LA
PIHOYAIA I^AMA
On jouait chez Naroumof, lieutenant aux gardes à cheval. Une longue nuit d'hiv^p s^était écoulée sans que
(1) La littérature russe est peu connue parmi Boai. Le grand
poète Pouchkine et les écrlYains modernes de la Russie ont été
Tobjet d'une étude développée, — le mouvement littéraire de ce
pays n'a pas été suivi avec toute l'attention qu'il mérite. C'est
que la langue russe esta peu près complètement ignorée en France;
les interprètes et les critiques compétents manquent. Un écrivain
connu par des œuvres qu'on Ura eneore quand les gros romans
de ces dernière- années seront dans l'oubli fait une heureuse
, exception ; car on ne sait peut-être pas que l'auteur de Cekmb»
tourne vers le russe la même curiosité pénétrante qu'il a portée
vers le zingarl. lorsqu'il composait Carmen. C'est à lui que noui
dvfons d'avoir fait passer dsiis notre langue le réeit qu'on vi
lire, et on reconnaîtra dans la Dame de Pique une de ces trof
rares tentatives où un esprit émlnent sait donner A la traduetlea
même un cachet d'originalité. Pouchkine, assurément, ne pouvail
trouver un meilleur introducteur dans la littérature française.
(Etote de rédfteor de UB^mte diê Dm^Monê»:^
personne s'en aperçût^ et il était cinq heures du matin ^aand on servit le souper. Les gagnants se mirent à table avec grand appétit; pour les autres^ ils regardaient fcurs assiettes vides. Peu à peu néanmoins^ le vin de Champagne aidant^ la conversation s'anima et devînt générale.
— Qu'as-tu fait aujourd'hui^ Sourine? demanda le mattre de la maison à un de ses camarades.
— Comme toujours^ j'ai perdu. En vérité, je n'ai pas de chance. Je joue la mirandole; vous save:^ si j'ai du sang-froid. Je suis un ponte impassible, jamais je ne ehange mon jeu, et je perds toujours!
— Comment I dans toute la soirée, tu n'as pas essayé une fois de mettre sur la rouge? En vérité, ta fermeté me passe.
— Comment trouvez-vous Hermann? dit un des convives en montrant un jeune oflicier du génie. De sa vie^ €e garçon-là r/a fait un paroli ni touché une carte^ et îl nous regarde jouer jusqi^'à cinq heures du matin.
— Le jeu m'intéresse, dit Hermann, mais je ne sais pas d'humeur à risquer le nécessaire pour gagner le superflu.
— - Hermann est Allemand ; il est économe, voilà tout.
s'écria Tomski ; mais ce qu'il y a de plus étonnant^ c'est nia grand'mère^ la comtesse Anna Fedotovna.
— Pourquoi cela? lui demandèrent ses amis.
— N'avez-vous pas remarqué, reprit Tomski, qu'elle fie joue jamais ?
— En effet, dit Naroumof, une femme de quatrevingts ans qui ne ponte pas, cela est extraordinaire.
— Vous ne savez pas le pourquoi ?
— Non. Est-ce qu'il y a une raison?
— Oh ! bien, éçoutez.Yous saurez que ma grand'mère, il y a quelque soixante ans, alla à Paris et y fit fureur. On courait après elle pour voir la Vénus moscovite. Richelieu lui fit la cour, et ma grand'mère prétend qu'il s'en fallut peu qu'elle ne l'obligeât par ses rigueiirs à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, les femmes jouaient au (diaraon. Un soir, au jeu de la cour, elle perdit sur parole, contrôle duc d'Orléans, une somme très-considérable. Rentrée chez elle, ma grand'mère ôta ses mouches, défit ses pahiers, et dans ce costume tragique , alla conter sa mésaventure à mon grand-f ère, en lui demandant de l'argent pour s'acquitter. Feu moii grandpèfe était une espèce d'intendant pour sa femme. Il la craignait comme le feu, mais le chiiire qu'on lui avoua
2H LA DAME BB mQVB.
le tit sftBleratt plancher; il s'emporta^ se mit à flore ses comptes^ el prouva à ma grand'mère qu'en six mois elle avait dépensé ua demi-millioii. Il lui dit nettement qu'il n'avait pa» à Paris ses villages des gouvernements de Moskou ou de Saratof^ et conclut en refusant les subsides demandés. Vous imaginez bien la fureur de ma grand'mère. Elle lui donna un soufflet et fit lit à part cette nuit-là en témoignage de son indignation. Le lendemain elle revint à la charge. Pour la première fois de sa vie elle voulut bien condescendre à des raisonnements et des explications. C'est en vain qtfefle s'efforça de démontrer à son mari qu'il y a dettes et dettes, et qu'il n'y a pas d'apparence d'en user avec un prince comme avec un carrossier. Toute cette éloquence fat en pure perte, mon grand-père était inflexible. Ma grand'mère ne savait que devenir. Heureusement eBe connaissait un homme fort célèbre à cette époque. Vous avez entendu parler du comte de Saint-Germîuit, dont on débite tant de merveilles. Vous savez qtfïï se donnait pour une manière de Juif errant, possessevtr âè l'éKxir de vie et de la pierre philosophale. Quel» ques-uns se moquaient de lui comme d'un obariftftafr. Casanova, dans ses ménK)ires, dit qu'il était espion. Quoi qu'il en soit, malgré le mystère de sa yîe>
h^. DAME DE PIQUE. 327 .
Germun était recherché par la bonne compagnie et était vraiment un bonmie aimable* Encore aujourd'hui* ma grand'mère a conservé pour lui une afiection trè» vive^ et elle se fâche tout rouge quand on n'en parle pas avjçc respect. Elle pensa qu'il pourrait lui avances lasomme dont elle avait besoin^ et lui écrivit un billet pour le prier de passer chez elle. Le vieux thaumaturge accourut aussitôt et la trouva plongée dans le désespoir. En deux mots, elle le mit au fait, lui raconta son malheur et la cruauté de son mari, ajoutant qu'elle n'avak plus d'espoir que dans son amitié et son obligeance. Saint-Germain, après quelques instants de réflexion : a Madame, dit-il, je pourrais facilement vous avancer Targent qu'il vous faut; mais je sais que vous n'auriei de repos qu'après me l'avoir remboursé, et je ne veux pas que vous sortiez d'un embarras pour vous jeter daiis un autre. Il y a un moyen de vous acquitter. Il faut que vous regagniez cet aident...— -Mais, mon cher comte, répondit ma grand'mère, je vous l'ai déjà dit je n'ai plus une pistole... — Vous n'en avez pas besoin, reprit Saint*Germam : écoutez-moi seulement* d Alorg il lui apprit un secret que chacun de vous^ î'en suit sûr, payerait fort cher.
Tous les jeunes officiers étaient attentifs, Tomski
23 s LA DAME DE PIQUE.
s'arrêta pour allumer une pipe^ avala une bouflBte de tabac et continua de la sorte :
— Le soir mémc^ ma grand^mère alla à Tersailles au jeu de la reine. Le duc d'Orléans tenait la banque. Ha grand'mère lui débita une petite histoire pour s'excuser de n'avoir pas encore acquitté sa dette^ puis elle s'assit et se mit à ponter. Elle prit trois cartes: la première gagna; elle doubla son enjeu sur la seconde^ ga- ^a encore^ doubla sur la troisième ; bref^ elle s'acquitta glorieusement.
— Pur hasard ! dit un des jeunes officiers.
— Quel conte ! s'écria Hermann.
— C'étaient donc des cartes préparées? dit un troî- «ème.
— Je ne le crois pas^ répondit gravement Tomski.
— Comment! s'écria Naroumof^ tuas une grand'mère qui sait trois cartes gagnantes^ et tu n'as pas encore su te les faire in(Uquer )
— Ah ! c'est là le diable ! reprit Tomski. Elle avait quatre filSj dont mon père était un. Trois furent des jpueurs déterminés^ et pas un seul n'a pu lui tirer son secret^ qui pourtant leur aurait fait grand bien et à moi aussi. Hais écoutez ce que m'a raconté mon oncle^ le comte Ivan Ilitch^ et j'ai sa parole d'honneur. Tchap-
itùâ, — VOUS savez^ celui qui est mort dans la misère iprès avoir mangé des millions^ — un jour^ dans sa eunesse^ perdit contre Zoritch environ trois cent nille roubles. Il était au désespoir. Ha ^and'mère^ qui n'était guère indulgente pour les fredaines des jeunes gens^ je ne sais pourquoi^ faisait exception à ses habitudes en faveur de Tcbaplitzki : elle lui donna trois cartes à jouer Tune après Tautre^ en exigeant sa parole d^onneur de ne plus jouer ensuite de sa vie. Aussitôt Tcbaplitzki alla trouver Zoritcb et lui demanda sa revanche. Sur la première carte^ il mit cinquante mille roubles. Il gagna^ fit paroli; en fin de compte^ avec ses trois cartes^ il s'acquitta et se trouva même en gain... Mais voilà six heures! Ma foi^ il est temps d'aller se coucher.
Chacun vida son verre^ et l'on se sépara.
La vieifle comtesse Anna Fedatovna était dans son cabinet de toilette, assise devant une glace. Trois fen^ mes de chambre l'entouraient : Tune lai présentait un pot de rouge, une autre une botte d'épingles noires; une troisième tenart un énorme bonnet d& dentelles avec des rubans couleur de feu. La comtesse n'avait pkis la moindre prétenti(m à la beauté ; mais elle conservait toutes les habitudes de sa jeunesse, s'habillait à la mode d'il y a cinqnaBlie ans, et mettait à sa toilette tout le temps et toute la pompe d'une petite-msdtresse du siècle passé. Sa demoiselle de compagnie travaillait ï un métier dans l'embrasure de la fenêtre.
— Bonjour, grand'maman, dit un jeune officier &ï entrant dans le cabinet; bonjour, mademoiselle Lise. Grand'maman, c'est une requête que je viens vous porter.
— Qu'est-ce que c'est, Paul t
DAME DE PIQUB. 281
— Permette2>-moi de vous présenter vn de mes ami^ 3t de TOUS demander pour lui une invitation à votff >al.
— Amène-le à mon bai/ et tu me le présenten» lèu ^s-tuété hier chez la princesse***?
— Assurément; c^était délieieml'Ona dansé jusja'k cinq heures. Mademdselle Eletzki était à ravin
— Ha foi^ mon cher^ tu n^es pas difficile. Eq lait de beauté^ c'est sa grand'mère la princesse Daria Petrovna qu'il fallait voir ! Mais, dis donc, elle doit être Wen vieille, la princesse Daria Petrovna?
— *C!omment, vieille! s'écria étourdiment Tomski, il y a sept ans qu'elle est morte !
La demoiselle* de compagnie leva la tète et fit un signe au jeune officier. Il se rappela aussitôt que la consigne était de cacher à la comtesse la mort de ses contemporains, n se mordit la langue ; mais d'ailleurs fat comtesse garda le plus beau grand sang-froid en apprenant que sa vieille amie n'était plus de ce monde.
— Morte? dit-elle; tiens, je ne le savais pas. Nous avons été nonmiées ensemble demoiselles d'honneur^ et quand nous fûmes présentées, l'impératrice.. •
La vieille comtesse raconta potr la centième fois une anecdote de ses jeunes années. — Paul, dit-eDe en fi-
oissant; aide-moi à me lever. Lisanka^ où est ma taba^ Hère ? — Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derrière un grand paravent pour achever sa toilette. Tomski demeurait en tête-à-tête avec la de- «loiselle de compagnie.
— Quel est ce monsieur que vous voulez présenter à madame t demanda à voix basse Lisabeta Ivanovna.
— Naroumof. Vous 1^ connaissez?
— Non. Est-il militaire?
— Oui.
— Dans le génie ?
— Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous qu^il était dans le génie?
La demoiselle de compagnie sourit, mais ne répondit pas.
— Paul ! cria la comtesse de derrière son paravent, 6Dvoie-moi un roman nouveau, n'importe quoi; seulement, vois-tu, pas dans le goût d'aujourd'hui.
— Gomment vous le faut-il, grand'maman ?
— Un roman où le héros n'étrangle ni père ni mère, 6t où il n'y ait pas de noyés. Rien ne me fait plus de peur que les noyés.
— Où trouver à présent un roman de cette espèce ? En voudriez-vous un russe?
— Bah! est-ce qu'il y a des romans russes? -Tu m'en enverras un : n'est-ce pas, tu ne l'oublieras pas?
— Je n'y manquerai pas. Adieu, grand'maman. Je suis bien pressé. Adieu, Lisabeta Ivanovna. Pourquoi donc vouliez-vous que Naroumof fût dans le génie?
Et Tomski sortit du cabinet de toilette.
Lisabeta Ivanovna, restée seule, reprit sa tapisserie et s'assit dans Tembrasure de la fenêtre. Aussitôt, dans la rue, à l'angle d'une maison voisine, parut un jeune officier. Sa présence fit aussitôt rougir jusqu'aux oreilles la demoiselle de compagnie ; elle baissa la tête et la ca* cha presque sous son canevas. En ce moment, la corn* tesse rentra, complètement iiabillée.
— Lisanka, dit-elle, fais atteler; nous allons faire un tour de promenade. i^
Lisabeta se leva aussitôt et se mit à ranger sa tapisserie.
— Eh bien , qu'est-ce que c'est? Petite, es-tu sourde? Va dire qu'on attelle tout de suite.
— J'y vais, répondit la demoiselle de compagme, et elle courut dans l'antichambre.
Un domestique entra, apportant des livres de la part ^u prince Paul Alexandrovitch,
23t LA Vnm DE Vf^fffE.
— «Ken des remerclments. — Lisankaf Lisanka! ob court-elle comme cela?
— J'allaîS' m^babiller^ madame.
— ^Nous avoos le temps^ petite. Assieds4cH^ pr^ids le premi^ Tokime^ et lis-moi.
La demoiselle âftcc»npagme prit le livre et lat quelques lignes.
— Plus haut ! dit la comtesse. Qu'as-tu dpnc 1 Est-ce que tu es em?ouée? Attends^ approchenBoi ce tabo»^ ret... Plus près... Boiu
Lisabeta Ivanovna lut encore deux pages ; la comtesse bàiUa.
— Jette cet emiuyeux liyre, dit-dlej quel fatras 1 Renvoie cela au prince Paul, et fsûs-lui bien mes remerclments... Et cette voiture, est-ce qu'elle ne vieiH drapas?
— La voici, répondit Lisabeta Ivanovna, en regar» dant par la fenêtre.
— rEh bien, tu n'es pas habillée? Il faut donc toujours t'attendre ! c'est insupportable.
Lisabeta courut à sa chambre. Elle y était depuis deux minutes à peine, que la comtesse sonnait de toute sa force; ses trois femmes de chsTribre entraient par une porte et le valet de chambre par une autre.
LA MME) DE PIQUE. i»
«^ On ncr m'entend done pas^ à ce qn''û pondt! ^é» cria Ui comtesse. Qu'on aille dire à Lisabeta Ivano^na
que je Fattends.
Elle entradt en ce moment avec une vobm de prome» nade et un chapeau»
•— - Enfln^ mademoiselle ! dit la coaniesse. Uai&qudle toilette eiSIrce là? Pourquoi eda? A qui en veux^tu? YoyonSj; quel temps fail^il? Il fait du vent^ je crois.
— Tkm, Excellence^ dit le valet deeiiambre. Aucon^' traire^ il fait bien doux»
— Vous ne save^^ jamais ce que vous dites. Ouvrez-^ mm le vasistas. Je le disais bien... Un vent affreux ! un froid glacial ! Qu'on dételle ! Lisanka^ ma petite^ nous ne sortirons pas. Ce n'était pas la peine de te faii-e si
belle.
— Quelle existence ! se dit tout bas la demoiselle de
compagnie.
En effets Lisabeta Ivanovnaétmtune bien malhenreus9 créature, ail est amer^ le pain de T^ranger^ dit Dante; elle est haute à franchir^ la pierre de soa seuil. » Mai» qui pourrait dire les ennuis d'une pauvre demcùselle de ccftnpagnie auprès d'une vieille framme de qualité? Pour» tant la comtes^ n'était pas méchante^ mais elle avait tons les caprices d'une famme gâtée par le monde» Elle
-tW LA DAME DE PIQUE.
était avare^ personnelle^ égoïste^ comme celle qui depuis longtemps avait cessé de jouer un rôle actif dans la ^ciété; Jamais elle ne manquait un bal; et là^ fardée^ i^étue à la mode antique^ elle se tenait dans un coin et semblait placée exprès pour servir d'épouvantail. Cha- •cun^ en entrant^ allait lui faire un profond salut ; maiS; la cérémonie terminée^ personne ne lui adressait plus la parole. Elle recevait chez elle toute la ville^ observant l'étiquette dans sa rigueur et ne pouvant mettre les noms sûr les figures. Ses nombreux domestiques^ en- ■graissés et blanchis dans son antichambre^ ne faisaient que ce qu'ils voulaient, et cependant tout chez elle était au pillage^ comme si déjà la mort fût entrée dans sa maison. Lisabeta Ivanovna passait sa vie dans un supplice continuel. Elle servait le thé^ et on lui reprochait le sucre gaspillé. Elle lisait des romans à la comtesse, qui la rendait responsable de toutes les sottises des auteurs. Elle accompagnait la noble dame dans ses pr(^ menades^ et c'était à elle qu'on s'en prenait du mauvais pavé et du mauvais temps. Ses appointements, plus que modestes, n'étaient jamais régulièrement payés, et Ton exigeait qu'elle s'habill&t comme tout le monde, c'esl-èliire comme fort peu de gens. Dans la société, son rôle «était aussi triste. Tous la connaissaient, personne ne k
distinguait. Au bal^ elle dansait^ mais seulement lors* qu'on avait besoin d'un vis-à-vis. Les femmes venaient la prendre par la main et remmenaient hors du salon quand il falait arranger quelque chose à leur toilette. Elle avait de Tamour-propre et sentait profondément la misère de sa position. Elle attendait avec impatience un libérateur pour briser ses chaînes; mais les jeunes gens^ prudents au milieu de leur étourderie affectée^ se gardaient bien de Thonorer de leurs attentions^ et cependant Lisabeta Ivanovna était cent fois plus jolie que ces demoiselles ou eflrontées ou stupides qu'ils entouraient de leurs hommages. Plus d'une fois^ quittant doucement le luxe et l'ennui du salon^ elle allait s'enfermer seule dans sa petite chambre meublée d'ua vieux paravent^ d'un tapis rapiécé> d'une commode^ d'un petit miroir et d'un lit en bois peint; là^ elle pleorait tout à son aise^ à la lueur d'une chandelle de suif dans un chandelier de laiton.
Une fois^ c'était deux jours après la soirée chez Naroun)of et une semaine avant la scène que nous venons d'esquisser^ un matin^ Lisabeta était assise à son métier devant la fenêtre, quand^ promenant un regard distrait dans la rue^ elle aperçut un officier.du génie^ immobile^ les yeux fixés sur elle. Elle baissa la tète et se remit à
t» LA 0AME OE PIQUfi.
son travail «rec un redoublement d'applicatkm. An bout de cinq minutes^ elle regarda maefainalementdaK U rue; roffîcier était à la même place. N'ayant pas ^habitude de coqueterai^ec les jeunes gens qui pasBaîeat sous ses fenêtres^ eBe demeura les yeux fixés sur son métier pendant près de deux heures^ jusqu^à ce qu'on vint Tavertir pour dîner. Alors il fallut se lever et ranger ses affaires^ et pendant ce mouvement elle revit Tofficier à la même place. Cela lui sembla fort étrange. Après le diner^ elle s'approcba de la fenêtre avec use certaine émotion^ mats roflicier du génie n'était pins dans la rue. Elle cessa d'y penser.
Deux jours après^ sur le point de monter en voHiffe avec la comtesse^ elle le revit planté droit devant la porte^ k figure à demi cachée par un collet de fourrure^ mais «es yeux noirs étîncelaient sous son chapeau. Lisabeta eut peur sans trop savoir pourquoi^ et s'assît en tremblant dans la voiture.
De retour à la maison^ elle courut à la fenêtre avec un battement de eœur ; Tofficier était à sa place haKhielle^ fixant sur elle un regard ardent. Aussitôt die se retira^ mais brûlante de curioâté et en proie à un sentiment étrange qu'elle éprouvait pour la première fois.
Depuis lors il ne se passa pas de joior que le jeune
ingénieur ne vînt rôder sous sa fenêtre. Bientôt^ entre elle et lui^ s^étâblit une connaissance muette. Assise à 5on métier^ elle avait le sentiment de sa présence; elle relevait la tête, et chaque jour le regardait plus laugtemps. Le jeune homme semblait plein de reconnaissance pour cette innocei^ faveur : elle voyait, avec ce regard profond et rapide de la jeunesse, qu^une vive rougeur couvrait les joues pâles de Tof&cier, chaque fois que leurs yeux se rencontraient. Au bout d^une semaine, elle se prit à lui sourire.
Lorsque Tomski demanda à sa graud^mère la permission de lui présenter un de ses amis, le cœur dé la pauvre fille battit bien fort, et, lorsqu'elle sut que Naroumof était dansles'gardesàcheval, elle se repentit cruellement d'avoir compromis son secret en le livrant à un étourdi.
Hermann était le fils d'un Allemand établi en Russie, qui lui avait laisi:é un petit capital. F^^'^^xement résolu À conserver son indépendance, il s'était fait une loi de ne pas toucher à ses revenus, vivait de sa solde et ne se passsdt pas la moindre fantaisie. Il était peu commu-» nicatif, ambitieux, et sa réserve fournissait rarement à ses camarades l'occasion de s'amuser à ses dépens. Sous un €ahne d'emprunt,- il cachait des passions vio-
lentes; une imagination désordonnée^ mais il était toojours maître de lui et avait su se préserver des égarements ordinaires de la jeunesse. Ainsi^ né joueur^ jamais il n'avait touché une carte^ parce qu'il comprenait que sa position ne lui permettait pas (ii le disait lui-même) de sacrifier le nécessaire dans Tespérance d'acquérir le soperflu; et cependant il passait des nuits entières devant un tapis vert^ suivant avec une anxiété fébrile les chances rapides du jeu.
L'anecdote des trois cartes du comtede Saint-Germain avait fortement frappé son imagination^ et toute la nuit il ne fit qu'y penser. — Si pourtant^ se disaiC il le lendemain soir^ en se promenant par lesruesdePétersbourg^ si la vieille comtesse me confiait son secret ! si elle voulait seulement me dire trois cartes gagnantes ! ... Il faut que je me fasse présenter^ que je gagne sa confiance^ que je lui fasse la cour... Oui! et elle a quatre-vingt-sept ans! Elle peut mourir cette semaine^ demain peut-être... D'ailleurs^ cette histoire... y a-t-il un mot de vcai là dedans? Non; l'économie^ la tempérance^ le travail^ voilà mes trois cartes gagnantes ! C'est avec elles que je doublerai; que je décuplerai mon capital. C'est elles qui m'assureront l'indépendance et le bienrétre.
Rêvant de la sorte^ il se trouva dans une des grandes
' rues de Pétersbourg^ devant une maison d'assez vieillewchitecture. La rue était encombrée de voitures, défilant une à une devant une façade splendidement illuminée. Il voyait sortir de chaque portière ouverte tantôt le petit pied d'une jeune femme, tantôt la botte à Técuyère d'un général, cette fois im bas à jour, cette autre un soulier diplomatique. Pelisses et manteaux passaient en procession devant un su'sse gigantesque. Her* mann s'arrêta. — A qui cette maison? demanda-t-il à un garde de nuit [boudoutchnik) rencogné dans sa guérite.
— A la comtesse ***. C'était la grand'mère de Tomski.
Hermann tressaillit. L'histoire des trois cartes se représenta à son imagination. Il se mit à tourner autour de la maison, pensant à la femme qui l'occupait, à sa richesse, à son pouvoir mystérieux. De retour enfin dans son taudis, il fut longtemps avant de s'endoi*mir, et,, lorsque le sommeil s'empara de ses sens, il vit danser devant ses yeux des cartes, un tapis vert, des tas de du* cats et de billets de banque.^ Il se voyait faisant paroli sur paroli, gagnant toujours, empochant des piles de ducats et bourrant son portefeuille de billets. A son réveil^ il soupira de ne plus trouver ses trésors fantasti*
-2h2 LÀ DAlfE DE PIQUB.
qaeèy €fi^ pour se distraire^ il alla de nouveau se promener par la ville. Bientôt il fut en face de la nuûson de la comtesse '***. Une force invincible Tentrainait. Il s'arrêta et régarda aux fejaètres. Derrière une vifare il aperçut une jeune tête avec de beaux cheveux noirs, penchée gracieusement sur un livre^ sans doole^ ou sur un métier. La tète se releva; il vit un frais visage «t des yeux noiis. Cet instant-là décida de son sort
Lisabeta Ivanoima Mâit son ehftle et son cfa^peatr qmmx} la comtesse Tenvoya chercher. Elle veaait é& faire remettre les chevanx k la veitope. Tandiis qtfh la porte de la rue deux laquais hissaient la vieille dame' à grand^peiné sur le marchepted^ Lisabeta aperçut le jeune officier tout auprès d'elle ; elle sentit qu'il lui sai^ sissait la main^ la peur hir fit perdre la téte^ et Tofficier avait déjà disparu lui laissant un papier entre les doigts. Elle se hâta de le cacher dans son gant. Pendant toutela route^ elle ne vit et R'^entendil rien*. En voiture^ la comtesse avait Thabitode de faire- sans cesse des q«e»tions : -^ Qui est cet honunae qui nous a saluées? Con»menÉ s'ai^Ue ce pont? ûifest-ce qui) y a écrit sur cette enseigne?
Lisabeta répcmdail tout de travers^ et se fit gronder par la comtesse.
— Qu'a&-ta donc aujourdliuiy petile? A quoi pense»*
tu donc? Ou bien est-ce que tu ne m'entends pasf Je De grasseyé pas pourtant^ et je n'ai pas encore perdu h I6te^ hein?
Lisabeta ne l'écoutait pas. De retour à la maison, ^Ue com*ut s'enfermer dans sa chambre et tira la lettre de son gant. Elle n'était pas cachetée, et par conséquent il était impossible de ne pas la lire. La lettre contenait des protestations d'amour. Elle était tendre, respectueuse, et mot pour mot traduite d'un roman allemand; mais Lisabeta ne savait pas l'allemand, et en fut fort contente.
Seulement, elle se trouvait bien embarrassée. Pour la première fois de sa vie, elle avait un secret. Être en correspondance avec im jeune homme ! Sa témérité la faisait frémir. Elle se reprochait son imprudence, et ne savait quel parti prendre.
Cesser de travailler à la fenêtre, et, à force de froideur, dégoûter le jeune officier de sa poursuite, — lui renvoyer sa lettre, — lui répondre d'une manière ferme et décidée... à quoi se résoudre? Elle n'avait ni amie ni conseiller ; elle se résolut à répondre.
Elle s'assit à sa table, prit du papier et une plume, et médita profondément. Plus d'une fois elle commença une phrase, puis déchira la feuille. Le billet
LA DAME DE PIQUE. 2i5
était tantôt trop sec^ tantôt il manquait d'uiie juste réserve. Enfin^ à grand'peîne, elle réussit à composer quelques lignes dont elle fut satisfaite : « Je crois^ écrivitelle^ que vos intentions sont celles d'un galant homme^ et que vous ne voudriez pas m'ofifeoser par une conduite irréfléchie; mais vous comprendrez que notre connaissance ne peut commencer de la sorte. Je vous renvoie votre lettre, et j'espère que vous ne me donne^ rez pas lieu de regretter ^uon imprudence, d
Le lendemain, aussitôt qu'elle aperçut Hermann, elle quitta son métier, passa dans le salon, ouvrit le vasistas, ' et jeta la lettre dans la rue, comptant bien que le jeune officier ne la laisserait pas s'égarer. En efTet, Hermann la ramassa aussitôt, et entra dans une boutique de confiseur pour la lire. N'y trouvant rien de décourageant, il rentra chez lui assez content du début de son intri» gue amoureuse;
Quelques jours après, une jeune personne aux yeux fort éveillés vint demander à parler à mademoiselle Lisabeta de la part d'une marchande de modes. Lisabeta ne la reçut pas sans inquiétude, prévoyant quelque mémoire arriéré; mais sa surprise fut grande lorsqu'en ouvrant un papier qu'on lui remit elle reconnut l'écriture de Uermana.
— Vous VOUS trompez^ mademoiselle^ cette lèttA n'est pas pour moi.
— Je vous demande bieû pardon^ répondit la modiste avec un sourire malin. Prenez donc la peine de la lire.
lisabeta y jeta les yeux. Hermann demandait un eatntien.
-^ C'est impossible ! s'écria-t-elle^ effirayée et do la hardiesse de la demande et de la manière dont elfe lui était transmise. Cette lettre n'est pas pour moil Et elle la déchira en mille morceaux.
— Si cette lettre n'est pas pour vons, mademoiselley pourquoi' la déchirez-vous ? reprit la modiste. Il fallait la renvoyer à la personne à qui elle est destinée.
— Mon Dieu ! ma bonne^ excusez-moi^ dît Lisabeta toute déconcertée; ne m'apportez plus jamais de lettres, je vous en prie^ et dites à celui qui vous envoie qull devrait rougir de son procédé.
Hais Hermann n'était pas homme à lâcber prise. Chaque jour Lisabeta recevait une lettre nouvelle, arrivant tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Ifaintenaut ce n'était plus des traductions de l'allemand qu'on lui envoyait. Hermann écrivait sous l'empire d'une passion violente, et parlait une langue qui était bien la
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sienm; Lisabeta ne pot tenir contre ce torrent <f él6^ quence. Elle reçut les lettres de bonne grftce, et bîentAt y répondit; Chaque jour^ ses réponses devenaient phis longoes-et plus tendres. Enfin^ elle lui jeta par la fenêtre» le- biHet smrant :
« AigoufdTiui il y a bal diez l'ambassadeur de ***. La comtesse y va. Nous y resterons jusqu'à deux heures. Voici comment vous pourrez me voir sans témoins. Dès que la comtesse sera partie, c'est-à-dire vers onze heures/ les gens ne manquent pas de s'éloigner. Il ne^ restera que le suisse dans le vestibule, et il est presque toujours endormi dans son tonneau. Entrez dès que onze heures sonneront, et aussitôt montez rapidement Tescalier. Si vous trouvez quelqu'un dans Tanticbambre,. vous demanderez si la comtesse est chez elle : on vous répondra qu'elle est sortie, et alors il faudra bien se résigner eli partir; mais très-probablement vous ne rencoDlreree personne. Les femmes de la comtesse sont tOQles ensemble dans une chambre éloignée. Arrivé dans l'antichambre, prenez à gauche, et allez tout droit iemmt vous jusqu'à ce que vous soyez dans la chambre à coucher de la comtesse. Là, derrière im grand para» vent, vous trouverez deux portes : ceiTe de droite ouvre* dans \m cabinet noir, ceMs de goaehe donne dansuof
corridor au bout duquel est un petit escalier tournant; il mène à ma chambre. »
Hermann frémissait^ comme un tigre à Tafifitt, exL iittendant Theure du rendez-vous. Dès dix heures^ il était en faction devant la porte de la comtesse. faisait un temps afireux. Les vents étaient déchaînés^ la neige tombait à larges flocons. Les réverbères ne jetaient •qu'une lueur iiK:ertaine ; les rues étaient désertes. De temps en temps passait un fiacre fouettant une rosse maigre, et cherchant à découvrir un passant attardé. Couvert d'une mince redingote, Hermann ne sentait ni le vent ni la neige. Enfin parut la voiture de la comtesse, n vit deux grands laquais prendre par-dessous les bras ce spectre cassé, et le déposer sur les coussins, bien empaqueté dans une énorme pelisse. Aussitôt après, enveloppée d'un petit manteau, la tête couronnée de fleurs naturelles, Lisabeta s'élança comme un trait dans la voiture. La portière se ferma, et la voiture roula sourdement sur la neige molle. Le suisse ferma la porte de la rue. Les fenêtres du premier étage devinrent sombres, le silence régna dans la maison. Hermann se promenait de long en large. Bientôt il s'approcha d'un réverbère, et regarda à sa montre. Onze heures moins vingt minutes. Appuyé contre le réverbère, les yeux
fixés sur Taiguille^ il comptait avec impatience les minutes qui restaient. A onze heures juste^ Hermann montait les degrés^ ouvrait la porte de larue^ et entrait dans le vestibule^ en ce moment fort éclairé. bonheur ! point de suisse. D'un pas ferme et rapide^ il franchit Tescalier en un clin d'oeil, et se trouva dans Tanticbambre. Là, devant une lampe, un valet de pied dormait étendu dans une vieille bergère toute crasseuse. Hermann passa prestement devant lui, et traversa la salle à manger et le salon, «où il n'y avait pas de lumière; la lampe de Fantiôbambre lui servait à se guider. Le voilà enfin dpjis la chambre à coucher* Devant l'armoire sainte, remplie de vieilles images, brûlait une lampe d'or. Des fauteuils dorés, des divans aux couleurs passées et aux coussins moelleux étaient disposés symétriquement le long des murailles tendues de soieries de la Chine. On remarquait d'abord deux grands portraits peints par foadame Lebrun. L'un représentmt un homme de quarante ans, gros et haut en couleur, en habit vert-clair, avec une plaque sur la poitrine. Le second portrait était celui d'une jeune élégante, le net aquilin, les cheveux relevés sur les tempe^^, avec de la pondre et une rose sur l'oreille. Dans tous les coins, on voyait des bergers en porcelaine de Saxe, des vases d*
foutes'lbfnmsy des penM^de Leipoiyy des paniers^ de»
éventaiis, et les mtte* jot^oax à Tusme des daan%. gtwtdes découverties do siède^ dernier^ coiiteiiifK>i dies^ ballons de Hontgoifier eb d» mdgnétisix» de liier. Hermann passa derrière leparatent, cpû cackait ini- petit lit en fer. Il àperçuli les deux porte»: à droite celle du cabinet noir^ eu ganche celle* du corrifkHr. Il oui^rit cette dermèrey vitle petit esealier (}ui conduisait cbezlâpaufvrê demoiselle de conypagnie; pins il refemaa cette porte^ et entra dans le cabinet noir.
Le temps s'écoulait tentem^^t. Dans la maison^ toul était tranquille. La pendule dtt salon sonpa minuit^ et le silence recommença^ Rermann était debout,, ap^ payé contre un poêle sans feu. Il était câline. So& cœur battait par pulsations bien égales^ comme celi» d'un homme déterminé à braver tous les dangers qui s'offriront à lui^ parée qu'il les sait inévitables. Il entendît setmer une heure^ puis^ deux heucefiT; puis bientôt après, le roulement lointain' d'une voitose. Alors il se sentit ému malgré lui. La vcÂture approcha rapidement et s'arrêta. Grand bruit aussitôt de domestiques courant dans les esc£diers> des voix conffises ; tous les apparte* ments s'illuminent, et larois vieilles femmes de chambre eabrentà la (bis dans la 'chambre à coucher; ento
LÀ fiAME DE PiQUE. Ml
imralt'la comtesse^ momie ambulante^ qui «e laisse toi»ter jdans un grand fauteuil à>la Vditaire. Hermann <re- ^aodait par une 'fente. Il wt Lisabeta passer tout oovAm lui letil entendit son pas précipité dans le petit escalier tournant. Au fond du cœur^ il sentit bien quelque abçme comme un remords^ 'maia cela passa. Son cœur redevint ide pierre. .
La comtesse se mit% ee déshabiller élevant un miroir. On lui ôta sa coifiure de roses et on sépara sa pen>uque poudrée de ses cheveux à elle^ tout ras et tout blancs. 'Les épingles tombaient en pluie autour d'elle. Sa robe janne^ lamée d'argent^ glissa jusqu^à ses pieds gonflés. Bermann assistaimalgré lui à tous les détails peu ragoûtants d'une toilette de nuit ; enfin la comtesse demeiva >«n peignoir et en bonnet de nuit. En ce costume plus convenable à son àge^ -elle 'était un peu moins ef- •fipoyable.
Comme la plupart des viei&es gens^ la comtesse était iourmentéepar des insomnies. Après -s-étredéshabillée^elle fit rouler son fauteuil idans Tembrasure d'une fenêtre et congédia ses femmes. On éteignit lesbopi- •gies^ et )la ohambre ne ifut plus éclairée que par la 'lampe qui brûlait devant les saintes images. La ^comlesse^ toute jaune^ toute ratatinée^ les lèvres pendantaj^^
m LA DAME DK PIQUE.
•le balançait doucement adroite et à gauche. Dans yeux ternes on lisait Tabsence de la pensée; et^ en la regardant se brandiller ainsi^ on eût dit qu'elle ne se mooh vait pas par l'action de la volonté^ mais par quelque mécanisme secret.
Tout à coup ce visage de mort changea d'expression. Les lèvres cessèrent de trembler^ les yeux s'animèrent. Devant la comtesse^ un inconnu venait de paraître : c'était Hermann.
— N'ayez pas peur, madame;, oïl; Hermann à voix basse^ mais en accentuant bien ses mots. Pour l'amour de Dieu^ n'ayez pas peur. Je ne veux pas vous faire le moindre mal. Au contraire, c'est une grâce que je viens implorer de vous.
La vieille le regardait en silence, comme si elle ne comprenait pas. U crut qu'elle était sourde, et, se penchant à son oreille, il répéta son exorde. La comtesse continua à garder le silence.
— Vous pouvez, continua Hermann, assurer le bonheur de toute ma vie, et sans qu'il vous en coûte rien... Je sais que vous pouvez me dire trois cartes qui...
Hermann s'arrêta. La comtesse comprit sans doute ce qu'on voulait d'elle; peut-être cherchait-elle une té* ponse. Elle dit ;
LA DAME DE PIQUE: nt
— C'était une plaisanterie. . . je vous le jure^ une plidsanterie.
— Non^ madame^ répliqua Hermann d'un ton colère. Souvenez-vous de Tchaplitzki^ que vous fites gagner...
La comtesse parut trc!\blée. Un instant^ ses traits exprimèrent une vive émotion, mais bientôt ils reprirent une immobilité stupide.
— Ne pouvez-vous pas^ dit Hermann, m'indîquer trois cartes gagnantes ? -
La comtesse se taisait ; il continua :
— Pourquoi garder pour vous ce secret? — Pour vos petits-fils ? Ils sont riches sans cela. Ils ne savent pas le prix de Targent. A quoi leur servirment vos trois calâtes ? Ce sont des débauchés. Celui qui ne sait pas garder son patrimoine mourra, dans Tindigence, eût-il la science des démons à ses ordres. Je suis un homme rangé, moi ; je connms le prix de Targent. Vos trois cartes ne seront pas perdues pour moi. Allons...
II s'arrêta, attendant une réponse en tremblant. La comtesçe ne disait mot.
Hermann se mit à genoux.
— Si votre cœur a jamais connu Tamour, si vous
f ous rappelez ses douces extases, si vous avez jamais
souri au cri d'un nouveau-né, si quelque sentiment ha«^
aain a jamais fi^lt battre votre CiO^ur^ je vous ecrsqiplîe par Tamour d'un époux^ d'un amant^ d'une rnère^ ptr tout ce qu'il y a de saint dans la vie^ ne rejetez pas ma prière. Révélez-moi votre secret! — Voyons! ^ Peut-être se Ue-t-il à quelque, pécbé terrible^ à la perte dti votre bonheur éternel ? N^(iurie;hVQus pas fait quelque pacte diabolique?... Pensez-y^ vous êtes bien âgée^ VOUS n'avez plus longtemps à vivre. Je suis prêt à p.^endre sur mon âme tous vos péchés^ à en répondre seul devant Dieu l — Dites-moi votre secret 1 — Soiigez que le bonheur d'un homme se trouve entre vos mains^ que non-seulement moi^ wm mes ^ants^ mes peltt»enf ants^ nous bénirons vôu& votre mém<Hre et vous vé- : aérerons comme une sainte.
La vieille comtesse m répoit^t pas un mot Uermann se releva.
— Maudite vieille^ sfécria-i-il m grinçant des ddaàs, je saurai bien te faire parler ! £t il ikm un pistolet d&s( poche.
A la vue du pistolet, la comtesse, pour la saeondt fois, montra une vive émotion.. Sa tète branla plus fort, elle étendit ses mains comme poor écarter l'anne, puis, tout d'un coup» «e renversant en arrière, elle denaeun ïfnin/obile.
— Allons ! cessez de faire Tenfant, dit Hermann en lui saisissant la main. Je vous adjure pour la dernière fois. Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non î
La comtesse ne répondit pas. Hermann s'aperçut qu^^elle était morte.
Lisabeta Ivanovna était assise dans sa chambre^ <core en toilette de bal^ plongée dans une profonde nnéditation. De retour à la maison^ elle s'était hâtée de congédier sa femme de chambre en lui disant qu'elle n'avait besoin de personne nour se déshabiller^ et elle ét^t montée dans son appartement^ tremblant d'y trouver Hermann^ désirant même de ne l'y pas trouver. Du premier coup d'oeil, elle s'assura de son absence et remercia le hasard qui avait fait manquer leur rendezvous. Elle s'assit toute pensive^ sans songera changer de toilette^ et se mit à repasser dans sa mémoire toutes jès circonstances d'une liaison conmiencée depuis si peu de temps^ et qui pourtant l'avait déjà menée si loin. Trob semaines s'étaient à peine écoulées depuis que de sa fenêtre elle avait aperçu le jeune officier^ et déjà elle lui avait écrite et il avait réussi à obtenir d'elle un rendez*
LA DAME DE PIQUE. Ul
TOUS la nuit. Elle savait son nom^ voilà tout* Elle en avait reçu quantité de lettres^ mais jamais il ne lui avait adressé la parole; elle ne connaissait pas le son de sa voix. Jusqu'à ce soir-là même, chose étrange, elle n'a- Tait jamais entendu parler de lui. Ce soir-là, Tomski, croyant s'apercevoir que la jeune princesse Pauline***^ auprès de laquelle il était fort assidu, coquetait, contre son habitude, avec un autre que lui, avait voulu s'en Tenger en faisant parade d'indifférence. Dans ce beau dessein, il avait invité Lisabeta pour une interminable mazurka. Il lui fit force plaisanteries sur sa partialité pour les officiers de l'arme du génie, et, tout en feignant d'en savoir beaucoup plus qu'il n'en disait, il arriva que quelques-unes de ses plaisanteries tombèrent si juste, que plus d'une fois Lisabeta put croire que son secret était découvert.
— Mais enfin, dit-elle en souriant, de qui tene^-vous tout cela ?
— D'un ami de l'officier que vous savez. D'un homme très-original.
— Et quel est cet homme si original t
— Il s'appelle Hermann.
Elle ne répondit rien, mais elle sentit ses mains etses pieds se glacer.
:Si8 LA DAME DE PIQUE.
— Hermaimestunhérosde roman^ continua Tomski. II a le profil de Napoléon et Tâme de Méphîstophelès. Je crois qu^il a au moins trois crimes sur la conscience. Gomme vous êtes pâle !
— J'ai la migraine. — Eh bien ! que vous a dit ce H. Hérmann ? N'est-ce pas ainsi que vous l'appelez ?
— Hermann est très-mécontent de son ami. de l'officier du génie que vous connaissez. Il dit qu'à sa place il âi userait autrement. Et puis^ je parierais que Hermann a ses projets sur vous. Du moins il parait écouter avec un intérêt fort étrange les confidences de son ami...
— Et où m'a-t-il vue ?
•— A l'église^ peut-être ; à |a promenade^ Dieu sait où, peutrêtre dans votre chambre pendant que vous dormiez, n est capable de tout....
En ce moment^ trois dames s'avançant^ selon les us de la mazurka, pour l'inviter à choisir entre oubli ou re^ gret (1), interrompirent une conversation qui excitait douloureusement la curiosité de Lisabeta Ivanovna.
(I) Chacun de ces mots désigiie une dame. Le ca?alieT en répète un au hasard et doit exécuter une figure avec la dame a qui appartient le mot choisi
LA DAME DE PlQUË. 259
La dame qui^ en vertu de ces infidélités que la mazurka autorise^ venait d^étre choisie par Tomski était la princesse Pauline. Il y eut entre eux une grande explication pendant les évolutions répétées que la figure les obligeait à faire et la conduite très-lente jusqu'à la chaise de la dame. De retour auprès de sa danseuse^ Tomski ne pensait plus ni à Hermann ni à Lisabeta Ivànoviia. Elle essaya vainement de continuer la conversation^ mais la mazurka finit^ et aussitôt après la vieille comtesse se leva pour sortir.
Les phrases mystérieuses de Tomski n^étaient autre chose que des platitudes à Tusage de la mazurka^ mai» elles étaient entrées profondément dans le cœur de la pauvre demoiselle de compagnie. Le portrait ébauché par Tomski lui parut d'une ressemblance frappante^ et^ grâce à son érudition romanesque^ elle voyait dans le visage assez insignifiant de son adorateur de quoi la charmer et Tefirayer tout à la fois. Elle était assise les mains dégantées^ lés épaules nues; sa tête parée de fleurs tombait sur sa poitrine^ quand tout à cou]p la porte s'ouvrit, et Hermann entra. Elle tressaillit*
r— Où éliez-vous ? lui demanda-t-elle toute treni* blante.
— Dans la chambre à coucher de la comtesse^ ré-
260 LA DÂBfE DE PIQUE.
pondit Hermann. Je la quitte à l'instant : elle est morte.
— Bon Dieu I... que dites-vous I
— Et je crains^ continua-t-il^ d^être cause de sa mort.
Lisabeta Ivanovna le regardait tout efi&rée^ et la phrase de Tomski lui revint à la mémoire : a II a au moins trois crimes sur la conscience :» Herma)m s'assit auprès de la fenêtre^ et lui raconta tout.
Elle récouta avec épouvante. Ainsi^ ces lettres si passionnées^ ces expressions brûlantes^ cette poursuite si hardie,"'si obstinée, tout cela, Tamour ne Tavait pas inspiré. L'argent seul, voilà ce qui enflammait son âme. Elle qui n'avait que son cœur à lui offrir, pouvait-elle le rendre heureux ? Pauvre enfant ! elle avait été l'instrument aveugle d'un voleur, du meurtrier de sa vieille bienfaitrice. Elle pleurait amèrement dans l'agonie de son repentir. Hermann la regardait en silence ; mais ni les larmes de l'infortunée, ni sa beauté rendue plus touchante par la douleur ne pouvaient ébranler cette âme de fer. Il n'avait pas un remords en songeant à la mort de la comtesse. Une seule pensée le déchirait, c'était la perte irréparable du secret dont il avait attendu sâ fortune.
— Mais vous êtes un monstre I s'écria Lisabeta après un long silence.
— Je ne voulais pas la tuer^ répondit-il froidement; mon pistolet n'était pas chargé*
Us demeurèrent longtemps sans se parler^ sans se regarder. Le jour venait^ Lisabeta éteignit la chandelle qui brûlait dans la bobèche. La chambre s'éclaira d'une lumière blafarde. Elle essuya ses yeux noyés de pleurs^ et les leva sur Hermann. Il était toujours près de la fenêtre^ les bras croisés^ fronçant le sourcil. Dans cette attitude^ il lui rappela involontairement le portrait de Napoléon. Cette ressemblance l'accabla.
— Comment vous faire sortir d'ici? lui dit-elle enfin. Je pensais à vous faire sortir par l'escalier dérobé, mais il faudrait passer par la chambre de la comtesse/ et j'ai trop peur.'..
— Dites-moi seulement où je trouverai cet escalier dérobé; j'irai bien seul.
Elle se leva, chercha dans un tiroir une clé qu'elle remit à Hermann, en lui donnant tous les renseignements nécessmres. Hermann prit sa main glacée, déposa un baiser sur son front qu'elle baissait, et sortit.
n descendit l'escalier tournant et entra dans la chambre de la comtesse. Elle était assise dans son fauteuil^
toute roide ; les traits de soa viisage n'étaient pd^ contractés, n s'arrêta devant elle^ et la contempla quelque temps comme pour s'assurer de Tefirayante réalité; puis il entra dans le cabinet noir^ et^ en tâtant la tapisserie^ découvrit une petite porte qui ouvrait gur un escalier. En descendant^ d'étranges idées lui vinrent en tête. — Par cet escaliei*^ se disait-il^ il y a quelque soixante ans^ à pareille heure^ sortant de cette chambre à coucher^ en habit brodé^ ooiiFé à Voiseem royal, serrant son chapeau à trois cornes contre sa pcûtrine^ on aurait pu surprendre qudque galant^ enterré depuis longues années^ et^ aujourd'hui même^ le cœur de sa vieille maii^esse a cessé de battre.
Au bout de l'escalier, il trouva une autre porte que sa clé ouvrit. U enU^ dans un corridor^ et Inentôt il ga» gna la rue.
Trois jours après cette nuit fatale, à neuf heures du matin, Hermann entrait dans le couvent de***, où rc:\ devait rendre les derniers devoirs à la dépouille mo^*» telle de la vieille comtesse. Il n'avait pas de remords, et cependant il ne pouvait se dissimuler qu'il était Tassas» sin de cette pauvre femme. N'ayant pas de foi, il avait, selon l'ordinaire, beaucoup de superstition. Persuadé que la comtesse morte pouvait exercer unei maligne i; -* fluence sur sa vie, il s'était imaginé qu'il apaiserait ses mânes en assistant à ses funérailles.
L'église était pleine de monde, et il eut beaucoup de peine à trouver place. Le corps était déposé sur un riche catafalque, sous un baldaquin de velours. La'comtesse était couchée dans sa bière, les mains jointes sur la poitrine, avec une robe de satin blanc et des coiffes Je dentelles. Autour du catafalque, la famille était réunie; les domestiques en cafetan noir, svee un noeud de m-
bans armoriés sur Tépaule^ un cierge à la main; les parents en grand deuil^ enfants^ petits-enfants^ arrîère-petit&-enfants^ personne ne pleurait; les larmes eussent passé pour une affectation, La comtesse était si vieille^ que sa mort ne pouvait surprendre personne^ et Ton s'était accoutumé depuis longtemps à la regarder conmie déjà hors de ce monde. Un prédicateur célèbre prononça Toraison funèbre. Dans quelques phrases simples et touchantes^ il peignit le départ fmal du juste^ qui a passé de longues années dans les préparatifs attendrissants d!une fin chrétienne. « L'ange de la mort Ta enlevée, dit Torateur, au milieu de Tallégresse de ses pieuses méditations et dans Tattente du fiancé de minuit. » Le service s'acheva dans le recueillement convenable. Alors les parents vinrent faire leurs derniers adieux à la défunte. Après eux, en longue procession, tous les invités à la cérémonie s'inclinèrent pom' la dernière fois r-evant celle qui, depuis tant d'années, avait été un épouvantail pour leurs amusements. La maison de la comtesse s'avança la dernière. On remarquait une vieille gouvernante du même âge que la défunte, soutenue par deux femmes. Elle n'avait pas la force de s'agenouiller, mais des larmes coulèrent de ses yeux quand elle baisa la main de sa maltresse.
LA DAME DE PIQUE. a«S
A son tour^ Hermann s'avança vers le cercueil, 11 s'iB^enouiUa un moment sur les dalles jonchées de bran* ches de sapin. Puis il se leva^ et^ p&le comme la mort^ il monta les degrés du catafalque et s'inclina. •• quand tout à coup il lui sembla que la morte le regardait d'un air moqueur en clignant un œil. Hermann^ d'un brusque mouvement^ se rejeta en arrière et tomba à la renverse. On s'empressa de le relever. Au même instant, sur le parvis de l'église,. Lisabeta Ivanovna tombait sans connaissance. Cet épisode troubla pendant quelques mi« nutes la pompe de la cérémonie funèbre; les assistanla chuchotaient, et un chambellan chafouin, proche parent de la défunte, murmura à l'oreille d'un Anglais qi^i se trouvait près de lui : — « Ce jeune officier est un fils de la comtesse, de la main gauche, s'entend.» A quoi l'Anglais répondit : — Oh !
Toute la journée^ Hermann fut en proie b un malaise extraordinah^. Dans le restaurant solitaire où il prenait ses repas, il but beaucoup contre son habitude, dans l'espoir de s'étourdir; niais le vin ne fit qu'allumer son imagination et donner une activité nouvelle aux idées qui le préoccupaient. Il rentra chez lui da bonne beume, se jeta tout habiUé sur son Ut^ et s'eodocinit d'un SOI»» meil de ploiiib.
Lorsqu'il se réveilla^ il était nuit^ la lune chambre. Il regarda l'heure; il était trois heures mrâs un quart. Il n'avait plus envie de dormir. Il était as» sur son lit et pensait à la vieille comtesse.
En ce moment^ quelqu^ur/ dans la rue s'approcha de la fenêtre comme pour regarder dans sa chambre^ et passa aussitôt. Hermann y fit à peine attention. Au bout d'une minute^ il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son dentschik (1)^ ivre selon son habitude^ rentrait de quelque excursion nocturne; mais bientôt il distingua un pas inconnu. Quelqu'un entrait en traînant doucement des pantoufles sur le parquet. La porte s'ouvrit, et une femme vêtue de blanc s'avança dans sa chambre. Hermann s'imagina que c'était sa vieille nourrice, et il se demanda ce qui pouvait Faménerà cette heure de la nuit; mais la femme en Manc, traversant la chambre avec rapidité, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann reconnut la comtesse !
— Je viens à toi contre ma volonté, ditrclle d'une voix ferme. Je suis contrainte d'exaucer ta prière. Tirais —sept — as — gagneront pour toi l'un après Vautre;* mttis tu ne joueras pas plus d'une carte en vingt-qtuh tre heures, et après, pendant toute ta vie, tu ne joueras
(1) Soldat, domestique d'un officier.
LA DAME DE PIQUE. m
plus ! Je te pardonne ma mûrt^ pourvu que tu épouses ma demoiselle de compagnie^ Lisabeta Ivanovna.
A ces mots^ elle se dirigea vers la porte et se retira en traînant encore ses pantoufles sur le parquet. Hermann Tentendit pousser la porte de Tantichambre^ et vit un instant après une figure blanche passer dans la rue et s'arrêter devant la fenêtre comme pour le regarder.
Hermann demeura quelque temps tout abasourdi; il se leva et entra dans Tanticbambre. S(»i dentschik, ivre comme à Tordinaire^ dormait couché sur le parquet. Il eut beaucoup de peine à le réveilier, et n'en put obtenir la moindre explication. La porte de Tantichambre était fermée à clé. Hermann r^tra dans sa chambre et éerivîl auBSitM toutes les circonstances de sa vision.
yu
Deux idées fixes ne peuvent exister à la fois dans le monde moral^ de biéme que dans le monde physique deux corps ne peuvent occuper à la fois la même place. Trois — sept — as — effacèrent bientôt dans rimagination de Hermann le souvenir des derniers moments delà vieille comtesse.Trois — sept — as — ne lui sortaient plus de la tète et venaient à chaque instant sur ses lèvres. Rencontraitril une jeune personne dans la rue: — Quelle jolie taille ! disait-il; elle ressemble à un trois de cœur. — On lui demandait ITieure; il répondait : Sept de carreau moins un quart. Tout gros homme qu'il voyait lui rappelait un as. Trois — sept — as — le suivaient en songe, et lui apparaissaient sous maintes formes étranges. Il voyait des trois s'épanouir comme des magnolia grandiflora» Des sept s'ouvrment en portes gothiques; des as se montraient suspendus comme des araignées monstrueuses. Toutes ses pensées
se concentraient vers un seul but : Comment mettre à profit ce secret si chèrement acheté? Il songeait à de* mander un congé pour ;oyager. A Paris, se disait-il, iV découvrirait quelque maison de jeu où il ferait en trois coups sa fortune. Le hasard le tira bientôt d'embarras.
D y avait à Moscou une société de joueurs riches, sous la présidence du célèbre Tchekalinski, qui avait passé toute sa vie à jouer, et qui avait amassé des millions, car il gagnait des billets de banque et ne perdait que de Targent blanc. Sa maison magnifique, sa cuisine excellente, ses manières ouvertes, lui avaient fait de nombreux amis et lui attiraient la considération générale. Il vint à Pétersbourg. Aussitôt la jeunesse accourut dans ses salons, oubliant les bals pour les soirées de jeu et préférant les émotions du tapis vert aux séductions de la coquetterie. Hermann fut conduit chez Tchekalinski parNaroumofJ
Us traversèrent une longue enfilade de pièces remplies de serviteurs polis et empressés. Il y avait foule partout. Des généraux et des conseillers privés jouaient au vfVîsi» Des jeunes gens étaient étendus sur les divans, prenant' des glaces et fumant de grandes pipes. Dans te salon principal, devant une longue table autour de
laquelle se serraient une vingtaine de joueurs^ le maître de la maison tenait une banque de pharaon. Cétait un homme de soixante ans environ^ d'une physionomie douce et noble^ avec des cheveux blancs conune la neige. Sur son visage plein- et fleuri^ on lisait la bonne humeur et la bienveillance. Ses yeux brillaient d'un sourire, perpétuel. Naroumof lui présenta Hermann. Aussitôt Tchekalinski lui tendit la main^ lui dit qu'il était le bienvenu^ qu'on ne faisait pas de cérémonies dans sa maison^ et il se remit à tailler.
La taille dura longtemps ; on pontait sur plus de trente cartes. A chaque coup^ Tchekalinski s'arrêtait pour Imsser aux gagnants le temps de faire des paroli^ payait; écoutait civilement les réclamations^ et plus civilement encore faisait abattre les cornes qu'une main distraite s'était permises.
Enfin la taille fmit; Tchekalinski mêla les cartes et se prépara à en faire une nouvelle.
— Permettez-vous que je prenne une carte ? dit Hermann allongeant la main par-dessus un gros homme qui obstruait tout un côté de la table. Tchekalinski, en lui adressant un gracieux sourire, s'inclina poliment en signe d'acceptation. Naroumof complimenta en riant Hermann sur la fin de son austérité d'autrefois^
LA BJOIE Bfi PIQUE. 371
etluisocrhafta toute sorte de bonheur pour son début ds^as la carrière du jeu.
— Va ! dit Hermann après avoir écrit un chîfflpe sur le dos de sa carte.
— Combien? demanda le banquier en clignant des yeux. Excusez^ je ne vois pas.
— Quarante-sept mille roubles, dît Hermann.
A «^es mots, toutes les têtes se levèrent, tous les regards se dirigèrent sur Hermann. Il a perdu Tesprit, pensa Naroumof.
— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, dit Tcbekalinski avec son étemel sourire, que votre jeu est on peu fort. Jamais on ne ponte ici que deux cent soixante-quinze roubles sur le simple.
— Bon, dit Hermann ; mais faites-vous ma carte, oui canon?
TchekaHnski s'mclina en signe d'assentiment.
«-*• Je voulais seulement vous faire observer, dit*il, que bien que, je sois parfaitement sâr de mes amis, je ne puis tailler que devant de Fargent comptant. Je suitf puf aitement convaincu que votre parole vaut de l'or ; cependant, pour Tordre du jeu et la facilité des calculs, je vous send oHigé de mettre de Fargent sur votre carte.
Hermann tira de sa poche un billet et le tendit à Tchekalinski, qui, après Tavôir examiné d'un clin d'oeil, le posa sur la carte de Hermann.
Il tailla, à droite vint un dix, à gauche un trois.
— Je gagne, dit Hermann en montrant sa carte.
Un murmure d'étonnement circula parmi les joueurs. Un moment, les sourcils du banquier se contractèrent, msdjs aussitôt son sourire habituel reparut sur son visage*
— Faut-il régler ? demanda-Wl au gagnant.
— Si vous avez cette bo:ilé.
Tchekalinski tira des billets de banque de son portefeuille et paya aussitôt. Hermann empocha son gain et quitta la table. Naroumof n'en revenait pas. Hermann but un vert de limonade et rentra chez lui.
Le lendemain au soir, il revint chez Tchekalmski, qui était encore à tailler. Hermann s'approcha de la table; cette fois, les pontes s'empressèrent de lui fûre une place. Tchekalinski s'inclina d'un air caressant.
Hermann attendit une nouvelle taille, puis prit une carte sur laquelle il mit ses quarante-sept mille roubles et, en outre, le gain de la veille.
Tchekalinski commença à tailler. Un valet sortit à droite, un sept à gauche.
Hermann montra un sept.
U y eut un ah ! général. Tchekalinski était évidemment mal à son aise. U compta quatre-vingt-quatorze mille roubles et les remit à Hermann^ qui les prit avec le plus grand sang-froid^ se leva et sortit aussitôt.
D reparut le lendemain à llieure accoutumée. Tout le monde Tattendait ; les généraux et les conseillers privés avaient laissé leur whist pour assistri à un jeu si extraordinaire. Les jeunes officiers avment quitté les divans^ tous, les gens de la maison se pressaient dans la salle. Tous entouriûent Hermann. Â son entrée^ les autres joueurs cessèrent de ponter dans leur impatience de le voir aux prises avec le banquier^ qui pâle^ mais toujours souriant^ le regardait s'approcher de la table et se disposer à jouer seul contre lui. Chacun d'eux défit à la fois un paquet de cartes. Tchekalinski mêla et Hermann coupa; puis il prit ime carte et la couvrit d'un monceau de billets de banque. On eût dit les apprêts d'un duel. Un profond silence régnait dans la salle.
Tchekalinski commença à tailler ; ses mains tremblaient. A droite^ on vit sortir une dame ; à gauche un as.
—L'as gagne, dit Hermann, et il découvrit sa carte.
^é hX lUMË m PIQUE.
— Votre dame a perdu; dit Tchekalinski d'un ton de voix mielleux.
Hermami tressaillit. Au lieu d'un as^ il avait devant lui une dame de pique. Il n'en pouvait croire ses yeox^ et ne comprenait pas comment il avait pu se méprendse de la sorte.
Les yeux attachés sur cette carte funeste^ il lui semUa que la dame dépique clignait de Tœil et lui souriait d'un air railleur. U reconnut avec horreur une ressemblance étrange entre cette dame de pique et la défunte comtesse..*
— Maudite viesDa ! s'écria-t-îl épouvanté.
Tchekalinski^ d'un coup de râteau^ ramassa tout son gain. Hermann demeura longtemps immobile^ anéanti. Quand enfin il quitta la table de jeu^ il y eut un moment de causerie bruyante. Un fameux ponte ! disaient les joueurs. Tchekalinski mêla les cartes^ et le jeu continua.
LA DAME DE PIQUE. Vi