‹ Nouvelles et essaisChapitre 7 sur 7 · LETTE · texte numérisé non relu

LETTE

— Boum. Fusil.

— Oh ! croyez-vous ? objecte très sérieusement la vieille dame. Vous vous trompez. C'est un français.

Un français ! Ce dernier mot déchaîne le facile chauvinisme de Bel-Gazou, qui entonne d'une voix perçante :

— A mon zafa de la patr-i-e !...

Sa Marseillaise ne va pas plus loin.

Et d'ailleurs la voici toute, à présent, au zouave éclopé qui jette, de sa main valide, du pain aux canards

— Soldat ! Soldat ! appelle-t-elle.

n y a tant de prière, puis d'autorité dans la voix; dans le regard, le sourire en coin, le clin d'oeil, s'embusque une séduction telle que le zouave, au lieu d'obéir, rit avec embarras : c'en est assez pour que le char de Bel-Gazou emporte une jeune reine offensée, en quête de héros plus soumis.

Née douze mois avant la déclaration de guerre, Bel-Gazou a connu le branle-bas des mobilisations, les longs trajets à travers la France bouleversée, et plus d'un épisode dramatique. Un taureau défit la voiture qui l'emportait, comme font les Allemands d'une église. Quelques semaines, elle régna dans un bourg breton, sur un fort contingent d'infanterie. Rien de ce qui touche à la guerre ne lui est étranger, et, sauf qu'elle accorde une faveur sans limites aux troupes montées, on pourrait lui donner à garder une voie

de banlieue, tant elle inspire la coniiance et le respect, polo en tête, ceinturée de ficelle et sa canne-fusil braquée vers l'Est.

Dans la rue, elle connaît de loin les longues et basses automobiles militaires, qui surgissent, frôlent le trottoir, tournent et disparaissent dans la même seconde de vitesse terrifiante. Contre celles-là, Bel-Gazou protège, de ses bras étendus, sa nurse et sa voiture, et avertit les passants :

— Auto, auto, tention, tention !

Et elle ajoute un : « Ah ! la la... '>, qu'on peut aisément traduire par : «Si je ne vous avais pas prévenus, ils vous aplatissaient comme une galette ! »

Dans les appartements privés de Bel-Gazou, une grande carte d'Europe couvre le mur. Chaque jour, elle y désigne un endroit où combattent ses proches : «Papa, ici... Oncle, là... », contraignant ainsi, sans balancer, un état-major français à camper en Sicile, et assurant a notre infanterie, d'autre part, un point de concentration très avantageux dans le nord du Danemark.

Mais c'est le soir que cette jeune guerrière, roulée dans un châle, une pipe de sucre aux dents, le balai du foyer tout armé en travers des genoux, imite le mieux, — assise sur un siège de porcelaine et le front chargé de soucis, — les grognards de la territoriale qui gardent les portes du Bois.

Bel-Gazou et la vie chère

Eté 1917

L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles, par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc, des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.

Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d été limousin ; la brise haute touche à peine les cimes des arbres ; le mordant soleil rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.

Bel-Gazou, fruit de la terre limousine ! Quatre étés, trois hivers l'ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et raide chevelure en soie de maïs,

et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marrons joue, marron, vert gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée...

Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main ! Sèche, un peu craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.

— Tu me conduis, Bel-Gazou ? Nous allons à la ferme ?

Bel-Gazou, avare de paroles à ses heures, me répond d'un signe. Parfois, malgré la gravité de sa mission, elle saute soudainement comme font les agneaux. Elle est vêtue d'un maillot de bain rouge, décoloré et rétréci par les lavages et qui découvre — émouvante sur ce F>etit corps sans sexe, — la plus ronde, la plus gracieuse et féminine attache du bras...

Un orvet, lent, gourd, traverse le chemin.

— Eh ! aïe donc ! lui crie Bel-Gazou d'une voix de charretier en le poussant du talon. Puis elle me regarde du coin de l'œil, très vite. Elle sait que je suis occupée à détailler sur elle tout ce que six mois ont apporté en mon absence, de beauté, de force.

de nouveauté à une petite fille de quatre ans. Elle sait que je me contiens, elle sait que je l'admire et ne le lui dirai pas. Mais j'ai peur, vraiment, que servie par son instinct tout frais et ses sens de sauvage, Bel-Gazou ne me connaisse mieux que je ne la connais. Elle parade pour moi — ah ! combien je suis vite éblouie ! Hier soir, elle tramait ma valise, fouaillait un chien nouveau qui me montrait les dents, et m'offrait après le dîner un verre de cassis, avec une bonne grâce et un accent tous deux bien limousins :

— U-ne petit-te gout-te, hé ?

Nous entrons sous la futaie. Les arbres anciens, joints par-dessus l'allée, y ont emprisonné la chaleur, la moiteur et l'obscurité de la dernière nuit d'orage. Dans l'air défendu du vent oscillent lourdement les senteurs de la girolle, du tilleuj, du châtaignier fleuri et celle de l'herbe-à-Robert, ce géranium nain qui se casse au frôler d'un oiseau et sue, sous la patte d'un insecte, une sève nauséabonde...

— Bel-Gazou, dans ton maillot, tu ressembles ici à un poisson rouge au fond d'une eau verte. Bel-Gazou, tu ressembles aussi au petit Chaperon- Rouge, tu sais, le Chaperon-Rouge qui portait à sa mère-grand un pot de beurre et une galette ?...

Bel-Gazou lève son nez duveté, et ouvre ses yeux si fort que ses cils touchent ses sourcils.

— Une galette ? une comment, galette ?

— Une galette... heu... feuilletée...

La menotte dure quitte ma main et claque une cuisse nue :

— Une galette ! et on l'a pas dit au maire ?

— Au maire ? Pourquoi ?

— Fallait le dire au maire !

Bel-Gazou désigne, à travets les branches, les tuiles brunes d'un village :

— Au maire, là-bas ! C'est défendu, la galette, à cose de la guerre.

— Mais...

— Et le maire il aurait venu trouver le Chaperon- Rouge, et il aurait dit : « Monsieur, je vous réqui... réqui... réquiquitionne votre galette ! On prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre ! Et vous payerez mille sous ! Et c'est comme ça ! )^

— Mais voyons, Bel-Gazou, le Chaperon -Rouge c'est une histoire très vieille ! A ce moment-là il n'y avait pas la guerre !

— Pas la guerre ? Ah ? Pourquoi il n'y avait pas la guerre ?

Le nez charmant se baisse, se lève, la petite main reprend la mienne, mais le pas ralenti de Bel-Gazou, un saut, deux sauts de chevreau irrésolu disent le doute, l'impuissance devant le mystère : « Pas la

guerre ? ^ C'est vrai, elle ne peut pas imaginer... En août 1914, elle avait douze mois.

L'orée du bois nous rejette dans un bain éblouissant de lumière, d'herbe chaude, d'odeurs animales et potagères : la ferme est là. Aux cris de héraut de Bel-Gazou répondent ceux des coqs, des cochons, des dindons sanglotants et des chiens de troupeaux...

— Petits, petits, petits ! glapit Bel-Gazou. Eh ! les povres petits !

Et un moment elle est environnée de poules, becquetée de pintades, et voici que cinquante poussms déjà emplumés, un peu jaunes encore aux commissures du bec, l'ont envahie jusqu'aux épaules. Tantôt elle les secoue d'elle et tantôt elle les encourage. Elle est rouge d'orgueil et rit avec sévérité. Un petit Dieu charmeur d'oiseaux... L'enfance du saint qui parlait aux abeilles... Mowgli de la jungle limousine...

Des plaintes de volaille jugulée coupent mon extase maternelle et littéraire. Bel-Gazou a saisi par les pattes le plus gros poulet qui piaille, tête en bas, ailes ouvertes :

— Bel-Gazou ! Chérie ! tu lui fais mal, lâche-le 1 Bel-Gazou, avant de répondre et d'obéir, avance

une lippe importante :

— Je lui fais pas du mal, je le pèse.

— Il^n'a pas besoin que tu le pèses.

— Si, il a besoin Quand il sera lourd, lourd, lourd, il ira au marché. Et on le vendra cher, cher, cher !

— Combien ? Tu ne sais pas combien ?

— Si, je sais.

— Dis-le ?

— Trois... cent... non six... quarante - douze mille... francs. Et encore quat'sous de plus, même î Té, ce qu'elle renchérit, la volaille !

Bel-Gazou, revenue à mon côté, imite à merveille, les mains derrière le dos, l'épaule voûtée et hochant la nuque, l'attitude et le langage de notre jardinier octogénaire. Je ne sais plus bien si j'ai envie de rire ou si j'ai un peu de peine...

...Mon petit tâcheron rubicond, mon fermier encore zézayant, mon gracieux Eros-à-Ia-brouette, voilà que je me sens mal à l'aise de voir grandir en toi un « enfant de la guerre ». Tu ne sais pas encore compter, Dieu merci, mais tu n'ignores presque rien de ce qui rend notre vie difficile, compliquée, inquiète. Tu sais qu'on tue et qu'on vend tes pigeons irisés, tes poules confiantes, tes lapins au nez d'argent. Tu grattes en ce moment et tu recueilles les grains d'avoine collés au van... Hélas ! tu sais que l'avoine est chère. Le champ de seigle n'est pas pour toi, comme pour un chimérique bébé d'avant la guerre, une forêt de lances de lutins, ni le crapaud un prince

déguisé. C'est dommage... Et tu parles froidement de réquisitionner la galette du Chaperon-Rouge... Moi qui voulais ce soir te lire un conte de Kipling où les bêtes parlent, je n'oserai pas... Si tu allais rire de moi !...

J'ose pourtant. Je lis, sur le ton appliqué, un peu niais, que prennent volontiers les grandes personnes. Bel-Gazou est couchée, brune et vermeille sur son lit blanc. Elle écoute sans sourire et de temps en temps relève sur son front une mèche de cheveux, geste lent, négligent, aisé, geste d'homme élégant que je lui *vis toujours, que je reconnais et qui lui vient, à travers moi, d'un autre.

Le blanc de ses yeux, errant du vieux plafond peint au plancher noir d'âge, brille... à quoi songe-t-elle ? Aux foins qui sèchent mal entre deux averses ? A sa carte de sucre ? Au pétrole qui manque à Brive ?...

— Chut ! écoute !

D'un coup de reins elle vient de s'asseoir et m'arrête, l'index levé.

— Quoi donc, chérie ?

— C'est lui — elle désigne le parquet, — lui, le rat.

— Un rat ? tu as peur du rat ?

Oh ! ce sourire... Va-t-elle me parler de la hausse sur le rat ? Je tremble...

Confidentielle, elle penche sur moi un visage plein de secrets :

— C'est le rat. Le gros rat. Gros, gros, comme ça ! Il vient la nuit. Hé, qu'il est brave ! Hé, qu'il parle bieng !

— Il parle ?

— Mée voui ! il vient par le trrrou du parquet, là. Il monte sur le lit. Il a une couronne sur la tête, avé des perles. Et il cose.

— Il cause, chérie ? Qu'est-ce qu'il raconte ?

— Il raconte... il raconte... tout comme c'est dans sonroyome. Il a cent mille robes en or, et des souliers, et un trésor plein de bonbons et de joujoux. Et il a des areroplanes qui volent comme des papillons, et des automobiles tout en fleurs, et un grand bateau en chocolat... C'est vrai, tu sais ?

— Mais bien sûr, chérie ! Et quoi encore ?

— Et il a dit qu'il me marierait avec lui et que j'aurai aussi une automobile tout en fleurs... C'est vrai, tu sais ?

— Mais oui, chérie ! Continue...

— Et Nursie-Dear voulait faire boucher le trou du parquet. Alors je voudrais que tu dises à Nursie- Dear de jamais, jamais boucher le trou du parquet.

parce que le rat pourrait plus venir coser la nuit» s'il te plaît...

— Mais certainement, chérie ! On ne bouchera pas le trou du parquet, je te le promets. Continue, continue...

Le front sur le drap, rassurée, détendue, je lais&e venir le sommeil, tandis que Bel-Gazou me berce, enfin, d'un conte de fées.

Un

zouave

Mai 1915,

Au moment où une fraternité irrésistible soulève vers nous l'Italie, je songe à un ancien capitaine du 1^^ régiment de zouaves. Il pourrait vivre encore, il n'aurait que quatre-vingt-six ans. Il avait laissé en Italie toute sa jambe gauche, coupée en haut de la cuisse, l'année 1859, à Melegnano, — en France nous disons Marignan. — Il en était revenu radieux, entre sa béquille et sa canne, et quand on lui demandait avec une compassion discrète :

— C'est à l'hôpital de Milan, n'est-ce pas, que l'on vous a... ?

— Oui ! s'écriait-il.

Et il ajoutait, sur le ton le plus fat des confidences sentimentales :

— Ah ! mon ami !... Les Milanaises ! Ah 1 quels souvenirs ! C'est la plus belle année de ma vie !

Le jour qu'il fut blessé, abandonné au creux d'un fossé, un de ses hommes revint le chercher, ]f chargea sur son dos et l'emporta sous le feu. Pendant qu'il

marchait, le soldat entendait au-dessus de lui rire le blessé, qui lui tirait les cheveux à poignée et disait :

— Quatre jours de boîte au soldat Fournès ! Primo : porte les cheveux longs ; secundo : s'est permis envers son capitaine une attitude familière et déplacée !

C'était un zouave, un zouave comme beaucoup de zouaves d'autrefois et d'aujourd'hui.

II racontait la campagne de Crimée, le choléra, Sébastopol, à sa manière. « Beaux soldats ! » disait-il des Russes. Et cet hommage ne contenait aucune modestie, car il se savait — le nez court et ouvert, les sourcils hérissés sur de clairs et terribles petits yeux de chat, — tout ressemblant à un cosaque,

La neige, la famine, l'herbe cueillie sous les chevaux morts et mangée crue, il en parlait comme d'autant de faveurs spéciales, que la chance lui avait personnellement octroyées, et le choléra devenait une farce gauloise :

— Oh ! le jour où j'ai fait croire à cet animal de Guillemin qu'il tournait au vert et qu'il en avait pour deux heures ! Il le croyait, iî était là, assis dans la neige, à se tortiller en se tenant le ventre... Je n'aurais pas donné ma place pour une invitation aux Tuileries !

Une modestie singulière, ou bien le mépris de tout

ce qui apporte le mal et la mort, lui conseillait l'emploi des diminutifs. Le froid mortel de la Crimée n'était plus qu' « un joli frisquet », ses quatre autres blessures de « petits accidents », et il appelait son amputation un « élagage nécessaire ».

— Car, déclarait-il avec arrogance, ne vous y trompez pas ! Ce n'est pas une jambe de moins que j'ai, c'est une de trop que j'avais.

On l'eût pu croire, à le voir danser à la corde, et sauter debout sur un billard.

Ses camarades, qui ne sont pas tous morts, se souviennent peut-être qu'il fut 1' « homme à la

salade ».

— Un soir, en Crimée, racontait-il, à 1 heure du frichti... Oh ! nous ne manquions pas de tout ! nous avions du tabac, et même un^ peu de feu, mais rien à y cuire. Mon ordonnance m'apporte la salade, je devrais dire le fourrage, car l'huile et le vinaigre manquaient depuis deux mois.

« — Bougre de mal appris, dis-je à ce gros pétras, tu as oublié d'assaisonner la salade !

« — Mais, mon lieutenant, vous savez bien qu'il n'y a plus que sous la tente à Canrobert qu'on a de l'huile et du vinaigre.

« — Eh bien, qu'est-ce que tu attends pour porter ma salade à Canrobert ? File ! Et qu'il la soigne, ou il aura de mes nouvelles !

« On rit, je rallume une cigarette et on tâche de penser à autre chose. Au bout d'une heure, qu'est-ce que je vois arriver ? Mon gros pétras d'ordonnance, portant un saladier comme le Saint-Sacrement, un saladier plein de salade à Thuile, au vinaigre, au poivre, au sel... Je hurle :

« — Qu'est-ce que c'est que ça ?

« — Mon lieutenant, c'est la salade.

« — Quelle salade ?

« — Celle à Canrobert. Je suis été à la tente à Canrobert, comme mon lieutenant me l'avait dit. J'ai dit à Canrobert que mon lieutenant commandait comme ça qu'il fasse une salade soignée.

« — Alors ??? alors ??? Qu'est-ce qu'il a dit ?

« — Il a rien dit. Il a fait la salade. Je vous la rapporte, mon lieutenant.

« Le temps d'enfiler ma tenue numéro un, qui consistait à jeter ma couverture et à essuyer la neige sous mon séant, je filais chez Canrobert. Je me trouve devant lui, le bec cloué, pendant qu'il me regardait, le sourcil au ras du nez. Enfin, j'articule :

'< — Je... je suis... tout à l'heure... La salade...

« Il ne pipait pas, il me regardait. A la fin :

« — Ah ! ah ! vous êtes l'homme à la salade ? Elle était bonne, ma salade ?

« — Je... mes excuses...

^' — Allez, lieutenant. Et surtout, dites que je

fais très bien la salade. Je tiens énormément à ma réputation de cuisinier. »

C'est de l'Italie que le zouave était resté épris. Debout et si vif à soixante-dix ans, sur sa jambe unique, il chantait des chansons italiennes, il rajeunissait à nous peindre les fleurs, le soleil, les femmes de l'Italie, et ses récits oubliaient deux choses, toujours les mêmes, — deux minces détails : les Autrichiens et sa blessure... Un zouave, enfin, un vrai zouave comme tant de zouaves de 1859 et de 1915. Seulement, celui-là me semble encore plus beau que les autres, parce qu'il était mon père

Il eut, — amputé, convalescent, et plus impatient dans son lit d'hôpital qu'un loup en cage, — la visite de l'empereur. Napoléon III allait de lit en lit, serrant des mains fiévreuses et questionnant les blessés. Le capitaine de zouaves ne montrant, hors du drap tiré, qu'une jeune tête maigre, aux yeux furieux et gais, l'empereur lui demanda :

— Vous, mon ami, où êtes-vous blessé ?

— Rien, Sire... une égratignure.

— Une égratignure ? Montrez-moi donc ça ? Le zouave montra « ça », — et l'un des aides de

camp de l'empereur, mort il y a cinq ans, n'oublia jamais « ça )... L'empereur dit, après un moment :

— Je voudrais faire quelque chose pour vous...

— Mais, Sire, j'ai la croix — et quelques médailles.

— Ne puis-je rien vous donner de plus ?

— Ma foi, si... Une béquille, Sire.

II l'eut, avec une petite perception dans l'Yonne. Et sauf qu'il protégea son village au moment de l'occupation allemande, en 1870, ce zouave, enchanté que la vie l'eût mené de Toulon à la Guyane, en Afrique, en Crimée, en Italie, ce soldat amoureux de la bataille, connut la mélancolie humiliée de n'être plus qu'un retraité, béquillant ou sautant à cloche-pied de sa maison à son jardin. Il n'y eut plus, pour lui, qu'une fête héroïque : son riant enterrement dans un cimetière fleuri. Quelques vétérans, noueux, durs, ébranchés comme lui, le suivaient, avec la petite foule familière du village qui frôlait tendrement, sans respect, le cercueil du zouave, un beau cercueil de bois nu, paré magnifiquement d'une tunique trouée, la tunique à large jupe, la tunique à taille de guêpe des officiers du Second Empire.

J'ai chaud.

28 juillet 1911

— Ne me touche pas ! j'ai chaud... Ecarte-toi de moi ! Mais ne reste pas ainsi debout sur le seuil : tu arrêtes, tu me voles le faible souffle qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier...

J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peignent lentement, lentement, l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la Persienne atteindra le lit, je me lèverai, — peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai chaud.

J ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d'elle je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une caresse impitoyable. C'est elle — regarde ! — qui m a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter ces

gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d'or, tout brûlants qui m'a sablé le visage, c'est elle, c'est encore elle...

Non, ne descends pas au jardin ; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... Laisse ! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas ! Depuis ce malin, je guette, sous les feuilles évanouies de l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier souffle de vent... Ah ! j'ai chaud ! Ah ! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui vole !...

Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure. Mais, au fond de m,a chambre, il y a un miroir, tout bleu d'ombre, tout troublé de reflets... Quelle eau tentante et froide !

Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays ! Ils dorment ainsi sous l'été, tièdes ici. glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la tige longue des nénuphars et des sagittaires.. .Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson, — j'ai si chaud !...

Ou bien donne-moi — mais tu ne voudras pas ! — un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre, là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas ? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...

Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut ? Penchetoi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe !

Le marronnier va mourir, dis ? II tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaillé jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...

Ah ! quitte la fenêtre ! reviens ! trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie ! Trompe-moi, dis que l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte !

Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...

Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis couleur de soleil, de la

pluie sucrée que pleurait le chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine !...

Encore, encore ! j'ai si chaud ! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule au creux des capucmes, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse.. Evoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne touche pas mes cheveux... Evoque la mare des rainettes... Oh I je voudrais, sur chaque main, le ventre froid d une petite grenouille !... J ai chaud, si tu savais... Parle encore...

Parle encore : guéris ma fièvre ! Crée pour moi l'automne : donne-moi, d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais ?... Tu vois, je suis toute malade, je divague.. Ne me quitte pas ! assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par : « La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre... » ^

De givre, tu entends ? de givre !... Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle pomme

d'hiver façonnée par mes mains... Ah ! j'ai chaud !...

J'ai chaud, mais... quelque chose a remué dans l'air ? Est-ce seulement cette guêpe blonde ? Annonce t-elle la fin de ce long jour ? Je m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil.

Penche-toi, presse, contre mes dents, le sang acide de la groseille... Je ne murmure presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en vas pas si je dors mais évente, de ton souffle, mes poignets rafraîchis, emperlés comme le col des alcarazas bruns...

Malade..

9 novembre 1911

Comme chaque matin, une mince colonne lilas^ une tige de lumière debout, divise Tobscurité de la chambre. Elle s'étire, coupante, contre le fond brodé et sombre de mon rêve, un rêve de jardins à lourdes verdures, à feuillages bleus comme ceux des tapisseries, qui murmuraient pesamment sous un vent chaud... Je referme les yeux, avec lespoir de joindre, par-dessus la hampe lumineuse, les deux panneaux somptueux de mon rêve. Une douleur précise, à la place des sourcils, m'éveille tout à fait. Mais le murmure orageux des feuillages bleus persiste dans mes oreilles.

J'atteins la lampe, qui éclôt de l'ombre comme une courge rosée, traînant après elle ses vrilles sèches en fil de soie...

Le battement douloureux persiste, là, derrière les sourcils. J'avale péniblement ; quelque chose comme une petite arbouse râpeuse enfle dans ma gorge»

et je ferme les mains, je cache mes ongles, pour éviter le contact des draps.

Froid, chaud — frissons... Malade ? Oui. Décidément, oui. Pas très malade — juste assez. J'éteins la lampe, et le tube lumineux, d'un bleu glacé qui rafraichit ma fièvre, monte de nouveau entre les rideaux. Il est six heures.

Malade... oh ! oui, enfin, malade. Un peu de grippe, sans doute ? Je referme les yeux, et j'attends le commencement de cette journée comme si c était ma fcte. Toute une longue journée de faiblesse, de demi-sommeil, de caprices respectés, de dicte gourmande ! J'appelle déjà le parfum, autour de mon lit, de l'eau de Cologne citronnée — il y aura aussi, quand j'aurai faim, l'odeur du lait chaud vanillé, et de la pomme échaudée, givrée de sucre...

Faut-il attendre que la maison s'éveille ? Ou bien sonnerai-je pour qu'on se hâte et qu'on s'effare, avec des bruits de mules claquantes dans l'escalier, des « Mon Dieu ! » et des « Cela devait arriver, la grippe court... >^ Mieux vaut attendre, en guettant le jour qui grandit, le tapis qui s'éclaire et pâlit comme un étang... J'entends, mais vaguement, le roulement des voitures et les sonnailles des bouteilles pendues aux doigts du laitier... Le son profond d'une timbale grave, battue légèrement et régulièrement, assourdit mes oreilles et me sépare des bruits de la

rue : c'est la monotone, l'agréable pédale de ma fièvre. Loin de chercher à m'en distraire, je la cultive, je la détaille, j'accommode à son rythme des airs faciles, des chansons de mon enfance... Ah ! VOICI que, portée en musique vers les jardins que quitta mon songe, j'entrevois de nouveau les lourds feuillages bleus...

... « Quoi ? que voulez-vous ? je dormais... Oui, vous voyez, je suis malade... Si, si, vraiment malade ! Non, je ne veux rien, sinon que vous n'entriez pas tous à la fois dans ma chambre... Et ne touchez pas aux rideaux — oh ! la grossièreté des gens bien portants ! — avez-vous fini de les ouvrir et refermer, et d agiter de grands drapeaux de clarté qui refroidissent toute la pièce ?

« Donnez-moi seulement... un verre d'eau glacée : Je veux un verre tout uni, un gobelet sans défaut et sans parure, mince, plaisant aux lèvres et à la langue, plein d'une eau dansante et qui semble, à cause du plateau d'argent, un peu bleue — j'ai soif...

« Non ? Vous refusez ? Eh ! qu'ai-je à faire, moi fiévreuse, moi brûlante, de votre tisane qui sent le linge bouilli et le vieux bouquet ? Disparaissez tous ! Je vous déteste. Je défends qu'on m'embrasse avec des nez froids, qu'on me touche avec des mains de gouvernante matinale, honnêtes et gercées...

• Allez-vous-en ! Toute seule, je goûte mieux ragrément morose, délicat, d'être malade. Je me sens, aujourd'hui, si supérieure à vous tous ! Des yeux fins, blessés, amoureux des lumières douces et des reflets étouffés — des oreilles sensibles, mobiles sous mes cheveux, inquiètes de tout bruit — une peau intelligente assez pour percevoir des défauts de la toile fine qui la couvre — et ce miraculeux odorat qui invente à son gré, dans la chambre, l'arôme de la fleur d'oranger ou des bananes meurtries, ou du melon musqué, trop mûr, qui va se fendre et répandre une eau sanguine...

« Il me semble que derrière la porte, vous devez être un peu envieux, vous qui ne savez pas jouer, comme je fais, avec le soleil de novembre qui coule lentement sur le toit, là-bas, au bout du jardin, avec la branche que chaque souffle incline et qui trempe, chaque fois, le bout de ses feuilles rouillées dans un vif rayon... Elle se relève, et l'ombre la teint en violet — elle se penche, et la voilà rose... Violet, rose... Rose, violet... Violet-bleu, comme les feuillages de mon rêve... Ils ne sont pas si loin, les feuillages bleus, puisque leur murmure marin emplit mes oreilles ; aurai-je le temps, cette fois, d'habiter leurs ombrages ?...

... ' Qui est là ? Qu'y a-t-i! ? Je dormais... Pour-

quoi me laisse-t-on seule ? Depuis combien de temps m'abandbnnez-vous, sans force pour appeler ? Venez, secourez-moi... Oh ! vous ne m'aimez pas... Qui donc a mis près de mon visage, pendant mon sommeil, ce bouquet de violettes ? Donnez que je le touche... Qu il est vivant, et froid, et délicieux aux lèvres !... Vous êtes sortis ? 11 fait beau ?... il fait beau sans moi... Oui, je sais, le trottoir était sec et bleuté, mes chiens ont couru devant vous dans 1 allée du Bois, ils happaient les feuilles en rafale,.. Je suis jalouse... Ne me regardez pas : je voudrais être petite pour pleurer sans honte. Je n'aime plus être malade. Je suis sage : je boirai la potion amère, la tisane aussi. Je ne jetterai plus mes bras hors des couvertures...

« Que la journée est longue ! Est-ce l'heure, enfin, d'allumer les lampes ? N'essayez pas de mentir : j'entendrai bien les enfants courir et crier en quittant l'école, et les galoches de la porteuse de pain, qui vient à cinq heures...

« Dites, resteriez-vous ainsi fidèles auprès de moi, indulgents et grondeurs, si j étais longtemps, longtemps malade ? ou bien si j'étais vieille tout d'un coup, et prisonnière comme sont les vieilles gens ?... Cela fait trembler, quand on y pense... Cela fait trembler... Pourquoi croyez-vous que c'est de fièvre que je tremble ? Je tremble parce que c'est la

mauvaise heure, entre chien et loup... Vite, allumez la lampe, et que sa lueur éloigne le chien fantôme et le loup revenant...

« Vous voyez, maintenant je ne frissonne plus, depuis qu'elle brille toute ronde, énorme et rose, comme une coloquinte à l'ccorce brodée... Le beau fruit, et de quel jardin fabuleux ! Il tient encore à ses vrilles arrachées, vous voyez, traînantes sur la table, et peut-être qu'en fermant les yeux... attendez, oui, ie vois la branche qui portait le fruit, et voici l'arbre après la branche, l'arbre bleu, enfin, enfin ! et tout le jardin sombre, accablé de vent chaud, murmurant d'eau et de feuilles, le jardin de mon rêve, dont je demeure, depuis cette nuit, altérée... »

L'expédition Scott au cinématographe

Juin 1914

Quand Rigadin fait la noce, ou que Ma belle-mère va aux eaux, ou bien qu'un Enfant volé met aux prises, avec un ravisseur cravaté d'écossais, une petite fille de comédie aux yeux de vieille rouée — Paris y court, les murs de la banlieue le crient, la province et l'étranger, reconnaissants, héritent, la semaine qui suit, de ces « films sensationnels ».

Mais que Scott et ses compagnons, avant de périr au pôle Sud, recueillent pour le monde habité des images vivantes, des portraits animés d'un pays inconnu, cela fait ici un peu moins de bruit que le dernier ballet étranger — ce n'est pas dire beaucoup. Pourtant un spectacle comme celui que nous avons vu hier soir honore — faut-il écrire réhabilite ? — le (' cinéma » que l'on est en train de déconsidérer. Pendant deux heures trop brèves, la merveille de ce temps, le cinématographe, recouvre sa fraîcheur de miracle, cesse enfin d'être un bas ustensile à

vaudeville, à grotesques imbroglios. Un jour, il n'y aura sans doute, pour la jeunesse et l'enfance, plus d autre méthode d'enseignement que le film. Nous trouvons toutes les leçons dans celui d'hier soir. La voix blanche d'un récitant lit, brièvement, froidement, le plus beau résumé d'une aventure héroïque, ne s'attendrit pas aux privations, aux tortures, à l'agonie de l'expédition Scott, mais l'émotion naît et se propage, sous cette voix monotone et convaincue de croyant, qui laisse tomber les mots fréquents de <• Neige... perdus... infranchissable... mort... honneur... » L'émotion, ai-j'e dit, non la tristesse. Tant de beautés terrestres, fussent-elles désolées, enchantent, et tant de courage, fut-il à la fin foudroyé, engendre l'enthousiasme. Et que de voyageurs assis, de vagabonds enchaînés se penchaient hier, comme moi, vers l'eau salée, mordante et sombre, qui berçait les pavés de glace concassés par l'étrave du navire! Savoir comment vole la neige par quarante degrés de froid, toucher le duvet du poussin pingouin qui vient de crever son œuf... La démarche des pingouins, leurs gestes de petits notaires ventrus aux bras courts, leur familiale douceur, le velours mouillé et à demi gelé qui vêt la mère phoque, au corps en olive, et son petit qui tette, cela est à nous maintenant, cela est en nous, et aussi l'image surprenante du morse qui taille, de ses dents, les degrés de son débar-

cadère sur une rive de glace... Nous savons comment niche et couve la mouette antarctique, palpitante à peine sous les yeux de l'homme qui l'observait. Nous n oublierons plus que la bête ingénue, la bête qui n'a pas encore souffert de l'homme, l'affronte familièrement, l'interroge, le traite en égal, sur ces rivages sans sable et sans terre, comme dans un âpre Paradis terrestre...

Le volcan Erebus, dont cinquante paires d'yeux humains n'ont certes pu contempler la cime ébréchée, nous goûtons ce privilège de posséder dans une pourpre rose, sa fumée couchée sous le vent du pôle... Cette fumée rose et noire, cette image menaçante et magnifique, il a fallu, pour qu'elle vienne jusqu'ici, que des hommes — ceux-là qu'on nous montre noirs de froid, le visage pelé par places — partent, pris de la curiosité mortelle, de l'orgueil des « découvreurs ». Il a fallu que l'un, immobile pendant neuf heures dans un sac de renne, attende le morse joueur qui plongeait, émergeait, replongeait et montrait sous l'eau durcie ses beaux yeux de chien... Cet autre s'ensevelissait sous la tempête de neige qui couvrait aussi les nids d'oiseaux... Un troisième, un quatrième, cependant, dressaient la tente, fondaient ensemble la neige, le bouillon et le cacao congelés, cuisaient la viande pour les chiens de traîneaux, le sang sec pour les poneys...

Il a fallu que Scott, à la longue figure aventureuse et sage, s'éloigne sur le désert blanc, lenlement, la main à la bride de son cheval, en envoyant — vers qui ? vers nous ? — un suprême, un inestimable geste d' « au revoir î»... Il a fallu qu'il périsse, avec tous ceux-là dont les j'oues crevassées rient encore sur l'écran, et que jusque dans la mort, en préservant les films, les clichés, les manusciits. ils n aient songé qu'à nous — nous, leur gloire.

Conte de Bel-Gazou à sa poupée

23 décembre 1917

— ... Assis-toi dans le grand fauteuil, à cause que c'est Noël, ma fille. Vos mains, mademoiselle ? où vous les avez-t'y fourrées, pour qu'elles soyent aussi sales ? Enfin, passons là-dessus. Pasque c est Noël, permission de pas se laver les mains. Et, en plus, vous aurez une histoire, pasque c'est Noël. Vous aurez pas celle que maman m'a racontée. Mais maman est tellement contente de me raconter des histoires pas très intéressantes... Tenez-vous droite, mademoiselle. Vous en avez de la chance de pas avoir une grande personne pour mère ! Mais les enfants ne sont qu'ingraquitude... indralicule... non, indrati... j'ai oublié comment qu on dit... Tenez, voilà pour vous apprendre à rire de vos parents ! Un mot de plus, vous m'entendez bien ? un mot !... et j'appelle mon mari !

« ... Y avait une fois une jolie poule noire, jolie, jolie ! Elle s'appelait Kikine de son petit nom.

et son nom Se famille c'était Orpington-Pure-Race. On y donnait le pain qui reste d'après le déjeuner, et pis de l'avoine à l'heure du thé. Elle pondait tous les jours, tous les jours ! Mais, quand même, Kikine elle était pas contente pasque ses œufs on les lui prenait tous pour les porter au marché ! Alors la pauv' Kikine elle avait bien du chagrin. Elle disait :

« — Mon Dieu, que c'est-y malheureux, que je fais tant d'enfants que j'arrive pas à en élever un !

« Alors qu'est-ce qu'elle fait, ma Kikine ? Le jour de Noël, elle attend que le petit Jésus vient, et elle lui dit :

« — Bonjour, mon cher seigneur Petit Jésus.

« — Bonjour, Kikine, qu'il lui dit. Qu'est-ce que y a donc qui ne va pas, Kikine ?

« — Y a comm.e ça, qu'elle lui dit, que je fais des œufs tout le temps, et que j'arrive pas à en élever un, pasqu'on me les prend !

« — Et qui donc qui vous les prend, Kikine ?

« — Mais c'est cette Pauline de la basse-cour, toujours cette Pauline I

« — Et pourquoi qu'elle vous les prend, Kikine ?

« — Pour les vende, donc. Pasque, vous savez bien. Petit Jésus, que les œufs cet hiver i'z'ont renchéri à un point qu'on les vend tois francs douze sous la douzaine au marché de Brive, pasque c'est la guerre» Que c'en est t'honteux !

« Alors le Petit Jésus il se gratte la tête, et il dit :

" — Bouge pas, ma Kikine, mol je vas arranger tout ça. Quand tu auras pondu une douzaine d'œufs, tu les cacheras dans le foin, et pis moi, à ce momentlà, je mettrai tois francs douze sous dans ton nid, à la place. Quand que Pauline éViendra, eh ben, elle aura ses tois francs douze sous. C'est tout ce qu'é veut, cette Pauline, pas ? Et comme ça tu pourras élever tes œufs.

« Kikine elle dit :^ « Merci » bien poliment, et elle s'en va ponde ses œufs jusqu'à tant qu'elle en aye douze. Un, deux, tois, quate, six, sept, neuf, huit, onze, douze I... Et pis é' les met dans le fom, cachés. Et pis, le lannemain, voilà cette Pauline qui vient chercher les œufs, et, quoi que trouve ? Tois francs douze sous ! E' les prend, et pis é regarde ma Kikine qu'était là bien gentille, qui r'egardait si cette Pauline elle était contente. Cette Pauline, elle dit comme ça : « Ben, c'est sttrordinalre ! '

« — Mais non, Pauline, c'est pas strordinaire. J'ai pondu tois francs douze sous, alors t'auras pas la peine d'aller au marché !

« — Tois francs douze sous ! qu'elle fait comme ça, Pauline. Depuis la semaine dernière, c'est pus tois francs douze sous, c'est quate francs quate sous la douzaine, ça a raugmenté pasque c'est la guerre ! Et la semaine d'après ça raugmentera encore !

*< Alors, la voilà qui se met à chercher dans le foin tout partout, et en criant en colère, — vous savez comment quelle est, cette Pauline, — et qu'elle trouve les œufs de ma pauvre Kikine et qu'elle les emporte !... Pensez !...

« Alors, ma pauvre Kikine s'en va toute désolée, et en s'en allant elle renconte le Petit Jésus qui se promenait du côté de la remise :

« — Eh là ! mon Dieu, ma pauvre Kikine, quoi donc que vous avez ? qu'i dit.

' — Eh là ! mon Dieu ! qu'elle répond, cette Pauline m*a encore emporté mes œufs, pasqu'il y avait que tois francs douze sous dans le nid !

« — Eh ben I qui fait, le Petit Jésus, c'était-y pas bien le compte ?

« — Mon Dieu non ! qu'elle dit, ma Kikine, via les œufs qu'ont raugmenté et qui sont à quate francs quate sous au marché de Brive, pasque c'est la guerre, et qui raugmenteront encore la semaine prochaine pasque c'est la guerre !

« — Ah ! c'est comme ça ! qu'i fait le Petit Jésus. Ben, on va voir ! A partir d'à présent, c'est pus la guerre ! Allez, ça y esl ! Une, deux, trois : c'est pus la guerre !

« Et qui c'est qu'a été bien attrapé ? C'est cette Pauline ! Elle en faisait une fiure, pasque c'était pus la guerre ! Ah ! là, là ! Et Kikine était bien

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contente, personne voulait pus de ses œufs et elle a élevé autant de petits enfants que ça lui a plu.

« ... Seulement, vous savez conr.mcnt qu'elle est, cette Pauline : elle s'est revengée sur la vache Sicandoise, elle lui a pris son lait pour le vende au marché pour pas que la vache élève son petit veau. La prochaine fois que ça sera Noël, ça sera la vache Sicandoise qu'ira trouver le Petit Jésus ».

Le retour des bêtes

11 décembre 1917

C'est une demeure très ancienne, dans un lieu désert et haut, que depuis trois ans j'évitais. Je la savais tapissée d'images, visibles pour moi seule et pour quelqu'un d'autre qui n'y peut venir...

J'y dus pourtant aller, un jour du dernier bel automne. Et comme je détournais lâchement la tête pour ne point voir les scellés de vigne-vierge tendus en travers des persiennes jointes, i 'aperçus que la terrasse et ses degrés reluisaient de poules, noir-vert métallique, accroupies sous le soleil de midi. Une indignation ménagère sécha mon attendrissement, et je chassais les envahisseuses, avec des : « Ch !... Ch !... » et de grands gestes de bras. Elles se levèrent, avec cette raideur rhumatisante des volailles dérangées pendant la sieste, et les plus braves me toisèrent, de profil, debout sur une patte de cuir bleu.

« Les poules sur la terrasse ! »* répétais -je en moimême. Les poules autrefois respectueuses d'une

limite, à peu près idéale, les poules, au fait de leurs droits de bornage autant qu'un propriétaire rural, et qui maintenant descendaient à regret les marches d'un air processif : « C'est bon, nous nous retirons pour l'instant, mais... nous allons consulter...

Mon indignation durait encore, pendant que j'ouvrais des portes collées à leurs chambranles. Comme je poussais une lourde paire de contrevents, quelqu'un dans l'ombre me jeta sur le visage une dentelle soyeuse, un tulle adhérent et impalpable : les grandes araignées des jardins, doublant l'effort extérieur de la vigne-vierge, avaient condamné en dedans l'issue. La brusque lumière paralysa l'une des tisseuses, qui demeura sous mes yeux, balancée dans son hamac déchiré, me laissant admirer le velours de sa panse en gousse d ail et sa croix de Templier.

La première nuit fut longue, troublée de cris de rats, de craquements de commode, d'un jacassement bas au-dessus de l'âtre éteint. Ma lampe, rallumée à plusieurs reprises, éblouissait chaque fois une chauvesouris prisonnière, qui heurtait mollement les colonnes du lit et se reposait, pendue la tête en bas, à un rameau de fer forgé, comme la dernière poire d'hiver à l'arbre nu. Puis elle tombait et ne touchait jamais terre.

J'entendis aussi, à la fin de la nuit, un battement lointain, faible et agréable, comme le bruit que fait

un insecte enfermé dans un tambour. Au soleil levé il grossit, s'enfiévra, et me conduisit à un réduit sans volet, mi-bibliothèque, mi-resserre à jouets d'été ; il bourdonnait d'abeilles. Des abeilles, des milliers d'abeilles, d'or dans le rayon horizontal, brunes sur la paroi claire, en grêle rebondissante contre les vitares, — toute une république d'abeilles !...

Elles entraient et sortaient par la brisure triangulaire, à tout moment obstruée, d'un carreau ; mais l'entrée de leur secrète demeure s'ouvrait entre deux pierres de l'embrasure ; un hiatus oblong, ciré sur les bords par les petites pattes griffues. Quelle œuvre urgente, quel drame hiérarchique les rendait grondantes et divisées ? Ma présence ne les émut pas davantage, et je vis qu'autour d'un bras de lampadaire se collait incessamment, pour se désagréger après, puis s'agglutiner encore, une pulpe mouvante d'abeilles...

Je sortis, craignant la colère des travailleuses. Une chambre au moins, celle de la tour, celle qui s'environne d'une si absurde et périlleuse collerette de pierre, d'un chemin de ronde sans garde-fou, — celle-là, du moins, m'offrirait le refuge que je préfère, d'oii l'on voit si loin, par-dessus un abîme de verdure ; — celle qui, chauffée l'hiver et l'été par le soleil, sent le blé battu et la toile cuite... Un chat-huant grand comme un ange s'éveilla de son somme de midi quand

j'ouvris !a fenêtre ; il hésita, tourna en aveugle, et se confia enfin à un chêne qui gardait tout son feuillage.

Que de bêtes, que de bêtes ! — partout des bêtes... D'une cime d'arbre, à côté, une famille de geais m'injuriait déjà, mais ne s'en allait pas. Je m'accoudai pour les entendre, et trois fois, en peu d'instants, je me retournai sans motif, — sans autre motif, veux-je dire, que le malaise au creux du dos, la ligne de peau hérissée qu'y trace un regard intense et furtif... Je cherchai derrière moi, et d'abord ne vis personne, — pas même, hélas! de revenant... Mais à la fin je découvris,

— boulée sur une branche, au niveau de mon visage, et si proche que son évidence même me l'avait cachée,

— une fouine aux yeux noirs, grasse, blonde, sa queue fournie bien rangée à son flanc, et qui m'observait. Si proche, vraiment, que je voyais respirer ses petites narines passionnées ; si proche, qu'en me penchant j'aurais pu lui tirer sa belle queue soignée... J'étendis le bras, en effet, et elle coula le long de l'arbre.

Mais elle ne s'était pas enfuie d'abord, ni les geais, et les abeilles m'avaient dédaignée. A cela je connus, non seulement l'abandon de la demeure, mais encore que les hommes, maîtres du sillon et de la forêt naguère, n'étaient plus que les hôtes insolites de nos campagnes. A cela je connus le retrait de l'homme et l'avance, encore timide, de l'ancien occupant. J'esti-

mai l'oubli qui commençait, et combien la bête, rompue à nous fuir, perdait déjà les traditions de sa prudence.

Et j'endurai une amertume nouvelle, comme si de gracieux arcanes — un bruit d'abeilles, un rire de geais, la griffe pourpre d'une vigne imposée sur une porte close, le plaisant affront d'une bête fine, — n'eussent fait qu'écrire pour moi un mot, le mot, toujours le même mot : la guerre... la présence de la guerre... la longueur de la guerre...

Les mouettes

...Peut-être aurais-je pris le bateau, mais les mouettes me retiennent. Au premier morceau de pain, elles vont deux, cinq, puis cent, avant qu'on ait pu voir de quel point elles surgissent. Elles happent en tournant, en montant, en planant, en criant, elles ont l'adresse de pigeons dressés, et une dure petite tête d'oiseau sauvage, des yeux méchants et avisés. Elles crient, se battent, tombent sur l'eau la tête en bas, en même temps que les morceaux de pain. Une est toujours plus impudente que toutes les autres, elle se maintient à la hauteur de mon visage, debout dans l'air et les ailes battantes, me montrant la blancheur tentante de son petit ventre, et ses pattes aux doigts écartés. Je la toucherais, si elle voulait, rien qu'en étendant le bras, mais elle ne veut pas. Elle me regarde avec une sévérité avide, et jamais le morceau de pain ne tombe à côté de son bec infaillible.

LENTRAVE 235

En bas, sur l'eau transparente, que sonde k soleil revenu, les cygnes lourds se bercent, blancs et noirs, et gobent ce qui échappe aux mouettes. Des petits oiseaux d'eau, noirs, qui ne m'ont pas dit leur nom, plongent, et l'eau pure laisse admirer jusqu'au fond leur élan de pêcheurs habiles, la tête en flèche, les ailes collées aux flancs, les palmes délicates fermées et inertes...

L'heure passe, et je m'assoupis presque sur le banc d'embarcadère, étourdie par le tournoiement des mouettes, les moires de l'eau, le balancement des cygnes. Je n'ai envie de rien, que de toucher et de tenir fortement une de ces bêtes vivantes, chaudes sous leur plume où l'eau roule en perles rondes, de mettre le doigt sur leur tête lisse... Ou bien je voudrais me satisfaire en les peignant, si je savais peindre, en les modelant, si je sculptais, je cherche en vain, faute d'avoir des mains qui pétrissent, qui créent, — les mots pour dire le reflet de l'eau bleue au creux d'une aile blanche toute ouverte, les mots tout neufs qui rendraient le gras et le soyeux d'un plumage qui défie la vague et l'averse...

Ces faims subites du toucher, ces attendrissements nerveux au contact d'un animal suave, je crois que personne ne les ressent aussi profondément qu une vieille fille ou une femme sans enfants.

Table des Matières

Pages

Préface V

Les dialogues des bêtes.

Sentinienralités l

Le premier feu 17

L'orage , 28

La retraite sentimentale.

. . . L'automne éblouit ici * 39

Les vrili.es de la vigne.

Jour gris 63

Le dernier feu 68

En marge d'une page blanche 73

La vagabonde.

Dix heures et demie 79

La paix chez les BÊrES.

" Poum » 99

La petite chienne à vendre 1 05

La chienne trop petite ' 112

La mère chatte 118

La chienne bull 1 23

Jardin zoologique 1 26

Ricottfc 1 32

Les coulœuvres 137

Les chats-huants 139

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