XV
Les guerres intestines et lointaines, les fléaux de toute espèce qui souvent menacent toute une nation d’une ruine totale , en auraient bientôt fait disparaître jusqu’au dernier individu, si l’amour maternel, plus fort même que les causes qui pourraient l’anéantir, ne surmontait tous les obstacles, ne bravait tous les dangers pour préserver la tendre et timide enfance d’une mort souvent inévitable. L’homme , chargé des grands intérêts de la société, tourmenté trop souvent par les désirs d’une ambition que rien ne peut satisfaire , cherchant la guerre et les combats , affrontant la mort pour courir après une vaine gloire que les fureurs d’une horrible vengeance viennent trop souvent flétrir ; l’homme , dis-je , inhabile aux soins que demande la première enfance , insensible à ses cris , l’abandonnerait sans peine à ses pressans besoins. Ainsi délaissés , les enfans périraient donc , et avec eux la race humaine, si la femme ne s’en occupait d’une manière active et continuelle, si elle ne leur consacrait tous ses momens , si elle ne leur sacrifiait sa vie entière. Santé , jeunesse, attraits , bonheur, jouissances de la vie, rien ne coûte à la femme pour prodiguer ses soins à l’être qu’elle vient de mettre au monde.
O cendres d’un époux, ô Troyens , ô mon père,
O mon fils , que tes jours coûtent chers à ta mère !
Andromaque.
Mais ce sentiment si vif, si impérieux , qu’on est forcé d’appeler sublime chez les femmes, n’est point l’unique partage de l’espèce humaine ; il se montre dans les animaux à un degré non moins énergique , non moins violent; on peut même dire que ces derniers
INTRODUCTION
xvij
déploient , dans certaines circonstances , des ressources qui frappent d’étonnement et d’admiration les personnes même les plus indifférentes à ces sortes de spectacles. Les femelles des animaux sauvages, moins cruelles ordinairement que les mâles, deviennent bien plus furieuses dès le moment où elles mettent bas, et pendant tout le tems de l’allaitement. Quels cris plan tifs , quels douloureux gémissemens ne font pas entendre les femelles des oiseaux lorsqu’une main cruelle vient enlever le nid dans lequel reposait le fruit de leur vive tendresse.
Qualis populeâ mœrens Philomela
Et mœstis latè loca questibus implet.
Virgile.
Parmi les faits nombreux qui concernent l’espèce humaine, je me bornerai au suivant : Dans une des dernières affaires de la guerre d’extermination que les Turcs font aux chrétiens de l’Orient , les habitans d’une bourgade, cédant au nombre, mais non sans courage , prennent la généreuse résolution de s’ensevelir sous les ruines de leurs demeures , et de ne cesser de se battre que lorsqu’ils auront cessé d’exister ; craignant de voir leurs femmes et leurs enfans tomber dans les mains de leurs cruels ennemis , ils conçoivent, dans leur désespoir, l’affreuse pensée de les exterminer tous et de périr ensuite , non sans faire payer cher les derniers momens d’une vie dont ils ont fait le sacrifice. Leurs femmes, instruites de cet horrible dessein, et par un effort surnaturel, oublient leur propre danger pour ne plus songer qu’à celui de leurs enfans;
INTRODUCTION
xviij
prennent à l’instant même une résolution qui ne peut appartenir qu’à l’excès de l’amour maternel : elles demandent des armes , se placent à côté de leurs époux , et tous , ainsi animés d’une fureur belliqueuse cligne d’une aussi belle cause, font mordre la poussière à leurs barbares ennemis.
Sa mère .... ah! que l’amour inspire de courage!
Quels transports animaient ses efforts et ses pas!
Sa mère ! . . . . elle s’élance au milieu des soldats :
« C’est mon fils ! arrêtez ! cessez , troupe inhumaine !
» C’est mon fils! déchirez sa mère et votre reine,
» Ce sein qui l’a nourri, ces flancs qui l’ont porté! »
MÉrope.
Les traits nombreux que je pourrais ajouter prouveraient tous cette vérité incontestable, que la femme, destinée par sa nature particulière à porter dans son sein les élémens d’une nouvelle reproduction , et à fournir ainsi à l’entretien de l’espèce , ne peut avoir d’autre bonheur que de sacrifier tous ses momens à la conservation de cet enfant si faible , si délicat en apparence , auquel elle vient de donner le jour. Mais loin de se plaindre de l’état de faiblesse où se trouve la première enfance , il faut au contraire admirer la sagesse de la Providence qui, dans cette obligation imposée à la femme , en a fait le lien puissant qui unit toute la chaîne des êtres, et fait ainsi succéder les générations, sans que jamais rien ne puisse en interrompre l’ordre invariable •, et, comme l’a dit un des plus grands écrivains du siècle passé ; cc si l’homme naissait grand et fort , sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir; elles lui seraient préju-
INTRODUCTION
diciables , en empêchant les autres de songer à l’assister ; et abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance : on ne voit pas que la race humaine eût péri si l’homme n’eût pas commencé par être enfant. »
De tous les devoirs de la maternité, il n’en est point de plus sacré que celui qui impose aux mères l’obligation de nourrir ellesmêmes l’enfant qu’elles viennent de mettre au monde. Tout ici concourt à l’accomphssement du vœu de la nature ; sans parler de ce sentiment intérieur , si doux et si impérieux en même tems, qui avertit la mère des soins qu’elle doit à son enfant, de cet élan involontaire qui , malgré elle , la force à tourner ses regards attendris vers la petite créature qui vient de s’échapper de son sein , les changemens de toute espèce qui s’opèrent dans son organisation lui en démontrent l’indispensable nécessité. Quoi de plus admirable en effet que l’ordre invariable dans lequel s’exécutent alors les nouvelles fonctions à l’aide desquelles la mère , rassurée sur l’existence de son enfant, peut sans effort lui fournir une nourriture aussi abondante que salutaire ! Quoi de plus ingénieux et de plus simple en même tems que ce qu’on appelle la montée du lait ! Au premier cri de l’enfant, au plus simple attouchement de ses lèvres, à la moindre caresse , tout le corps de la mère frémit; un léger ébranlement qui semble partir de la plante des pieds parcourt avec la rapidité de l’éclair toutes les parties de son individu , et, en s’arrêtant aux seins, produit sur ces organes la plus vive impression. A l’instant même un gonflement visible s’y manifeste, une légère tension s’y fait sentir ; bientôt les mamelles se remplissent d’une abondante sécrétion de lait , et si la mère ne présente à
INTRODUCTION
l’instant même le sein à son enfant, le lait, impatient de sortir de ses canaux, s’échappe et jaillit au dehors, sans que rien puisse en arrêter le cours.
Cependant , nous ne devons pas nous le dissimuler , quelque sacrée que soit pour une mère l’obligation de nourrir elle-même l’enfant qu’elle vient de mettre au monde , quelqu’impérieuses que soient à cet égard les lois de la nature, on est souvent obligé de fléchir devant des lois non moins impérieuses. Toutes les femmes ne vivent pas au milieu des champs; les usages, les mœurs et la manière de vivre des grandes villes sont autant d’obstacles qui forcent très-souvent les femmes à recourir à des nourrices étrangères, quand il leur serait si doux d’accomplir les devoirs de la maternité. C’est en vain qu’Aulugelle chez les anciens , que Buffon, que Rousseau chez les modernes ont parlé de ces devoirs avec toute la chaleur de l’éloquence la plus persuasive ; c’est en vain qu’ils ont exalté les douceurs, les transports de l’amour maternel , et qu’ils ont frappé d’anathème les femmes qui s’affranchissent de l’obligation de nourrir leurs propres enfans , la nécessité plus forte que l’éloquence de ces grands écrivains , a fait tout fléchir sous sa loi. Sans parler ici des femmes que des occupations multipliées empêchent de se livrer aux douceurs de la maternité, combien de circonstances, soit de localité , de convenances , de santé ou même de caractère et de penchans vicieux, s’opposent à ce qu’une mère se charge ellemême d’allaiter son propre enfant? Un médecin prudent et éclairé ne doit-il pas alors engager une mère à remettre à d’autres l’allaitement de son enfant , quand il peut croire qu’il y aurait des inconvéniens graves ou même du danger à lui en abandonner le soin?
INTRODUCTION