyétaisdan» la Koe qœ l^Ânghôâ ma omit; riqppontez demain diLraar^ qmhr! et j'entendaîa lesiéolaitside ciser de Camnen*.
le aortis'iffi' sachant ce que je ferais^ je ne: donnis guère, et le matin je mer trouyaie: al en oolàre: eontre cette traîtresse, <pie. j'avais résolu de pantin de Gibraltar sans Ittre^oir; mattvtuapramierraalement<d&t3miD0iii; tout men coun^-m'd^andoniiai : je pria, ma natte d'onranges et: je goudus dier. Carmen; Sa jalousie était entr^ouverte, . eti je \is scm grand onl: noir qui me guettait. Le domestique poudré m'introduisii ausntâk; Garnie» lui donna une awunissioH^. et dès que nous AmesfseaJs^ettepantit'd^ttaéaaBaéclats.de rire decnv oedae^ et.asf jeta àmeofeou^ Xa«e«ramsr j^anai» vumé
SO CAKMKN.
belle. Parée comme mie madone^ parfumée des
meubles de soie^ des rideaux brodés ah* et moi
fait comme un voleur que j^étais. — Minchorrô ! disait Carmen, j'ai envie de tout casser ici, de mettre le feu à la maison, et de m'enfuir à 1& sierra. — Et c'étaient des tendresses!... et puis des rires!... et elle dansait, et elle déchirait ses falbalas : jamais singe ne fit plus de gambades, de grimaces, de diableries. Quand elle eut repris son sérieux : — Écoute, me dit-elle, il s'agit de rÉgypte. Je veux qu'il me mène à Ronda, où j'ai une sœur religieuse... (Ici nouveaux éclats de rire.) Nous passons par un endroit que je te ferai dire. Vous tombez sur lui : pillé rasibus! Le mieux serait de l'escofQer; mfids, ajouta-t-elle avec un sourire diabolique qu'elle avait dans de certains moments, et ce sourîre-^là, personne n'avait alors envie de l'imiter, — sais-tu ce qu'il faudrait faire? Que le Borgne paraisse le premier. Tenez-vous un peu en arrière; l'écrevisse est brave et
adroit : il a de bons pistolets... Comprends tu?
Elle s'interrompit par un nouvel éclat de rire qui me fit frissonner.
— Non, lui dis-je : je hais Garcia, mais c'est mon camarade. Un jour peut-être je t'en débarrasserai, mais nous réglerons nos comptes à la façon de mon pays. Je
GARMEN. 81
ne suis Egyptien que par hasard; et pour certaines {hoses^ je serai toujours franc Navarrais, comme dit. le proverbe (1).
Elle reprit : — Tu es une béte^ un mais^ un vrai payllo. Tu es comme le nmn qui se croit grand quand il a pu cracher loin (2). Tu ne m'aimes pas^ va-f en.
Quand elle me disait : Ya-f en^ je ne pouvais m'en aller. Je pron)}$ de partir^ de retourner auprès de mes camarades et d'attendre rAnglids; de son côté^ elle me promit d'être malade jusqu'au moment de quitter Gibraltar pour Ron^a. Je demeurid encore deux jours à Gibraltar. Elle eut l'audace de me venir voir déguisée dans mon auberge. Je partis; moi aussi j'avais mon projet."^ Je retournai à notre rendez-vous^ sachant le lieu et l'heure où l'Anglais et Carmen devaient passer. Je trouvai le Dancaîre et Garcia qui m'attendaient. Nous passâmes la nuit dans un bois auprès d'un feu de pommes de pin qui flambait à merveille. Je proposai à Garcia de jouer aux cartes. Il accepta. A la seconde partie^ je lui dis qu'il trichait; il se mit à rire. Je lui jetai les cartes à la figure. Il voulut prendre son espin*
(1) Navarroflnom
(S) Or esorjié de or narsichislé, sin chismar lachtngnel — proverbe bohémien. La promesse d'un nain,c*est de cracher loin.
n GikAlliHf.
gQlft;.iâ.mifrIe pied dessus^ eije.liii difi^:.— ^n;diiqiiii ta sû&jouar duooiUâaacûBnMlâtiBftiltef^ jfufmiéd Halaga^ veux-tu Ressayer avec moi?* — Le, Jikocam voulut nous séparer. J'avai&diMaQâ deux on troisocmps de poing, à Garcia^ La colèra Ve^Mt rendui kraee; il avait tiré son cogjdesta, mm 1b miea. MouS' âtnas toiB deux au Dancaînede n«ui&laisser'pIacelibBe(«bfeanc Xeu« II vit qu'il n'y avait pas moyen de nou».arrtter^.cA il s'écartEu Garcia était déjà ployé.en» deux* eomaie. un chat prêt à sfélanc^ contre une souris. H tanait aaii chapeau de la main gauche pour parer^ son coulteau en avant. C'est leur garde andalonse* M oi^ je me mis â la navarraise^ droit, en face de lui^ le bras gauche leviéi, la jambe gauche en. avant.^ le couteau le long, âb bi cuisse droite. Je me sentais plus fort qu'un géant» Il se lança sur moi comme, un tsait; je toumaà sur le pied gfiuche^ et il ne trouva plus vîesk devant lui; mais je l'atteignis à la gorg^^ et le couteau entra si avant^ que ma main,était sous scm.menton. Je retournai laluoie ai fort qu'elle se eassa.. Cfétait fini* La lame sortit de la plaie lancée par un bouillon de sang gro& comnae le bras, n tomba sur le nez roide comme un pieu. — Qu'a&-tu fait? médit leDancaïre. — Écoute^ lui dis-je: nous ne gouvioas. vivra ensemble. X'aime Carmen^ ^
je veux être seuL D^ailleurSj; Garcia était .un ooquin, et je. me rappelle ce qa'il a fait, au pauvre Remendadou Nous ne sommes plus qua deux^. mais nous sommesi da bons garçons. Voyons^ vaixrtu de moi pour ami^ à \l vie à la mort ? — Le. Dancaîre me tendit la main. C'était un homme de cinquante ans. — Au diable las amourettes! s'écria-t-il. Si tu lui avais demandé Carmen^ il te L'aurait Tendue pou£ une. piasJara.Nousr ne sûmmes:pkis(p&deu&; commantieroBfiHEiousiddmaîa LaJsseriBoL faire tout seul, lui répendîs^^* Uaintenaol jp me moque du< mande eitiec
Nous: entesràmes Gareia, einouskatt&naes^plaoer note caxnp deux, cents pas .plus; IniiK Ikfr lendemain^ Gannc» ei son Aurais passèreniavecdoix mdetiers^et un do^ mesiiqiie. Je dis au Dancaice :ie m^ehange dn^ TAo^ glais. Fais peur anxautres^iils^BB sontpaftarmés. L'Ab? glaiaavaitducœur. S>Car<m6axieM.eàtipQiissé lebraa^ il-œe. tuait. Bref, j.e reconcpiîs Carmaoi ce jiMir^à^ «I mon premier moi fut de lui. dire? qu'eUa était, veuves QuaDd. elle sut commani cela, s'était passé :.Ta aem tûi^oura un lilligendil. m» ditrellc^ Gavcia devait ta tuer. Ta ^^a navaroaisa n'est. q)i\ jie bélise^. ek il en a mifr à.Uombro da plus haI»le«qiiQ: toi. G'eal cp» soft tenp&étaitvaiiu. Le tiim viendra. — Et ta tien, reposa
dis-je^ sî tu n'es pas pour moi une vraie romi. — A la bonne heure, dit-elle; j'ai vu plus d'une fois dans du marc du café que nous devions finir ensemble. Bah ! arrive qui plante 1 Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu'elle faisait toujours quand elle voulait chasser quel-
que idée importune.
On s'oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-là vous ennuient sans doute, mais j'ai bientdt fini. La vie que nous menions dura assez longtemps. Le Bancaire et moi nous nous étions associés quelques camarades plus sûrs que les premiers, et nous nous occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien l'avouer, nous arrêtions sur la grande route, mais à la dernière extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire autrement. D'ailleurs, nous ne maltraitions pas les voyageurs, et nous nous bornions à leur prendre leur argent. Pendant quelques mois, je fus content de Carmen ; elle continuait à nous être utile pour nos 'opérations, en nous avertissant des bons coups qoe nous pourrions faire. Elle se tenait, soit à Malaga, soit à Cordoue, soit à Grenade; mais, sur un mot de moi, elle quitiait tout, et venait me retrouver dans une venta isolée, ou même au bivouac. Une fois seulement, c'était à Malaga, elle
me donna quelque inquiétude. Je sus qu^elle avait jeté son dévolu sur un négociant fort riche^ avec lequel probablement elle se proposait de recommencer la plai« nnterie de Gibraltar. Malgré tout ce que le Dancaîre put me dire pour m'arrêter, je partis, et j'entrai dans Halaga en plein jour. Je cherchai Carmen, et je Femmenai aussitôt. Nous eûmes une verte explication. — Sais-tu, me dit-elle, que, depuis que tu es mon rom , pour tout de bon, je f aime moins que lorsque tu étais mon minchorrô? Je ne veux pas être tourmentée, ni surtout commandée. Ce que je veux, c'est être libre et faire ce qui me plaît. Prends garde de me pousser à bout. Si tu m'ennuies, je trouverai quelque bon garçon qui te fera comme tu as fait au borgne. — Le Dancaîre nous raccommoda; mais nous nous étions dit des choses qui nous restaient sur le cœur, et nousn'étions plus comme auparavant. Peu après^ un malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le Dancaîre fut tué, ainâ que deux de mes camarades; deux autres furent pris. Moi, je fus grièvement blessé, et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains des soldats. Exténué de fatigue, ayant une balle dans le corps, j'allai me cacher dans un bois avec le seul compagnon qui me restât. Je m'évanouis en descendant de cheval, et je
§6 GABlflËNi
erus^ qufi j^'allmoif^ef dana tes» bireussaffles oomme £èfTQ cfoi a coç» du plooil). Mon eamasade me: porta âa]36 una gn^te qna n(ms Gcmnaîssionsy-puis U ^^ ehec Carmen. E\kàétaà!khÂk&mà% eA aoasiièt ette anccAimt. Pendant, quinze joiifs^ elte ne me quitta pas d'un instant. Elle ne fenn«2 pas lioeS; dis nie soigna avec une adresse et des* att^itions que jamais fbmne nf a eues pour Thomme le ^s aimé;. Bèsque je pas: ma tenir sur mes jambes^ elle me mena èa fir^iade dans le I^u» grand seereft. Les. bohémiennes ttoarreat paiteat des asiles sùrs^ et je passd^ plus de six «maine^dans une maison^ à deux portes du eorrégideor qui.me diepchait. Plus d^une fois> regardant derrière \m volet; je le vis passer. Enfin jeme rétablis; maie j'avais fait bîra desréflexioBS surmon lit dedcnrieuB^ etge projetais de changar de vie. le parlai à Carmen de quûhber TË^ pagne^ et de ober^sh^ir k. viVre honnéftecneBt. dais.- le Nouveau-Mofiée.. Elle, se nuoqua de mûr; — Nanane sommes pas faits pour planter des choux^ dii^Ue;, nutn destin^ à nous, c^est. de vivre aux dépens dest payUoa Tiens^ j'ai arrangé une a&ine ai^&NaÉham: ben-feseiib de Gibraltar. U a des cotonnades qui n-attenâ^al que Uà pour passer. li sait que tu^ es> vivant. Il oompto sbt toi» Que diraient nos correspondante de 61ilDr£dtar;.si.ia
GitiUiS9K. m
leur nvmfiitifl. 4» pMNda? Je m0 Uiam tréâakmcy et je
Peadant qpe jfétai& ca«hé à Grenade, il y eut de» C0HI66S de tauceaux om Carmen alla; En revenant^ elle
parioi beaueoui^ d'ua picadoc très^edcoit nûBOcaé Lucas. Elle sajait le aom.de. s(Hi,<>beval,, et combien lui coûtait sa. Testa bradée* Je n'y fis pasatienlioa* Juaniio> le ca» marade. qui m'étaiiresti, me dit^ quelques jeui:saprè%. qu'U avait, vu Canoaeji arec Lucas chez un mardiand dxk Zaeatîo. Cela oQmmença.à m'alamier. Je demandai àiCatmen. comment et pourquoi elle avait iait connaifir san^e avee le picador. — C'est un. gae^n^ me dit-elle, avecf qui.on: peu! faire une affiiire. Rivière qui fait du bruit ^: i^ de Teau oucde» eaiUoux. (i)- Il a gagné i^200 réau& aux courses* De deux choses. Tune : ou bien il faut avoir cet argent; oui bîea^. eomme c'est un bûD cavalier et un. gaillard de cœur^ on peut renr6Ier dans, notre baode* lia teletxm tel sont mocts^ tu aa be^ soin de les remplacée. Prenâs4e.aArec toi.
-*- Je ne veux^ répondis-je^ ni de. soa argent^ ni d^ sa personne^ ei j^ ta défends, de lui parler. — Prends garde^ me dit-elle; bnscpi'oa mai défia da faiie une
(t) Leu SOS soosi abebr
PaaiiorebltDâaiLteBtlav^CPBoyerba bobémiio)*
n CARMEN.
chose^ elle est bientôt faite! — Heureusement^ le picador partit pour Halaga^ et moi^ je me mis en devoir de faire entrer les cotonnades du juif, feus fort à faire dans cette expédition là^ Carmen aussi ^ et j^oubliai Lucas; peut-être aussi Toublia-t-elle, pour le moment du moins. C'est vers ce temps. Monsieur, que je vous rencontrai, d'abord près de Montilla, puis après à Cordoue. Je ne vous parlerai pas de notre dernière entrevue. Vous en savez peut-être plus long que moi. Carmen vous vola votre montre; efle voulait encore votre argent, et surtout cette bague que je vois à votre doigt, et qui, dit-elle, est un anneau magique qu'il lui importait beaucoup de posséder. Nous eûmes une violente dispute, et je la frappai. Elle pâlit et pleura. C'était la première fois que je la voyais pleurer, et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon, mais elle me bouda pendant tout un jour, et, quand je repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m'embrasser. — J'avais le cœur gros, lorsque, trois jours après, elle vint me trouver l'air riant et gaie comme pinson. Tout était oublié, et nous avions l'air d'amoureux de deux jours. Au moment de nous séparer, elle me dit : — Il y a une fête à Cordoue, je vais la voir, puis je saurai les gens qui s'en vont avec de l'argent, et je te le dirai. — Je la
laissai partir. Seul, je pensai à ce,tte fête et à ce changement dTiumeur de Carmen. Il faut qu 'elle se soif vengée déjà, me dis-je, puisqu'elle est revenue la première. — Un paysan me dit qu'il y avait des taureaul à Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne, et, comme un fou, je pars, et je vais à la place. On me montra Lucas, et, sur le banc contre la barrière, je reconnus , Carmen. Il me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli cœur, comme je Tavaîs prévu. Il arracha la cocarde (1) du taureau et la porta à Carmen, qui s'en coiffa sur-lechamp. Le taureau se chargea de me veiiger. Lucas fut culbuté avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n'était déjà plus à sa place. Il m'était impossible de sortir de celle où j'étais, et je fus obligé d'attendre la fin des courses. Alors j'allai à la maison que vous connaissez, et je m'y tins cx)i toute la soirée et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir. — Viens avec moi, lui dis-je.
(1) La divûa, nœud de rubans dont la couleur indique ier pâturages d'où viennent les taureaux. Ce nœud est fixé dans ik peau du taureau an moyen d'un crochet, et c'est le comble de la galanterie que de l'arracher à l'animal vivant, pour l'offrir à une femme.
-—-Eh bien l dsl^I^ patto&fiî: — J'aHrir piendK^ bub oheval^ je^hu nâsient croufe^. et nou» mssébkmœf Knl le reste de k) naît sons nousdir&'iiii seul mot. N0» j»aiis airéttttne&an jour dms mm fecitâ> isolée, asn ptès id'uapetàkt6fmitage; Là^jeâis^k Cftrmen :
— Écoute;; foiriïfiei t<imti Ht ne. te parlerai de ries; marâ'jiffe-^oi une chose i^esk qaeta Tasasasaivie ea Américpiie^ et que tu t'y Iknéfra» tmupi^.
— Non> dit-dladiuB*.l3onibeiiteir^ je ne^new p» ailef en Axaénspat. le me trouve bien kr.
— C'esiparce que tu:es psës de Lii«a9> maisteogges^ bien^ s'il: guérit^ ce ne^serap» po^rfism» de'vîeHi' os. Au reste^ pourquoi m'en prendre à Itiî? Se' sois ha de tuer tous tes amante; c^esl; fibi que- je tuerai.
Elle me regarda âx^neBtde son r^ani sauvage^^et médit:
— fai toujours pensé que tu^ me-tiieraîs; L»prr mière fois que je f ai vu, je venafe de- rencontrer uh prêtre à la porte de ma maison. Et cette miil^, en'sortant de Cbrdoue, n'as^ rien vu? Un lièvre- a traversé le chemin entre les. pieds de ton cheval. C'est écrit.
— Carmencitai, lui demaiidaisrje^ ee^b-ee qaatwiie m'aimes plusl
Elle ne répondit rien. Elle était as^ les jamibea eroî-
sées sur uneiBÉBaefIrAisaJ* dentnilsrfflrlBnvaTe&flon
— Changeons de vi^ Gamen^ luû d!»JB d'ant tm sntpfËaoi'. idft»6.vteQBe:qnalcpie port oi^ nooBfn» seitms j^maaia séyanéSé Ta sais cpie. bcms aimiB> pas lekDd'îa^ son» OBr cbèi»>. e»É vîngl oneoa eQtan'éa&...»^ Bim^ noi» avons dte^foad» eneoEe eheirle juif Ben-Josq^
EUe se mit à sourire^ et me dit :
— Uoid'aboBd^ td 6El6uita«Iasaî& bieaqpft cela.doit amyer ainsi.
— Béflécbis^ rq>]riarje;ja siBS<attbQHt demapatieni^r et da mon coiuragei; yrenda ton pearti ou je prendrai la mien. — Je la qintbaiet jfalkd me promener du c6té d» rermîtaga. Ja:teouiiiailfepmito qwf m»4.. J/attendisique sa prièf e foi finie; j'aivais bien voutu prier^ mais je na ponrau pa&^ Quand il se veleva, j'allai à lui. — Mon père^ liiL dis^je^ voulez-voi») puer pow qualqu'usi gui es! «A grand-péfil?.
— Je prie pour ton» lesi alBigés^t dii41«
— Pauvea-Y0U8> dire une mesoe^pouruEyeàaie qui va peufc-ètre pasalitô devant son GréaÉenr t
-^ Oui^ réponditril en me regeurdant fixement». — Et,^ commet il y aurait danamonù quel^ie chose d'étrangp^ îL voflloi me faioa parier :
— Il me semble que je vous si vu, dit-il.
— Je mis une piastre sur son banc. — Quand dire^ vous la messe? lui demandai-je.
— Dans une demi-heure. Le fils de Taubergiste de làbas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n'avezvous pas quelque chose sur la conscience qui vous tourmente? voulez-vous écouter les conseils d'un chrétàml
Je me sentais près de pleurer. I.e lui dis que je reviendrais, et je me sauvai. J'allai me coucher sur ITierbe jusqu'à ce que j'entendisse la cloche. Alors je m'approchai, mais je restai en dehors de la chapelle. Quand la messe fut dite, je retournai à la venta. J'espérais presque que Carmen se serait enfuie; elle aurait pu prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu'on pût dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait L'ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d'eau le plomb qu'elle avait fait fondre, et qu'elle venait d'y jeter. Elle était si occupée de sa magie qu'elle ne s'aperçut pas d'abord de mon retour. Tantôt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les cotés d un air triste, tantôt elle chantait quelqu'une de]
ces chansons magiques où elles invoquent Marie Padiila, la maîtresse de don Pedro, qui fut, dit-on la J^ori Crallisùy ou la grande reine des bohémiens (1) :
— Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi? Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa
tête comme prête à partir. On m'amena mon cheval^ elle monta en croupe et nous nous éloign&mes.
— Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre n'est-ce pas?
— Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi.
Nous étions dans une gorge solitaire; j'arrêtai mon cheval. — Est-ce ici? — dit^lle, et d'un bond elle fut à terre. Elle êta sa mantille, la jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement.
— Tu veux me tuer, je le vois bien, ditrclle; c'çst écrit, mais tu ne me feras pas céder.
— Je t'en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoutemoi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c'est
(1) On a accusé Marie Padilla d'avoir ensorcelé le roi don Pèdre. Une tradition populaire rapporte qu'elle avait fait présent à la reine Blarshe de Bonrbon d'une ceinture d'or, qui parut aux ^reux fascinés du roi comme un serpent vivant. De là la répugnance qa'il montra toujours pour la malheureuse princesse.
«« ûttHur.
tdiqpûmiasif«iii&.^je'est<pottr toi'iiHe|eisuauinnsttai Tokur etun mevrtimr. Ciann»ni!4tt&CaPBBml^lai«&«Mâ te sâu¥^ et ine:saiiva[* «inec éoL
— 9osë^ TéponâKHefle^ tntne demandes l%npo6s2ble. Je ne t'wnie |*iib;1joî, tu Hfàkïïea'eBcerft, et c'^pour câa que ta 'vevK vie tuer, fc pouirsâs 'bien encore 1e faire quéhfEie mensonge; mais je ne ve«x pas nfea éèim&r la peine. Tûiit«gt&ii^»itre39us. OnfiiaeiRon rom^ tu as le àDoit de tuer ta itérai ; ma»6 Carmen sera toujoiiFs Wam. HbM elle est née^ oaBi elle aioorra«
— Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je.
— Quî^ Je iFai aimé^ coimne toi^ un instant^ moins que toi peut-être. A. présent, je n'aime ^plus ri^, et je me liais pour Jt'ayoir iumé«
Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arcûsai de SQJt& Isffuies. Je lui mppelai ims «les moments de bonheur que neus avions passés ensemble. Je ^ui o&isife rester Jdrigaadpour lui ipl^e. Tout, monsieur, tont! je lui Qffi[*i6.taul^ pourvu qu'elle voulût m'aimei encore !
— Elle me dît : — Taimer .encore, c'est impossible Vivre «vec toi, je 'ne te veuîc pas. — "La fureur me poa sédaiL Je ticai .laon «couteau. J'aurais vûuki qu'elle eût
peur et me demandât gràce^ mais^ cette femme était un démon.
— Pour la dernière fois, m'écrîai-je, veux-tu rester
avec moi?
— Non t non 1 non I dit-elle en frappant du pied^ et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C'était le couteau du Borgne que J'avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement; puis il devînt trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier coipsrde-garde je me fis coimaitre. J'ai dit que j'avais tué Carmen; mais je n'ai pas voulu dire où était son corps. L'ermite était unsaint homme. Il aprié pour elle !
n a dit une messe pour son âme Pauvre enfant! Ce
senties Caléqai sont coupables pour l'avoir élevée ainsi.»
LTEspagne est un des pays où se trouvent aujourcThm^ en plus grand nombre encore^ ces nomades dispersés dans toute TEurope^ et connus sous les noms de Bohémiens, GitanoSj Gypsies^ Zigeuner, etc. La plupart demeurent^ ou plutôt mènent une vie errante dans les provinces du Sud et de TEst, en Andalousie, en Estramadure dans le royaume de Murcie; il y en a beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent en France. On en rencontre dans toutes. nos foires du Midi. D'ordinaire, les hommes exercent les métiers de maquignon, de vétérinaire et de tondeur de mulets; ils y joignent rindustrie de raccommoder les poêlons et les instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne aventure,
mendient et vendent toul^ sortes de drogues innocentes ou non.
CARMEN. n
Les caractères physiques des Bohémiens sont plus faciles à distinguer qu'à décrire^ et lorsqu'on en a vu un seul^ on reconnaîtrait entre mille un individu de cette race. La physionomie^ Texpression, voilà surtout ce qui les sépare des peuples qui habitent le même pays. Leur teint est très-basané^ toujours plus foncé que celui des populations parmi lesquelles ils vivent. De là le nom de Cédé, les noirs^ par lequel ils se désignent souvent (1). Leurs yeux sensiblement obliques^ bien fendus^ très* noirs^ sont ombragés par des cils longs et épais. On ne peut comparer leur regard qu'à celui d'une béte fauve. L'audace et la timidité s'y peignent tout à la fois^ et sous ce rapport leurs yeux révèlent assez bien le caractère de la nation^ rusée^ hardie^ mais craignant naturellement les coups comme Panurge. Pour la plupart les hommes sont biai découplés^ sveltes^ agiles; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul chargé d'embonpoint. En Allemagne^ lesBohémiennes sont souvent très-jolies; la beauté est fort rare parmi les gitanas d'Espagne. Trè&-jeunes elles peuvent passer pour des laiderons agréables; mab une fois qu'elles sont mères^ elles de-
(1) U m'a semblé que les Bohémiens allemands, bien qu'ils comprennent parfait^nent le mot Calé, n'aimaient point à être appelés do U sorte. ll^6'appeUent entre eux Romane tehavé.
bcfeémieiuie «l'en iiraa ^^fiGilBEB^&t>1Ille idée, mwpeéaBXÉuA les crias hS'^kiS'mdâSy'IesfAugni^ lK'{flusc.poiMtoeiix. DaBs qB6l<|Hfts ^isadeF "viMis #dk»diiousie^ eectames jeimes fiHes un {icn i^htsu iftte lesvatttres^ 'preraent plus Ite son de ilenr < (!éMeB4à'7ont <tawer pour dellargdftt^ desdaanft^ifQi refisemUent fort à ceBes que l'on iatewtetdaiiipnHtfcrig paMiesdueaniaTal. M. Borrow, nûesknaaire auteur de deux ouwagesfort iflÉérefiBants^siir te miens d'Espagne^ qirïl is^it entrepris de ccmwtir, «rais de la société BiUiqae, assin» qu'a est ffinsnw pi r qu^une Gîtaaa ttit jamais «a qurique ia9)le8se<pnr on iiDinme^aDger'è*sa face. Urne sen^le^il j a coup d^'exagération dans les éloges qo^ aeeoHie-à dbasteté.'D'^bord/le pins 'gr»id nombre ^st dmaioMs de la laide d'Ovide : Cag^ quem nemo rogmit QuaAt anx jcdies^ éHes sont comme ioate^ les'Espagndlas^ «dtfficiles dans le chc»x de lecffs amfints. Il Ssnit leur phare, ri faut les mériter. M. Borrow cite «oimae praove de leur vertu un trait qui fait honneur à la sienne/surtout À «a nsiveté. Un homme immoral deaa GoanaiMBe^ offrit^ dit-il^ inutilement plusieurs xmces à une jolie 4Iî-
(BMMfrtt H'
prétetidlt'Cfae^G8i'htoii!miei!!a^ dèsne*'
oè^ en montrant déar otrt^otepmslresy et^ qfa\)ffi4i' des onees d'or è une'KAnémieinej étâîl} u» mitm^namrm^ maijt^^dé' pteesiiiMlèr/ que dB^ prmnetere^ unKmîKoii'oo dMxà une fiBe* (Fauberge. — Qttoiqiv'il en^otti^'esi cartain^qoetlès CSfftaas'iiKnQrtrentà'lefirS'maris undé^ voteaent extraiN^dÉttire* Il n*y* a< pas dé dàng«r m d» misères qu'êtes ne bmfeiit pe«tr les'secouiir< en leurs nécesskés. Un des nornsq^etse donnent lèsBehémiens^ .Affine on Im ép^ux, me paratt attester le re^et de^Ia race pour.rétat^de mariage; En généra) on peut dire que leur principale vertDest le palriotiaoïe^ si l'on peut akisi sqppeler la fidéifé qnib' ofeëervent ' dans leups retations affec les individus de même origine qu'eax> leur em» pressement à s-entr'aider^ le seeret invMaMe qo'ils se gardent dans les affaires compromettantes. An reste, dans toutes tes* associations mystérieuses et en detors des lois^ on olserve qoehine chose' de sembkMe.
J'ai visité^ il y a quelques mois^ une horde de Bohé^ miens établis dan» les Toeges*. Dan» la hutte d'une vie^ fëmrae^ Tandemie de sa trib^^ il y avait un Bohémien élMiger à sa famitte^ attaqué d^oene msdadie mortelle. CSei homme avait'quitté un hdpital oà il était bien uiz.
gné^ pour aller mourir au milieu de ses compatriotes. Depuis treize semaines il était alité chez ses hôtes^ el beaucoup mieux traité que les fils et les gendres qui vi' vaient dans la même maison. Il avait un bon lit de paille et de mousse avec des draps assez blancs^ tandis que le reste de la famille^ au nombre de onze personnes^ couchaient sur des planches iongueà de trois pieds. Voilà pour leur hospitalité. La même fenmde^ si humaine pour son hôte^ me disait devant le malade : Singo^ singo, homte hi mulo. Dans peu^ dans peu^ il faut qu'il meure. Après tout, la vie de ces gens est si misérable^ que Tannonce de la mort n'a rien d'effrayant pour eux. Un trait remarquable du caractère des Bohémiens, c'est leur indifférence en matière de religion; non qu'ils soient esprits forts ou sceptiques. Jamais ils n'ont fait profession d'athéisme. Loin de là, la religion du pays qu'ils habitent est la leur; mais ils en changent en changeant de patrie. Les superstitions qui, chez les peuples grossiers remplacent les sentiments religieux, leur sont également étrangères. Le moyen, en effet, que des superstitions existent chez des gens qui vivent l6 plus £;#uvent de la crédulité des autres. Cependant, j'ai remarqué chez les Bohémiens espagnols une horreur singulière pour le contact d'un cadavre. Il y en a peu
qui consentiraient pour de Targent à porter un mort tu cimetière.
J'û dit que la plupart des Bohémiennes se mêlaient de dire la bonne aventure. Elles s'en acquittent fort bien. Mais ce qui est pour elles une source de grands profits^ c'est la vente des charmes et des philtres amoureux. Non-seulement elles tiennent des pattes de cra* pauds pour fixer les cœurs volages^ ou de la poudre de pierre d'aimant pour se faire sdmer des insensibles; mais elles font au besoin des conjurations puissantes qui obligent le diable à leur prêter son secours. L'année dernière^ une Espagnole me racontait l'histoire suivante : Elle passait un jour dans la rue d'Alcala^ fort triste et préoccupée; une Bohémienne accroupie sur le trottoir lui cria : Ma belle dame^ votre amant vous a trahi. — C'était la vérité. — Voulez-vous que je vous le fasse revenir? On comprend avec quelle joie la proposition fut acceptée^ et quelle devait être la confiance inspirée par une personne qui devinait ainsi d'un coupd'œil^ les secrets intimes du cœur. Comme il eût été impossible de procéder à des opérations manques dans la rue la plus fréquentée de Madrid^ on convint d'un rendez-vous pour le lendemain. — Rien de plus facile que de ramener l'infidèle à vos pieds^ dit la Gitana.
Awie^n^os un. moadboir; nei'écharpci^ la» maDtiBe qu'il vous ait donné? — On lui remit un fi^tt de som •— MàintenaBi coosca: atea de la sck ortmaoîste^ une ipiastret dans «un coiH/dtlL âofauL — ' Daofiun autee coâi cousez: use demi-instse; m, ime piécdte; tt^.uiMi pièce de deux rédiuc^ PinstiJifatti coudre aumîMeii une pièce d'or* Un databionr serait te mieiis. — On coudoie doubion et le resta — A- présent^ (kmne&4nei'ler ftbhii^ je vais le porter a» QampsKSaatek^ à minuit semiaoL VeiHK avec moi^ si vonsi voules voir une beife diablMie. Je vous promets que dès demain vous revema cetai que vous aimezu -«La Bdbémiennerpajiitit seule pomrlè CampO'4Sasito> car on avant trop peur des^ diaUespoi» Taecompegnar. Je voosf laisse à penser st« la pauvre mnante délaissée a rêva son fichu et son infidèle.
Malgré leur misàrei et respèœct'avaraion qu'ils ûé^ rent^ les^Bohémiensjotti&fient cependant dfHme-ceitidne confidéraftîon parmi le^ gens pei» éclairés^ et iis «a Beat très vains. 1b se sentent une race supérieure pois Yim* telUgence et ni^cisenteordialeinentile^peiqpleFqui leur doflsie llid^italité. -— Les Gentiis^aefti si Ii6ta8> medi^ sait une Bohémienne des y osgesyqcrïl nf y a aueuB mérite à les attraper. L'aulore jour^ une pcqisaai»e*afap4 pirile dans la rue, j^entift>ehièz'dfc^âob'ipo^iiuBliil: el
elle me demande fucsoet pour le £ÛEe'âUer^.MQi^,jl^ me fais/d'abord doimec uD^boamolloeaQ de lanLPuis^ je me- mets' à marmotter quelques mots^nrommaai*. Tu es béte^ je disais^ tu ea née béte, bâte tu mourrasa... l^uaiid je fus près de la^ porte^ j,e lui dis en bon< alle^* mand : Le moyen infaillible d^empêcher ten poêle de. fumer^ c'est de n'y pas faire de feu. Et je pris me& jambes à mon cou.
L'histoire des Bohémiens, est encore u&problémei Onisait à la vérité que leurs premièresbandes^ fovt peu nombreuses^ se montrèrent dans Test de l'Europe, vers le conunencement duquinzième siècle^ mais oane peut dire ni d'où ilsviennent^.ni pourqvioi ils sont venus en. Europe^ et^ ce qui est plus extraordinaire^ on ignore conmientils se sont multipliés eai peadetempsd'une fa*^ çon si prodigieuse dans plusieues contrées fort éloignées les unes des autres* Les. Bohémiens eux-mêmes n'ont conservé aucune tradition sur leur origine^ et si la plu-r part d'entre eux parlent de l'Egypte comme de leur patrie primitive^ o'est qu'ils ont adof^ une fable trèsanciennement répuadue sur leur c(Mapte.
La plupart des orientalistes qui ont étudié lalang^ desBohémiensjCrdent qu'ils. soi^mg^iaiFes de l'IndOr En. effety, il parait qufun grand nombre de racine». el>
lt)4 €ARM£N.
beaucoup de formes grammaticales du rommani se retrouvent dans des idiomes dérivés du sanscrit. On con* çoit que dans leurs longues périgrinations^ les Bohémiens ont adopté beaucoup de mots étrangers. Dans tous les dialectes du rommani^ on trouve quantité de mots grecs. Par exemple : cocal^ os de xoxxa>ov ; petalli, fer de cheval, de icéxaXov ; ca/î, clou, de xap<p(, etc. Aujourd'hui, le Bohémiens ont presque autant de dialectes différents qu'il existe de hordes de leur race séparées les unes des autres. Partout ils* parlent la langue du pays qu'ils habitent plus facilement que leur propre idiome^ dont ils ne font guère usage que pour pouvoir s'entretenir librement devant des étrangers. Si l'on compare le dialecte des Bohémiens de l'Allemagne avec celui des Espagnols, sans communication avec les premiers depuis des siècles, on reconnaît une très-grande quantité de mots communs; mais la langue originale, partout, quoi qu'à différents degrés, s'est notablement altérée par le contact des langues plus cultivées, dont ces nomades ont été contraints de faire usage. L'allemand^ d'un rôté, l'espagnol, de l'autre, ont tellement modifié le fond du rommani, qu'il serait impossible à un Bohémien de la Forêt-Noire de converser avec un de ses frères andalous^ bien qu'il leur suffit d'échanger quel-
ques phrases pour reconnaître qu'ils parient tous les deux un dialecte dérivé du même idiome. Quelques mots d'un usage très-fréquent sont communs^ je crois^ à tous les dialectes; ainsi^ dans tous les vocabulaires que j'ai pu voir : ipom veut dire de Teau, manro^ du pain^ mâSy de la viande^ lofiy du sel.
Les noms de nombre sont partout à peu près les mêmes. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus pur que le dialecte espagnol; car il a conservé nombre de formes grammaticales primitives^ tandis que les Gitanos ont adopté celles du Castillan. Pourtant quelques mots font exception pour attester Tancienne communauté de langage. — Les prétérits du dialecte allemand se forment en ajoutant ium à l'impératif qui est toujours la racine du verbe. Les verbes dans le rommani espagnol^ se conjuguent tous sur le modèle des verbes castillans de la première conjugaison. De l'infmitif yamar, manger^ on devrait régulièrement fmejamé, j'ai mangé, de lillar, prendre, on devrait faire lillé, j'ai pris. Cependant quelques vieux Bohémiens disent par exception : jayon^ lillon. Je ne connais pas d'autres verbes qui aient conservé cette forme an» tique.
Pendant que je fais ainsi étalage de mes minces con-
1Q6 GÀftHETk
naissances 4ao8. la langue roamsm, |&dois sdter quek quesmols d'axgqt fcançais qufik nos vdeius ont eo»p^runtés' auK Bohémî^as;. L^ Msf^èrest de Pom^oDl a{){N?is àla^bonne c<mipag^e q^ie ci&Mff^if^ voiibdt dire couteau. C'est d» rommaniipur; .tehouri estr un; de oea mots communs à tous les dialecia&i M» Vidoccf appela unt cb/èvài' grès f c'est. eaccve un, mot. bobéaiiefi gr^^ gre, grasitej gri$^ Ajoutez eneope le^msAfronuouicbel iffk dans Tacgot parisient désigne les Bohémiens.. CesiJa corruption de rommanitchme gars Bobémîens* Mai& une étymologio'dont je^suîs âer^ c'estcelledô/^tiiKXMse^ nnne^ visage, mot (pie. tous les écoliers eo^^dent ou employaient de mon temps. Observez, d'abord que Oudiny dans son > curieux dictionnaire, écrivait en 1640, firlimouse. Or, firloy fUùen ronmiimi veut dire visage^ mui a la même sigmiication^ c'est exactement os des Latins. La combinaison firlamm a étésurrle-cbamp comprise pas un- Bdbémien.puriste, et je la crois coi^ .orme au géniefde sa langue.
En voilà, bien assez pour damier aux lecteurs de Carmen, une idée avantageuse de mesi études sur le Rommank Je terminerai par ce proverbe qoi vioat à propos : En retudi panda nasti abela mâcha. En close, bouehe,. n'entre point noeueba.
.^AftSMl^GÛÎ L L T
(HoM. Il, XXII, 3C0.;
La dernière messe venait ( le finir à Saint-Roch^ et le Ijedeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles désertes. Il allait tirer la grille d'un de ces sanctuaires aristocratiques où quelques dévotes achètent la permission de prier Dieu^ distinguées du reste des fidèles^ lorsriu'il remarqua qu'une ienune y demeurait encore^ absorbée dans la méditation^ comme il semblait^ la tête baissée sur le dossier de sa chaise, a C'est madame de Piennes^ d se dit-il^ en s'arrêtant à l'entrée de la chapelle. Madame dePiennes était bien connue du bedeau. A cette époque^ une femme du monde ieune^ riche, jolie^ qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes d'autel; qui faisait de grandes aumônes par Tentremise
de son curé^ avait qaelque mérite à être dévote, lors* qu'elle n'avait pas pour mari un employé du gouvernement^ qu'elle n'était point attachée à Madame la Dauphine^ et qu'elle n'avait rien à gagner, sinon son salut, à fréquenter les églises. Telle était madame- de Piennes. Le bedeau avait bien envie d'aller dîner, car les gens de cette sorte dînent à une heure, mais il n'osa troubler le pieux recueillement d'une personne si considérée dans la paroisse Saint-Roch. Il s'éloigna donc, faisant résonner sur les^ dalles ses souliers éculés^ non sans espoir qu'après avoir fait le tour de réglise, il Tetrouverait la cfaapeHe vide.
Tl était déjà de l'autre côté du chœur, lorsqu'une jeune fennne entra dans l'église, et se promena dans un des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d'elle. Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui paraissaient aussi étranges que pourraient l'être pour vous. Madame, la sainte niche ou les inscriptions d'une mosquée du Caire. Elle avait environ vingt-cinq ans, mais il fallait la considérer avec beaucoup d'attention pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très-brillants, ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte bleuâtre; son teint d'un blanc mat, ses lèvres décolorées^ indiquaient la souffrance, et cependant un cer-
ÂRSftSE 6U1UM:. lit
taJnaArfd'andaoe «tdeigRieftéàuaB leioegurd esirimstait avQRceetie apparence matadm.^ans sa to9etle^votiBéiissiez remarqué un bizarre mélange de né^igence et de reoitevdhe. Sa «capate pose^foméede Seixrs artifioiëlles^ aurait mieux convenii fiour un xtégligé du ^sotr. Sqik un long chàle de cachemire^ 4ont Toeâl exercé d -une femme du monde auriôt devioé qu^eile ^'étaît pas la prea^sre propriéiab'e, se eacbaît .une robe d'indietoie à vÎBgt sous raune et tm^u fripée. Enfin^ vn hooosne seid aurait aânûré son psed^ chaussé qu'il était de bafi communs et de souliers ^de prunelle qui semldaiend; soufBâr depuîs ilongtoiops des in^ires du ^pavé« ¥oi& vous rafq[)eteK^ madame, que Tasphaite n'était |^ encore inrenté.
Cette femme, cfônt mous avez pu devmer la positicm sociale, s'approcht de la dbapdle ok madame de Pimmes se troumt «Bcore; et, après l-avoir observée un moment d'un air d'inquiétude «t d'embarras, elle l'aborda loxssqu'efle la Vit debout lei ûm Je ^pcÔBt de s<M*ttr.
— Pourriez-viKis m'ens^gnar, madame, bu demanda4-e]le d'une vok: donee •et avec un sourire de timidité, pourriez-vous m'enseigner à qui je pourraLi m'adresser pour £uce im cim*ge}
113 ARSÈNE GUlLUn.
Ce tangage était trop étrange aux oreilles de OMdamft de Piennes pour qu^elle le comprit d'abord. Elle se fit répéter la question.
— Oui^ je voudrais bien faine un cierge à saint Roch; mais je ne sais à qui donner Targent.
Madame de Piennes avait une dévotion trop éclai* rée pour être initiée à ces superstitions populaires. Cùpendant elle les respectait, car il y a quelque chose de touchant dans toute forme d'adoration^ quelque grossière qu'elle puisse être. Persuadée qu'il s'agissait d'un vœu ou de quelque chose de semblable^ et trop charitable pour tirer du costume de la jeune femme au chapeau i-ose les conclusions que vous n'avez peut-être pas craint de former, elle lui montra le bedeau, qui s'approchait. L'inconnue la remercia et courut à cet homme, qui parut la comprendre à demi-mot. Pendant que madame de Piennes reprenait son livre de messe et rajustait son voile, elle vit la dame au cierge tirer une petite bourse de sa poche, y prendre au milieu de beaucoup de menue monnaie une pièce de cinq francs solitaire, et la remettre au bedeau en lui faisant tout bas de longues recommandations qu'il écoutait en souriant.
Toutes les deux sortirent de l'église en même temps;
ARSÈNE GUILLOT. ttZ
mais la dame au cierge marchait fort vite^ et madame le Piennes Teut bientôt perdue de vue, quoiqu'elle suivît a même direction. Au coin de la rue qu'elle habitait, elle la rencontra de nouveau. Sous son cachemire de hasard, Tinconnue cherchait à cacher un pain de quatre livres acheté dans une boutique voisine. En revoyant madame de Piennes, elle baissa la tête, ne put s'empêcher de sourire et doubla le pas. Son sourire disait : « Que voulez-vous? je suis pauvre. Moquezvous de moi. .Je sais bien qu'on n'achète pas du pain en capote rose et en cachemire. » Ce mélange de mauvaise honte, de résignation et de bonne humeur n'échappa point à madame de Piennes. Elle pensa non sans tristesse à la position probable de cette jeune fille. a Sa piété, se dilrelle, est plus méritoire que la mienne. Assurément son offrande d'un écu est un sacrifice beaucoup plus grand que le superflu dont je fais part aux pauvres , sans m'imposer la moindre pri>&ation. » Puis elle se rappela les deux oboles de la veuve, plus agréables à Dieu que les fastueuses aumônes des riches, a Je ne fais pas assez de bien, pensa-t-elle. Je ne fais pas tout ce que je pourrais faire. » Tout en s'adressant ainsi mentalement des reproches^ qu'elle était loin de mériter, elle rentra chez elle. Le cierge, le pain de
|il4 ARSÈNE G£ltU.eT.
^piaive Unes, et surtout roffioande de l'umque fiècB de einq fhsfies^ «raient gra»é dana b» mémoire de madfeuBo de Piennes te figure de h jeune temme, qiifelie I6gar« dait comme: uu modèle de piété..
Elle la Beneontfia eno(fl« assez s/owmnt dsms* kt ne près de L^'églisej mais jamais aux efifices. Toutes le&fois fue rinconmi&' passait devani madame dïB Piemies^ elfe bmssait la tête et souciait dâufiemeat.. Ce source ïÀeia humble piaîsait à madame- de Pi^anes. Elle auiait voulu trouver une ooeàsien d^obligér la pauvre fille^ qui d^abocd Lui avait inspiré de ifintérèt^ et qui maiiitenant excitait sa pitié ;. ean elle avait remarqué cfue la eapote rose se fanak^ et le cafihemii^e avait disparu. Sans doute il était retourné ehesla revendeuse^ H éfaut évident que saint Roeh nfavait point payé au cenliispie roffiraitde qu^on lui avait adressée.
Un jour madame de Piennes vit encrer à Saint-Bûdi une bière &uivied^un;h(i»ineasse£malmis^ qui. n'avait . pas de crêpe à son chapeau. C'était une manière de portier. Depuis plus d'un:mo% elle n'avait çs& reneantré la jeune femme au» eierge^. et l'idée lui vint qu'elle assistait à son enterrement. Rien de plus: probable^, oav elle était a pâle et «su meifgBS k dennière foi&que madame: de. Piennâs l'avaitLMue^ Le bedeau questionné in-
iffifiBHB iSeUM^. 115
ImKlgei^l'bomttequisuii^ilahièce. Cekti-ci répondit qii^fli était ecmeierge d'uott maison rue Louis-le-Grand; qufuiii^ de SQ» beataires était morte^ une madame Guillot^ n'ayant ni parenl&ni anûs^ rien qu'une fille^ etque^ fw give bonté d'ftmQ^ li% c<î»ncierge^.aUait à Tenterrevomi, d'une peixsonne qjâ n«e lui était de rien. Aussitôt madame de Piennes ae représenta que son ineonnue était morte dans la misère^ laissant une petite fille sans ^acours^ et elle se pnon^t d'envoyer auK renseignenaents ua ecclésiastique qu'elle employait d'ordinaire pour ses bonnes œuvres.
Le sunl^demaîn^ mie charrette en travers dans la vue ai^réta sa v^âture quelques instants^ comme elle sortait de chez elle. Eu regaréant par la portière d'un air distsait^ elle aperçut rangée contre une borne la jeune fille qu'elle croyait morte. Elle la reconnut sans peine, ^oique plus pâle, plus maigre que jamais, habillée de deuil) maïs pauvrement, sans gants, sans chapeau. Son expression était étrange. Au lieu de son sourire habituel, elle avait tous les traits contractés; ses grands yeux, noirs étaient hagards;, elle les tournait vers ma^ dame de Piennes, mais sans la reconnaître, car elle ne Toyait sien. Dans toute sa contenance se lisait non pas la douleur» mais une résolution furieuse. La charrette
lUi ARSÈNE GUILLOT.
s'était écartée^ et la voiture de madame de Piennei s'éloignait au grand trot; mais Timage de la jeune fille et sou expression désespérée pom*suivirent inadame de Piennes pendant plusieurs heures.
A son retour^ elle vit un grand attroupement dans sa rue. Toutes les portières étaient sur leurs portes et faisaient aux voisines un récit qu'elles semblaient écouter avec un vif intérêt. Les groupes se pressaient surtout devant une maison proche de celle qu'habitait madame de Piennes. Tous les yeux étaient tournés vers une fenêtre ouverte à un troisième étage^ et dans chaque petit cercle un ou deux bras se levaient pour la signaler à l'attention publique ; puis tout à coup les brasse baissaient vers la terre^ et tous les yeux suivaient ce mouvement Quelque événement extraordinaire venait d'arriver.
En traversant son antichambre^ madame de Piennes trouva ses domestiques eifarés^ chacun s'empressant au-devant d'elle pour avoir le premier l'avantage de lui annoncer la grande nouvelle du quartier. Mais, avant qu'elle p(it faire une question, sa femme de chambre s'était écriée : — Ah ! madame ! ... si madame savait ! . .. Et, ouvrant les portes avec une indicible prestesse, elle était parvenue avec sa msdtresse dans le sanctum sane*
tomm, je veux dire le cabinet de toilette, inaccessible ta reste de la maison.
— Ah ! madame, dit madeoKnselle Jos^hine tandis qu'elle détachait le chàle de madame de Piennes, j'en ai les sangs tournés ! Jamais je n'ai rien vu de si terrible, c'est-àrdire je n'ai pas vu, quoique je sois accourue tout de suite après... Mais pourtant...
— Que s'est-il donc passé? Parlez vite, mademoiselle.
— Eh bien , madame, c'est qu'à trois portes d^ci une pauvre malheureuse jeune fille s'est jetée par la fenêtre, il n'y a pas trois minutes; si madame fût arrivée une minute plus t6t, elle aurait entendu le coup. .
— Ah ! mon Dieu ! Et la malheureuse s'est tuée t...
— Madame, cela fsdsait horreur. Baptiste, qui a été à la guerre, dit qu'il n'a jamais rien vu de pareil. D'un troisième étage, madame !
— Est-elle morte sur le coup?
— Oh ! madame, elle remuait encore ; elle parlait même, a Je veux qu'on m'achève ! » qu'elle disait liais ses os étaient en bouillie. Madame peut biet penser quel coup elle a dû se donner.
— Mais cette malheureuse... l'a-t-on secourue?
iiS iASBlffi GOULOT.
Artroa <HV7oyé cberoheo rat médecin^, un prètret.<
— Pour un *prétre...^ madame Ift sait mieio: qœ ]aûL..Mais, si j'étai&piéii^eu.. Une nalieiirease assex abandonnée pous se tuer eUe-même!... D'ailleurs^ ça n'avait pas de eonduite... On la Ymt assez... Ça^ i^ait été à rOpéra^ à ce qu'on m'a dit... Toutes eesdemo»selles-Ià finissent maL*. Elle s'esbmise à la tenétK; elle a noué se& jupons avee un ruban rose^ et..... vlan!
— C'est cette pauvre fille ea deuîl! s'éoriai madame de Piennes se parlant à elle-même.
— Oui,, madame ; sa mère est movte il y a tms ou quatre jours. La téteiui aura .tourné..- Avec cel% pea^ être que son galant l'aura plantée là... Et puis^ Iq temi est venu.^ Pa& d'argent^ ça ne sait pas toavailler... Des mauvaises têtes ! un mauArâîs eoup est bientôt ftit...
Ifeademoiselle Josépliine canldmia qjaelque temps^di la sorte sans que madame de Pîeanes- répoiâtlr. EHe semblait méditer tristement sur le séoit qufelle venait dlantenone. Tould'uUieoup^eUa demanda à mademoiâaSa Joa^ine :
— Saiiroa sL cette malheur^yise fiUe a ee qu'il Ub faut pour son état?... du. liage?.». dea> matelas).^ H fautXBi'on le sache sur-le-champ..
^^ Uval de k p«Rl da madanft^ &h nurfame ¥«Bt^ s'écria la femme de cbambre^ enchantée de mir de j^pà&aiie femme qui wisii wolii aei tuer^ puis^ réflédiiasant: — Maifib ajoirtartrelle, je ne sais si j'aurai kt force de voir cela^ mie feBome qui est tombée d'un troiaièiae étage !.,. Quand oa a^goé Baptiste, je me iisalroavée mal. C'a été plus fort que moi.
-*£h bien, ^Yoyeas^ Baptiste, s'écria madame de Piennes; maïs qu'on me «dise vite comsaent va eette mrilbenreusev
Par bonheur, soir médecin, le docteur K..., arrivait conune eBe donnait cet ordt*e. Il venait dîner chez ellfe, suivant son habitude, tous fes mardis, jour tf(ïpéra- Italien.
— Gourez vite, docteur, lui cria-t-elle sans lui donner le temps de poser sa canne et de quitter sa doufllette ; Baptiste vous mènera à deux pas d'ici. Une pauvre jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans secours.
— Par la fenêtre? dit le médecin. Si eUe était baute^ probablement je n'ai rien à faire.
Wdocteur avait plaa envie de dl»er que de faire une <B6i»li<»i mai&madMae de Siennes iasiata, et„ sur la
120 âhsène guillot.
promesse que le diner serait retardé^ il consentit à suivre Baptiste.
Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes, n demandait du linge^ des oreillers^ etc. En môme temps^ il apportait Toracle du docteur.
•— Ce n'est rien. Elle en échappera^ si elle ne meurt pas du... Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu'elle mourrait bien^ mais cela finissait en os.
— - Du tétanos I s'écria madame de Piennes.
— - Justement^ madame; mais c'est toujours bien heureux que M. le docteur soit venu^ car il y avait déjà là un méchant médecin sans malades^ le même qui a traité la petite Berthelot de la rougeole^ et elle est morte à sa troisième visite.
Au bout d'une heure^ le docteur reparut^ légèrement dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre.
— Ces gens qui se tuént^ dit-il^ sont nés coiifés. L'autre jour^ on apporte à mon hôpital une femme qui s'était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Mauvaise manière !... Elle se casse trois dents, se fait un trou à la joue gauche... Elle en sera un peu plus laide, voilà tout. Celle-ci se jette d'un troisième étage. Un pauvre diable d'honnête homme tomberait, sans le faire exprès.
d'un premier, et se fendrait le crâne. Cette fille-là se casse une jambe... Deux côtes enfoncées, force contusions, et tout est dit. Un auvent se trouve justement là, tout à point, pour amortir la chute. C'est je troisième fait semblaWe que je vois depuis mon reijar à Paris. .. Les jambes ont porté à terre. Le tibia et le péroné, cela se ressoude... Ce qu'il y a de pis, c'est que le gratin de ce turbot est complètement desséché... J'ai peur pour le rôti, et nous manquerons le premier acte A'Otello,
— Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l'avait poussée à...
'— Oh ! je n'écoute jamais ces histoires-là, madame. Je leur demande : Avéz-vous mangé avant, etc., etc.? parce que cela importe pour le traitement... Parbleu ! quand on se tue, c'est qu on a quelque mauvaise raison. Un amant vous quitte, un propriétaire vous met à la porte ; on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On n'est pas plus tôt en l'air qu'on s'en repentbien.
— EUe se repent, je l'espère, la pauvre enfant?
r- Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un train à*m'élourdir... Baptiste est un fameux aide-chînu^en, madame; il a fait sa partie mieux qu'un petit carabin qui s'est trouvé 1^, et qui se grattait la tête, ne sachant par où commencer... Ce qu'il y a de plus pi-
ttt ARi^lffii GUlUiOV.
quant pourellé^ e- est que^ ai elle s'était tuée^ elle j au» raitgBgné de ne pas nearir de la poitrine; car elle est poitrinaire^ je lui en fais mon billet. Je ne Fai pas êittseultéej mais ]b faciès ne me trompe jamais. Être' si presaéls^ quandoft nf'a qu'à se laisser faine ! -— VouS'la verrez demain, docteur^ n-'e^-ce pas?*^ •—Il le faudra bien, si tous le voulez. Je lui ai pmmis déjà que vous Seriez quelque chose pour eBe. Le plus simple,.ce serait de renvoyer ài Thôpital... On lui fournira gratis un appareil pour la réduction de sa jambe... Mais, au mot d'hôpitaÇ elle crie qu-oa Var chèv<î; toutes les. commères îmi ehonft5> Cependant, quandon n'sb pas le sou...
-«4e ferai les jpetitesdépense&qu'il faudra, docteur. .«
Denes^, ee mot d'bôpit£d m^e%aye aussi, malgré moi, comme le^i commères dant. vous parlez. D'ailleurs,, la transporter dans un hôpital, maintenant qu'elle est dans cei horriUe étal^,.Ge serait la tué».
— ^ Préj/ogél pur préjugé des gens du monde ! On n'est nulle part.aussLbien qu!à Thûpital. Quand je serai malade, peuff iaut de boa,, moi, c'est à l'hôpital qufon me portera. G'est de Ikque j/â veux mf^mbarquer dans la banque à Chaeon, et je ferai, cadeau de moa corps aux ilèves... dmsf Ivente ou quarante, ajos dlci, s'entend.
AMÈNE GliUJbOC. %tz
Séneusemeni,, dkkva dama,, pensez-y : je S6 saia trep si vx>ire prx^tégée mérite Uen voire iiKtérêt. EUe m<a tout Taîr de quelque fille d'Opéra... Il faut des jambes d'Opéca pour taice » heureusenAent un saut pareiL..
— MMs jB Paî' vue à Féglîse... et, tenez, docteur..., vous connaissez mon faible; je bâtis toute une histoire sur me^ figure, un' regard'... Riez tant que vous voudJrer, je me trompe raremait. Cette pauvre fille a fait àffnS^lpeBaeBi un voeu pour sa mère malade. Sa mère est morte... Ators sa tête s'est perdue... Ee désespoir, latmîfiève, Ifont préeipiilée à cette horrible action.
— A la bonne heure î Oui, en efiet, elle a sur le sommet du crâne une ilrotubérance qui indique Texaltalion. Tout ce que vous me dites est assez probable. Vous me rappelez qu'il y avait un rameau de buis audessus de son lit de sangle. C'est concluant pour sa piété, n'est-ce pas?
— Un lit de sangle? Ah! mon Dieu! pauvre fille 1^. Hais,, docteur, vous avez votre méchant sourire q^e je coimais bien« Je ne parle pas de la dévotion qu'elle a ou qu'elle, n'a pas. Ce qui m'oblige surtout à m'intéresser à cetta fille,, c'est que j'ai un reprocha à oie faire à son occasion*.-
— Un reproche?... J'y suis. Sans doute vous auriez dû faire mettre des matelas dans la rue pour la recevoir?...
— Oui, un reproche. J^avais remarqué sa position : j'aurais dû lui envoyer des secours; mais le pauvre abbé Dubignon était au lit^ et...
— Vous devez avoir bien des remords^ madame^ si vous croyez que ce n'est point assez faire de donner, comme c'est votre habitude^ à tous les quémandeurs* A votre compte, il faut encore deviner les pauvres honteux. — Mais, madame, ne parlons plus jambes cassées, ou plutôt, trois mots encore. Si vous accordez votre haute protection à ma nouvelle malade, faif^s-lui donner un meilleur lit, une garde demain, — aujourd'hui les commères suffiront. — Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui ne serait pas mal, envoyez-lui quelque bonne tête parmi vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme je lui ai remis sa jambe. La petite personne est nerveuse; des complications pourraient nous survenir... Vous seriez... oui, ma foi! vous seriez la meilleure prédicatrice ; mais vous avez à placer mieux vos sermons... J'ai dit. — Il est huit heures et demie; pour l'amour de Dieul allez faire vos préparatifs d'Opéra. Baptiste m'apportera du café et le Journal des Débats.
ÂRSËNE GUILLOT. 12ft
J'ai tant couru toute la journée^ que j'en suis encore à savoir comment va le monde.
Quelques jours se passèrent, et la malade était un fevL mieux. Le docteur se plaignait seulement que la surexcitation morale ne diminuait pas.
— Je n'ai pas grande conuaace dans tous vos abbés, disait-il à madame de Picimes. Si vous n'aviez pas trop de répugnance à voir le spectacle de la misère humaine, et je sais que vous en avez le courage> vous pourriez calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu'un prêtre de Saint-Roch, et, qui phi» est, niieux qu'une prise de thridace.
Madame de Piennes ne demandait pas mieux, et lui proposa de l'accompagner sur-le-champ. Ils montèrent tous les deux chez la malade.
Dans une chambre meublée de trois chaises de paille et d'une petite table, elle était étendue sur un bon lit envoyé par madame de Piennes. Des draps fins, d'épais matelas, une pile de larges oreillers, indiquaient des attentions charitables dont vous n'aurez point de peine à découvrir l'auteur. La jeune fille, horriblement pftie, les yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie; et faisait deviner dans quel état était le reste de «on
tu mSÈJm GtOLLM*
e(ir]i8«.LafsiiufeQe yà mâdaaie de Pieniœs^ eUe souleva
la tète^ et^ avec un sourire dmix et triste*:
— Je às:!!^ bien que c'était vous> maduoie^ qui aviez ftu pitiéi de tÊ9à, ditreUisv On m'a dit votre nom^ et j'étais sûre que c'étaiè la dame que je rencontrais près de SainlrRioehw
Il me semble vous' avoir dit d»^à> que madame de ^nnes avait quelques prétentions à deviner les gens sur la ma»\ Elle fut ehaonnéede découvrir dans sa protégée un talent semblable^ et cett» découverte Tinté* pd9S£^ davantage en sa faveur.
— Vous êtes bien mai ioi> ma pauvre enfant ! dit-elle ^1 promenant se9 vegardB sur le triste ameublement de la chambre. Pourquoi ne vous a-t-oa pas envoyé des rideaux?. ...Il faut demander à Baptiste les petits objets dbot vous pouvez avoir besoin»
— Vous él^es bien bonne^ madame... Que me manque-Ml?'Rien4.. C'est fini... Un> peu mieux ou un peu plus nial^ qu'impocte? Et détournant la téte^ elle se prit à pleurer.
"««Yous» soufirez' beaucoiq[>> ma pmivre enfant? lui
demiaodft madame de Piennes en^s'asseyant auprès du lit.
^-^NoRy pas beaucoup... Seulement j'ai touiours
lés osdlesr le veut: quand je tombû»^ et puis le *Jniit... crtic! quand je suis tombée sur le pavé.
-T* YouB étievfelle albrs^ m ehère amie; vous vous MffxAttB à présent^ n^estre» pas?
— Oui. . . mais^ quand on est malheureux^ on n'a plus htéteàsoi.
— Je regrette bien de tf avoir pas connu plus tôt votre position. Mais, mon enfant, dans aucune circonstance de la vie^ il ne faut s'abandonner au déses*
po&r.
— Tous en parlez bien à votre aise^ madame, dit le docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petite table. Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre un beau jeune homme a moustaches. Mais, diable ! pour éourir après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre.
— Fi donc! docteur, dit madame de Piennes^ la pauvre petite avait sans douté d'autres motifs pour.«.
— Ah! je ne ssûs ce que j'avais,. s'écria la malade; cent raisons pour une. D'abord> quand maman, est morte^i ça m'a porté un coup.. Puis, je me suis sentie abandonnée... personne pour s'iatéresser à moi!... Enfin, quelqu'un à q^ je pensais plus qp'k tout te monde^^ Madame, oublier j^isqp'à mm nom ! oui>. je
tn ARSÈNE GUILLOT.
m'appelle Arsène GuîUot, G, U, I, deux L; il m'écrit . par un Y! *
— Je le disais bien, un infidèle ! s'écria le docteur. On ne voit que cela. Bah! bah! ma belle, oubliez celuilà. Un homme sans mémoire ne mérite pas qu'on pense à lui. — D tira sa montre. — Quatre heures? dit-il en se levant; je suis en retard pour ma consultation. Madame, je vous demande mille et mille pardons, mais il faut que je vous quitte; je n'ai pas même le temps de vous reconduire chez vous. — Adieu, mon enfant; tranquillisez-vous, ce ne sera rien. Vous danserez aussi bien de cette jambe-là que de l'autre. — Et vous, madame la garde, allez' chez le pharmacien avec cette ordonnance, et vous ferez comme hier.
Le médecin et la garde étaient sortis; madame de Piennes restait seule avec la malade, un peu alarmée de trouver de l'amour dans une histoire qu'elle avait d'abord arrangée tout autrement dans son imagination.
— AinsK, l'on vous a trompée, malheureuse enfant 1 reprit-elle après un silence.
— Moi! non. Conmaent tromper une misérable fille comme moi?... Seulement il n'a plus voulu de moi... II a raison; je ne suis pas ce qu'il lui faut. Il a toujours été bon et généreux. Je lui ai écrit pour lui din
ARSENE GUILLOT. 129
OÙ j'en éisaSy et sll voulait qae je me remisse avec lui... Alors il m'a écrit... des choses qui m'ont fait bien cb la peine... L'autre jour^ quand je suis rentrée ches moi^ j'ai laissé tomber un miroir qu'il m'avait donnée un miroir de Venise^ comme il disait. Le miroir s'est cassé... Je me suis dit : Voilà le dernier coup!... C'est signe que tout est fini... Je n'avais plus rien de lui. J'avais mis les bijoux au mont-de-piété... Et puis^ je me suis dit que si je me détruisais^ ça lui ferait de la peine et que je me vengerais... La fenêtre était ouverte^ et je me suis jetée.
— Mais^ malheureuse que vous êtes^ le motif était aussi frivole que l'action criminelle.
— A la bonne heure; mais que voulez-vous? Quand on a du chagrin^ on ne réfléchit pas. C'est bien facile aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.
— Je le sais; le malheur est mauvais conseiller. Cependant^ même au milieu des plus douloureuses épreuves^ il y a des choses qu'on ne doit point oublier. Je vous ai vue à Saint-Roch accomplir un acte de piété^ il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de croire. La religion^ ma chère^ aurait dû vous retenir au moment où vous sdliez vous abandonner au désespoir. Votre vie^ vous la tenez du bon Dieu, EUe ne vous appartient pas...
ISO AABtiaC GQKUff.
Mais fu tort de .irous grco^der aiaiiiteiiaiit^ fsi^^ petite. Vous vous rqp^fttes^ «ons soofficez. Bien ausapiGé de vous.
Arôène baissa la tète^ <et cpielques lacmes vinFoat mouiUer ses paupi^t^.
— Ah ! madame^ dit-^lle avec im grand Boapîr, vws me croyez meilleure que je ne suis.,. Vous mecroysz pieuse... je ne le suis pas<trûp.«. wne^^apaséBstnaite^ et 1^ vous m^avez vue à Té^iae faire un cien^e.^-c^cst que je ne savais plus où donner 4e la tête.
— Eh bien^ ma chère^ c'^ait une bonne peasée. Dans le malheur^ c'est .toujours à Bien qu'il liMit «'adresser.
— On m'avait dit.«« que ai je faisais un cierge à Saint-Rocb... mais non^ madsuoae^ ja ne ipuis pas ¥oœ dire cela. Une dame comme vous nesait^pas ce ^qu'cm peut faire quand on n'a jdusle aon.
— C'est du courage surtout qu'H faut demaaader à Dieil.
— Enfm^ madame^ je ne veux pas me faire meiUeitfe que je ne suis^ et c'est vous voler que de pro^r des charités que vous me faites sans me connaître. . . Je «uis une malheureuse fille... mais dans ce monde^ on vit comme l'on peut... Pour en finir^ madame^ j^ai dioae
fait un cieirge, parce que ma mère disait que^tosfu'oii fait un cierge à i2^nt-Roch^ on ne manque Jamais dans la huitaine de treaver un tiomme pour se mettte avec Iui...llaisje suis dei^enuelaide^j'ai Tair d'une momie.. « pei'sonne ne voudrait plus de moi... £h bien^ il n'y a {dus qu'à mourir. Déjà c'est à moitié fait ! .
Tout cela était dit très-rapidement, d'une vok entre» coiigpée par les sanglots^ et d'un ton de frénétique qui inspirait à madame de Piennes encore plus d'efi&oi que d'horreur. Involontairement elle éloigna sa chaise du lit de la malade. Peut-être môme aurait^lle quitté la chambre, si l'humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette femme perdue, ne lui eût reproché de k laisser seule dans un moment où elle était en proie au plus \îolent désespoir. Il y eut un moment de silence; puis madame de Piennes, les yeux baissés, murmura f aâblemeiit :
— Votre mère ! malheureuse ! Qu'osez-vous dire?
-— Oh ! ma mère était comme toutes les mères. . . toutes les mères à nous... Elle avait fait vivre la sienne... je l'ai fait vivre aussi... Heureusement que je n'ai pas d'enfant. — Je vois Inen, madame, que je vous fais peur... mais que voulez-vous?... Vous avez été bien élevée, vous n^avez jamais pâti. Quand on est riche^ il
est îdsé d'être honnête. Hoi^ j'aurais été honnête si j'en avais eu le moyen. J'ai eu bien des amants... je n'ai jamais aimé qu'un seul homme. II m'a plantée là. Si j'avais été riche^ nous nous serions mariés^ nous aurions fait souche d'honnêtes gens... Tenez, madame, je vous parle comme cela, tout franchement, quoique je voie bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison... Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j'aie parlé de ma vie, et vous avez l'air si bonne, si bonne !... que je me suis dit tout à l'heure en moi-même : Même quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m'en vais mourir, je ne vous demande qu'une chose... C'est, quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi dans l'église où je vous ai vue pour la première fois. Une seule prière, voilà tout, et je vous remwcîe du fond du cœur...
— Non, vous ne mourrez pas! s'écria madame de Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayei du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d'être plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps;
rame est malade aussi^ mais moi je réponds de sa guévison.
Elle s'était levée en parlant^ et roulait entre ses doigts un papier qui contenait quelques louis.
— Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie. .. Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.
— Non, madame ! s'écria Arsène impétueusement en repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que vous m'avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez faire de moi rien qui vaille. Une grande dame comme vous aura prié pour moi; je suis contente. Adieu.
Et, se tournant autant que le lui permettait l'appareil qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tète dans im oreiller pour ne plus rien voir, •
— Écoutez, Arsène, dit madame de Piennes d'un ton grave. J'ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous une honnête femme. J'en ai l'assurance dans votre repentir. Je vous reverrai souvent, j'aurai soin de vous. Un jour, vous me devrez votre propre estime. — Et elle lui prit la main qu'elle serra légèrement.
— Vous m'avez touchée ! s'écria la pauvre fille, vous
m'avez pressé la main.
184 AfiSËNE GCUXDT.
Et avant que madame de Pienoespùti^etû^r sa OQAîity elle Tavait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.
— Calmez-vous^ calmez-vous, ma chère^ disait «adame de Pieones. Ne me parlez plus de rien. Maintenant je sais tout^ et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Cest moi gui suis le «édecin de votre tête. . . de votre imauvaiselête. Vobs m'obéirez^ je Texige^ tout comme à votr« autr^e 4ûcJteej^^ Je vous enverrai un ecclésiastique de mas amis^ vous Técoûterez. Je vous choisirai de boDS livres^ vous Jes lirez* Nous causerons quelquefois. Quand vous vous poiieret bien^ alors nous nous occapercHls de votre avenir.
La garde rentra^ tenant une fiole qu^^lle rapportait de chez le pharmacien. Arsène pieurait èoujoucs. l[adame de Piennes lui serra encore une fois la main, mît le rouleau de louis sur la petite table^ et sortit Aspoaée peut-être euieore plus favorablement. pour sa pé&itâQte qu'avant d'avoff entendu son étrange confession.
— Poiu'quûi^ madame^ akne-t-on touîûiirs les manvais sujets? Depuis Tenfant pr^ocUgue jusqu'à votre chien Diamant^ qui mord tout le mcoide et «qui est la plus méchante bête que je connaisse^ on kispire d'autant plus d'intérêt qu'on en nfiérile moins. — Vanité! pure vanité^ madame^ que ce sentiment4ài plaisir de
la. difBaiiè ?miie«iel Le père de renimt prodîgoe a wnai le diaUe et lui a retiré sa proie; tous avez triomiAé au nauYais nalurel de Diamant à forée da ' {JB^kttes. Madame de Fiemies était fière d'avoif vaÛMu k: perveisité d'aï» courtisane^ d^avoir détnât par son éloquence tes barrièresvqne vingt années de sé^ duction avaient élevées autour d'une pauvre âme abandonnée. Si puia^ peuA-étre encore^ famt-ii le dire? à Torgueil de cette victoire, au plaisir d'avoir fait une bonne action se mêlait ce sentiment de curiosité que Bgaiatf fiNume^ vectueuse ^prouve à consK^re uns fenuu&d'uae autre espèce. Lorsqu'une cantatriee entre dans lan saloa^yai vemasqué d'étranges regacds tournés aat elle. Ce ne sont pas leshonomes qui L'observent le flufi. YoiiSriiaême^ madame, l'autre soir,, aux Français, D0 regardie2r\'ous paa de toute votre l<»rgnette cette ae*iric& dBSr Yaniétés qu'on \mmis montca daaas une loge? Carwmni peni-on être Pensan? Combien de ibis ne se
)ûlK)a pa& des questions senablableârl Donc, madame,
vadainede Pienaes pensait fort à madanoiselle Arsène GuiUûl, et se disait : Je la sauverai.
Elle lui ëavoya. un prêtre, qui l'exhorta au repentir. I^.sepentir n'était pas diflS^ile pour la pauvre Arsène^ qai^ saùfquBkgiea beure& de grosse joie, n'avait connu
le la vie que ses misères. Dites à un malheureux : Cest votre faute^ il n'en est que trop convaincu; et si en * même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant quelque consolation^ il vous bénira et vous promettra tout pour Tavenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt c'est Amyot qui lui fait dire :
Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.
Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme^ que le malheur nous rend doux et dociles comme des moutons. Le prêtre disait à madame de Piennes que mademoiselle Guillot était bien ignorante^ mais que le fond n'était pas mauvais^ et qu'il avait bon espoir de son salut. En effets Arsène l'écoutait avec attention et res- .pect. Elle lisait ou se faisait lire les livres qu'on lui avait prescrits^ aussi ponctuelle à obéir à madame de Piennes qu'à suivre les ordonnances du docteur. M^ ce qui acheva de gagner le cœur du bon prêtre^ et ce qui parut à sa protectrice un symptôme décisif de guérison morale^ ce fut l'emploi fait par Arsène Guillot d'une partie de la petite somme mise entre ses mains. Elle avait demandé qu'une messe solennelle fût dite à
ARSÈNE GUiLLOT. 137
Saint-Roch pour Tâme de Paméla Guillot^ sa défunte mère. Assurément^ jamais &me n'eut plus grand besoin des prières de TÉglise.
Un matin, madame de Piennes étant à sa toilette^ un domestique vint frapper discrètement à la porte du sanctuaire, et remit à mademoiselle Joséphine une earte qu'un jeune homme venait d'apporter.
— Max à Paris ! s'écria madr. ne de Piennes en jetant îesyeux sur la carte; allez vii \ mademoiselle, dites à M. de Salligny de m'attendre iM salon.
Un moment après, on en'jndit dans le salon des yires et de petits cris étouffer, et mademoiselle Joséphine rentra fort rouge et avi\; son bonnet tout à fait sur une oreille.
— Qu'est-ce donc, mademoiselle? demanda madame de Pîennes.
— Ce n'est rien, madame; c'est seulement M. de Salligny qui disait que j'étais engraissée.
En effet, l'embonpoint de mademoiselle Joséphine pouvait étonner M. de Salligny qui voyageait depuis
ÂBSÉNE GlULLOT. ISd
plus de deux ans. Jadis c'était un des favoris de mademoiselle Joséphine et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d'un ami intime de madame de Piennes^ on le voyait sans cesse chez elle autrefois, à la suite de sa tante. D'ailleurs, c'était presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de Sailigny avait le renom d'un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils du monde. Il faisait le désespoii de sa tante, madame Aubrée, qui l'adorait cependant. Mainte fois elle avait essayé de le tirer de la vie qu'il menait, mais toujours les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages conseils. Max avait quelque deux ans de plus que madame de Piennesj; ils s'étaient connus enfants, et, avant qu'elle tut mariée, il paraissait la voir d'un œil fort doux. — « Ma chère petite, disait madame Aubrée, si vous vouliez, vous dompteriez, j'en suis sûre, ce caractère-là. » Madame de Piennes, — elle s'appelait alors Élise de Guiscard, — aurait peutétra trouvé en elle le courage de tenter l'entreprise, car Max était si gai, si drôle, si amusant dans un château, si infatigable dans un bal, qu'assurément il devait faire un bon mari; mais les parents d'Élise voyaient plus loin. Madame Aubrée eUe-même ne répondait pas trop de son neveu ; il fut constaté qu'il avait de& dettes
et une maltresse: surviat un duel éolatant dont une irtiste du Gymnase fut la cause peu innocente. Le nariage^ que madame Aubrée n'avait jamais eu bien sérieusement en vue^ fut déclaré impossible. Alors se présenta H. de Piennes^ gentilhomme grave et moral, riche d'ailleurs et de bonne maison. J'ai peu de chose à vous en dire, si ce n'est qu'il avait la réputation d'un galant homme et qu'il la méritait. Il parlait peu; mais lorsqu'il ouvrait la bouche, c'était pour dire quelque grande vérité incontestable. Sur les questions douteuses, a il imitait de Conrart le silence prudent. » S'il n'ajoutait pas un grand charme aux réunions où il se trouvait, il n'était déplacé nulle part. On l'aimait assez partout, à cause de sa femme, mais lorsqu'il était absent, — dans ses terres, coname c'était le cas neuf mois de l'année, et notamment au moment où commence mon histoire, — personne ne s'en apercevait. Sa femme elle» même ne s'en apercevait guère davantage.
Madame de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l'arrivée de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la personne qu'elle avait le mieux aimée; c'est, je crois, le seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce souvenir était assez vif pour arrêter toutes les conjec-
ABSÊNE GUILLÛT. IH
tures ridicules qu^une personne moins raisonnable anrail pu former sur le bonnet de travers de mademmselle Joséphine. En approchant du salcMi^ elle fut un peu choquée d'entendre une beUe voix de basse qui chantait gaiement^ en s'accompagnant sur le piano^ cette barcarolle napolitaine :
Addio, Teresa,
Teresa, addio !
èl mio ritoraOf
Ti sposerè.
Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui tendant la main :
— Mon pauvre monâeur Max^ que j'ai de plaisir à
vous revoir !
Max se leva précipitamment et lui serra la main en la regardant d'un mr effaré^ sans pouvoir trouver une parole.
— J'ai bien regretté^ continua madame de Piennes^ de ne pouvoir al^er à Rome lorsque votre bonne tante est tombée malade. Je sais les soins dont vous l'avez entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir d'elle que vous m'avez envoyé.
La figure de Max, naturellement i;aie, pour ne pas
$il ARStSnS GUILLOT.
Are- rieuse^ prit tme expression soadaine de trfetesse : — EBe m'a bien rtirlé de vous, (fît-il, et Jusqu^an derlîer moment. Vous avez reçu sa bagne, je te vois, et te Ivre qu'elle lisait encore le matin...
— Oui, Max, je vous en remercie. Vous m'axmoDciez, en m'envoyant ce triste présent, que vous qafttieK Rome, mais vous ne me donniez pas votre adresse; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie ! mourir si loin de son pays 1 Heureusement vùus êtes accouru aussitôt... Tous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître, Hax... je vous connais bien.
— Ma tante me disait pendant sa maladie : a Quand je ne serai plus de ce monde, il n'y aura plus que madame de Pîennes pour te gronder... (Et il ne put s'empêcher de sourire.) Tâche qu'elle ne te gronde pas trop souvent. » Yous le voyez, madame ; vous vous acquittez mal de vos fonctions.
— J'espère que j'aurai une sinécure maintenant. On me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait laisonnablè?
— Et vous ne vous trompez pas, madame ; j'ai yrpmis à ma pauvre tante de devenir bon sujets et...
— Vous tiendrez .parole, j'en suis sûre !
— Je tâcherai. En voyage c'est plus facile qu'à Paris;
eq[>endasL«« Teneat^ madame^ je nesois îei que d^uis quelques heures^ et é^ j'ai résisté k des tentotions. &i Tenant chez vous, j'iûr^acontréim de met ancs»samis qui m'a invité à dlnarayecaatode|;ai9eaieiilBy — et j'ai refusé.
— Vous avez lien fait.
«— Oui, mais faut-il tous le Areî c^e^ que j'esp^» que TOUS m'inviteriez.
— Quel malheur! Je dtne en ville. Maisdemain...
— - En ce cas ^ je ne réponds plus de moi. A tou& la responsabilité du dîner que je vais faire-
— Écoutez^ Max : l'important^ c'est de bien ccnnmencer. N'allez pas à ce dîner de garçons. Je dine^ moi, chez madame Darsenay; venez-y le soir^ et nous causerons.
— Oui^ mais madame Darsenay est un peu bien en nuyeuse; elle me fera cent questions. Je ne pourrai TOUS dire un mot; je dirai des inconvenances; et puis, elle a une grande fille osseuse^ qui n'est peutrétre pas encore mariée.. •
•— Cest une personne charmante... et, à propos d^nconvenances^ c'en est une de parler d'^^Ue comme voua
t44 ARSÈNE GUILLOT.
— J'ai tort, c'est vrai; mais... arrivé cFaujourâliin, n'aurais-je pas Tair bien empressé?...
— Eh bien^ vous ferez comme vous voudrez; mais voyeat-vous^ Max^... comme Tamie de votre tante^ j'ai le droit de vous parler franchement : évitez vos connaissances d'autrefois. Le temps a dû rompre tout naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient rien*, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que vous ne serez pas entraîné. A votre âge... à notre âge^ il faut être raisonnable. Mais laissons un peu les conseils et les sermons^ et parlez-moi de ce que vous avez fait depuis que nous ne nous sommes vus. Je sms que vous êtes ailé en Allemagne^ puis en Italie; voilà tout. Vous m'avez écrit deux fois, sans plus; qu'il vous en souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que cela ne m'en a guère appris sur votre compte.
— Mon Dieu ! madame , je suis bien coupable. . . mais je suis si... il faut bien le dire, — si paresseux!... J'ai commencé vingt lettres pour vous; mais que pouvais-je vous dire qui vous intéressât?... Je ne sais pas écrire des lettres, moi... Si je vous avais écrit toutes les fois que j'ai pensé à vous, tout le papier de l'Italie n'aurait pu y suAire.
— Eh bien, qu'avez-vous fait? comment ttvez-voos
occupé votre temps! Je sais déjà que ce n'est point à écrire.
— Occupé!... vous savez bien que je ne m'occupe pas^ malheureusement. — J'ai vu^ j'ai couru. J'avais des projets de peinture^ mais la vue de tant de beaux tableaux m'a radicalement guéri de ma passion malheureuse. — Ah!... et puis le vieux Nibby avait fait de moi presque un antiqumre. Oui^ j'ai fait faire une fouille à sa persuasion... On a trouvé une pipe cassée et je ne sais combien de vieux tessons... Et puis à Naples j'ai pris des leçons de chant^ mais je n'en suis pas plus habile... J'ai...
—Je n'sdme pas trop votre musique^ quoique vous ayez une belle voûl et que vous chantiez bien. Gela vous met en relation avec des gens que vous n'avez que trop de penchant à fréquenter.
— Je vous entends; mais à Naples, quand j'y étais, il n'y avait guère de danger. La prima donna pesait cent cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la bouche comme un four et un nez comme la tour du Liban. Enfin, deux ans se sont passés sans que je puisse dire comment. Je n'ai rien fait, rien appris, mais j'ai vécu deux ans sans m'en apercevoir.
— Je voudrais vous savoir occupé; je voudrais vous
146 AIISËNE GUILLOT.
voir un goût vif pour quelque chose d'utile. Je redoute l'oisiveté pour vous.
— A vous parler franchement^ madame^ les voyages m'ont réussi en cela que^ ne faisant rien^ je n'étais pa^ non plus absolument oisif. Quand on voit de belles choses^ on ne s'ennuie pas; et moi^ quand je m'ennuie^ je suis bien près de faire des bêtises. Yrai^ je suis devenu assez rangée et j'ù môme oublié un certain nombre de manières expéditives que j'avais de dépenser mon argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes^ et je n'en ai plus fait^ je ne veux plus en faire, j'ai de quoi vivre en garçon; et^ comme je n'ai pas la prétention de paraître plus riche que je ne suis^ je ne ferai plus d'extravagances. Vous souriez? Est-ce que vous ne croyez pas à ma conversion? Il vous faut des preuves? Écoutez un beau trait. Aujourd'hui, Famin, l'ami qui m'a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq mille francs... C'est une bête superbe! Le premier mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis dit que je n'étais pas assez riche pour mettre cinq mille francs à une fan taisie, et je resterai à pied.
— C'est à merveille, Max; mais savez-vous ce qu'i faut faire pour continuer sans encombre dans cette bonne voie? Il faut vous marier.
— - Ah! me marier?... Pourquoi pas?... Hais qui Toudra de moi? Moi^ >qui n'ai pas le droit d'être difficile^ je voudrais une femme !... Oh ! non^ il n'y en a plus qui me convienne...
Madame de Piennes rougit un peu^ et il continua sans s'en apercevoir:
— Une femme qui voudrait de moi... Hais savezvous^ madame^ que ce serait presque une raison pour que je ne voulusse pas d'elje?
— Pourquoi cela? quelle folie!
— Othello ne dit-il pas quelque part, — c'est, je crois, pour se justifier à lui-même les soupçons qu'il a contre Desdemone : — Cette femme-là doit avoir une tête bizarre et des goûts dépravés, pour m'avoir choisi, moi qui suis noir ! — Ne puis-je pas dire à mon tour : Une femme qui voudrait de moi ne peut qu'avoir une tête baroque?
— Vous avez été un assez mauvais sujet, Hax, pour qu'il soit inutile de vous faire pire que vous n'êtes. Gar dez-vous de parler ainsi de vous-même, car il y a dei gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j'en suis sûre, si un jour... oui, si vous aimiez bien une femme qui aurait toute votre estime... alors vous lui paraîtriez,.
un ARSÈNE GUiLLOT.
Madame de Piennes éprouvait quelque difficulté à terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement avec une extrême curiosité, ne Taidait nullement à trouver une fin pour sa période mal commencée. — Vous voulez dire, reprit-^ enfin, que, si j'étais réellement amoureux, on m'aimerait, parce qu'alors j'en vaudrais la peine?
— Oui , alors vous seriez digne d'être aimé ausd.
— S'il ne fallait qu'aimer pour être aimé... Ce n'est pas trop vrai ce que vous dites, madame... Bah ! trouvez-moi une femme courageuse, et je me marie. Si elle n'est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux pour ne pas m'enflammer encore... Vous me répondez du reste.
— D'où venez-vous, maintenant? interrompit madame de Piennes d'un air sérieux
Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais pourtant de manière à prouver qu'il n'avait pas fait comme ces touristes dont les Grecs disent : Valise il est partie valise revenu (i). Ses courtes observations dénotaient un esprit juste et qui ne prenait nassesopinioiis
(i) MkqIovXo ff 0«9t, piir«ouXo ipf ift««
ioutes faites^ bien qu^il fût réellement plus cultivé qu'il ne voulait le paraître. U se retira bientôt^ remarquant que madame de Piennes tournait la tête vers la pendule, et promit^ non sans quelque embarras^ qu'il irait le soir chez madame Darsenay.
li'n'y vint pas cependant^ et madame de Piennes en conçut un peu de dépit. En revanche^ il était chez elle le lendemain matin pour lui demander pardon^ s'excusant sur la fatigue du voyage qui Tavait obligé de demeurer chez lui; mais il baissait les yeux et parlait d'un ton si mal assuré^ qu'il n'était pas nécessaire d'avoir l'habileté de madame de Piennes à deviner les physionomieS) pour s'apercevoir qu'il donnait une défaite. Quand il eut achevé péniblement^ elle le menaça du doigt sans répondre.
— Vous ne me croyez pas? dit-il.
— Non. Heureusement vous ne savez pas encore mentir. Ce n'est pas pour vous reposer de vos fatigues que vous n'êtes pas allé hier chez madame Darsenay. Vous n'êtes pas resté chez vous.
— Eh bien^ répondit Max en s'efforçant de sourire, vous avez raison. J'ai dîné au Rocher-de-Cancale avec ces vauriens^ puis je suis allé prendre du thé chez Famin; on n'a pas voulu me lâcher^ et puis j'ai jouet
— Et VOUS avez perdu^ cela va sans dire f
— Non, j'ai gagné.
— Tant pis. J'aimerais mieux que vous eussiez perdu, surtout si cela pouvait vous dégoûter à jamais d'une habitude aussi sotte que détestable.
£Ile se pencha sur son ouvrage et se mit à travailler avec une application un peu affectée.
— Y avait-îl beaucoup de monde chez madame Darsenay ? demanda Max timidement.
— Non, peu de monde.
— Pas de demoiselles à marier?...
— Non.
— Je compte sur vous, cependant, madame. Vous savez ce que vous m'avez promis?
— Nous avons le tempâ d'y songer.
11 y avait dans le ton de madame de Piennes quelque chose de sec et de contraint qui ne lui était pas ordinaire. Après un silence, Max reprit d'un air bien humble : — Vous êtes mécontente de moi, madame? Pourquoi ne me grondez-vous pas bien fort, comme faisait ma tante, pour me pardonner ensuite? Voyons, voulezvous que je vous donne ma parole de ne plus jouer jamais?
Af.SÈNE GUILLOT. 151
— Quand on fait une promesse^ il fkut se sentir la force de la tenir,
— Une promesse faite à vous^ madame^ je la tiendrai ; je m^en crois la force et le courage.
— Eh bien^ Hax^ je Taccepte^ dit-elle en lui tendant la main.
— J'ai gagné onze cents francs^ poursuivit-il; les voulez-vous pour vos pauvres? Jamais argent plus mal acquis n'aura trouvé meilleur emploi.
Elle hésita un moment. .
— Pourquoi pas? se dit-elle tout haut. Allons^ Max, vous vous souviendrez de la leçon. Je vous inscris mon débiteur pour onze cents frands.
— Ma tante disait que le meilleur moyen pour n'avoir pas dé dettes, c'est de payer toujours comptant.
En parlant, il tirait son portefeuille pour y prendre des billets. Dans le portefeuille entr'ouvert, madame de Piennes crut voir un portrait de femme. Max s'aperçut qu'elle regardait, rougit, et se hâta de fermer le portefeuille et de présenter les billets.
— Je voudrais bien voir ce portefeuille... si cela était possible, ajouta-t-elle en souriant avec malice.
Max était complètement déconcerté : ii balbutia quel-
ques mots inintelligibles et s'efforça de détourner l'attention de madame de Piennes.
La première pensée de celle-ci avait été que le portefeuille renfermât le portrait de quelque belle Italienne; mais le trouble évident de Max et la couleur générale de la miniature^ — c'était tout ce qu'elle en avait pu voir^ — avaient bientôt éveillé chez elle un autre soupçon. Autrefois elle avait donné son portrait à madame Aubrée; et elle s'imagina que Max^ en sa qualité dliéritier direct^ s'était cru le àvqii de se l'approprier. Gela lui parut une énorme inconvenance. Cependant elle n'en marqua rien d'abord; mais lorsque M. de Salligny allait se retirer : — A propos^ lui dit-elle, votre tante avait un portrait de moi, que je voudrais bien revoir.
— Jenessds... quel portrait?... conmient était-il? demanda Max d'une voix mal assurée.
Cette fois, madame de Piennes était déterminée à ne pas s'apercevoir qu'il mentait.
— Cherchez-le , lui dît-elle le pli^s naturellement qu'elle put. Vous me ferez plaisir.
N'était le portrait, elle était assez contente de la docilité de Max , et se promettait bien de sauver encore une brebis égarée.
Le lendemain, Max avait retrouvé le portrait et le
rapporta d'un air assez indifférent. 11 remarqua que la ressemblance n'ayait jamais été grande^ et que le peintre lui avait donné une roideur de pose et une sévérité dans Texpression qui n'avaient rien de naturel. De ce moment^ ses visites à madame de Piennes furent moins longues^ et il avait auprès d'elle un air boudeur qu'elle ne lui avait jamais vu. Elle attribua cette humeur au premier effort qu'il avait à faire pour tenir ses promesses et résister à ses mauvais penchants.
Une quinzaine de jours après l'arrivée de H. de Salligny^ madame de Piennes allait voir à son ordinaire sa protégée Arsène Guillot^ qu'elle n'avait point oubliée cependant^ ni vOus non plus^ madame^ je l'espère. Après lui avoir fait quelques questions sur sa santé et sur les instructions qu'elle recevait^ remarquant que la malade était encore plus oppressée que les jours précédents^ elle lui offrit de lui faire la lecture pour qu'elle ne se fatiguât point à parler. La pauvre fille eût sans doute aimé mieux causer qu'écouter une lecture telle que celle qu'on lui proposait^ car vous pensez bien qu'il s'agissait d'un livre fort sérieux^ et Arsène n'avait jamais lu que des romans de cuisinières. C'était un livre de piété que prit madame de Piennes; et je ne vous le nommerai pad; d'abord pour ne pas faire tort à son
auteur^ ensuite parce que vous m'accuseriez peut-être de vouloir tirer quelque méchante conclusion contre ces sortes d'ouvrages en général. Suffit q^'^ le livre en question était d'un jeune honune 1|e dix-neuf ans^ et spécialement approprié à la réconciliation des pécheresses endurcies; qu'Arsène était très-accablée^ et qu'elle n'avait pu fermer l'œil la nuit précédente. A la troisième page^ il arriva ce qui serait arrivé avec tout autre ouvrage^ sérieux ou non; il advint^ ce qui était inévitable: je veux dire que mademoiselle Guillot ferma les yeux et s'endormit. Madame de Piennes s'en aperçut et se félicita de l'effet calmant qu'elle venait de produire. Elle baissa d'abord la voix pour ne pas réveiller la malade en s'arrétant tout à coup^ puis elle posa le livre et se leva doucement pour sortir sur la pointe du pied ; mais la garde avait coutume de descendre chez la portière lorsque madame de Piennes venait^ car ses visites ressemblaient un peu à celles d'un confesseur. Madame de Piennes voulut attendre le retour de la garde; et comme elle était la personne du monde la plus ennemie de l'oisiveté^ elle chercha quelque emploi à faire des minutes qu'elle allait passer auprès de la dormeuse. Dans un petit cabinet derrière l'alcôve, il y avait une table avec de l'encre et du papier ; elle s'y assit et se mit à écrirô
lin billet. Tandis qu'elle cherchait un pain à cacheter dans un tiroir de la table^ quelqu'un entra brusquement dans la chambre^ qui réveilla la malade. — Mon Dieu! qu'est-ce que je vois? s'écria Arsène d'une voix si altérée^ que madame de Piennes en frémit.
— Eh bien^ j'en apprends de belles ! Qu'est-ce que cela veut dire? Se jeter par la fenêtre conmie une imbécile ! Â-4ron jamais vu une tête comme celle de cette fille-là!
Je ne sais » je rapporte exactement les termes ; c'est du moins le sens de ce que disait la personne qui venait d'entrer^ et qu'à la voûl madame de Piennes reconnut aussitôt pour Max de Salligny . Suivirent quelques exclamations^ quelques cris étouffés d'Arsène^ puis un embrassement assez sonore. Enfin Max reprit : — Pauvre Arsène^ en quel état te retrouvé-je? Sais-tu que je ne f aurais jamais dénichée^ si Julie ne m'eût dit ta dernière adresse? Mais a-tron jamais vu folie pareille !
— Ah ! Salligny ! Salligny l que je suis heureuse ! Mais conmie je me repens de ce que j'ai fait ! Tu ne vas plus me trouver gentiUe. Tu ne voudras plus de moi?...
— Bête que tu es^ disait Max^ pourquoi ne pas m'f^' crire que tu avais besoin d'argent? Pourquoi ne pas en
demander au commandant? Qu'est donc devenu ton Russe? Est-ce qu'il est partie ton Cosaque?
En reconnaissant la voix de Max^ madame de Piennes avait été d'abord presque aussi étonnée qu'Arsène. La surprise l'avait empêchée de se montrer aussitôt; puis elle s'était mise à réfléchir si elle devait ou non se montrer^ et lorsqu'on réfléchit en écoutant on ne se décide pas vite. Il résulta de tout cela qu'elle entendit Tédifiant dialogue que je viens de rapporter; mais alors elle comprit que^ si elle demeurait dans le cabinet^ elle était exposée à en entendre bien davantage. Elle prit son partie et entra dans la chambre avec ce maintien calme et superbe que les personnes vertueuses ne perdent que rarement^ et qu'elles commandent au besoin.
— Max^ dit-elle^ vous faites du mal à cette pauvre fille; retirez-vous. Vous viendrez me parler dans une heure.
Max était devenu pftle comme un mort en voyant apparaître madame de Piennes dans un lieu où il ne se serait jamais attendu à la rencontrer; son premier mouvement fut d'obéir^ et il fit un pas vers la porte.
— Tu t'en vas!... ne t'en va pas! s'écria Arsène en se soulevant sur son lit d'un efibrt désespéré.
•-*• Mon enfigit.1 dit madame de Piennes en lui prc-
nant la main^ soyez raisonnable. Écoutez-moi. Rappelez-vous ce que vous m'avez promis! Puis elle jeta un regard calme^ mais impérieux à Hax^ qui sortit aussitôt. Arsène retomba sur le lit; en le voyant sortir^ elle s'était évanouie.
Madame de Piennes et la garde^ qui rentra peu aprèfl^ la secoururent avec l'adresse qu'ont les femmes en ces sortes d'accidents. Par degrés^ Arsène reprit connaissance. D'abord elle promena ses regards par toute la chambre^ comme pour y chercher celui qu'elle se rappelait y avoir vu tout à l'heure; puis elle tourna ses grands yeux noirs vers madame de PienneS;, et la regardant fixement :
— C'est votre mari? dit-elle.
— Non^ répondit madame de Piennes en rougissant un peu^ mais sans que la douceur de sa voix en fût altérée; M. de Salligny est mon parent* — Elle crut pouvoir se permettre ce petit mensonge pour expliquer Fempire qu'elle avait sur lui.
— Alors, dit Arsène, c'est vous qu'il aime! Et elle attachait toujours sur elle ses yeux ardents comme deux flambeaux.
— U ! ... Un éclair brilla sur le front de madame de Piennes. Un instant, ses joues se colorèrent d'un vif in*
ISS arsènr: guillot.
carnat^ et sa voix expira sur ses lèvres; mais elle reprit bientôt sa sérénité. — Vous vous méprenez^ ma pauvre enfant^ dilrelle d^un ton grave. M. de Salligny a compris quMi avait tort de vous rappeler des souvenirs qui sont heureusement loin de votre mémoire. Vous avez oublié...
— Oublié! s'écria Arsène avec un sourire de damné qui faisait mal à voir.
— Oui^ Arsène^ vous avez renoncé à toutes les folles idées d'un temps qui ne reviendra plus. Pensez, ma pauvre enfant, que c'est à cette coupable liaison que vous devez tous vos malheurs. Pensez...
— il ne vous aime pas! interrompit Arsène sans Pécoûter, il ne vous aime pas, et il comprend un seul regard! J'ai vu vos yeux et les siens. Je ne me trompe pas... Au fait... c'est juste ! Vous êtes belle, jeune, brillante... moi, estropiée, défigurée... près de mourir...
Elle ne put achever: des sanglots étouffèrent sa voix, si forts, si douloureux, que la garde s'écria qu'elle allait chercher le médecin; car, disait-elle, M. le docteur ne craignait rien tant que ces convulsions, et si cela dure la pauvre petite va passer.
Peu à peu l'espèce d'énergie qu'Arsène avait trouvée dans la vivacité même de sa douleur fit place à un abat-
ARSÈNE GUIU/IT. 15»
tement stupide^ que madame de Piemies prit poiir du calme. Elle continua ses exhortati<xis; mais Arsène^ immobile^ n'écoutait pas toutes les belles et bonnes raisons qu'on lui donnait pour préférer Tamour divin à Tamour terrestre; ses yeux étaient secs^ ses dents serrées convulsivement. Pendant que sa protectrice lui parlait du ciel et de l'avenir^ elle songeait au présent. L'arrivée subite de Max avait réveillé en un instant chez elle de folles illusions^ mais le regard de madame de Piennes les avait dissipées encore plus vite. Après un rêve heureux d'une minute^ Arsène ne retrouvait plus que la triste réalité^ devenue cent fois plus horrible pour avoir été un moment oubliée.
Votre médecin vous dira^ madame^ que les naufragés^ surpris par le sommeil au milieu des angoisses de la faim^ rêvent qu'ils sont à table et font bonne chère, lis se réveillent encore plus affamés^ et voudraient n'avoir pas dormi. Arsène souffrait une torture comparable à celle de ces naufragés. Autrefois elle avait aimé Max, comme elle pouvait aimer. C'était avec lui qu elle aurait voulu toujours aller au spectacle, c'est avec lui qu'elle s'amusait dans une partie de campagne, c'est de lui qu'elle parlait sans cesse à ses amies. Lorsque Max partit, elle avait beaucoup pleuré; mais cependant elle avait agréé
les hommages d^mi Russe que Max était charmé d'avoir pour successeur^ parce qu'il le tenait pour galant homme^ c'est-à-dire pour généreux. Tant qu'elle put mener la vie folle des femmes de son espèce^ son amour pour Max ne fut qu'un souvenir agréable qui la faisait soupirer quelquefois. Elle y pensait comme on pense aux amusements de son enfance^ que personne cependant ne voudrait recommencer ; mais quand Arsène n'eut plus d'amants^ qu'elle se trouva délaissée^ qu'elle sentit tout le poids de la misère et de la honte^ alors son amour pour Max s'épura en quelque sorte^ parce que c'était le seul souvenir qui ne réveillât chez elle ni regrets ni remords. Il la relevait même à ses propres yeux^ et plus elle se sentait avilie^ plus elle grandissait Max dans son imagination. J'ai été sa maîtresse^ il m'a aimée^ se disait-elle avec une sorte d'orgueil lorsqu'elle était saisie de dégoût en réfléchissant sur sa vie de courtisane. Dans les marais de Minturnes^ Marins raffermissait son coif rage en se disant : J'ai vaincu les Cimbres ! La fille entretenue^ — ^hélas ! elle ne l'était plus, — n'avait pourrésister à la honte et au désespoir que ce souvenir : Max m'a aimée... Il m'aime encore ! Un moment, elle avait pu le penser; mais maintenant on venait lui arracher ju»* qu'à SCS souvenirs, seul bien qui lui restât au monde.
Pendant qu'Arsène s'abandonnait à ses tristes réflexions, madame de Piennes lui démontrait avec chaleur la nécessité de renoncer pour toujours à ce qu'elle appelait ses égarements criminels. Une forte conviction rend presque insensible; et comme un chirurgien applique le fer et le feu sur une plaie sans écouter les cris du patient^ madame de Piennes poursuivait sa tâche avec une impitoyable fermeté. Elle disait que cette époque de bonheur où la pauvre Arsène se réfugiait comme pour s'échapper à elle-même était un temps de crime et de honte qu'elle expiait justement aujourd'hui. Ces illusions^ il fallait les détester et les bannir de son cœur; l'homme qu'elle regardait comme son protecteur et presque comme un génie tutélaire^ il ne devait plus être à ses yeux qu'un complice pernicieux^ un séducteur qu'elle devait tuir à jamais.
Ce mot de séducteur^ dont madame de Piennes ne pouvait pas sentir le ridicule, fit presque sourire Arsène au milieu de ses larmes ; mais sa digne protectrice ne s'en aperçut pas. Elle continua imperturbablement son exhortation, et la termina par une péroraison qui redoubla les sanglots de la pauvre fille, c'était : Vous ne le verrez plus.
Le médecin qui arriva et la prostration complète de
la malade rappelèrent à madame de Piennes qu'eue en avait assez fait. Elle pressa la main d'Arsène^ et lui dit en la quittant : Du courage^ ma fiUe^ et Dieu ne vous abandonnera pas.
Elle venait d'accomplir un devoir^ il lui en restait un second encore plus difficile. Un autre coupable l'attendait; dont elle devait ouvrir T&me au repentir; et malgré la confiance qu'elle puisait dans son zèle pieuX; malgré Fempire qu'elle exerçait sur Hax^ et dont elle avait déjà des preuves^ enfin^ malgré la bonne opinion qu'elle conservait au fond du coeur à l'égard de ce libertin^ elle éprouvait une étrange anxiété en pensant au combat qu'elle allait engager. Avant de commencer cette terrible lutte^ elle voulut reprendre des forces^ et^ entrant dans une église^ elle aemanda à Dieu de nouvelles inspirations pour défendre sa cause.
Lorsqu'elle rentra chez ede, on lui dit que M. de Salligny était au salon ^ et l'attendait ^ depuis assez longtemps. Elle le trouva pàle^ agité^ rempli d'inquiétude. Us s'assirent. Max n'osait ouvrir la bouche; et madame de Piennes^ émue elle-même sans en savoir positivement la causC; demeura quelque temps sans parler et ne le regardant qu'à la dérobée. Enfin elle commença:
ARSÈNE GUILLOT. 16a
— Max, dit-elle, je ne vous ferai pas de reproches... II leva la tête assez fièrement. Leurs regards se
rencontrèrent, et il baissa les yeux aussitôt.
— Votre bon cœur, poursuivit-elle, vous en dit plus en ce moment que je ne pourrais le faire. C'est une leçon que la Providence a voulu vous donner;
j'en ai l'espoir, la conviction..^ elle ne sera pas per-
due.
— Madame, interrompit Max, je sais à peine ce qui s'est passé. Cette malheureuse fille s'est jetée par la fenêtre, voilà ce qu'on m'a dit; mais je n'ai pas la vanité... je veux dire la douleur... de croire que les relations que nous avons eues autrefois aient pu déterminer cet acte de folie.
— Dites plutôt, Max, que, lorsque vous faisiez le mal vous n'en aviez pas prévu les conséquences. Quand vous avez îeté cette jeune fille dans le désordre, vous ne pensiez pas qu'un jour '''*d attenterait à sa vie.
— Madame, s'écria Max avec quelque véhémence, permettez-moi de vous dire que je n'ai nullement séduit Arsène Guillot. Quand je l'ai connue, elle était toute séduite. Elle a été ma maîtresse, je ne le nie point, ie l'avouerai même, je l'ai aimée... comme on peut
aimer une personne de cette classe... Je crois qu'eOe a eu pour moi un peu plus d'attachement que pour un autre... Mais depuis longtemps toutes relations avaient cessé entre nous^ et sans qu'elle en eût témoigné beaucoup de regret. La dernière fois que j'ai reçu de ses nouvelles^ je lui ai fait tenir de l'argent; mais elle n'a pas d'ordre... Elle a eu honte de m'en demander encore^ car elle a son orgueil à elle... La misère Ta poussée à cette terrible résolution... J'en suis désolé- Mais je vous le répète^ madame, dans tout cela je n'ai aucun reproche à me faire.
Madame de Piennes chiffonna quelque ouvrage sur sa table^ puis elle reprit :
— Sans doute^ dans les idées du monde j vous n'êtes pas coupable, vous n'avez pas encouru de responsable lité ; mais il y a une autre morale que celle du monde, Max, et c'est par ses règles que j'aimerais à vous voir vous guider... Maintenant peut-être vous n'êtes pas en état de m'entendre. Laissons cela. Aujourd'hui, ce que j'ai à vous demander, c'est une promesse que vous ne me refuserez pas, j'en suis sûre. Cette jnalheureuse fille est touchée de repentir. Elle a écouté avec respect les conseils d'un vénérable ecclésiastique qui l'a bien voulu voir. Nous avons tout lieu d'espérer d'elle. — Vous,
ARSÈNE GUILLOT. IGS
VOUS ne devez plus la voir, car son cowir hésite encore entra le bien et le mal, et malheureusement vous n'avez ni la volonté, ni peut-être le pouvoir de lui être utile. En la revoyant, vous pourriez lui faire beaucoup de mal... C'est pourquoi je vous demande votre parole de ne plus aller chez elle.
Max fit un mouvement de surprise.
— Vous ne me refuserez pas, Max ; si votre tante vivait, elle vous ferait cette prière. Imaginez que c'est elle qui vous parle.
— Bon Dieu! madanâe, que me demandez-vous?
Quel mal voulez-vous que je fasse à cette pauvre fille? N'est-ce pas au contraire une obligation pour moi, qui... l'ai vue au temps de ses folies, de ne pas l'abandonner maintenant qu'elle est malade, et bien dangereusement malade, si ce que l'on .me dit est vrai ?
— Voilà sans doute la morale du monde, mais ce n'est pas la mienne. Plus cette maladie est grave, plus il importe que vous ne la voyiez plus.
— Mais, madame, veuillez songer que, dans l'état où elle est, il serait impossible, même à la pruderie la plus facile à s'alarmer... Tenez, madanie- si j'avais un chien malade, et si je savais qu'en me voyant il éprouvât quelque plaisir, je croirais faire une mauvaise ac-
tion en le laissant crever seul, n ne se peut pas que vous pensiez autrement^ vous qui êtes si bonne et si charitable. Songez-y^ madame; de ma part^ il y aurait vraiment de la cruauté.
— Tout à l'heure je vous demandais de me faire cette promesse au nom de votre bonne tante... au nom de Tamitié que vous avez pour moi... maintenant^ c'est au nom de cette malheureuse fille elle-même que je vous le demande. Si vous Taimez réellement...
— Ah ! madame^ je vous en supplie^ ne rapprochez pas ainsi des choses qui ne se peuvent comparer . Croyezmoi bien, madame, e soufire extrêmement à vous résister en quoi que ce soit ; 'mais, en vérité, je m'y crois obligé d'honneur... Ce mot vous déplaît? Oubliez-le. Seulement, madame, à mon tour, laissez-moi vous conjurer par pitié pour cette infortunée... et aussi un peu par pitié pour moi... Si j'ai eu des torts... si j'ai contribué à la retenir dans le désordre... je dois maintenant prendre soin d'elle. Il serait affreux de l'abandonner. Je ne me le pardonnerais pas. Non, je ne puis l'abandonner. Vous n'exigerez pas cela, madame...
— D'autres soins ne lui manqueront pas. Maïs, répondez-moi, Max : vous l'aimez?
— Je l'aime... je l'aime... Non... je ne l'aime pas.
C'est un mot qui ne peut convenir ici... yaimer :
hélas ! non. J'ai cherché auprès d'elle une distraction
à un sentiment plus sérieux qu'il fallait combattre...
Cela vous semble ridicule^ incompréhensible?... La
pureté de votre amené peut admettre que Ton cherche
un pareil remède... Eh bien^ ce n'est pas la plus mau-
vaise action de ma vie. Si nous autres hommes nous
n'avions pas quelquefois la ressource de détourner nos
passions... peu1>^tre maintenant... peutrétre seraitrce
moi qui me serais jeté par la fenêtre... Mais^ je ne sais
ce que je dis^ et vous ne pouvez m'entendre... je me
comprends à peine moi-même.
— Je vousdemandais si vousTaimiez^ reprit madame de Piennes les yeux baissés et avec quelque hésitation, parce que, si vous aviez de... de Tamitié pour elle, vous auriez sans doute le courage de lui faire un peu de mal pour lui faire ensuite un grand bien. Assurément, le chagrin de ne pas vous voir lui sera pénible à supporter ; mais il serait bien plus grave de la détourner aujourd'hui de la voie dans laquelle elle est presque miraculeusement entrée. Il importe à son salut, Max, qu'elle oublie tout à fait un temps que votre présence lui rappellerait avec trop de vivacité.
liax secoua la tête sans répondre. Il n'était pas
croyant^ et le mot de sa/ti^^ qui avait tant de pouvoir sur madame de Piennes^ ne parlait point aussi fortement à son âme. Mais sur ce point il n'y avait pas à contester avec elle. Il évitait toujours avec soin de lui montrer ses doutes^ et cette fois encore il gardale silence ; cependant il était facile de voir qu'il n'était pas convaincu.
— Je vous parlerai le langage du monde^ poursuivit madame de Piennes^ si malheureusement c'est le seul que vous puissiez comprendre; nous discutons^ en effets sur un calcul d'arithmétique. Elle n'a rien à gagner à vous voir^ beaucoup à perdre; maintenant^ choisissez.
— Madame^ di^Max d'une voix émue^ vous ne doutez plus, j'espère, qu'il puisse y avoir d'autre sentiment de ma part à l'égard d'Arsène qu'un intérêt... bien naturel. Quel danger y aurait-il? Aucun. Doutez-voiis de moi ? Penseriez-vous que je veuille nuire aux bons conseils que vous lui donnez ? Eh ! mon Dieu I moi qui déteste les spectacles tristes, qui les fuis avec une espèce d'horreur, croyez-vous que je recherche la vue d'une mourante avec des intentions coupables t Je vous le répète, madame, c'est pour moi une idée de devoir, c'est ïSne expiation, un châtiment si vous voulez, que je viens chercher auprès d'elle...
A ce mot, madame de Piennes releva la tète et le
regarda fixement d'un air exalté qui donnsdt à tous ses traits une expression sublime.
— Une expiation^ dites-vous, on châtiment ?v- Eh bien, oui ! A votre insu, Max, vous obéissez peut-être à un avertissement d'en haut y et vous avez raison de me résister... Oui, j'y consens. Voyez cette fille, et qu'elle devienne l'instrument de votre salut comme vous avez failli être celui de sa perte.
Probablement Max ne comprenait pas aussi bien que vous, madame, ce que c'est qu'un avertissement d'en haut. Ce changement de résolution si subit l'étonnait, il ne savait à quoi l'attribuer, il ne savait s'il devait remercier madame de Piennes d'avoir cédé à la fin ; mais en ce moment sa grande préoccupation était pour deviner si son obstination avait lassé ou bien convaincu la personne à laquelle il craignait par-dessus tout de déplaire.
— Seulement, Max, poursuivit madame de Piennes, j'ai à vous demander, ou plutôt j'exige de vous...
Elle s'arrêta un instant, et Max fit un signe de tête indiquant qu'il se soumettait atout.
— J'exige, reprit-elle, que vous ne la voyiez qu'avec moi.
Il fit un geste d'étonnement^ mais il se hâta d'ajouter qu'il obéirait.
— Je ne me fie pas absolument à vous^ continua-t-elle en sourisint. J[e crains encore que. vous ne gâtiez mon ouvrage^ et je veux réussir. Surveillé par moi. vous deviendrez au contraire un aide utile, eiy j'en ai Tespoir^ votre soumission sera récompensée. . ^ ,,
Elle lui tendit la main en disant ces mots. Il fut convenu que Max irait le lendemain voir Arsène Guillot , et que madame de Piennes le précéderait pour la préparer à cette visite.
Vous comprenez son projet. D'abord elle avait pensé qu'elle trouverait Max plein de repentir^ et qu'elle tirerait facilement de l'exemple d'Arsène le texte d'un sermon éloquent contre ses ipauvaises passions; maiS; contre son attente^ il rejetait toute responsabilité. Il fallait changer d'exorde^ et dans un moment décisif retourner une harangue étudiée^ c'est une entreprise presque aussi périlleuse que de prendre un nouvel ordre de bataille au milieu d'une attaque imprévue. Madame de Piennes n'avait pu improviser une manœuvre. Au lieu de sermonner Max^ elle avait discuté avec lui une question de convenance. Tout à coup une idée nou-
velle s'était présentée à son esprit. Les remords de sa complice le toucheront, avait-elle pensé. La fin chrétienne d'une femme qu'il a aimée (et malheureusement elle ne pouvait douter qu'elle ne fût proche) portera sans doute un coup décisif. C'est sur un tel espoir qu'elle s'était subitement déterminée à permettre que Hax revit Arsène. Elle y gagnait encore d'ajourner l'exhortation qu'elle avait projetée ; car, je crois vous l'avoir déjà dit, malgré son vif désir de sauver un honmie dont elle déplorait les égarements, l'idée d'engager avec lui une discussion si sérieuse l'effrayait in* volontairement.
Elle avait beaucoup compté sur la bonté de sa cause ;
elle doutait encore du succès, et ne pas réussir c'était désespérer du salut de Max, c'était se condamner à changer de sentiment à son égard. Le diable, peut-être pour éviter qu'elle se mît en garde contre la vive affection qu'elle portait à un ami d'enfance, le diable avait pris soin de justifier cette affection par une espérance îchrétienne. Toutes armes sont bonnes au tentateur, et telles pratiques lui sont familières ; voilà poui^quoi le Portugais dit fort élégamment : De boas intençôes estû o infemo cheio : L'enfer est pavé de bonnes intentions. Vous dites en français qu'il est pavé de langues de
femmes^ et cela revient au même; car les femmes^ à mon sens^ veulent toujours le bien.
Vous me rappelez à mon récit. Le lendemain donc, madame de Piennes alla chez sa protégée^ qu'elle trouva bien faible, bien abattue, mais pourtant plus calme et plus résignée qu'elle ne Fespérait. Elle reparla de M. de Salligny, mais avec plus de ménagement que la veille. Arsène, à la vérité, devait absolument renoncer à lui, et n'y penser que pour déplorer leur commun aveuglement. Elle devait encore, et c'était une partie de sa pénitence, elle devait montrer son repentir à Max luimême, lui donner un exemple en changeant de vie, et lui assurer pour l'avenir la paix de conscience dont elle jouissait elle-même. A ces exhortations toutes chrétiennes, madame de Piennes ne négligea pas de joindre quelques- arguments mondains : celui-ci, par exemple, qu'Arsène, aimant véritablement H. de Salligny, devait désirer son bien avant tout, et que> par son changement de conduite, elle mériterait l'estime d'un honome qui n'avait pu encore la lui accorder réellement.
Tout ce qu'il y avait de sévère et de tçiste dans ce discours s'effaça soudain lorsqu'en terminant madame de Piennes lui annonça qu'elle reverrait Max, et qu'il allait venir. A la vive rougeur qui anima subitement
ARSËNB GUILLOT. 173
ses joues^ depuis longtemps pâlies par la souffrance , k réclat extraordinaire dont brillèrent ses yeux^ madame de Piennes faillit à se repentir d'avoir consenti à cette entrevue ; mais il n'était plus temps de changer de ré-, solution. Elle employa quelques minutes qui lui restaient avant Tarrivée de Max en exhortations pieuses et énergiques^ mais elles étaient écoutées avec une distraction notable^ car Arsène ne semblait préoccupée que d'aiTanger ses cheveux et d'ajuster le ruban chiffonné de son bonnet.
Enfin M. de Salligny parut^ contractant tous ses traits pour leur donner un air de gaieté et d'assurance. Il lui demanda comment elle se portait^ d'un ton de voix qu'il essaya de rendre naturel^ mais qu'aucun rhume ne saurait donner. De son côté^ Arsène n'était pas plus à son aise ; elle balbutiait^ elle ne pouvait trouver une phrase^ mais elle prit la main de madame de Piennes et la porta à ses lèvres comme pour la remercier. Ce qui se dit pendant un quart d'heure fut ce qui se dit partout entre gens embarrassés. Madame de Piennes seule conservait son calme ordinaire^ ou plutôt^ mieux préparée^ elle se maîtrisait mieux. Souvent elle répondait pour Arsène^ et celle-ci trouvait que son interprète rendait assez mal ses pensées. La conver^tion languissant^ ma*
dame de Piennes remarqua que la malade toussait beaucoup^ lui rappela que le médecin lui défendait de parler^ et^ s'adressant à Max^luiditqu^il ferait mieux de feire une petite lecture que de fatiguer Arsène par ses questions. Aussitôt Max prit un livre avec empressementy et s'approcha de la fenêtre^ car la chambre était un peu obscure. Il lut sans trop comprendre. Arsène ne comprenait pas davantage sans doute, mais elle avait Fair d'écouter avec un vif intérêt. Madame de Piennes travaillait à quelque ouvrage qu'elle avait apporté, la garde se pinçait pour ne pas dormir. Les yeux de madame de Piennes allaient sans cesse du lit à la fenêtre, jamais Argus ne fit si bonne garde avec les cent yeux qu'il avait. Au bout de quelques minutes, elle se pencha vers l'oreille d'Arsène : — C!omme il lit bien ! lui ditelle tout bas.
Arsène lui jeta un regard qui contrastait étrangement avec le sourire de sa bouche : — Oh ! oui, réponditelle. Puis elle baissa les yeux, et de minute en minute uîie grosse larme paraissait au bord de ses cils et gfissait sur ses joues sans qu'elle s'en aperçût. Max ne tourna pas la tête une seule fois. Après quelques pages, madame (le Piennes dit à Arsène : — Nous allons vous laisser reposer, mon enfant. Je crains que nous ne vous ayons
ARSÈNE GUILLOT. f7S
un peu fatiguée. Nous reYienditMis iMâotAt vous voir. Elle se leva, et Max se leva aMome son atobte. Arsène lui dit adieu sans presque le r^jarder.
— Je suis contente de vous, Max^ dît madame de Piennes qu'U avait accompa^ée jusqu'à sa porte, et d'elle encore plus. Cette pauvre fille est remplie de résignation. Elle vous donne un exemple.
— Soufirir et se taire, madame, est-ce donc si difficile à apprendre?
— Ce qu'il faut apprendre surtout, c'est à fermer son cœur aux mauvaises pensées.
Max la salua et s'éloigna rapidement.
Lorsque madame de Piennes revit Arsène le lendemain, elle la trouva contemplant un bouquet de fleurs rares pldcé sur une petite table auprès de son lit.
— C'est M. de Salligny qui me les a envoyées, ditelle. On est venu de sa part demander comment j'étais. Lui, n'est pas monté.
— Ces fleurs sont fort belles, dit madame de Piennes un peu sèchement.
— J'aimais beaucoup les fleurs autrefois, dit la ma« lade en soupirant, et il me gâtait... M. de Salligny me gâtait en me donnant toutes les plus jolies qu'il pouvait trouver... Mais cela ne me vaut plus rien à pré-
sent... Cela sent trop fort... Vous devriez prendre ce bouquet^ madame; il ne se fâchera pas si je vous le donne.
— Non^ ma chère; ces fleurs vous font plaisir à re« garder^ reprit madame de Piennes d'un ton plus doux car elle avait été très-émue de Taccent profondéme triste de la pauvre Arsène. Je prendrai ceÛes qui ont de Todeur^ gardez les camellias.
— Non. Je déteste les camellias. . . Ils me rappellent la seule querelle que nous ayons eue... quand j'étais avec lui.
— ^Ne pensez plus à ces folies^ ma chère enfant.
— Un jour^ poursuivit Arsène en regardant fixement madame de Piennes^ un jour je trouvai dans sa chambre un beau camellia rose dans un verre d'eau. Je voulus le prendre^ il ne voulut pas. Il m'empêcha même de le toucher. J'insistai^ je lui dis des sottises. Il le prit^ le serra dans une armoire^ et mit la clef dans sa poche. Hoi^ je fis le diable^ et je lui cassai même un vase de porcelaine qu'il aimait beaucoup. Rien n'y fit. Je vis bien qu'il le tenait d'une femme comme il faut. Je n'ai jamais su d'où lui venait ce camellia.
En parlant ainsi^ Arsène attachait un regard Sxe et presque méchant sur madame de Piennes^ qui baiiia
ARSENE GUILLOT. 17T
les yeux involontairement. 11 y eut un assez long silence que troublait seule la respiration oppressée de la malade. Madame de Piennes venait de se rappeler confusément certaine histoire de camellia. Un jour, qu'elle dînait chez madame Aubrée, Max lui avait dit que sa tante venait de lui souhaiter sa fête, et lui demanda de lui donner un bouquet aussi. Elle avait détaché, en riant, un camellia de ses cheveux, et le lui avait donné. Mais comment un fait aussi 'insignifiant était-il demeuré dans sa mémoire? Madame de Piennes ne pouvait se l'expliquer. Elle en était presque effrayée. L'espèce de confusion qu'elle éprouvait vis-à-vis d'ellemême était à peine dissipée lorsque Max entra, et elle se sentit rougir.
— Merci de vos fleurs, dit. Arsène; mais elles me font mal... Elles ne seront pas perdues; je les ai données à madame. Ne me faites pas parler, on me le défend. Voulez-vous me lire quelque chose?
Max s'assit et lut. Cette fois persoime n'écouta, je pense : chacun, y compris le lecteur, suivait le fil de ses propres pensées.
Quand madame de Piennes se leva pour sortir, elle allait laisser le bouquet sur la table, mais Arsène l'avertit de son oubli. Elle emporta donc le bouquet, mé-
contente d'avoir montré peut-être quelque affectation \ ne pas accepter tout d'abord cette bagateDe. — Quel mal peut-il y avoir à cela? pensait-elle. Mais il y avait iéjà du mal à se faire cette simple question.
Sans en être prié^ Ifax la suivit chez elle. Ils s'assirent^ et^ détournant les yeux Tun et l'autre^ ils demeurèrent en silence assez longtemps pour en être embarrSâsés.
— Cette pauvre fille^ dit enfin madame de Piemties^ m^afHige profondément. U n'y a plus d'espoir^ à ce qu'il parait.
— Vous avez vu le médecin? demanda Max; que dit-il?
Madame de Piennes secoua la tête : -» Elle n'a plus que bien peu de jours à passer dans ce monde. Ce matin^ on Ta administrée.
— Sa figure faisait mal à voir^ dit Max en s'avançant dans l'embrasure d'une fenêtre^ probablement pour cacher son émotion.
— Sans doute il est cruel de mourir à son ftge^ reprit gravement madame de Pionnes; mais si elle eût vécu davantage^ qui sait si ce n'eût point été un malheur |iour elle?... En la sauvant d'une mort désespérée, la Providence a voulu lui donner le temps de se repentir. ••
ARSÈNE GUILLQT. 179
C^est une grande grâce dont elle-même sent tout le prix à présent. L'abbé Dubignon est fort content d'elle. Il ne faut pas tant la plaindre^ Max I
— Je ne sais s'il faut plaindre cerx qui meurent jeunes^ répondit-il un peu brusquement... moi^ j'aimerais à mourir jeune; mais ce qui m'afflige surtout^ c'est de la voir souffiîr ainsi.
— La soufiBrance du corps est souvent utile à Tâme.. Max^ sans répondre^ alla se placer à l'extrémité de
l'appartement^ dans un angle obscur à demi caché par d'épais rideaux. Madame de Piennes travaillait ou feignait de travailler^ les yeux fixés sur une tapisserie; mais il lui semblait sentir le regard de Max comme quelque chose qui pesait sur elle. Ce regard qu'elle fuyait^ elle croyait le sentir errer sur ses mains^ sur ses épaules^ sur son front. Il lui sembla qu'il s'arrêtait sur son pied^ et elle se hâta de le cacher sous sa robe. — 11 y a peut-être quelque chose de vrai dans ce qu'on dit du fluide magnétique^ madame.
— Vous connaissez H. l'amiral de Rigny^ madame? demanda Max tout à coup.
— Oui^ un peu.
— J'aurai peut-être un service à vous demander auprès de lui. une lettre de recommandation...
— Pourquoi donc?
— Depuis quelques jours^ madame^ j^ai fait des projets^ continua-t-iiavec une gaieté affectée. Je trayaiUe à me convertir^ et je voudrais faire quelque acte de bon chrétien; mais^ embarrassé^ comment m'y prendre...
Madame de Piennes lui lança un regard un peu sévère.
— Voici à quoi je me suis arrêté, poursuîvit-il. le suis bien fâché de ne pas savoir Técole de peloton^ mais cela peut s'apprendre. En attendant, je sais manier un fusil, pas trop mal..., et, ainsi que j'avais llionneur de vous le dire, je me sens une envie extraordinaire d'aller en Grèce et de tâcher d'y tuer quelque Turc, pour la plus grande gloire de la croix.
— En Grèce ! s'écria madame de Piénnes, laissant tomber son peloton.
— En Grèc^. Ici, je ne fais rien; je m'ennuie; je ne suis bon à rien, je ne puis rien faire d'utile ; il n'y a personne au monde à qui je sois bon à quelque chose. Pourquoi n'irais-je pas moissonner des lauriers, ou me faire casser la tête pour une bonne caase ? D'ailleurs, pour moi, je ne vois guère d'autre moyen d'aller à la gloire ou au Temple de Mémoire, à quoi je tiens fort. Figurez-vous, madame, quel honneur pour moi quand
AIISËNE GUIUOT. tlt
on Un dans le jornnal : c On âousémtde TripotiUa a que M.*ilax de SalligDy^ jeune philhellène de te plus a haute eq)érance »— on peut bien dire oete dans un journal — a de la plus haute espérance^ vient de périr « victime de son enthousiasme pour la sainte cause de a la religion et de la liberté. Le farouche Koursohid- <f Pacha a poussé Toubli des convenances jusqu'à lui « faire trancher la tête.... x> Cest justement ce que j'ai de plus mauvais^ à ce que tout le monde dit, n'est-OH pas^ madame? ^
Et il riait d'un rire forcé.
— Parlez-vous sérieusement^ Max f Vous iriaz m
Grèce?
— ^Très-sà*ieusement^ madame ; seulement^ je tActMv rai que mon artide nécrologique ne paralne que l^ plus tard posôUe.
— Qu'iriez-vous faire en Grècet Cène font pMdim soldats qui manquait aux Grecs... Vous î&ekz un excellent sddal, j*en sois sftre; mais...
— Imsoperbe grenadier de cinq pedi six potK^ t 8*écriari4 en se levant » pieds ; les Greoi imd^ot t^N d^oôlés ifla ne voofauent pas d'une temm eomm œlkHfiu Sa» plaisanterie^ madame^ aili<MtUki^ m <^ hissud retomber dam m» busImAf ^*i^f r- *^^p ^*^
que j'ai de mieux à filire. Je ne puis rester à Paris (il prononça ces mots avec une certaine violence) ; j'y suis malheureux^ j'y ferais cent sottises... Je n'ai pas la force de résister... Mais nous en reparlerons; je ne pars pas tout de suite... mais je partirai... Oh [ om, il le faut; j'en ai fait mon grand serment. — Saves-vous que depuis deux jours j'apprends le grec ? Zon^ (mu aàç %onw C'est une fort belle langue, n'est-ce pas ?
Madame de Piennes avait lu lord Byron et se rappela cette phrase grecque, refrain d'une de ses pièces fugitives. La traduction, conune vous savez, se trouve en note ; c'est : « Ma vie, je vous aime. » — Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays-là. Madame de Piennes maudissait sa trop bonne mémoire; elle se garda bien -de demander ce que signifiait ce grec^,et craignait seulement que sa physionomie ne montrât qu'elle avait compris. Max s'était approché du piano: et ses doigts, tombant sur le clavier comme par basardj tormèrent quelques accords mélancoliques. Tout à coup il prit son chapeau ; et se tournant vers madame de Piennes, U lui demanda si elle comptait aller c« soir chez madame Darsenay.
— Je pense que oui, répondit-elle en hésitant un peu. i lui serra la main, et sortit aussitôt, la laissant en proie
ARSENE OUILLOT. 18S
à iine agitation qu'elle n'avait encore jamais éprouvée. Toutes ses idées étaient confuses et se succédment avec tant de rapidité^ quelle n'avait pas le temps de s^arréter à une seule. C'était comme cette suite d'images qui paraissent et disparaissent à la poiiière d'une voiture entraînée sur un chemin de fer. Hais^ de même qu'au milieu de la course la plus impétueuse l'oeil qui n'aperçoit point tous les détails parvient cependant à saisir le caractère général des sites que l'on traverse^ de môme^ au milieu de ce chaos de pensées qui l'assiégeaient^ madame de Piennes éprouvait une impression d'efiroi et se sentait comme entraînée sur une pente rapide au milieu de précipices affreux. Que llax l'aimât, elle n'en pouvait douter. Cet amour (elle di^t : cette aflection) datait de loin; mais jusqu'alors elle ne s'en c'était pas alarmée. Entre une dévote comme eUe et un libertin comme Max^ s'élevait une barrière insurmontable qui la rassurait autrefois. Bien qu'elle ne fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux à un homme aussi léger que l'était Max dans son opinion^ elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir un jour dangereuse pour son repos. Maintenant que le mauvais sujet s'était amendé^ elle commençait à le craindre. Sa conversion.
qu'elle s'attribumt^ allait donc devenir^ pour elle et pour lui^ une cause de chagrins et de tourments. Par monients,^ elle essayait de se persuader que les dangers qu'elle prévoyait vaguement n'avaient aucun fondement réel. Ce voyage brusquement résolu^ le changement qu'elle avait remarqué dans les manières de M. de Salligny^ pouvaient s'expliquer à la rigueur par Ta^ mour qu'il avait conservé pour Arsène Guillot; mais^ chose étrange ! cette pensée lui étmt plus insupportable que les autres» et c'était presque un soulagement pour elle que de s'en démontrer l'invraisemblance.
Madame de Piennes passa toute la soirée à se créer ainsi des fantômes^ à les détruire^ à les reformer. Elle ne voulut pas aller chez madame Darsenay^ et^ pour être plus sûre d'elle-même^ elle permit à son cocher de sortir et voulut se coucher de bonne heure ; mais aussitôt qu'elle eut pris cette magnanime résolution^ et qu'il n'y eut plus moyen de s'en dédire, elle se représenta que c'était une faiblesse indigne d'elle et s'en repentit. Elle craignit surtout que Max n'en soupçonnât la cause; et comme elle ne pouvait se déguiser à ses propres yeux son véritable motif pour ne pas sortir, elle en vint à se regarder déjà comme coupable, car cette seule préoccupation h l'égard de M. de Salligny
ARSÈNE GUiLLOT. 186
lui semblait un crime. Elle pria longtemps^ mais elle ne ^en trouva pas soulagée. Je ne sais à quelle heure elle .parvint à s'endormir; ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsqu'elle se réveilla, ses idées éUdent aussi confuses que la veille, et qu'elle était tout aussi éloignée de prendre une résolution.
Pendant qu'elle déjeunait — car on déjeune toujours, madame, surtout quand on a mal dîné — elle lut dans un journal que je ne sais quel pacha venait de saccager une ville de la Roumélie. Femmes et enfants avaient été massacrés; quelques philhellènes avaient péri les armes à la main ou avaient été lentement immolés dans d'horribles tortures. Cet article de journal était peu propre à faire goûter à madame de Piennes le voyage de Grèce auquel Max se préparait. Elle méditait tristement Hur sa lecture, lorsqu'on lui apporta un billet de celui-ci. Le soir précédent, il s'était fort ennuyé chez madame l^ai-senay ; et, înqiûet de n'y avoir pas trouvé madame je Piennes, il lui écrivait pour avoir de seê oouvidles, ^ lui demander à quelle heure elle devait aller chez Arsène Guillot. Madame de Piennes n'eut pas le courage d'écrire, et fit répondre qu'elle irait à l'heure aiecoutu* mée. Puis l'idée lui vint d'y aller sur-le-champ, afin de n^ pas rencontrer Max; mais, par réflexion, elle trouva
lis ARSÈNE GUILLOT.
que c'était un mensonge puéril et honteux^ pire que sa faiblesse de la veille. Elle s'arma donc de courage^ fit sa prière avec ferveur^ et^.lorsqu'il fut temps^ elle sortit et monta d'un pas ferme à la chambre d'Arsène.
Elle trouva la pauvre fille daiis un étnt à faire pitié. 11 était évident que sa dernière heure était proche, et depuis la veille le mal avait tajtd^iribles progrès. Sa respiration n'ét^t plus qu'un rftiement douloureux, et l'on dit à madame de Ptennes que plusieurs fois dans la matioée elle avait eu le délire, et que le médecin ne pensiùtpas qu'elle pût aller jusqu'au lendemain. Arsène, cependant, reconnut sa protectrice et la remercia d'être venue la voir.
— Vous ne vous fktîgaerez plus à monter mon esca- Uer, loi dit-elle d'une voix éteinte.
Chaque parole aembliùt lui cotiler un effort pénible et user ce qui lui restait de forces. Il fallait se pencher sur soQ lit pour l'entendre. Madame de Piennes avait pris sa main, et elle était déjà froide et comme inanimée.
Max arriva bientôt et Vai^rocha silencieusem«>iii liu lit de la mourante. Elle lui lit un lé^r signe de ti'ie. rt
remarquant qu'il avait à la main un livre daâsdu^ itui : — Vous ne lirez pas aujourd'hui^ murmura-t-elle 'faiblement. Madame de Piennes jeta les yeux sur ce livre prétendu : c'était une carte de la Grèce reliée^ qu'il avait achetée en passant.
L'abbé Dubignon^ qui depuis le matin était auprès d'Arsène^ observant avec quelle rapidité les forces de la malade s'épuisaient^ voulut mettre à profit^ pour son salut; le peu de moments qui lui restaient encore. Il écarta Max et madame de Piennes^ et^ courbé sur ce lit de douleur^ il adressa à la pauvre fille les graves et consolantes paroles que la religion réserve pour de pareils moments. Dans un coin de la chambre^ madame de Piennes priait à genoux^ et Max^ debout près de la fe» nétre^ semblait transformé en statue*
— Vous pardonnez à tous ceux qui vous ont offensée^ ma fille? dit le prêtre d'une voix émue.
— Oui!... qu'ils soient heureux! répondit la mourante en faisant un efibrt pour se faire entendre.
— Fiez-vous donc à la miséricorde de Dleu^ ma fille ! reprit l'abbé. Le repentir ouvre les portes du ciel.
Pendant quelques minutes encore^ l'abbé continua ses exhortations; puis il cessa de parler^ incertain s'il n'avait plus qu'un cadavre devant Iui« Madame de Plcrv*
ncs se leva doucement^ et chacun demeura quelque '^emps immobile^ regardant avec anxiété le visage livide r Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa :^spiration comme pour ne pas troubler le terrible sommeil qui peut-être avait commencé pour elle, et Ton entendait distinctement dans la chambre le faible tintement d'une montre placée sur la table de nuit.
— £lle est passée, la pauvre demoiselle! dit enfin la garde après avoir approché sa tabatière des lèvres d'Arsène; vous le voyez, le verre n'est pas terni. Elle est morte!
— Pauvre enfant! s'écria Max sortant de la stupeur où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu dans ce monde?
Tout à coup, et comme ranimée à sa voix, Arsène ouvrit les yeux. — J'ai aimé! murmura-t-elle d'une voix sourde. Elle remuât les doigts et semblait vouloir tendre les mains. Max et madame de Piennes s'étaient approchés et prirent chacun une de ses mains. — J'ai sdmé, répéta-t-elle avec un triste sourire. Ce furent ses dernières paroles. Max et madame de Piennes tinrent longtemps ses mains glacées sans oser lever les yeux...
Eh bien, madame^ vous me dites que mon histoire est finie, et vous ne vouiez pas en entendre davantage. J'aurais cru que vous seriez curieuse de savoir si M. de Salligny fit ou non le voyage de Grèce; si... mais il est tard, vous en avez assez. A la bonne heure! Au moins gardez-vous des jugements téméraires, je proteste que ■ je n'ai nien dit qui pût vous y autoriser. Surtout, ne doutez pas que mon histoire ne soit vraie. Vous en douteriez? Allez au Père-Lachaise : à vingt pas à gauche du tombeau du génâral Foy, vous trouverez une pierre de Mais fort simple, entourée de fleurs toujours bien entretenues. Sur la pierre, vous pourrez lire le nom de mon héroïne gravé en gros caractères : ARSÈNE GUILLOT, et, en vous pemdiant sur cette tombe, vous
reirvquerez^ si la pluie n'y a déjà mis ordre^ une ligne tracée au crayon^ d'une écriture très-fine :
— PaoTie Anàoe I elle prie pour nous. ^
D est mutile de dire cooiment les lettres suivantes sont tombées entre nos mains. Elles nous ont paru curieuses^ morales et instructives. Nous les publions sans autre changement que la suppression de certains noms propres et de quelques passages qui ne se rapportent pas à Taventure de Tabbé Aubain.