‹ Nouvelles élévations poétiquesChapitre 5 sur 28 · SOUVENIR AUX ALPES DE BRIANÇON · texte numérisé non relu

SOUVENIR AUX ALPES DE BRIANÇON

Alpes de Briançon ! quand la blanche étendue Des pics que l'horizon l'un à l'autre enchaînait Des hauteurs d'un plateau s'ouvrait devant ma vue, Quand le soleil, oiseau solitaire, planait,

Quand la nuit, du lien des rayons délivrée. Montait au long des monts et quand, sur le sommet, L'irradiation de la lune sacrée Ainsi qu'un grand bûcher de vapeurs s'allumait,

Quand dans ta coupe auxbords épaissis par la glace Tu reflétais le cœur de l'azur immortel Et les pics où les vents déchaînés sont en chasse, Lac isolé, miroir d'un temple et d'un autel.

Quand la vallée au pas bondissant d'une aurore Qui descendait, rieuse^ une écharpe à la main, Tressaillait tout entière, éclatante et sonore. Dans ses rochers, ses eaux, sa neige et son chemin.

Alpes de Briançon, si tristes et si blanches,

Royaume de l'hiver et lieu de mon exil,

J'oubliais que vos monts et vos bois, sous leurs branches,

Me voyaient ceint d'un sabre et porteur d'un fusil,

J'oubliais, dans la paix des neiges éternelles,

Le tumulte et la guerre apportés sur les monts,

Les bouches des canons obscures et cruelles

Et les hommes courbant, autour d'elles, leurs fronts.

Et je chantais : « Le bruit des armes et des voix Se mélange au murmure affaibli de tes ondes Torrent lointain ! Toujours, cependant, je te vois Et, sur ton bord, le fort aux murailles profondes.

c( Montons plus haut ! le mont s'enfonce dans l'azur. D'âpres rochers, des bois farouches le défendent. Je trouverai sur les sommets et dans l'air pur La solitude et le silence qui m'attendent.

« D'ici, je cherche en vain le torrent et le fort, Des nuages flottants me voilent la vallée, Mais quel écho soudain de misère et de mort M'arrive, déchirant mon âme désolée ?

« Ah ! pour vous fuir, échos et bruits agonisants, 0 râles de tambours et sanglots de trompettes. Je vais monter plus haut, vers les pics blanchissants, Où se posent l'aurore et l'aigle des tempêtes.

« Là, je n'entendrai rien, sinon la voix des vents Dont la suavité glaciale m'apaise Car elle cache au fond de leurs replis mouvants L'odeur sombre ravie aux branches du mélèze. »

Et que de fois, la nuit, aux heures ténébreuses. Quand mon esprit, frappé de tristesse, veillait, Ou quand le lourd fusil à mes mains douloureuses Ainsi que le tonnerre éclatait et brillait,

Que de fois j'ai songé, villes, rivières, plaines. Champs de blés, bois de pins et de blancs oliviers, 0 terre italienne, abandonnant mes peines, A posséder enfin tes plaisirs enviés î

Et mon esprit vivait à Gènes, à Venise, A Florence ou l'Arno reflète des palais, A Rome dans la gloire et la poussière assise, A Naples la divine, à Palerme, et j'allais

Vers vous, aussi, beaux lacs, ô lacs de Lombardie, Dont les flots sont chargés d'odeurs et de couleurs Et pressent mollement la poitrine arrondie D'une île montagneuse et couverte de fleurs !

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