Schopenhauer, Parerga Parallpomena, I, p
VIE DE A. SPIR.
hommes possédant une certaine culture d'esprit, du bon sens cl de la raison, et qui, soit par inclination, soit pour d'autres motifs, ont renoncé au mariage. Lui-même était très disposé à faire partie d'une pareille congrégation, mais son appel ne réunissant pas un nombre suffisant d'adoplos, elle ne put être organisée. Peut-être aurait-il réitéré celle tentative sans une circonstance imprévue, qui allait changer les conditions de son existence.
Ayant fait la connaissance d'une jeune fille qui lui parut digne de toule sa sympathie, il Tépousa en 1872 à Stuttgart, où dès lors il se fixa. Il y poursuivit ses travaux et fit paraître successivement, à partir de 1873, les quatre volumes qui, réunis plus tard en série, forment l'exposé complet et précis de toule sa doctrine philosophique, les Gesammelte Schriflen\ Les deux premiers volumes contiennent la partie métaphysique, « la loi de la pensée » et le « monde de l'expérience. » Le troisième volume traite de la vie morale, de la religion et du droit; le quatrième est consacré à des articles sur divers sujets et à des pensées.
Il peut sembler étonnant de voir que, malgré sa modestie et le peu de cas qu'il faisait de sa personne, A. Spir se soit montré si confiant dans la valeur de sa doctrine. C'est que l'homme qui peut se croire parvenu à une connaissance vraie, a conscience de sa supériorité et s'élève par ce fait au-dessus de son éphémère individualité. Aussi est-ce avec une entière conviction et une pleine sincérité qu'il s'en prend à lui seul, à sa propre insuffisance, du faible retentissement de son œuvre : « Il n'y a jamais eu, écrivait-il à un ami, une telle disproportion entre l'homme et son œuvre, et ce qui est le plus triste, c'est que l'une doit pâtir pour l'incapacité et la faiblesse de l'autre. Un
I. Gesammelte Schriflen : I et II, Denken nnd W'irklichkeit. — III, Moralilâl und Religion; Recht und Cnrecht. — IV, Schriflen v^nnischlcn Inhalts (les nouveaux éditeurs ont changé ce dernier litre en celui de Vhilosophische Essays).
VIE DE A. SPIR.
homme plus capable, en possession de cette doctrine, aurait déjà remué le monde ». Et certes, il tenait au triomphe de sa doctrine non par amour-propre, mais précisément parce qu'il y voyait l'expression de la vérité, ne s'estimant que le dépositaire de cette vérité qu'il considéiait comme un devoir de répandre, car « la vraie connaissance est quelque chose d'impersonnel, d'universel et concerne les plus hauts intérêts du genre humain »». Quelle que fût la patience dont était capable l'auteur de Peince et Réalité, il n'en souffrait pas moins des objections que l'on faisait à ses théories sans les avoir approfondies, — non qu'il redoutât les critiques et les discussions fondées; mais le jugement superficiel d'une doctrine qu'il savait mériter un sérieux examen lui était particulièrement pénible. A ceux qui s'intéressaient à ses écrits et qui cependant étaient rebutés par des obscurités ou des difficultés il eût voulu rappeler le mot de Socralc jugeant Heraclite : « Il y a bien des choses chez lui que je ne comprends pas, mais celles que je comprends sont bonnes; je crois donc que celles que je ne comprends pas le sont aussi ». Sa vie s'écoulait calme, régulière toujours en harmonie avec ses principes. Cette unité de la pensée et delà conduite, si rare même chez les philosophes, était pour lui toule naturelle : ce. qu'il enseignait, il le vivait, donnant ainsi plus de force, et comme plus de réalité à ses préceptes. Ses journées étaient invariablement vouées à la lecture et à la méditation, entrecoupées seulement par une ou deux promenades qu'il faisait souvent seul. En 1878 le professeur Andrew D. White, précédemment attaché d'ambassade à Saint-Pétersbourg — alors en séjour à Stuttgart, l'accompagna fréquemment dans ses promenades, et Spir était heureux de pouvoir s'entretenir avec lui des sujets les plus divers et en particulier de la Russie, sa grande patrie, qu'il aurait voulue plus libre et plus éclairée, et à laquelle il souhaitait ardemment un avenir meilleur.