‹ NouvellesChapitre 25 sur 35 · UNE MUSE · texte numérisé non relu

UNE MUSE

Il y avait dans le salon de madame de D*** une jeune personne que Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie, ensuite parce que Pextrême simplicité de sa toilette faisait contraste avec le luxe élégant des femmes qui l'entouraient.

Cette jeune fille se nommait Clarisse Blandais ; elle avait dix-sept ans, elle avait quitté Limoges, sa patrie, et était venue à Paris pour être poète, comme Petit- Jean était venu d'Amiens pour être suisse.

Sa mère, femme raisonnable et philosophe, s'était dit :

— Par le temps qui court, le métier de poè'te est un fort bon métier pour les femmes : madame Valmore et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit point à leur bonheur ; elles trouvent dans leur talent de nobles jouissances et de pures consolations ; mademoiselle G***, qui faisait des vers comme ma fille, jouit dans le monde d'une position fort agréable. Mademoiselle Mercœur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement une pension de quinze cents francs, qui suffirait

à ma filie et à moi... Je ne vois pas pourquoi Clarisse, qui est incontestablement poè'te, ne trouverait pas les mêmes avantages : elle n'a point de fortune, je la marierai difficilement; tâchons de lui faire un sort par son talent.

Et la sage mère avait fait ses paquets, avait dit adieu aux rivages de la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de la diligence, et les messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une muse de plus.

La soixantième je crois.

Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois elle se sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses compagnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions ; elle s'en tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos pour se faire connaître, et chercher des admirateurs dans ce tourbillon d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout introducteur dans ce monde nouveau, n'avait qu'une seule lettre de recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour un de ses collègues; mais ce collègue était... M. de Lamartine ! C'était beaucoup. M. de Lamartine avait accueilli la jeune fille comme une espérance, elle lui avait confié quelques vers qu'il avait vantés ; enfin, madame de D***, ancienne amie du grand poëte, s'était chargée de faire connaître, dans le monde littéraire, la Corinne du Limousin.

Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui avaient causé les vers de son protecteur, lorsque la maîtresse de la maison s'approcha d'elle, et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.

t- Après lui ! dit Clarisse avec une douce indignation.

— Vous me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites pas prier.

Clarisse prit la main que lui tendait madame de D***, et alla s'asseoir à la place qu'elle lui désignait.

Clarisse devint d'abord très-rouge, parce que tout le monde la regardait; et puis elle devint très-pâle, parce qu'elle était émue, car ce qu'elle éprouvait était plutôt de l'émotion que de

la timidité. La timidité déguise toujours une espèce de misère ; une timidité invincible naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la nature : le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire ; l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de vanité que nous avons de commun avec l'éléphant.

Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance, mais elle avait du courage, et puis la conscience de ce qu'elle valait, peut-être.

Elle commença :

Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année...

— Attends donc, ma fille, dit une voix sortant d'un chapeau de province, couleur tourterelle, pavoisé de nœuds de rubans rouges et verts; dis donc le sujet, ces dames ne comprendront pas.

— La mère n'a pas une haute idée de notre intelligence, dit une jeune femme.

Madame Blandais continua :

— Voici le sujet : Il y avait, aux environs de Limoges, un homme très-respectable qui venait nous voir souvent à Chanteloube. H était cousin du président, et il avait épousé en premières noces la nièce d'un procureur général ; lui-même enfin était directeur des contributions.

Hilarité mystérieuse.

— Ma fille lui plut, il me la fit demander en mariage par le sous-préfet lui-même; je fis part de cette proposition à ma fille ; mais cette union disproportionnée l'effraya (le prétendant avait soixante-quatre ans). La petite me demanda trois jours pour réfléchir, et au heu de réfléchir, mademoiselle fit les vers qu'elle va avoir l'honneur de vous dire.

— Cette femme parle fort bien en public, dit l'un de nos grands orateurs.

— Je n'ai pas écouté, dit un autre ; quel est le sujet?

— Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.

— C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé?

— Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, quelques infirmités peut-être?

— An ! î'iiGrreur ! s'écrièrent plusieurs femmes en riant.

— Elle est fort joiic, la petite, dit un jeune homme ; elle a des yeux charmants.

— Chut ! écoutez.

— Elle est ravissante ! pensait Tancrède.

La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le discours de sa mère, reprit alors d'une voix très-douce :

Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année. Ha mère, en m'imposant un douloureux lien : Union de hasard , d'avance profanée , Ou le cœur n'est pour rien?

La fortune, à votre âge, est un bonheur peut-être ; Mais an mien, ses faveurs sont des biens superflus: Dans nos jeux innocents ses dons feraient-ils nallre Un sourire de plus ?

Voulez-vous donc cacher ma blonde chevelure Sous des plis de velours, sous des bijoux pesants? Ma mère, vous voyez cette blanche parure Suffit à mes quinze ans.

Je ne vais pas au bal pour être regardée ; Des fêtes de l'orgueil mon cœur n'est point jaloux. Je mettrais en pleurant une robe brodée. Présent d'un vieil époux.

La raison, dites-vou% veut que l'on me marie. Mais, si jeune, faut-il m'immnler à sa loi? Dieu me dit d'espérer. . Ah! pour l'âme qui prie, La raison, c'est la (oit

WS LA CANNE

Pourquoi me repousser de voire aile avant l'heure? Mon front comme autrefois est timide et serein. !e suis heureuse ici , ma mère ; quand je pleure, Ce n'est pas de chagrin

Loin d'un monde agité mes jours bénis s'écoulent; Sur un sort qui me plaît d'où vous vient tant d'effroi? Vous dites qu'on se bat , que les trônes s'écroulent : Je ne le sais pas , moi.

La douleur pour mon âme est encore un mystère Mes lèvres du banquet n'ont goûté que le miel. Je ne vois que les fleurs et les fruits sur la terre, Que l'azur dans le ciel.

J'ai placé ma demeure au-dessus de l'orage; J'entends le vent gémir, mais je ne le sens pas. Je n'ai que la fraîche ur du torrent qui ravage Les plaines d'ici-bas.

La rose des glaciers, qu'un noir rocher protège , Ainsi fleurit sans crainte à l'abri des autans, Et dans ces champs maudits, dans ces déserts de neige. Trouve seule un printemps.

Ainsi , dans ces vallon5 de misère profonde, Dans ces champs d'égoïsme où rien ne peut germer, Daus ce pays d'ingrats, dans ce désert du monde, Je fleuris pour aimer.

Je ne sais quel instinct me fait chérir la vie , Quel parfum d'avenir me présage un beau sort, Me dit : Tu connaîtras la gloire sans envie , Et l'amour sans remords.

Oui , je crois au bonheur, a ma brillante étoile; Un ange protecteur me guide par la main , Et j'irai jusqu'à Dieu sans déchirer mon voile Aux ronces du chemin.

Comme on croit an printemps que l'hiver nous enrôle. Comme au sein de la nuit même on attend le jour,

Triste... je sens venir une indicible joie

Seule..... je vis d'amour I

Celui qui doit ra'ainier, celui que j'aime existe; Invisible pour vous, il enchaîne mes yeux. Il m';i;>;:;:ï;ii( charmant, a ma vie il assiste, Comme un esririt des cieuxl

Et je rougis de crainte à sa seule pensée, Et , comme en sa présence, on me voit tressaillir; Comme s'il était là, dans ma joie insensée , J'ai peur de me trahir.

Ce rêve de mon cœur n'est pas une chimère;

Il viendra.... loin de lui n'entraînez point mes pas,

Gardez-moi près de vous Oh! laisse-moi. ma mère,

L'attendre dans tesbrasi

Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublia la préface, qui d'abord avait fait rire. Clarisse était charmante en les disant ; son regard s'inspirait, toute sa personne s'embellissait. Cette harmonie de la beauté, de la jeunesse et de la poésie était un ensemble séduisant. Et puis, il y avait une conviction de bonheur dans toute son âme qui détournait la critique. La malveillance se sentait impuissante contre ce jeune cœur, si riche «l'espérance, si bien armé en joie pour l'avenir.

Clarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfin.

Savez- vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mademoiselle Antonia Lambert, cette jeune personne dont la voix est si belle, qui chante avec inspiration, comme on voudrait dire les vers? — Eh bien! c'est elle qui peut seule donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande etsvelte ; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce mélange de confiance et de modestie que donne l'union d'une extrême jeunesse et d'un grand talent.

Si tout le monde était ravi , que ne dut pas éprouver Tancrède, à qui ces vers semblaient s'adresser?

Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe; Invisible pour vous il enchante mes yeux I...

Il y avait toute une destinée aans ce hasard.

Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté ; on s'étonnait de sa simplicité.

— Elle n'est point pédante, disait-on.

Et pourquoi l'aurait-elle été ?

La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert à faire remarquer un talent qui a coûté ; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui n'était même pas la sienne ; il veut qu'on lui sache gré de la peine qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais le poëte ne s'aperçoit pas de la poésie, il ne cherche pas ses idées, elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se soulager. On fait des vers comme on aime, sans le savoir, sans le vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme, sans prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée de celui-ci de dire : J'ai très-bien dû je t'aime, aujourd'hui ; je devais être bien séduisant!

Oui, le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poëtes sont les grands seigneurs de l'intelligence; pourquoi veut-on qu'ils aient, comme les pédants, des manières de parvenus?

l'antre de la sibylle.

Madame Blandais et sa fille, voyant qu'il était déjà une heure du matin, se regardèrent avec anxiété.

— Il faut songer à nous en aller, mon enfant, dit la mère.

— Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse. Et elles se dirigèrent vers la porte.

Un valet de chambre vint à elles.

— Qui faut-il appeler? demanda-t-il.

Il s'imaginait qu'on allait lui répondre : Michel, Louis, Simon, un nom de domestique quelconque.

— Je désirerais une voiture de place, dit madame Blandais avec satisfaction.

Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voiture. Elle était bien aise de le faire valoir.

Tancrède, qui avait suivi Clarisse, entendant ces mots, s'effraya de l'idée que ces pauvres femmes allaient se trouver à deux heures du matin, sans protecteur, exposées à toutes les intempéries d'un cocher de fiacre : guidé par un zèle déjà quelque peu tendre, il résolut de les escorter invisible jusqu'à leur demeure.

— Je saurai leur adresse, pensa-t-il ; c'est toujours cela. Le fiacre arriva.

Madame Blandais monta la première ; quand ce fut le tour de Clarisse, Tancrède invisible, se plaçant entre elle et le cocher, l'aida à franchir le marche-pied, et ce fut sur son bras qu'elle s'appuya. Il eut soin aussi de préserver la blanche parure du contact de la roue, et fut récompensé de ses soins es. entendant la jeune fille dire ces mots en s'asseyant dans voiture :

— Comme ils sont polis, les cochers de fiacre !

La voiture partit. Tancrède la suivit d'abord des yeux, puis^ l'ardeur des coursiers s'étant ralentie, il se mit à leur pas ; et après un assez long voyage, arriva en même temps que le fiacre et la muse rue de la Bienfaisance, où elle demeurait.

— Allons, pensa Tancrède, du courage! mieux vaut mo désenchanter tout de suite.

Et il pénétra avec les deux femmes dans leur appartement.

— Ah ! vous voilà ! mamzelle, cria une vieille servante. Ah I mon Dieu ! que j'ai eu peur! Ah! Mamzelle, laissez-moi que je vous embrasse!...

— Qu'est-ce que tu as donc, Marguerite? qu'est-ce donc qui t'est arrivé?

tW LÀ CANNE

— Rien, madame, mais à vous? Comme j'étais inquiète! vous vous êtes donc perdues?

— Non, Marguerite, dit Clarisse d'un air glorieux ; c'est la soirée qui a fini tard.

— C'était donc une noce ?

— Je te conterai cela. Dis-moi, y a-t-il encore du lait? j'ai faim.

— Quoi! vous n'avez rien mangé... chez une comtesse?

• — Si vraiment, il y avait des friandises excellentes, dit madame Blandais ; mais Clarisse a tout refusé. C'était superbe : le beau salon ! il y faisait une chaleur ! ... Ce chapeau m'étouffait.

Madame Blandais commençait à se déshabiller.

Tancrède, par discrétion, sortit alors avec Marguerite qui allait chercher dans la petite cuisine ce qu'il y pouvait rester de provisions. Tancrède profita de ce temps pour observer ce ménage plus que modeste ; et tout ce qu'il voyait, ce mélange de simplicité bourgeoise et de distinction naturelle, lui plaisait.

Marguerite eut affaire dans la chambre de Clarisse; elle allait y chercher deux cuillers d'argent, car la jeune muse était gardienne de toute l'argenterie de la maison, qui consistait en six couverts, une casserole et sa timbale de pension.

Tancrède alors s'amusa à étudier la petite chambre de Clarisse. Que vous dirai-je? il devint amoureux de cette chambre.

Un lit très-petit, très-jeune, si l'on peut dire ainsi, et voilé de rideaux blancs, était situé au fond de la chambre. Près du lit était un joli guéridon en laque ; ce devait être un présent nouveau, sa richesse contrastait avec le reste du mobilier.

Auprès de la fenêtre était une espèce de bureau ; sur ce bureau, des livres, des dictionnaires anglais, des recueils de poésie, un panier à ouvrage, un vase plein de fleurs, et puis une boite de bonbons. Au mur était attachée une petite bibliothèque ; Tancrède l'examina rapidement : c'étaient tous livres dépareillés; il ne put s'empêcher de rire. Sur la cheminée

était une petite montre, nn chapelet, une bourse légère et un flacon. Tancrède observait tout avec plaisir, et cependant avec une malveillance volontaire.

— Je veux la connaître, se disait-il, je veux me désenchanter tout de suite, Clarisse me plaît trop, je ne la quitterai point que je ne l'aime plus.

El le souvenir de Malvina le fit amèrement soupirer.

Marguerite, ayant terminé ses recherches dans l'armoire, retourna dans la chambre de madame Blandais.

Madame Blandais était occupée à relever le feu; Clarisse préparait une petite place sur la cheminée pour poser son frugal souper. La mère avait passé une robe de chambre de couleur sombre ; la jeune fille avait changé sa robe de mousseline contre un long peignoir de percaline bleue. Elle était charmante ainsi.

Tancrède la trouvait bien plus jolie dans ce négligé tout à fait en harmonie avec son costume à lui, qui n'était nullement cérémonieux.

— Vlà du lait, Mamzelle, dit Marguerite, et puis du pain.

— Ah ! c'est bien, mets ça là. En veux-tu, maman?

— Non, vraiment, je ne bois de lait, à Paris, que lorsque j'y suis forcée. Quelle différence avec le lait de nos prairies! A Paris, le lait est détestable, il est falsifié.

— Non, maman, celui-ci est excellent, d'abord j'ai faim. Clarisse goûta le lait, puis elle se leva pour aller chercher

du sucre.

Pendant ce temps, l'invisible amoureux, tombant dans ce lieu commun des amours, voulut toucher de ses lèvies la coupe qu'une bouche adorée venait de presser ; il prit la tasse de Clarisse; mais, soit distraction, soit réel appétit, il but beaucoup plus de lait qu'il n'avait intention d'en boire ; il remit la tasse en tremblant.

Clarisse revint, et voyant sa coupe à moitié vide :

— Qu'est-ce qui a bu mon lait? cria-t-elle comme une pensionnaire.

— C'est toi, répondit sa mère en riant.

— Moi? j'y ai à peine goûté ; j'en suis sûre, quelqu'un a bu mon lait, c'est un mystère ; il y a peut-être un chat ici.

— Non, dit madame Blandais, c'est ton être invisible, tu sais?

— Sérieusement on a bu mon lait.

— C'est toi-même, étourdie, je t'ai vue ; tu es folle, tu ne penses jamais à ce que tu fais. Allons, dépêche-toi de souper, il est tard, Marguerite a sommeil.

— Marguerite dort déjà ; je l'ai envoyée se coucher.

Alors Clarisse s'assit auprès du feu, et se mit à tremper du pain dans le peu de lait que Tancrède lui avait laissé.

— C'est très-amusant le grand monde, disait madame Blandais ; moi j'aime Paris, le séjour de Paris me convient, c'est dommage que tout y coûte si cher ! Sais-tu que depuis trois mois que nous sommes ici , nous avons déjà dépensé quatre cents francs?

— Quatre cents francs! répéta Clarisse avec étonnement, c'est beaucoup.

— C'est énorme ! c'est la rançon d'un roi ! mais cet argent ne sera point perdu, si tu as des succès , et si tu te fais connaître; cette soirée a déjà réussi.

— Ai-je bien dit mes vers, maman ? demanda Clarisse.

— Oui, très-bien, seulement tu ne parles pas assez fort, dans l'autre salon on ne t'entendait pas.

— Ah ! tant pis pour ceux qui y étaient ! Je ne veux pas crier, moi ; et puis j'avais peur; il y avait là des petites femmes trèsméchantes, l'une d'elles s'est moquée de mes souliers noirs, j'ai entendu ce quelle disait; une autre a repris , pour m'excuser :

— Elle est depuis si peu de temps à Paris!

— Elle doit être bonne celle qui a dit cela.

— Le comte de D*** est un bien bel homme , dit madame Blandais.

— Oui, mais il ne me plaît pas, j'aime mieux M. de Lamartine. Oh ! quelle jolie figure !

Tancrède allait être jaloux quand elle ajouta :

— Ah ! mais il y avait là un beau jeune homme ; l'as-tu vu ?

— Non....

— Tu ne l'as pas vu? il était bien remarquable cependant, car il avait son chapeau sur sa tête, ce qui m'a paru singulier.

— Tu es folle, ma fille, un jeune homme ne se serait pas permis de garder son chapeau dans le salon de madame de D***.

— Je l'ai vu ! peu de moments à la vérité ; mais je l'ai vu avec son chapeau sur sa tête. Peut-être avait-il demandé la permission de le garder dit Clarisse en riant, comme ce vieux M. de Livray, qui avait toujours trop chaud, et qui entrait en disant: « Vous permettez, Madame? cela voulait dire qu'il n'ôterait point sa casquette.

— Enfant! dit madame Blandais.

— Je t'assure, maman, que j'ai vu, chez madame de D***, un jeune homme qui avait son chapeau sur sa tête , que ce jeune homme m'a beaucoup regardée , et que jamais de ma vie je n'ai vu de si beaux yeux ; il avait un regard , un regard qu'on retient, qu'on emporte, jamais je n'oublierai ces yeuxlà.... je les vois toujours.

Tancrède ne put résister à une invincible tentation ; il était en face de Clarisse, derrière le fauteuil de madame Blandais, il prit rapidement sa canne dans sa main droite, il fut visible.

Clarisse jeta un cri ; mais déjà la canne était revenue dans la main gauche, et Tancrède avait disparu. i

— Qu'est-ce que tu as donc, ma fille?

— Rien, maman, dit la jeune fille toute tremblante.

— Mais, tu es pâle...

— 11 m'a semblé que je voyais encore

— Qui?

— Ce jeune homme.

— Tu as des visions aujourd'hui, te voilà comme lorsque tu étais petite ; tu nous parlais toujours d'apparitions , de religieuses qui venaient s'asseoir auprès de ton lit. Tu es encore la même : tout à l'heure tu disais qu'on avait bu ton lait , et

c'est toi qui l'as bu , et maintenant tu vois QC3 jeunes gens dans ma chambre !

Et madame Blandais leva les yeux au ciel en souriant.

— Eh bien! soit, reprit Clarisse gaiement, moi aussi, j'ai des... Comment dit-on cela?

— Des visions, des apparitions.

— Non, ce n'est pas là le mot à la mode, il est plus long

que cela des hallucinations. Donc, il est décidé que j'ai des

hallucinations. Bonsoir, maman.

En disant cela, Clarisse vint embrasser sa m

— Bonsoir, ma fille, répondit madame Blandais. Et, poursuivant la plaisanterie,

— Si tu trouves ton beau jeune homme dans ta chambre, tu m'appelleras.

— Oui, maman.

Et Clarisse alla se coucher.

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