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Nouvelles

Cette préface" n'est point à la mode , l'auteur ne se fait point illusion; d'abord elle est écrite par lui-même, tort grave dans lequel on ne tombe plus ; ensuite elle n'est pas plus longue que l'ouvrage : elle n'est pas meilleure non plus, et ne prouve pas qu'il est excellent; elle n'est point menaçante, et n'annonce pas une demi-douzaine de livres dans le même genre, que l'on se propose de publier incessamment; elle n'insulte aucun gouvernement, ni passé, ni présent, ni futur ; elle ne classe pas le mérite des auteurs contemporains, en immolant tout ce qui a eu du succès jusqu'à nos jours. L'auteur n'y prouve pas que ses amis seuls savent écrire, qu'eux seuls ont de l'originalité et du génie : ce n'est pas qu'il manque d'amis spirituels, et qu'il ne soit fier de leurs talents, mais malheureusement ils se sont illustrés eux-mêmes par leurs vers sublimes, leur prose éloquente et poétique ; et leur célébrité est si grande, qu'on ne saurait pas plus prétendre à établir leur réputation qu'à y ajouter.

Le grand charlatanisme des noms propres ne sera donc pas l'intérêt de cette préface ; il n'y aura pas même l'éloge de ceux qui en doivent rendre compte dans les journaux ; nulle vanité n'y est implorée ; on n'y flatte la haine d'aucun parti, la malveillance d'aucune coterie : c'est assez dire qu'elle sera insignifiante comme l'ouvrage.

Le but de cette préface n'est pas non plus de révéler une grande et sublime arrière-pensée philosophique qu'on a oublié de faire sentir dans l'ouvrage ; l'auteur n'a pas la prétention de faire école,

4 PRÉFACE

d'inventer un style, de démontrer de grandes vérités morales, politiques ou littéraires; il n'a rien voulu prouver, il n'a rien voulu peindre ; sa manière n'est pas un système, ses personnages ne sont pas des portraits.

11 n'a pas prétendu corriger la société ; il serait au contraire désolé qu'elle changeât, car elle lui plaît telle qu'elle est, elle l'amuse, elle l'inspire; il chérit tous les ridicules qu'il découvre en elle, parce qu'ils le rassurent et l'autorisent à garder ceux qu'il a; ridicules dont il rit lui-même avec bonhomie quand il les aperçoit.

Comme il écrit sans prétention, il veut qu'on le traite sans conséquence. Le but de sa préface est donc de déclarer qu'il a écrit ces pages pour lui-même, en s'amusant, sans projet de les publier, sans penser qu'on dût les lire ; qu'il n'y attache aucune importance : voilà tout son charlatanisme, voilà sa seule originalité.

Ainsi donc, que ces esprits sérieux qui ne voieDt dans l'apparition d'un livre qu'un auteur à juger, et qui tiennent gravement le couteau d'ivoire suspendu sur son œuvre comme un glaive sur la victime; que ceux-là, dis-je, n'entreprennent point 2a lecture de ce livre ! il n'a point été écrit pour eux, ils ne le comprendraient pas. Il ne s'adresse qu'à ces imaginations paresseuses qui suivent avec complaisance les rêveries du poëte, les merveilles d'un conte des fées ; qui n'analysent pas ce qui les fait rire ; qui ne se font pas un remords d'avoir compris un mot que le Dictionnaire de l'Académie n'a pas sanctionné ; qui nous savent bon gré de publier une Nouvelle sans prétention, sans nous croire auteur pour cela, sans la corriger, comme on envoie à son ami une lettre écrite à la hâte, et qu'on ne s'est pas donné la peine de relire, ni même de signer ; enfin à ces lecteurs spirituels et indulgents qui ont toujours un peu de reconnaissance pour le livre qui les a aidés à passer une heure d'attente entre une affaire et un plaisir, entre un adieu et un retour.

Cette catégorie comprend les hommes qui s'ennuient et les femmes qui aiment, n'est-ce pas à peu près la moitié du monde !

Novembre 133».

— As-tu vu Edgar depuis son retour? disait Frédéric Narvaux à son ami M. de Fontvenel , en se promenant avec lui dans la grande allée des Tuileries.

— Non ; on m'a dit qu'il était bien changé.

— Ah ! mon cher, méconnaissable

— Comment! il a donc été malade?

— Non pas , il se porte à merveille , et personne ne prouve plus que lui à quel point notre visage, notre tournure, dépendent de notre humeur.

— J'en conclus qu'il est fort maussade , et, ce qui est pis encore, qu'il est devenu fort laid.

— Non, vraiment ; bien au contraire, les femmes le trouveront mille fois plus séduisant maintenant, car il a l'air sentimental, et c'est tout ce qu'elles aiment.

— Qu'est-ce que tu me dis là? Edgar de Lorville devenu sentimental ! Lui, ce bon enfant si frais, si réjoui, ne doutant de rien , présomptueux comme un avocat et confiant comme un mari; qui voulait se battre pour une danseuse, qui me demandait conseil à l'écarté quand je pariais contre lui, et qui reconduisit un soir son rival chez sa maîtresse sans reconnaître la maison?

— Eh bien! oui, mon cher, cet ingénu n'est plus qu'un diplomate mélancolique. Il n'y a rien de tel que la diplomatie pour détruire un bon naturel. Imagine-toi un Werther fat; l'air

moqueur et découragé, le regard distrait, le sourire incrédule, n'écoutant pas ce qu'on lui dit; comprenant tout de travers, et répondant de même; vous lorgnant d'un air dédaigneux, d'une manière insupportable, et, par parenthèse, avec le plus vilain lorgnon que perruquier de vaudeville, faraud de boulevard, calicot de province, aient jamais porté de leur vie.

— Tu m'étonnes. J'ai été élevé avec Lorville, il avait une vue excellente, et...

— Justement, c'est une ruse diplomatique. La parole, diton, a été inventée pour cacher ce qu'on pense, et le lorgnon pour cacher que l'on y voit.

— Tu te trompes. Edgar n'est pas si profond que cela. Malgré ses succès à Vienne et ses voyages merveilleux en Bohème, je ne le croirai jamais un rêveur mélancolique. Eh! vraiment, j'ai raison s'écria M. de Fontvenel, c'est bien lui que j'aperçois sur la terrasse ; il rit tout seul comme un fou.

— En effet, c'est lui-même, reprit M. Narvaux; mais qu'at-il donc à rire ainsi en lorgnant cette petite blonde ? Il faut absolument savoir ce qu l'amuse tant.

A ces mots, tous deux franchissent l'escalier de la terrasse, M. de Lorville les ayant aperçus , vint à eux avec empressement. Son visage gracieux parut rayonnant de plaisir en reconnsissant M. de Fontvenel , son ami d'enfance ; mais quelle que fût sa politesse , il ne put dissimuler une impression désagréable en serrant la main que Frédéric lui tendait affectueusement ; par un mouvement involontaire, il saisit vivement son lorgnon , le cacha dans sa poitrine , et bientôt sa physionomie reprit son expression habituelle de mélancolie.

Ce mouvement n'échappa point aux deux amis , et après les premières phrases du retour, les questions mille fois répétées, les compliments , les reproches , les explications inutiles de lettres perdues ou restées sans réponse, de voyages projetés , d'événements imprévus, après toutes ces inutilités du passé qui font oublier les faits importants de la veille, M. de Fontvenel dit à son ami :

— Depuis quand es-tu aveugle? il n'est bruit que de ton

lorgnon et de la manière dont tu en uses ; voyons un peu s'il mérite sa réputation? — Edgar rougit, et jeta un regard dédaigneux sur M. Narvaux , qui s'écria :

— Je devine ; c'est un souvenir de quelque belle Allemande; puis, contrefaisant l'accent allemand, il ajouta : c'est un cache d'amour, un ton de la peauté. — Edgar ne put s'empêcher de sourire, et Frédéric de s'écrier :

— Plus de doute ! c'est un cache, un cache f amour.

— Va pour un cache, reprit en riant Edgar un peu remis de son émotion ; aussi bien c'est la dernière fois qu'on m'en parlera ; puisqu'il me rend ridicule, je ne le porterai plus.

M. de Lorville n'était que depuis peu de temps possesseur de ce lorgnon mystérieux. L'histoire en paraîtra surprenante; plusieurs même douteront du fait, aussi me contenterai-je de le rapporter fidèlement sans l'expliquer.

Au moment de terminer ses voyages , Edgar avait rencontra au fond d'une petite ville de la Bohême, un savant inconnu &n monde, et d'autant plus instruit, car il avait employé à so« instruction le temps qu'on use ordinairement à la faire valoir. A la fois physicien, médecin, mécanicien, opticien, il était tout, excepté Bohémien. Cet homme étonnant, à force d'étudier les diverses propriétés de la vue, les variantes qualités du cristal, les mystères de la myopie et tous les secrets de la science oculaire, était parvenu, après bien des années, bien des travaux , bien des veilles , après ces longs jours de découragement qui servent de repos à la science , et ces heures enivrantes où l'imagination s'enflamme aux premières lueurs d'une découverte... après avoir plus d'une fois consulté le célèbre Gall et Lavater, après avoir endormi et réveillé plus d'une somnambule , il était parvenu , dis-je , à composer une sorte de verre si parfaitement harmonisé aux rayons visuels , qui reproduisait si fidèlement les moindres expressions de la physionomie, qui montrait d'une manière si merveillenue ces détails imperceptibles , ces fugitives contractions de nos traits causées par les divers mouvements de l'âme , que l'œil , aidé b ce flambeau, pénétrait la pensée la plus profonde, et tradui-

sait, pour ainsi dire , la fausseté la plus intime. En un mot, le possesseur de cet antiprisme, de ce télescope moral , voyait aussi loin dans la pensée que l'astronome dans les cieux ; et quel que fût le masque qui recouvrît votre visage, vous n'aviez, à travers ce cristal délateur, que la physionomie de vos véritables sentiments.

Vivant dans la retraite et avec de bonnes gens qui ne cachaient pas leurs pensées, ou qui peut-être n'en avaient pas, n'ayant d'autre passion que la science , d'autre intérêt que l'étude, le pauvre savant ne se doutait guère des inconvénients de sa découverte ; aussi , pour reconnaître quelques services que M. de Lorville lui avait rendus, il lui révéla son secret, et lui fit présent d'un lorgnon composé de ce cristal inappréciable, peut-être pour le remercier de tous les nobles sentiments qu'il avait lus dans son coeur. Enfin , dans leur double simplicité, naïveté de jeunesse et candeur de science, l'un crut faire un don profitable , l'autre recevoir un talisman de bonheur.

Plein d'idées merveilleuses, Edgar brûlait de revoir son pays. Un instinct de finesse lui disait qu'à Paris seul, ce talisman aurait tout son prix. Paris ! ville de prestige, où le regard est juge; où l'apparence est la reine ; où la beauté est dans la tournure , la conduite dans les manières , l'esprit dans le bon goût; où les prétentions dénaturent; où l'homme le plus distingué rougit de ses qualités primitives, et s'efforce d'en imiter d'impossibles à son naturel ; où la vie est un long combat «ntre un caractère de naissance qu'on subit et un caractère d'adoption qu'on s'impose; où chacun est en travail d'hypocrisie, où l'esprit profond se veut faire léger, où l'esprit léger se fait pédant, où chacun vit des autres avec de la fortune, imite celui qui le copie, et emprunte souvent le costume qu'on lui

« volé. Ville de graves folies et d'innocentes faussetés! Nul ne peut pénétrer dans ton enceinte sans partager ton délire , sans y subir une des métamorphoses de la vanité.

Armé de son talisman , Edgar traversa rapidement l'Allemagne et la France, sans s'arrêter dans aucune des villes principales qu>l avait déjà visitées. Le lorgnon magique n'eut guère l'occasion de s'exercer que sur les différentes espèces d'aubergistes avec lesquelles il lui fallut communiquer pendant la route. C'était partout les mêmes finesses, les mêmes ruses pour le retenir ou le voler. Et le naïf Edgar se disait : c'est singulier, Allemands, Italiens , Français, tous les aubergistes ont la même pensée ; le sage aurait dit : partout les hommes sont les mêmes.

Voilà donc un jeune étourdi de vingt-trois ans , plein d>» droiture et de confiance , jeté au milieu de la société tortueusa de Paris avec le secret de tous. Les parents d'Edga", attachés à l'ancienne cour, s'étaient retirés dans une de leurs terres en province. Ses meilleurs amis étaient absents, et sa pénétration ne put d'abord s'exercer que sur des indifférents Aussi les premiers jours de son arrivée à Paris, cette pénétration l'amusa-t-elle à en perdre la tête. C'étaient des rires étouffés, des quiproquos, des explications à n'en plus finir; car le jeune diplomate n'avait pas encore la présence d'esprit qu'un tel art exige, et comme il ne répondait jamais à la parole qui lui mentait, mais à la pensée que son lorgnon lui traduisait , il en résultait une suite de malentendus, de susceptibilités risibles, et quelquefois d'aveux si comiques, qu'Edgar ne voyait dans son fatal lorgnon qu'un trésor d'inépuisables amusements.

C'est alors qu'il rencontra Frédéric Narvaux , son ancien camarade de collège. Sa joie de le revoir fut grande , il la témoigna cordialement; mais M. Narvaux mit dans la sienne tant d'enthousiasme que le bon Edgar, ravi d'une telle amitié, voulut en jouir doublement, en pénétrant dans le cœur de son ami. Quelle fut sa surprise en lisant, au lieu de ces mots que M. Narvaux disait avec passion : « Cher ami, que je suis heureux de ton retour , » etc. , ceux-ci : « Maudit retour, je parie

qu'Esther va recourir après lui. » Edgar resta confondu, il croyait Frédéric un modèle de franchise, et beaucoup d'autres s'y trompaient comme lui.

C'était un de ces hommes sur lesquels tout le monde croit pouvoir compter. Il passait pour brave, parce qu'il était querelleur, pour franc , parce qu'il était contrariant, et pour serviable, parce qu'il était familier. Il est vrai qu'il n'attaquait que les gens timides, ne contrariait que les gens sans avis, et n'offrait ses services qu'aux personnes qui, par leur position et la délicatesse de leur caractère, le mettaient hors de danger de les voir accepter. Néanmoins son air brusque en imposait, et d'ailleurs comment soupçonner qu'un homme si bruyant pût dissimuler?

A peine M. de Lorville eut-il le secret de ce caractère, qu'il prit en horreur son ancien ami. Sa gaieté disparut, et fit place à la plus pénible défiance, au plus sombre découragement; ses manières avec lui changèrent subitement, il cessa de le tutoyer ; il ne l'écoutait plus ; car il ne pouvait se résoudre à entendre ses protestations d'amitié auxquelles il ne pouvait plus croire, et qui, dénuées de grâce et de coquetterie, n'avaient jamais eu de prix à ses yeux que par la confiance que leur rondeur inspirait. Les faussetés gracieuses et élégantes ont cela de précieux qu'elles séduisent encore lorsque l'illusion est passée. Les mensonges d'une voix douce sont encore de l'harmonie ; elle trouve, pour ainsi dire, dans 'e charme que lui donnent les sentiments qu'elle affecte le droit de les exprimer; mais une parole d'amitié grossière et bruyante qui perd sa franchise devient insupportable; c'est une injure détournée qui irrite, et avec laquelle il n'est point d'accommodement. On se trouve entraîné à dissimuler avec une personne adroite et dou cernent perfide ; mais avec un tartufe tapageur l'esprit fatigué ne peut cacher ni son mépris ni son dégoût.

Dès qu'il fut poliment permis de quitter M. Narvaux, Edgar lui dit adieu. En partant, après mille récits de plaisirs qu'Edgar n'avait pas écoutés, Frédéric ajouta i

•«Nous soupoiîg toua ee soir ches Bsther; viens y donCj ta

nous charmeras. M. de Lorville, pénétrant sa pensée, ne répondit qu'à elle, et refusa.

— Pourquoi non? reprit Frédéric ; je me fais une fête de t'y ramener.

— Et moi, reprit sèchement Edgar, un devoir de t'y laisser. M. Narvaux n'avait nulle envie de ramener son ami chez

cette petite danseuse qui avait aimé Edgar avant lui, et qui, sans doute, le préférerait encore ; il comprit qu'il était deviné, et ne put pardonner à M. de Lorville l'adresse avec laquelle il avait pénétré la fausseté de son invitation, et moins encore l'insolente générosité qui la lui faisait refuser. C'est pourquoi il traçait d'Edgar un portrait si peu flatteur, lorsqu'il le rencontra aux Tuileries.

— Nous disions du mal de toi, mon cher, lui avait-il crié en l'abordant. C'était encore une de ses malices, il disait la vérité, mais en riant, de manière à la rendre douteuse. Cette ruse ne devrait être permise qu'aux femmes ; car leur gaieté est presque toujours de l'embarras, et les ruses de l'émotion ne sont-elles pas toutes pardonnables?

M. Narvaux était, selon l'expression d'un vieux philosophe de mes amis, un homme de la troisième finesse : la première finesse, disait-il, consiste à cacher ses projets, la seconde à en feindre d'imaginaires pour dissimuler ceux qu'on a, et la troisième enfin, c'est de les dire tout haut et en plaisantant, comme s'ils ne pouvaient entrer dans la pensée. Cette remarque m'a toujours poursuivie depuis ce temps ; il m'arrive quelquefois, malgré moi, de classer mes amis dans une de ces trois catégories, et j'avoue que j'en ai rangé bien peu dans la première. H y a tant d'activité en France, dans les esprits, que le mystère même y veut agir ; peu de gens se bornent à cacher simplement leur ambition et leur pensée, il leur en coûte moins de les démentir, ou, ce qui est bien [ is, d'en affecter de con-' traires.

Edgar, qui commençait à comprendre le danger de son fatal lorgnon, n'osait en faire l'épreuve sur son meilleur ami. Il était si heureux de revoir M. de Fontvenel, si touché de sa cordiale amitié, et il aurait tant souffert, s'il avait fallu douter d'elle ! Hélas ! cette prudente précaution était déjà de la défiance. Une illusion que l'on ménage est comme une fortune qui se dédérange, le jour où le mot économie a retenti dans un cœur confiant, il est à moitié ruiné.

Edgar avait perdu cette fleur de bonhomie, cette virginité de l'erreur qui rendait sa jeunesse si brillante et son caractère si aimable. Adieu douce et confiante amitié, mille fois plus dangereuse que l'amour en tes égarements ; lui du moins sait qu'il est aveugle, il se défie et prend un guide; mais toi, quinze-vingt sans le savoir, tu marches fièrement où tu crois qu'on t'appelle ; tu te fies en ta froideur, tu te reposes en ta faiblesse, tu te nourris de conseils importuns, tu te berces de vérités désagréables qui te rassurent ; et, dans ton erreur raisonnée, tu penses que ta route sera sans abîmes parce que tu la sais sans prestiges. Pauvre amitié, la plus amère des déceptions .' Edgar ne connaît déjà plus tes pures et entières jouissances ; il transige avec sa foi, il économise les épreuves ; et tandis qu'il croit s'abandonner aux charmes d'un discours affectueux de son ami, une prudence voilée veille à ses réponses ; la défiance travaille sourdement sa pensée, il met à part les projets dont il ne lui parlera pas, les petites aventures qu'il se promet de lui cacher, et qu'autrefois il lui eût confié de plein cœur. Enfin le doute, l'affreux doute, était venu se placer entre eux comme un espion implacable, et les deux amis, sans se rendre compte de leur malaise, ressemblaient à ces prisonniers qui ne peuvent recevoir de visites qu'accompagnés d'un gendarme, et qui s'étonnent de ne pouvoir soutenir la conversation avec leurs meilleurs ami6.

—Que vois-je, il est six heures ! s'écria M. Narvaux en passant devant l'horloge des Tuileries. Je suis en retard, je dîne chez mon oncle le ministre, et je vous quitte.

— Jeté verrai demain, reprit M. de Fontvenel.

— Où donc ?

— Au bal chez l'ambassadrice de ***.

— Quelle question ! répond Frédéric d'un air important et presque indigné. Tu sais bien que je ne puis y aller.

Il donnait à entendre par ce ton décidé que sa position politique l'empêchait de se permettre un tel plaisir.

Edgar, impatienté de cette grossière minauderie, tira brusquement son lorgnon, et vit clairement que cet obstacle politique si grave, qui forçait M. Narvaux à dédaigner ce grand bal, n'était autre chose qu'un billet d'invitation quémandé depuis quinze jours, et qu'on n'avait point encore obtenu. Un sourire moqueur suivit cette découverte. Frédéric s'éloigna.

Resté seul avec M. de Fontvenel, et tenant entre ses mains ce miroir funeste où la vérité se réfléchit, Edgar ne put résister à la tentation de regarder son ami. Il était d'ailleurs excité par cette indignation vindicative, ce mépris agitant qu'inspire la fausseté inutile, et qui donne une si grande impatience de la déconcerter. Il sentait qu'un pas de plus fait vers le désenchantement lui donnait le droit d'entrer en guerre avec la société, et que, fort des avantages de sa pénétration, il pouvait trouver dans le malin plaisir de son esprit une compensation au naïf bonheur qu'il avait perdu. Courage, se disait-il, je serai du moins délivré des tortures d'une demi-confiance ; si celui-là me trompe aussi, je ne croirai plus à rien, je briserai mon cœur, je serai libre, et je m'amuserai en me vengeant. Décidé à rompre le charme, M. de Lorville épiait le moment où il pourrait lorgner son ami sans en être regardé ; puis, contitinuant sa conversation :

— Ta petite sœur dcit être bien belle maintenant. Te ressemble-t-elle ? Et comme pour s'assurer si cette ressemblance pouvait être un avantage, il fixa sur son ami son lorgnon implacable en écoutant sa réponse.

— Oui, reprit M. de Fontvenel, Stéphanie me ressemble un peu , mais elle n'est pas aussi jolie qu'elle promettait devoir l'être.

Edgar savait par d'autres personnes que mademoiselle de Fontvenel était devenue ravissante. Cette modestie trompeuse l'alarma ; mais qu'il fut heureusement soulagé en pénétrant le généreux motif qui l'avait dictée !

« Non, pensait M. de Fontvenel, je ne veux pas qu'Edgar aime ma sœur, elle n'est pas assez riche pour lui, et je ne veux pas que l'on puisse m'accuser de spéculer sur les bons sentiments de mon ami pour lui faire faire une mauvais» affaire à mon profit. »

Quelle délicatesse il y avait dans cette pensée, et combien Edgar y fut sensible ! Avec quels délices il contemplait ce cœur si noble où les sentiments les plus dévoués et les plus purs semblaient s'être réfugiés; que sa jeune âme était doucement émue en passant si subitement des angoisses de la défiance aux transports d'une foi renaissante. Dans le délire de sa joie, Edgar, retrouvant sa bonhomie naturelle, ne peut se contenir, et, oubliant les Tuileries, les promeneurs, les élégantes, les factionnaires et tout cet attirail qui rappelle le monde et modère singulièrement les élans du cœur, il saute au cou de son ami et l'embrasse avec transport en s'écriant :

— Ah! cher Alphonse, que je t'aime, et que je suis heureux!

M. de Fontvenel le crut complètement fou, car, pour éviter de parler de sa sœur, il s'était empressé de mettre la conversation sur des choses absolument indifférentes, sans s'apercevoir qu'Edgar ne l'écoutait point. Il avait parlé des spectacles, des pièces jouées à Paris pendant son absence. Il en était à raconter Monsieur Cagnard et les meilleures plaisanteries de cette bonne satire, lorsque M. de Lorville l'embrassa si passionnément, et il ne pouvait comprendre pourquoi le nom d'Odry, de Vernet et de madame Vautrin lui inspiraient de tels transports. Ainsi l'on accuse souvent de folie l'homme qu'une subite découverte fait changer d'avis, et de caprice une femme quR s* fe4n4trj»ti^n Vivat d'éeUdref*

Edgar, réconcilié avec son talisman, ne songeait plus qu'à jouir du plaisir qu'il lui promettait dans le monde. 11 est certain qu'il l'aidait à dévoiler des choses bien amusantes.

Personne plus que lui ne se avertissait au spectacle, la salle et le théâtre lui offrant un double plaisir. Cependant l'illusion pour lui était difficile, et les pensées qu'il découvrait à l'aide de son lorgnon dans l'âme de l'acteur le gênaient bien souvent pour s'intéresser au héros qu'il représentait. Par exemple, les bons et honnêtes sentiments qu'il lisait dans le cœur du farouche Marat au plus fort de sa colère ; les rêveries de toilette qu'il surprenait dans la pensée de Charlotte Corday au moment de l'assassiner ; le joli chapeau qu'il lui voyait admirer aux secondes loges, en levant les yeux au ciel, pour mieux écouter sa sentence ; les réflexions burlesques de ces pauvres jeunes premières, que leurs corsets baleinés gênent tant pour mourir avec grâce, à la Smithson, les petites préoccupations du grand Napoléon, qui avait si affreusement peur de se faire une querelle avec les défenseurs du juste-milieu, en représentant trop fidèlement le père du fils de l'homme ; tous ces secrets enfin, connus de lui seul, le dérangeaient dans sa terreur ; aussi était-il mauvais juge. La comédie, même celle de Molière, ne pouvait non plus lui laisser de grandes illusions. Lisette et Scapin, loin de l'amuser par leur folie, lui faisaient pitié ; ils avaient l'âme si triste au milieu de leur gaieté, de voir la salle vide et de plaisanter dans le désert.

Personne ! pas un chat dans toute la salle , pensait douloureusement la pauvre soubrette , en éclatant de rire de ce rire de comédie si peu contagieux.

« Sept livres dix sols de recette ! se disait amèrement Scapi» en gambadant autour de Géronte. »

ttt Utetitt, MftygfflMrt da folâtrer. s« diMii i

« Faire une toilette pour n'être pas regardée ! » Et Scapin , poursuivant ses pirouettes , se disait : « Débiter cinq cents vers pour des gardes nationaux qui viennent dormir gratis , étendus sur les banquettes du parterre!... » et tout cela était d'un comique à fendre le cœur.

L'opéra ne l'amusait pas moins à observer; les bruyants compagnons du comte Ory ne lui semblaient pas tous aussi joyeux et aussi enivrés qu'ils voulaient bien le paraître. La Somnambule n'était pas non plus si malheureuse d'un soupçon qu'elle s'efforçait de le faire croire; enfin les habitués de l'Opéra et des autres théâtres s'étonnaient souvent de voir au balcon un jeune homme qui paraissait spirituel, rester seul sérieux quand toute la salle éclatait de rire , tandis que , au contraire , il riait parfois comme un fou aux moments les plus pathétiques des plus beaux désespoirs de nos plus grandes actrices. Souvent aussi les spectateurs placés auprès de lui s'éloignaient brusquement , ne se rendant pas compte de leur malaise , mais comme magnétisés par le regard de ce jeune homme qui souriait sans leur parler. Il y avait un soir à l'Opéra, aux troisièmes loges en face, une grosse dame parée qui devait avoir une idée bien singulière , car M. de Lorville faillit mourir de rire en la regardant.

C'était le jour du grand bal dont il a déjà été question. M. de Lorville était depuis une heure chez l'ambassadrice, se promenant çà et là, lorgnant, écoutant, et se cachant pour observer. Il savait déjà l'histoire de toutes les parures; il avait déjà pénétré tous les petits secrets de la coquetterie , les maigres efforts de l'avarice, les prudentes ruses de l'économie ; il savait le nom de tous les bouquets. Telle femme respirant le parfum du sien en minaudant semblait craindre qu'on en devinât le mystère sentimental , l'avait tout simplement fait acheter le matin chez sa bouquetière ; telle autre disait bonnement l'avoir acheté, qui l'avait bien reçu. Presque toutes mentaient sans se douter que tant de ruses étaient inutiles , et qu'on n'avait pas même besoin d'un lorgnon de Bohême pour les deviner. Mais ce n'était point sur ces faciles découvertes qu'Edgar fon-

dait les plaisirs de sa soirée. Toute sa malice se recueillait pour jouir de l'apparition si impatiemment attendue de M. Narvaux.

Son père , le duc de Lorville , étant fort lié avec l'ambassadeur de ***, il lui avait été facile d'obtenir pour son ancien ami le billet d'invitation si humblement demandé naguère , et dont M. Narvaux avait probablement désespéré. Edgar imaginait d'avance les raisons que Frédéric allait inventer pour excuser l'inconséquence de sa conduite, et expliquer son apparition dans une fête dont il avait fait entendre que ses opinions politiques lui imposaient le devoir de se priver.

M. de Lorville épiait cette entrée avec anxiété , comme l'amant le plus passionné guette l'apparition de la femme qu'il aime. Enfin le moment est venu. M. Frédéric Narvaux s'avance, l'air arrogant, la tète haute; mais avec cette préoccupation gênante, cette politesse indécise, ce salut vague et tâtonnant d'un convié qui ne connaît ni le maître ni la maîtresse de la maison. Frédéric joignait à cet embarras connu des gens les plus répandus dans le monde, une autre perplexité que ceux-ci ne connaissent pas , celle d'ignorer complètement d'où lui venait son billet d'invitation. En le recevant, il s'était expliqué la veille avec son oncle le ministre , qui lui avait dit franchement avoir oublié d'inscrire son nom sur la ùste des nouveaux admis. Il ne pouvait deviner d'où lui venait cette faveur, ni à qui s'adresser pour être présenté aux maîtres de la maison. M. de Lorville s'amusait trop de son étrange embarras pour le faire cesser tout de suite; il se plaisait à voir M. Narvaux tramer de salon en salon , nageant , pour ainsi dire , dans un océan d'inconnus, et passant vingt fois dans ses promenades devant l'ambassadrice qu'il cherchait. Enfin Edgar jugeant que ce supplice avait assez duré , alla droit à M. Narvaux , d'un air surpris , comme s'il venait seulement de l'apercevoir.

Frédéric parut si soulagé en trouvant enfin une personne de sa connaissance, que M. de Lorville ne put voir sans sourire son empressement à lui parler. Ah 1 cette fois , pensa-t-il , la joie de me revoir est bien sincère ! et feignant d'être étonné :

— Vous ici, s'écria-t-il , je croyais que votre position...

— Ne m'en parle pas, interrompit M. Narvaux, tu m'en vois honteux, mais je ne me fais pas meilleur que je ne suis; et, quand une jolie femme me dit : Je le veux, j'irais au bal chez mon plus grand ennemi pour l'y voir danser. Edgar fut émerveillé de l'audace de ce mensonge, et se promit de le déconcerter. Cependant, voyant que Frédéric s'obstinait à rester près de lui , il commençait à se repentir de l'avoir fait inviter', et, profitant du prétexte qui s'offrait, il se perdit dans la foule, et courut rejoindre sa danseuse.

C'était une blonde ravissante de beauté et de mélancolie. De grands yeux noirs à demi voilés par de longues paupières , un sourire inachevé, un air de complaisance à se prêter à des plaisirs qui n'en sont plus pour elle ; une attitude de langueur et même de souffrance donnaient à toute sa personne un charme inexprimable. Edgar n'avait pu obtenir que la quatrième contredanse , tant les merveilleux du jour s'empressaient autour d'elle. Mademoiselle d'Armilly avait pris un petit air boudeur lorsque Edgar était venu la prier à danser. Pour en connaître la cause , il l'avait lorgnée en s'éloignant.

« C'est bien ennuyeux, pensait-elle, de danser avec des gens que l'on ne connaît pas. »

Cette réflexion plut beaucoup à M. de Lorville. Il commençait à se fatiguer des continuelles coquetteries que les femmes lui adressaient, séduites par son joli visage, sa tournure distinguée et l'élégance de ses manières. Cette jeune personne, se disait-il, préfère ses anciens amis à ses nouvelles conquêtes; j'aime ce caractère, et je lui pardonne le peu d'empressement qu'elle a mis à accepter mon invitation.

La ritournelle de la quatrième contredanse étant déjà jouée, Edgar vint prendre la main de sa jolie danseuse ; et comme il n'aurait pas été poli de la lorgner en causant avec elle, il se livra tout au plaisir de l'écouter et de l'admirer. Mademoiselle d'Armilly avait quitté son petit air maussade, sa jolie taille s'était redressée , son visage s'était ranimé , sa démarche avait plus d'assurance , enfin elle avait cet ensemble satisfait qui

trahit souvent les femmes quand elles dansent avec une personne qui leur plaît ; cette confiance de plaisir d'une valseuse qui rencontre un bon valseur ou d'un savant joueu- de whist à qui le sort a donné un partenaire digne de lui.

M. de Lorville remarqua ce changement, et l'attribua d'abord à l'effet que produisait la beauté de mademoiselle d'Armilly et à son désir de paraître belle au cercle nombreux d'admirateurs qui l'entouraient ; mais bientôt il vit que cette métamorphose de manières s'étendait jusqu'à lui. Mademoiselle d'Armilly semblait adoucir encore ses regards pour les attacher sur les siens , et choisir les plus tendres accents de sa voix pour kti répondre. Il y avait dans tous ses discours une intention de plaire qu'il était impossible de ne pas remarquer. Toute celte coquetterie sans faste et pleine de bon goût enchantait M. de Lorville.

— Vous arrivez d'Allemagne , dit mademoiselle d'Armilly; êtes-vous resté longtemps à Vienne?

Edgar comprit alors que mademoiselle d'Armilly savait qui il était , et il se rappela avoir remarqué qu'elle demandait son nom à une personne placée près d'elle au moment où il était venu la chercher pour danser.

— Oui, répondit-il, j'y ai passé plus d'un an.

— S'y amuse-t-on beaucoup?

— C'est selon ; il y a des gens qui ne s'amusent nulle part : je connais un Anglais qui prétend que Paris est la ville du monde la plus ennuyeuse , et je vous assure que pour sa part il a raison ; il n'y est resté qu'un mois avec la fièvre tierce. Aussi , il ne veut pas croire que personne s'y amuse.

Mademoiselle d'Armilly rit de cette plaisanterie avec tant de complaisance, que M. de Lorville se plut à exciter sa gaieté, et lui sut bon gré do rendre ainsi la conversation facile, en lui parlant de ce qu'elle savait de lui.

Comme il dansait, un élégant d'un âge raisonnable, avec qui mademoiselle d'Armilly avait causé une partie de la soirée, vint se placer derrière elle ; mais il n'y resta pas longtemps ; elle le reçut si froidement et avec tant de sécheresse que le

pauvre soupirant, déconcerté par cette rigueur inattendue, s'éloigna bientôt. Edgar demanda son nom.

— C'est M. de Ciïàmpléry, reprit mademoiselle d'Armilly d'un air de confiance et de malice enfantine ; c'est un protégé de mon oncle : je danse avec lui par ordre , aussi cela m'ennuie-t-il à périr.

Edgar fut ravi de la naïveté de cette réponse et de cette manière gracieuse de se lier avec lui en le mettant pour ainsi dire de son parti. Jamais il n'avait éprouvé près d'une femme une émotion plus séduisante. La contredanse venait de finir, il fallut se séparer. Edgar reconduisit à sa place, auprès de sa mère, mademoiselle d'Armilly, et en le voyant s'éloigner, elle lui adressa un sourire plein de gentillesse qui voulait dire :

« Nous sommes déjà de vieux amis. »

Tout en rêvant à sa nouvelle passion , Edgar alla se placer dans une embrasure de fenêtre pour l'admirer en silence. Mademoiselle d'Armilly, qui le suivait des yeux , vit de loin qu'il s'apprêtait à la lorgner attentivement , et donnant à sa physionomie toute la grâce de l'embarras, elle baissa les yeux.

Jaloux de connaître l'impression qu'il avait faite sur elle, Edgar brûlait de lire dans son cœur. Mais hélas ! voilà ce que cette âme si tendre pensait de lui et de son esprit :

« C'est le fils du duc de Lorville, il aura soixante mille livres de rente en se mariant. »

Oh! quel amer désenchantement! de son esprit, pas un mot; de sa personne, pas un souvenir. En vain il avait été aimable, en vain il s'était réjoui d'être ce jour-là plus à son avantage , on ne l'avait pas écouté , en ne l'avait pas regardé. Ce qu'on aimait en lui , c'était son vieux château de Lorville , où il s'ennuyait tant.

Combien il pardonnait alors aux femmes qui n'aimaient en lui que ses agréments frivoles. Mademoiselle d'Armilly était indigne d'éprouver une si simple faiblesse. L'ambition rend aveugle , les avantages qu'elle recherche sont les seuls qu'elle comprenne ; non-seulement elle dédaigne les autres , mais elle m les voit pas.

Edgar, tombé du haut de son illusion, se livra à un dépit sans mesure. Chaque fois qu'il passait devant mademoiselle d'Armilly, il répondait à ses regards engageants en détournant la tête de la manière la plus insolente. Ah ! se disait-il, ce n'est que mon rang qui lui plaît en moi, eh bien ! je le lui ferai sentir en la dédaignant. Mademoiselle d'Armilly remarqua bientôt cette différence dans les sentiments de M. de Lorville, elle en paraissait peu surprise , et son maintien résigné le frappa ; il la regarda de nouveau pour savoir ce qu'elle pensait de ce changement. Elle l'expliquait ainsi :

— On vient de lui dire que je n'ai pas de dot.

Et, avec cette justice des gens qui calculent, elle trouvait tout simple que M. de Lorville éprouvât pour elle , en ce moment, le même dédain qu'elle avait senti pour lui avant de le connaître.

Tant de sécheresse dans une personne si jeune , et d'une beauté si langoureuse , inspirait à M. de Lorville une sorte d'horreur, et maintenant qu'il avait son secret, cette jeune personne lui paraissait aussi laide qu'elle était réellement belle ; tant il est vrai que tout le charme d'une femme dépend des sentiments qu'elle éprouve où qîTon lui suppose. La physionomie est un langage ; pour en" être émufl faut avôir^ojdâns'ce qlTélle exprimée

Edgar, de mauvaise humeur et découragé , eut une seconde fois recours à sa malice pour se distraire. Il se plaisait à embarrasser ceux à qui il parlait , en leur dévoilant leur véritable pensée, au moment même qu'ils exprimaient le contraire. D'autres fois il s'amusait à répondre à des gens qui ne parlaient pas, et qui restaient confondus de se voir ainsi devinés. Il y avait, près de la cheminée d'un des nombreux salons, un gros monsieur qui ne disait rien à personne et qui regardait l'heure attentivement : Edgar sachant sa pensée, lui dit :

— On va sauner tout à l'hcmo, St !e monsieur de reculer d'étonnement, puis de se rassurer et de dire :

— Voilà un jeune homme aussi gourmand que moi.

Plus tard il faillit se faire une querelle avec un de cep graves politiques qui mentent hardiment par nature et par prudence; et qui croient ne faire que dissimuler par devoir. Leur conversation était vraiment risible à entendre. M. de Lorville, qui ne s'attachait qu'à la pensée, semblait pour chacun un esprit de travers qui comprend tout à rebours, et, pour son interlocuteur, un homme taquin et d'un commerce insupportable.

— Le ministère durera plus qu'on ne l'imagine, disait le politique ; j'ai de fortes raisons pour le supposer.

— Vraiment? reprenait Edgar, en souriant, vous croyez qu'il sera changé demain !

— Je n'ai pas dit cela, Monsieur, s'écriait l'autre, impatienté; au surplus, ajoutait-il , je ne me soucie guère d'entrer dans cette boutique, et puisqu'on ne pense pas à moi...

— Ah ! l'on vous fait des propositions !

— Vous ne m'entendez pas, Monsieur.

. — Si vraiment, on vous offre un portefeuille que vous acceptez à telle condition, rien de si simple.

L'homme d'État rougissant d'être deviné , feignit de croire qu'Edgar plaisantait, et changea brusquement la conversation :

— Je viens de chez le ministre des affaires étrangères, dit-il; on n'a point de nouvelles d'Italie.

— Ah! ah! reprit Edgar en lorgnant le diplomate : un courrier est arrivé ce soir.

— Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous dire qu'il n'était pas arrivé de nouvelles.

— Oui, j'entends bien; et vous savez même que les Autrichiens sont à Bologne.

— Moi, Monsieur je no sais rien du tout.

Et le diplomate restait confondu. Cette nouvelle était encore secrète, et il avait promis au ministre de la cacher. Impatienté d'un dialogue si singulier, il s'éloigna en se disant qu'il n'y

LU lORôNON. 23

«volt tien ût tel quo l'Ignorance et lu èottisa pour déconcerte? un homme d'e9prit; car, n'ayant pas le secret de M. de Lorville, il appelait hasard et incohérence d'idées la justesse de sa pénétration.

— Ces jeunes gens du faubourg Saint-Germain, pensait-il, sont d'une suffisance...

— Ceux du faubourg Saint-Jacques ne vous plaisent guère davantage, dit Edgar, sachant que le seul mot d'étudiant faisait trembler le politique. Celui-ci se retourna vivement, épouvanté de cette voix qui répondait à sa pensée; il rêva longtemps à cette circonstance extraordinaire, et ne pouvant la comprendre, il l'expliqua par un phénomène plus surprenant peut-être, et crut avoir pensé tout haut, pour la première fois de sa vie.

Edgar , en rentrant dans fa salle de bal , aperçut son ami Narvaux, causant mystérieusement dans un angle de porte, avec quelque chose qui ressemblait de loin à un ambassadeur turc ou à une vieille Anglaise. En effet, c'était une de ces vieilles Anglaises inimitables qui, après avoir eu quatorze ou quinze enfants dans leur pays, viennent à Paris pour apprendre Je français. Elle portait sur la tète un de ces turbans à trois étages, que l'Angleterre seule produit; des plumes, des fleurs, des diamants, de l'acier, des glands de jais, des rubans, des blondes, des clefs d'or, ornaient cette imposante coupole, sous laquelle minaudait une figure longue et décharnée qui en faisait encore ressortir l'énormité. Edgar n'avait jamais vu, dans sesvoyages ni dans ses cauchemars, un être plus fantastique une femme plus fastueusement laide. M. Narvaux, qui, l'année précédente, avait découvert aux eaux de Plombières cette espèce de momie prétentieuse, parut embarrassé d'être surpris causant si coquettement avec elle, par le plus moqueur de ses amis. Il détourna la tête , feignant de n'avoff pas aperçu M. do Lorville, mais celui-ci fut implacable. Résolu de punir M. Narvaux de son mensonge , il s'approcha de lui d'un air discret, et désignant la vieille Anglaise, il dit tout bas, d'un ton railleur :

— C'est elle ! n'est-ce pas? Ah ! que tu as raison, mon cher; je suis bien comme toi , J'irais au bal chez mon plus grand ennemi pour la voir danser.

Les hommes fins, et qui se rappellent leurs mensonges, en ont toujours un de réserve en cas de surprise ou de malheur. Ils s'attendent à être déconcertés, et ils ne lancent jamais une chose fausse sans prévoir tous les dangers qu'elle va courir.

M. Narvaux, au seul aspect de M. de Lorviiie , avait prévu cette malice; et loin de s'en formaliser, il sourit avec complaisance, puis levant les yeux au ciel , et prenant un accent douloureux :

— Ah ! ne plaisante pas , dit-il , je suis d'une inquiétude affreuse : elle n'e£t point venue ce soir, et je ne puis savoir pourquoi.

— Je le sais bien , moi, pensa Edgar, étourdi de cette fausseté imperturbable; et il s'éloigna, pénétré d'une espèce d'admiration pour tant d'audace et de présence d'esprit.

Il sentait que sans le pouvoir magique de son lorgnon , il aurait été complètement dupe de M. Narvaux, tant il mettait de candeur et de naïveté dans ses mensonges.

Attristé par toutes les déceptions de U. soirée , Edgar allait se retirer du bal , lorsqu'un jeune homme attira son attention par un air de préoccupation et d'angoisse dont il eut la curiosité de pénétrer la cause.

Ce jeune homme était un de ces Pylades d'élégants , constantes victimes d'un brillant Oreste, dont ils subissent également les destins et les caprices. Leur vie est une éternelle abnégation d'eux-mêmes ; ils ne sont rien par eux, n'ont rien à eux, ne font rien pour eux ; ils attendent pour agir qu'Oreste ait décidé , ils n'ont faim qu'à ses heures , ne voyagent que pour le suivre, et ne se permettent d'aimer que là où il va le plus souvent. On va même jusqu'à retrancher leur nom; on ne les appelle plus que l'ami d'un tel, et leur paresse s'arrange à merveille de cette vie de reflet, qui ne les rend responsables d'aucune de leurs actions. Pylade loge avec Oreste, et quoiqu'ils paient tous deux la même somme de leur commun

loyer, et qu'en conséquence ils soient égaux aux yeux d<d l'impartial propriétaire, l'un dit fièrement chez moi, l'autre prononce timidement chez nous.

L'élégante planète dont le jeune homme qu'observait M. de Lorville était le satellite , avait quitté le bal , depuis plus de deux heures. Un dépit éclatant, sur l'effet duquel il comptait pour assurer le succès d'une intrigue amoureuse commencée au bal, avait motivé cette prompte disparition; et, dans sa fureur calculée , le noble dandy avait oublié d'avertir de sa fuite son compagnon de plaisir , son associé de voiture qu'il devait ramener.

L'ombre errante se traînait çà et là , cherchant un objet auquel elle pût se rattacher. Edgar, devinant ce trouble, s'approcha de l'infortuné jeune homme ; et sachant que prononcer le nom de son ami était un droit de lui parler :

— M. de Guercey est parti ce soir de bien bonne heure, dit-il feignant d'être lié avec celui-ci ; est-ce qu'il était souffrant?

— Je le croirais , répondit Pylade , car il m'a oublié ; nous devions nous en aller ensemble : il pleut à verse, et...

— Je suis à vos ordres, reprit Edgar avec empressement; trop heureux d'obliger un ami de M. de Guercey.

Tous les deux sortirent du bal, on appela les gens de M. de Lorville, et ils montèrent en voiture. Pendant la route, Edgar souriait en songeant à l'étonnement qu'éprouverait son voisin en apprenant que M. de Guercey et lui ne se connaissaient pas. 11 s'amusa des conjectures que les deux amis allaient faire. Puis, de retour chez lui, il se dit tristement : voilà donc le seul avantage que l'art de deviner m'ait procuré dans cette brillante fête ; le plaisir d'obliger un inconnu.

Le lendemain, comme Edgar se mettait à table pour déjeuner avec deux de ses cousins, on lui annonça M. de Fontvenel :

il était pâle, sa figure était altérée, et l'on devinait facilement qu'une idée triste le dominait. Ayant un service important à demander à M. de Lorville, il était venu le voir de bonne heure, espérant le trouver seul.

— Qu'il soit le bienvenu ! s'écria Edgar e:i apercevant son ami. Viens, noble soutien de la magistrature, maître des requêtes, prétendant au conseil d'État, pour tes services extraordinaires, nous te votons deux côtelettes et une tasse de thé ; viens donc siéger parmi nous et partager nos travaux.

— J'ai déjeuné; merci, repondit M. de Fontvenel, un peu déconcerté par cette mauvaise plaisanterie ; mais ne vous dérangez pas, ajouta-t-il en regardant les autres Convives. Cette politesse était fort inutile, car les cousins n'avaient nulle envie de se déranger : M. de Fontvenel ne leur plaisait pas. Les petits parents d'un jeune homme riche n'aiment jamais son ami. N'ignorant pas leur malveillance, M. de Fontvenel n'était point à son aise auprès d'eux, et Edgar pas du tout à son avantage.

— Eh bien ! grave penseur, lui dit-il avec ce ton d'ironie qui éloigne, tu ne nous dis rien : quel travail important nous a donc privé de ta présence au bal d'hier ?

— Une affaire imprévue m'a retenu chez moi.

— Je vous plains, en vérité, dit un des cousins ; le bal était admirable, et je m'y suis fort amusé.

Tous trois se mirent alors à parler de la fête, sans songer que M. de Fontvenel n'y était pas allé, et ne pouvait se mêler à la conversation.

Mais il était trop préoccupé, trop inquiet pour être sensible à cette impolitesse de famille.

M. de Fontvenel se trouvait dans une situation d'affa>res alarmante qui pouvait compromettre son honneur et sa réputation. La faillite d'un banquier venait de lui enlever une somme considérable sur laquelle il comptait pour acquitter une dette importante. 11 fallait payer cinquante mille francs le jour même, il ne les avait pas ; et, connaissant la générosité de M. dé Lôvvillo, il venait lui emprunter celle som.v.e, persuadé

que, si elle était à sa disposition, il n'hésiterait pas àl'obliger.

Quel fut son découragement, lorsqu'au lieu de trouver son ami seul, comme il l'était ordinairement de si bon matin, il le surprit avec deux personnes dont il connaissait la malveillance et la cupidité !

A peine fut-il entré, il vit que l'atmosphère ne lui était pas favorable, et il renonça au projet de sa demande. Être refusé par un indifférent lui paraissait une chose toute naturelle ; mais se voir repoussé par un ami ! celte pensée lui déchirait le cœur. Une grande tristesse s'empara de lui. Hélas ! n'est-ce pas déjà nous repousser, que nous ôter l'idée de la prière ! N'y a-t-il pas de l'inspiration dans cette timidité? Et l'homme à qui l'on n'a jamais osé demander un service, l'aurai t-il rendu? Peut-être!... car tout dépend du moment; en France surtout où l'esprit et le cœur sont si mobiles.

Après le déjeuner, les deux cousins, loin de songer à se retirer, allèrent s'établir sur deux bons canapés dans la chambre à coucher de M. de Lorville, en prenant chacun un journal. Edgar, de son côté, alla s'asseoir devant son secrétaire, rangea plusieurs objets, et finit par se mettre à écrire, sans s'inquiéter de ce qu'on faisait autour de lui. M. de Fontvenel était si mécontent de cette visite, qu'il n'osait la terminer ; il attendait qu'on se fût assez occupé de lui pour s'éloigner sans paraître trop susceptible, et sans affecter de l'humeur. Il prit la Revue de Paris, qui était sur la table, et feignit de la parcourir pour se donner une contenance. De temps en temps, Edgar souriait en le regardant, le lorgnait, puis se mettait à écrire sans lui adresser la parole. Enfin, ennuyé de ce malaise, et rêvant au moyen de trouver ailleurs un secours qu'il n'espérait plus de son ami, M. de Fontvenel se dirigea vers la porte, et se disposait à sortir lorsque Edgar lui cria :

— Attends donc, étourdi; tu oublies de prendre ce que tu es venu chercher.

— Que veux-tu dire ? reprit M. de Fontvenel.

— Comment! tu oseras me soutenir que tu n'avais pas une idée en venant ici?

— Je ne dis pas cela, mais je suis sûr de n'en avoir parlé à personne; et....

— Qu'importe ! interrompit Edgar ; à quoi sert la parole en amitié. As-tu lu le Monomotapa de La Fontaine?

— Oui, mais,...

— Ne sais-tu pas

Qu'un ami véritable est une douce chose !

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même...

— Je sais par cœur cette fable, reprend M. de Fontvenel, mais qui peut...

— Une fable, blasphémateur ! s'écrie Edgar en riant; tiens, prends cette lettre, et ne traite plus de fable ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Alors, lui remettant la lettre qu'il venait d'écrire, et qui était un bon de cinquante mille francs sur son agent de change,

— Incrédule, ajouta-t-il, que cela t'apprenne à ne plus douter de tes amis.

M. de Fontvenel lut le billet à trois reprises, et son étonnement fut tel, qu'il l'emporta sur tout autre sentiment. La joie de trouver la somme qui le délivrait d'une si grande inquiétude, son honneur sauvé, l'émotion de la reconnaissance, tout fit place à l'impatience d'apprendre comment Edgar avait pénétré son secret. Il regardait autour de lui, cherchant dans sa pensée à deviner qui avait pu le trahir; mais personne ne connaissait encore l'affaire qui l'avait mis dans ce subit embarras; personne n'avait pu en parler à M. de Lorvilîe. Comment le savait-il? Ce mystère le tourmentait comme un supplice, et il résolut de l'expliquer. Cependant il était touché de tant de générositc, et plus encore de tant de délicatesse. Des larmes d'attendrissement roulaient dans ses yeux ; il aurait voulu à

son tour deviner ce que son ami désirait pour le lui acquérir au prix de sa vie. Edgar jouissait de son étonnement et de sa joie ; mais pour empêcher ses deux cousins de l'observer, il fit signe à M. de Fontvenel de ne rien dire devant eux, et le reconduisant jusque sur l'escalier :

— A ce soir, dit M. de Lorville, j'irai un moment chez ta mère, et j'espère que, malgré trois ans d'absence, la belb Stéphanie me reconnaîtra. A ce soir.

— A toujours, reprit M. de Fontvenel avec émotion. Que j'ai besoin de te revoir ! Ah ! ma vie ne sera pas assez longue pour te témoigner tout ce que j'éprouve en ce moment. A ces mots ils s'embrassèrent avec une tendresse de frères, et M. de Fontvenel s'éloigna pénétré de reconnaissance, le plus heureux des hommes, mais aussi le plus tourmenté.

Il était dix heures du soir lorsque M. de Lorville se rendit chez madame de Fontvenel. Il s'aperçut bientôt que son ami avait trahi son obligeance. Madame de Fontvenel, dominée par un attendrissement qu'elle ne pouvait cacher, vint à lui les larmes aux yeux, et bien qu'elle ne lui parlât pas du service qu'il venait de rendre à son fils, tout en elle prouvait à quel point elle y était sensible. Stéphanie, quoique avec plus de retenue, témoigna aussi les mêmes sentiments. Son frère semblait fier et joyeux, et M. de Lorville ressentait tout le plaisir d'uno bonne action, celui d'en voir profondément heureuses de? âmes qui en sont dignes. Ah ! que de doux moments il pou vait passer dans cette famille si bienveillante pour lui, auprès de cette ancienne amie de sa mère, qui l'avait élevé comma un fils ; il s'étonnait de l'avoir ainsi négligée depuis son retour. Mais à Paris les gens qu'on aime le plus sont ceux que l'on voit le moins; s'ils ne sont pas autant que nous lancés dans es

tourbillon de plaisirs mondains qui nous entraîne, on les perd de vue, et ils nous deviennent bientôt tout à fait étrangers, à moins qu'il ne leur arrive, de temps en temps, quelque grand malheur qui nous ramène à eux.

C'est une chose singulière, mais incontestable, que, dans le grand monde, pour se voir tous les jours quand on se convient, il faut avoir, non pas les mêmes amis, mais les mêmes indifférents. L'important est de ne pas se gêner ; en amitié, comme en tout, on ne fait que ce qui est commode ; aussi l'occasion l'emporte-t-elle sur tous les projets, et souvent l'homme qui néglige son meilleur ami parce qu'il demeure loin de lui, passe sa vie chez un voisin qu'il déteste.

Edgar fut frappé de la beauté de mademoiselle de Fontvenel. Quelle différence entre cette petite fille espiègle qu'il avait quittée il y a trois ans, et cette grande et belle femme qu'il retrouvait parée de toutes les séductions que donne à uno nature élevée une éducation distinguée. Il ne se rappelait plus, en voyant Stéphanie si belle et si imposante, que peu d'années auparavant il la tutoyait comme une sœur, et ce fut avec une émotion presque timide qu'il baisa la jolie main qu'elle lui tendait affectueusement. Bientôt, en la voyant rire comme autrefois, il se rassura. Ses regards attendris se portèrent alternativement sur madame de Fontvenel, sur Stéphanie, sur son frère, et il sentit que, malgré lui, depuis qu'il était revenu dans cette maison, toutes ses pensées avaient un avenir.

Plusieurs visites étant survenues, M. de Lorville céda la place qu'il occupait auprès de la maîtresse de la maison, et alla rejoindre Stéphanie à l'autre bout du salon. Elle était assise devant une table couverte d'album, de journaux, de caricatures ; une autre jeune personne brodait auprès d'elle ; un artiste célèbre s'amusait à dessiner des figures grotesques qu'un jeune officier imitait scrupuleusement; l'un copiait une romance, un autre cherchait à transcrire mystérieusement une chanson poétique et toujours séditieuse de Béranger. Chacun enfin paraissait occupé, ce qui n'empêchait pa* la conversation d'être animée.

Lorsque mademoiselle de Fontvenel vit Edgar s'approcher :

— Voici monsieur de Lorville, dit-elle; prenons garde à nous, malheur à qui cache un secret; il va bien vite deviner ce que chacun de nous désire, c'est l'homme du monde le plus pénétrant.

— Rassurez-vous, reprit Edgar, ce soir je ne veux rien deviner.

— Comment ! vous êtes bien dédaigneux, vous n'avez donc nulle envie de connaître notre pensée?

— Pas encore, elle ne peut m'être favorable : j'arrive. Les oubliés ont toujours tort, n'est-ce pas, Stéphanie? Ah! pardon, mademoiselle, mais je ne puis m'accoutumer à être traité ici en étranger, à y passer pour un nouveau présenté. Il faut absolument que je me trouve un droit à votre préférence. Ne sommes-nous pas un peu cousins?

— Pas du tout, reprit en riant Stéphanie, et je ne peux pas là-dessus me faire la moindre illusion.

— N'importe, je vous appellerai ma cousine ; cela ôtera cet air de cérémonie dont un ami d'enfance ne peut s'arranger. Ainsi c'est convenu , vous m'appellerez votre cousin. Il n'y a pas bien longtemps, ajouta-t-il avec malice, que vous me donniez un nom plus doux ; mais malheureusement je me suis déjà aperçu que ces beaux jours sont loin de nous.

A ces mots, mademoiselle de Fontvenel rougit, et celui qu'elle nommait dans son enfance son petit mari s'amusa beaucoup de cet embarras. La moindre émotion, dans une personne qui paraît froide, a un charme auquel on résiste rarement; elle nous prend par l'amour-propre. C'est un triomphe obtenu, un destin accompli, car nous nous figurons que cet être jusqu'alors insensible nous attendait pour s'animer. Edgar aurait bien voulu prendre son lorgnon , et deviner la pensée de Stéphanie; mais l'alarme était donnée, et il n'osait attirer l'attention sur ce talisman , dans la crainte qu'on en découvrît la merveille. D'ailleurs il était sans défiance, il savait que la sœur de son ami, la fille de madame de Fontvenel , ne pouvait éprouver que de nobles sentiments. Il aurait fallu un

bien grand changement pour altérer ce cœur qu'il avait connu dans son enfance si bon, si généreux.

S'abandonnant tout au plaisir d une affection naissante , fondée sur de doux souvenirs, Edgar ne quitta plus Stéphanie. Elle-même semblait trouver le plus grand charme à se rappeler avec lui les jeux de son enfance ; et mademoiselle de Fontvenel, ordinairement si calme et si également gracieuse pour tout le monde , parut ce soir-là ce qu'on ne l'avait jamais vue, pleine de gaieté et de coquetterie. 11 est vrai que M. de Lorville était un de ces hommes avec lesquels les femmes sont toujours coquettes, sans projet, sans amour, et quelquefois même malgré elles. Le désir de plaire est contagieux dans un homme aimable, soit qu'on le croie dédaigneux ou difficile, soit qu'en le regarde comme une autorité. La femmeja plus honnête ne résiste pas à lamentation de lui paraître séduisante, et, "sans sojiger à lui donner une espérance, el'eji'est pas fâchée deluijais^rjm^regret.

En vain plusieurs femmes vinrent-elles interrompre la conversation d'Edgar et de Stéphanie ; il trouvait toujours un moyen de se rapprocher d'elle. En vain les discussions orageuses de la politique attiraient-elles son attention dans le salon voisin , il ne s'y mêlait point. Depuis longtemps , d'ailleurs, la politique lui était devenue indifférente. 11 s'intéressait vivement aux affaires de son pays , mais à condition de ne pas écouter ce qu'on en disait ; et comment , en effet , se résoudre à parler politique, lorsqu'on a le secret de toutes les opinions , lorsqu'on a découvert que l'intérêt personnel seul les inspire et les soutient, que chacun choisit dans ses principes de morale ou de gouvernement , celui qui doit le plus lui rapporter ; qu'il y a dans toutes les opinions violentes un fond de souvenirs ou de projets , une arrière-pensée de place perdue, obtenue ou à obtenir? Lorsqu'on sait enfin que chacun juge l'intérêt général de sa position particulière, toute discussion devient inutile. Ce n'est pas que les opinions manquent de bonne foi, oh ! chacun est de bonne foi dans son intérêt, mais elles manquent de stabilité ; et , tout en contrariant la

plus exagérée, on prévoit les chances qu'elle a de se modifier, le danger qu'elle court de changer. Aussi M. do Lorville , qui connaissait toutes les ambitions, disait en plaisantant qu'avant de combattre un principe politique, il attendait que le succès ou le désespoir l'eût fixé définitivement.

M. de Lorville n'était allé qu'une seule fois à la chambre des députés; certes, son talisman eût ce jour-là une belle occasion d'exercer son pouvoir. Si Edgar eût été Allemand ou Anglais, il se serait fort diverti de cette fourmilière de vanités déclamantes et de ces nobles désintéressements de comédie dont il savait l'histoire et les conditions ; mais il aimait trop son pays pour rire des ridicules qui le perdent, et il conserva de cette séance un souvenir triste et décourageant. Il se refusa ainsi le plus grand amusement que son lorgnon lui eût offert. Il aurait pu se dédommager de cette privation en allant observer clans les brillants salons du Palais-Royal , où les plaisirs cachent tant de tristesse, les nouvelles vanités, les nouvelles prétentions des nouveaux courtisans de la nouvelle cour; malheureusement pour sa gaieté , l'ancienne position de son père lui imposait des devoirs auxquels il restait fidèle. Les derniers troubles de cette année lui auraient aussi fourni des observations non moins piquanles ; il aurait pu s'amuser beaucoup en lorgnant Y émeute à son passage , mais le même sentiment qui lui faisait fuir les séances de la chambre des députés , lui faisait détourner les yeux d'un spectacle si affligeant pour un véritable ami de son pays.

Cependant chacun s'étonnait de sa tolérance et de sa merveilleuse sympathie avec toutes les différentes exagérations. A ses yeux , quand il avait son lorgnon , les deux partis qui divisent en ce moment la France étaient ainsi désignés : les regrettants et les prétendants; et pour causer à l'unisson avec son interlocuteur, il lui suffisait de savoir auquel des deux partis il appartenait. Alors, selon son observation, il approuvait ou blâmait au hasard, sûr de tomber toujours juste, sans prendre la peine d'écouter. M. de Lorville pardonnait à chacun de choisir, pour s'y dévouer, l'ordre de choses qui lui

offrait le plus d'avantages. Il comprenait à merveille l'amour des bons bourgeois pour Louis-Philippe , les regrets des bons dévots pour Charles X, et les rêves de la jeunesse pour Bonaparte. Il trouvait tout simple d'entendre les filles de ducs et pairs regretter l'ancienne cour, et les femmes de banquiers vanter avec enthousiasme la nouvelle; chacun de nouL>, disaitil, préfère le gouvernement qui lui sied; et comme il sentait que lui-même n'était pas exempt d'intérêt personnel rhns ces questions universelles, et que chacun juge l'ensemble de son point de vue, il changeait de place en idée, et se trouvait ainsi de l'avis de tout le monde , sans fausseté et sars efforts.

Une visite pompeuse vint interrompre la douce causerie de Stéphanie. Madame de Clairange n'était pas femme à passer inaperçue dans un salon, et mademoiselle de Fontvenel , quoiqu'un peu contrariée , fut obligée de se lever peur aller s'informer des nouvelles de sa santé. Edgar resta seul ; un sentiment plein de charme venait de s'emparer de lui ; étonné qu'un amour si prompt eût déjà pris sur lui tant d'empire , il cherchait à se l'expliquer par ses souvenirs. Il y a si longtemps, se disait-il, que je la connais, que je l'aime ; toutes les impressions douces de mon enfance se rattachent à elle. Que de fois elle m'a consolé quand j'étais triste ; qu'elle était bonne ! et maintenant qu'elle est adorable! Il la contemplait avec attendrissement, presque avec religion. Il admirait ce front pur dont un bandeau de cheveux noirs relevait la blancheur, ce regard plein de noblesse et de loyauté , cette taille si bien proportionnée dont une mise simple et de bon goût faisait valoir toute l'élégance. Ravi de trouver tant d'esprit et de douceur dans une personne d'une beauté remarquable, et fier d'en être favorablement accueilli, Edgar rêvait au bonheur de passer sa vie auprès de Stéphanie , et , se flattant d'en ètr«

aimé un jour, il se réjouissait d'avance de déconcerter, par ce

mariage si brillant pour elle, l'humble délicatesse des projets de son ami.

Mais il voulait savoir jusqu'à quel point elle pouvait partager sa pensée, et lire ce qui se passait dans son cœur. L'arrivée de madame de Clairange occupait tout le monde. M. de Lorville, voyant que personne ne l'observait, choisit ce moment pour satisfaire sa curiosité, et se confirmer dans son espoir. Il était sûr depuis longtemps do l'affection de Stéphanie, et il savait aussi que nul calcul d'intérêt ou d'ambition ne pouvait entrer dans une âme si pure, ni venir le désenchanter. Enfin, plein de confiance et saisi d'une joyeuse émotion, il la regarde... 0 surprise, ô découverte plus cruelle que tous les désenchantements! Stéphanie ne pense pas à lui!... Stéphanie aime! le cœur de Stéphanie n'est plus libre... Son accent affectueux n'est que de l'amitié, sa coquetterie n'est qu'une petite vengeance contre celui qu'elle aime, vulgaire punition d'un léger tort. il. de Lorville observe autour de lui, il cherche son rival ; le jeune officier qu'il n'a pas remarqué jusqu'alors, se trahit par son air de dépit et son silence. Pauvre Edgar ! C'en est fait, son bel avenir s'évapore. Il éprouve tous les tourments

de la jalousie, tout le découragement d'un dernier adieu J

Hélas ! encore un amour éteint en naissant, encore un beau rêve détruit!

Edgar désolé, le cœur dévoré de regrets, résolut de s'éloigner ; mais avant il se promet de punir Stéphanie de l'espoir trompeur qu'elle a fait naître; il veut se consoler au moins du chagrin d'avoir deviné son secret, en lui prouvant qu'il le possède et qu'elle se trouve dans sa dépendance. Elle revint auprès de lui, plus gracieuso et plus coquette qu'elle n'avajr été jusqu'alors.

— Je vous préviens, dit-ello en fiant, qu'il se trame un grand complot contre vous, on va vous présenter à madame de Clairange; ainsi préparez-vous à être aimable.

— Lst-co que c'est un destin que d'être présenté à mada rie do Clairange? reprit Edgar avec ironie.

— Non , mais une présentation est une solennité à laquelle on ne saurait trop se préparer. Que dire à quelqu'un qu'on ne connaît pas !

— Eh ! mais ce que l'on dit aux autres ; cela est si indifférent ! Edgar prononça ces derniers mots avec un dépit visible.

— Comme vous êtes devenu sombre ; reprit Stéphanie, qu'avez-vous donc? Qui a pu vous attrister si subitement?

— La vue d'un supplice inutile, je déteste à voir souffrir. Oui, vraiment, et je suis capable d'aller dire à ce pauvre jaloux, ajouta-t-il en désignant le jeune officier qui est en face d'elle , que vous n'aimez que lui , et que je ne mérite pas sa colère.

L'embarras de mademoiselle de Fontvenel fut extrême ; elle rougit, baissa les yeux, et après un moment de silence :

— Mon frère a raison , dit-elle , vous êtes un observateur bien redoutable!

— Oui, si j'étais méchant, reprit Edgar; mais rassurezvous , je n'ai pas de vanité , et, si modeste que soit la place que l'on m'accorde, je sais m'y résigner; mais, ijouta-t-il, je veux qu'on me la laisse toujours...

Le ton affectueux dont il prononça ces paroles émut visiblement Stéphanie; et M. de Lcrville devinant qu'elle allait éprouver quelques regrets , et que le jeune officier venait de perdre de ses avantages, s'éloigna, consolé par sa supériorité, comme un grand général se console d'une défaite en calculant les pertes de l'ennemi.

Edgar fut bientôt présenté à madame de Clairange, ainsi qu'on l'en avait menacé. Il vit une femme, jeune encore, mise avec recherche, et dont la figure aurait paru complètement insignifiante sans une grimace bienveillante et continuelle qui lui composait une espèce de physionomie. Madame de Clairange n'avait ni âme, ni esprit, ni qualités, ni défauts ; et n'étant entraînée ou retenue par aucun sentiment primitif, bon ou mauvais, elle avait pu se choisir tous ceux qui embellissent, et cela avec un goût exquis, c'est une justice à lui rendre. Les émotions les plus naturelles n'étaient pour elle que des paru-

res ; elle préférait la bonté à la malice, comme on préfère le bleu au rose, selon qu'il sied mieux. Rien ne lui coûtait pour acquérir une vertu séduisante. Chez elle, la pudeur était une éVude, la sensibilité un ornement, et la douceur un système. A force de la modérer, elle rendait sa voix si faible qu'on ne l'entendait pas. Cette préoccupation de toilette morale se trahissait dans ses discours ; toutes ses phrases commençaient par : « Rien ne sied mieux, rien n'embellit autant. » On croyait qu'elle allait parler d'un béret ou d'une étoffe à la mode, point du tout, c'était de la piété ou de la bienfaisance. Décidée à la générosité, dans son zèle charitable, elle faisait, en effet, beaucoup de bien, mais tout cela sans charme, sans se faire aimer. Sa bonté était, pour ainsi dire, sans vie, ses consolations n'arrivaient pas jusqu'à vous; tout ce qu'elle disait pour calmer votre douleur prouvait qu'elle ne la comprenait point, et ceux-là mêmes qu'elle accablait de ses bienfaits, tout en la remerciant avec reconnaissance, la traitaient comme une étrangère. C'est que, pour être parent des malheureux, il faut avoir beaucoup souffert ou bien beaucoup rêvé.

Il n'était pas une seule personne dans la société de madame de Clairange à qui elle n'eût rendu service. Aussi, dès qu'elle arrivait, on s'empressait autour d'elle; car chacun voulait la dédommager, par une préférence apparente, des sentiments qu'elle n'inspirait pas ; sans se rendre compte du peu de sympathie qu'on ressentait pour elle, on se reprochait de rester indifférent pour une personne si obligeante, et l'on se soulageait de ce remords en faisant d'elle des éloges démesurés. Aussi elle avait une réputation de dévouement, de bonté angélique que sa nature ne méritait pas, mais que ses actions justifiaient.

Les âmes médiocres et les petits esprits se passionnaient pour elle, et citaient volontiers sa conduite pour humilier les autres femmes. Les gens distingués, les âmes d'élite, au contraire, se fatiguaient de tant de vertus étudiées, et de mémo que les continuelles bergères et les perpétuels moutons de M. de Florian font désirer un loup féroce, les constantes per-

fections de madame de Clairange faisaient aspirer après un bon défaut.

M. de Clairange avait eu, d'un premier mariage, une fille que madame de Clairange traitait comme la sienne ; et même, pour échapper aux torts qu'on reproche ordinairement aux belles-mères, elle affectait de préférer Valentine, fille de son mari, à ses propres enfants. Les émotions de nature reviennent rarement dans un caractère faussé par des sentiments de convention ; et d'ailleurs l'héroïsme est facile aux personnes indifférentes.

Une des considérations qui avaient engagé madame de Clairange à adopter ce système de bonté imperturbable, était la difficulté qu'elle trouvait de succéder avec avantage à la première femme de M. de Clairange, une des célébrités les plus remarquables du siècle, et dont la brillante réputation d'esprit était un fardeau pénible pour une femme qui portait le même nom.

Madame de Clairange se rendait justice; et, sachant que son esprit n'était pas de force à lutter contre le souvenir qu'on gardait encore de celui de sa rivale, elle cherchait à combattre cette mémoire gênante par des contrastes, et en s'étudiant à des qualités opposées. Elle se faisait modeste et toute bonne, parce que la mère de Valentine était brillante, et que la vivacité de son esprit l'avait fait passer longtemps pour méchante.

Valentine, élevée jusqu'à l'âge de quinze ans par sa mère, savait à quel point cette réputation était peu méritée, et s'appliquait chaque jour à la détruire; elle voyait dans ce devoir de sa tendresse filiale une mission pieuse qui lui était confiée.

Sa mère, comme toutes les femmes supérieures, avait des ennemis et de plus des amis qui redoutaient son regard d'aigle. Ils savaient ne pouvoir lui cacher leur faiblesse, 2eur ingratitude, et ils se vengeaient, en médisant d'elle, de l'empire qu'elle exerçait sur eux, et auquel, par entraînement et par affection, ils ne pouvaient se soustraire. Le principal trait de son caractère était une loyauté d'impression qui lui faisait souvent tort. Elle n'avait pas cette indulgence hypocrite des per-

sonnos à qui tout est indifférent. La fausseté, lo calcul, la bassesse lui inspiraient une noble indignation, qu'elle.ne pouvait dissimuler. Son esprit passionné se révoltait, et dans son juste mépris, les mots les plus spirituels, les plaisanteries les plus piquantes échappaient à son éloquence. Les sots ne manquaient pas autour d'elle pour ramasser les miettes qui tombaient de sa table, et bientôt ses bons mots étaient colportés de salons en salons, altérés, dénaturés par la malice, et surtout dépouillés du seniiment généreux qui les avait inspirés; car, lorsqu'elle employait ses armes, c'était toujours pour défendre un ami, pour laver une personne innocente d'un soupçon qu'un autre méritait ; jamais un sentiment personnel n'éveillait sa malignité ; mais par malheur ses plaisanteries étaient bonnes, elles faisaient image ; elles étaient empreintes, pour ainsi dire, de cette poésie de la gaieté qui la colore et la rend vivante ; elles restaient ; ceux qu'elle frappait ne s'en relevaient point, et de là venait que madame de Clairange passait pour une femme méchante , qu'il fallait craindre. Eh! sans doute, il fallait la craindre et la fuir même, lorsqu'on vivait d'une turpitude ou lorsqu'on étalait un vice.

Valentine gémissait de cette injustice du monde envers sa mère, et plus encore de la réputation d'angélique bonté que ce même monde, toujours dupe et toujours amant de la médiocrité, accordait à la nouvelle madame de Ciairange.

Que de fois Valentine compara cette bonté factice et stérile avec la noble et sincère générosité de sa mère ; avec ce dévouement sans borne, ce zèle éclairé d'une amitié vivace qui n'est arrêtée dans ses élans ni par la certitude de se nuire ni par la crainte de déplaire ! Valentine se rappelait avec quelle chaleur sa mère faisait valoir l'esprit et le3 avantages de ses amis ; quel empressement elle mettait à les servir ; que de vieux parents vivaient de ses dons ; que de malheurs elle avait prévenus par son habileté bienveillante ; que de familles elle avait réconciliées ; que d'ennemis elle avait rapprochés ; que de conseils bienfaisants elle avait donnés à son préjudice ; que do femmes soupçonnées réhabilitées par elle; que d'enfants

repoussés lui devaient lear brillante existence ; que de talents méconnus tenaient leur prompte réputation de ses éloges. Valentine se rappelait aussi combien cette femme, d'une gaieté si vive, savait trouver de paroles consolantes pour la douleur, et elle se demandait si cette bonté active et spirituellement dirigée, cette générosité de toute la vie, ne valaient pas la bienveillance étudiée de sa belle-mère, ses consolations inutiles et ennuyeuses, et les mauvais bouillons qu'elle envoyait à jour fixe à des indigents inconnus.

Madame de Clairange s'était fait un état dans le monde de sa tendresse pour sa belle-fille. Elle parlait d'elle sans cesse, l'accablait de soins, de prévenances qui finissaient toujours par ces mots :

— N'est-ce pas, Valentine, pour une marâtre je ne suis pas bien sévère?

Malgré tout l'éclat de cette tendresse, il était évident que Valentine ne la partageait point. Et comment pouvait-elle aimer une femme qui se faisait la satire vivante de sa mère? Jamais elle n'avait pu lui pardonner de l'avoir osé remplacer. Chaque fois que l'on prononçait devant elle le nom de madame de Clairange qui ne disait plus celui de sa mère, on voyait Valentine tressaillir, et souvent alors des larmes de regrets et de dépit s'échappaient de ses yeux.

Le monde lui reprochait généralement sa froideur pour sa belle-mère et l'empressement qu'elle avait mis à se séparer d'elle, en épousant, à l'âge de dix-sept ans, le marquis de Champléry, déjà vieux, n'ayant qu'une fortune médiocre, et ne lui offrant d'autre avenir qu'une vie monotone et retirée au fond des montagnes de l'Auvergne.

Madame de Clairange employa tous les moyens en son pouvoir pour empêcher ce mariage, qui lui enlevait son plus bel ornement, son attitude la plus avantageuse, cette preuve éclatante des vertus qu'elle avait tant travaillé à s'acquérir, et qui, par son importance même, la dispensait d'en montrer de moins extraordinaires. Mais elle n'avait aucun empire sur Valentine; ce mariage s'accomulit. Bientôt toutes ses espé-

rances se réveillèrent : M. de Champléry mourut. Elle partit aussitôt pour rejoindre sa jeune veuve, et la conjurer de revenir auprès d'elle. Valentine résista longtemps; mais enfin, vaincue par ses instances, elle promit de venir chaque hiver passer à Paris trois mois auprès de madame de Clairange, à condition qu'on la laisserait libre de rester en Auvergne tout le reste de l'année.

C'était l'époque fixée pour le retour de madame de Champléry, et sa belle-mère venait tout empressée faire part de son bonheur à madame de Fontvenel, et surtout à Stéphanie, que cette nouvelle intéressait vivement.

— Quand j'ai de la joie, il faut que mes amis la partagent, disait madame de Clairange ; je les fatigue si souvent de mes inquiétudes que cela est bien juste ; mais aujourd'hui, je veux que vous soyez toutes deux aussi heureuses que moi.

— Quoi ! dit Stéphanie qui savait où menait ce préambule, est-ce qu'elle arrive bientôt?

— Comme nous nous entendons ! s'écria madame de Clairange, qu'elle est gentille ! comme elle me devine ! Tous ceux qui me connaissent savent qu'il n'y a que le retour de ma pauvre petite inconsolable qui puisse me réjouir ainsi.

— Qui est sa pauvre petite inconsolable? demanda tout bas Edgar à M. de Fontvenel.

— C'est sa belle-fiUe.

— Et de quoi est-elle inconsolable?

— De la mort de son mari.

— Quel jour attendez-vous Valentine? madame, reprit Stéphanie.

— Demain, oui, demain, jugez de ma joie! répondit madame de Clairange.

— Demain ! ah ! quel bonheur !

Et tous les traits de Stéphanie s'animèrent de l'émotion la plus gracieuse.

— Regardez-la, s'écria madame de Clairange, voyez comme l'amitié lui sied bien, qu'elle est charmante! Ah! si ma petite rieuse était là , elle se moquerait bien de nous, de

notre impatience, car elle n'entend rien au sentiment, elle!

— Qui appelle-t-elle sa petite rieuse ? demanda encore Edgar.

— C'est toujours sa belle-GUe, répondit M. de Fontvenel en souriant, la petite inconsolable.

— Quoi ! c'est la même? Est-elle, en effet, si rieuse et si inconsolable ?

— Mais c'est une personne singulière, que, malgré toute ta pénétration, tu ne comprendras pas.

— De qui parle-t-on? interrompit M. Narvaux qui venait d'entrer.

— De madame de Champléry.

— Ah ! qu'elle me déplaît, reprit-il tout haut, elle est si prude et si moqueuse.

— Prude! mais au contraire, répliqua M. de Fontvenel, elle dit souvent des mots fort plaisants, et...

— Je ne lui refuse pas de l'esprit, mais ce n'est pas un esprit qui me plaise ; j'aime bien mieux sa belle-mère, qui est un ange de bonté, et je ne lui pardonne pas d'être ingrate pour elle.

Tandis qu'il parlait, Stéphanie, après avoir offert du thé à tout le monde, en alla porter une tasse à sa mère, préparée pour elle avec soin et selon son goût.

— Que cette attention est touchante ! s'écria madame de Clairange en la regardant, rien n'embellit autant une jeune personne que les soins qu'elle donne à sa mère , c'est la plus sûre des coquetteries.Voilà ce que je n'ai jamais pu persuader à Valentine. Elle n'a pour moi nulle prévenance, et le ciel sait combien je suis malheureuse de sa froideur !

— Vous m'étonnez, dit madame de Fontvenel. Il y a un an, lorsque Stéphanie était souffrante, j'ai été témoin des soins de Valentine pour son amie, et je serais une mère ingrate si je la laissais accuser de négligence.

Edgar écouta avec le plus grand intérêt toute cette conversation en apparence fort insignifiante ; et, lorsqu'il s'éloigna, il s'étonna de tant rêver à cette Valentine, à la fois si triste et

si rieuse, si prude et si légère, si froide et si aimante ; et il sentit que ses deux plus grands titres à le prévenir en sa faveur étaient d'avoir déplu à M. Narvaux et d'être aimée de Stéphanie.

L'impression que lui avait laissée cette soirée fut cependant bientôt effacée; Edgar, trompé deux fois dans les émotions de son cœur, reprit le cours de sa vie mondaine ; mais, toujours désenchanté dans ses illusions, toujours puni dans se* espérances, il finit par concevoir une telle rancune contre son fatal lorgnon, qu'il résolut de ne plus s'en servir. Il le renferma dans un tiroir de son secrétaire, et le jour où il sortit sans le porter sur lui, il se sentit soulagé comme s'il était libre et débarrassé d'un ami importun.

Dans ses découvertes depuis quelques jours tout l'avait mécontenté ; il avait appris à se méfier de tout, même des caresses d'un enfant. Car l'intérêt, cette lèpre du siècle, nous atteint dès l'enfance, et l'on est effrayé de voir de petites têtes calculer avant de penser.

La veille, M. de Lorville alla voir madame de***. Sa petite fille, sitôt qu'elle le reconnut, vint à lui, sauta sur ses genoux, et lui dit mille gentillesses. Edgar, surpris et touché de cet accueil empressé, voulut savoir pourquoi cette jolie enfant était si tendre pour lui : il la lorgna. « Caressons-le bien, pensait-elle, il a apporté d'Allemagne de si beaux joujoux à ma cousine! » Edgar, malgré lui, repoussa l'enfant qu'il caressait, et, dégoûté de trouver dans tous les rangs, à tous les âgès\ la même pensée d'intérêt ou de vanité, il forma le projet de renoncer à une science qui devenait si monotone, et s'avoua que le talent de pénétrer toutes les idées ne valait pa3 le plaisir d'être trompé.

Débarrassé de son talisman, il se réjouissait de devenir une

bonne dupe, et pensait qu'il allait retrouver tout à coup sa crédulité d'autrefois. Mais il est des secrets qu'on ne possède pas impunément^et des ignorances qu'on ne trouve j)jâs.

Son esprit accoutumé à deviner faisait à son insu des observations, expliquait ses défiances, traduisait ce qu'on disait, rétablissait des vérités altérées ; enfin M. de Lorville était sans son lorgnon comme nous sommes en l'absence d'un ami qui a de l'empire sur nous. Nous agissons par souvenir ; à chaque événement, à chaque objet, nous nous demandons : « Que ferait-il, que penserait-il, que dirait-il de cela? Et nous sommes encore sous le joug de ce caractère despotique, alors même que nous croyons en être affranchis par l'absence.

En revenant de l'Opéra, M. de Lorville passa devant la porte de madame de Fontvenel; il y vit plusieurs voitures arrêtées; et l'idée lui vint de monter chez elle un moment, quoiqu'il fût déjà tard.

Il y trouva encore beaucoup de monde. Comme il entrait, il entendit ces mots que prononçait madame de Clairange avec sollicitude : « Valentine, ne prenez pas d'orgeat, vous vous rendrez malade. » Elle est ici, pensa Edgar, se rappelant tout ce qu'on lui avait dit de madame de Champléry ; et curieux de la voir, il porta ses regards du côté de la table ronde autour de laquelle se réunissaient ordinairement Stéphanie et ses jeunes amies ; mais il en était trop éloigné pour qu'il lui fût possible de distinguer aucune femme particulièrement.

Forcé de rester auprès de la maîtresse de la maison pour écouter les obligeants reproches qu'elle lui faisait sur sa négligence, Edgar s'impatientait de ne pouvoir rejoindre Stéphanie. Il ne doutait pas que Valentine ne fût auprès d'elle, et songeant à ce que lui avait dit M. de Fontvenel sur l'impossibilité de deviner le caractère de madame de Champléry, il commença à se repentir d'avoir abandonné son lorgnon.

Enfin, il lui fut permis de s'approcher de cette terrible table ronde, à laquelle il en voulait déjà, en se rappelant tout ce qu'à cette même place il avait éprouvé pour Stéphanie.

Mademoiselle de Fontvenel le reçut avec sa bienveillance ordinaire, elle le fit asseoir auprès d'elle, et il vit bientôt que sa présence avait fait une grande sensation dans le groupe de jeunes femmes qui l'entouraient.

Il est certain que son talent de pénétration faisait du bruit dans le monde, et que toutes les femmes avaient peur de lui. Une fort jolie personne était à côté de Stéphanie, Edgar présuma que c'était Valentine, et se mit à l'observer. Il la trouva rieuse, moqueuse, comme on le lui avait annoncé. La conversation s'étant facilement engagée, et voyant que l'on mettait de la coquetterie à lui répondre, il se livra au plaisir d'être écouté. Il raconta ses voyages, y mêla des anecdotes piquantes, et sachant que madame de Champléry aimait la légèreté dans l'esprit, il se flatta de lui avoir prouvé qu'il n'en manquait pas, et son amour-propre se sentit satisfaisait.

Comme il était dans tout l'enivrement d'un homme heureux de plaire , la voix de madame de Clairange retentit : Allons , Valentine, il est minuit passé, vous êtes souffrante, il faut rentrer. » Edgar murmura d'être si tôt séparé de sa jolie voisine; mais quel fut son étonnement en voyant se lever à la voix de madame de Clairange, vers l'autre bout du salon, une jeune femme grande, belle, froide et sérieuse, toute différente enfin de l'idée qu'il s'était faite de madame de Champléry. Cependant c'était bien elle. Il ne l'avait pas vue, parce que jusqu'alors plusieurs personnes placées devant elle la lui cachaient; il se leva pour la mieux r, garder, mais elle s'éloigna.

Impatienté de sa méprise, Edgar ne trouva plus aucun plaisir à causer avec la jeune femme qu'il avait crue être madame de Champléry. Il lui en voulait de l'avoir trompé , et se disait avec humeur : J'aurais dû deviner que ce n'était pas elle, madame de Champléry doit avoir plus d'esprit que cela. En vain madame de Cilleray, ignorant qu'elle avait dû à une erreur les soins de M. de Lorville , continuait-elle ses gracieuses coquetteries, Edgar ne l'écouta pas, et s'éloigna d'elle d'un air maussade en la laissant toute déconcertée de ce caprice.

it le lorgnon.

Le nom de Valentine qu'il entendit prononcer avec une sort© d'indignation, l'attira dans le salon voisin, et n'ayant pu causer avec madame de Champléry comme il l'aurait tant désiré, il espéra s'en dédommager en entendant parler d'elle.

— Valentine prude et prétentieuse! Ah! monsieur, vous ne la connaissez pas! s'écriait un vieux général avec chaleur, je vous assure qu'il y a, au contraire, peu de femmes plus simples et qui songent moins à produire de l'effet.

— Vous m'accorderez au moins qu'elle est capricieuse, reprit M. Narvaux. Quelle affectation de causer à l'écart toute la soirée avec un vieux diplomate allemand, au lieu de se mêler à la conversation des personnes de son âge et même dô son pays! Pourquoi cette subite attitude de mélancolie qu'elle avait adoptée ce soir, tandis qu'hier elle est restée ici jusqu'à deux heures du matin à nous faire mourir de rire, en disant toutes les folies qui lui passaient par la tête !

— Mais, répondit le général, cela est tout simple, aujourd'hui elle est souffrante.

— Ce n'est pas une raison , je l'ai vue cent fois ainsi. C'est une femme inexplicable ; elle n'est jamais deux jours de suite la même. Demandez à Fontvenel, ajouta M. Narvaux, il la juge comme moi.

— Je ne suis pas aussi sévère, répondit M. de Fontvenel ; j'avoue que madame de Champléry m'a toujours paru avoir un caractère incompréhensible ; mais je la connais trop pour l'accuser d'être affectée ou capricieuse , elle me fait plutôt l'effet d'une personne dominée par une arrière-pensée qui la treuble, et qu'elle craint de laisser deviner, d'une personne enfin qui a un secret.

— Je serais assez de votre avis, dit une femme douée d'un esprit d'observation redoutable; sa gaieté est -le l'agitation, son silence de la contrainte, et ce sont là des symptômes de...

— Quelle idée !... reprit le général avec humeur.

— Non , je vous jure , ce n'est point une folie ; cette jeune femme à quelque arrière-pensée qui la tourmente.

— Elle a peut-être un anévrisme au cœur , dit un jeune

homme qui étudiait la médecine ; cela expliquerait cette subite mélancolie.

— Elle n'a rien du tout, Monsieur, reprit le bon général impatienté de ces conjectures ; ou plutôt si vous voulez absolument savoir ce qui la tourmente, je vous le dirai moi, eh bien! ce qu'elle a... c'est... c'est sa belle-mè/e qui est, selon moi, le plus affreux tourment et la plus ennuyeuse maladie qu'on puisse supporter.

— Quelle injustice! s'écriait-on de tous côtés, madame de Clairange qui est si bonne, qui accable sa belle-fille de soins et de tendresse!...

— Oui , elle l'accable ; c'est bien le mot.

— Mon général , dit M. Narvaux, je ne reconnais pas là votre bienveillance habituelle. Une femme si parfaite, si généreuse, ne peut faire le malheur de ceux qui dépendent d'elle , et je crois à la préoccupation de sa belle-fille une cause beaucoup plus vulgaire.

— C'est-à-dire, Monsieur, que vous croyez que ce qu'elle a. .. c'est un amant, reprit le général avec colère; vous conviendrez alors qu'elle le cache bien ; car aucun homme à Paris ne peut, je pense, se vanter de la compromettre.

— A Paris, non... mais...

— J'entends ce que vous voulez dire, elle aime en province ! àClcrmont, un Auvergnat sans doute.

A ces mots chacun se mit à rire. La colère d'un homme trèsbon a presque toujours quelque chose de comique , d'abord parce qu'on ne la redoute pas, ensuite parce qu'elle est exagérée ; il n'y a que la méchanceté qui sache s'exhaler avec mesure, et conserver assez de sang-froid pour choisir la place où elle doit frapper : l'indignation frappe au hasard , au risque même de ne pas blesser.

M. de Fontvenel , voyant que le vieil ami de Valentine commençait à se fâcher sérieusement de la manière dont on parlait d'elle, voulut mettre fin à cette conversation qu'il se repentait d'avoir amenée,

— Prenons patience, dit-il, nous avons ici quelqu'un qui

4* LE LORri

peut facilement nous éclairer; si madame de Champléry a un secret, comme nous le pensons, voilà un homme dont le regard perçant saura bientôt le découvrir. Tous les yeux se fixèrent alors sur Edgard, que M. de Fontvenel désignait; et il lui fallut subir le récit des merveilleuses découvertes qu'on attribuait à sa pénétration. Il feignit de ne voir dans ces récits véritables qu'un conte, qu'une plaisanterie, s'engagea, en riant, à mettre en œuvre toutes les ruses de sa science pour deviner le secret de madame de Champléry, et promit de rendre incessamment un compte exact de ses observations.

Quoiqu'il n'eût point son lorgnon ce soir-là, M. de Lorville devina sans peine l'intérêt que le vieux général portait à Valentine, et par un motif qu'il ne s'expliquait pas, il sentit le besoin de le prévenir en sa faveur :

— Avant de m'engager dans cette grande entreprise , dit il, je dois vous avouer que je suis déjà un juge suspect, et que j'ai perdu un peu de mon impartialité.

— Comment cela? dit M. Narvaux , tu ne connais pas madame de Champléry ; qui te donne donc si bonne idée d'elle?

— Précisément le mal que vous en dites. Elle vous a fait rire hier jusqu'à deux heures du matin ; donc elle est spirituelle et amusante. Ce soir, son crime est d'avoir causé longtemps avec un vieux savant, et de n'avoir pu cacher sa tristesse ; donc elle a l'esprit solide et le cœur faible. Voilà, il me semble de quoi composer un caractère de femme fort aimable. Vous voyez que je serais un mauvais juge, et que, sans le vouloir, vous m'avez gagné.

Le vieux général quitta son air de mauvaise humeur; il se rapprocha de M. de Lorville, lui parla de son père, de sa famille , qu'il connaissait , le questionna sur ses projets avec bienveillance, et Edgar, en l'écoutant , se demandait pourquoi :1 était si heureux d'avoir mis dans son parti un ami de madame de Champléry.

Il attribua cette préoccupation à la curiosité. La puissance que lui seul possédait de pénétrer le secret d'une femme si

distinguée, expliquait assez st>îc"i lui l'impatience qu'il éprouvait de se trouver auprès d'elle. Madame de Fontvenel l'avait pné à dîner pour le jeudi suivant ; Edgar savait que madame de Clairange et sa belle-fille seraient de ce diner, et il se promettait bien ce jour-là de sortir le talisman de sa cachette. Déjà il lui pardonnait tous les tourments qu'il lui avait eau ses, tant il était fier de le posséder dans une occasion si importante.

En effet, le mystère qui entourait madame de Champléry, la bizarrerie de son caractère, joints aux avantages de son esprit, devaient inspirer de l'intérêt. M. de Lorville faisait déjà mille conjectures sur le secret qu'il allait deviner, en se proposant d'avance de ne pas le trahir. Un secret qui donne des défauts à une personne si parfaite ne doit pas être vulgaire, pensait-il; il n'y a, dans ce mystère, ni calcul , ni intérêt, puisqu'il n'y a pas hypocrisie.

Edgar songeait à cette grande entrevue avec une joie d'enfant, et se félicitait d'y être préparé d'avance, se rappelant sa dernière maladresse , mais le destin lui réservait d'autres épreuves.

Le lundi soir Edgar rencontra M. de Fontvenel.

— Ah ! c'est toi, s'écria celui-ci ; tu ne m'échapperas pas; je t'emmène.

— Où donc?

— A l'Odéon.

— Ah ! mon ami , que t'ai-je fait? et que veux-tu que j'aille voir si loin?

— D'abord la Maréchale d'Ancre qu'il faut voir absolument, ensuite la marquise de Champlér. .

— Ah ! elle y est?

— Oui, avec sa belle-mère et Stéphanie, elles n'ont que

Narvaux et moi pour les accompagner, et cela ne suffit pas ; tu sais que les femmes ne s'amusent au spectacle que lorsqu'elles ont dans leur loge un homme à la mode. D'ailleurs tu n'as pas oublié nos engagements et le secret que tu dois nous révéler.

— Mais , dit Edgar, je n'ai pas... ; il allait dire : mon lorgnon ! heureusement il s'arrêta.

— Tu n'as pas de place , reprit M. de Fontvenel , je t'en offre deux. M. de S*** nous a donné sa loge ou plutôt sa chambre ; c'est une loge d'avant-scène , elle est immense , tu peux accepter sans scrupule; tu ne nous gêneras pas.

Edgar cède aux instances de son ami; il monte dans sa voiture pour faire avec lui cette route éternelle, et ils reprennent leur conversation sur madame de Champléry.

Edgar était comme ces gens qui ont une si parfaite connaissance des lieux qu'ils habitent, qu'ils peuvent les parcourir sans lumière. A force de lire la pensée à l'aide de son lorgnon magique , il avait fini par s'étudier à la déchiffrer sans son secours. Il vit bientôt que son ami parlait de Valentine avec une sorte de dépit ; et songeant à l'extrême intimité de madame de Champléry et de sa sœur, qui leur donnait tant d'occasions de se rencontrer, il pensa que M. de Fontvenel avait dû chercher à lui plaire, et qu'il ne se montrait pour elle si peu bienveillant , quoiqu'il n'en dit jamais de mal , que parce qu'il n'avait pas réussi. Edgar se rappela encore que son ami était le premier qui eût supposé un secret à Valentine. Or cette idée ne vientjamaisqu'àun prétendant mal écouté, qui, se croyant assez séduisant pour être aimé , attribue sa défaite à quelque obstacle mystérieux, à quelque pensée rivale, qui l'empêche de réussir malgré ses avantages. Edgar regarda cette observation de M. de Fontvenel comme l'ingénieuse explication que donnait à ses revers un amour-propre blessé ; et il résolut de ne juger madame de Champléry que par lui-même , et de ne partager en rien les préventions de son ami.

Arrivé à l'Odéon, M. de Lorville se sentit ému en songeant qu'il allait passer la soirée auprès de cette femme qui le pré-

occupait d'une manière si étrange, et pour la première fois peut-être , depuis son retour à Paris - il éprouva (b l'embarras.

La science qu'il avait rapportée de ses voyages lui avait donné tant d'assurance! toute sa personne était changée depuis cette époque. Ses manières avaient acquis un aplomb étonnant pour son âge. Dans l'attitude d'un homme qui sait et qui devine, il y a quelque chose de calme, une sécurité qui impose ; on sent qu'il a sur nous un avantage, et quelle que soit sa jeunesse, comme cet aplomb n'est pas celui de l'ignorance ni celui de la sottise, on est forcé de lui reconnaître une sorte de puissance; d'ailleurs, quand on a le secret de chacun, on devient si indulgent, et l'indulgence dans la jeunesse est déjà de la supériorité : aussi M. de LorvHle passait-il pour l'un des jeunes gens les plus spirituels de Paris, réputation qu'il devait en partie à son talisman, mais qu'il n'était cependant pas incapable de soutenir.

Au moment où les deux amis entrèrent dans h loge, mademoiselle Georges était en scène ; madame de Clairange et Stéphanie se contentèrent de les saluer sans rien dire pour ne pas exciter les chtd offensants du parterre orageux de l'Odéon. Madame de Champléry, abîmée dans ses réflexions, ne tourna pas la tête pour voir qui venait d'entrer; et Edgar, ne pouvant regarder ses traits, fut réduit à admirer ses beaux cheveux blonds arrangés avec art, et à étudier tous les détails de sa mise élégante. Lorsqu'il eut contemplé pendant un moment le léger fichu de tulle brodé qui entourait un cou gracieux, la jolie ceinture bleue qui dessinait une taille svelte et élégante, cette robe de mousseline blanche si bien faite, si bien attachée, il commença à s'ennuyer ; alors, pour forcer Valentine à regarder de son côté, il imagina de lancer, de manière à ce qu'elle pût l'entendre, une de ces bêtises révoltantes qui font scandale, et qui forcent la personne la plus distraite à lever la tête pour regarder quel est l'imbécile qui a pu la dire.

— En vérité , s'écria Edgar en regardant mademoiselle

Georges et feignant de se tromper, mademoiselle Mars est admirable avec ce costume !

— Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars ! que dites-vous? s'écria chacun aussitôt en se moquant de cette niaise méprise.

La ruse eut tous les succès qu'il en attendait ; Valentine se retourna vivement du côté de M. de Lorville. Elle le reconnut et rougit. Sachant bien qu'il avait trop d'esprit, trop l'habitude de Paris pour se tromper si grossièrement, et d'ailleurs prévenue par Stéphanie sur sa résolution de l'observer, elle devina que cette balourdise avait été dite volontairement, et le regard dédaigneux qu'elle jeta sur M. de Lorville le punit bientôt de sa malice.

Pendant l'entr'acte, M. de Fontvenel présenta son ami à madame deChampléry; elle le salua froidement, et après leur avoir adressé à tous deux, sur la pièce que l'on jouait, quelques paroles insignifiantes, elle se mit à regarder de côté et d'autre dans la salle, de l'air d'une personne qui ne se soucie pas d'engager la conversation.

Madame de Clairange ne fut pas si dédaigneuse pour Edgar; elle s'empara de lui, l'accabla de flatteries sur sa finesse, et finit par lui dire qu'elle était bien heureuse de n'avoir dans le cœur rien à cacher, car il lui serait bien pénible d'être obligée de fuir l'homme le plus aimable qu'elle eût jamais rencontré. Je crois, en vérité, poursuivit-elle, que Valentine n'est si maussade ce soir que parce qu'elle a quelque maligne pensée qu'elle craint de vous voir deviner.

— Ce que je pense, interrompit Valentine avec un peu d'impatience, intéresse tout au plus l'auteur de cette pièce, et je ne le lui cacherais même pas.

— Vous auriez raison, Madame, car il a bien assez de talent etd'esprit pour l'entendre, répondit Edgar étonné de cette malveillance.

Madame de Clairange avait beau faire des signes et employer ce langage des yeux, des sourcils et des épaules, cette pantomime des tantes et des mères qui grondent leurs filles dans le monde, pour reprocher à Valentine d'être si peu gracieuse

envers M. de Lorville, elle persista dans sa mauvaise humeur, et Edgar ne put s'empêcher de rire du désespoir qu'en éprouvait madame de Clairange. Il la soupçonna d'avoir trop parlé en sa faveur ; et il connaissait déjà assez Valentine pour savoir qu'un éloge de sa belle-mère devait le perdre dans son esprit.

Madame de Champléry ne lui apparut pas ce soir-là à son avantage ; elle lui sembla moins belle que le jour où il l'avait aperçue pour la première fois ; ses manières étaient sans grâce, sa voix avait quelque chose de dur qui déplaisait ; la noble régularité de ses traits n'étant adoucie par aucune expression de gaieté ou de mélancolie, donnait à son visage un air de sévérité qui manquait de charme; et M. de Lorville, la voyant ainsi, se demandait comment madame de Clairange avait jamais pu être entraînée à nommer sa petite rieuse une personne si grave et si imposante.

Tandis qu'il causait avec madame da Clairange, M. de Fontvenel dit à Valentine :

— Ne vois-je pas en face de nous votre merveilleux cousin, Adolphe de Champléry?

— Oui, c'est lui, reprit Valentine, il est sans doute ici avec sa belle prétendue, mademoiselle d'Armilly.

A ce nom, Edgar tressaillit ; il lui rappelait sa première épreuve et son premier désenchantement.

— Elle va se marier? demanda- t-il avec curiosité.

— Oui, répondit Valentine, elle doit épouser mon cousin, M. de Champléry.

— On prétend qu'elle l'aime à la folie, dit alors M. Narvaux, il n'est pourtant guère séduisant. C'est une vérité cruelle à s'avouer, continua-t-il, les ennuyeux plaisent aux jolies femmes.

— Pas tous, reprit Edgar avec insolence, mais il est certain qu'elles prennent souvent l'obsession pour l'assiduité ; d'ailleurs l'ennui est un magnétisme qui ôte la raison, engourdit la volonté, c'est le philtre des importuns.

En ce moment, madame de Champléry s'étant avancée pour regarder quelqu'un dans la salle.

5ï LE LORGNON.

— Qui saluez-vous, ma chère? dit sa belle-mère.

— Madame d'Armilly et sa nièce, répondit Valentire.

— Où est-elle? demanda vivement Stéphanie ; on la dit y belle! je voudrais bien la voir.

— Ah! elle est ravissante, s'écria M. Narvaux; n'est-ce pas, mon cher, c'est la plus jolie femme de Paris ?

Edgar ne voulant point louer mademoiselle d'Armilly ni parler d'elle avec malveillance, trouva plus convenable de dire qu'il ne la connaissait pas.

— Regardez-la donc, mon cher, elle est adorable !

— Il faut bien qu'elle soit jolie, dit à son tour M. de Fontvenel, pour oser se nommer madame de Champléry.

— On vous confondra toujours ensemble, dit Stéphanie à Valentine.

— Non, reprit-elle, pour nous distinguer, on appellera ma cousine madame de Champléry la belle.

— Et l'on dira de vous la bonne, cela vaudra bien mieux. On deviae que cette pensée touchante et nouvelle était due

à madame de Clairange ; ravie de l'avoir trouvée, elle ajouta :

— Je vois, ma chère enfant, que vous serez obligée de vous remarier pour éviter un quiproquo.

— Le motif est entraînant, dit Edgar voyant l'embarras où cette plaisanterie de sa belle-mère avait jeté Valentine ; cela me rappelle une jeune personne qui se décida à cet acte si grave du mariage pour avoir le droit de porter un béret qui lui allait à merveille, et qu'on avait eu l'idée ingénieuse de lui faire essayer comme par hasard.

— Comment, s'écrie M. Narvaux, est-ce qu'il lui falhiit absolument un mari pour oser mettre un chapeau?

— Sans doute, dit madame de Clairange ; ne savez-vous pas qu'en France les jeunes personnes ne portent ni toques, ni bonnets, ni turbans?

— Fort heureusement, reprit Edgar; sans cela, dans no? salons, à quoi les reconnaîtrait-on, depuis que les mères de famille persistent dans l'ingénuité? Cette coutume est trèsbien imaginée; déplus elle est un langage, car le jour où une

vieille fille renonce à se marier, elle arbore le panache blanc sur la toque noire, et c'est comme lorsque le Président de la Chambre se couvre, la discussion est terminée.

Chacun rit de cette folie. La conversation ayant continué sur le mariage de mademoiselle d'Armilly, Edgar sortit de la ioge pour aller l'admirer, et on le vit bientôt se placer au balcon en face d'elle, de manière à pouvoir aussi contempler Valentine.

11 éprouva un sentiment de tristesse en revoyant mademoiselle d'Armilly, cette belle personne qui l'avait si cruellement puni de sa présomption de plaire ; et il se sentit une sorte d'aversion pour elle en remarquant les regards tendres et les coquetteries qu'elle adressait à ce même M. de Champléry, dont elle lui avait parié avec tant de dédain, tandis qu'elle employait toute son adresse à se faire épouser de lui. Ensuite ses yeux tombèrent sur Stéphanie, puis sur Valentine, et il pensa qu'il était singulier de voir ainsi réunies dans le même lieu ces trois femmes, les seules qui depuis son séjour à Paris eussent préoccupé son cœur. Les autres n'avaient été pour lui que des caprices, et nulle idée d'aveni n'était venue troubler les plaisirs du présent. Mais Stéphanie! mais Valentine!... elle qu'il ne connaissait pas, de quel droit avait-elle si vivement occupé sa pensée?

Cependant ce soir-là elle avait perdu de sa puissance, et Edgar éprouva un plaisir auquel le dépit n'était pas étranger en s'avouant qu'elle semblait la moins belle des trois. Bientôt ce dépit augmenta, car il la vit tout à coup s'animer et causer avec M. Narvaux d'un air de bienveillance et presque de coquetterie qui acheva de l'irriter. Il croyait entendre encore tout le mal que M. Narvaux avait dit d'elle, et la fausseté de l'un, la duperie de l'autre le révoltaient également. Cela est cependant fort commun dans le monde; l'homme qui médit le plus d'une femme parce que la supériorité de son esprit l'humilie est souvent celui qui apprécie le plus son suffrage, et qui fait le plus de frais pour l'obtenir; et cela il le fait sans trop de fausseté.

Si Edgar avait eu son talisman, il eût été moins sévère pour Valentine ; il aurait vu qu'elle ne s'était animée ainsi en parant à un autre que parce qu'elle s'était aperçue qu'il la regardait ; de près, ce regard l'embarrassait ; de loin, il lui donnait la vie; c'est pour lui qu'elle s'était ranimée, et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait entendre, s'adressaient à lui.

Il y a des femmes que l'embarras embellit, et d'autres qu'il neutralise ou qu'il métamorphose entièrement. Valentine était de ce nombre, l'embarras était pour elle un supplice ; elle aimait mieux nier ses bons sentiments, cacher ses pures émotions, que de risquer le trouble de les exprimer. Il n'était pas d« faux-fuyant auquel elle n'eût recours pour sortir de peine. La plaisanterie la plus glaciale, la politesse la plus désenchantante valaient mieux pour elle qu'un remerciement qu'elle n'aurait pu prononcer sans en être attendrie. Aussi elle redoutait l'amour, ses craintes, ses pudeurs et ses troubles, comme le plus grand des tourments, et celui qui devait lui en inspirer pouvait s'attendre d'avance à être regardé par elle comme un ennemi.

A la sortie du spectacle, au bas du grand escalier, madame de Champléry se trouva auprès de sa future cousine, et l'air troublé avec lequel mademoiselle d'Armilly salua M. de Lorville, qui disait ne la pas connaître, inspira quelque défiance à Valentine. Edgar lui-même parut déconcerté en voyant son mensonge découvert. En résultat, cette soirée n'eut pas tout le succès qu'en espérait madame de Clairange, dont M. de Lorville avait deviné sans peine les projets.

Valentine lui avait paru sans grâce, et digne de trouver M. Narvaux aimable. Quant à madame de Champléry, elk jugeait Edgar faux et suffisant, et madame de Clairange, voyant ses plans habiles déjoués, se disait tristement : « Ma belle-fille ne sera jamais duchesse de Lorville.

On était au milieu de l'été, dans cette saison insupportable à Paris, où, sans nous rendre compte d'un instinct sanitaire qui nous guide, nous allons voir de préférence ceux de nos amis qui ont des jardins ; de même qu'en hiver les plus frileux sont ceux que nous soignons davantage.

— On étouffe ce soir, disons-nous, comment n'y a-t-il pas à Paris des squares où l'on puisse respirer à son aise, sans être foulé comme aux Tuileries. Les gens qui ont un jardin dans leur maison sont bien heureux par ce temps-ci.

— Celui de madame une telle doit être charmant, dit un autre.

— Est-elle à Paris?

— Oui, elle y reste encore quelques jours avec sa mère, qui est souffrante.

— Ah ! pauvre femme, allons savoir de ses nouvelles.

— Et nous voilà bientôt dans un jardin superbe , entourés de fleurs, respirant un air pur, sans avoir fait d'autres frais que de demander à une de nos amies des nouvelles de sa santé.

C'est ainsi qu'Edgar se trouva chez une de ses parentes qui possédait, rue de Varenne, un des plus beaux jardins de Paris. La solitude de ce quartier était si grande cette année, qu'on s'y croyait presque à la campagne. Il était déjà nuit lorsqu'il arriva chez madame de Montbert; les salons étaient éclairés, mais tout le monde était encore dans le jardin ; Edgar s'avança dans l'ombre, vers la maîtresse de la maison, causa un moment avec plusieurs de ses amis qu'il reconnut au son de leur voix ; puis , se rapprochant d'un cercle de femmes assises sous de hauts orangers, il se mêla à leur conversation.

De temps en temps il découvrait une personne de sa con-

58 LE LOBGNOS.

naissance dans l'obscurité, aux lueurs incertaines que répandaient sur les gazons et à travers le feuillage, les lampes étincelantes du salon.

— Ah! c'est vous! s'écriait-il, et chacun riait do cette espèce de colin-maillard. D'ailleurs cette conversation dans l'ombre, ces malices jetées dans la nuit, et que la physionomie ne confirmait point, ces plaisanteries anonymes, ces mystères de l'esprit avaient quelque chose de piquant qui amusait beau coup M. de Lorville.

Une femme surtout avait attiré son attention par plusieurs mots spirituels, dits avec grâce, par des observations fines et pleines de cette gaieté bienveillante qui dédaigne l'épigramme, que nourrit une imagination heureuse, et qui n'a pas besoin des saillies de la malice pour briller. Si l'on venait à parler de choses sérieuses, cette personne, qui paraissait pourtant fort jeune, lançait sans prétention des idées dont la justesse et la profondeur étonnaient, et tout cela avec une voix si douce et d'un accent de bonhomie qui enchantaient.

Cette femme, qu'Edgar ne pouvait voir, devait cire jolie; d'abord elle avait les attitudes à la fois nobles et paresseuse:: d'une personne qui se sait agréable, et qui n'a pas besoin de s'observer pour être bien ; et de plus, elle parlait de la beauté des autres femmes avec justice, sans envie, et comme ayant une part dont elle se contentait. Sa mise était celle d'une élégante : la jolie petite capote de moire blanche, qui seule se distinguait dans l'obscurité, cachait entièrement son visage ; mais ses mouvements gracieux, la manière indolente dont elle s'enveloppait dans son grand châle, sans égard peur tes manches garnies de dentelles qu'elle chiffonnait impitoyablement, toute cette nonchalance lui donnait un air de petite-maîtresse parfaitement en harmonie avec la grâce et le laisser-aller de son esprit.

Edgar attendait avec impatience que l'on rentrât dans le salon pour voir cette beauté mystérieuse qui piquait si vivement sa curiosité. Il aurait bien voulu demander son nom, mais il ne l'osait déjà plus ; car cette femme, qu'il était sûr de

n'avoir jamais rencontrée, lui parlait comme à une ancienne connaissance, et l'on se serait moqué de lui s'il avait paru ignorer qui elle était.

Enfin, la maîtresse de la maison eut froid ; elle prétendit que le brouillard tombait et qu'il fallait retourner dans le salon. Chacun se leva, les femmes passèrent les premières, M. de Lorville les suivit avec empressement; mais lorsqu'il chercha parmi «lies la petite capote blanche qui seule l'occupait, il se trouva qu'elle avait disparu. On entendit le bruit d'une voiture qui sortait de la cour de l'hôtel, et la maîtresse de la maison revint en disant :

— Elle nous a quittées ce soir de bien bonne heure.

— Qu'elle est aimable, dit un homme qui se trouvait là; il est impossible d'avoir plus d'esprit.

Ensuite on parla d'autre chose ; et Edgar, plein de dépit, n'osant, par orgueil, paraître ignorer le nom d'une femme dont la réputation d'esprit paraissait si bien établie, se retira chez lui encore plus irrité que la veille, et convaincu que le destin le condamnait à ne jamais aimer, puisqu'il se plaisait ainsi à déconcerter toutes ses espérances d'amour.

Le lendemain, à sept heures du soir, presque toutes les personnes qui devaient dîner chez madame de Fontvenel étaient arrivées ; on n'attendait plus que le vieux général et M. de Lorville.

— Avez-vous bien rappelé à Edgar que nous comptions sur lui aujourd'hui? dit madame de Fontvenel à son fils; il est capable de nous avoir oubliés; il a toujours tant d'invitations.

— Qui? M. de Lorville? demanda le jeune officier qui devait épouser Stéphanie ; je réponds qu'il va venir ; je l'ai vu hier, et je l'attends ici pour lui dire qu'il a gagné son pari.

— Quel pari? demanda M. de Fontvenel.

— Oh ! c'est la chose du monde la plus étrange ! ce Lorville est un sorcier.

Chacun se rapprocha du jeune officier, et il fut accablé de questions : Valentine seule ne disait rien, mais ce n'était pas la moins attentive.

— Nous étions tous deux hier an café de Paris, assis à table près d'une fenêtre, attendant qu'on apportât notre dîner; moi, je lisais le Journal des Débats, tandis que M. de Lorville s'amusait à lorgner les passants sur le boulevard. De temps en temps je le voyais se cacher pour rire ; d'autres fois rire franchement et de si bon eœur, que sa gaieté me gagnait sans que j'y pusse rien comprendre. A la fin, impatienté, je le priai de me faire part de son hilarité en lui demandant ce qui l'excitait.

— Rien... dit-il, c'est que je vois passer des figures si plaisantes; et puis, je me demande où vont tous ces gens-là, je cherche à le deviner à leur allure, et il me passe par la tête des idées si singulières que...; et alors il recommença à rire de nouveau.

— Ce travail ne me paraît pas bien difficile, répondis-je ; par exemple, il est aisé de deviner que ces deux femmes qui courent si vite avec une lorgnette à la main vont à l'Opéra, aux quatrièmes loges même, et que ce monsieur, qui marche le nez et la canne en l'air, n'est attendu nulle part, qu'il se promène pour se promener.

— Eh bien ! voyons, dit M. de Lorville, puisque vous êtes si fin, dites-moi ce que pense ce petit homme gras qui sort d'ici avec l'air content, et qui secoue la tête comme un penseur.

— C'est, dis-je, un spéculateur qui a gagné à la bourse, et qui calcule les chances favorables pour y jouer demain.

— Erreur! s'écria-t-il avec assurance, ce n'est point un agioteur, c'est un simple gourmand qui repasse son dîner dans sa mémoire; regardez-le bien, dans ce moment-ci, il se dit mot pour mot : Ce petit melon était exquis !

En cet instant, le garçon de café apporta notre potage.

— Connaissez- vous, lui dis-je, ce petit monsieur qui a dîné

ici, et je lui montrai par la fenêtre l'homme en question qui passait devant nous.

— Oh ! oui, monsieur, répondit le garçon, c'est un de nos habitués, un grand amateur de melons; il nous en fait souvent entamer cinq ou six avant d'en trouver un à son goût.

M. de Lorville me regarda d'un air triomphant, et je restai ébahi. Comme ce jeu me divertissait, je le prolongeai ; je commençais à avoir confiance dans les jugements de M. de Lorville, qui, vrais ou imaginaires, étaient quelquefois si comiques, que je me plaisais à les exciter. Je ne lui laissais pas le temps de se préparer, et toujours ses réponses étaient prêtes.

— Que'pense ce grand blond, lui dis-je, qui a l'air de mauvaise humeur, et qui marche encadré par ces deux petites femmes si bien mises?

— Il se dit : Soixante francs pour une loge à l'Opéra! c'est ruineux!

— Et ce joli jeune homme qui donne le bras à cette femme maigre et fanée ?

— Elle n'est vraiment plus jolie du tout ; ah ! si son mari n'était pas mon colonel!...

Je me mis à rire.

— Voyons, continuai-je en lui montrant un gros cocher de fiacre qui faisait semblant de fouetter ses chevaux, tandis que ses clients agités passaient la tête par la portière.

M. de Lorville le regarda attentivement, et sourit dt> /a pensée de ce brave homme qui se disait dans son langage : « Sontils bêtes! ils sont pressés, et ils méprennent à l'heure ! »

— Vraiment ! m'écriai-je en riant, il est bien possible qu'il pense cela.

Cependant M. de Lorville paraissait si sûr de sa pénétration, que j'avais hâte de le confondre. Je cherchai une occasion de lui prouver qu'il se trompait, et je me promettais de choisir une personne d'une condition assez commune pour que j'osasse l'aborder hardiment, et qui marchât d'un pas assez calme pour que j'eusse le temps de la rattraper. Comme j'y songeais, nous vîmes passer une petite couturière, qui portait

àans un morceau de taffetas, dont elle tenait les quatre bouts, plusieurs étoffes de robes qu'on apercevait entre les ouvertures du paquet mai fermé.

— Que pense cette petite personne? dis-je à M. de Lorville ; songe-t-elle à la manière dont elle taillera ces étoffes ?

— Oui sans doute, rcprit-il en riant, et voilà lettre pour lettre ce qu'elle se dit : « Jamais je n'aurai assez de taffetas pour la robe de madame Charlier ; Ernest qui veut que je lui lène un gilet dessus! »

J'avoue que je ris de cet! lion ; mais comme il sou-

tenait que c'était la vérité, il s'établit un pari entre nous. Je le quittai bien vite pour rejoindre la petite ouvrière que je retrouvai au coin de la rue de Grammont; et l'ayant suivie presque chez elle, je lui demandai, non sans avoir beaucoup de peine à garder mon sérieux, si elle n'avait pas une robe à faire pour madame Charlier. Elle me répondit :

— Oui, Monsieur, une robe de gros de Naples noir.

Je me mourais d'envie de rire à cette réponse ; cependant j'insistai et la priai de me dire si, par hasard, M. Ernest ne devait pas venir la voir le jour même. Elle parut un peu embarrassée à ce nom. Enfin elle me répondit qu'en effet M. Ernest devait venir lavoir, le jour môme, chez sa mère; mais que, si j'étais un de ses amis, elle me priait bien de n'en rien dire , parce que son maître le gronderait de quitter son magasin à cette heure-là.

Je ne saurais vous peindre quel fut mon étonnement en voyant les prévisions de M. de Lorville se réaliser de la sorte. Je fis toutes les suppositions imaginables pour expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette aventure, et je finis par me dire que cela était peut-être plus naturel que je ne le supposais, et que la petite étant fort jolie...

A ces mots, on annonça M. de Lorville; chacun sourit et se regarda en silence; mais, comme le vieux général venait aussi d'arriver, après quelques mots de politesse, on passa dans la salle à manger, et l'on se mit à table.

Edgar était placé en face de madame de Champléry, et quoiqu'il n'eût plus grand plaisir à l'observer, il fut frappé de l'éclat de son teint. Il n'avait encore vu Valentine que le soir. Les femmes si fraîches, se dit-il avec dédain, ayant en général peu de physionomie , ne sont vraiment jolies que le matin. A la lumière, la moindre figure piquante leur est cent fois préférable. Edgar remarqua aussi que Valentine avait les mains blanches et bien faites, mais les bras rouges ; et cette beauté des jeunes filles ne lui plut pas dans une femme.

Depuis deux jours, son talisman ne le quittait plus : il avait été trop puni de s'en être séparé ; mais il n'osait en faire usage que rarement.

Pendant le dîner, le jeune officier, placé à quelque distance de M. de Lorville , lui rappela le pari qu'il avait gagné, en ajoutant qu'il était prêt à lui remettre ses dix louis.

— Gardez-les, reprit Edgar, je ne puis les prendre, ce serait les voler ; je pariais à coup sûr.

— Ah! je le disais bien, vous la connaissiez.

— Non... pas elle... dit Edgar, un peu déconcerté de cette interprétation qu'il n'avait pas prévue.

— Alors, c'est donc madame Charlier ?

— Justement, répondit M. de Lorville en riant, c'est une de mes meilleures amies.

Et chacun , plaisantant de cette réponse , resta convaincu qu'Edgar avait été l'heureux rival de M. Ernest.

C'est ainsi qu'on finissait toujours par expliquer, d'une manière assez naturelle , les incidents extraordinaires que faisait naître le merveilleux talisman.

Valentine, causant avec le général placé auprès d'elle, était sans cesse interrompue dans cette conversation, qui lui plaisait, par les questions, les gentillesses prétentieuses, les attentions tourmentantes de madame de Clairange.

64 LE LORGNOH.

— Valentine, je vous envoie des olives ; je sais que vous les aimez. Valentine, ne buvez pas de vin de Madère, cela vous fera mal ;

Et Valentine , qui n'aimait pas les olives , et qui ne buvait jamais de vin , répondait à toutes ces prévenances d'un air d'impatience et de sécheresse qui ne l'embellissait point.

C'est dommage, pensait Edgar, que cette belle personne n'ait pas le désir de plaire : elle a vraiment des traits admirables ; mais tout cela est gâté par un air boudeur, qui n'a même pas la grâce de la gaucherie.

A peine fut-on sorti de table que madame de Clairange se disposa à partir, et traversa le salon pour dire adieu à Valentine, en promettant de revenir la chercher, si cela lui était possible.

— Où allez-vous donc si tôt,- ma chère? lui demanda madame de Fontvenel?

— Eh ! mon Dieu ! chez des malheureux , comme toujours, reprit madame de Clairange. J'ai de pauvres amis en deuil , il faut bien que j'aille les consoler; et puis j'ai une petite malade à qui j'ai promis d'aller tenir compagnie.

— Toujours la même , dit M. de Fontvenel en offrant son bras à madame de Clairange pour la reconduire jusqu'à sa voiture ; toujours le modèle des amies.

Tandis qu'elle s'éloignait :

— Est-ce qu'elle va au spectacle? s'écria le général étonné.

— Non , pas ce soir, dit madame de Fontvenel ; mais elle y est allée il y a trois jours , pour la première fois depuis bien longtemps.

— Ah! reprit le général, elle n'est donc plus si dévote? depuis quand , s'il vous plaît?

— Probablement depuis la dernière révolution, dit Edgar. Le général lui sut bon gré de cette malice, et ajouta :

— C'est toujours la vertu à la mode qu'elle choisit. L'année dernière , elle ne s'occupait que de petits séminaristes ; je gage que maintenant elle quête pour les blessés de Juillet.

Valentine s'étant approchée , on interrompit la conversation par égard pour elle.

Plusieurs personnes arrivèrent. On apporta les journaux du soir; les hommes se mirent à les parcourir et à discuter sur la politique ; les femmes , après avoir causé entre elles quelques moments , se retirèrent dans le salon de musique , et prièrent Stéphanie de chanter. Edgar reconnut cette voix fraîche et légère qu'il avait entendue bien souvent , et il se plaisait à l'écouter tout en continuant sa lecture. Bientôt la voix changea : une des plus mélodieuses romances de madame Duchambge succéda à une jolie chansonnette de M. de Beauplan ; et M. de Lorville, ému des accents pleins de charme qu'il entendait, et saisi de la profonde mélancolie de cette voix si belle, voulut voir quelle femme avait remplacé Stéphanie. Il attendit la fin d'un couplet pour s'approcher; et, étant parvenu jusqu'auprès du piano, il vit que c'était madame de Champléry ; Edgar s'étonna qu'une personne si froide en apparence, et qui parlait d'une manière brève , eût en chantant une voix si douco et si pleine d'âme. Il fut frappé en même temps de l'expression gracieuse qu'avait pris le visage de Valentine , et il chercha d'où pouvait venir ce changement; il prit son lorgnon, et la regarda ; il vit alors que cette émotion qui la rendait si belle venait d'un souvenir de sa mère. Jamais Valentine ne pouvait chanter sans se rappeler le plaisir que cette mère chérie éprouvait à entendre sa voix , et sans se troubler du regret de n'être plus écoutée par elle. Comme Edgar la contemplait dans cette touchante émotion, Valentine l'aperçut, et quitta subitement le piano.

— 11 y a encore un couplet, s'écria-t-on.

— Oui , dit-elle ; mais t!'en ai oublié les paroles.

Alors, trouvant dans L excès même de son embarras une sorte de courage pour le cacher, elle s'approcha bravement de M. de Lorville, à qui , jusqu'alors elle avait toujours évité de parler, et lui demanda s'il était resté longtemps la veille chez madame de Montbert.

— Quoi! vous étiez chez ma tante? reprit-il avec étonnement; je n'ai pas eu l'honneur de vous y voir.

— Cela est assez simple , dit-elle, il faisait complètement

66 LE LiillGN ON.

nuit; d'ailleurs, je suis partie peu de temps après vofre arrivée.

— Vous connaissiez toutes les personnes qui se trouvaient chez elle? dit Edgar un peu troublé.

— Oui , presque toutes.

— Eh bien ! je vous en prie , madame , dites-moi qui était cette charmante petite femme assise auprès de ma tante , et qui avait un joli chapeau blanc, un grand chlàle...

— Cette petite femme ! interrompit Valentine en riant, mais c'était moi.

— C'était vous ! s'écria vivement Edgar. Ah! quel bonheur! H se repentit de cette exclamation de joie qui venait de lui

échapper; puis il ajouta :

— Comment se fait-il que je ne vous aie pas reconnue?

— Ne vous en étonnez pas , répondit Valentine , c'est ma faute; je suis quelquefois si différente de moi-même. Il m'est arrivé de n'être pas reconnue le soir au bal par des gens qui m'y cherchaient, et qui m'avaient été présentés le matin. La sécurité ou l'embarras font de moi deux personnes absolument contraires ; aussi je ne suis jamais aimable avec ceux qui me déplaisent.

A la place d'Edgar, tout homme eût répondu à cette phrase par un compliment, mais ce n'était pas sa manière.

— Vraiment , dit-il , je vous ai donc bien déplu l'autre soir au spectacle ?

Valentine sourit de cette conclusion un peu insolente, et loi sut bon gré de lui avoir épargné le compliment banal qu'elle prévoyait.

— J'avou©, répondit-elle , que ce soir-là je n'ai pas pris de vous une très-bonne idée... et que si je n'avais pas dû vous revoir...

— Je le crois bien, interrompit Edgar; comment ne pas mal juger un homme qui confond mademoiselle Georges avec mademoiselle Mars.

— Ah ! dit Valentine avec ."nesse , c'est encore plus pardonnable que de prendre madame de Cilleray pour moi.

Edgar se rappela sa première méprise , dont il ne s'était vanté à personne ; il fut très-étonné de voir que Valenline en était instruite.

— En vérité , dit-il , j'ai du malheur; je suis d'une maladresse qui n'a pas d'excuse ; je passe toute une soirée auprès d'une femme croyant que c'est vous, et puis ,• lorsque je suis assez heureux pour vous rencontrer, je ne vous reconnais pas.

— Ne vous alarmez pas de ces fautes graves, reprit madame de Champléry d'un air encore plus malin ; elles sont compensées par la grâce avec laquelle vous saluez les femmes que vous dites n'avoir jamais vues. Au reste, ajouta-t-elle, on n'est pas obligé de convenir que l'on connaît une femme lorsqu'on n'a dansé qu'une fois avec elle.

Edgar ne revenait point de sa surprise.

— Elle devine tout, pensa-t-il : est-ce que , par hasard , elle aurait aussi un lorgnon comme le mien?

Eh! non vraiment, elle n'avait de talisman que sa finesse; mais quel talisman peut égaler la pénétration d'une femme qui a intérêt à*clevinér ? ~" ' " "

w Malgré sôrTetonnement, Edgar était flatté d'avoir été attentivement observé par madame de Champléry, et pensait avec plaisir que, pour être si bien instruite de ses moindres démarches, il fallait qu'elle eût questionné Stéphanie. Il savait d'ailleurs que l'ironie est souvent la coquetterie des femmes spirituelles et sensibles, de même que la langueur est celle des femmes qui n'aiment rien. Fier de ces premières avances, il voulut en profiter, et feignit de prendre au sérieux cette malice, si gracieuse qu'elle ressemblait à une préférence.

— Vous êtes bien sévère pour moi , madame, reprit-il d'un air triste, et pourtant personne n'avait plus de prétentions que moi à votre bienveillance, peut-être même plus de droits.

— Comment cela ?

— Mon père, continua M. de Lorville d'un accent pénétré, était un des meilleurs amis de. .

— De ma mèr9 , dit vivement, Valentine, je le sate! Je me

rappelle l'avoir vu souvent chez elle dans mon enfance; mais j'ignorais qu'il eût un fils.

— Elle le savait bien, elle, reprit Edgar, et plus d'une fois...

Il s'arrêta, comme s'il craignait d'en trop dire, mais le son de sa voix, ses regards , et tout dans l'expression de son visage, achevèrent d'insinuer une idée qu'il n'osait articuler.

Il était probable que la mère de Valentine, liée depuis longtemps avec le duc de Lorville , avait rêvé entre leurs enfants un mariage qui devait resserrer leur amitié ; mais Edgar n'en savait rien, et s'il le laissait croire à Valentine, c'est qu'il savait à quel point cette croyance devait agir en sa faveur.

Personne n'excellait autant que lui dans ce charlatanisme délicat des gens habiles , qui consiste à insinuer une idée qui leur est avantageuse, sans se compromettre en l'exprimant ; ils seraient incapables d'un mensonge , mais ils savent profiter d'une erreur. Et comment aurions-nous le courage de détruire une illusion qui nous sert,

Edgar n'avait pas encore le secret "de madame de Champléry, mais il connaissait déjà les faiblesses de son cœur. Cette jeune femme, si maussade auprès de sa belle-mère, loin d'elle retrouvait toute la grâce de son esprit. Le souvenir de sa mère l'agitait encore au sein des plaisirs du monde : donc pour lui plaire, il fallait médire de l'une et regretter l'autre ; et M. de Lorville , armé de ce moyen si simple , se croyait assuré du succès.

Edgar et Valentine avaient déjà ressenti plus d'émotion dans cette soirée que Stéphanie et son jeune prétendu n'en avaient éprouvé depuis deux ans qu'ils s'aimaient. Quelle différence entre ces agitations d'un amour naissant , irrité par l'esprit allumé par une imagination brillante, et ce sentiment doux et sans trouble , cet espoir patient d'un bonheur certain, cette tendresse insouciante d'un amour qui n'est éprouvé par aucun obstacle ?

Depuis qu'Edgar avait découvert que madame de Champléry était cette même femme qui l'avait charmé quelques jours auparavant , elle avait recouvré tout son empire sur lui ; et $a

joie fut bien grande lorsqu'en le reconduisant M. de Fontvenel, qui les avait observés tous deux pendant la soirée, lui dit avec dépit :

— Je ne sais , mon cher, si elle avait un secret ; mais je crains que bientôt elle n'en ait deux.

— De la jalousie déjà ! pensa Edgar.

Et il avait raison de se réjouir : il n'est rien de plus encourageant pour plaire que la prompte jalousie qu'on inspire.

Le duc de Lorville pressait vivement son fils unique de se marier. Edgar, désenchanté du monde qu'il connaissait trop bien, éprouvait lui-même le désir d'une vie d'intérieur et d'affection, le besoin d'avoir un chez lui où il fût certain d'être attendu avec impatience et toujours reçu avec plaisir : préoccupé de ce vague projet et d'un choix encore plus vague, il désirait faire l'acquisition d'une maison à Paris , et s'y établissait d'avance en idée avec la femme qu'il rêvait. Un matin, il se rendit rue du Bac pour voir, dans tous ses détails, une grande et belle maison qui était à vendre, et dont il connaissait le propriétaire. Ce n'était pas l'hôtel qu'il voulait, mais avant de se décider, il étudiait les avantages du quartier et les prix du terrain. Il était onze heures, et à cette heure intime de la matinée, pour de paisibles locataires, rien n'est plus gênant que la visite inattendue d'un acquéreur prétendant, qui, sous prétexte d'acheter une maison qu'il n'a pas toujours de quoi payer, vient les déranger dans leurs occupations de ménage ou d'affaires, vient observer .leurs mœurs, leurs habitudes, et quelquefois surprendre leurs secrets. Heure propice aux querelles de famille, où la mère gronde ses enfants et ses domestiques, où le mari gronde sa femme, son secrétaire ou son commis ; heure fatale où se vérifient les mé-

moires, où se déclarent les projets d'économie, où se décident les visites ennuyeuses qu'on fera le soir, où s'accomplir cnt enfin les devoirs les plus fatigants, même pour une coquette : essayer une robe et répondre à un billet !

A peine M. de Lorville, accompagné du propriétaire, fut-il entré dans l'antichambre du rez-de-chaussée, la rumeur causée par son arrivée se fit sentir, non-seulement dans l'appartement où le propriétaire s'était fait annoncer, mais encore dans tous les étages supérieurs. Ce mot, magique, « Voilà un monsieur qui vient voir la maison, » suffit pour jeter l'alarme dans tous les ménages; ce cri d'effroi s'éleva rapidement du rez-dechaussée au premier, du premier au second, du second au troisième, du troisième au quatrième; là, il se perdit dans un réduit modeste et laborieux, où la vie commence avec le jour, et où cette heure effrayante, cette heure si matinale pour tout le reste de la maison, est l'heure convenable pour les visites d'affaires.

Les habitants du rez-de-chaussée étaient à déjeuner lorsqu'on les prévint de l'arrivée de M. de Lorville. Ils parlaient tous très-haut et à la fois, comme des gens qui se querellent, ma:s soudain les voix s'adoucirent, et le plus grand silence succéda à ces clameurs de famille.

Edgar et le propriétaire passèrent dans le salon, où on les pria d'attendre un moment:

— Cet appartement est considérable, comme vous le voyez, dit le propriétaire ; il est loué au marquis de Châteaulancy, pair de France ; il y a fait beaucoup de dépenses l'année dernière, et y donnait des fêtes admirables. Trois cents personnes peuvent tenir ici sans être foulées ; mais maintenant il boude, il ne veut plus donner de bals, sous prétexte que les glorieuses l'ont ruiné. Il met des lits dans tous mes salons pour coucher ses enfants qu'il a retirés du collège. C'est un carliste ; voyez plutôt, on le reconnaît à son journal.

Et il montrait la Gazette de France ouverte sur la table.

— En effet, reprit M. de Lorville, voici sur cette console un buste bien courageux.

LE LORGNON. ri

En ce moment, le marquis entra ; il était pâle comme un homme qui vient do se mettre en colore, mais gracieux et poli comme un homme qui sait se contraindre.

— Pardon mille fois, messieurs, dit-il, de vous recevoir dans une chambre en désordre.

C'est à moi à vous faire des excuses, dit le propriétaire ; je crains de vous déranger; mais M. de Lorville, ajouta-t-il en désignant Edgar, désire acheter cette maison, j'ai pris la liberté

de l'amener Peut-être sommes-nous venus de trop bonne

heure?

— Non vraiment, reprii le marquis sans regarder le propriétaire.

Puis, s'adressant à M. de Lorville, il lui dit quelques mots avec cet air bienveillant d'un homme de bonne compagnie qui parle à un de ses égaux, tandis qu'il avait avec le propriétaire cette politesse affectée et séparante qui semble dire :

— Vous n'êtes pas des nôtres.

On visita successivement toutes les chambres du vaste appartement. En traversant la chambre à coucher de la marquise, M. de Lorville aperçut une femme assise devant un secrétaire et occupée à écrire attentivement une lettre dont le brouillon était devant el\a. Curieux de savoir ce qu'elle écrivait, et d'où venait le trouble qu'il avait remarqué dans cette famille, Edgar lorgna la marquise sans qu'elle s'en aperçût, et lut dans sa pensée ces mots qu'elle allait tracer :

« Nous serions fort honorés, mon mari et moi, d'avoir pour gendre un homme tel que vous; mais d'anciens engagements »

Edgar n'en put lire davantage, la marquise s'étant levée pour le saluer; mais, se doutant bien que cette lettre avait dû être concertée avec le marq-'is, il se mit à le lorgner à son tour :

« Non, en vérité, pensait-il, ma fille ne sera point la femme d'un mauvais parvenu. J'ai beaucoup perdu à la révolution, il est vrai ; mais, tant que je vivrai, jamais une Châteaulancy ne s'appellera la comtesse Chapotierl

Un moment après, une jeune fille traversa le salon en pleurant, et M. de Lorville sut alors tous les secrets de cette famille, et même tous les inconvénients de cet appartement; car, s'il avait été miecx distribué, la pauvre enfant ne se serait pas vue forcée de passer par le salon pour rentrer chez elle, et de montrer ses larmes à des inconnus.

Au premier étage demeurait un ancien préfet de l'Empire, précisément ce même comte Chapotier, dont le 01s aîné, jeune homme spirituel et distingué, avait su plaire à mademoiselle de Châteaulancy, et venait d'être si cruellement éconduit.

Le comte Chapotier, qui ne savait rien des amours de son fils aîné, s'inquiétait beaucoup de celles de son second fils, jeune homme vif et décidé, qui paraissait difficile à conduire. Lorsque M. de Lorville et le propriétaire entrèrent dans \e cabinet du comte, le jeune officier, assis dans un bon fauteuil, lisait tranquillement son journal (c'était le Temps), sans paraître écouter le sermon que son père lui faisait avec gravité, debout devant la cheminée, dans une attitude à la fois éternelle et préfectorale, tout à fait convenable à la cir concernée. Au moment où la porte s'ouvrit, il prononçait ces mots :

— Vous n'y pensez pas, mon fils; cela est impossible. Voyant entrer quelqu'un, il s'arrêta; puis, après avoir

adressé au propriétaire une phrase insignifiante d'un ton protecteur et insolent, il allait reprendre son sermon où il l'avait laissé, lorsque le nom de M. de Lorville attira son attention ; alors ses manières changèrent, et il fit voir lui-même toutes les pièces de son appartement au fils du duc de Lorville avec une politesse pleine d'empressement et de douceur.

— Cette maison est fort belle, et nous serions bien heureux de vous avoir pour propriétaire, disait-il sans s'inquiéter du vrai propriétaire qui était là, et à qui ce souhait devait paraître peu aimable. Les appartements sont superbes, les salons vastes; l'antichambre peut contenir un grand nombre de laquais, tout y est grandiose, mais il faut être riche pour l'habiter.

Le comte parlait depuis un quart d'heure ; Edgar, étonné d'un rapprochement singulier, ne l'écoutait point ; il était tout

occupé de la découverte qu'il venait de faire. Pendant le discours du père, il avait lorgné le fils.

— Mon père est fou, pensait le jeune homme rebelle ; m'empccher d'épouser Angeline, et cela parce qu'elle est la fille d'un avocat! Me soutenir qu'un avocat n'est qu'un bavard qui vend ses paroles, qui ment pour de l'argent ; un marchand de phrases, un fabricant de paradoxes ; que tous les avocats sont des brouillons qui ont perdu la France avec leur jargon politique, et mille extravagances de ce genre, comme si nos plus célèbres msgistrats et la plupart de nos grands hommes n'al'aient pas tous commencé par être avocats; comme si les avocats ne s'étaient pas montrés, à toutes les époques de notre histoire, les plus redoutables ennemis de l'arbitraire et des abus ; enfin comme si l'éloquence n'était pas le premier pouvoir d'un gouvernement parlementaire !

— Fort bien, se dit Edgar, le marquis refuse sa fille au préfet ; le préfet refuse son fils à l'avocat ; voyons un peu jusqu'où aela ira, et à qui l'avocat va refuser sa fille.

L'avocat demeurait au second; car, on trouvera sans doute la chose surprenante, tous ces projets de mariage se tramaient dans la même maison. L'avocat reçut le propriétaire comme un ami ; mais au nom de M. de Lorville , si connu à l'ancienne cour, il fit une grimace méprisante , qu'Edgar comprit à merveille.

— Je vous attends avec impatience , mon cher, dit l'avocat au propriétaire; je suis malheureusement obligé de quitter votre appartement; je n'y saurais demeurer davantage.

— Est-il bien vrai? demanda le propriétaire, alarmé de cette déclaration , quoiqu'elle eût plutôt l'accent d'un dépit que l'air d'une résolution positive. Quel motif peut vous décider à me quitter avant la fin de votre bail?

n M LORONON.

- jo vaiù vuut; 10010) cola , reprit l'homme do loi ; pjiig s'aclressant à Edgar : « Pardon, monsieur iMrvUle, si je vous laisse; mais j'ai quelques mots à dire à monsieur. »

\lors ii emmena le propriétaire dans la chambro voisine, et lui parla quelques instants à voix basse , tandis qu'Edgar parcourait les journaux qui étaient sur la cheminée, le Sténographe et la Gazette des Tribunaux. Les discours de la tribune, les plaidoyers du barreau! pensait-il, véritable lecture d'avocat.

Une conversation à voix basse ne pouvait être longtemps soutenable pour l'homme de l'éloquence , et bientôt ce long discours, dicté par l'indignation paternelle, retentit aux oreilles de M. de Lorville, et lui prouva que son talisman serait inutile en cette occasion.

— Je ne crains pas de vous le répéter, mon ami, il ne m'est plus possible d'habiter cette maison. Vous connaissez mon Angeline? tendre fleur que j'ai vue grandir à l'ombre , que je cultivai avec toute la sollllicitude d'un père ! Esprit , talent , grâce, beauté, jeunesse, que vous dirai-je? elle réunit tout; la nature semblait l'avoir parée elle-même dès sa naissance pour les fêtes de l'avenir, pour les destinées les plus brillantes; moi-même, par mes soins assidus, par mes nombreux travaux , j'avais su joindre les dons de la fortune à ces prodigalités de la nature; j'avais su choisir pour elle un époux digne d'assurer son bonheur. Charmé de tant de vertus, séduit peutêtre aussi par l'idée de s'allier à une famille honorable dont le chef exerça vingt ans la plus noble des professions, consacra son existence et ses talents à la défense de l'opprimé, aux réparations des injustices, aux réconciliations des familles, enfin à ce qu'il y a de plus saints devoirs dans la vie ! heureux et fier à la fois, ce jeune homme, dis-je, pressait de ses vœux l'époque fixée pour cette union ; il ne manquait pour la voir s'accomplir que le consentement de son père, digne magistrat, qui, vous le savez, habite sous le même toit quo nous. (Alors, élevant la voix comme s'il plaidait) : Ce consentement, Messieurs, était indubitable; mes souhaits les plus ardents

tt LonftifOff, n

ri!lai:r:it lift comblés; !o bonheur- m'environnait ci. prestiges; mon Angelinc!... » Puis tout à coup le pure InÔignè, rendu par la colère à la réalité du langage, s'écria avec véhcmenco : — Eh bien! mon ami, imngincricz-vous ce que fait cette péronnelle? elle refuse un mariage si brillant, un parti fi avantageux : elle s'avise d'aimer sans me consulter, sans l'aveu de ses parents! elle aime, elle aime ! et devinez quoi, s'il vous plaît!...

Le propriétaire, ne devinant pas du tout et paraissant n'avoir aucune espérance d'y parvenir,

— Que dis-je , s'écria le père , transporté de colère ; qui pourrait deviner une semblable turpitude! elle aime... , je ne puis prononcer ce mot, un journaliste!... mon cher, un journaliste! un misérable petiv. journaliste, un follllicv luire, un libelllliste ! Savez-vous ce que c'est qu'un journaliste , mon ami? c'est un homme qui vit d'injures, de caricatures et do calomnies , pour qui rien n'est sacré , qui se moque de votre femme, de votre nez , de votre perruque , de vos discours., de vos actions, de vos infirmités, qui ne voit dans un événement que le bon mot qu'il inspire , qui dévoile les secrets de votre ménage pour s'en moquer , qui fait des pointes sur les désastres , des calembours sur les fléaux , des quolibets sur votre mort , et des pochades sur votre enterrement ; un monstre , enfin, qu'on devrait bannir de l'ordre social; et j'aimerais mieux donner ma fille à un galérien, oui, Monsieur, à un galérien, que de lui voir épouser un journaliste!

— De mieux en mieux, pensa M. de Lorville; maintenant il me faut savoir qui va dédaigner le journaliste ; et quoiqu'il fût bien décidé à ne pas acheter cette maison , il témoigna au propriétaire le désir de visiter les autres appartements.

Le propriétaire parut alors embarrassé :

— C'est absolument la même distribution partout, dit-il d'un air contraint.

Mais voyant M. de Lorville décidé à monter jusqu'au comble:

— Pardon, ajouta-t-il , je vais dire au portier de vous accompagner la-haut, si vous voulez bien le permettre... C'est qu'au

troisième... oemeure une personne... avec laquelle je suis un peu en délicatesse , et que je ne me soucie pas de voir en ce moment ; mais je puis vous dire cela , continua-t-il d'un ton confidentiel , c'est la veuve d'un maître maçon, qui voudrait se remarier, vous comprenez; et elle est assez belle en vérité, et ne manque pas de fortune ; mais vous concevez qu'un honnête avoué , qu'un homme dans les affaires comme moi , ne peut succéder à un maitre-maçon.

Étourdi de ce quatrième dédain si inattendu, M. de Lorville sentit son sérieux l'abandonner, et pour dissimuler sa gaieté, il franchit rapidement l'escalier du troisième étage, sans écouter le propriétaire, qui lui criait d'attendre son conducteur.

Edgar ne s'arrêta que peu d'instants chez la veuve du maçon. Cette visite ne lui offrit rien de remarquable, si ce n'est un berret de velours bleu de ciel et un collier de corail , que la veuve coquette avait mis à la hâte pour le recevoir, et le soin qu'elle prit de l'appeler sept fois monsieur le duc , pendant l'espace de dix minutes.

11 arriva bientôt au quatrième , devant la porte du journaliste, et resta un moment à réfléchir avant d'entrer, cherchant une manière facile d'engager la conversation et de prolonger sa visite. Comme il était là immobile et hésitant, la porte s'ouvrit , un enfant de dix ans , coiffé d'un bonnet de papier et tenant un paquet de livres sous le bras , sortit alors brusquement; M. de Lorville l'arrêtant, lui demanda si le journaliste était chez lui : yes, répondit l'enfant d'un air effronté, charmé de savoir un mot d'une langue étrangère; puis , sautant sur la rampe de l'escalier, le petit garçon imprimeur le descendit quatre à quatre en chantant la Parisienne , et en faisant le plus de bruit qu'il lui fut possible.

L'enfant ayant laissé toutes les portes ouvertes en s'en allant, M. de Lorville entra sans crainte d'être remarqué, et jeta un coup d'oeil sur une suite d'appartements dont il commençait à connaître parfaitement la disposition. La salle à manger était tapissée de gravures et de lithographies ; le salon, qui servait de bibliothèque , était encombré de livres ; la table

LE LORGNON. Tt

était inondée de journaux ; on y voyait un buste de l'empereur, plusieurs portraits d'auteurs illustres : ceux de M. de Chateaubriand, de madame de Staël , de M. de Lamartine, de M. Victor Hugo. On remarquait çà et là des tableaux précieux , qui auraient été admirés dans la plus belle galerie , et qui prouvaient que l'habitant de ce modeste réduit avait pour amis nos artistes les plus célèbres.

Ens'approchant, Edgar aperçut dans la chambre à coucher deux épées suspendues au mur, des poignards, des flèches, des armes de différents pays , il s'approcha encore et vit , assis devant un bureau, un jeune homme qui paraissait plongé dans une profonde méditation ou dans un grand désespoir. Plusieurs dictionnaires, plusieurs livres d'histoire, que l'on reconnaissait à leur pesante forme, étaient ouverts sur la table autour de lui, et annonçaient qu'il travaillait à un de ces longs ouvrages qui exigent des recherches. Le jeune écrivain se frappait le front de temps en temps avec impatience , et M. de Lorville s'amusait à contempler cet homme d'esprit en travail d'une phrase et aux prises avec sa pensée.

Si Edgar avait pu voir les traits du jeune auteur, il aurait pris plaisir à suivre sur sa physionomie , à l'aide de son talisman, toutes les aventures de son idée; à la voir grandir et retomber, reparaître, pour être encore repoussée; puis se soutenir à la surface comme un nageur sur l'eau, s'avancer audacieusement, se débattre avec les objections comme lui avec les vagues , s'agiter, lutter avec courage, puis enfin arriver au bord, là se bien secouer, se bien sécher, et découvrir... une île déserte !

M. de Lorville se serait complu dans cette observation, mais elle était en ce moment impossible, il lui fallut s'avancer davantage vers le jeune écrivain pour lire dans ses yeux s'il méritait qu'on s'inquiétât de sa pensée.

n m L0BG5?n.

— Je crains de vous déranger, Monsieur, dit Edgar au jour^ naliste, qui so retourna brusquement; je vois que vous êtes occupé.

— Non, Monsieur, je ne faisais rien; je pensais.

Il appelait cela rien. Edgar, voyant que son hôte était do mauvaise humeur, commençait à se repentir de cette visite, et songeait à l'abréger.

— Je désire, Monsieur, dit-il, savoir quel est...

— L'auteur de l'article contre la pièce nouvelle? C'est moi. Monsieur, je m'attendais à votre visite; elle ne pouvait venir plus à propos.

Edgar sourit de l'interprétation qu'on donnait à sa visite, et répondit :

— Je ne viens point vous chercher querelle, Monsieur, je ne suis point un offensé qui demande raison ; je venais seulement voir cette maison, dans le dessein de l'acheter ; mais si vous tenez absolument à avoir une affaire ce matin, je puis vous rendre ce service.

Le journaliste sourit à son tour de cette réponse. La gaieté de M. de Lorville lui ayant inspiré de la confiance, il le pria de s'asseoir un moment près de lui ; et la conversation s'engagea.

— Vous avez pour voisin un avocat distingué, dont la fille m'a paru bien jolie, dit M. de Lorville qui n'avait pas vu la fille de l'avocat, mais qui savait se faire écouter du journaliste en la vantant.

— N'est-ce pas? reprit celui-ci en dissimulant mal un air flatté ; elle est charmante, mais son père n'a pas autant d'esprit qu'on lui en croit.

— En effet, il m'a paru avoir des préjugés qui

— Lui? non. Oh! il n'a pas de préjugés, reprit le jour» naliste.

Et M. de Lorville sourit.

— Vous croyez, dit-il ; cependant il m'a paru plus que malveillant pour tout ce qui tenait à l'ancienne cour, en général pour toute la noblesse.

— Ah! quant à cela il a raison; ces gens-là nous ont fait assez de mal pour qu'on ait le droit d'en médire.

A ces mots, M. de Lorville ne pouvant réprimer un mouvoment d'orgueil et saisissant l'occasion d'une petite vengeance :

— Je l'ai trouvé aussi, reprit-il avec malice, bien sévère pour les gens de votre profession , fort injuste envers les journalistes. '■

— Eh mon Dieu! je ne le sais que trop, s'écria le jeune écrivain, tressaillant comme un blessé dont on vient de tou cher la plaie ; tous ces beaux parleurs, qui ne nous valent pas, nous dédaignent; je suis le paria de cette maison. Mais il n'en a pas toujours été ainsi; ils se montraient moins fiers au jour du danger ! Voulez-vous savoir où étaient tous les braves politiques de cette maison pendant les glorieuses journées : ce marquis, au lieu de secourir son roi ; ce député-préfet, au lieu d'être à la chambre; cet avocat, au heu d'être à son poste, ils étaient cachés, Monsieur, oui, cachés dans cette chambre ; ils s'étaient réfugiés ici sous prétexte d'avoir plus tôt des nouvelles, mais, dans le fait, pour y être en sûreté. Ils étaient là tous trois réunis par la peur pendant que je signais des protestations, que je recevais des coups de fusil, qu'on m'improvisait l'aide de camp d'un général bien connu, pour rétablir Tordre dans Paris, et ils m'appelaient leur libérateur, brave jeune homme, et ils criaient honneur aux journalistes ; les journalistes avaient sauvé la France, depuis quinze ans ils éclairaient le pays ; on devait tout à leur zèle, à leur courage ; et aujourd'hui ils me méprisent ! car eux seuls ont gagné à cette révolution qui m'a ruiné : l'ancien préfet vient d'être nommé à l'une de nos premières préfectures ; l'avocat est conseiller, et la cour a déjà fait des avances au marquis; on lui

propose une ambassade que bientôt il acceptera; je connais sa fortune, il n'a de quoi être fidèle qu'un an. Et moi, Monsieur, je n'ai rien obtenu ; et ils me traitent de petit journaliste ; et ils m'en veulent de les avoir cachés, et s'ils me saluent encore poliment quand je les rencontre sur l'escalier, c'est qu'ils ont peur de mon journal, et craignent d'y lire un matin leur histoire.

Le jeune écrivain s'animait de plus en plus en voyant qu'il était écouté avec intérêt.

— Eh! sans doute, poursuivit-il, c'est une misérable condition que d'être obligé de barbouiller du papier pour se faire connaître, et de médire, tous les matins, d'un gouvernement pour qu'il fasse attention à vous, et découvre enfin ce que vous valez. Mais, que voulez-vous, il faut bien se faire journaliste, puisque la seule puissance actuelle est dans la presse. Sous un Bonaparte, Monsieur, je me serais fait militaire; j'ai vingt-quatre ans, je serais déjà couvert de blessures, et peutêtre colonel ; mais, aujourd'hui que toutes les carrières sont obstruées, qu'on n'arrive à la réputation que par le scandale, il faut bien se faire mettre en prison, attaquer les ministres, dévoiler les abus, dénoncer de prétendues injustices, crier enfin, pour se faire entendre. La liberté de la presse, Monsieur, c'est le soleil, c'est le jour ; elle éclaire tout également, sans choix : tant pis pour ceux qui ont des taches, qu'ils restent à l'ombre; elle les montre, j'en conviens, mais aussi elle préserve des embûches, et, si elle fait ressortir les défauts, elle fait souvent valoir les qualités. Le fait est qu'elle règne, qu'elle seule est toute-puissante, et qu'il faut bien avoir recours à elle pour parvenir.

Ah ! Monsieur, continua-t-il toujours plus animé, si nous avions un Bonaparte, un homme au regard d'aigle, pour nous distinguer, nous choisir, pour deviner nos facultés , les exalter, pour nous distribuer les affaires à chacun selon nos talents, pour comprendre nos idées, pour concevoir nos plans et les exécuter ; un homme habile, qui sût faire comme lui un grand général d'un paysan qui ne sait pas lire, et reconnaître

un sage administrateur dans un homme de vingt-cinq ans, nous ne serions pas réduits, nous autres do la jeune France, à vivre de taquineries et d'injures, à risquer chaque jour, sans gloire, notre liberté et notre vie, à nous faire enfermer pour nos opinions, à nous battre pour nos écrits, à traîner enfin une existence misérable entre le bois de Boulogne et Sainte- Pélagie! Vous ne savez pas, Monsieur, quel supplice c'est pour un jeune homme sans protecteur et sans fortune que d'avoir des idées abondantes, fertiles, ingénieuses; de les sentir faciles, de les voir lumineuses, et de ne pouvoir les faire comprendre à ceux qui auraient la puissance de les exécuter! Les moyens qu'on sent en soi sont des remords quand on ne peut les employer; la capacité de l'esprit est un tourment, un poison, un feu qui dévore quand elle est inactive. Hélas ! j'en conviens, Monsieur, cette jeunesse oisive et turbulente sera funeste au pays. Mais à qui la faute? N'est-elle pas à ceux qui devraient la diriger ? On nous calomnie parce qu'on ne sait pas nous conduire ; on nous appelle révolutionnaires , buveurs de sang , petits Robespierre , et nous ne sommes que des ambitieux ! Si nous rêvons la république, c'est qu'avec elle on a la guerre, avec la guerre on a la gloire, avec la gloire la fortune. Au lieu de s'épouvanter de nos rêves, qu'on nous donne des espérances ; au lieu d'irriter notre ardeur, de la tourner en démence dangereuse, qu'on en fasse de l'héroïsme! rien n'est \ lus facile. La jeune France est comme ces jeunes coursiers, fatigués d'un long repos, qui mordent le frein, écument, bondissent, renversent le cavalier inhabile, le foulent aux pieds, l'écrasent, mais qui, dirigés par une main sûre, arriveraient a- Dut les premiers, et gagneraient le prix à la course. Oh ! si j'avais seulement un peu de gloire, un peu de fortune ; si je pouvais dire : Faites cela, au lieu de dire : L'approuvez-vous? rien ne m'arrêterait dans ma carrière, je braverais tous les obstacles, je franchirais tous les degrés, je serais bientôt prétet, député, pair de France, ambassadeur, ministre... président... roi ! — En vérité, Monsieur, je crois que vous deviendrez tout

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