LE L0H6N0N
cela, dit Edgar frappé de l'air impérieux du jeune homme et de son regard plein d'inspiration et de génie, et je veux d'avance me mettre en faveur auprès de vous. Moi aussi je prétends être des vôtres, et s'il se trouvait par hasard quelques actions de votre journal à vendre, soyez assez bon pour me le faire dire ; voici mon adresse.
Le journaliste prit la carte de M. de Lorville ; mais, après avoir lu soi, nom, il parut embarrassé et se repentit d'avoir été si confiant. Le duc de Lorville était connu de toute la France comme un ultra imbu des préjugés les plus gothiques. Après un moment de silence :
— Pardonnez mon étonneme&t, Monsieur, dit à Edgar le jeune écrivain, mais je ne m'attendais pas à trouver chez le fils de M. le duc de Lorville tant de sympathie pour les idées nouvelles, et...
— Je sais, interrompit Edgar, que les préjugés bourgeois contre la noblesse sont aussi ridicules que les nôtres.
— Vous convenez donc que vos préjugés sont ridicules, et qu'on peut être un homme distingué, un homme comme il faut sans avoir cinq cents ans d'aïeux?
— Oui, reprit M. de Lorville; mais vous m'accorderez à votre tour qu'on n'est pas toujours forcé d'être un imbécile parce qu'on les a.
— J'en conviens de bon cœur, reprit le journaliste, et j'avoue que vous m'avez entièrement guéri de mes préventions contre les fils de ducs.
— Comme vous avez détruit les miennes contre les journalistes, reprit M. de Lorville avec cordialité.
Alors Edgar engagea le jeune publiciste à venir déjeuner chez lui le lendemain, avec plusieurs de ses amis, et ajouta de la manière la plus gracieuse :
— Un homme tel que vous, Monsieur, ne peut rester longtemps inconnu ; j'aime toutes les célébrités honorables, et vous voyez que je sais les rechercher d'avance.
Ils se quittèrent charmés l'un de l'autre ; et ce fut une chose digne de remarque que cette déshartnonie entre trois hommes
d'un Age raisonnable habitant la même maison, et qui ttttfs avaient exercé des emplois honorables, comparée à ce subit accord de deux jeunes gens que la différence de leur fortuno et de leur condition semblait devoir séparer.
M. de Lorville , qui sentait ce jeune homme au même rang que lui, commençait à croire que l'égalité était chose possible, et rêvait aux moyens , aux chances de la voir s'établir un jour partout. Ayant retrouvé le propriétaire au bas de l'escalier, il le suivit dans le jardin; et, après s'être promené un moment, ils sortirent tous deux par une petite porte qui donnait sur une rue paisible. Edgar s'apprêtait à s'éloigner, croyant les observations de la journée terminées, lorsqu'il aperçut, à quelque distance de là, un savetier dont l'échoppe modeste s'abritait et. s'appuyait sur le mur épais du jardin. L'air de mauvaise humeur du brave homme attira son attention, et il voulut savoir pourquoi cet ouvrier d'un état si casanier, si tranquille, paraissait alors si vivement irrité, et menaçait du poing une grosse et belle fille, qu'on reconnaissait pour une marchande de fruit à son éventaire chargé de pêches et de poires. S'étant approché d'eux, il entendit ces mots :
— Je te le dis , moi , P'ergénie , que tu ne seras pas sa femme ; que je ne veux pas pour gendre d'un joueux d'orgues, d'un vagabond qui n'a pas de domicile ! que la fille d'un homme qui est en boutique ne peus être l'épouse d'un ixtrion, d'un paladin qui montre la lanterne magique, à qui veut, qui voudra! je te le jure, moi, vrai comme je m'appelle Grichard, vrai comme voilà une botte ! tu ne l'épouseras pas. Et le savetier, enflammé d'une juste colère , et pénétré de la dignité de son état, élevait au ciel son noble ouvrage, cette belle ruine qu'il réparait, comme un auguste témoignage du serment qu'il venait de proférer.
— Ah! ceci est par trop fort, dit M. de Lorville , en éclatant de rire, adieu mes beaux rêves d'égalité ! qu'est-ce donc que nos grands philosophes entendent par ce mot? comment Io définir? ne serait-ce pas ainsi : mépriser tout ce qui est au-dessous de soi , et ne reconnaître d'égaux que ses supérieurs?
Depuis ce jour, Edgar ne passa point devant cette maison sans se rappeler les diverses observations qu'il y avait faites. En effet, cette maison à tant d'étages était l'emblème de la société, seulement le dédain s'y distribuait au rebours ; dans le monde il va en descendant , dans cette maison il allait en montant, puis il redescendait aussi; car le jeune journaliste, du haut de sa mansarde et de sa philosophie, le rendait à chacun avec usure, et méprisait impartialement, dans l'orgueil de son génie , et le vieux marquis et le nouveau comte , et l'avocat et le maçon , et le savetier, et tout ce qui habitait au-dessous de lui.
M. de Lorville cherchait avec soin les occasions de rencontrer Valentine; elles étaient fréquentes, madame de Clairange l'ayant engagé à venir souvent la voir, et de plus , Valentine allant presque tous les soirs chez madame de Fontvenel , à qui sa santé délicate permettait rarement de sortir.
Edgar ne manquait pas non plus les jours où sa tante recevait, et madame de Montbert, étonnée de voir son neveu tout à coup devenu si soigneux, et ne s'attribuant pas l'honneur do l'attirer chez elle , chercha à deviner pour quelle femme il y venait si souvent.
— Elle n'esc pas encore ici , se dit-elle un soir en voyant l'air ennuyé de M. de Lorville, espérons qu'elle va venir, sans cela il m'en voudrait, et je ne le reverrais plus.
Madame de Montbert eût été fâchée de cet abandon, d'abord parce que son neveu l'amusait , ensuite parce qu'elle était fière de lui.
Tout à coup les deux battants de la porte s'ouvrirent , et l'on annonça madame la marquise de Champléry. Le visage d'Edgar parut rayonnant de plaisir.
«-> C'est elle, pensa madame de Montbert,
M. deLorville s'éloigna aussitôt , et alla se mêler au groupe d'hommes qui causaient à l'écart, pour ne pas intimider Valentine par sa vue , dont il savait déjà toute la puissance , et pour ne pas la troubler dans ce moment si terrible pour une jeune femme , celui où elle entre seule dans un salon brillant, après y avoir été pompeusement annoncée. Madame de Champléry s'avança gracieusement et avec un air d'assurance qui surprit M. de Lorville.
— Comment, se disait-il, avec tant d'aplomb dans les manières, avec une si grande habitude du monde, une femme peut-elle être quelquefois si facile à embarrasser?
C'est que Valentine, sans firme contre l'embarras inattendu, était pleine de courage pour surmonter une difficulté prévue.
N'osant s'approcher d'elle, Edgar l'admirait en silence; jamais elle ne lui avait paru plus belle que ce soir-là. Urne femme est toujours à son avantage chez une maîtresse de maison qui la protège. Madame de Montbert était pleine de bienveillance pour Valentine, et, ce qui était encore mieux, elle ne recevait pas sa belle-mère.
Mais une confiance plus douce encore embellissait aussi Valentine, une émotion joyeuse la rendait ravissante, même pour ceux qui en ignoraient la cause. Qu'était-ce donc pour celui qui lisait dans son cœur ?
M. de Fontvenel aimait Edgar comme un frère, et se rappelant la grâce touchante avec laquelle il avait prévenu ses désirs dans une affaire importante, il rêvait sans cesse aux moyens de le servir dans ses projets, et de reconnaître la délicatesse de ses procédés en Iss imitant.
Il avait vu naître l'amour d'Edgar pour madame de Champléry, et, comme il savait Valentine défiante et facile à décourager dans son espoir de plaire; il s'était appliqué à la rassurer sur les sentiments d'Edgar pour elle, et à l'exalter dans sa tendresse naissante par tous les éloges d'une amitié passionnée.
— Il vous aime, croyez-moi , disait-il , je ne l'ai jamais vu
si sérieusement attaché. D'ailleurs je le connais , vous seule pouvez lui convenir.
Ces aveux , faits pour un autre , lui coûtaient sans doute , mais M. de Fontvenel , dans son dévouement, n'osait plus aimer la femme que son ami avait choisie, et il se plaisait à lui faire un sacrifice digne de tous deux , en faisant taire le ressentiment de son amour propre et les regrets de son cœur.
^'est quelques instants après cette conversation que Valentine était venue chez madame de Montbert , brillante de la plus belle des parures , l'espoir d'être aimée.
Edgar parut bientôt aussi heureux qu'elle en devinant sa pensée. Et n'est-ce pas être deux fois heureux que de devoir à son ami la tendresse de la femme qu'on aime?
— Vous venez de chez madame de Fontvenel , dit Edgar en s'approchant de Valentine. Elle parut troublée à ce nom comme s'il avait signifié : Je sais ce qu'on vient de vous dire.
En effet, c'était un peu cela.
— Oui , je l'ai vu ce soir, répondit madame de Champléry.
Et fuyant l'embarras d'une émotion, elle s'éloigna précipitamment; et dans son trouble, elle alla s'asseoir auprès d'une de ces femmes ennuyeuses, toujours solitaires ou errantes, auxquelles on ne parle que l'hiver, lorsqu'elles vont donner un bal, et qui toute l'année restent dans un abandon désespérant.
. L'amour a de singulières terreurs , de pénibles caprices ; f lui seul , dans ses bizarreries , pouvait inspirer à Valentine l'idée de préférer la conversation de cette femme sans esprit ) qu'elle connaissait à peine, qu'elle évitait toujours, à celle » d'un homme charmant et qu'elle aimait. Qu'elle est étrange • cette passion dont le premier mouvement est de fuir ce qu'elle I cherche, et le second de regretter ce qu'elle a fui ! i A peine Valentine eut-elle reconnu auprès de qui elle était venue se placer dans sa distraction , qu'elle comprit toute l'étendue de son imprudence. Rester toute une soirée , confinée dans un coin du salon avec une personne désagréable ,
c'était un avenir effrayant ; elle craignit aussi d'avoir offensé M. deLorville en le quittant si brusquement, et elle leva les yeux sur lui pour voir s'il était fâché ; mais la joie qui brillait dans les traits d'Edgar la rassura bientôt, et même elle l'irrita :
— Tous les hommes sont fats, pensa-t-elle ; il croit, j'en suis sûre, que je l'évite parce que j'ai peur de l'aimer ; et puis elle se mit à rire de son orgueil , en disant :
— Eh bien ! s'il croit cela , n'a t-il pas raison ?
Tandis qu'elle se livrait à ses réflexions , un fashionable , M. de Salins vint à elle.
— Quelle coquetterie, dit-il, de se retirer à l'écart, quand on est sûre d'être cherchée! pourquoi se mettre ainsi à l'ombre quand le grand jour sied bien?
Satisfait de cette image poétique, le jeune homme prononça ces mots de manière à être entendu de tout le monde, et l'attention se porta sur madame de Champléry. Plusieurs personnes vinrent s'asseoir auprès d'elle , il se forma un groupe d'élégants et de jeunes femmes, et la conversation tantôt particulière, tantôt générale, devint très-animée.
Malgré sa beauté et son esprit , les femmes aimaient Valentine, parce qu'elle savait mieux qu'une autre faire valoir leurs avantages, et elles lui pardonnaient son amabilité, parce qu'elle ajoutait à la leur.
Edgar, voyant madame de Champléry si entourée, ne voulut point s'approcher d'elle. Feignant d'être dominé par un sujet politique que l'on discutait avec chaleur , il s'appliquait à l'observer, en se rappelant les différentes impressions qu'elle lui avait fait éprouver avant de la connaître, c'est-à-dire avant de l'avoir lorgnée avec attention. Quant à ce secret , dont on parle tant , se disait-il , je ne l'ai point encore découvert , peut-être n'en a-t-elle pas, ou du moins si elle en a un, il ne l'occupe guère, car je ne l'ai pas encore surpris dans sa pensée.
En cet instant de grands éclats de rire partirent du groupe où était Valentine , Edgar jeta les yeux sur elle : son embarras et sa rougeur faisaient pitié.
Elle venait 61e dire sans le savoir un de ces mots, une de ces plaisanteries à deux significations; l'une simplement spirituelle, et l'autre plus que légère. Les hommes ne s'attachant qu'à celle-ci en riaient d'une manière embarrassante. Valentine, s'efforçant de faire bonne contenance, continuait à parler, et cherchait à réparer sa maladresse ; mais tout ce qu'elle disait y ajoutait, ce qui arrive souvent en pareil cas; et les rires augmentaient encore. Plusieurs femmes se regardaient avec étonnement, tandis que d'autres baissaient les yeux d'un air de modestie savante et indignée.
Edgar saisit son lorgnon, et bientôt il sut la cause de tout ce trouble. Oh! que de bonheur il y avait pour lui dans cette découverte ! elle acheva de l'enivrer. Le voilà donc, se dit-il en souriant, cet étrange secret! Jamais madame de Champléry ne lui avait paru plus séduisante qu'en ce moment, parée de sa gaucherie, de son trouble, de son impatience et de sa rougeur.
Aussitôt que cette première émotion fut calmée, il s'approcha de Valentine, résolu de venir à son secours, et de la tirer de l'embarras où son ignorance et sa naïveté l'avaient mise.
— Je reconnais bien là le pénétrant Lorville, dit M. de Salins, il n'a pas entendu ce qu'a dit madame, et je gage qu'il l'a compris.
— Sans doute mieux que vous, reprit Edgar avec une sorte de roideur, car, lorsqu'une femme me fait l'honneur de me parler, je ne comprends jamais que ce qu'elle a voulu dire.
— Il est certain,, reprit Valentine avec empressement, que ces messieurs m'ont prêté plus d'esprit que je n'en voulais avoir.
La manière digne dont elle prononça ces mots lit cesser toutes les plaisanteries ; et la conversa; m, grâce aux soins de M. de Lorville, ayant pris un aulre coins, Valentine chercha à s'expliquer comment Edgar, placé si loin à'c\\ej avait pu comprendre le trouble qui l'agitait, et la secourir avec tant d'à-propos. Cette bonté, dans un homme si malin.
lui inspira une vive reconnaissance. Elle savait que M. de Lorville ne pouvait être si charitable que pour elle; il se montrait toujours impitoyable pour l'embarras des femmes qu'il n'aimait pas.
Vers la fin de la soirée, Edgar vint s'asseoir auprès de Valentine , de l'air d'une personne décidée à causer longtemps.
— Permettez-vous à vos amis de vous donner des conseils? dit-il avec un sourire involontaire.
— Oui , répondit Valentine ; mais je ne permets pas à tous ceux qui ont envie de faire de la morale , de se croire de .nés amis.
— N'importe, c'est un droit que j'usurpe, et je vous conseille, entre nous, de ne jamais causer avec M. de Salins.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il a plus d'esprit que vous sur certains sujets, ou du moins parce qu'il a un genre d'esprit que vous n'avez pas. Vrai , vous pouvez m'en croire , sa conversation ne vous convient nullement ; il n'y a pas d'homme plus dangereux pour vous, si ce n'est moi pourtant.
— Vous? dit Valentine en souriant; et pourquoi cela?
— Un homme qui devine est toujours gênant ; mais rassurez-vous, les secrets que je surprends me sont aussi sacrés que ceux que l'on me confie.
— Mais encore , reprit Valentine d'une voix émue , faut-il avoir un secret pour vous craindre, et...
— De grâce , pas de fausseté vulgaire , interrompit Edgar, ne cherchez pas à me tromper, cela serait inutile , et ne combattez pas ce pouvoir de pénétration que vous m'avez rendu si cher. Si vous saviez comme toutes vos pensées vous embellissent , combien elles dédommagent quelquefois de vos paroles et vous rendent aimable , vous pardonneriez à celui qui les devine.
— Ainsi , reprit Valentine cherchant à vaincre son agitation , vous croyez que j'ai un secret.
— Oui , répondit Edgar avec une sorte d'embarras.
— Et vous <yoyez l'avoir deviné?
— Oui... ah î n'en rougissez pas.
Les regards de M. de Lorville étaient si pleins de tendresse en disant ces mots , que Valentine fut trompée sur leur signification.
— Il a deviné que je l'aime , se dit-elle , et il pense que c'est là mon secret.
Ils causèrent ainsi , pendant quelques instants , en poursuivant chacun une idée différente ; mais comme , dans le fond , leur émotion était la même, ils s'entendaient sans se comprendre. Valentine aurait bien voulu punir Edgar de la trop prompte confiance qu'il avait de lui plaire ; mais il paraissait si heureux de cette assurance , qu'il n'y avait pas moyen de la lui reprocher.
Cette soirée décida du sort de M. de Lorville. Valentine venait d'acquérir en un moment plus de droits à sa tendresse , que ne lui en auraient assuré des années de dévouement et de sacrifices.
Les imaginations poétiques trouvent des trésors dans une idée ; les cœurs exaltés ne sont quelquefois épris que des circonstances , et une femme laide , dans une situation romanesque, leur inspire souvent plus d'amour qu'une beauté admirable , dans une situation vulgaire.
Edgar, préoccupé, ravi, ne songeait plus qu'à se rappeler les événements qu'expliquait la situation de madame de Champléry. Il comprenait alors la cause de ce subit embarras qu'on remarquait dans ses manières, et qui souvent lui avait paru suspect. 11 sut pourquoi la conversation de Valentine était si vive , si enjouée avec les personnes dont le bon goût la rassurait, et devenait au contraire si froide et si guindée avec celles dont le mauvais ton était redoutable. Il se souvenait de plusieurs mots équivoques dits par elle , qui l'avaient
LE LORGNON. »l
choqué, et qu'aujourd'hui il justifiait si facilement. A ,<*es yeux maintenant tous les défauts de madame de Champléry étaient des grâces nouvelles qu'il chérissait comme des preuves de sa candeur.
Cette fois, se disait-il , je suis récompensé de ma tendresse; je n'ai pas été puni d'oser deviner. Je méritais à la fin une découverte heureuse , j'avais jusqu'alors si mal choisi : le secret de mademoiselle d'Armilly était son ambition ; celui de Stéphanie, son amour pour un autre, mais celui de Valentine ! ! ! O mystère charmant!... Comment se douter aussi qu'une femme se donne tant de peine pour cacher son innocence.
Valentine n'avait que dix-sept ans lors de son mariage , qui se décida promptement et d'une manière singulière.
Un matin Valentine était seule et pleurait dans l'ancien appartement de sa mère. On vint l'avertir que M. de Champléry désirait lui parler, et l'attendait dans le salon pour lui dire adieu. Elle courut à lui avec empressement.
— Vous partez , dit-elle d'une voix émue ; que vais-je devenir? Personne ici ne m'aime et ne me comprend que vous.
— Vraiment? dit M. de Champléry, qu'elle est gentille! personne ne vous aime, dites- vous, est-ce possible? Je croyais votre belle-mère si bonne et si bien pour vous.
— Oh ! elle est très-bonne , reprit Valentine avec tristesse , je ne me plains pas d'elle, mais vous devinez... Ce n'est plus la même chose...
— Sans doute , j'entends , interrompit M. de Champléry, voyant les larmes de Valentine prêtes à couler ; mais votre père?
— Oh ! depuis qu'il s'est remarié , mon père ne me voit plus avec plaisir ; il m'en veut de pleurer ma mère si longtemps , mes regrets l'offensent, il m'évite parce que je suis triste , et je vois bien qu'il ne m'aime plus. Si vous saviez combien je souffre dans cette maison , dans cette chambre où mourut ma mère, et que je vois habitée par une autre ; dans ces lieux remplis pour moi de souvenirs doux et déchirants !...
Ah! je le sens, si je reste ici plus longtemps, j'y mourrai. M. de Champléry regardant Valentine , fut frappé de l'altération de ses traits. Depuis quelque temps sa langueur augmentait d'une manière inquiétante , et il craignait pour cette jeune fille l'effet d'une si longue douleur. Gomme il la contemplait avec tristesse :
— Vous le voyez, die-elle , c'est à vous seul que j'ose me plaindre, à vous seul que je puisse parler de ma mère que vous aimiez tant, et vous me quittez! Où donc allez-vous?
— En Italie , les méde< ins m'y envoient.
— Comment, reprit Valentine, vous seriez malade, vous qui êtes toujours si joyeux?
— Enfant , dit M. de Champléry avec un sourire triste, l'insouciance est une vertu quand il n'y a plus d'espoir , c'est ce que j'appelle la vraie philosophie; mais il ne s'agit pas de moi, pauvre Valentine ! Est-il vrai que vous soyez si malheureuse?
— Oh ! oui , dit-elle en sanglotant , je suis bien malheureuse! tout vaudrait mieux pour moi que cette vie de regrets et d'isolement, que cette demeure de ma mère d'où l'on veut chasser son souvenir, que ce tombeau où l'on m'enferme en me disant : Oubliez-la !
Ému du désespoir de Valentine , M. de Champléry réfléchissait au moyen de l'arracher à cette existence si affreuse pour elle ; il resta quelques moments immobile , et comme dominé par une idée dont il combinait toutes les chances.
Tout à coup son visage s'anima , sa résolution était prise , une pensée dont il semblait fier venait de se fixer dans son esprit. L'espoir d'une noble action qui réparerait les folies de sa jeunesse souriait à son imagination. La certitude d'inspirer it Valentine une reconnaissance et une estime sans ûornes, le bonheur d'usurper, par l'élévation de son sacrifice , la première exaltation de ce jeune cœur avant l'amour; l'orgueil enfin d'être la providence d'une femme distinguée , dont il pressentait la brillante destinée , le décidèrent à lui consacrer sa vie, ou du moins le peu de temps qu'il lui restait à vivre.
M- de Champléry, qui avait fait toutes les campagnes de
l'Empire, par suite de ses blessures était atteint d'une maîadie mortelle qui ne lui laissait aucune espérance de guérir. La mort qu'il avait tant de fois bravée comme soldat, sur le champ de bataille , ne l'effrayait pas plus alors qu'autrefois ; et la connaissance de son état désespéré n'avait rien changé à son humeur; il avait peut-être même un peu plus de gaieté, car l'avenir ne l'inquiétait plus. La certitude d'une mort prochaine lui paraissait presque douce en ce moment , où elle lui offrait la chance d'un sacrifice généreux qui assurait le bonheur d'une autre ; le souvenir de la mère de Yalentine l'encourageait encore dans un projet que sa tendresse eût approuvé , et M. de Champléry sentait qu'en les dévouant au bonheur à venir de la fille de sa meilleure amie , ses derniers moments seraient sans amertume.
« En épousant Valentine, se disait-il , je la rendra'i indépendante de sa belle-mère, et bientôt ma mort la laissera tout à fait libre d'aimer et de choisir. Je la chérirai comme un père; je n'irai pas, vieillard égoïste et ridicule, parler d'amour à une jeune fille, dont les beaux rêves sont si respectables , les chimères si imposantes; je la laisserai pure à celui qu'elle doit aimer un jour, et lorsque après ma mort, un amour digne d'elle assurera son bonheur, elle me nommera avec respect à son jeune époux ; alors elle comprendra la noblesse de mon sacrifice , et elle bénira dans sa reconnaissance la mémoire de son vieil ami. Ce sera la première fois, pensait-il en souriant, qu'une jeune veuve se remariera sans chasser l'importun souvenir de son premier mari. »
Valentine consentit sans peine à ce projet qui la délivrait de ses chagrins présents , et elle accepta avec reconnaissance un sacrifice dont elle ne comprenait pas toute l'étendue , et qu'elle seule avait pu inspirer.
Les personnes douées d'un esprit élevé exercent à leur insu une influence mystérieuse sur ce qui les entoure. Elles jettent, pour ainsi dire, un parfum de poésie dans l'atmosphère qu'elles respirent, et dont on s'enivre avec elles. 11 est des sentiments mesquins qu'on n'ose pas leur exprimer ; des actions
Vulgaires qu'il ne vient jamais à l'idée de leur proposer. Un caractère noble est une dignité qu'on encense malgré soi. Pour les âme? d'élite, on choisit ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, comme on présente aux princes les mets les plus délicats ; on se change pour elles , on revêt les qualités qu'elles estiment, on se grandit pour les atteindre ; et l'on est surpris de concevoir auprès d'elles des idées et des projets entièrement opposés à sa nature.
Le monde s'étonna de ce mariage; mais, voyant M. de Champléry joyeux , plein de soins pour sa jeune femme , on ne devina pas le peu de bonheur qu'il en attendait. Valentine et son mari passèrent une année en Italie ; après quoi M. de Champléry sentant son heure approcher, désira retourner dans ses chères montagnes de l'Auvergne, pour y mourir.
Ce fut une position difficile pour une veuve de dix-neuf ans (\\iQ de se trouver lancée dans le grand monde avec toute la liberté d'une femme et toute l'ignorance d'une jeune fille. Avec son esprit et son bon goût , Valentine s'en serait tirée facilement, sans la crainte où elle était de voir son secret pénétré par sa belle-mère. Elle redoutait le parti romanesque que la minauderie de madame de Clairange tirerait d'une situation si singulière, et pour éviter le ridicule que ses élégies jetteraient sur son innocence, elle tombait dans le défaut contraire, et affectait quelquefois de paraître comprendre ce qu'elle ignorait complètement.
Ainsi tous les défauts de Valentine venaient de cette femme prétentieuse et agitante , dont la vue seule suffisait pour dénaturer son caractère. La douceur monotone de madame de Clairange lui était si insupportable; qu'elle se faisait brusque et impatiente pour éviter de lui ressembler ; l'aspect continuel d'une seusibilité de comédie lui faisait affecter une indifférence coupable pour tout ce qui aurait dû l'émouvoir. Elle devenait ainsi hypocrite à l'envers, et elle s'étudiait à cacher ses bons sentiments avec la même fausseté que l'on met à dissimuler ceux dont il faut rougir.
Combien un tel caractère devait plaire à M. de Lorville ;
qu»! charme il devait avoir pour celui qui savait le deviner i Edgar le sentit alors, nulle autre femme ne pouvait lui convenir davantage.
Les hommes d'un esprit fin et délicat sont plus difficiles à fixer que les autres. Les femmes fausses les désenchantent , les femmes naïves et qui ne cachent rien de ce qu'elles éprouvent, les ennuient. Il faut à leur pénétration quelque chose à deviner, un caractère loyal que des circonstances ont compliqué , un mystère sans cesse renaissant , mais qu'un sentiment pur et généreux explique toujours.
Edgar, enivré d'espoir et plein de reconnaissance pour son talisman, l'employait à deviner les vœux, les désirs de Valentine, et à les accomplir avant qu'elle eût pensé à les exprimer.
Si l'on proposait une partie de plaisir, qu'il savait devoir l'ennuyer, et qu'elle aurait acceptée par reconnaissance, il en rejetait l'idée avec empressement. Le spectacle où elle devait s'amuser était toujours celui où il offrait d'aller, et madame de Champléry s'étonnait à tous les instants de la conformité de leurs goûts.
Il arrivait souvent à Valentine de refuser par délicatesse un plaisir qu'on lui offrait, et dont elle craignait de priver quelqu'un. Un jour qu'elle persistait à refuser une place à l'Opéra dans la loge de madame de Fontvenel , Edgar s'amusa à l'observer pour connaître la cause do son obstination :
— Non , merci mille fois, disait-elle , vous savez que je déteste les premières représentations ; la musique est en général mal exécutée, les acteurs ne savent par leurs rôles, et puis il y a toujours deux intérêts , celui de la pièce et celui du succès, et moi , je n'en sais suivre qu'un à la fois : j'ai l'esprit trèsexclusif.
— C'est toujours cela, dit Edgar, et il se mit à rire de la
pensée de Valentine, qui était : — Je ne veux pas accepter cette place : on me forcerait à me mettre sur le devant de la loge, madame de Fontvenel ne verrait rien , et se gênerait pour moi; c'est dommage pourtant, j'aurais aimé à voir le Philtre et à entendre cette musique que l'on dit si jolie.
Edgar sortit aussitôt; il courut à l'Opéra, à force d'intrigue il parvint à se faire louer une loge déjà promise , et le lendemain Valentine reçut de madame de Montbert le billet suivant :
« Mon neveu m'apporte une loge à l'Opéra , pour la première représentation du Philtre , en me disant que vous avez envie d'y aller. Il sait me flatter en me donnant l'occasion de vous faire plaisir. Cependant croyez , chère Valentine , que je ne suis pas aussi vieille tante que je veux bien le paraître , ou plutôt je trouve que je ne le suis pas encore assez. »
Ce billet embrouillé à dessein fit rêver Valentine. Le soir, en voyant Edgar à l'Opéra , elle éprouva un de ces accès d'embarras qui la rendaient si malheureuse. M. de Lorville se plut à y ajouter.
— Vous voyez , dit-il , que j'aime à punir la mauvaise foi , même quand un bon sentiment l'inspire : ainsi prenez garde à vous.
Madame de Champléry déconcertée ne lui répondit que par un sourire : le moyen de se fâcher contre la malice qui cherche à plaire?
Une autre fois M. de Lorville exauçait les vœux de Valentine , sans qu'elle les eût indiqués par rien , pas même en exprimant le contraire.
Elle venait d'admirer les nouveaux tableaux qui ornent le Musée cette année , et se rappelant une des charmantes vues de Naples , peintes par Smargiassi , elle se promettait d'acquérir ce tableau , dont le prix encore modeste l'autorisait dans ce caprice. Les tableaux de Smargiassi, pensait-elle, vaudront le double dans deux ans , et les acheter dans ce moment, c'est, en vérité , faire une bonne affaire.
C'est ainsi qu'une femme raisonnable trouve toujours un
prétexte sensé pour se permettre une fantaisie Comme elle songeait à ce projet, sa calèche fut arrêtée au coin d'une rue par un embarras de voitures; elle leva la tête et aperçut à quelque distance un jeune homme qui la lorgnait : c'était M. de Lorville; et le lendemain, quand Valentine revint de la messe, elle fut bien surprise de trouver, en rentrant chez elle, le tableau qu'elle avait tant admiré la veille et dont elle rêvait l'acquisition.
— Qui donc a envoyé ce tableau? demanda-t-elle aussitôt.
— Madame, c'est un commissionnaire qui l'a apporté, sans dire de quelle part.
— Il n'avait point de lettre?
— Non, Madame; seulement il m'a remis ce papier où se trouve l'adresse de madame, pour prouver qu'il ne se trompait pas.
Valentine lut cette adresse; l'écriture en était élégante, mais elle lui était inconnue. Elle resta longtemps immobile devant ce beau paysage, qui lui rappelait un des sites de l'Italie qu'el'e préférait ; puis elle se mit à réfléchir, à rêver, et à se demauder comment il était là. M. de Fontvenel la surprit dans cette contemplation.
— Que vous avez eu raison d'acheter ce paysage, dit-il ; je l'ai remarqué comme vous, il est enchanteur !
— N'est-ce pas ? reprit Valentine avec distraction ; mais, faisant un effort sur elle-même et lui montrant l'adresse qu'elle tenait : — Dites-moi, connaissez-vous cette écriture?
— Oui, sans doute : c'est celle d'Edgar. Pourquoi rougir ainsi? C'est donc lui qui vous a envoyé ce tableau?
— Je ne sais, reprit Valentine avec embarras : ce tableau me plaisait; j'avais le projet de l'acheter, mais je n'en ai encore parlé à personne, et je ne puis concevoir...
— Ah ! vous connaissez bien Edgar, interrompit M. de Fontvenel, il aura deviné tout cela; c'est un homme étonnant ! Savez-vous ce qu'il a fait pour moi ?
— Non.
Alors M. de Fontvencl raconta comment Edgar lui avait donné les cinquante mille francs qu'il venait lui emprunter, avant qu'il eût eu le temps d'en faire la demande.
— J'avais expliqué cette singulière aventure en pensant qu'Edgar avait été prévenu de mon inquiétude par mon vieux valet de chambre qui, mo voyant au désespoir, serait allé à mon insu demander secours à mon ami en le priant do cacher cette démarche. Tout cela me paraissait naturel, mais je vois depuis quelque temps ce phénomène de pénétration se renouveler si souvent, que je me perds dans mes conjectures. Il faut, en vérité, que ce rusé Lorville ait un talisman ou des espions dans tout Paris, pour savoir ainsi ce qu'on y peuse ; y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu?
— Je l'ai rencontré hier, répondit Valcntïne; peut-être était-il comme nous au Salon, et a-t-il remarqué que j'admirais ce tableau.
— N'importe, reprit M. de Fontvenel, vous ne m'ôterez pas de l'idée que ceci cache quelque chose d'extraordinaire.
— Mais j'ai des scrupules, je l'avoue, dit madame de Champléry ; bien que M. de Lorville soit le fils d'un ami de ma mère, je ne le connais pas assez peut-être pour accepter...
— Ah ! gardez-vous d'attacher de l'importance à une chose si simple, et ne l'affligez pas par un refus, il en serait si malheureux 1
— Vous crovez ? dit Valentine en souriant.
Touchée de cette aimable attention, madame de Champléry présuma que M. de Lorville viendrait le jour même chez sa belle-mère pour savoir comment elle avait été accueillie.
Madame de Clairange attendait ce soir-là beaucoup de monde, et Valentine se rendit chez elle de bonne heure, mise avec recherche, gracieuse comme une femme satisfaite de sa
paruro, et animée de cette coquetterie confiante qui rend toujours bienveillante et jolie. Peu de personnes étaient arrivées lorsqu'elle entra chez sa belle-mère , qui s'écria aussitôt qu'elle l'aperçut :
— Ah ! Valentine, que je vous attends avec impatience ! Je compte sur vous , ma chère , pour faire les honneurs de mon salon, car il faut absolument que je vous quitte. Je cours à l'instant chez ce pauvre M. Laréal qui s'est cassé la jambe ce matin ; son cabriolet a été accroché par un omnibus d'une si affreuse manière qu'il a failli être tué avec son cheval et son domestique; vous direz cela, ma petite, à tous ceux qui remarqueront mon absence.
— Mais tout le monde la remarquera chez vous, Madame ! dit Valentine en s'efforçant de ne pas sourire et surprise de l'empressement de sa belle-mère à aller donner des soins à une personne qu'elle connaissait à peine. Elle voulut lui en faire l'observation et dire quelques mots pour la retenir, mais voyant que madame de Clairange, décidée à sa bonne action, s'éloignait sans l'écouter, elle se résigna à jouer le rôle de maîtresse de maison, et se prépara patiemment à l'ennui d'expliquer à deux cents personnes, l'une après l'autre, pourquoi madame de Clairange, qui les avait invitées, n'était pas chez elle ce jour-là.
Valentine sentait d'ailleurs que sa belle-mère devait regarder comme une bonne fortune cette occasion éclatante de faire briller sa charité. En effet, n'était-ce pas une merveilleuse idée de madame de Clairange d'avoir réuni chez elle les gens les plus distingués de Paris pour leur apprendre à tous, d'un seul coup, qu'elle était dévouée et bienfaisante, et qu'elle sacrifiait les plaisirs du monde à la douceur de soulager les malheureux.
Au commencement de la soirée, madame de Champléry raconta avec assez d'exactitude, aux dix premières personnes qui la questionnèrent, comment madame de Clairange avait été forcée de se rendre chez un de ses amis qui s'était cassé la jambe, et l'histoire du cabriolet, du cheval, de YomnibtUj
enfin tout ce qu'elle était convenue de dire. Mais elle n'avait pas prévu les nombreuses questions qu'un tel événement devait lui attirer.
— Et quel est donc ce malheureux ami ? lui demandait-on avec inquiétude.
— C'est M. Laréal.
— M. Laréal, dites-vous? Ah!... Je ne le connais pas. C'est un de ses parents peut-être?...
— Non, répondait Valentine avec embarras, c'est... c'est un monsieur... qui s'est cassé la jambe; puis elle passait vite à une autre personne pour ne pas éclater de rire ; celle-ci lui disait aussitôt :
— Madame de Clairange serait-elle souffrante? je ne l'aperçois pas ici.
— Non, Madame, elfe se porte bien ; mais elle est en ce moment chez un de ses amis malade.
— Ah ! mon Dieu! malade dangereusement?
— Non pas, j'espère ; mais c'est un accident... une chute; son cabriolet a versé, et... il s'est cassé la jambe.
— Qui s'est cassé la jambe? cet étourdi de Guersey, je le parie, s'écrie M. de Fontvenel; il a la manie d'avoir des chevaux si vifs, indomptables, cela ne m'étonne pas.
Et M. de Guersey, qui était dans l'autre salon, vint luimême rassurer ceux qui déploraient son imprudence.
Tout le monde voulut savoir pour qui madame de Clairange s'était si généreusement dévouée, et la pauvre Valentine fut encore obligée d'articuler le nom de ce M. Laréal que personne ne connaissait. Enfin, lasse de répéter sans cesse l'aventure de l'inconnu qui s'était cassé la jambe, elle se détermina à répondre que sa belle-mère allait rentrer ; quant à ceux qui ne s'adressaient point à elle, persuadés qu'ils allaient trouver la maîtresse de la maison dans la chambre voisine, elle les laissait errer de salon en salon sans les troubler dans leurs recherches.
Mais bientôt chacun, ayant accompli sa politesse en s'informant des nouvelles de madame de Clairange, oublia qu'il ne
l'avait point vue ; Valentine elle-même perdit le souvenir de cet accident, et se livra entièrement au devoir gracieux d'accueillir tout le monde avec bienveillance, de parler à chacun de ses intérêts, et d'animer, par son esprit et la prévenance de ses manières, une réunion de jolies femmes et d'hommes remarquables par leurs talents et leur célébrité. Les conversations étaient" brillantes; on s'amusait. Valentine, qui n'était jamais aimable en présence de sa belle-mère, ne la regrettait nullement pour sa part. Elle sentait tous les avantages que lui donnait cette liberté; et, fière de la bonne grâce avec laquelle elle s'acquittait de son rôle, elle attendait avec impatience l'arrivée de M. de Lorville pour paraître à ses yeux dans toute sa valeur.
Elle était bien un peu confuse d'avoir à lui parler de l'envoi de ce charmant tableau ; mais elle avait tant de choses à lui dire , tant de questions à lui adresser pour tâcher d'apprendre comment il était parvenu à découvrir qu'elle le désirait, que dans sa joie et sa curiosité elle espérait se tirer facilement d'une difficulté si grande.
Si M. de Lorville fût arrivé en ce moment , il aurait été ravi de tout ce qu'elle lui eût dit d'affectueux dans sa reconnaissance. Malheureusement pour Valentine il vint trop tard ; et, circonstance encore plus fâcheuse, ce fut madame de Clairange qui l'amena ; elle l'avait rencontré au moment où elle rentrait.
— Le voilà ! le voilà ! s'écria-t-elle en s'adressant à sa belle -fille; dites -lui combien vous êtes heureuse de son aimable souvenir. Que ce tableau est enchanteur, et que c'est gracieux à vous d'avoir deviné que Valentine l'avait choisi ; vous ne sauriez vous imaginer tout le plaisir qu'il lui a fait. Elle en pleurait de joie quand je suis arrivée chez elle; je l'ai trouvée en contemplation devant ce souvenir. En vérité, ajouta-t-elle en regardant Edgar d'un air fin, vous êtes un homme bien séduisant, et je ne m'étonne plus si l'on pense à vous...
Cette déclaration, faite tout haut par la belle-mère, déplut
tellement à Valentine qu'elle l'interrompit sèchement, et dit du ton le plus dédaigneux :
— Ce paysage est charmant , je l'ai beaucoup admiré ; mais je ne croyais pas que ce fût monsieur.... et elle désignait Edgar :
— Qui l'eût choisi, acheva M. de Lorvillc , vivement impatienté à son tour, de voir cette attention mystérieuso devenir une chose publique ; et vous aviez raison, Madame, ajouta-t-il, je ne méritais pas l'honneur d'être soupçonné.
Malgré l'accent de dépit avec lequel il prononça ces mots, il avait si bien l'air de dire la vérité que Valentine finit par croire que M. de Fontvenel s'était trompé en reconnaissant l'écriture d'Edgar sur l'adresse qui accompagnait le tableau ; et qu'enfin un autre que M. de Lorville le lui avait envoyé. Le désappointement que lui causait cette idée la jeta dans une tristesse qu'elle ne put cacher. Edgar, lui-môme, était mécontent de voir que madame de Champléry ne le soupçonnait plus d'avoir pensé à elle, et de s'être vu contraint, par le bavardage de sa belle-mère, à la tromper. Quoiqu'ils fussent fort innocents do cet ennui, tous deux s'en punirent mutuellement. Edgar devint maussade , et Valentine prit avec lui un ion d'ironie froide dont il fut blessé. Ainsi ce tabbau offert avec tant de grâce, cette attentien ingénieuse qui aurait dû les rapprocher, servit au contraire à les brouiller.
M. Narvaux, toujours empressé de desservir Edgar, se plut à augmenter le dépit de Valentine.
— Vous voilà bien désappointée, dit-il avec malice; vous espériez que cette galanterie était de M. de Lorville. Il est naturel d'attribuer ce qui nous cause tant de plaisir à qui sait, nous plaire! Et voyant que madame de Champléry affectait de ne pas entendre : Au surplus, ajouta-t-il , quand on fait aussi bien les honneurs d'une fête , on se doit d'avoir cent mille livres de rentes ; et puis vous seriez une si jolie duchesse 1 C'est dommage qu'Edgar ait le mariage en horreyr.
— Pas plus que moi , reprit Valentine , forcée à la fin de répondre à cette lourde méchanceté.
— Qui parle mariage? demanda quelqu'un.
— Nous en médisons , répondit M. Narvaux. Madame ne comprend pas qu'une veuve se remarie.
— Mais si elle aime? dit à son tour M. de Lorville en se rapprochant d'eux.
— Il faudrait aimer à en perdre la tète, répondit madame de Champléry, et encore rien n'excuserait le sacrifice.
Valentine dit ces mots d'un ton si calme et avec une conviction si profonde , que M. de Lorville crut sérieusemeni à sa répugnance pour un second lien ; il s'étonnait de l'entendre causer d'une manière si naturelle sur un sujet qui aurait dû l'embarrasser. Edgar ne savait pas encore jusqu'à quel point l'orgueil peut paralyser le cœur le plus sensible. Valentine était sincère alors dans l'éloignement qu'elle témoignait pour un second mariage, dans la froideur qu'elle montrait à M. de Lorville ; il n'était plus pour elle cet homme aimable , empressé de lui plaire, dont la conversation avait pour elle tant de charmes, et qu'elle préférait à tous, parce qu'il répondait à sa pensée, sans qu'elle eût l'embarras de l'exprimer ; ce n'était plus qu'un héritier qu'on la soupçonnait de vouloir séduire par ambition, et pour être un jour duchesse. Sa coquetterie pour lui était déflorée ; ce n'était plus comme autrefois par crainte de l'aimer qu'elle le fuyait, c'était avec sincérité, comme on évite un entretien pénible , un ami qu'on ne voit plus qu'avec contrainte , et dont la présence cause plus de gêne que de plaisir.
Edgar remarqua bientôt ce changement , et comme la vérité a une puissance à laquelle on n'échappe point , il sentit tout ce qu'il avait perdu dans le cœur de madame de Champléry et s'en affligea profondément. Triste et découragé, il comparait les manières froides et simplement polies , l'air calme et sérieux de Valentine avec cette voix émue, cette gaieté pleine d'agitation , cette coquetterie pleine de tendresse, qu'autrefois il remarquait en elle; et dans l'excès de sa tristesse, il oublia le talisman qui pouvait lui dévoiler la cause de cette cruelle différence, et peut-être le consoler.
Ainsi Edgar ne songeait plus au merveilleux de sa vie ; la réalité dans toute son amertume le dominait. Valentine n'éprouvait plus aucun plaisir à être près de lui , cela était visible , il le sentait, il en souffrait ; et comment pouvait-il imaginer que ce changement , qui le rendait si malheureux , pût s'expliquer d'une manière favorable?
M. Narvaux , le voyant sombre et rêvant à l'écart, le faisait remarquer à madame de Champléry.
— Savez-vous bien, disait-il, qu'il joue à merveille le sentiment? En vérité, cela ferait illusion.
Alors Valentine jeta les yeux sur Edgar, et fut frappée de sa tristesse.
— N'est-ce pas, continua M. Narvaux, si je ne le connaissais pas si bien, je pourrais m'y tromper? Au reste, cette attitude de désespoir est fort convenable après la manière dont vous l'avez traité aujourd'hui.
A ces mots, Valentine sourit de dédain, et M. de Lorville, ayant observé de loin ce sourire , voulut savoir ce qu'avait dit M. Narvaux pour l'exciter. Enfin il se ressouvint de son lorgnon, et l'appela à son aide.
Voilà ce que se disait Valentine :
— Quel dommage que M. de Lorville soit si riche et qu'on ne puisse l'aimer sans paraître ambitieuse...; il serait si doux de passer sa vie auprès de lui dans la retraite !
Toute la conduite de madame de Champléry pendant cette soirée, fut alors expliquée. Edgar devina ce que son perfide ami avait pu dire pour révolter la fierté de Valentine et glacer son coeur ; et subitement soulagé de sa peine , il reprit un air joyeux dont chacun s'étonna. Madame de Champléry surtout en fut blessée; elle n'avait rien dit pour faire naître cette gaieté soudaine ; elle avait droit de s'en offenser. Une femme ne pardonne jamais à celui qu'elle aime la joie qu'elle ne cause pas.
Ayant pénétré le sentiment d'orgueil qui éloignait de lui Valentine, Edgar comprit que ses soins pour elle seraient désormais inutiles, quo les témoignages de sa tendresse
seraient mal reçus; et il forma l'étrange projet d'engager madame de Champléry malgré elle , de la contraindre à un mariage que sa fierté lui faisait refuser, mais que dans le fond de son cœur elle désirait, sans se l'avouer à elle-même.
— Elle déteste l'embarras , pensait-il : eh bien ! je lui épargnerai celui d'un aveu pénible. A quoi me servirait ce talisman si ce n'était à prouver à une femme qu'on ne croit pas tout ce qu'elle dit, et à faire son bonheur malgré elle?
Tout occupé de son nouveau projet, il s'éloigna en souriant, sans parler à madame de Champléry, et la laissa indignée de cette bonne humeur subite qui succédait à une tristesse si fastueuse.
Cette soirée, commencée d'une manière brillante, finit languissamment pour Valen'ane : elle ne se croyait plus aimée, tout l'ennuyait. Mais de retour chez elle, en retrouvant le tableau qui lui rappelait toutes ses espérances, les impressions de la matinée se réveillèrent, ses croyances reparurent; elle examina de nouveau l'adresse, et l'émotion qu'elle éprouva à la vue de cette écriture lui prouva que c'était celle de M. de Lorville.
— Il a bien fait de nier qu'il me l'eût envoyé, pensa i-elle, devant tout ce monde que les exclamations de ma belle-mère avaient attiré. Mais c'était lui, je n'en doute plus!
Le sourire même qui l'avait offensée lui parut alors tout naturel.
— Peut-être, se disait-elle, il présume que M. Narvaux s'est attribué l'honneur de cette prévenance qu'il appelle si élégamment une galanterie.
Et riant à son tour de cette idée, elle se promit d'en parler le lendemain à Edgar, et de lui prouver qu'elle n'avait pas été dupe de son mensonge.
Seule avec son amour, elle ne songea plus à l'interprétation d'intérêt que le monde pouvait lui donner ; car le cœur, livré à lui-même, a bien vite oublîé toutes ces ambitions, toutes ces vanités de la vie, inutiles dans un beau rêve.
Valentine attendit vainement M. de Lorville le lendemain 4 les jours suivants, il ne parut point chez madame de Fontvsnel, et l'on resta une semaine entière sans entendre parler rie lui. Madame de Champléry alarmée crut qu'il était ftoié contre elle, et se décida à faire une visite à madame de Mon-bert, espérant qu'elle lui donnerait des nouvelles de son neveu.
Elle en fut reçue si froidement qu'elle resta déconcertée.
Madame de Montbert, remplie de zèle pour les intérêts de ses amis, regardait comme autant d'offenses les secrets et les sentiments qu'on ne lui confiait point. Jeune encore, et d'une conduite irréprochable, elle s'était résignée au rôle de confidente ; mais elle y tenait, d'autant plus que c'était une compensation ; et, voulant punir Valentine de lui cacher sa tendresse pour son neveu, elle se plut à lui répéter une nouvelle qu'on débitait comme' certaine, et qu'elle savait devoir la désespérer.
— Àvez-vous vu mon neveu, ces jours-ci? demanda-t-elle à Vatentine de manière à la troubler.
— Non, Madame; il y a bien longtemps que je ne l'ai rencontré.
— Quoi ! vous ne l'avez pas vu depuis son retour?
— J'ignorais qu'il fût parti.
— Ah ! il n'est resté que huit jours absent. Mais je vous croyais mieux informée, ajouta madame de Montbert en fixant ses yeux sur Valentine; comment, vous ne savez pas qu'il est allé à Lorville chercher le consentement de son père ?
— Le consentement de son père? répéta Valentine dans une anxiété visible.
— Sans doute, pour son prochain mariage.
A ces mots , Valentine se sentit pâlir ; cependant elle
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trouva encore assez de courage pour répondre d'une voix ma! assurée :
— Je ne savais pas qu'il dût se marier si tôt... Et qui vat-il épouser?
— Mademoiselle de Sirieux, dit-on; car pour moi je n'affirme rien positivement, ajouta madame de Montbert ayant pitié du trouble de Valentine ; j'avoue même que j'avais une autre idée... et que, lorsqu'on m'a parlé de son prochain mariage, le sachant fort occupé de vous, j'ai cru d'abord que c'était...
— Moi, Madame? interrompit vivement madame de Champléry, je ne songe nullement à me remarier, et mademoiselle de Sirieux, qui est fort belle et fort riche, lui convient beaucoup mieux que moi.
— Rassurez-vous, ma chère, reprit madame de Montbert avec ironie cl blessée de cette feinte indifférence ; vous n'aviez pas à craindre ce danger, mon neveu nous a déclaré l'autre jour qu'il avait un préjugé invincible contre les veuves.
Valentine ne témoigna aucun dépit de cet avis donné pour la fâcher, et madame de Montbert, s'étonnant de voir sa petite malice perdue, ajouta :
— Je ne sais pas ce qu'il faut croire de ce bruit ; ce qu'rf y a de certain, c'est qu'il y a deux ans mon frère désirait extrêmement ce mariage pour son fils, et que j'ai reçu ce matin une lettre de lui dans laquelle il se félicite du bonheur d'Edgar et du plaisir qu'il se promet lui-même de voir son vieux château rajeuni par la présence d'une belle-fille aimable. Cette lettre est sur ma table, et je puis vous la montrer ; mais elle ne nomme personne, et peut-être' n'est-ce pas mademoiselle
de Sirieux qu'Edgar doit épouser Peut-être n'était-ce
qu'un dépit, et l'a-t-on fait changer d'avis promptement.
— Pourquoi cela? reprit madame de Champléry avec dignité, et répondant à tout ce que ce peu de mots voulaient dire. Si ce mariage convient à sa famille, il n'y a pas de raison pour l'en détourner.
Heureusement pour Valentine on vint interrompre cette
conversation pénible, qu'elle ne se sentait plus la force de continuer. Elle sortit de chez madame de Montbert en affectant un air gracieux et indifférent ; mais dès qu'elle fut dans sa voiture, ses larmes coulèrent en abondance.
La nouvelle de ce prompt mariage lui semblait devoir être certaine ; l'aversion qu'elle avait témoignée pour un second lien suffisait à ses yeux pour avoir découragé Edgar, et l'avoir décidé en faveur d'une autre.
Elle savait que le duc de Lorville souhaitait vivement de marier son fils pour le garder auprès de lui, se trouvant fort isolé depuis la perte de ses places à la cour, de ses intérêts de vanités qui lui tenaient lieu d'affection. Elle savait aussi que M. de Sirieux était son ancien ami, que cette alliance leur convenait à tous ; et elle trouvait tout simple que, désespéré dans son amour, Edgar cherchât à faire le bonheur de sa famille par une union qu'elle désirait. D'ailleurs ce voyage d'Edgar pour aller chercher le consentement de son père prouvait que la cérémonie était prochaine, et Valentine s'avouait avec douleur qu'elle n'avait plus d'espoir à conserver.
Sachant qu'il était de retour, elle pensa qu'il viendrait peutêtre le soir même chez madame de Fontvenel ; mais toute la soirée se passa sans qu'il y parût; chaque fois que la porte s'ouvrait, la pauvre Valentine tressaillait, une lueur d'espérance se réveillait dans son cœur. Puis un indifférent entrait, et elle retombait dans son accablement. Stéphanie n'osait lui parler, de peur d'ajouter à son inquiétude ; car elle-même commençait à s'inquiéter de la conduite capricieuse de M. de Lorville.
— Voilà comme vous êtes toutes, vous autres jeunes veuves, lui dit en rentrant chez elle madame de Clairange : vous dédaignez les hommes qui s'occupent de vous, et puis lorsqu'ils se décident pour une autre, vous les regrettez.
— Eh ! qui donc regretté-je? dit Valentine avec fierté.
— M. de Lorville, reprit madame de Clairange d'un ton d'humeur ; jamais je ne me consolerai de vos dédains pour
lui. Ce n'est pas ma faute, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous engager à le bien traiter ; mais vous n'avez pas voulu m' entendre ; je suppose que c'est à cause de vous qu'il n'est pas venu faire part de son mariage à madame de Fontvenel.
— Mais peut-être ce mariage n'est-il pas encore entièrement décidé.
— Si vraiment ; il en parle lui-même comme d'une affaire conclue ; personne n'en doute, et vous êtes la seule qui n'en soyez pas convaincue. Ah ! vous pouvez vous vanter d'avoir manqué là une bien belle destinée !
A ces mots, elles se séparèrent.
Valentine, restée seule, réfléchit sur la cenduite d'Edgar envers elle. Tantôt elle le haïssait et l'accusait de la plus cruelle fausseté, tantôt elle le justifiait par la froideur apparente qu'elle avait toujours mise dans ses manières avec lui.
— Hélas ! disait-elle en pleurant, comment pouvait-il deviner que je l'aimais! je lui cachais toutes mes émotions, je l'évitais sans cesse, et je répondais en riant et avec légèreté à tout ce qu'il me disait d'affectueux ! Ah 1 s'il pouvait savoir ce que je souffre en ce moment, sans doute il aurait pitié de ma douleur ; peut-être même en serait-il heureux !
Cette pensée la plongea dans un chagrin qu'elle n'avait pas encore éprouvé ; combien elle se trouvait punie alers de cette dissimulation qui lui faisait cacher les sentiments qui peuvent seuls rassurer et séduire ! Combien elle détestait alors son caractère orgueilleux et timide, qui lui coûtait l'amour du seul homme qu'elle pût jamais aimer !
Elle se figurait Edgar auprès de sa nouvelle épouse, empressé, spirituel, ému comme elle l'avait vu tant de fois. Il la choisit maintenant par dépit, disait-elle, mais bientôt il l'aimera tendrement.... Hélas ! comme il m'aurait aimée !
Perdre le bonheur par sa faute est la peine la plus amère pour les personnes qui ont de l'imagination. Un événement que le sort leur envoie, si affreux qu'il soit, leur semble moins douloureux ; un malheur désespéré a, par son excès même, quelque chose qui les calme ; mais un bien perdu, perdu par
leur faute, leur apparaît sa.us cesse paré des plus brillantes images ; elles le ressuscitent à chaque instant pour le perdre encore avec plus d'amertume, et recomposent leurs rêves pour les voir s'évanouir encore.
Ainsi Valentine se complaisait dans l'image d'un avenir auquel elle ne devait plus prétendre ; elle repassait dans sa mémoire les mots qu'elle n'aurait pas dû dire, ou qui devaient avoir été mal compris, les sentiments, les émotions qu'elle se repentait de n'avoir pas laissé deviner ; et toutes ses pensées s'abîmaient dans ce travail inutile et désespérant.
Valentine passa la nuit sans dormir, à verser des larmes de regrets, d'amour et quelquefois de colère. Le lendemain, elle était si souffrante qu'elle voulut rester au lit plus tard qu'à l'ordinaire ; mais on lui dit qu'un vieux monsieur était venu pour lui parler d'affaire, et qu'ayant appris qu'elle n'était pas encore visible, il avait promis de revenir vers midi.
Madame de Champléry se leva, et passa dans son salon pour le recevoir.
— Je demande bien pardon à madame la marquise de la déranger de si grand matin, mais, dit-il avec un sourire, on est impatient; et je tiens à ce que tout soit terminé pour ce soir.
En disant cela , M. Tomasseau , notaire , posa plusieurs papiers sur la table, tandis que Valentine cherchait à s'expliquer le but de cette visite.
— J'ai passé chez le notaire de Madame , continua M. Tomasseau en feuilletant ses papiers; il m'a dit que l'acte de naissance dont nous avons besoin était chez elle ; et je viens la prier de vouloir bien me le confier avant de
— Pardon , Monsieur, interrompit madame de Champléry, mais je ne comprends pas...
— Madame peut être parfaitement tranquille; nous avotif
tout préparé pour iui épargner l'ennui de ces formalités. Les femmes ont raison de laisser cette peine-là aux hommes. Aussi je n'en dirai que ce qui est indispensable. Le contrat a été dressé selon que nous en sommes convenus. D'après les ordres que lui a donnés madame la marquise , son notaire nous a fourni toutes les pièces nécessaires, extraits mortuaires, état de succession, rien ne nous a manqué ; nous avons aussi depuis hier le consentement de M. le duc ; mais madame doit savoir cela.
— Comment? dit Valentine, quel consentement? quel duc? Le notaire la regarda avec étonnement, et répondit :
— Eh mais, celui de M. le duc de Lorville.
A ce nom , Valentine tressaillit , et répéta d'une voix troublée ;
— Le consentement de M. le duc de Lorville?...
M. Tomasseau, confondu de l'air surpris de Valentine , crut s'être trompé.
— N'est-ce pas à madame la marquise de Champléry que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui , Monsieur.
— Alors, c'est bien cela, continua-t-il. Madame ne savait donc pas que nous avions le consentement du père ? Oh 1 il ne se l'est pas fait demander deux fois , je puis l'assurer ; car le jeune homme disait ce matin devant moi à un de ses amis combien son père était heureux de ce mariage , qui depuis longtemps était l'objet de ses vœux.
Valentine croyait rêver; sans écouter le bavardage du notaire, elle parcourait les divers papiers qui étaient sur la table, et à chaque instant son nom et celui d'Edgar de Lorville frappaient ses yeux comme une inconcevable réalité.
Le notaire, tenace dans son devoir, interrompit cette rêverie en réitérant sa demande , et en priant madame de Champléry de lui remettre son acte de naissance :
— Malheureusement, disait-il, cette pièce est entre les mains de madame ; sans cela, je n'aurais pas été obligé de l'importuner, car nous étions convenus, le jeune duc et moi, de
lit LE LORGNON.
traiter tout cela entre nous deux, ajouta-t-il en souriant.
— Mais il me semble que c'est bien ce qu'on a fait , dit Yalentine.
— Vous plaindriez-vous, madame, du soin qu'on a pris de vous épargner cet ennui?
— Non, sans doute, Monsieur... je suis même fort reconnaissante de la peine que vous avez prise... je vous en remercie, mais je désirerais savoir...
Puis cherchant un prétexte pour se donner le temps d'expliquer une aventure si singulière :
— Je ne me rappelle pas bien , ajouta-t-elle , où j'ai serré l'acte que vous demandez. Je crois l'avoir confié à ma bellemère avant mon départ, et dès qu'elle sera rentrée...
— Je vous laisserai, Madame, le temps de le retrouver, mais je tiendrais à l'avoir aujourd'hui ; car, la signature du contrat étant fixée à jeudi, nous n'avons plus que demain pour rédiger....
— Déjà! s'écria Valentine malgré elle.
— Quoi ! madame l'avait donc oublié ; cependant M. de Lorville m'a bien assuré...
— Non, vraiment , reprit-elle , sentant combien elle devait paraître ridicule... mais j'ai été si troublée ces jours-ci...
— Cela se comprend à merveille , dit le notaire , d'un ton grave; on ne se décide pas sans beaucoup d'émotion à un acte 6i solennel.
Cette réflexion fit sourire Valentine, en lui rappelant combien peu sa décision l'avait embarrassée ; puis elle retomba dans sa rêverie, et se livra à mille conjectures pour expliquer l'étrange situation où elle se trouvait.
Alors M. Tomasseau s'apercevant qu'elle ne l'écoutait plus, se leva en disant :
— J'aurai l'honneur de revenir ce soir chercher l'acte indispensable; cependant si madame le retrouvait plus tôt , je la prie de vouloir bien le remettre à M. de Lorville lui-même t qui doit passer ici dans la matinée.
Ces derniers mots réveillèrent Valentine.
— Il doit venir ici ce matin? demanda-t-elle vivement. Vous en êtes bien sûr ? Il vous l'a dit ?
Puis elle s'arrêta en songeant combien cette question devait paraître singulière, et se rappelant l'étrange manière dont elle avait reçu M. Tomasseau, elle sentit qu'il fallait redoubler de pofitesse envers lui , pour l'empêcher de prendre d'elle une trop mauvaise opinion.
Elle le reconduisit jusqu'à la porte , en lui adressant une foule de choses bienveillantes ; mais tous ses soins furent inutiles ; et elle le vit s'éloigner en hochant la tête d'un air de mépris notarial , qui voulait dire :
« Cette femme-là n'entend rien aux affaires. »
Valentine n'eut pas le temps de se livrer à ses réflexions.
— Madame , venez vite , accourut lui dire sa femme de chambre avec inquiétude, madame votre belle-mère se trouve mal ; elle pleure, elle a des attaques de nerfs , elle se désole, il faut qu'elle ait appris un bien grand malheur.
Valentine se rendit aussitôt chez madame de Clairange , qu'elle trouva en effet au désespoir.
— C'est une indignité, s'écriait-elle , c'est un monstre d'ingratitude ! moi qui l'aime tant, moi qui ai toujours eu pour elle la sollicitude d'une mère, moi qui l'ai préférée à mes propres enfants, moi qui aurais sacrifié ma fortune et ma vie pour lui épargner un chagrin ! me traiter comme une étrangère ! me laisser apprendre son bonheur par un indifférent que j'ai rencontré par hasard ; me prouver que je ne suis pour rien dan3 ce qui l'intéresse , et que je ne compte pas même dans sa vie ! >h ! c'est affreux ! c'est impardonnable!
— Tout ce courroux est contre moi , pensa Valentine ; eh , mon Dieu ! que dire pour me justifier 1
Madame de Clairange apercevant sa belle-fille , prit tout à coup un air de dignité convenable à son offense.
— Vous osez encore vous présenter devant moi , dit-elle ; vous ne rougissez pas de votre fausseté ! Quoi ! lorsque hier jo vous parlais du prochain mariage de M. de Lorville , vous avez feint de l'ignorer, et vous n'avez pas su détromper mes regrets en me confiant que c'était vous-même qu'il avait choisie? Sans ce notaire que j'ai rencontré tout à l'heure en allant savoir de vos nouvelles, je l'ignorerais encore.
— Je n'ai pas vu M. de Lorville depuis des siècles , disiezvous, je ne sais ce qu'il devient.
— Et tous ces mensonges n'étaient inventés que pour faire dire au monde :
« Cette belle-mère qui prétend l'aimer si passionnément ne s'est pas seulement inquiétée de son avenir ! elle n'est pour rien dans ce beau mariage ; elle ne l'a appris que la veille ! »
— Ah ! Valentine, je ne vous croyais pas si ingrate, et je pensais, au moins, par mes soins et ma tendresse, avoir mérité plus d'égards.
Valentine aurait voulu pouvoir répondre à ces élégies en forme de reproche, et calmer le ressentiment de sa belle-mère, auquel elle n'était pas insensible ; mais chaque chose qu'elle essayait de dire pour se justifier était si peu probable, si ridicule, qu'elle aimait mieux passer pour coupable de mensonge que de révéler une vérité qu'elle-même ne pouvait comprendre.
Comment dire , en effet , qu'elle ignorait son mariage , que M. de Lorville ne lui avait jamais rien dit de ce projet, qu'il ne l'avait point priée d'y consentir, et qu'il avait fait dresser lui-même tous ces actes si graves et qui inspirent si peu la plaisanterie, sans l'en avoir prévenue, sans savoir enfin si elle ne s'y opposerait point? Personne n'aurait voulu la croire, elle aurait passé pour une femme dont on se moquait, et M. de Lorville pour un fou ; elle qui connaissait le penchant d'Edgar pour les actions extraordinaires avait confiance en lui , mais comment faire partager à une autre cette confiance , et tenter d'expliquer une aventure 6ans pareille?
A chaque instant Valentine commençait une phrase pour sa défense, puis elle s'arrêtait aussitôt, dans l'impossibilité de la prononcer, tant elle lui semblait ridicule. Tout à coup cette grande indignation de sa belle-mère, cette situation si incompréhensible, cette apparition de notaire , tous les événements de cette uatinée lui semblèrent si comiques qu'elle se prit à rire maigre elle, et s'enfuit comme un enfant de chez sa bellemère sans avoir pu trouver un mot pour la consoler.
En rentrant dans son appartement, elle trouva sa table couverte de dentelles , de rubans , de bijoux , de fleurs , de châles et de tous les trésors d'une corbeille de mariée.... Valentine ayant regardé un des écrins, reconnut les armes de la duchesse de Lorville , et comprit qu'Edgar lui faisait présent des diamants de sa mère.
— C'est bien lui , pensa-t-elle, et c'est bien pour moi ! Quel homme étrange !
A tout moment elle était interrompue dans ses réflexions par les exclamations de sa femme de chambre, qui ne pouvait se lasser d'admirer tant de belles choses.
Grâce aux gémissements de madame de Clairange et à la visite du notaire, tous les gens de la maison étaient déjà instruits du mariage de Valentine.
— Que madame sera belle avec ces diamants! s'écriait cette bonne fille qui chérissait sa jeune maîtresse; comme ils brillent! Les beaux châles! les jolis bracelets! Ah ! mon Dieu! que tout cela est beau et bien choisi !...
Puis elle s'arrêta subitement dans son admiration en ouvrant un des cartons qui se trouvaient sur la table ; elle ne put retenir un sourire dont elle se repentit aussitôt, et ces mots lui échappèrent :
— A une veuve !
Madame de Champléry, curieuse de savoir la cause de ce sourire, donna un ordre à sa femme de chambre pour l'éloigner.
Dès qu'elle fut seule, elle prit le carton : il lui parut plus élégant que ne le sont ordinairement les cartons de fleuristes,
lift LE LORGNON.
même ceux des corbeilles de mariage. Elle l'ouvrit, et rougit comme une coupable devinée en voyant ce qu'il renfermait.
C'était un bouquet de mariée, et le chaperon de fleurs d'orange que les jeunes filles ont seules le droit de porter le jour de leurs noces. Les fleurs étaient si belles, le carton doublé de satin blanc était si soigné, qu'on ne pouvait croire à une méprise, et d'ailleurs, M. de Lorville avait trop de tact et d'esprit pour être soupçonné de mauvais goût dans une semblable occasion.
Valentine, tremblante, aperçut un billet parmi les fleurs ; il contenait ce peu de mots :
« N'ai-je pas deviné? »
Valentine sentait alors si vivement son bonheur qu'elle ne songeait plus à l'expliquer. Malgré ce qu'il avait de merveilleux, sa joie excessive, les battements de son cœur, ce feu qui colorait son visage, cette émotion si naturelle, étaient pour elle des preuves irrécusables d'un bonheur réel dont elle ne pouvait douter.
Pour les cœurs qui sentent vivement , tout ce qui les émeut est probable ; de là vient qu'ils croient aux songes , et pleurent encore à leur réveil l'ami dont ils ont rêvé la mort.
Madame de Champléry, livrée aux pensées les plus enivrantes, fut rappelée à elle-même par la voix de sa femme de chambre, qui lui demandait si elle ne voulait pas s'habiller, en disant que tout était préparé pour sa toilette. Valentine se souvint alors que M. de Lorville devait venir, et se hâta de passer dans sa chambre pour être plus tôt prête à le recevoir.
Le matin, en s'éveillant, triste, souffrante, découragée, quand mademoiselle Adrienne était venue prendre ses ordres, elle lui avait dit d'apprêter une de ces robes sans conséquence,
bien larges, bien vite attachées, et que l'on choisit de préférence les jours de pluie , de migraine ou de chagrin , enfin lorsque l'on veut être à son aise pour s'ennuyer ; mais un tel costume n'était plus à la hauteur des circonstances : mademoiselle Adrienne l'avait senti avec cet instinct des femmes de chambre qui n'est comparable qu'à celui du castor ou de l'éléphant; elle avait deviné que cett» douillette, apprêtée pour le désespoir, ne pouvait plus convenir dans l'attente d'une si grande joie , et déjà une robe élégante et d'une blancheur éblouissante, un canezou tout neuf apporté de chez mademoiselle Delatouche, une ceinture nouvelle et du meilleur goût, un de ces rubans séduisants que la femme la plus économe ne peut se refuser, furent, par mademoiselle Adrienne, étalés en silence, sans qu'aucun ordre de sa maîtresse les eût évoqués.
Valentine aperçut tout ce changement , et comme elle ne se souciait plus elle-même de mettre la petite douillette qu'elle avait commandée, elle n'eut pas la mauvaise foi de la réclamer ; elle sut bon gré à mademoiselle Adrienne de lui sauver l'apparence d'un caprice, et d'ailleurs , il y avait dans l'air joyeux de cette bonne fille quelque chose de touchant qui plaisait à Valentine en lui confirmant son bonheur.
L'avenir de ce brillant mariage rendait mademoiselle Adrienne pour sa part presque aussi heureuse que sa maitresse. Elle se réjouissait dans le fond de son âme de lui voir acquérir assez de fortune pour n'être plus obligée dépasser une partie de l'année dans cette ennuyeuse Auvergne où elle avait si souvent gémi de la suivre , et se figurait d'avance le beau rôle qu'elle allait jouer au château du duc de Lorville , fêtée , courtisée, adulée par le valet de chambre, le maître d'hôtel , le chasseur, enfin par tous les dignitaires de l'antichambre. Aussi dans son enivrement , jamais elle n'avait habillé sa maîtresse avec plus de recherche et de coquetterie Valentine , charmée de ces soins qu'elle n'aurait peut-être pas osé prendre , se laissa parer docilement, car elle était si émue, sa main tremblait si fort, qu'elle ne pouvait attacher une épingle sans se piquer.
Ce petit supplice terminé , Valentine resta seule, seule avec sa pensée !
Oh ! qu'elle était douce cette pensée ! Edgar devait venir à quatre heures, elle l'attendait 1 Une attente douteuse est déjà un si vif plaisir ! qu'est-ce donc quand on est sûre qu'il va venir, quand il l'a promis?
Madame de Champléry passa dans son salon , le tableau de Smargiassi frappa ses regards, elle se rappela soudain l'adresse qui l'accompagnait et compara cette écriture avec celle du billet joint au bouquet de fleur d'orange ; elle vit que c'était la même, et porta le billet à ses lèvres en s'écriant :
— Qu'il faut m'aimer, pour deviner ainsi tout ce que je pense !
Puis rangeant divers objets sur les étagères de son élégant et modeste salon, elle songea que M. de Lorville n'y était jamais venu , et elle se demanda comment il se pouvait qu'elle n'eût jamais reçu chez elle celui qu'elle allait épouser.
Alors toute l'invraisemblance de sa situation lui apparut ; le doute commença à la tourmenter, mais bientôt il fut dissipé : Edgar ne pouvait se jouer d'elle. Malgré l'originalité, la gaieté de son esprit, sa conduite et ses manières ne permettaient pas de le soupçonner d'une étourderie offensante.
A vingt-quatre ans, M. de Lorville jouissait déjà de la considération d'un homme mûr ; personne n'avait l'idée de le traiter légèrement: c'était une chose remarquable que cette expression de sévérité sur ce visage si jeune , si gracieux : c'était un problème merveilleusement résolu que d'être imposant à son âge , avec un frac à la mode, avec un gilet de chez Blain et une canne de chez Verdier. Néanmoins les hommes les plus distingués lui parlaient avec déférence. Sous cette enveloppe d'élégant , ils devinaient un juge , un critique impartial, et l'impartialité est si imposante!
L'heure s'avançait , et madame de Champléry sentait ses émotions se presser en foule dans son cœur. Au moindre bruit elle frissonnait ; l'idée de le revoir , lui qu'elle aimait, lui qu'elle avait tarit craint de perdre, lui qui décidait de son sort
sans la consulter; cette idée, pourtant si douce, la jetait dans un trouble impossible à dépeindre.
Toute autre femme, à la place de Valentine, se serait tirée de l'embarras de cette première entrevue en feignant le dépit d'un petit orgueil étonné, en demandant si l'on avait le droit de disposer ainsi de son avenir et de son cœur avant d'y avoir été autorisé par son consentement. Mais Valentine était de trop bonne foi pour se plaindre d'une présomption dont elle était si heureuse, et pour minauder sur une union qu'elle désirait. Enfin Edgar ne pouvait être dupe de cette finesse ; comment Valentine aurait-elle cru pouvoir abuser celui qui avait pénétré son secret d'un manière si inconcevable?
Quatre heures sonnèrent!... Valentine agitée sentit sa pensée se troubler ; toutes ses idées se brouillèrent ; cherchant à se remettre, elle prit un livre, et essaya de le parcourir pour retomber ainsi dans la réalité par l'imagination d'un autre.
Elle croyait avoir choisi un recueil de poésies ; mais, après avoir lu un quart d'heure, el2e découvrit que l'ouvrage qu'elle tenait était une brochure sur l'hérédité de la pairie. Elle la jeta aussitôt sur la table, car elle venait d'entendre un tilbury s'arrêter brusquement à sa porte. L'oreille d'une femme qui attend reconnaît aussi vite le pas du cheval aimé que la voix qui lui est chère, et Valentine, qui avait tant de fois guetté l'arrivée de M. de Lorville chez sa belle-mère et chez madame de Fontvenel, ne put douter que ce ne fût lui. Son anxiété redoubla ; l'émotion de la joie a ses angoisses, ses étouffements comme celle de la douleur.
Elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre, et la voix d'Edgar qui demandait si madame de Lorville était visible ; il se reprit aussitôt :
— Madame de Ghampléry, veux-je dire.
Il voulait demander si madame de Champléry était chez elle, et dire son nom pour qu'on l'annonçât ; mais, dans sa préoccupation, il avait confondu la question et la réponse, et Valentine ne put s'empêcher de sourire de sa méprise.
Oi sourire la soulagea. Bientôt tout le sérieux de son bon*
heur lui revint; M. de Lorville fut annoncé, il entra, et la porte se referma sur kn.
Oh ! qui pourra se figurer le charme répandu sur toute la personne de cet aimable jeune homme, paré de l'émotion la plus touchante, ennobli des sentiments les plus généreux! Que d'éclat il y avait alors sur ce visage si gracieux, triste à force de bonheur, calme à force d'agitations, mais qu'un regard passionné enflammait! Quelle douceur, quelle dignité dans son maintien, quel air de protection caressante, de tendre supériorité ! D'où lui venait tant d'assurance? de l'assurance avec l'amour ! Elle lui venait d'uni? conduite pure et sans calcul, d'un dévouement dont il était fier : une action noble nous donne tant d'aplomb, tant d'autorité et tant de grâce !
Valentine avait essayé de se lever pour recevoir M. de Lorville, mais elle était si tremblante qu'elle fut contrainte de rester assise sur son canapé. Edgar vint s'asseoir auprès d'elle, et resta quelques moments immobile à la contempler en silence. Magnétisée par ce regard, elle leva les yeux, jamais elle n'avait paru plus belle qu'en cet instant. Son teint, éblouissant de fraîcheur, était encore animé par cette agitation fiévreuse, ses yeux inspirés étaient à la fois doux et brillants; il y a toujours tant de charmes dans le visage joyeux d'une femme qui a pleuré ! Edgar la contemplait avec adoration.
— Valentine, s'écria-t-il d'une voix émue, que je suis heureux ! vous m'aimez !
Au son de cette voix si chère, que depuis longtemps elle n'avait pas entendue, et qui disait son nom pour la première lois, l'émotion de Valentine fut si subite qu'elle ne put retenir ses larmes; pour les cacher, elle pencha son front sur le bras d'Edgar, qui la serra tendrement sur son cœur.
Ah! comme il battait vivement ce jeune cœur où la joie était sans mélange : extase, sympathie, enchantements, délices inconnus des rêves ! Un pareil moment vaut toute une vie !
Alors ils parlèrent de leur amour, comme tous ceux qui
aiment, comme tous ceux qui ont aimé; ils parlèrent avec confiance comme d'anciens amis, comme de nouveaux amants, ce qui se ressemble ; et Valentine s'étonna de se sentir si parfaitement à son aise auprès de M. de Lorville qui lui faisait si grand peur ; car peu à peu elle s'était rassurée, peut-être en voyant que l'attendrissement d'Edgar était encore plus vif que le sien; et puis, les âmes les plus craintives l'ont éprouvé, une émotion profonde triomphe aussi promptement de l'embarras qu'un grand péril de la timidité.
Quel plaisir, disait Edgar, de passer notre vie ensemble! Quelle douce harmonie existera entre nous, qui nous entendons si bien, qui avons les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes goûts! je sais tout cela, moi. Me pardonnez-vous d'avoir eu tant de présomption, d'avoir osé deviner mon bonheur?
Ces mots rappelèrent à Valentine tout le merveilleux de la conduite d'Edgar, et réveillèrent sa curiosité :
— Il faut bien que je vous pardonne, dit-elle; mais expliquez-moi ce mystère, je vous en conjure.
Edgar sourit et voulut lui répondre ; mais comment trouver des mots pour raconter froidement le passé, quand elle était là si belle, si près de lui ! enfin quel homme serait jamais assez imprudent pour distraire de sa tendresse la femme qu'il aime par des récits merveilleux ?
Cependant les yeux de Valentine le questionnaient.
— Que vous importe? dit-il, avouez que je ne me suis pas trompé, que vous m'aimez; que je l'entende de votre bouche! et un jour....
— Oh! dites-moi, interrompit Valentine, par quel prodige vous devinez ainsi toutes mes pensées, même celle que je voulais me cacher ; ce mystère a quelque chose d'effrayant qui m'inquiète; je vous en supplie, parlez; dites la vérité, de grâce, ou j'en perdrai l'esprit!
— Je ne le puis, j'ai promis le secret; mais n'avez- vous pas confiance en moi ?
— Non, reprit Valentine avec vivacité; depuis quelque
temps votre merveilleuse pénétration me tourmente ; il y a de la magie dans cette pénétration, à laquelle personne n'échappe.
Ne riez pas de mon inquiétude, ajouta-t-elle d'un ton sup pliant, je conviens avec joie de tout ce que vous avez lu dans mon cœur ; je vous aime, je suis heureuse, je l'avoue, je le répète avec délice ; mais, à votre tour, ayez pitié de ma raison, révélez-moi ce mystère!
Edgar était, pour ainsi dire, jaloux de son talisman et de l'effet qu'il produirait sur l'imagination exaltée de Valentine ; il voulut distraire sa curiosité en parlant de ce prodige comme d'une chose indifférente.
— Ce mystère, dit-il, est beaucoup moins extraordinaire que vous ne l'imaginez. Bientôt je vous l'expliquerai, et vous verrez qu'il ne méritait pas de vous occuper si longtemps.
M. de Lorville prononça ces mots de ce ton doux et décidé qui ne laisse aucune espérance , et Valentine, qui était dans une de ces dispositions où l'esprit épuisé par le cœur, incapable d'analyser et de contrarier, adopte aveuglément toutes les croyances, se contenta de cette réponse, qui ne lui aurait pas suffi dans toute autre circonstance.
De désespoir, elle questionna alors M. de Lorville sur son prétendu mariage avec mademoiselle de Sirieux.
— Il en a été question, répondit-il ; mais mon père ignorait.... notre amour; il a été ravi de l'apprendre, et nous attend avec impatience à Lorville. Vous savez que nous partons samedi, après la messe.
— Je ne sais rien de cela, reprit Valentine en rougissant ; quoi ! c'est samedi ?
— Oui, samedi ; nous arriverons à Lorville le jour même. Oh ! que mon père sera heureux de vous revoir ! Il se fait une fête de vous nommer sa fille.
— Ma pauvre mère ! s'écria alors Valentine, qu'elle serait heureuse aujourd'hui ; Edgar, comme elle vous aimerait !
Et Valentine se mit encore à pleurer, et Edgar l'embrassa Û4 nouveau pour ses larmes^
LE LORGNON. ISS
— Chère Valentine, dit-il, ne troublez pas mon bonheur par des regrets si amers.
— J'ai perdu si jeune, répondit-elle, ceux qui m'aimaient!
— Hélas ! oui, mais songez que moi aussi je vous aime, et que je suis jaloux de tous vos souvenirs.
— Il en est un pourtant que je dois rappeler au jour de mon bonheur, dit Valentine en rougissant; il est un nom que je ne prononce jamais qu'avec respect, et que j'ai promis de vous faire chérir...
— Je devine, interrompit Edgar voyant le trouble de Valentine, celui de M. de Champléry. Ah! croyez que personne plus que moi ne bénit et révère sa mémoire.
— Mon vieil ami, s'écria Valentine, vous aviez raison de compter sur ma reconnaissance ; je sais aujourd'hui combien vous m'aimiez !
Et elle se remit à pleurer pour la troisième fois.
La pauvre Valentine n'avait peut-être pas versé tant de larmes pendant toute sa vie que dans ce seul jour de bonheur !
M. de Lorville était parvenu à calmer le désespoir et l'indignation de madame de Clairange en lui persuadant qu'elle seule avait, par ses insinuations ingénieuses, décidé Valentine à se remarier, et que c'était à son adresse maternelle qu'ils devaient tous deux leur bonheur !
— Le monde sait cela, avait-il dit pour l'entraîner, et chacun a rendu justice à votre zèle et surtout à votre habileté dans toute cette affaire. Quant à moi, avait-il ajouté avec ce ton doux et faux qui séduit toutes les femmes médiocres, et qu'il savait être tout-puissant sur elle, vous ne doutez pas de ma reconnaissance !
Cutto ruue d'Edgar avait réconcilié Valentine avec sa bette
mère, qui, ne laissant jamais échapper une occasion de briller d'une manière sentimentale, voyait dans la cérémonie de son mariage un avenir d'émotions convenables à figurer, d'attitudes nobles et qui embellissent à imiter, de sentiments touchants à parodier, enfin un beau rôle de mère qui devait faire valoir, devant un public digne d'elle, les éminentes qualités de son cœur.
Les instances d'Edgar et de Valentine n'avaient pu empêcher madame de Clairange d'évoquer à la hâte ses parents, amis et indifférents pour le jour de la signature du contrat ; solennité inconvenante que les veuves savent ordinairement éviter. C'était le surlendemain, et certes il fallait une grande diligence pour ameuter tant de monde en si peu de temps.
Il n'y a que la vanité qui sache être si active. Valentine avait beau rappeler à sa belle-mère que M. Laréal n'était point guéri, qu'il était même plus mal que le soir où elle avait tout sacrifié pour lui, madame de Clairange ne l'écoutait point. Que lui importait alors M. Laréal et sa jambe cassée? Ce malheur lui était inutile, aujourd'hui qu'elle pouvait paraître sensible at home, et faire de l'effet sans se déranger.
M. Laréal, sa maladie et les soins charitables furent donc mis de côté ce soir-là ; madame de Champléry fut condamnée au supplice de voir son bonheur observé, pesé, commenté, et, ce qu'il y a de pis, dérangé par cent personnes que son mariage n'intéressait pas, ou qui peut-être en étaient contrariées.
Edgar cherchait à la consoler de cet ennui par les mots les plus aimables ; étant seul avec elle dans le salon en attendant que sa belle-mère fût prête et que les invités fussent arrivés, il lui adressait les flatteries les plus gracieuses sur sa beauté et sur sa parure; mais Valentine ne se montrait pas rési-
— Comme je vais m'ennuyer pendant cette soirée ! disaitelle ; que répondre à tous ces compliments qu'on se croira obligé de m'adresser? quelle contenance avoir pour ne pas paraître trop embarrassée ou ridicule? Quand j'aurai regardé deux ou trois fois mon éventail en faisant une révérence, je
ne saurai plus quelle attitude prendre, ce moyen de contenance déjà un peu usé ne pourra plus servir. Si j'avais au moins un lorgnon comme celui-ci, ajouta-t-elle en désignant celui d'Edgar, je m'amuserais à regarder çà et là, et j'aurais plus d'assurance.
L'habitude de lorgner, continua- t-elle en souriant, donne un air malveillant qui ôte l'air gauche, et c'est pour cela, je crois, qu'avec des yeux excellents vous portez toujours ce lorgnon.
— Voulez-vous que je vous le prête ce soir? dit Edgar; je pensais justement à vous l'offrir.
— Non, merci, reprit-elle ; j'y vois plus clairavec mes yeux.
— Vous croyez , dit Edgar , dissimulant mal un sourire; je vous affirme que si vous aviez ce lorgnon pour observer tout ce monde, vous ne vous ennuyeriez pas un instant.
— Comment! reprit Valentine étonnée, il est donc bien extraordinaire?
Puis tout à coup, saisie d'une idée :
— En effet, je me rappelle... M. de Fontvenel et M. Narvaux m'ont souvent fait remarquer ce lorgnon comme une singularité dont ils voulaient pénétrer le mystère, et qui...
— Vraiment? interrompit Edgar , inquiet.
— Oui , reprit Valentine, nous avions même formé le projet d'en exiger le sacrifice , et de vous en donner un autre plus joli ; je ne me souviens plus trop des détails de ce grand complot, je sais seulement que j'en étais.
— Si cela est ainsi, dit Edgar un peu troublé, il faut, pour déjouer leur complot , que vous soyez du mien , et que vous me promettiez toute la discrétion que réclame un secret important.
— Oh ! je vous jure d'être discrète , s'écria Valentine en voyant que M. de Lorville parlait sérieusement.
— Je puis me fier à vous? repritril en hésitant encore.
— Je pourrais m'offenser de cette question , mais j'aime mieux répondre tout simplement , oui.
— Eh bien ! dit Edgar, aujourd'hui que nos intérêts sont les
mêmes, il est temps de vous révéler un secret qui vous expli quera toute ma conduite.
— Dites, reprit avec impatience Valentine, qui, entendant déjà plusieurs voitures entrer dans la cour de l'hôtel , prévoyait qu'Edgar n'aurait pas le temps d'achever son récit ; on vient... dites-moi....
— Il est déjà trop tard pour vous expliquer cette merveille, tâchez qu'on ne la remarque pas, et surtout cachez bien votre étonnement, lorsque...
Edgar n'en put dire davantage; on annonça madame de Fontvenel , son fils et sa fille ; et Valentine se hâta de cacher le lorgnon dans sa ceinture , se réservant d'en faire l'épreuve dès quelle le pourrait sans paraître extraordinaire.
Madame de Clairange sachant que plusieurs personnes étaient déjà réunies dans son salon , s'y rendit aussitôt ; elle était pâle , n'ayant point mis de rouge , contre son ordinaire , non pas par oubli, car elle avait pensé à n'en pas mettre. L'air triste d'une femme sensiblement émue lui paraissait indispensable ce jour-là.
Valentine aurait bien voulu essayer en la regardant le lorgnon qui la préoccupait si vivement ; mais il n'y avait pas encore assez de monde dans le salon, pour qu'un de ses mouvements passât inaperçu. D'ailleurs, chacun lui parlait, s'occupait d'elle, et lorsqu'on est soi-même l'objet de l'observation de tous, on est mal placé pour observer.
Les membres des deux familles admis à entendre la lecture du contrat arrivèrent. Madame de Montbert, qui venait pour la première fois chez madame de Clairange, fut reçue par elle avec une politesse empressée, difficile à concilier avec l'air de langueur affectueuse qu'elle avait combiné pour toute la soirée.
— Je vous ai fait bien de la peine l'autre jour , ma chère Valentine, dit madame de Montbert à sa future nièce, mais je l'ai fait exprès, et c'est mon excuse ; d'ailleurs Edgard a été si heureux du chagrin que je vous ai causé, que vous me le pardonnerez, n'est-ce pas?
Comme Valentine s'apprêtait à répondre , madame de Clai-
range vint leur parler, et dès lors le supplice de madame de Champléry commença : la quantité de choses inconvenantes que sa belle-mère pouvait dire en moins de dix minutes pour l'embarrasser, était un véritable problème ; rien ne s'expliquait moins que ce manque absolu de tact , de bon goût dans une personne que nul sentiment n'entraînait , et qui avait l'habitude de choisir toujours ce qu'il y a de mieux à dire ou à faire; t>n ne concevait point comment , étant parvenue à s'acquérir tes vertus les plus difficiles à pratiquer, elle n'avait pu atteindre à cette qualité ; c'est que le bon goût est pour ainsi dire la pudeur de l'esprit : voilà pourquoi il ne peut s'imiter ni s'acquérir.
— Seriez-vous souffrante? demanda madame de Fontvenel à madame de Clairange, qui paraissait attendre cette question.
— Un jour, comme celui-ci est toujours si pénible pour »ous ! répondit-elle en feignant de réprimer une émotion qu'elle n'éprouvait pas. Je ne puis me faire à l'idée de me séparer de Valentine. La première fois que je l'ai mariée , j'ai bien souffert ; mais j'éprouve encore plus de tristesse aujourd'hui. Depuis la mort de son mari , elle m'avait été rendue, et j'espérais la garder près de moi plus longtemps.
Valentine sentant combien le souvenir de son premier mariage était ridicule à rappeler en ce moment, faisait tous ses efforts pour interrompre une élégie si maladroitement commencée ; mais il n'était pas facile d'arrêter madame do Clairange lorsqu'elle était lancée dans un sentiment qu'elle croyait convenable ; et le parallèle entre les deux mariages une fois établi, il fallut le subir jusqu'au bout.
Par sa situation singulière , Valentine éprouvait alors tous les genres d'embarras, le trouble d'une jeune fille qu'on marie, et l'embarras d'une veuve qui se remarie. Heureusement, M. de Lorville, dont la présence ajoutait encore à ce tourment , en eut pitié, et mit fin à cette conversation en demandant à madame de Clairange si le notaire était arrivé.
— 11 est là , dit-elle , en montrant la porte de son second salon; il nous attend.
Alors on passa dans le salon voisin , et chacun prit place solennellement pour écouter la lecture du contrat.
Au moment où le notaire commençait à lire, l'arrivée pompeuse d'une parente vint l'interrompre.
C'était une nouvelle mariée , éclatante d'or et de pierreries; M. de Lorville, que l'apparition de cette femme devait émouvoir dans une telle circonstance, ne la reconnut point. Il ne pouvait deviner sous cette nuée de plumes blanches, à travers ces blondes étagées, sous ces lourdes parures , cette jeune et belle personne dont la mise si simple avait naguère séduit ses yeux ; enfin il ne pouvait reconnaître sous ce costume de grandmère la sylphide mademoiselle d'Armilly. Pourtant c'était bien elle ; mais elle était tombée dans le tort commun aux nouvelles mariées, qui, dans leur empressementde porter les parures interdites aux jeunes personnes, s'affublent comme de vieilles femmes.
Mademoiselle d'Armilly ayant épousé un cousin de madame de Champléry, n'avait été invitée que pour signer le contrat de mariage; et il était évident qu'elle avait hâté son arrivée pour en entendre la lecture.
Cette curiosité de parents soupçonneux ne surprit point M. de Lorville; nul sentiment intéressé, nul étroit calcul ne pouvait l'étonner de la part de cette jeune nymphe si langoureuse dont il connaissait les sordides faiblesses. Malgré sa dissimulation, la première rivale de Valentine ne pouvait cacher son dépit ; il perçait à travers ses compliments et ses éloges offensants, qui semblaient menacer le bonheur pour lequel elle exprimait tant de vœux.
Valentine n'avait jamais aimé mademoiselle d'Armilly , peut-être bien parce que madame de Clairange la citait toujours comme le modèle des jeunes personnes, en exagérant A douceur et sa modestie ; aussi, par un instinct conservateur de ses illusions, Valentine, qui ne voulait point tenter l'épreuve du lorgnon magiqiie sur sa chère Stéphanie, en fit-elle l'essai sans crainte sur sa nouvelle cousine , dont la parure brillante et à l'effet motivait assez une attention particulière.
Le notaire continua la lecture, et chacun écoutant avec
LE LORGNON m
recueillement les différentes clauses du contrat, Valentine jugea que le moment était favorable. Mademoiselle d'Armilly prêtait une si grande attention à cette lecture qu'on pouvait la lorgner longtemps avant qu'elle s'en aperçût.
Tout à coup Valentine mi vit faire un mouvement de surprise à un certain article du contrat qu'elle-même n'avait point écouté. Elle saisit le lorgnon et se mit à la regarder.
D'abord Valentine resta un moment stupéfaite et comme épouvantée de cette merveille. Quoique M. de Lorville l'eût prévenue et qu'elle lui eût promis de ne donner aucun signe d'étonnement, il lui fut impossible de cacher sa surprise , elle porta subitement la main à ses yeux , comme une personne qui croit rêver; et chacun la voyant ainsi émue imagina qu'elle essuyait des larmes d'attendrissement et de reconnaissance , touchée des sacrifices que M. de Lorville faisait en sa faveur, et que cet acte lui apprenait ; mais Valentine ne savait rien de tout cela, et le talisman que venait de lui confier Edgar l'occupait bien plus que la fortune qu'il lui assurait. Elle n'apprit même cette clause du contrat que par la pensée de sa cousine qui se disait : « 11 lui reconnaît cinq cent mille francs! il est bien généreux ! si j'avais su cela... » Puis attachant sur son mari un regard plein de tendresse qui semblait dire : Je vous aime, elle pensait : « Je n'aurais pas été réduite à épouser cet homme si laid, pour si peu ! »
11 y avait un contraste si comique entre ce regard tendre , et cette réflexion pleine de dégoût , que malgré la solennité d'un tel moment, Valentine se prit à rire... Un coup d'oeil de M. de Lorville la ramena au sérieux convenable ; alors elle essaya de 6e rappeler toute la conduite d'Edgar, et de se l'expliquer par ce talisman dont elle était confidente.
A la place de Valentine , une autre femme aurait frémi de cette découverte, et aurait bien vite cherché dans sa mémoire, si, depuis qu'elle connaissait M. de Lorville, elle n'avait eu aucune pensée qu'elle eût désiré lui cacher; mais, madame de Champléry savait trop combien elle gagnait à être devinée pour avoir rien à craindre du passé.
MO LE LORfcNON.
—C'est pour cela qu'il m'a aimée, pensait elle ; ce lorgnon semble avoir été inventé pour faire valoir mon caractère, pour moi seule enfin , qui ai des défauts si visibles et qui ne dissimule jamais que mes bons sentiments.
Puis elle se perdit en conjectures sur l'histoire de cette merveille , et ce ne fut qu'après un certain temps qu'elle se sentit assez remise de son trouble pour essayer une seconde épreuve.
Madame de Clairange, placée en face d'elle , avait les yeux baissés, la tête languissamment penchée, le bras appuyé mollement sur le coussin d'un canapé , et elle paraissait décidée à rester auelque temps dans cette attitude commandée par la mélancolie. Valentine profita de ce moment pour braquer le lorgnon sur sa pensée.
— Oui , c'est bien comme cela, se disait madame de Clairange, que serait aujourd'hui la mère de Valentine? Ainsi mademoiselle Mars pourrait se dire en étudiant un rôle nouveau , « c'est bien comme cela que mademoiselle Contât l'aurait joué. »
Malgré le triste souvenir que cette pensée réveillait dans l'âme de Valentine, elle en sourit dédaigneusement, et pour se distraire , elle fixa ses yeux sur madame de Montbert , dont l'air mécontent la préoccupait.
— Je ne sais vraiment , pensait-elle , ce qu'a Valentine ce soir; elle ne fait que rire de la manière la plus inconvenante.
Cette leçon rendit madame de Champléry à elle-même ; elle renonça au plaisir d'étudier ainsi ses amis , et elle redevint aussitôt grave et triste, comme il convenait de l'être pendant cette lecture solennelle.
Cependant cette lecture se termina ; chacun vint à son tour signer le contrat de mariage, et les conversations s'engagèrent. Cette soirée tant redoutée, Valentine la trouvait fort amusante; dès qu'on la laissait seule un instant, elle se mettait à lorgner, l'on comprend l'intérêt et le plaisir qu'elle y trouvait.
Les principaux membres de la famille ayant signé, vint le tour de M. de Fdntvenel. Valentine remarqua que la plume
tremblait dans sa main ; elle l'observa avec curiosité , et cette pensée l'émut profondément : « Du courage , se disait-il , elle ne m'a jamais aimé , et ne sait pas combien je la regrette. Je ne dois pas être triste, mon ami sera si heureux ! »
Touchée de ce noble sentiment, elle s'approcha de lui, et lui tendant la main :
— Vous serez toujours notre meilleur ami , dit-elle de ce ton affectueux qui guérit toutes les blessures; M. de Fontvenel lui baisa la main avec reconnaissance , touché de voir qu'elle l'avait compris. Il est si doux d'être assisté dans une grande émotion par celle qui la cause !
Après M. de Fontvenel , un jeune homme que M. de Lorville venait de présenter à Valentine, s'approcha de la table pour signer; c'était ce même publiciste qu'Edgar avait rencontré dans la maison de la rue du Bac, et avec lequel il s'était lié depuis intimement. Madame de Champléry, frappée de la physionomie spirituelle du jeune écrivain, le lorgna pendant qu'il signait.
— Pauvre Angeline! notre mariage est bien incertain, pensait-il.
Puis cédant la plume à un autre, il s'éloigna en se disant :
— Que toutes ces femmes sont gracieuses! la duchesse de ***** est ravissante ; Angeline est jolie , mais elle n'a pas cette tournure, cette aisance de manières des femmes dee grand monde... Sa lettre de ce matin m'a fait bien de la peine , elle pleure nuit et jour l... pauvre enfant !... mais n'importe, je ne dois plus lui écrire, son père supposant à cette union... ce serait manquer à l'honneur... et d'ailleurs, c'est une folie à mon âge que de vouloir se marier.... dans quatre ans, si mon grand ouvrage a du succès , je serai au conseil d'État , et je pourrai choisir.
— Voilà un jeune homme qui ne manque pas d'ambition , pensa Valentine. Ah! s'il possédait ce talisman...
Pendant ce temps, Edgar se plaisait à contempler l'étonnement de madame de Champléry, à chaque nouvelle observation que le lorgnon lui fournissait, et souriait de toutes leg
ruses qu'elle employait pour regarder sans être vue. Toutefois il éprouvait un sentiment confus de dépit, il en voulait à Valentine de l'oubli qu'elle semblait faire de lui, et il se demandait pourquoi elle ne cherchait pas à deviner sa pensée.
— Parce que je la sais, dit-elle en passant rapidement devant lui, et M. de Lorville fut saisi à son tour d'entendre ainsi répondre à une idée qu'il n'avait pas exprimée.
— Mille compliments, mille compliments, cher Edgar, s'écrie alors une voix bien connue de Valentine ; recevez tous mes vœux sincères , ah ! bien sincères , on n'en doute pas. Ce n'est pas Frédéric Narvaux qui a jamais trompé personne ( ses amis du moins), car pour les femmes, je n'en répondrais pas, je ne me fais pas meilleur que je ne suis.
— Des vœux aussi sincères sont sûrs d'être bien accueillis, répondit M. de Lorville d'un ton railleur. Croyez que j'en suis pénétré, allez, mon cher, je vous dois plus que vous ne pensez.
— Vous l'entendez , dit M. Narvaux à une personne avec laquelle il venait d'arriver ; puis il se mit à causer avec elle d'un air de confidence qui excita la curiosité de Valentine ; elle prêta l'oreille et entendit M. Narvaux dire à voix basse :
— Sans moi , ce mariag« était manqué ; Edgar était parti subitement, il ne voulait plus en entendre parler; j'ai couru après lui , je lui ai fait sentir que les choses étaient trop avancées , qu'il ne pouvait rompre , j'ai parlé du désespoir de la pauvre madame de Champléry ; enfin j'ai tant fait qu'il l'épouse aujourd'hui.
Valentine, ignorant à quel point M. Narvaux était habile dans l'art de mentir, crut qu'en effet on l'avait calomniée près d'Edgar; et que sans le talisman qui lui avait permis de lire dans son cœur, il aurait peut-être cessé de l'aimer; alors elle sut bon gré à M. Narvaux d'avoir cherché à la justifier, et se mit à le lorgner, ne doutant pas que des pensées dont l'enveloppe était si grossière, ne gagnassent à être pénétrées. Son regard tomba sur lui du moment où, se vantant d'être la cause de son mariage, il pensait cela :
LE LORGNON. ISS
— Maudit mariage ! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'empêcher, mais ...
Cette fois, Valentine fut si surprise , si épouvantée d'un tel excès de fausseté, qu'elle chercha des yeux Edgar, pour trouver, dans le cœur où elle était aimée, un refuge contre tant de malice ; puis , comme fascinée par le mal et la curiosité qu'il inspire, elle lorgna une seconde fois M. Narvaux :
— Que vois-je, pensait-il , le lorgnon d'Edgar dans les mains de sa prétendue ! il y a là quelque mystère... si je pouvais lui dérober un moment ce lorgnon... oui, je veux savoir à quoi m'en tenir.
Valentine tressaillit ; elle comprit alors tout le danger d'un pareil talisman dans les mains d'un homme méchant , et elle apprécia plus que jamais la noblesse du caractère de M. de Lorville, en se rappelant sa conduite depuis qu'il en était possesseur. Ah ! combien cette idée le lui rendait cher ! Dominée par les doux sentiments que cette réflexion faisait naître . Valentine répondit à peine aux compliments , aux adieux des parents et des amis qui se retiraient.
Quand tout le monde fut parti , Edgar lui demanda la cause de sa profonde rêverie.
— Je pensais à ce talisman, répondit-elle, au noble usage que vous en avez fait.
— Je n'ai donc pas eu tort de vous faire cette confidence, dit Edgar.
— Au contraire, comment ne pas vous aimer davantage, en songeant que cette pénétration surnaturelle ne vous a servi qu'à deviner ma tendresse et le malheur de votre ami; que ce pouvoir si redoutable vous ne l'avez employé qu'à deux actions généreuses !
— Puisque ce talisman me fa't aimer, gardez-le, je n'en ai plus besoin ; la pensée des indifférents commence à m'ennuyer, la vôtre, vous me la direz.
— Je l'accepte, dit Valentine avec tendresse, mais je vous le rendrai si jamais vous doutez de moi.
M. et madame de Lorville sont encore possesseurs de ce
lorgnon ; ils le cachent avec soin aux méchants et aux ambitieux; prudence inutile, ce talisman serait sans puissance dans leurs mains ; car il faut avoir l'esprit libre et le cœur pur pour juger le monde tel qu'il est; il faut n'avoir rien à désirer pour regarder sans illusion, rien à cacher pour observer saus malveillance.
flW DU l OR CM 0 3.
PRÉFACE
Il y avait dans ce roman...
— Mais ce n'est pas un roman.
— Dans cet ouvrage...
— Mais ce n'est pas un ouvrage.
— Dans ce livre...
— C'est encore moins un livre .
— Dans ces pages enfin... il y avait un chapitre assez piquant intitulé :