LA CROIX D'OR
Au théâtre du Palais-Royal , on représentait : la croix, d'or.
Toujours la croix d'or ! Laquelle choisir? L'embarras était grand.
Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être un vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait préférer.
Tancrède cheminant sur le boulevard , aperçut, au coin de la rue Taitbout, une espèce de file de voitures.
Est-ce qu'il y a un théâtre par là? se dit-il, et machinalement il dirigea ses pas du côté que suivait la file.
Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux", les chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables : mais, en revanche, les valets de pied étaient bien tenus, et sentaient la bonne maison.
De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban , un bonnet , et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.
Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe sa tête blonde :
— Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?
— Monsieur, c'est la file.
— Comment nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il ; madame de D*** qui m'écrit :
« Venez, nous serons entre nous; je n'ai invité personne, c'est une petite soirée sans façon. »
— Et puis, voilà qu'elle a rassemblé tout Paris!
— Elle ne pouvait faire autrement , dit une autre voix qui sortait du fond de la même voiture : tout le monde voulait entendre les vers de Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.
— Ah! pensa Tancrède, il paraît qne ces messieurs vont à une soirée littéraire. Eh! mais, moi aussi , je serais curieux d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là? La canne me doit une réparation — et Tancrède fit passer la canne dans sa main gauche.
La voiture des deux jeunes gens s'arrêta devant la porte d'un joli petit hôtel de la rue Saint-Georges, et les deux superbes dandys entrèrent dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient trois.
Ils quittèrent leurs manteaux ; Tancrède, étourdiment, allait faire comme eux ; mais heureusement il se rappela que ce soin était inutile ; il garda sa grosse redingote de voyage , et remit sur sa tète son chapeau , que, par une routine de politesse, il avait ôté en entrant.
Les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent , et Tancrède passa bien vite le premier pendant qu'on annonçait les nouveaux venus, occupés à rétablir un aimable désordre dans les boucles de leurs cheveux.
Tancrède commençait à s'accoutumer à être invisible : cependant ce jour-là, pour lui-même, il se sentait gêné de se trouver ainsi mal vêtu, avec des bottes crottées, une redingote du matin , dans un salort fleuri , doré , parfumé , et paré des femmes les plus élégantes de Paris. Une grande crainte s'empara de lui :
— Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de la main droite? si l'on allait me voir? que deviendrais-je?
Il en frémit ; il éprouva tant de honte qu'il se hâta de passer dans un autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent et qui était plus en harmonie avec son costume et ses pensées. Tancrède était timide et embarrassé de lui, comme si on l'avait pu voir.
Il ne fut pas encore à son aise dans ce second salon : il y avait trop de monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup •plus petit, où il n'y avait personne , et alla s'établir devant une table couverte de livres, de journaux , d'albums , pour se donner une contenance. — Comment trouvez-vous cela? un homme invisible qui sent le besoin de se donner une contenance? Cela prouve que le monde agit toujours sur nous, alors même que nous sommes le plus indépendants de lui. — Cela nous prouve aussi que chacun de nos avantages est une science, et qu'il faut encore de l'étude pour en tirer parti. Un sourdmuet guéri ne sait point parJer( il faut qu'il apprenne à prononcer les mots pendant des années. Un homme enrichi ne sait pas dépenser ; de même , un homme invisible a besoin d'expérience et d'étude pour Comprendre qu'on ne le voit pas, et tourner à son profit cet incalculable avantage, sinon, ce ne sera pour lui qu'un embarras de plus.
Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'était pas pour cela qu'il était venu en fraude dans ce salon. Tous les grands noms de la peinture légère rayonnaient
parmi ces' dessins. Il y avait des fleurs de Redouté, des chevaux de Carie Vernet , des Bédouins d' Horace, de charmantes aquarelles de Cicéri, ces petits paysages qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... do ravissantes espagnoles de Géiiiole, des caricatures de GranclviL'e et d'Henri Monnier, de beaux brigands de Schnelz, tous chefs-d'œuvre au petit-pied.
En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir :
Chateaubriand !
Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait évidemment sur les indiscrets.
Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante :
« Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. Conjurer d'une « manière si aimable une vieille bête comme moi ! j'ai besoin « de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double « attaque de votre beauté et de votre esprit ; encore Dieu sait « comme je m'en tire ! Hélas ! je ne sors point, je ne sors plus, « je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte « déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin « qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je pren- « drai mon rang parmi les plus anciennes perruques de votre « connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, « rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du « bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malt heureux que coupable.
« Chateaubriand. »
Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore
poétique dite par un génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède. Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?
Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au crayon.
C'était une infidélité, c'était un crime ; mais à quoi bon être invisible si ce n'est pour être indiscret.
Comme M. Dorimont était occupé a l'exécution de son crime, plusieurs personnes entrèrent dans le salon.
— A qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse. Tancrède retourna la tète vivement, et il aperçut alors son
chapeau sur une chaise à côté de lui. 11 voulut le reprendre, mais l'attention était fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.
— A qui le chapeau ! cria un jeune étranger.
— A personne, il n'y a personne ici.
— C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé ici ce matin, dit quelqu'un en riant.
— C'est le chapeau du coiffeur de madame de D*** ; cachezle donc, monsieur de Bonnard.
Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau sous la table.
— Il est sauvé ! pensa Tancrède.
Une rumeur se fit entendre dans le salon.
— Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.
— Non, reprit une autre personne ; Lamartine est allé ce soir chez son président. M. de*** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.
— Qu'est-ce qui arrive?
— C'est la duchesse de ***.
— La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons la voir.
Chacun retourna dans le grand salon.
— Puisque Lamartine n'est pas arrivé, pensa Tàhcrède, je puis encore rester ici.
Et il se remit au pillage.
Un second billet se trouvait sur la table : il était signé.. — Bérenger — lequel? Il y a plusieurs Bérenger.
Le mot prison, qui se trouvait dans les premières1 lignes de la lettre, ne laissait plus de doute. On voyait clairement que ce n'était pas le pair de France ni le conseiller à la cour de cassation qui l'avaient écrite.
Ce billet était aussi un billet d'excuses.
« Hélas! non, Madame, ce n'est pas de la coquetterie que « vous faites avec moi , c'est de la bonté ; vous m'avez fait « autrefois passer de douces consolations à travers les baf- « reaux de ma prison ou de mon cachot, comme nous disons, « nous autres poètes. Aujourd'hui, vous prenez pitié d'un pau- «t vre reclus volontaire, et vous voulez le rattacher à ce monde « qui doit vous paraître si plein de bonheur, car il vous est « reconnaissant. Malheureusement, Madame, le reclus est souf- « frant, et son médecin lui défend le monde et ses émotions.
« Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un peu de la « privation qui m'est imposée. »
11 y avait dans ce billet Un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède. Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.
— C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre si gaie du poète ù'Atala, et un billet si gracieusement triste du chantre de Lisette.
Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de Chateaubriand, publiée eh 1 834 , et la belle chanson de Béranger : Dis-moi, soldat, dis-moi fen soiiviens-tu ? il se répondit que les génies bien organisés savent réunir les deux genres : la profondeur dans le sentiment, et la légèreté dans l'esprit.
Tout en réfléchissant ainsi , il copiait la lettre de Bérenger.
11 terminait à peine celte copie, une grande agitation se manifesta dans les salons de madame de D***.
M. de Lamartine, arrivé depuis longtemps, avait consenti à dire quelques vers.
Tancrède se précipita dans le salon pour l'entendre.
Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine; il le reconnut entre tous : c'est ainsi qu'il l'avait rêvé.
M. de Lamartine lut cet admirable chant de Jocelin, ou plutôt la scène de la confession de l'évèque dans la prison de Grenoble; car tout ce chant est une scène de drame, et serait d'un effet superbe au théâtre. La voix de M. de Lamartine est pure et sonore; il dit les vers d'une manière très-simple, mais avec inspiration et dignité, avec cette émotion profonde et voilée, d'autant plus puissante qu'elle est combattue, cette émotion contrainte si communicative qui semble se réfugier dans l'auditoire, parce que le poè'te la repousse.
Chacun était ravi, transporté ; Tancrède, enivré d'admiration, avait oublié où il était, qui il était, et la canne de M. de Balzac, et toutes les merveilles imaginables ; la nécessité d'être invisible était bien loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde :
— C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est une inspiration divine !
Et toutes sortes de choses fort justes que nous sommes loin de contester; mais en disant tout cela, il levait les bras, il gesticulait, il applaudissait, et là canne devenait ce qu'elle voulait.
Enfin, quand M. de Lamartine arriva à ces mots :
Un changement divin se fit dans tout mon être , Quand je me relevai de terre, j'étais prêtre !...
Tancrède s'étant avancé pour mieux voir le poëte, que chacun allait remercier, s'aperçut que plusieurs personnes l'observaient lui-même, et frémit.
Une femme d'un âge respectable demandait son nom d'un air scandalisé ; le pauvre jeune étourdi se hâta de redevenir
invisible, mais il fut longtemps avant de se remettre de son trouble.
Avoir été vu si mal vêtu dans un monde si élégant, être resté dans un salon toute une soirée en redingote du matin, avec son chapeau sur la tète, ô honte ! c'était un homme déshonoré.
L'admiration rend indiscret, on se croit des droits sur ce qu'on apprécie. Après ces beaux vers, on en désira d'autres, on tourmenta longtemps M. de Lamartine.
— Vous avez fait de nouveaux vers? demanda quelqu'un.
— Oui, adressés à moi, dit un jeune poète avec fierté.
— Oh! dites-les, s'écria-t-on.
— J'ai peur de ne pas me les rappeler ..
— Commencez toujours, vous les chercherez.
M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordinaire ce soir-là, dit les vers suivants qu'il avait faits la veille :