‹ Nouvelles esquisses de morale évangélique [microform]Chapitre 7 sur 56 · Esaïe I 17, lix · texte numérisé non relu

Esaïe I 17, lix

Avouons qu'on pourrait faire plus mal. On fera plus mal, si, au lieu d'offrir à son prochain ce service, on convoque amis et connaissances pour se g-audir avec eux de son infirmité, ou pour en g-émir pieusement.

Reconnaissons même que le service est bon à rendre; mais à une condition, c'est que l'on commence par soi-même. Oui, l'heure est venue de songer à moi d'abord! Toute faute aperçue chez mon frère doit provoquer en moi un retour sur moi. Quand je reg-arderai en moi, dans cette portion du monde moral où je puis voir les choses de tout près, je ferai une découverte humiliante : en vérité dans l'œil de mon frère il n'y a qu'un fétu au regard de la grosse poutre qui est dans le mien. J'ôterai d'abord celte poutre, j'ôterai le mal qui est en moi, et alors, vraiment clairvoyant, avec une charité qui ne pourra pas être malfaisante puisqu'elle aura sa source dans une humilité profonde, je pourrai être utile à ce frère. Si je me sers avant lui, ce ne sera pas à son détriment ; tout au contraire.

« Que toutes choses se fassent avec ordre. »

Ce précepte, en dernière analyse, revient à celui-ci : « que tout se fasse dans l'amour ».

L'amour de moi n'avait pas besoin de m'être

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prescrit; il m'est naturel et je ne saurais m'y soustraire; aussi, sans être commandé, il a sa place marquée dans la formule de la loi : tu aimeras ton prochain comme foi-même. Mais cet amour de moi, pour être légitime, doit être subordonné au grand et premier commandement.

Il tendra donc, dans ma vie personnelle avant tout, au bien, par conséquent à la répression du mal, à la guérison des organes qui en sont atteints. Or, le mal, qu'est-ce en définitive, sinon l'égoïsme, par lequel je choisis ma satisfaction aux dépens des autres, aux dépens de la justice et de la charité, aux dépens de Dieu? Je ne puis m' aimer comme il faut m'aimer, sans aimer Dieu avant moi, sans aimer mon prochain avec moi; ainsi se réalisera Fordre, l'ordre vivant du rovaume de Dieu.

L'Oubli.

Oubliant ce qui est derrière moi...

Phil. III.

Quand il serait possible d'oublier à son gré, cela serait-il bon, cela serait-il permis? Qu'estce donc qu'oublier, a demandé le poète,

Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir?

Et il a ajouté :

Ah ! c'est plus que mourir, c'est survivre à soi-même !

Supprimez, en effet, le lien qui rattache par la mémoire les sensations, les douleurs et les joies, les pensées, les volontés, les expériences d'hier et d'avant-hier à celles d'aujourd'hui, vous supprimerez du même coup la personnalité.

« Entre l'animal et l'homme, a dit Edgar Quinet, il y a toute l'épaisseur de l'histoire. »

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C'est dire que l'homme est homme parce qu'il ne laisse pas sombrer son passé dans le g-ouffre d'où rien ne revient; parce que, au contraire, il retient ce passé dans la lumière de sa connaissance présente, et en tire instruction et profit. L'homme, en un mot, est homme parce qu'il se souvient.

11 se souvient, hélas ! bien imparfaitement, et il s'en plaint comme d'une de ses pires faiblesses. Que nous serions forts si nous étions à tout instant en pleine possession de tous les faits rassemblés, de toutes les leçons reçues par les générations antérieures, si nous ne perdions jamais rien de notre prise sur ce que nous avons nous-mêmes étudié, lu, vu, éprouvé!

Et pourtant, est-ce tout à fait sûr? Il me semble avoir entendu parler quelquefois d^hommes qui n'avaient rien appris ni rien oublié. « Rien oublié, » cela n'impliquait pas plus un éloge que « rien appris. )) Si la mémoire de ces hommes ne s'était pas attachée avec une aussi invincible ténacité à telles ou telles idées, préférences, ou rancunes, cela aurait mieux valu; ils auraient eu une intelligence plus exacte et plus féconde des besoins réels de leur temps, ils seraient tombés dans moins d'erreurs ; ils auraient fait plus de bien.

Il faut donc compter parmi les éléments d'une vie saine et utile Tart d'oublier à propos. Il le faut, quand ce ne serait que pour éviter l'encombrement. Laissez tomber au crible les choses insignifiantes, afin de séparer et de conserver ce qui a du prix. Si l'histoire devait tout dire, non seulement aucun historien ne suffirait à la tâche^ mais personne ne pourrait voir clair dans l'énorme masse des détails accumulés. Dans nos souvenirs personnels le triage n'est pas moins nécessaire. Ne faisons pas de nos mémoires une de ces demeures d'avare oiî Fou entasse sans fin les objets les plus détériorés et les plus inutiles. Place à ce qui en vaut la peine !

Parmi les choses dont nous aurons avantage à nous défaire je nommerai les rancunes et aussi les regrets. Les rancunes sont un poison, et les regrets, stériles en tout cas, deviennent malfaisants.

Ne pensez plus au mal qu'on vous a fait au cours des années écoulées. Pardonnez, de ce pardon loyal et généreux qui s^achève dans l'oubli.

Ne vous appliquez pas à vous représenter tous

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les mallieurs ou simplement tous les tracas que vous auriez évités si vous n'aviez pas agi comme vous avez agi ; tous les effets excellents qui seraient résultés d'une démarche que vous n'avez pas faite. Votre erreur, votre tort reconnus, au besoin confessés, n'usez pas ce que vous avez de force à vous débattre contre l'impossible, puisqu'il est impossible à jamais de retourner en arrière. Portez-vous vaillamment vers ce qui est devant vous.

Mais les fautes morales, les pécbés commis, faut-il donc aussi les oublier? Je réponds qu'il y a oubli et oubli.

Si c'est la légèreté qui vous fait oublier, cela est mauvais. Si c'est le pardon divin, saisi dan» toute sa réalité, cela est excellent.

Le pécheur pardonné n'oubliera pas son péché. Il s'en souviendra pour rester humble, pour exalter la grâce qui lui a été faite, et pour renouveler son courage dans la joie du pardon ; mais il l'oubliera en ce sens qu'il ne se laissera pas entraver par ce que le péché a de honteux et de déprimant ; il l'oubliera parce qu'il ne permettra pas à ses défaites passées d'annuler son effort d aujourd'hui, de compromettre sa victoire dans les combats de demain.

Il y a donc plus d'une application au mot de

saint Paul : « J'oublie ce qui est derrière moi. » Toutefois, au moment où il parle ainsi, il pense essentiellement, me semble-t-il, à l'espace qu'il a déjà parcouru dans la carrière chrétienne.

Ecoutez-le : « Non je ne prétends pas être arrivé, mais, occupé d'une seule chose, oubliant ce qui est en arrière, m'élançant vers ce qui est

devant moi, je cours au but » C'est donc bien

de l'œuvre faite, c'est du progrès déjà réalisé qu'il ne veut plus rien savoir. Il se compare à un athlète qui avant d'avoir touché le but ne se retourne pas pour contempler avec complaisance Tespace déjà franchi et ses concurrents distancés. Il a trop peur qu'un seul instant d'arrêt, un seul regard jeté en arrière, ne lui fasse perdre tout le bénéfice de la vitesse acquise, ne rompe son élan el ne le prive du prix.

Quelle noblesse a ce mot dans cette bouchelà ! Nous nous attardons souvent à nous féliciter de quelque œuvre médiocre, de quelque pauvre succès gâté par la satisfaction de notre amourpropre ; qu'avons-nous derrière nous dont nous puissions être si fiers? Lui, Paul l'apôtre, il avait derrière lui des missions prospères, de florissantes ég-lises fondées, d'incessants labeurs, toute une vie de veilles, de dangers, de coups,

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de blessures, de prisons, de privations de toutes sortes. Voilà ce qu'il tient pour rien, voilà ce qu'il oublie, ne songeant qu'à une chose : faire plus, faire mieux, aller de l'avant, toujours de l'avant.

Pureté.

Toutes choses sont pures pour ceux qui sont purs, mais pour les souilles et les infidèles rien n'est pur.

('TlTE, I. 15).

Transposez lïdée et le lang-age, du domaine de la vie morale dans celui de la vie physique, l'évidence vous en deviendra immédiatement sensible :

Tout aliment est sain pour lui estomac bien portant ; pour l'estomac malade, au contraire, tel aliment, à d'autres inoffensif et même salutaire, devient un poison. Que si l'état du patient est plus grave encore, si l'organe est complètetement gâté, rien n'est bon pour lui. Quelle que soit Fexcellence des mets, ils provoquent de nouveaux troubles et des souffrances augmentées.

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