LA MAISON HEUREUSE
Maison-Rose ! Couronne à la blanche colline Où lu cachais ton rêve à l'ombre des grands pins, Toujours mon souvenir comme un ramier s'incline Vers tes murs, couleur d'aube et d'innocence peints!
Quand l'aube étincelante emplissait la campagne, Quand les oiseaux du toit commençaient leur doux bruit, Tu t'éveillais dans un sourire, ô ma compagne, Les yeux vagues encor des rêves de la nuit.
L'air frais et le soleil, par la fenêtre ouverte. Nous apportaient l'appel de la vie et du jour Et, pour nous, sous les pins pères d'une ombre verte. Les plus beaux des instants préparaient leur retour.
Souviens-toi! Des genêts dorés venaient d'éclore. Leurs buissons, tout brillants sous la rosée en pleurs Exhalaient des parfums en offrande à l'aurore. Je revenais, pliant sous les branches de fleurs.
30 NOUVELLES ÉLÉVATIONS l'OÉTIQUES
Je te les dédiais, ô vivante statue, T'ayant trouvée, ofîerlc au grand soleil ami, Sur la pierre du seuil, debout, la gorge nue, Allaitant notre enfant qui dormait à demi.
Des jeux et des travaux occupaient la journée^ Elle se déroulait dans le chant des oiseaux Comme on voit une vague errante, abandonnée. Qui sans cesse renaît sous de nouvelles eaux.
Riant, ou bien blessés soudain de rêverie, Nous allions, asservis aux caprices du vent. Qui pleurait dans les pins d'une lyre assombrie Ou tordait des genêts les thyrses d'or vivant.
Parfois, dans le jardin, dos courbé vers la terre, De la bêche brillante et dure sous la main Je fécondais le sol, célébrant le mystère Qui fiance le monde et le labeur humain.
Et quand, pour les repas, assise à notre table. Tu disposais le pain, les légumes, les fruits, Je croyais voir Gérés, la déesse équitable Qui prend notre sueur et donne ses produits.
L'heure du soir était surtout pleine de grâce. Le soleil se couchait sur les coteaux lointains. Silencieux tous deux, au bord de la terrasse. Nous suivions du regard ses rayons presque éteints,
Tout s'empourprait autour cle nous et la colline Etait comme un autel de flamme à la splendeur! Sur notre face et jusqu'au fond de la poitrine Nous recevions le sang du dieu mourant d'ardeur.
Mais de la ville blanche et sous nos pieds blottie Des bruits vagues, appels, sons de cloches, chansons, Montaient avec le soir, cette vie amortie Annonçait le silence et l'ombre aux horizons.
Et la nuit était là, brillante sous ses voiles. Les pins et les genêts formaient un groupe noir, Sur la colline et sur la ville des étoiles En lentes gouttes d'or commençaient à pleuvoir.
Et nous vivions ainsi, près de toi, Maison-Rose, Reconnaissants de ton amour et de tes soins. Notre enfant fleurissait comme une tendre rose. De ses jeux innocents tes murs étaient témoins !
Ses beaux yeux où la nuit d'automne s'est mirée Suivaient vers le bassin le vol des ramiers gris. Il appelait sa mère, et sa mère attirée Mêlait son rire au sien et ses cris à ses cris.
Déjà ses premiers pas, incertains et fragiles. Le conduisaient le long des murs et près des fleurs Le soleil confondait sous ses regards fertiles Les fleurs et notre fils et mêlait leurs couleurs.
Au jour tombant, tout nu, dans le bassin de pierre Ainsi qu'un jeune amour il prenait ses ébats : L'eau limpide, l'air pur et la belle lumière Se livraient sur sa chair de gracieux combats.
Certains jours, le sentier, erapli de voix joyeuses, Amenait des amis en troupe et la maison 1
Resplendissait du feu de leurs faces rieuses Autant que de l'éclat de la belle saison.
Et tu cueillais des fleurs pour embaumer la salle. Tu disposais les fruits et les verres brillants. Volets clos des rayons s'allongeaient sur la dalle Et les dieux des repas nous étaient bienveillants.
Un ami, cœur aimant, d'une bouche attendrie Nous contait le bonheur paisible de ses jours. Par une pente aisée, en lui, la causerie Descendait à l'aveu de ses belles amours.
Et cet autre, poète à la langue dorée, S accoudant à la table et rêvant, nous disait De tels mots qu'au-dessus de sa tête inspirée Un rayon s'arrêtait et le divinisait.
Mais je me tais ! Ma voix allait se faire amère Pour regretter ces temps enfuis sous le soleil : Pardonne, ô Maison-Rose, ardente et douce mère Qui veillas sur nos jours et sur notre sommeil !
Pardonne ! les regrets sont le propre de l'homme ! Par un triste pouvoir de son cœur ténébreux Il laisse le présent, sublime à vivre, et nomme Les instants du passé seuls instants bienheureux !