‹ Nouvelles esquisses de philosophie critique [microform]Chapitre 2 sur 30 · II · texte numérisé non relu

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l'n liommo de bien ne périt pas tout entier, la meilleure partie de son être survit dans réternilé.

Les steppes de la Russie méridionale s'étendent au loin comme un désert; on peut les parcourir pendant des heures et des heures, sans jamais rencontrer un arbre, ri une seule habitation.

En été cette plaine immense est d'un gris monotone. Les champs desséchés, brûlés par les rayons ardents du soleil, donnent au paysage un caractère particulier : c'est une mélancolie douce, portant à la rêverie, et que les poètes petits-russiens ont si bien rendue dans leurs chansons; elle ne manque pas d'exercer son charme sur les natures sentimentales et méditatives. Saisie par ce calme profond, l'àme se sent pénétrée d'une atmosphère de paix, comme au sein d'un vaste sanctuaire solennel et mystérieux. Cependant, de distance en distance, on aperçoit à l'horizon une oasis de verdure : c'est quelque grand domaine, avec son village, ses champs, ses bois, et dont le seigneur est en quelque sorte le maître de la contrée.

A dix verstes de la petite ville d'Klisabetgrad, dans le gouvernement de Kherson, se trouve une de ces oasis aux beaux ombrages, qui s'appelait — il y a environ un siècle — Spirowkay du nom d'Alexandre Alexandrovich Spir, médecin fort estimé dans le pays, en même temps qu'un peu redouté. On le tenait

Kl

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pour un original : c'était simplement une individualité très forte, une intelligence hardie, un caractère absolu, qui très strictement conformait sa vie à ses principes. Considérant l'air pur comme la condition essentielle de la santé, le docteur Spir couchait, hiver comme été, à la belle étoile; on raconte que, plus d'une fois, ayant trouvé un de ses malades enfermé dans une chambre hermétiquement close, il avait enfoncé les vitres d'un coup de canne. Mais, sous la rudesse de ses dehors, il cachait des sentiments très généreux et un grand amour de rhumanité.

Entré de bonne heure (en 1791) au service de TÉtat, il remplit différentes charges importantes : professeur extraordinaire de physique à l'Académie de médecine de Moscou — il avait traduit de l'allemand la Phjjsirjue de Mayer, — inspecteur de la commission sanitaire de Kalouga et d'Astrakhan, directeur des hôpitaux de Nicolaïef et d'Odessa, puis médecin en chef du port de Kherson, il fut décoré de l'ordre de Saint-Vladimir après la guerre russo-turque.

Vers 1820 une terrible épidémie régnait au Kamtchatka; le D" Spir s'offrit alors à partir et traversa l'immense Sibérie à une époque où ces régions étaient encore presque inexplorées. Après avoir séjourné plusieurs mois dans ces lointains parages, et croyant sa mission terminée, il se disposait à revenir dans son pays ; mal lui en prit, car ayant négligé de demander aux autorités leur permission, il fut condamné à l'exil pour avoir agi de son propre gré. A son retour, cependant, de nouvelles fonctions honorifiques l'attendaient; il fut élu conseiller de cour et secrétaire du gouvernement de Kherson; mais quelques années plus tard, en 1830, las des situations officielles, il préféra rentrer complètement dans la vie privée pour se consacrer tout entier aux libres recherches scientifiques qui lui tenaient à cœur.

Durant le cours de sa longue expérience il était parvenu à

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élucider certaines questions concernant l'art de guérir : ce fut le point de départ d'une doctrine qu'il désira dès lors propager, considérant comme un devoir envers l'humanité de révéler les vérités qu'il avait pu découvrir. Si paradoxales qu'elles parussent être alors, de telles théories sont aujourd'hui universellement admises. Or, à celte époque, le traitement des malades consistait à les cloitrer dans des chambres sans air, à charger leur estomac, déjà affaibli, de drogues inutiles, et surtout, à les saigner à tort et à travers, ce qui amenait souvent la mort. En face d'une telle barbarie, le docteur Spir entrevit la nécessité d'une réforme basée sur des principes rationnels, et dans ce but composa son ouvrage, dont l'exposé simple et clair devait être à la portée de tous.

Grâce à sa méthode naturelle, il obtint des guérisons surprenantes qui éveillèrent l'attention de personnages haut placés à Saint-Pétersbourg, et dont l'appui lui permit de publier en 1836 son livre sur la Certitude en Médecine, ouvrage remarquable où s'allient à la rigueur du savant les saillies de l'homme d'esprit.

Le malheur de ce livre fut ce qui en faisait la valeur même : des idées précoces, des principes qui heurtaient les opinions reçues, et surtout la cabale des médecins, qui, craignant tout d'un tel livre pour la pratique de leur art et pour leur réputation, firent tant et si bien qu'ils obtinrent Tintcrdiction de l'ouvrage redouté. Dans son désespoir, Alexandre Alexandrovich recourut à l'Empereur lui-même, dont il avait à plusieurs reprises éprouvé la bienveillance; mais en vain. Le souverain ne put que lui exprimer ses regrets d'être obligé de maintenir l'arrêt de la censure. Ce fut un coup terrible pour le malheureux docteur!

Un dernier espoir lui restait cependant. Il songeait à la

. France libre et éclairée, à l'esprit ouvert des Français, et se

persuada que son livre recevrait là-bas un meilleur accueil;

VIE DE A. SPIR.

aussi cnlrepril-il, avec un nouveau zèle, la traduclion de la Certitude en Médecine \ Il l'adressa au ministère de l'Inslruclion publique et reçut en réponse une lettre fort courtoise de

\. Nous en reproduisons ici la préface, telle qu'elle a été transcrite par Taul3ur; elle ne manque pas U'inlérèt :

- Al LECTEin,

- Prennnt part à l'état douloureux dans lequel vous vous trouvez, ou pouvez vous trouver, par la fragilité de l'organisation humaine, et désirant vous rendre un service salutaire, je me résous à proposer quelques pensées nouvelles, quelques règles (maximes) pour conserver et rélablir la santé, et révéler une vérité dont je me suis convaincu par la raison et l'expérience.

• Je vous prie d'a^'réer mon ouvra^'c romme un avis salutaire, comme un conseil bienveillant, mais non comme un ouvrage médical scienlilique, car vous n'y trouverez rien de haut et de sublime. 11 iudi(|ue la marche simple de la n.iture, et révèle sa loi fondamentale sur laquelle tout traitement des maladies, donc le moyen de les prévenir doit être fondé. Ne saurait guérir une maladie <|ui ne sait pas la prévenir, excejtté les maladies accidentelles ([ui peuvent arriver au corps pendant sa meilleure santé.

« J'ai démontré d'une manière claire et indubitable (lue la médecine, ou soidis.Mit siitncj de guérir, n'est point une science ou ne saurait l'être par son objet, mais que c'est une obligation, une loi. Chacun doit et peut savoir comment conserver la santé, c'est-à-dire prévenir les maladies et guérir en cas de maladie, si toutefois sa maladie est guérissable par des moyens naturels, sans le secours de l'art (|ue la nature ne créa point.

• J'ai donné à cet objet la simplicité, la rigueur, la précision, la clarté et la perfection mathématii|ues, l'ayant fondé, ainsi qu'en géométrie, sur des vérités élcîiienlaires (axiomes) incontestables, qui ne comportent aucun doute, et l'ayant destiné au public, j'ai lâché qu'il fût intelligible pour tous.

« Je conseille dans tous les cas où il s'agit des choses d'une aussi haute importance «lue la vie et la santé, de ne point prêter l'oreille à des insinuations étrangères, mais de se guider par sa propre raison. Tout ce qui n'est pas fondé sur la raison est dérais »nnable et par consé«iueiit non seulement inutile, mais en médecine indubitablement nuisible et pernicieux.

« Si l'imprudence semble (|uelquefois réussir, elle ne cesse pas néanmoins d'élre imprudence. En prêtant l'oreille à des insinuations étrangères vous devenez le jouet des caprices et de l'arbitre dautrui, et en médecine vous êtes 1res souvent, ou pour mieix dire presque toujours le sujet, et par consé(|uent la victime des f)rocédés fondes sur des conjectures, des oi)inions, des probabilités, des essais ou des chimères.

« Comme mo:i ouvrage forme une chaîne de vérités qui demanderont de la F», flexion, de la combinaison, j'invite chacun, dans son intérêt individuel, à s'en convaincre parla raison, à les mettre en exécution sans crainte, sans a[q>réhension, et il ne manquera pas d'en obtenir tout l'avantcige que j'en retire journellement moi-même.

« Vous ayant procure cet avantage mon vœu sera exaucé et mon but atteint.

« Portez-vous bien et je vous garantis la santé si vous suivez les avis simples et faciles que je "vous uonne avec tant d'abnégation et de désintéressement. Je suis moi-même médecin, et porte ce litre depuis plus de quarante ans; mais homme avant d'élre médecin je préfère l'humanilé à la médecine. Ayant découvert la vérité fortuitement et par hasard, je croirais pécher contre la consciencj et l'humanité, si j'en dérobais la connaissance et la laissais dans l'oubli.

« Le bien négatif, suivant la doctrine de Jésus-Christ, est plus préjudiciable et condamnable que le mal positif. >

VIE DE A. SPIR.

Guizot, lui promettant « de faire examiner comme il le méritait, son important travail »... Hélas, ces belles promesses n'eurent pas de suite et le médecin dut renoncer pour toujours à se faire entendre. Perdu, le fruit de ses labeurs minutieux cl de ses longues rechercbes! perdue, la joie de répandre les lumières qu'il avait acquises! perdue enfin, l'espérance chère entre toutes de servir l'humanité 1 Dès lors le caractère du vieux savant s'altéra et s'aigrit visiblement ; il devint maussade et irritable; cet échec avait jeté sur son existence une ombre quo rien désormais ne put elTacer.

Nous avons retracé brièvement la vie du père d'African Spir, quelques mots maintenant sur sa mère.

Elena Arsenowna Poulcvich était d'origine grecque. Elle joignait à une grande beauté un caractère admirable — angélique, disent ceux qui l'ont connue, — réunissant toutes les qualités qui font de la femme un être vraiment digne de vénération. Sa nature douce faisait contraste avec les manières un peu rudes de son mari; mais grâce à son intelligence, doublée d'une exquise délicatesse, elle sut comprendt^e l'originalité de celui dont elle excusait les bizarreries. Aussi tendre mère qu'excellente épouse, elle entoura ses enfants d'amour et de sollicitude. Sa fille Charitis et son fils cadet, African, lui ressemblaient ou I hysique comme au moral; seul le fils aîné, Aristarque, avait hérité des traits du père.

Aristarque Alexandrovich était un esprit lin et judicieux, brillant causeur et mordant critique. De très bonne heure il se révéla poète et, tout enfant, écrivait des fables. Il mourut à luge de quarante-quatre ans, laissant plusieurs œuvres en vei s et en prose, dont un drame historique qui fut représenté à Moscou lors du passage du tsar.

Lorsque, le 15 novembre 1837, vint au monde le fils cadet d'Alexandre Spir, celui-ci avait plus de soixante ans et sa femma

VIE DE A. SIMR.

près de quarante-cinq. Le petit African — c'est le prénom qui lui échut par suite d*une prédilection du vieux docteur pour les noms de l'ancien calendrier grec — fut baptisé selon le culte orthodoxe, auquel appartenait sa mère, et bien que son père fut luthérien. Tout petit il se faisait déjà remarquer par des traits particuliers. En voici un qui nous a été raconté : il montrait pour les bijoux une sorte d'horreur instinctive, et si la personne qui le portait avait des boucles d'oreilles, il se mettait à pleurer et n'avait pas de repos qu'elle ne les eût enlevées. Cette horreur des bijoux et du clinquant a persisté toute sa vie; il considérait ce genre d'ornements comme un reste des goûts de l'âge primitif.

N A deux ans il épelait l'alphabet, et à cinq il lisait l'Évangile. Celait un tableau touchant que ce jeune enfant assis aux pieds de sa mère, interrompant de temps à autre sa lecture pour regarder celle qu'il adorait et lui baiser doucement les mains. Cette intelligence précoce se traduisait déjà sur son visage : ses grands yeux pensifs ei ses boucles noires attiraient l'attention; mais malheur à qui osait l'admirer, car tout compliment avait pour effet de le fâcher.

L'enfance d'African Alexandrovich fut très heureuse; il a dit qu'elle avait été l'époque la plus belle de sa vie. Le paysage, — pourtant peu varié dans ces contrées, — exerçait sur sa jeune imagination un charme profond, indéfinissable. Rêveur et solitaire, il aimait à contempler longuement le spectacle qui l'entourait, admirant les moindres détails de la grande nature et restant en extase en face des beautés qui se révélaient à lui, comme si sa petite âme avait voulu pénétrer les secrets de l'Infini! Ces heures de contemplation lui laissèrent un tel souvenir qu'il écrivait plus tard, en y faisant allusion : « On se plait à dire que les enfants ont l'âme poétique; je doute même fort que les poètes aient une âme aussi poétique que les enfants. »

Mais ce beau temps de rêves et de délices ne devait que trop

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tôt finir. La coutume des familles nobles était de confier les garçons, de bonne heure, à des pensionnats ou à des lycées qui se chargeaient de leur éducation; ce n'est que beaucoup plus tard, après avoir pris un grade dans l'armée, que les jeunes gens rentraient dans leurs domaines, où les attendait souvent la vie la plus terre à terre et la plus dépourvue d'idéal qu'il soit possible d'imaginer. A l'âge de huit ans, donc, notre futur philosophe fut impitoyablement arraché à sa vie heureuse et tranquille, pour entrer dans un collège préparatoire à l'Ecole navale. Dans la foule des enfants tapageurs, le silencieux African dut se sentir dépaysé. Sa réserve, la gravité de sa physionomie le firent bientôt remarquer de ses maîtres; la force de réflexion que supposaient ses réponses et ses objections avait excité leur admiration, et ils éprouvèrent un réel charme à pénétrer cette jeune intelligence, si avide de connaissances et déjà si intéressante. En même temps il inspirait à ses camarades un véritable respect, car seul entre tous, malgré la rigueur de la discipline, il n'avait jamais mérité de peine corporelle, pas même un blâme.

Après quelques années d'études — pendant lesquelles il ne vit ses parents qu'aux vacances — il entra à l'Ecole des aspirants de marine à JNicolaïef. Là, son penchant pour la méditation, loin de diminuer, ne fît que s'accroître; comme il n'avait personne pour le guider, personne avec qui échanger ses pensées, la lecture était sa seule ressource : il dévorait les quelques ouvrages scientifiques qu'il pouvait se procurer, étudiait les classiques avec passion. Les livres restèrent toujours ses plus chers compagnons.

Vers l'âge de quinze ans, comme Renan et tant d'autres, il traversa une crise religieuse intense, passant de longues heures à genoux dans de ferventes prières; entrer dans un monastère, y vivre dans le détachement complet des choses terrestres d'une vie pure et sainte, tel était alors son plus vif désir. Il ne le

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réalisa pas, cédant sans doute aux instances de sa famille, mais resta toujours profondément religieux, au sens le plus pur du mol.

Or, une circonstance inattendue devait changer le cours de ses idées. Un jour, un livre de philosophie lui tombe entre les mains : c'était la traduction française, par ïissot, de la Critique de la Raison 'pure. Cet ouvrage, qu'il médita longuement, en éveillant toutes ses aptitudes et son goût pour la philosophie, devait mettre une empreinte définitive à son esprit; ce fut pour lui comme une révélation. A. Spir avait désormais trouvé sa voie; il lut avec avidité les œuvres des penseurs allemands, il lut Voltaire, puis Descartes; dans la suite, Stuart Mill et Hume devaient être ses auteurs favoris.

Mais il ne pouvait consacrer à ses chères études que de trop rares inslants; la vie de matelot l'absorbait tout entier : grimper le long des cordages, hisser les voiles, tel était alors son rude métier. Plus tard le philosojihe aimait à raconter l'impression qu'il avait éprouvée quand, pour la première fois, il fit vigie do nuit au sommet du grand mât, ballotté par la tempête au-dessus de la mer sombre et rugissante.

Officier de marine à dix-huit ans, il prit part à la défense de Sébastopol en 1855. Aux avant-postes à MalakolY, en pleine bataille, quand les balles sifflaient à ses oreilles, quand les boulets tombaient à ses côtés, il ne se départit pas un instant de son calme, et de sa sérénité. C'est par miracle qu'il ne fut ni tué, ni blessé, ni fait prisonnier; en récompense de sa belle conduite on lui décerna une médaille avec le ruban de Saint-André et une autre avec le ruban de Saint-Georircs.

Cependant ces an*reux souvenirs de bataille le hantaient; c'est là qu'il connut toutes les atrocités d'une guerre qui a fourni à son illustre compatriote Léon Tolstoï — alors jeune officier d'infanterie — des pages si émouvantes. Rempli dès lors d'une juste horreur pour ces sanglants carnages, il résolut d'aban-

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xni

donner la carrière militaire, quelques brillants qu'eussent été jusque-là ses débuts, et donna sa démission du service pour aller vivre auprès de sa mère.

Durant ce temps son père était mort octogénaire en 1852, laissant une fortune considérable en terres et en serfs. Le premier acte d'African Spir, en prenant possession de ses domaines, fut tout de désintéressement et d'humanité : il affranchit ses serfs ', leur fit construire de petites habitations, donna à chacun un lopin de terre, ainsi que quelque argent. Mais ce n'était pas tout; leur libérateur devait être aussi leur conseiller et leur appui : chacun pouvait venir à lui, sur de n'être jamais repoussé. On lui apprend, par exemple, qu'un de ses paysans aime une jeune fille appartenant à un seigneur du voisinage; aussitôt African la fait acheter, et assure ainsi le bonheur d'un jeune couple. De cet esprit de charité au sens vrai de l'Evangile, il donna maintes autres preuves. Un pauvre vint un jour lui demander un vêtement; mais le jeune homme avait déjà tout donné et il ne lui restait plus qu'une vieille houppelande au fond d'une armoire, et le veston qu'il portait sur lui. Sans hésiter un instant, il se dévêtit, donna le veston au mendiant et alla mettre le manteau.

Tant à la campagne qu'en sa petite maison d'Élisabetgrad — qu'il habitait souvent l'hiver — African Alexandrovich menait la vie la plus simple et la plus retirée possible; absorbé par les choses de l'esprit, il n'aimait pas le monde, et si par hasard il lui arrivait de se trouver dans un salon, il se tenait à l'écart, fuyant les conversations. Nullement par austérité ou par mélancolie; il était avec ses intimes plein d'entrain et de franche gaîté, mais sa nature supérieure ne pouvait trouver aucun plaisir aux amusements frivoles ou oiseux des jeunes gens de son âge.

En 1862 il entreprit un grand voyage à l'étranger; accompagné de son dévoué serviteur Otlion, il visita Paris, Londres

1. L'aiïranchiss3ment des serfs n'a été proclamé en Russie qu'en 1861

VIE DE A. SPIR.

BorliQ et Leipzig, s'intéressant surtout aux Universités et à renseignement de la philosophie. Revenu dans sa solitude de Russie, après une absence de deux années, il se remit à l'étude avec une nouvelle ardeur; souvent on le trouvait la plume à la main absorbé dans quelque manuscrit. Très enthousiaste de Shakespeare, il en avait même fait, pour son usage personnel, une traduction complète.

Sur ces entrefaites, de tristes événements surgirent; un double deuil vint le frapper cruellement. Sa sœur Charitis, femme du prince Pliilippe JewachofT, mourut subitement à la ileur de l'âge, victime d'un accident. Ce fut pour sa vieille mère le dernier coup; celle-ci, minée par le chagrin, ne survécut pas longtemps à sa fille. A. Spir perdait en elle la plus tendre des mères, la plus aimée et la plus digne de Tùtre; il ne souffrait pas seulement dans son alTection filiale, il sentait se rompre d'autres liens plus mystérieux : une secrète affinité d'esprit Bt de caractère l'unissait étroitement à cette noble femme; avec elle disparaissait le vivant objet de sa vénération. Plus rien désormais ne le retenait à la terre natale. 11 avait résolu de consacrer sa vie à la philosophie, de se vouer tout entier à la recherche désintéressée de la vérité, et afin d'être à même de suivre le grand courant des idées et d'entrer directement en contact avec le monde pensant, il prit la résolution de se fixer à l'étranger.

Après avoir cédé ses terres à un prix dérisoire et distribué la plus grande partie de sa fortune, il quitta définitivement la Russie en 1867 et alla habiter Leipzig. Là il vécut dans une retraite absolue, entouré de ses livres, seul à seul avec sa pensée. Dans le courant de cette même année, il rédigea son premier ouvrage, dont il regretta ensuite la publication prématurée. Il estimait que sa pensée, d'ailleurs gênée dans son expression par la contrainte d'une langue encore peu familière, n'était pas exposée avec l'ordre et la clarté voulus.

vit DE A. SPIR.

En voyant assis sur les bancs de l'Université ce jeune homme à l'air modeste, au regard profond, qui fréquentait assidûment en qualité d'auditeur les cours de philosophie, personne assurément ne se doutait que cet étranger, inconnu de tous, et qui n'avaitjamais cherché à connaître ni un étudiant ni un professeur, était un esprit d'élite, qui, rentré dans sa chambre solitaire, travaillait silencieusement à l'édification d'un système, fruit d'une longue et intense méditation.

Après avoir remanié la forme de son premier ouvrage, il le publia, en 1869, sous le titre de : La recherche de la certitude dans la connaissance de la réalité^ II est toujours difficile à un livre, quand bien même il renfermerait les vérités les plus hautes, de se frayer un chemin au milieu du flot des publications, si celui qui l'a conçu et lancé dans le monde est un inconnu, un étranger surtout. Notre auteur en fit la triste expérience, ne tenant d'ailleurs aucun compte des exigences du public, qui, quelque lettré qu'il soit, désire qu'on hn soumette des titres de légitimation ou de recommandation, à défaut de titres personnels. Bien plus, d'une modestie extrême, il ne voulait jamais se mettre en évidence, et allait môme jusqu'à refuser de donner les indications biographiques qu'on lui demandait. « Rien n'est plus éloigné de ma pensée — a-t il écrit un jour — que de vouloir m'imposer à l'attention d'autrui. Quiconque a reconnu la vanité de l'individualité n'attachera aucun prix à la gluire. La seule chose qui ait de la valeur, c'est faire le bien. » Or, Spir croyait agir dans ce but en propageant sa doctrine, que du reste il ne prétendait pas avoir faite : « Je

1. Extrait de la préface (Irad.): « Si le présent ouvrage pouvait avoir l'heureux sort de toinlier entre les mains de quelques hommes chez lesquels l'amour de la vérilé ne se traduit pas seulement par des phrases — des hommes qui tiennent leur pensée ouverle à toutes les connaissances fondées, et qui estiment indigne d'eux de considérer quelque chose comme vrai, pour la seule raison que cela leur plait ou que cela fait déjà l'objet de leurs convictions — alors, je l'espère en toute conliance, ils ne méconnaîtront pas dans cet ouvrage un esprit qui leur est apparente et ils pourront y puiser quelque satisfaction... •

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VIE DE A. SPIR.

n'en suis pas l'auteur, disail-il, je ne Tai pas faite; bien au contraire, c'est elle qui m'a fait ce que je suis, et m'a appris à penser. Je n'ai été pour ainsi dire que le sol où elle a germé, s*est développée d'elle-même, a grandi peu à peu, avec une lenteur extrême, dans le cours de longues années. » Aussi estimait-il qu'on pouvait s'intéresser à celte doctrine sans s'occuper de sa

personne.

D'autre part ses idées, par cela même qu'elles étaient nouvelles, allaient nécessairement se trouver en conflit avec les opinions régnantes et préconçues, conflit qui se prolongea d'ailleurs pendant toute la vie de l'auteur de Pensée et Réalité. Le fils devait connaître les souffrances du père. Celui-ci avait cru apporter aux hommes le secret de la santé du corps en leur indiquant les principes d'une vie plus convenable à leur nature physique; celui-là leur apportait le secret plus précieux encore, du salut de l'àme en leur révélant le principe fondamental de leur nature morale : ni l'un ni Tautre ne devaient être entendus.. . « Si un homme s'avise d'apporter quelque chose de nouveau qui soit en contradiction avec le credo que nous professons depuis des années, on fait tout pour l'opprimer... et ainsi une nouvelle vérité peut parfois attendre longtemps avant de se

faire jour '. »

Bien que ses premiers travaux n'eussent pas attiré toute Tatlenlion qu'ils méritaient, ils n'en avaient pas moins été remarqués dans le monde philosophique. Des revues allemandes en avaient donné les premières analyses-. Mais il ne se trouvait personne qui osât se déclarer hautement partisan de ces théories, dont on ne pouvait méconnaître cependant le caractère essentiel, la puissance créatrice. D'ailleurs il n'y a là rien que d'assez naturel. «.-.. Plus une œuvre est appelée à faire réfléchir et à

' i. Goethe, Gesprilche mit Eckermann, III, 22, Lei|;izig.

2. Les premiers comptes rendus franijais parurent dans la Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1818, la Critique philosophique, 1818, et la Revue philosophique. 1879. ' • • .^. . .

VIE DE A. SPIR.

XVIÏ

durer, plus il lui faudra de temps pour être pénétrée et comprise, par le fait qu'elle se trouve au moment de son éclosion trop en avance sur l'esprit dominant et appartient encore à une époque future » *. Il est néanmoins regrettable que A. Spir n'ait jamais cherché dans sa jeunesse à entrer en relation avec des savants : ens'imposant à leur attention, en soulevant la discussion, il eût pu faire beaucoup pour les idées qu'il tenait à propager. Mais il avait à la fois trop de dignité et de réserve pour solliciter une protection ou une approbation qui auraient pu sembler intéressées. Pas plus que la richesse, la renommée n'avait de prix à ses yeux, et il était peu sensible aux honneurs. Un jour, une lettre de son éditeur lui annonce l'intérêt qu'une grande dame de Berlin portait à ses œuvres, à sa personne, et lui dit que selon toute apparence cette inconnue devait être la princesse héritière — aujourd'hui impératrice douairière — qui, très distinguée et lettrée, aimait la compagnie des hommes dépensée et encourageait leurs travaux; mais il ne semble pas que notre philosophe ait attaché quelque importance à la nouvelle de celte distinction.

Tout ce qu'embrasse la connaissance humaine l'intéressait au même titre : science, histoire, morale, économie sociale, rien ne lui était étranger. Dans une brochure publiée en 1869 et intitulée Vorschlag an die Freunde einer vernûnfligen Lebensfûhrung il laisse entrevoir sa conception de la vie au point de vue social. A la suite de Lessing, qui dans une de ses lettres déplore qu'il n'y ait pas de monastères protestants, où le célibataire puisse trouver, au lieu de l'isolement un foyer, presque une famille, et vivre d'une vie spirituelle, tout en poursuivant ses occupations particulières, notre auteur — estimant qu'il y avait là une idée « vraiment digne d'être étudiée et mise en pratique » — élabora tout un plan de vie commune entre

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