‹ Nouvelles esquisses de morale évangélique [microform]Chapitre 10 sur 56 · Le Libérateur, 1877, p · texte numérisé non relu

Le Libérateur, 1877, p

Deux Spécimens d'Humanité.

Dans une mine de houille abandonnée — aux Etats-Unis, à Wheeling-, West-Virginia — on découvrit, en 1896, quatre squelettes ; près d'eux, enfermé dans une bouteille, un papier signé du nom de Joseph Edney, où l'on pouvait lire encore ce qui suit :

2 novembre 1863. — La. mine s est effondrée et nous sommes prisonniers. Ni eau, ni aliments. Voici le huitième Jour de noire emp?isonnement .

4 novembre. — Ewing et Akelson viennent de tuer Ayres et dévorent son cadavre.

6 novembre. — Ewing a tué Akelson; il brandit son couteau et danse comme un fou.

7 novembre. — J'ai tué Eiving^ qui voulait me tuer, et f enferme ce récit dans une bouteille.

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Voilà donc ce que devient Thomme sous l'impulsion de l'instinct primordial, de la faim, de la folie engendrée par la faim et par le désespoir. La scène est d'autant plus horrible qu'elle est, en même temps, un symbole. Cette lutte sur cet étroit théâtre, entre ces quatre individus, dans les entrailles de la terre, évoque la vision de l'universelle, de l'impitoyable g-uerre que se livrent incessamment les êtres vivants. Dans l'humanité, comme ailleurs, sous les hypocrisies et sous les beaux décors de la politique, du commerce, des organisations sociales, on se demande avec épouvante s'il y a autre chose, en définitive, que cette question : qui sera mangé, qui mangera les autres ? Qui tuera, ou sera tué le premier?

Hélas ! les catastrophes semblables à celle de Wheeling ne sont pas rares. Il y a quelques années, dans une mine anglaise, à Seeham, en déblayant des galeries où, à la suite d'une explosion, beaucoup de mineurs avaient péri, on trouva ces mots écrits à la craie par l'un d'eux sur une porte de ventilation :

« Tous vivants à 3 heures. Seigneur^ aie pitié

de nous! Prié ensemble pour la délivrance. »

Signé : Robert Johnson.

Et ailleurs, sur une planche :

« Le Seigneur a été avec nous. Nous sommes tous prêts pour le ciel. » Signé : Richard Cole.

Quelle éclatante lumière, cette fois, dans le redoutable caveau! Elle brille dans ces caractères tracés sur le bois et qu'a respectés le fléau, au fond du trou noir, aussi merveilleuse que celle qui faisait jadis flamboyer aux regards des Voyants les buissons du désert ; aussi merveilleuse et non moins sainte. Il semble qu'une voix se fasse entendre encore : « N'approche pas! Découvre-toi! Ce sol est sacré! »

En tout cas, il y a là un fait, et un fait humain. Pour apprécier équitablement, ou, si on le veut, scientifiquement, l'humanité, il sera nécessaire de tenir compte aussi de lui. Vous dites que la civilisation — tout en nous laissant apercevoir pourtant pas mal d'infamies, — nous trompe encore. Vous dites que, aussitôt que l'homme sera privé de ces avantages et de ces

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soutiens artificiels, on verra reparaître en lui le naturel vrai, la bête fauve, ou, comme s'exprimait H. Taine, « le g-orille Jubrique et féroce. » Vous ajoutez que, par une conséquence évidente, les efforts déployés en vue de la paix permanente sont le fruit de rêves enfantins, et vous déclarez avec Melchior de Vogué que la guerre durera aussi longtemps que, entre deux hommes, il j aura une femme et un morceau de pain. Et vous triomphez de la confirmation que donne à votre thèse la conduite des Ewing, des Akelson et des Edney. Mais je vous prie de m'expliquer alors la conduite des Robert Johnson et des Richard Cole. Car eux aussi étaient des hommes. Si vous affirmez que les premiers ont suivi la nature, il faudra avouer que, par une anomalie bizarre, les autres ont été en dehors de la nature; ils ont échappé à ses bornes ; ils se sont évadés dans un monde nouveau. Dans la nature, il y a, dit-on, trois règnes ; l'homme a beau appartenir au règne supérieur, ce n'est toujours que le règne animal. Mais vous voyez bien qu'il n^y est pas forcément enfermé. Au-dessus du monde de la nature, il y a le monde de l'esprit, et l'enfant de la poudre peut être le fils de Dieu.

Combien peu vous saviez, humbles et nobles mineurs de Seeham, lorsque, au milieu des hor-

reurs du tombeau où vous étiez ensevelis vivants ; quand, ayant demandé et n'ayant point obtenu votre délivrance, vous avez trouvé l'exaucement dans la présence en vous du Dieu de votre espérance; à l'heure où vous vous apprêtiez à mourir souriants, consolés, vous aidant mutuellement dans le parfait accord de vos âmes ; combien peu vous vous doutiez que vous contribueriez à révéler ce monde de l'esprit, ce règne de Dieu, à ceux qui, si loin de vous à tous égards, liront ces lignes^ et que vous illustreriez magnifiquement pour eux cette parole étonnante du Psalmiste : « Ta grâce vaut mieux encore que la vie î »

La Nuit révélatrice.

Il y a autre chose dans la nuit que des ténèbres. La nuit est lumineuse, elle est révélatrice. Dites qu'elle enveloppe la nature d'un voile d'obscurité, l'image ne mentira pas ; mais parlez aussitôt d'un autre voile, de celui qu'elle écarte de devant nos yeux. Ce voile, chose étrange, est fait de clarté, de la clarté victorieuse, dominante, du soleil.

Clarté infiniment douce, infiniment précieuse. Le malade l'attend avec anxiété en se retournant sur sa couche fiévreuse, comme la sentinelle en comptant à la porte du fort ses pas monotones. Dès qu'elle apparaît l'allégresse est universelle :

Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d'oiseaux.

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Quant aux services qu'elle nous rend, je serais ridicule si j'entreprenais gravement de les détailler. Il n'en est pas moins vrai que, tout en dessinant avec précision le contour des choses finies, elle nous dérobe les splendeurs inaccessibles du ciel étoile.

Imaginez que le soleil brillât perpétuellement au zénith. Il nous permettrait de bien connaître notre petit globe à nous; mais sa lumière même, si nette, si indiscutable, nous empêcherait de rien savoir de l'immensité des mondes et peutêtre d'en rien soupçonner.

Elle nous tromperait donc, en définitive, au sujet de cette terre même qu'elle semblait nous révéler avec tant d'exactitude; car elle nous laisserait ignorer sa place dans l'ensemble des choses ; elle nous persuaderait que la terre est l'univers ; elle enfermerait notre savoir entre des mui'ailles d'autant plus infranchissables que nous n'en pourrions pas deviner l'injuste étroitesse ; elle nous rendrait présomptueux et vains ; elle imprimerait à notre vie, perpétuellement vécue sous ses rayons opprimants, je ne sais quel caractère de vulgarité.

Grâces soient donc rendues à la nuit qui nous fait échapper à cette tyrannie, qui nous arrache à cette ignorance, qui, éteignant autour de nous

les couleurs, abolissant les formes, cachant à l'homme la « vue des objets bas qui l'environnent, » lui ouvre, par là même, les champs de l'infini.

Les sciences de la nature ont avec la lumière du jour une analogie frappante. Il serait difficile d'en exagérer ^importance et les bienfaits. Toutes les fois qu'un phénomène jusque-là ignoré ou isolé est constaté, est expliqué, prend sa place dans la série de ceux qui étaient déjà connus, confirme ou rectifie la loi déjà aperçue et proclamée, c'est pour l'esprit humain une satisfaction profonde. Et nous n'en finirions pas si nous voulions entrer dans le domaine des applications, si nous tentions d'énumérer les conquêtes que nous ont values, depuis un siècle seulement, les recherches scientifiques. Quelle qu'ait été l'attente suscitée par ces travaux, elle n'a pas été démentie^ elle a été de beaucoup dépassée. Loin d'avoir fait faillite, la science augmente sans cesse son avoir et distribue chaque jour à ses clients de plus riches dividendes; c'est vraiment l'éclat du jour, qui va croissant jusqu'en son midi.

Oui, c'est l'éclat du jour, mais ce n'est que

l'éclat du jour. Et s'il prétendait exclure tout rival, fermer nos yeux à toute réalité que luimême ne nous révélerait pas, il appauvrirait affreusement la vie. Ce soleil, s'installant despotiquement et en permanence à l'horizon des âmes, leur voilerait, lui aussi, ce qu'il n'est pas en son pouvoir de leur faire connaître. « La science » est bien innocente d'un pareil méfait, mais non pas toujours tous les savants. Il s'en est trouvé pour affirmer bravement qu' « il n'y a plus de mystère, » et pour justifier leur dire par cette considération « qu'on ne rencontrera pas ce mot dans les mémoires des physiciens et des chimistes, » ou par cette autre encore, que ce ne sont pas « les dogmes religieux » qui « ont inventé l'imprimerie, le microscope, le télescope, le télégraphe électrique, le téléphone, la photographie, les matières colorantes, les agents thérapeutiques, la vapeur, les chemins de fer, la direction méthodique de la navigation, les règles de l'hygiène*. » L'énumération est longue, elle pourrait l'être davantage. Mais peut-être existet-il d'autres besoins que ceux que tant de précieuses découvertes sont destinées à satisfaire.

i. Berthelot, La science et la morale (Revue de Paris^ févT. 1895, p. 4G0).

Peut-être est-il vrai que « l'homme ne vit pas de pain seulement, » et qu'il soupire après une nourriture dont « la vapeur » et « les chemins de fer » ne sauraient lui assurer le hénéfîce; après une vie que « les règles de Fhygiène » et « les agents thérapeutiques » ne contribueront pas à préserver et à restaurer. Peut-être a-t-il à traverser des détresses que ni « le microscope » ni « le téléphone » même ne réussiront à consoler, et où il réclame des secours, des joies, des lumières que « le télescope, » pas plus que « les matières colorantes, « ne lui fournira jamais. Que le soleil de la science positive consente donc, non certes à s'éteindre (nous ne voulons laisser dans l'ombre aucune des vérités qu'il nous fait connaître), mais à disparaître momentanément à nos yeux ; qu'il fasse place à d'autres lumières que la sienne; alors l'âme pourra découvrir un monde de réalités spirituelles que ne perçoivent ni l'oreille ni l'œil, même aidés des meilleurs instruments, et que le génie du plus puissant mathématicien ne saurait prévoir ou calculer.

Lisez, dans le Psaume lxxiii, le récit d'une bien instructive expérience. Le spectacle de la société humaine et de ses désordres avait jeté l'auteur dans un trouble tel, qu'il avait été sur le point

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de perdre pied. Par un acte énerg-ique de volonté, il s'était ressaisi : « Non, avait-il dit, je ne trahirai pas la race de tes enfants ! » Alors il s'était mis à sonder l'angoissant problème ; mais il avait eu beau appeler à son aide tout son savoir, reprendre ses analyses et approfondir son examen, il n'avait pu aboutir. C'est que, pour trouver la paix en face de difficultés de cet ordre, il ne suffît pas, comme l'imagine l'excellent pêcheur des Pauvres gens, « d'avoir fait ses études. » L'angoisse du psalmiste ne se calma que « quand il fut entré dans le sanctuaire de Dieu. » C'est là, non pas au grand jour de la réflexion scientifique, mais dans la nuit du silence et du recueillement, qu'il a rencontré son Dieu, et que s'est dévoilé aux regards de son esprit un firmament merveilleux, tout peuplé d'étoiles.

Comme pour le corps, comme pour l'esprit, il fait jour aussi ou il fait nuit pour le cœur. Le jourici, c'est la joie :

... la joie arrive et nous éclaire ^ -1. V. Hugo, Lorsque Vénfant paraît (Feuilles d'automne).

Joie des forces qui s'affirment et s'exercent librement, joie du labeur sain, du succès mérité, joie de l'attente satisfaite, joie des belles et bonnes tendresses ; oui, la joie est un soleil, et à sa lumière radieuse, à sa fécondante chaleur, les germes se développent, tout entre en mouvement, la vie s'accroît, rien ne paraît impossible.

Mais voici, ce soleil-là non plus ne brille pas sans interruption :

La santé passe,

Le cœur se glace, Chaque jour un bonheur s'enfuit,

Et de ma vie

Le vent qui crie Détache la fleur et le fruit.

Mon œil s'éteint, ma lumière est tarie, Voici le tard, le froid, la nuit* .

La nuit, c'est bien cela. Très naturel est le symbolisme des vêtements de deuil. Ils disent que la clarté du jour a disparu derrière les collines lointaines, qu'avec elle les teintes vives et gaies se sont évanouies, que tout est sombre et noir, que c'est le tard, en effet, et le froid, et la nuit.

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