L'ordre est une espèce de vie de l'univers >> Bossuet
24 MORALE ÉVAXGÉLIQUE
les cases d'une imprimerie bien tenue : tous les a ensemble, tous les b, et ainsi de suite. Il v a un autre ordre et un ordre supérieur dans ces lettres quand, à les regarder isolément, elles semblent avoir été jetées au hasard les unes à côté des autres, mais que, rapprochées et combinées par la pensée, elles forment des mots, des phrases, et vont porter à travers le monde une grande idée, une g-énéreuse inspiration. L'ordre qui exclurait la spontanéité, l'ordre qui, par ses exigences méticuleuses et formalistes, opprimerait la vie au lieu de la soutenir et de Tintensifier, n'est pas l'ordre que nous cherchons.
L'ordre a des applications diverses. Il j a, par exemple, un ordre relatif à l'espace et un ordre relatif au temps. Chose étrange, il peut fort bien arriver que Ton s'astreigne scrupuleusement à l'un, tout en s 'inquiétant assez peu de l'autre. Il semble que l'on se venge de la contrainte acceptée sur un point par la fantaisie à laquelle on s'abondonne ailleurs. Tel ne peut supporter de voir, hors du lieu qui lui est propre, un livre, un meuble, un outil, qui ne réussit pas à régler
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ses occupations d'après les heures prescrites et, à vrai dire, n y paraît pas même songer.
L'ordre consiste à mettre chaque chose à sa place, et la place d'un objet est celle qui donne à cet objet et à l'ensemble dont il fait partie ou la plus grande beauté ou le maximum d'utilité. Une chose excellente, faute d'être à sa place, sert peu, est perdue peut-être totalement, peut même devenir positivement nuisible.
Prenez, par exemple, une journée d'écolier Il V entrera, si l'éducateur est sensé, de l'étude et de l'amusement. Mais ce même sens chez l'éducateur placera le travail au début, la distraction plus tard. Quand on a commencé par le jeu, par une lecture récréante, qui ne sait, — même parmi les hommes faits, ces « enfants plus avancés en âge, » — que l'effort différé, et, en première ligne, reffort intérieur, le travail de l'âme recueillie, où la journée trouverait sa bonne inspiration et son unité nécessaires, devient difficile, rebutant, souvent impossible ? On est démoralisé, mécontent, ennuyé. Que l'élève apprenne donc (et c'est par l'acte que Ton s'instruit en pareille matière, nullement par le seul discours), que l'élève apprenne que le devoir passe avant le plaisir. Voilà une leçon d'ordre dont sa vie entière tirera profit.
L'ordre est donc essentiel, et nous ne nous étonnerons pas que, à plus d'une reprise, Jésus ait dit à ses disciples, non seulement la chose qu'il faut faire, mais celle qu'il faut faire avant d'autres, celle qu'il faut faire d'abord.
Allons droit au centre. L'ordre, pour le chrétien, consiste à mettre Dieu le premier. Les commandements sont multiples, (comme les situations.) Au regard de Jésus, il n'y en a au fond que deux, en ce sens que, à eux deux, ils comprennent tous les autres; et, de ces deux, il j en a un qui est le premier : « Tu aimeras Dieu. »
Sans doute la vie humaine a des intérêts divers. Jésus n'a pas dit à ses disciples : « En dehors des préoccupations spirituelles, il n'y a rien, point d'autres besoins. » Mais il a fixé l'ordre en termes exprès : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice. » Et cet ordre, où se révèle le fond de son âme, il l'a mis en pleine lumière dans la prière qu'il nous a enseignée*.
Dans un charmant livre d'enfants [Feuille de
1. Nous renvoyons sur ce point nos lecteurs à l'étude précédente.
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trèfle, par T. Combe) figure un petit personnage qui a été surnommé Moi-d'abord. C'est que toutes ses phrases, ou peu s'en faut, commençaient par ces mots mêmes : « Moi, d'abord... je fais ceci ou je pense cela ». Combien de fois en y regardant avec un peu d'attention, nous trouverons au fond de nos cœurs ce Moi-d'abord dont, de temps à autre, un mouvement de vanité ou d'intérêt fait apparaître à la surface même ]e vilain visage?
Moi d'abord, c'est le désordre. Dieu d'abord, voilà l'ordre.
J'ai entendu un jour une méditation très pénétrante sur les mots qui ouvrent la Bible : Au
commencement , Dieu Retenons ces mots, ces
trois mots ; appliquons-les à nos semaines et à nos journées, à nos entreprises, à nos occupations, à nos affections, à toutes nos relations, et nous serons dans l'ordre.
Si Dieu est mis avant tout, alors certainement nous ferons à notre prochain la place qui lui appartient. Il est impossible d'obéir au a grand commandement » et de transgresser l'autre; et l'amour fraternel ne sera pas inférieur à la politesse sociale (trop rare, il faut l'avouer, aux abords des voitures publiques et ailleurs), qui ne joue pas des coudes pour avoir les premières
places, mais qui cède le pas et sait se gêner pour les autres. « Ils se sont d'abord donnés au Seigneur et à nous, » dit saint Paul de certains Macédoniens généreux (2 Cor. viii). Tout, dès lors, a été bien réglé.
Mais Jésus n 'a- t-il jamais interverti les rôles? N'a-t-il pas fait passer quelquefois le prochain avant Dieu, et nous-mêmes avant le prochain?
Quand tu viens présenter à Dieu ton offrande, si, à ce moment même, là même, dans l'enceinte du lieu sacré, tu te souviens que tu as lésé ou offensé ton frère, que tu as à obtenir son pardon à lui, — eh bien ! commence par lui. Laisse ton offrande devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère ; tu reviendras ensuite chercher Taccord avec ton Dieu. Impossible de dire plus expressément : « Ton frère d'abord. Dieu après. »
Tel est bien le Dieu de l'Evangile — dans lequel vous n'aurez point de peine à reconnaître le Dieu des prophètes, le Dieu qui a en dégoût l'hommage de l'homme intéressé, dur et inique ; le Dieu qui, écartant les mains qui s'élèvent vers lui pleines de sang et de rapines, demande à ses
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adorateurs d'apprendre à faire le bien^ de rechercher la justice, de protéger Vopprimé, de faire droit à l'orphelin, de défendre la veuve.
Il reste le premier, mais le tort fait au prochain barre le chemin qui mène à lui, parce qu'il est le Dieu de la justice, de la miséricorde et de la paix. Pour nous approcher de lui, il faut commencer par ôter l'obstacle qui, par notre faute, nous sépare des hommes ^
Une autre fois, Jésus a paru même sanctionner cet ordre, si fort approuvé de l'ég-oïsme : charité bien ordonnée commence par soi-même.
On sait que l'objet le plus ténu, quand il s'introduit dans l'œil, est nuisible. Or, il est entré un brin de paille dans l'œil de mon frère. Ne dois-je pas l'avertir? Il s'agit ici de l'organe spirituel, et vous l'avez compris tout de suite ; car s'il s'agissait de l'œil du corps, la gêne et la douleur auraient rendu l'avertissement superflu. Notre sensibilité morale est, hélas!
plus émoussée. La vue de mon frère est donc obstruée, et j'ai aperçu l'obstacle. Ne ferai-je pas bien de le lui signaler?