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SENTIMENTALE

L'automne éblouit ici. Annie vit parmi cet embrasement, froide et reposée, presque indifférente, et je m'en indigne. Casamène est perché sur l'épaule ronde d'une petite montagne crépue de chênes bas, qu'octobre n'a pas encore mordus de sa flamme. Alentour, ce pays, que j'aime déjà, réunit l'âpreté d'un midi de mistral, les pins bleus de l'est, et du haut de la terrasse de gravier on voit Ipire, très loin, une froide rivière, argentée et rapide, couleur d ablette.

Le mur de clôture s'écroule sur la route, la vignevierge anémie sournoisement les glycines, et les rosiers qu'on ne renouvelle pas dédoublent leurs fleurs, redeviennent églantiers. Du labyrinthe, puérilement dessiné par le grand-père d'Annie, il reste un fouillis d'érables, d'alisiers, des taillis de ces troënes qu'on nomme à Montigny « pulains >\

(1) Publié par la Société du Mercure de France.

des bosquets de wégelias démodés. Les sapins ont cent ans et ne verront pas un autre siècle, parce que le lierre gaîne leurs troncs et les étouffe... Quelle main sacrilège tourna sur son socle la dalle d'ardoise du cadran solaire, qui marque midi à deux heures moins le quart ?

Les pommiers âgés donnent des fruits nains mettre sur les chapeaux, mais une treille de muscat noir, mystérieusement nourrie, s'est élancée, vigoureuse, a couvert et effondré un poulailler, puis, ressaisissant le bras d'un cerisier, l'a noyé de pampres, de vrilles, de raisins d'un bleu de prune qui s'égrènent déjà. Une abondance inquiétante voisine ici avec l'indigence pelée des rocs mauves qui crèvent le sol, où la ronce même ne trouve pas de quoi suspendre ses feuilles de fer hérissé.

La maison d'Annie est une basse vieille maison à un étage, chaude l'hiver et fraîche l'été, un logis sans atours, non sans grâce. Le petit fronton de marbre sculpté — trouvaille d'un grand-père nourri de bonnes lettres — s'écaille et moisit, tout jaune, et, sous les cinq marches descellées du perron, un crapaud chante le soir, d'un gosier amoureux et plein de perles. Au crépuscule, il chasse les derniers moucherons, les petites larves qui gîtent aux fentes des pierres. Déférent, mais rassuré, il me regarde de temps en temps, puis s'appuie d'une main hu-

maine sur le mur, et se soulève debout pour happer... j'entends le « mop » de sa bouche large... Quand il se repose, il a un tel mouvement de paupières, pensif et hautain, que je n'ai pas encore osé lui adresser la parole... Annie le craint trop pour lui faire du mal.

Un peu plus tard, vient un hérisson, un être brouillon, inconséquent, hardi, froussard, qui trotte en myope, se trompe de trou, mange en goinfre, a peur de la chatte, et mène un bruit de jeune porc lâché. La chatte grise le hait, mais ne l'approche guère, et le vert de ses yeux s'empoisonne quand elle le regarde. ,

Un peu plus tard encore, une délicate chauvesouris, très petite, me frôle les cheveux. C'est l'instant oii Annie frissonne, rentre et allume la lampe. Je reste encore un peu pour suivre les cercles brisés de la « rate-volage » qui crisse en volant, comme un ongle sur une vitre... Et puis je rentre dans le salon rose de lumière, oij Annie brode sous l'abat-jour... g N'oublierais-je pas en une heure tous ceux qui me nomment leur amie ? Renaud absent, il n'est qu'un cœur où je me jette pour m'y blottir plus seule encore : celui d'où montent les profondes racines des arbres, l'herbe aux mille glaives — d'où éclosent, frais et vifs, l'insecte aux antennes encore pliées, la couleuvre moirée comme un ruisseau fur-

tif — d'où jaillissent la source, le blé et la rose sauvage...

Quand me manquera ma raison de vivre qui s'appelle Renaud, retrouverai-je en moi — en moi sur qui jadis la solitude agissait à la manière d un tonique un peu enivrant et dangereux — retrouverai-je en moi seule ce réconfort amer et rajeunissant qui m'a gardé, assombrie, ralentie, la même âme ?

Je suis née seule, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, aux côtés d'un père turbulent que j'aurais pu prendre sous ma tutelle, et j'ai vécu sans amies. Un tel isolement moral n*a-t-il pas recréé en moi cet esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et plus proche des bêtes que de l'homme ?...

Les bêtes d'ici sont délicieuses. Il y a Toby-Chien, vieil ami, et Péronnelle, autocrate toute neuve. Je connais Toby-Chien depuis longtemps et son entente de notre race l'avertit assez que je suis sa vraie maîtresse : il considère Annie comme une succursale. A cinq ans, il conserve son âme enfantine oii tout est pur, même le mensonge. Son cœur

de bull cardiaque est toujours près d'éclater, mais il n'éclate pas. Il soupire mystérieusement comme son frère le crapaud, cet autre camard bringé aux beaux yeux, et s'il court étranglé, écumant, sur les « trôleux ' aux pieds chaussés de poussière, il juge prudent de passer au large quand une mante-religieuse prie, dévote armée, au milieu d'une sente { Péronnelle n'a pas de ces terreurs puériles. Cette hospitalisée, qui mourait de faim dan? l'herbe où Annie l'a trouvée, porte une robe d'un gris modeste mais de l'étoffe la plus soyeuse, un velours qui fond dans la main et s argenté au soleil. Rien de rasta, rien de ces portugaises bariolées comme des perroquets. Deux colliers noirs au cou, trois bracelets aux pattes de devant, la queue musclée et le menton distingué, avec des yeux d'un vert royal qui vous regardent droit, insolents, caressants, relevés aux coins, soulignés de kohl. Péronnelle irritée ne céderait pas devant Dieu le Père, pas même devant moi. Elle ronronne, lèche, mord et tape, et toute la maison marche comme un seul homme. Annie disait d'elle, l'autre jour :

— Péronnelle me rappelle ma belle-sœur Marthe, en plus sympathique.

Turbulente comme un chien. Péronnelle emplit Casamène de roucoulements de colombe et de cris flûtes. A l'heure des lampes, elle exulte, déchire

des journaux, vole des pelotons, chausse d invisibles sabots et mène un galop de poulain qui la lance au milieu de la table, où elle devient un amical petit bélier qui nous pousse le menton de son front vigoureux, râpe la joue d'Annie avec une langue en brosse à dents et se sert de ma tête comme d'une passerelle pour sauter sur la cheminée.

Elle m'aime déjà, sans que j'oublie pourtant ma chère Fanchette d'autrefois... Pauvre Fanchette, blanche, qui avait une si jolie âme de provinciale moderne, et s'appliquait avec tant de conscience à toutes les choses de la vie ! Elle dormait très fort, courait beaucoup, mangeait longtemps, chassait assidûment. Qu'a-t-il fallu ? un os de poulet un peu plus pointu... et l'or vert de ses yeux s'est mjecté, ses griffes ont battu l'air et labouré sa gorge bombée de pigeon blanc — et il n'y avait plus de Fanchette !... Voilà que j'ai laissé derrière moi papa, Fanchette et Mélie — je les ai dépassés, je vais un peu plus loin, pas beaucoup plus loin...

Mélie m'a quittée, devenue vieille tout d'un coup, accablée de maux autant que sainte Litvinne, tordue de rhumatismes, gonflée d'eau, sourde, aveugle, que sais-je encore ? tant qu'on ne pouvait, à la savoir trépassée, que crier : « Enfin ! »

Mon père magnifique, mon père à la barbe tricolore, il a perdu la vie au milieu de ses bouquins.

pouf !... le nez en avant, peut-être par distraction, lui qui oubliait si facilement de déjeuner ou de nouer sa cravate. J'ai compris lentement qu'il était mort, au bout de quelques jours, quand l'écho de sa belle voix injurieuse eut fini de sonner entre les murs de la maison où je le cherchais de chambre en cham.bre, à la manière têtue des chiens pleins de foi qui savent leur maître absent et pourtant quêtent en poussant du museau chaque porte : « il n'est pas là. Dans la chambre à côté ? non. Revenons dans la première, où peut-être il est rentré pendant que j'inspectais celle-ci... »

Qui va troubler ma chaude amertume solitaire, mon retrait de terre rousse odorant de buis, couronné de vigne-vierge, bombé comme un cabochon parmi l'ouate bleue et douillette des montagnes : '■<■ Mon » Casamène ! La parole imprudente d'Annie : « Je vous donne Casamène ! > se prolonge en moi jusqu'aux sources de mon âme terrienne. Cet îlot au labyrinthe, au petit fronton de marbre, aux bosquets d'arbres de Judée et de baguenaudiers, ce bijou, démodé comme une broche à miniature, serait à moi ? J'y développerais plus tard, aux côtés de

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Renaud, l'instinct fermier et poyaudin qui me vint d'ancêtres cultivateurs et jaloux de leur bien ?...

Déjà, quand je suis fatiguée de penser à Renaud, de compter les jours, d'imaginer ses joues moins creuses, sa moustache plus blanche (il me l'écrit avec un désespoir enfantin), de me rappeler ses mains dont la gauche s'ouvre, oisive et prodigue, tandis que la droite se ferme sur le porte-plume absent, quand mes sourcils deviennent douloureux à force de penser, alors je me tourne vers Casamène, mon nouveau jouet. Je n'ai plus la même façon indifférente de relever un brin de vigne... Je rattache d'un jonc tordu la vigne traînante et je retrousse la jupe de feuilles du rosier, soigneuse des œils de l'an prochain. Je gratte la terre humide, l'herbe d'où se retire la sève, avec cette pensée digne du premier homme qui conquit son gîte : ' Cette toison d'herbe est à moi, et à moi aussi le dessous gras de la terre, îa demeure profonde du ver, le corridor sinueux de la taupe, à moi, encore plus bas, le roc que n'a jamais vu la lumière : à moi, si je veux, l'eau prisonnière et noire, enfouie à cent pieds, dont je boirai, si je veux, le première gorgée à goût de grès et de rouille... »

Mais... Montigny ? — Eh bien ! Montigny ne diminue pas pour cela dans mon cœur. Ma maison de Montigny reste pour moi ce qu'elle fut toujours : une relique, un terrier, une citadelle, le musée de

ma jeunesse... Que ne puis-je la ceindre, elle et son jardin vert comme les parois d'un puits, d'une muraille qui la garde de tous les yeux ! Mon amour pudique suspend sur elle un mirage qui me trompe seule ! Ainsi, Maître Frenhofer couvait son œuvre informe à l'abri du médiocre et clair regard des hommes. Annie, et Marthe Payet, et Calliope van Langendonck, si je leur montrais ma maison de Montigny, diraient : <^ Eh bien ! quoi ? c'est une vieille maison. »

Ce n'est pas une vieille maison, pauvres d'esprit ! C'est la maison de Montigny. Et quand je mourrai, ce sera sa fin, à elle aussi... Mes yeux près de s'éteindre se lèveront vers son toit d'ardoise violette, brodé de lichen jaune ; à ce signe, la verdure sans fleurs de son jardin se fondra en brume confuse, les sept couleurs d'un prisme tremblant souligneront les arêtes de sa carcasse sombre, et nous demeurerons, elle et moi, une seconde suprême, moitié ici, moitié déjà là-bas...

Un froissement doux, un chuchotement monotone, mais expressif, presque syllabe, contre les volets clos, m'éveille progressivement... Je reconnais le murmure soyeux de la- neige. Déjà la neige ! elle

doit tomber en flocons lourds, d'un ciel calme que le vent ne bouleverse pas... Verticale et lente, elle aveugle l'aube, elle suffoque les enfants qui vont à l'école et qui la reçoivent nez levé, bouche ouverte, comme je faisais autrefois...

Et la nuit ironique m'a comblée de rêves ensoleillés, puérils, de rêves faciles et vides où il n'y avait que mon enfance, l'été, la chaleur, la soif...

Un peu de fièvre, sans doute, me retient encore parmi cet été et ce jardin qui appartiennent à mon enfance. J'ai soif. Mais je n'ai soif que de l'eau, rougie d'un vin banal et haut en couleur, que me versait Mélie dans la salle à manger fraîche, un peu moisie... « A boire, Mélie, vite ! »

Elle claquait la porte, une grille basse grinçait et par l'escalier noir montait l'odeur des pommes de terre qui germaient dans la cave, celle du vin répandu, aigri, sur le sable du cellier, parfum si humide et si glacial qu'un frisson de délices descendait entre mes épaules, moites de la course ou du jeu de billes... Oui, je n'ai soif que de vin sans bouquet, dans ce seul gobelet de la cuisine, épais aux lèvres, oii ma langue habituée tâtait une bulle soufflée dans le verre grossier.

— Encore un verre, Mélie !

— Non, je te dis. T'attraperais des guernouilles dans le ventre !

Phrase rituelle, que j'entendais chaque fois avec un agacement presque voluptueux, comme tous les autres proverbes de Mélie... '■ Quand un chien trouve une dent de petite fille par terre et qu'il l'avale, il pousse à la petite fille une dent de chien' et au chien une dent de petite fille... " « Ne mets pas les chapeaux de tes camarades en récréation : trois sueurs de personnes ' donnent une pelade ! »

Eblouie de l'ombre brusque, je devinais sur la table le pain de quatre heures, la miche encore tiède dont je rompais la croûte embaumée pour la vider de sa mie molle et y verser la gelée de framboises... Le goûter ! mon repas préféré de gobette, en-cas varié que je pouvais emporter sur la maîtresse branche du noyer, ou dans la grange, ou à la récréation du soir, heure mouvementée où nous trouvions le moyen de manger en courant, en riant, en jouant à !a marelle, sans qu'aucune de nous en meure étouffée...

Puis je retournais dans le jardin doré, bourdonnant, écœurant de glycines et de chèvre-feuilles, bois enchanté qui balançait des poires vertes, des cerises roses et blanches, des abricots de peluche et des groseilles à maquereau barbues.

Oh ! Juin de mon rêve ! Eté commençant où tout se gonfle de jus acide ! Herbe écrasée qui tachait ma robe blanche et mes bas cachou, cerises

que je piquais d'une épingle et dont le sang à peine rose tremblait en gouttes rondes... Groseilles vertes sous la langue, que j'écrasais d'une dent craintive, groseilles qu'on prévoit atroces et qui sont toujours pires !...

Je ne veux que l'eau rougie, bue dans l'ombre de la salle à manger de mon enfance, dans le verre épais aux lèvres...

Il neige.

0 beau jardin immaculé ! Le bleu des sapins seul le tache, et la rouille d'un fagot de chrysanthèmes, et le jabot mauve d'un ramier qui a faim...

Jaune, grise, fauve, rayée, tachetée, les yeux en lanternes. Péronnelle, enivrée, se métamorphose en panthère, pour s'engraisser de pierrots imprudents, — mais sa couleur la dénonce, encore qu'aplatie sur la neige, les oreilles nivelées, les sourcils joints et la queue vibrante... Elle n'a jamais dû regretter autant de n'être point caméléon : « Oh ! que je voudrais être blanche ! " supplient vers moi ses beaux yeux féroces... Toby-Chien, noir et ciré, suit mes talons en éternuant, et on jurerait qu il s'applique à imprimer, entre les traces longues de

mes semelles, le dessin naïf de quatre petites fleurs creuses... Tu t'accroches à moi comme une ombre trapue, petit chien divinateur, toi qui sais que je ne te quitterai pas...

L'air suffoque, un air lourd de neige suspendue, sans un souffle de vent. J'appelle Toby-Chien, et ma voix sonne court, comme dans une chambre étouffée de tentures. Tout €st si changé que je marche avec la certitude délicieuse de m'égarer. L'odeur de la neige, ce parfum délicat d'eau, d'éther et de poussière, engourdit toutes les autres odeurs. Le petit bull, inquiet de ne plus sentir sa route, m'interroge fréquemment. Je le rassure et nous descendons la route à peine souillée d'une double marque de roues, et d'œufs de crottin vert que cerne un vol de mésanges... « Plus loin, Toby, dans le bois ! » — Si loin ! répondent les yeux de Toby. Tu ne crains donc pas ce royaume étrange de la forêt sous la neige, où glisse un jour d'église triste ?..; Et quel silence ! Dieux ! on a remué...

— Mais non, Toby, c'est une feuille jaune qui est tombée, lentement, toute droite, comme une larme...

— Une feuille... c'était une feuille au moment où tu l'as regardée, mais... avant que tu la regardes, qui peut dire ce que c'était ? Elle a frôlé comme un pas, et puis comme une respiration... Viens !

j'ai peur. Je ne vois plus le ciel sur nos têtes, car les sapms se joignent par leurs cimes... Tout à l'heure, je contemplais un univers enseveli, mais sous ce manteau ondulé se modelaient des formes familières ; la montagne ronde qui gonfle son dos en face de notre maison et quatre peupliers nus qui me servent de points de repère. Viens ! on a crié tout près...

— Mais, Toby-Chien, c'est ce gros geai roux qui s'en va là-bas, avec sa frange d'azur à chaque aile...

— Un geai ?... oui. A présent, c'est un geai, mais tout à l'heure, quand il a crié, qu'était-ce ? Tu ne connais qu'un aspect des choses et des êtres, celui que tu vois. Moi j'en connais deux : celui que je vois et celui que je ne vois pas, le plus terrible...

Ainsi nous dialoguons, car Toby-Chien, plein de crainte et de foi, puise dans mes yeux, ce qu il lui faut de courage pour avancer de quinze mètres, 's'arrêter, me regarder et repartir encore...

Foi des bêtes en nous, foi accablante et imméritée ! Il y a des regards d'animaux devant lesquels on détourne les siens, on rougit, on veut se défendre : « Non, non ! je' n'ai pas mérité cette dévotion, ce don sans regret ni réserve, je n'ai pas assez fait, je me sens indigne... »

Léger comme un elfe, un petit écureuil vole au-dessus de nous de branche en branche. Sa queue

rousse s'éparpille en fumée, son ventre floconneux ondule au vent de son élan. Il est plus dodu, plus capitonné, plus riche qu'un angora et se penche pour me voir, les bras écartés, ses mains onglées cramponnées à la branche. Ses beaux yeux noirs palpitent d'une effronterie craintive et je souhaite très fort le saisir, palper son corps minuscule sous la toison fondante, si douce à imaginer que j'en serre un peu les mâchoires...

Tout d'un coup, c'est presque la nuit... A cause du sol blanc, on ne prend pas garde que la nuit peut venir, et on y pense quand elle est là. A mes pieds, le petit bull tremble, pendant que, debout, les yeux fatigués, je cherche ma route au sortir du bois noir... Rien ne bouge sous le ciel fermé, et l'oiseau sombre qui me fuit semble se taire exprès... j'hésite, égarée, privée du reflet de feu qui devrait teinter l'ouest et me guider vers le gîte. Toute petite angoisse, factice, mais que je nourris, que j'exagère avec un plaisir de Robinson enfant... Vers la neige qui bleuit, le ciel s'abaisse et pèse, près de m'écraser, moi, moi pauvre bête sans coquille et sans maison... Allons, un peu plus d'imagination, un peu plus d'angoisse encore, rêveuse éveillée ! Redis-toi presque haut des mots qui ont, à cette heure-ci, un pouvoir mystérieux :... i la nuit... la neige... la solitude... » Qu'une âme effarouchée et sauvage s'échappe de

la tienne ! Oublie les hommes et la route, et la maison amie, oublie tout, sauf la nuit, la crainte, la faim qui te presse et diminue ton courage ; cherche, d'une oreille qui tressaille et remue sous tes cheveux, d'un oeil agrandi et aveugle, le pas devant qui tu fuis, la forme plus noire que la nuit et qui pourrait se dresser là, ici, devant, derrière... Fuis, heureuse de ta peur à laquelle tu ne crois pas ! Fuis pour entendre ton cœur dans ta gorge, mêlé au râle essoufflé de Toby-Chien. Fuis plus vite, poursuivie par l'ombre de l'ombre, glisse sur la neige qui gèle et qui crie comme une vitre ; fuis jusqu'au havre que retrouve ton instinct, jusqu'à la porte rougeoyante où tu trébuches, en palpitant comme l'écureuil, et où tu soupires, dégrisée : ^ Déjà ! •

Ils sont partis. Sans force pour rétablir l'ordre paisible de ma maison, je tombe assise. Quelle fatigue d'avoir parlé, d'avoir écouté, d'avoir tendu mes yeux sur ces yeux remuants, sur ces lèvres agitées...

Evente, ô mon tilleul en fleurs, évente-moi de ton odeur où l'oranger se mêle à la vanille... Agite, au souffle de tes houppes jaunes, nimbées d'abeilles.

cet air alourdi de tabac et de femmes poudrées ! Le soir d'un beau jour chaud et pur descend et pèse doucement sur moi. Mon sang se calme et bat sans rigueur à mes tempes rafraîchies.

Assise au seuil du jardin, je goûte à longs soupirs ma solitude, comme si je m'étais sentie en danger de la perdre...

Ils sont partis, petit buil anxieux qui n'as pas reconnu ta maîtresse d'autrefois, Ziasse jacasseuse et pillarde, pie aux ailes rognées parée d'un demideuil gai, et chatte rousse apparue au faîte d'un mur, pareille à une lionne sur le ciel verdissant, ils sont partis, nous sommes seuls. Seuls, avec le fantôme qui me protège... Ce n'était qu'une alerte, mes amis silencieux. Reprenons notre vie, qui coule pleine, monotone et courte, je me remets à penser sans hâte. Je pense à Renaud, qui s'appuyait de l'épaule à cette pierre où je m'adosse. Je pourrais, en me détournant un peu, lui sourire... à quoi bon ? je le VOIS aussi bien sans me détourner... Je cesse de penser à lui pour songer aux pêches blondes, menacées des loirs... Qu'épargnerai-je, les pêches blondes et roses, ou bien les loirs veloutés, à queue blanche et noire, charmants et inoffensifs ? Bah ! nous verrons bien... Viens, Toby, contre mes genoux ! Viens jouer à ce jeu cruel que j'imaginai pour nous deux seuls l'an dernier, quand partit celui que je

nommais '< ton Père ". Je te disais tout haut : " Où est ton Père ? » et ta tendresse désolée, qui connaît l'irrémédiable, éclatait en cris aigus, en grosses larmes qui moiraient tes beaux yeux de crapaud... Réponds : < Oij est ton Père ? » Tu hésites, ton nez se gonfle, et tu siffles un doux gémissement peu convaincu... Bientôt tu ne sauras plus pleurer du tout... Tu oublieras...

Oublierai-je, moi, qui l'ai vu mourir ? Oublieraije la minute où une immobilité effrayante me le prit, avant la mort ? puis-je oublier ses yeux résignés, déjà soulagés de vivre, sûrs de mourir, et surtout ses mains, ses mains féminines que la paralysie, clémente, pétrifia dans leur pose familière, la droite à demi fermée sur un porte-plume absent, la gauche élégante et oisive, le petit doigt détaché... ? Perdrai-je le souvenir de ce jour noir où la forme enchaînée, presque morte déjà, de ce que ] aimais, se débattait encore imperceptiblement, avec le frémissement impuissant d'un insecte englué ?... Ah !... voici ma chauve-souris fidèle ! A me trouver" chaque soir assise sur cette pierre, chaque soir elle descend un peu plus, rase de près mes cheveux... Elle nage, crisse, remonte, happe l'invisible et frôle mon épaule quand je la cherche là-haut...

Un dos arqué caresse m.es jambes, s'en va, revient, me recaresse... Un ronron mijote au ras de terre.

et c'est Péronnelle, grasse et rayée, qui vient me faire son salut du soir... Sous son vêtement d'été, dans le crépuscule, elle semble transparente et palpable, comme une crevette grise dans l'eau manne... La nuit rassurante resserre autour de moi le cercle de mes bêtes amies, et de toutes celles que je ne puis voir dans l'ombre, mais dont j'entends les pas ténébreux : trap-trap du hérisson qui trotte, aventureux, du chou à la rose, de la rose au panier d'épluchures... frôlement sur le gravier comme d'un pied qui traîne : c'est la lente marche du crapaud très ancien, le large et opulent crapaud qui vit sous les pierres du mur éboulé. Toby le craint, mais Péronnelle ne dédaigne pas de gratter à tâtons son dos grenu, du bout d'une patte taqume... Sur le laurier rose, un sphinx vibre, immobile, fixé à la fleur par sa trompe déroulée comme par un laiton très fin. Il vibre si follement qu'il semble, transparent, 1 ombre de lui-même... Le temps est loin où je n'aurais pas résisté à le saisir, à enfermer dans ma main son vol électrique, pour regarder luire, loin de la lampe, ses yeux phosphorescents... Je sais mieux chérir, maintenant, et je veux libres, autour de moi, la vie des plantes et celle des bêtes sans défiance...

Une cornî d'automobile, lointaine, trouble notre silence, oriente les oreilles de Toby-Chien, de Péron-

nelle... Je les rassure : « Ils sont partis... » Oui, ils sont bien partis !

Je ne crains personne, — ni moi-même ! La tentation ? je la connais. Je vis avec elle, qui se fait familière et inoffensive. Elle est soleil où je me taigne, fraîcheiir mortelle des soirs dont la caresse s'abat sur mes épaules surprises, soif ardente pour que je coure à l'eau sombre où tremble l'image de mes lèvres jointe à mes lèvres, — faim vigoureuse et qui défaut d'impatience...

L'autre tentation ? Tout est possible, je l'attends.

Toute la force inemployée qui bat si paisiblement dans mes artères, je m'en armerai contre l'ennemi. A chaque victoire, je prendrai à témoin celui qui s'accoude à la pierre derrière moi, invisible, et que je vois sans me retourner, — je lui dirai : « Tu vois ? comme c'est facile... >'

La nuit descend, prompte à se fermer sur ce jardin dont la grasse verdure demeure sombre au soleil. L'humidité de la terre monte à mes narines : odeur de champignons et de vanille et d'oranger... on croirait qu'un invisible gardénia, fiévreux et blanc, écarte dans l'obscurité ses pétales, c'est l'arôme même de cette nuit ruisselante de rosée... C'est l'haleine, par delà la grille et la ruelle moussue, des bois où je suis née, des bois qui m'ont recueillie. Je leur appartiens de nouveau, à présent que leur

ombre, leur silence étouffant eu leur murmure de pluie n'inquiète plus celui qui m'y suivait en étranger, vite las, vite angoissé sous leurs voûtes de feuilles, et qui cherchait l'orée, l'air libre, les horizons balayés de nuages et de vent... Solitaire je les aime, et ils me chérissent solitaire. Pourtant, si l'écho, sur un sol élastique et feutré d'aiguilles de pin rousses, double parfois mon pas, je ne presse pas le mien et je me garde de tourner la tête... peut-être qu'il est là, derrière moi, peut-être qu'il m'a suivie, et que ses bras étendus protègent ma route mal frayée, démêlent les branches...

Ma chère douleur, c'est la tenture sombre et nuancée, le velours sans prix qui double l'intérieur de mon cœur. Des soucis paisibles, des joies sans éclat et quotidiennes s'y brodent, éphémères. L'absence de Renaud — Annie peut m'en blâmer et Marthe en rire — n'empêche pas qu'un petit chien, dont je SUIS tout le recours, quête innocemment sa pâtée, son écuelle d'eau et sa promenade, — m qu'une chatte familière joue avec l'ourlet de ma robe de deuil, — ni qu'un peuple délicieux de plantes languisse et meure si je le prive de «\es soins... Et quelle amertume d'abord, — mais quel apaisement ensuite! — de découvrir, — un jour où le printemps tremble encore de froid, de malaise et d'espoir, — que rien n'a changé, ni l'odeur de la terre, ni le frisson du

ruisseau, ni la forme, en boutons de roses, des bourgeons du marronnier... Se pencher, étonnée, sur la petite coupe filigranée des anémones sauvages, vers le tapis mnombrable des violettes, — sont-elles mauves, sont-elles bleues ? — caresser du regard la forme inoubliée des montagnes, boire d'un soupir qui hésite le vin piquant d'un nouveau soleil, - — revivre ! revivre avec un peu de honte, puis avec plus de confiance, retrouver la force, retrouver la présence même de l'absent dans tout ce qu'il y a d'intact, d'inévitable, d'imprévu et de serein dans la marche des heures, dans le décor des saisons... Deux hivers déjà m'ont ramenée frileuse autour du feu de souches, avec mon cortège de bêtes et de livres, ma lampe coiffée de rose, mon petit pot brun à bouillir les châtaignes, en face de la bergère aux accoudoirs usés par les bras de Renaud... Deux printemps, déjà, ont rouvert toute ma maison sombre sur un jardin enflammé de bourgeons cramoisis et d'iris maigres à tige trop haute... Le soleil me jette dehors, l'averse et la neige me poussent, d'une main souveraine, vers la maison... Mais n'est-ce pas moi plutôt qui décide, d'un soupir harassé de chaleur, la chute brusque des nuages gonflés d'eau, ou, d'un regard détourné du livre et du portrait chéri, le retour du soleil, de l'hirondelle qui fauche l'air, et l'éclosion sans feuilles des crocus et des pruniers blancs ?...

Au tremblement du petit chien blotti contre mes genoux, je m'éveille et sens que ]*ai oublié l heure. Il fait nuit... J'ai oublié l'heure de manger, celle de dormir approche... venez, mes bêtes ! Venez, petits êtres discrets qui respectez mon songe ! Vous avez faim. Venez avec moi vers la lampe qui vous rassure. Nous sommes seuls, à jamais. Venez ! Nous laisserons la porte ouverte pour que la nuit puisse entrer, et son parfum de gardénia invisible, — et la chauvesouris qui se suspendra à la mousseline des rideaux, — et le crapaud humble qui se tapira sous le seuil, — et aussi celui qui ne me quitte pas, qui veille sur le reste de ma vie, et pour qui je garde, sans dormir, mes paupières fermées, afin de le mieux voir...

our gris

Laisse-moi. Je suis malade et méchante, comme !a mer. Resserre autour de mes jambes ce plaid, mais emporte cette tasse fumante, qui fleure le fom mouillé, le tilleul, la violette fade... Je ne veux rien, que détourner la tête et ne plus voir la mer, m le vent qui court, visible, en risées sur le sable, en poudre d'eau sur la mer. Tantôt il bourdonne, patient et contenu, tapi derrière la dune, enfui plus loin que l'horizon... Puis il s'élance, avec un en guerrier, secoue humainement les volets, et pousse SDus la porte, en frange impalpable, la poussière de son pas éternel...

Ah ! qu'il me fait mal ! Je n'ai plus en moi une place secrète, un coin abrité, et mes mains posées à plat sur mes oreillçs n'empêchent qu'il traverse

(I) Edition de la Vie Parisienne,

et refroidisse ma cervelle... Nue, balayée, dispersée, je resserre en vain les lambeaux de ma pensée ; — elle m'échappe, palpitante, comme un manteau arraché, comme une mouette dont on tient les pattes et qui se délivre en claquant des ailes...

Laisse-moi, toi qui viens doucement, pitoyable, poser tes mains sur mon front... Je déteste tout, et par-dessus tout la mer ! Va la regarder, toi qui l'aimes ! Elle bat la terrasse, elle fermente, fuse en mousse jaune, elle miroite, couleur de poisson mort, elle emplit l'air d'une odeur d'iode et de fertile pourriture. Sous la vague plombée, je devine le peuple abominable des bêtes sans pieds, plates, glissantes, glacées... Tu ne sens donc pas que le flot et le vent portent, jusque dans cette chambre, l'odeur d'un coquillage gâté ?... Oh ! reviens, toi qui peux presque tout pour moi ! Ne me laisse pas seule ! Donne, sous mes narines que le dégoût pince et décolore, donne tes mains parfumées, donne tes doigts secs et chauds et fins comme des lavandes de montagne... Reviens ! Tiens-toi tout près de moi, ordonne à la mer de s'éloigner ! Fais un signe au vent, et qu'il vienne se coucher sur le sable, pour y jouer en rond avec les coquilles... Fais un signe : il s'asseoira sur la dune, léger, et s'amusera, d'un souffle, à changer la forme des mouvantes collines...

Ah ! tu secoues la tête... Tu ne veux pas, — tu ne peux pas. .^lors, va-t'en, abandonne-moi sans secours dans la tempête, et qu'elle abatte la muraille et qu'elle entre et m'emporte ! Quitte la chambre, que je n'entende plus le bruit inutile de ton pas.

J'appartiens aujourd'hui à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied de? arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu'un fruit mûrit on ne sait où, — là-bas, ici, tout près, — un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trojj mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires ici, là-bas, tout près...

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir...

Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de

verdure et sans fleurs, — si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoierais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie !

Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s'étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l'air humide... Animé d'un lent mouvement d'onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère... Si tu restes trop tard penché vers lui sur l'étroite vallée, à boire l'air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous...

Ecoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d'un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie... Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t'y entraîne, et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu'à la forêt, là-haut, où finit le monde... C'est une forêt ancienne, oubliée des hommes... et toute pareille au paradis, écoute bien, car...

Comme te voilà pâle et les yeux grands ! Que t'ai-je dit ? Je ne sais plus... je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent... Te voilà pâle, avec des yeux jaloux... Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine... Il faut que je refasse le chemin, il faut qu'une fois encore j'arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent...

Me voici ! Je ne voulais qu'oublier le vent et la mer. J'ai parlé en songe... Que t'ai-je dit ? Ne le crois pas ! Je t'ai parlé sans doute d'un pays de merveilles, où la saveur de l'air enivre ?... Ne le crois pas ! N'y va pas : tu le chercherais en vain. Tu ne verrais qu'une campagne un peu triste, qu'assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et nue quil ne nourrit pas même les chèvres...

Me voici revenue. Où donc est allé îe vent, en mon absence ? Dans quel creux de dunes boude-t-iF, fatigué ? Un rayon aigu, serré entre deux nuées, pique la mer et rebondit ici, dans ce flacon où if danse à l'étroit...

Jette ce plaid qui m'étouffe ; vois ! la mer verdit déjà... Ouvre la fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris, car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la vague, — fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, ô coquillages...

Le dernier feu

Allume, dans l'âtre, le dernier feu de Tannée ! Le soîeil et la flamme illummeront ensemble ton visage. Sous ton geste, un ardent bouquet jaillit, enrubanné de fumée, mais je ne reconnais plus notre feu de l'hiver, notre feu arrogant et bavard, nourri de fagots secs et de souches riches. C'est qu'un astre plus puissant, entré d'un jet par la fenêtre ouverte, habite en maître notre chambre, depuis ce matin...

Regarde ! il n'est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins ! Regarde bien ! car nen n'est pareil, ici, à notre enclos de l'an dernier, et, cette année, jeune encore et frissonnante, s'occupe déjà de changer le décor de notre douce vie retirée... Elle allonge, d'un bourgeon cornu et verni, chaque branche de nos poiriers, — d'une houppe de feuilles pointues chaque buisson de lilas...

Oh ! les lilas surtout, vois comme ils grandissent ! Leurs fleurs que tu baisais en passant, l'an dernier, tu ne les respireras. Mai revenu, qu'en te haussant

sur la pointe des pieds, et tu devras lever les mains pour abaisser leurs grappes vers ta bouche... Regarde bien l'ombre, sur le sable de l'allée, que dessine le délicat squelette du tamaris : l'an prochain, tu ne la reconnaîtras plus...

Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l'herbe, cette nuit, les reconnais-tu ? Tu te penches, et comme moi tu t'étonnes : — ne sontelles pas, ce printemps-ci, plus bleues ? Non, non, tu te trompes, l'an dernier je les ai vues moins obscures, d'un mauve azuré, ne te souviens-tu pas ?... Tu protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave, le vert de l'herbe neuve décolora l'eau mordorée de ton regard... Plus mauves... non, plus bleues... Cesse cette taquinerie ! Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance !...

Plus mauves... non, plus bleues... Je revois des prés, des bois profonds que la première poussée des bourgeons embrume d'un vert insaisissable, — des ruisseaux froids, des sources perdues, bues par le sable aussitôt que nées, des primevères de Pâques, des jeannettes jaunes au cœur safrané, et des violettes, des violettes, des violettes... Je revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait

déjà d un bonheur sauvage, d'une triste et mystérieuse joie,.. Une enfant prisonnière, le jour, dans une école, et qui échangeait des jouets, des images contre les premiers bouquets de violettes des bois, noues d un fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes environnantes... Violettes à courte tige, violettes blanches et violettes bleues, et violettes d'un blanc-bleu veiné de nacre mauve. — violettes de coucou anémiques et larges, qui haussent sur de longues tiges leurs pâles corolles inodores... Violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel, laideronnes, pauvresses parfumées... O violettes de mon enfance ! Vous montez devant moi, toutes, vous treillagez le ciel laiteux d'avril, et la palpitation de vos petits visages innombrables m'enivre...

A quoi penses-tu, toi, la tête renversée ? Tes yeux tranquilles se lèvent vers le soleil qu'ils bravent... Mais c'est pour suivre seulement le vol de la première abeille, engourdie, égarée, en quête d'une fleur de pêcher mielleuse... Chasse-la ! elle va se prendre au vernis de ce bourgeon de marronnier !... Non, elle se perd dans l'air bleu, couleur de lait de pervenches, dans ce ciel brumeux et pourtant pur, qui t'éblouit... 0 toi, qui te satisfais peut-être de ce lambeau d'azur, ce chiffon de ciel borné par les murs de notre étroit jardin, songe qu'il y a, quelque

part, dans le monde, un heu envié d'où l'on découvre tout le ciel ! Songe, comme tu songerais à un royaume inaccessible, songe aux confins de l'horizon, au pâhssement délicieux du ciel qui rejoint la terre... En ce jour de printemps hésitant, je devme là-bas, à travers les murs, la ligne poignante, à peine ondulée, de ce qu'enfant je nommais le bout de la terre... Elle rosit, pu3s bleuit, et se perd, pour renaître après dans une brume roussie, dans un or plus doux au cœur que le suc d'un fruit... Ne me plaignez pas, beaux yeux pitoyables, d'évoquer si vivement ce que je souhaite ! Mon souhait vorace crée ce qui lui manque et s'en repaît. C'est moi qui souris, charitable, à tes mains oisives, vides de fleurs... Trop tôt, trop tôt ! Nous et l'abeille, et la fleur du pêcher, nous cherchons trop tôt le printemps...

L'iris dort, roulé en cornet sous une triple soie verdâtre, la pivoine perce la terre d'une raide branche de corail vif. Cueille pourtant la giroflée brune qui devance la tulipe, elle est colorée, rustaude et vêtue d'un velours solide, comme une terrassier^... Ne cherche pas le muguet encore ; entre deux valves de feuilles, allongées en coquilles de moules, mystérieusement s arrondissent ses perles d'un orient vert, d'oii coulera l'odeur souveraine...

Le soleil a marché sur le sable... Un souffle qui sent la grêle, monte de l'Est violacé. Les fleurs du

pêcher volent horizontales... Comme j'ai froid l La chatte siamoise, tout à l'heure morte d'aise sur le mur tiède, ouvre soudain ses yeux de saphir dans son masque de velours sombre... Longue, le ventre à ras de terre, elle rampe vers la maison, en pliant sur sa nuque ses frileuses oreilles... Viens ! j'ai peur de ce nuage violet, liséré de cuivre qui menace le soleil couchant... Le feu que tu as allumé tout à 1 heure danse dans la chambre, comme une joyeuse bête prisonnière qui guette notre retour...

O dernier feu de l'année î Le dernier, le plus beau ! Ta pivoine rose, échevelce, emplit l'être d'une gerbe incessamment refleurie. Inchnons-nous vers lui, tendons-lui nos mains que sa lueur traverse et ensanglante... Il n'y a pas, dans notre jardin, une fleur plus belle que lui, un arbre plus compliqué, une herbe plus mobile, une liane aussi traîtresse"! Restons ici, choyons ce dieu changeant qui fait danser un sourire en tes yeux mélancoliques... Restons ! Le dernier feu de l'année nous invite au silence, à la paresse, au tendre repos. J'écoute, la tête sur ta poitrine, palpiter le vent, les flammes, et ton cœur, cependant qu'à la vitre noire toque^incessamment une branche de pocher rose, à demi effeuillée, épouvantée et défaite comme un oiseau sous l'orage...

En marge d'une page blanche

Bain de soleil. — <• Poucette, tu vas te cuire le sang ! viens ici tout de suite ! " Ainsi apostrophée du haut de la terrasse, la chienne bull lève seulement son museau de monstre japonais, couleur de bronze. Sa gueule, fendue jusqu'à la nuque, s entr'ouvre pour un petit halètement court et continu, fleurie d'une langue frisée, rose comme un bégonia. Le reste de son corps traîne, écrasé, comme celui d'une grenouille morte... Elle n'a pas bougé ; elle ne bougera pas, elle cuit...

Une brume de chaleur baigne la baie de Somme, où la marée de morte-eau palpite à peine, plate comme un lac. Reculée derrière ce brouillard moite et bleu, la Pointe de Saint-Quentsn semble frémir et flotter, :nconsistante comme un mirage... La belle journée à vivre sans penser, vêtue seulement d'un maillot de laine !

... Mon pied nu palpe la terre chaude de la terrasse, et je m'amuse de l'entêtement de Poucette, qui

continue sa cure de soleil avec un sourire de suppiiciée... « Veux-tu venir ici, sale bête ! - Et je descends l'escalier dont les derniers degrés s'enlisent, recouverts d'un sable plus mobile que l'onde, ce sable vivant qui marche, ondule, se creuse, vole et crée sur la plage, par un jour de vent, des collines qu'il nivelle le lendemain...

La plage éblouit et m.e renvoie au visage, sous

ma cloche de paille rabattue jusqu'aux épaules,

une chaleur montante, une brusque haleine de four

ouvert. Instinctivement, j'abrite mes joues, les

mams ouvertes, la tête détournée comme devant

un foyer trop ardent... Mes orteils fouillent le sable

pour trouver, sous cette cendre blonde et brûlante.

la fraîcheur salée, l'humidité de la marée dernière...

Midi sonne au Crotoy, et mon ombre courte

se ramasse à mes pieds, coiffée d'un champignon...

^ Douceur de se sentir sans défense et sous le poids

d'un beau jour implacable, d'hésiter, de chanceler

une minute, les mollets criblés de mille aiguilles.

les reins fourmillants sous le tricot bleu, puis de

glisser sur le sable, à côté de la chienne qui bat de

la langue !

Couchée sur le ventre, un linceul de sable me couvre à demi. Si je bouge, un fin ruisseau de poudre s'épanche au creux de mes jarrets, chatouille la plante de mes pieds... Le menton sur mes bras

croisés, le bord de la cloche de jonc borne mes regards et je puis à mon aise divaguer, me faire une âme nègre à l'ombre d'une paillote... Sous mon nez, sautent, paresseusement, trois puces de mer, au corps de transparente agate grise... Chaleur, chaleur... Bourdonnement lointain de la houle qui monte, ou du sang dans mes oreilles ?... Mort délicieuse et passagère, où ma pensée se dilate, monte, tremble, et s'évanouit avec la vapeur azurée qui vibre audessus des dunes...

FORÊT DE CRËCY. — Ce pays plat de Picardie m'effare ! Sur la route empierrée de porphyre bleuâtre, polie et dure, néfaste aux pneumatiques, qui serpente, revient sur elle-même, tourne en courbe traîtresse derrière un bouquet d'ormes, l'automobile s'essouffle, brise son élan, s'arc-boute sur ses freins, gagne à la main comme une bête renée trop court... Un peu de vertige me prend, avec la sensation de virer inutilement, de n'aller nulle part... Nous arrivons pourtant à la forêt de Crécy, massive, colossale et majestueuse, imprévue dans ce pays banalement frais, comm.e une cathédrale au miiieu d'une basse-cour...

A la première haleine de la forêt, mon cœur se gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille d'une triste allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum...

Le vent se meurt sous les allées couvertes, où i air se balance à peine, lourd, musqué... Une vague molle de parfum guide les pas vers la fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret] noircit, tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont l'arôme enivre, mêlé à celui d'un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui d'une ronde de champignons blancs... Us sont nés de cette nuit, et soulèvent de leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de brindilles... Ils sont d'un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez d'agneau ; ils embaument la truffe fraîche et la tubéreuse...

Sous la futaie centenaire, la verte obscurité solennelle ignore le soleil et les oiseaux. L'ombre impérieuse des chênes et des frênes a banni du sol 1 herbe, la fleur, la mousse et jusqu'à l'insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas... On regrette le ramier, la mésange ; on désire le bond roux d'un écureuil ou le lumineux petit derrière des lapins... Ici la forêt, ennemie de 1 homme, l'écrase.

Tout près de ma joue, collé au tronc dé l'orme où

je m'adosse, dort un beau papillon crépusculaire dont je sais le nom : lychénée... Clos, allongé en forme de feuille, il attend son heure. Ce soir, au soleil couché, demain, à l'aube trempée, il ouvrira ses lourdes ailes bigarrées de fauve, de gris et de noir. Il s'épanouira comme une danseuse tournoyante, montrant deux autres ailes plus courtes, éclatantes, d'un rouge de cerise mûre, barrées de velours noir ; — dessous voyants, juponnage de fête et de nuit qu'un manteau neutre, durant le jour, dissim.ule...

Dix heures et demie... Encore une fois, je suis prête trop tôt. Mon camarade Brague, qui aida mes débuts dans la pantomme, me le reproche souvent en termes imagés.

Trois ans de music-hall et de théâtre ne m'ont pas changée, je suis toujours prête trop tôt.

Dix heures trente-cinq... Si je n'ouvre ce livre, lu et relu, qui traîne sur la tablette à fards, ou le Paris-Sport que l'habilleuse, tout à l'heure, pointait du bout de mon crayon à sourcils, je vais me trouver seule avec moi-même, en face de cette conseillère maquillée qui me regarde, de l'autre côté de la glace, avec de profonds yeux aux paupières frottées d'une pâte grasse et violâtre. Elle a des pommettes vives, de la même couleur que les phlox des jardins, des lèvres d'un rouge noir, brillantes et comme vernies... Elle me regarde longtemps, et je sais qu'elle va parler... Elle va me dire :

(1) Publié par la Société Ollendorff,

— Est-ce toi qui es là ?... Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d'initiales entrelacées brodés de figures indécentes et naïves ? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l'appel inconscient des abandonnés... Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie... et la fin du nom s'élance en parafe ardent, qui monte comme un cri... Est-ce toi qui es là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les pieds des danseurs émeuvent comme le plancher d'un moulin actif ?... Pourquoi es-tu là, toute seule ? et pourquoi pas ailleurs ?... »

Oui, c'est l'heure lucide et dangereuse... Qui frappera à la porte de ma loge, quel visage s'interposera entre moi et la conseillère fardée qui m'épie de l'autre côté du miroir ?... Le Hasard, mon ami et mon maître, daignera bien encore une fois m'envoyer les génies de son désordonné royaume. Je n'ai plus foi qu'en lui — et en moi. En lui surtout, qui me repêche lorsque je sombre, et me saisit, et me secoue, à la manière d'un chien sauveteur dont la dent, chaque fois, perce un peu ma peau... Si bien que je n'attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l'aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours.

LA VAGABONDE 8î

C est îa foi, c'est vraiment la foi, avec son aveuglement parfois simulé, avec le jésuitisme de ses renoncements, son entêtement à espérer, dans l'heure même où 1 on crie : « Tout m'abandonne !...» Vraiment, le jour où mon maître le Hasard porterait en mon cœur un autre nom, je ferais une excellente catholique...

C est pourtant bien moi qui suis là, masquée de rouge mauve, les yeux cernés d'un halo de bleu gras qui commence à fondre... Vais-je attendre que le reste du visage aussi se délaie ? S'il n'allait demeurer de tout mon reflet, qu'une coulure teintée, collée à la glace comme une longue larme boueuse ?...

Comme d'habitude, c'est avec un grand soupir que je referme derrière moi la porte de mon rez-dechaussée. Soupir de fatigue, de détente, de soulagement ? — ou l'angoisse de la solitude ? Ne cherchons pas, ne cherchons pas !

Qu'est-ce que j'ai donc, ce soir ?... C'est un brouillard de décembre, glacial, tout en paillettes de gel suspendues, qui vibre autour des becs de gaz en halo irisé, qui fond sur les lèvres avec un goût de créosote... Et puis, ce quartier neuf que j'habite,

surgi tout blanc derrière les Ternes, décourage le regard et l'esprit.

Sous le gaz verdâtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel, — un dessert éboulé, fondu, où surnage le nouglt des moellons. Ma maison elle-même, toute seule dans la rue, a « l'air que ce n'est pas vrai k Mais ses murs neufs, ses cloisons minces offrent, pour un prix modeste, un abri suffisamment confortable. Ah ! quelle laide soirée de décembre. Le calorifère sent l'iodoforme. Blandine a oublié de mettre la boule d'eau chaude dans le ht, et ma chienne elle-même, grincheuse, frileuse, me jette tout juste un regard noir et blanc, sans quitter sa corbeille. Mon Dieu, je ne réclame pas d'arcs de triomphe, ni d'illuminations, mais tout de même...

Oh ! je peux chercher partout, dans les coins et sous le lit, il n'y a personne ici, personne, — que moi. Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l'image maquillée d'une bohémienne pour musichall, — il ne reflète... que moi.

Me voilà donc, telle que je suis ! Je n'échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu... Hélas ! je sens d'avance la vanité de toute diversion. Ce soir, je n'aurai pas sommeil, et le charme du livre, — oh 1 le livre nouveau, le livre tout frais dont le

parfum d'encre humide et de papier neuf évoque celui de la houille, des locomotives, des départs ! — le charme du livre ne me détournera pas de moi...

Me voilà donc, telle que je suis ! Seule, seule, et pour la vie entière sans doute. Déjà seule ! C'est bien tôt. J'ai franchi, sans m'en croire humiliée, la trentaine ; car ce visage-ci, le mien, ne vaut que par l'expression qui l'anime, et la couleur du regard, et le sourire défiant qui s'y joue — ce que Marinetti appelle ma gaiezza volpina... Renard sans malice, qu une poule aurait su prendre ! Renard sans convoitise, qui ne se souvient que du piège et de la cage... Renard gai, oui, mais parce que les coins de sa bouche, et de ses yeux, dessinent un sourire involontaire... Renard las d'avoir dansé, captif, au son de la musique...

C'est pourtant vrai que je ressemble à un renard ! Mais un joli renard fin, ce n'est pas laid, n'est-ce pas ?... Brague dit aussi que j'ai l'air d'un rat, quand je mets rria bouche en pointe, en clignant des paupières pour y voir mieux... ïl n'y a pas de quoi me fâcher.

Ah ! que je ri 'aime pas me voir cette bouche découragée, et ces épaules veules, et tout ce corps morne qui se repose de travers, sur une seule jambe !... Voilà des cheveux pleureurs, défrisés, qu'il faut tout

à l'heure brosser longtemps pour leur rendre leur couleur de castor brillant. Voilà des yeux qui gardent un cerne de crayon bleu, et des ongles oii le rouge a laissé une ligne douteuse... Je ne m'en tirerai pas à moms de cinquante bonnes minutes de bain et de pansage...

H est déjà une heure... Qu'est-ce que j'attends ? Un petit coup de fouet, bien cinglant, pour faire repartir la bête butée... Mais personne ne me le donnera, puisque... puisque je suis toute seule ! Comme on voit bien, dans ce long cadre qui étreint mon image, que j'ai déjà l'habitude de vivre seule !

Pour un visiteur indifférent, pour un fournisseur, même pour Blandine, ma femme de cham.bre, je redresserais cette nuque qui flanche, cette hanche qui se repose de travers, je nouerais l'une à l'autre ces mains vides... Mais, cette nuit, je suis si seule...

— Si tu vis toute seule, m'a dit Brague, c'est parce que tu je veux bien, n'est-ce pas ?

Certes, je le veux « bien >", et mêmiC je le veux, — tout court. Seulement, voilà... il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonique amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête aux murs...

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d'hésiter, et ne pas pouvoir dire si le

frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d'aise.

Seule... et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l'habitude du solique, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image... C'est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre... Et, si je me parle en dedans, c'est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J'ai devant moi, de l'autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l'image d* une ex-femme de lettres ■■. Moi qui n'écris plus, moi qui se refuse le plaisir, le luxe décrire...

Ecrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour dune tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée...

Ecrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l'encrier d'argent, — la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la mam qui écrit. Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention

d'où l'on sort courbaturé, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe...

Ecrire ! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée...

Ecrire ! plaisir et souffrance d'oisifs ! Ecrire !... J'éprouve bien, de loin en loin, le besoin, — vif comme la soif en été, — de noter, de peindre... Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous !a pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace. le passionnant adjectif... Ce n'est qu'une courte crise, — la démangeaison d'une cicatrice...

Pour la vingtième fois, je me rabâche, à moi toute seule, ces choses pas gaies. Et mes doigts, pendant ce temps, font alertement, inconsciemment, leur besogne habituelle : blanc-gras, rose-gras, poudre, rose sec, bleu, marron, rouge, noir... Je termine à peine, lorsqu'une griffe dure gratte le bas de ma porte. J'ouvre tout de suite, car c'est la patte quémandeuse d'une petite ternère brabançonne qui

< travaille ' dans la première partie du spectacle.

— Te voilà, Nelle !

Elle entre, assurée, sérieuse comme une employée de confiance, et me laisse caresser ses petits rems tout fiévreux de l'exercice, pendant que ses dents, un peu jaunies par l'âge, effritent un gâteau sec.

Neîle est rouqume de poil, luisante, avec un masque noir d'ouistiti où brillent de beaux yeux d'écureuil.

— Tu veux encore un gâteau, Nelle ?

Bien élevée, elle accepte, sans sourire. Derrière elle, dans le couloir, sa famille l'attend. Sa famille, c'est un grand homme sec, silencieux, impénétrable, et qui ne parle à personne, plus deux colleys blancs, courtois, qui ressemblent à leur maître. D'où vient cet homme-là ? Quels chemins l'ont amené jusqu'ici, lui et ses colleys, pareils à trois princes déchus ? Son coup de chapeau, son geste, sont d'un homme du monde, comme sa longue figure coupante... Mes camarades, peut-être divinateurs, l'ont baptisé ( l'Archiduc .

II attend, dans le couloir, que Nelle ait fini son gâteau. II n'y a rien de plus triste, de plus digne, de plus dédaigneux, que cet homme et ses trois bêtes, orgueilleusement résignés à leur sort de vagabonds,

— Adieu, Nelle...

Je ferme la porte, et les sonnailles de la petite chienne s'éloignent... La reverrai-je ? c'est ce soir

la fin d'une quinzaine, et peut-être la fin d'un stage pour « Antonieff et ses chiens '\.. Où vont-ils ? où brilleront les beaux yeux marrons de Nelle» qui me disent si clairement : « Oui, tu me caresses... oui, tu m'aimes... oui, tu as pour moi une boîte de gâteaux secs... mais demam, ou le jour d'après, nous partirons !... Ne me demande rien de plus que ma politesse de petite chienne gentille, qui sait marcher sur ses pattes de devant et faire le saut périlleux. Comme le repos et la sécurité, la tendresse est pour nous un luxe inaccessible... »

Où serons-nous, le mois qui vient ?...

Rien ne me retient ici, ni ailleurs. Aucun cher visage ne surgira du brouillard, comme une fleur claire émerge de l'eau obscure, pour prier tendrement : « Ne t'en vas pas ! '\

Le soir, Bouty rôde, désemparé, dans îe couloir des loges, toussote, jusqu'à ce que j'entrouvre ma porte pour l'inviter à s'asseoir un instant chez moi. Il insinue ses reins de chien maigre sur une frêle chaise, dont la peinture blanche s'écaille, et ramène ses pieds sous lui pour ne pas gêner ses mouvements. Brague vient nous rejoindre et s'accroupit en roma-

nichel, sur le tuyau du calo. Debout entre eux, j'achève de me vêtir, et ma jupe rouge, brodée de dessins jaunes, les évente au passage... Nous n'avons pas envie de parler, mais nous bavardons, luttant contre un sourd besoin de nous taire, de nous serrer les uns contre les autres et de nous attendrir...

C'est Brague qui conserve le mieux son activité curieuse et lucide, son appétit commerçai de l'avenir. L'avenir, pour moi, ici ou là... Mon goiàt tardif, — acquis, un peu artificiel, — des déplacements et du voyage fait bon ménage avec un fatalisme foncier et paisible de petite bourgeoise. Bohême désormais, oui, et que les tournées ont menée de ville en ville, — mais Bohême ordonnée, attentive à recoudre ellemême ses nippes bien brossées ; — bohème qui porte presque toujours sur elle sa mince fortune ; — mais, dans le petit sac en peau de daim, les sous sont d'un côté, l'argent blanc de l'autre, î'or caché précieusement dans une pochette à secret...

Vagabonde, soit, mais qui se résigne à tourner en rond, sur place, comme ceux-ci, mes compagnons, mes frères... Les départs m'attristent et m'enivrent, c'est vrai, et quelque chose de moi se suspend à tout ce que je traverse, — pays nouveaux, ciels purs ou nuageux, mers sous la pluie couleur de perle grise, — s'y accroche si passionnément qu'il me semble laisser derrière moi mille et mille petits fantômes

à ma ressemblance, roulés dans le flot, bercés sur la feuille, dispersés dans le nuage... Mais un dernier petit fantôme, le plus pareil de tous à moi-même, ne demeure-t-il pas assis au coin de ma cheminée, rêveur et sage, penché sur un livre qu'il oublie de lire ?...

Une semaine encore, et je pars...

Partirai-je vraiment ? Il y a des heures, il y a des jours où j'en doute. Des jours, surtout, de printemps précoce, où un ami m'emmène hors de Pans, dans ces parcs battus, sillonnés d'automobiles et de bicyclettes, mais que l'aigre et fraîche saison fait mystérieux quand même. Un brouillard mauve, à la fin de l'après-midi, approfondit les avenues, et la trouvaille mespérée d'une jacmthe sauvage, qui balance au vent trois cloches effilées en porcelaine d'un bleu naïf, y prend le prix d'un larcin...

La semaine passée, nous avons marché longtemps, sous un soleil matinal, dans le Bois où galopent les palefreniers. Nous étions, l'un près de l'autre, actifs, contents, peu bavards, et je chantonnais une petite chanson qui fait marcher vite... Au détour d'une allée cavalière déserte, nous nous arrêtâmes, nez à museau.

devant une biche toute jeune, dorée, qui perdit contenance à notre vue et s'arrêta au heu de s enfuir.

Elle haletait d'émotion et ses genoux fins tremblaient, mais ses longs yeux, allongés encore d'un trait brun — comme les miens, — exprimaient plus d'embarras que de peur. J'aurais voulu toucher ses oreilles, orientées vers nous, pelucheuses comme les feuilles des bouillons-blancs, et ce doux museau de velours cotonneux. Quand j'étendis la mam, elle tourna le front d'un mouvement sauvage et disparut.

— Vous ne l'auriez pas tuée, à la chasse, Max ? demandai-je.

— Tuer une biche ? pourquoi pas une femme ? répondit-il simplement.

Partirai-j'e vraiment ? Oh ! oui, partir, repartir, oublier qui je suis et le nom de la ville qui m'abrita hier, penser à peine, ne refléter et ne retenir que le beau paysage qui tourne et change au flanc du train, l'étang plombé où le ciel bleu se mire vert, la flèche ajourée d'un clocher cerné d'hirondelles...

Un jour, je me rappelle... en quittant Rennes par un matin de mai... Le train suivait, très lent, une voie en réparation entre des taillis d'épines blanches, des pommiers roses dont l'ombre était bleue, des saules jeunets à feuilles de jade... Debout, au bord du bois, une enfant nous regardait passer, une fil-

lette de douze ans, dont la ressemblance avec moi me saisit. Sérieuse, les sourcils froncés, de rondes joues brunies, comme furent les miennes, — des cheveux un peu blanchis de soleil, elle tenait un surgeon feuillu dans ses mains hâlées et griffées, — comme lurent les miennes. Et cet air insociabîe, ces yeux sans âge, presque sans sexe, qui paraissaient prendre tout au sérieux, — les miens, réellement les miens !... Oui, debout au bord du hallier, mon enfance farouche me regardait passer, éblouie par le soleil levant...

L'auvent de toile bat de l'aile au-dessus de nous, éventant d'ombre et de lumière la terrasse du restaurant où nous venons de déjeuner sur le port. Brague lit les journaux et, de temps en temps, s'exclame et parle ; mais il n'a pas l'air de s'adresser à moi, il parle à lui-même, — à personne... Je ne l'entends pas, je le vois à peine. Une habitude déjà longue a supprimé entre nous la politesse, la coquetterie, tous les mensonges... Nous venons de manger des oursins, des tomates, de la brandade de morue. Il y a devant nous, entre la mer huileuse, qui lèche le flanc des bateaux, et la balustrade de bois ajouré qui clôt cette terrasse, une bande de

pavé où défilent des gens affairés à figures heureuses de fainéants ; — il y a des fleurs fraîches, des oeillets durement cordés en bottes comme des poireaux, qui trempent dans les seaux verts ; — il y a un éventaire chargé de bananes noires, qui sentent l'éther, et de coquillages ruisselants d'eau marine, des oursins, des violets, des palourdes, des moules bleues, des praires, tout ouverts parmi les citrons et les fioles de vinaigre rose...

Je rafraîchis ma main à la panse de l'alcarazas blanc, brodé comme un melon, qui sue sur la table. Tout ce qui est là m'appartient et me possède. Demain je ne croirai pas emporter cette image, mais il me semble qu'une ombre de moi, détachée de moi comme une feuille, demeurera ici, un peu courbée de fatigue, sa main transparente étendue et posée au flanc d'un alcarazas invisible...

Je contemple mon royaume changeant, comme si j'avais failli le perdre. Rien ne menace pourtant cette facile vie roulante, rien, qu'une lettre. Elle est là, dans mon petit sac.

Devant moi, sur la place, la place balayée par un vent tout à l'heure vif, mais qui faiblit et tombe comme une aile fatiguée, le mur cintré des arènes de Nîmes dresse sa pâte d'un roux croustillant, sur un pan de ciel ardoisé, opaque, qui présage la tempête. L'air brûlant se traîne dans ma chambre. Je veux

revoir, sous ce ciel lourd, mon refuge élyséen : les Jardins de la Fontaine.

Un fiacre branlant, un cheval accablé me traînent jusqu'à la grille noire qui défend ce parc où rien ne change. Est-ce que le printemps de l'an passé n'a pas duré, magiquement, jusqu'à cette heure, pour m attendre ? Il est si féerique en ce lieu, le printemps immobile et suspendu sur toutes choses, que je tremble de le voir s'abîmer et se dissoudre en nuée...

Je palpe la pierre chaude du temple ruiné, et la feuille vernie des fusains, qui semble mouillée. Les bains de Diane, où je me penche, mirent encore et toujours des arbres de Judée, des térébinthes, des pin."?, des paulov^nias fleuris de mauve et des épines doubles purpurines... Tout un jardin de reflets se renverse au-dessous de moi et tourne — décomposé dans l'eau d'aigue-marine — au bleu obscur, au violet de pêche meurtrie, au marron de sang sec... Le beau jardin ! le beau silence, où seule se débat sourdement l'eau impérieuse et verte, transparente, sombre, bleue et brillante comme un vif dragon !...

Une double allée harmonieuse monte vers la tour Magne entre des murailles ciselées d'ifs, et je me repose une minute au bord d'une auge de pierre, où l'eau ternie est verte de cresson fin et de rainettes bavardes aux petites mains délicates... Là-haut, tout

en haut, un lit sec d'aiguilles odorantes nous reçoit moi et mon tourment.

Au-dessous de moi, le beau jardin s'aplanit, géométrique aux places découvertes. L'approche de l'orage a chassé tout intrus, et la grêle, l'ouragan, montent lentement de l'horizon, dans les flancs ballonnés d'un épais nuage ourlé de feu blanc...

Tout ceci est encore mon royaume, un petit morceau des biens magnifiques que Dieu dispense aux passants, aux nomades, aux solitaires. La terre appartient à celui qui s'arrête un instant, contemple et s'en va ; tout le soleil est au lézard nu qui s'y chauffe...

Le nuage orageux passe au-dessus de moi, versant goutte à goutte une eau paresseuse et parfumée. Une étoile de pluie s'écrase au coin de ma lèvre et je la bois, tiède, sucrée d'une poussière à goût de jonquille...

La demie d'une heure sonne très loin. Le train de Calais, qui doit me ramener à Paris, ne passera que dans cinquante minutes...

Je rentre seule, dans la nuit, sans prévenir personne. Brague et le vieux Troglodyte, désahérés par mes

soins, dorment maintenant quelque part dans Boulogne-sur-Mer. Nous avons tué trois quarts d'heure en comptabilité et en bavardage, en projets de tournée sud-américaine, et puis je suis venue m'échouer à cette gare des Tintelleries, si déserte à cette heure qu'elle semble désaffectée... On n'a pas allumé, pour moi toute seule, les globes électriques du quai... Un timbre fclé grelotte timidement dans l'ombre, comme suspendu au cou d'un chien transi.

La nuit est froide et sans lune. Il y a près de moi, dans un jardin invisible, des lilas odorants que le vent froisse. J'entends, là-bas, l'appel des Sirènes sur la mer... ^

Qui devinerait que je suis ici, tout au bout du quai, pelotonnée dans mon manteau ? Comme je suis bien cachée! Ni plus noire, ni plus claire que l'ombre...

Au petit jour, j'entrerai chez moi, sans bruit, comme une voleuse, car on ne m'attend pas si tôt. J'éveillerai Fossette et Blandine, et puis ce sera le plus dur moment...

J'imagine exprès les détails de mon arrivée ; j'appelle, avec une cruauté nécessaire, le souvenir du parfum qui s'attache aux tentures : tabac anglais et jasmin un peu trop doux ; je presse en pensée le coussin de ^atin qui poprte, en deux -taches pâles, la trace de deux larmes, tombées de mes yeux... J'ai,

au bord des lèvres, le petit ^ ah ! étouffé d'une blessée qui heurte sa blessure. C'est exprès. J'aurai moins mal tout à l'heure.

Je fais, de loin, mes adieux à tout ce qui me retiendrait là-bas, et rien ne demeurera de moi, qu'une lettre.

Un homme tiaverse les voies, d'un pas endormi, poussant une malle sur un chariot, et, tout à coup, les globes électriques de la gare s'allument. Je me lève, engourdie, — je ne m'apercevais pas que j'avais très froid... Au bout du quai, une lanterne sautille, dans le noir, balancée par un bras qu'on ne voit pas. Un sifflement lointain répond aux rauques sirènes ; c'est le train. Déjà...

oum »

Je suis le diable. Le diable. Personne n'en doit douter. Il n'y a qu'à me voir, d'ailleurs. Regardezmoi, si vous l'osez ! Noir, — d'un noir roussi par les feux de la géhenne. Les yeux vert poison, veinés de brun, comme la fleur de la jusquiame. J'ai des cornes de poils blancs, raides, qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des griffes, des griffes. Combien de griffes ? je ne sais pas. Cent mille, peut-être. J'ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, expressive, — pour tout dire, diabolique.

'< Je suis le diable, et non un simple chat. Je ne grandis pas. L'écureuil, dans sa cage ronde, est plus

(1) Publié par Arthème Fayard et C'",

iOO COLETTE

gros que moi. Je mange comme quatre, comme six, — je n'engraisse pas,

« J'ai surgi, en mai, de la lande fleurie d'oeillets sauvages et dorchis mordorés. J'ai paru au jour, sous l'apparence bénigne d'un chaton de deux mois. Bonnes gens ! vous m'avez recueilli, sans savoir que vous hébergiez le dernier démon de cette Bretagne ensorcelée. « Gnome », « Poulpiquet », « Kornigaret », « Korrigan », c'est ainsi qu'il fallait me nommer, et non « Poum » ! Cependant, j'accepte pour mien ce nom parmi les hommes, parce qu'il me sied.

« Poum ! » le temps d'une explosion, et je suis là, jailli vous ne savez d'où. « Poum ! » j'ai cassé, d'un bond exprès maladroit, le vase de Chine, et <■' Poum ! » me voilà collé, comme une pieuvre noire, au museau blanc du lévrier, qui crie avec une voix de femme battue... « Poum ! » parmi les tendues bégonias prêts à fleurir, et qui ne fleuriront plus... « Poum ! » au beau milieu du nid de pinsons, qui pépiaient, confiants, à la fourche du sureau... « Poum ! » dans la jatte de lait, dans l'aquarium de la grenouille, et f poum ! » enfin, sur l!un de vous.

' En trois secondes, j'ai tiré une mèche de cheveux, mordu un doigt, marqué quatre fleurs de boue sur la robe blanche, et je m'enfuis... N'essayez pas de me retenir par la queue, ou je jure un mot abominable, et je vous laisse dans la main une pincée de poils

rêches, qui sentent le brûlé et donnent la fièvre !

« Les premiers jours, je vous faisais rire. Vous riez encore, mais déjà je vous inquiète. Vous riez, quand j'apporte auprès de vous, à l'heure du repas, un gros hanneton des dunes, jaspé comme un œuf de vanneau. Mais je le mange — croc, croc, — avec une telle férocité, je vide son ventre gras avec tant d'immonde gourmandise que vous éloignez l'assiette où refroidit votre potage... Je déroule pour vous, en serpentins gracieux, les entrailles du poulet que vous mangerez ce soir, et je joue au salon, dédaignant le ruban qui pend au loquet, avec un beau lombric vivant, élastique et souple !...

« Je mange tout : la mouche verte et le crabe, la sole morte sur le sable, l'orvet vivant qui brille dans l'herbe comme une gourmette d'acier. Je tue k salamandre au bord de la fontaine, pour entendre, quand elle meurt, sa suffocation émouvante. Je carde, du bout des griffes, la peau suintante du <;rapaud. J'ai sucé le lait de la chatte grise, en la mordant exprès, et celui de la chienne colley, pêle-mêle avee ses petits, ses énormes petits tout laineux.

« Depuis ce jour-là, les tétines de la chienne sont devenues noires. Je suis malingre, malveillant, fétide. Quand je crache de colère : ' Khh !... », ma gueule fume, et vous reculez !

« Vous reculez, mais j'avance, dévasteur et sociable.

Pourquoi me cacherais-je ? Je ne suis pas de ces démons pusillanimes, terrés dans la cave, embusqués sous l'auvent du toit, ou grelottants dans le puits. Trois paroles pieuses, une goutte d'eau bénite, et les voilà en déroute. Mais moi ! je vis au grand jour, actif, dormant peu, voleur, macabre et gai.

« L heure de midi, qui pâlit les yeux des chats, dessine à mon côté, sur la terrasse chaude, une ombre cornue, courte, presque sans pattes. J'ouvre les bras, je me dresse debout et je danse avec elle. Infatigables tous deux, nous joutons de légèreté. Quand je saute, elle s'éloigne, et nous retombons embrassés, pour recommencer plus fort, comme deux noirs papillons qui s'accolent, puis se disjoignent, puis s'accolent...

" Vous riez, sans comprendre. Les arabesques de ma danse, les signes maléfiques que j'écris dans l'air, les hiéroglyphes de ma queue qui se tord en serpent coupé, qu'y pouvez -vous lire ? Vous riez, au lieu de trembler, quand j'écrase sous moi, d'un bond définitif, l'ombre cornue, la démone jumelle que je sens palpiter et se débattre, l'ombre qui grandirait comme un nuage et couvrirait, d'une aile effrayante, cette terrasse, et le pré, et la plaine, et votre maison fragile...

'( Ce soir, tandis que le jardin arrosé sent la vanille et la salade fraîche, vous errez, épaule contre épaule, heureux de vous taire, d'être seuls, de n'entendre

sur le sable, quand vous passez tous deux, que le bruit d'un seul pas...

"■ L.'un de vous étend le bras vers l'ouest et désigne, au-dessus de la mer, une trace longue, d'un rose obscur, un peu de cendre du soleil éteint...

« L'autre lève la main et montre les étoiles, les arbres, la faible lueur des fleurs pâles qui bordent l'allée... Pauvres gestes humains de possession et d'embrassement !... Immobiles, vous joignez vos doigts pour goûter mieux le délice d'être seuls.

« Seuls ? de quel droit ? Cette heure m'appartient. Rentrez ! La lampe vous attend. Rendez-moi mon domaine, car rien n'est vôtre, ici, dès la nuit close. Rentrez ! Ou bien » poum ! » je jaillis du fourré, comme une longue étincelle, comme une flèche invisible et sifflante.

« Faut-il que je frôle et que j'entrave vos pieds, mou, velu, humide, rampant, méconnaissable ?... Rentrez ! le double feu vert de mes prunelles vous escorte, suspendu entre ciel et terre, éteint ici, rallumé là. Rentrez en murmurant : « Il fait frais » pour excuser le frisson qui desserre vos mains enlacées. Fermez les persiennes, en froissant le lierre du mur et l'aristoloche.

« Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous la lune montante, parmi l'herbe bleue et les roses violacées. Je conspire contre vous, avec

l'escargot, le hérisson, la hulotte, le sphinx lourd qui blesse la joue comme un caillou.

* Et gardez-vous, si je chante trop haut, cette nuit, de mettre le nez à la fenêtre : pous pourriez mourir soudain de me voir, sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la lune !... »

La petite chienne à vendre

Chez moi. Le marchand de chiens entre, tenant à la main une boîte noire, percée d'un étroit judas gnllé.

Il est gros, moustachu ; il sent le vin, le chenil et le phénol,

Le Marchand de Chiens. — Bonjour, madame, et la santé ? J'apporte la petite bête que je vous ai parlé dernièrement. Une vraie miniature, vous allez m'en dire des nouvelles !... J'ai bien cru que je ne l'aurais pas, vous savez ! Nous étions à trois dessus. Mais l'éleveur est un cousin de ma femme, et j'en ai fait pour ainsi dire une affaire de famille. Tel que vous me voyez, j'ai voyagé toute la nuit depuis Bruxelles avec ce petit bétail-là. Et quel vilain temps !...

La petite chienne, dans la boîte, pendant que le marchand parle . — Ouvrez-moi ! oh ! ouvrez-moi I... je n'en puis plus... ouvrez-moi !... Depuis des heures et des heures mortelles, je suis dans cette boîte, et

il me semble que je suis tout près de mourir... Ouvrezmoi ! le fracas des roues roule encore dans ma tête, les secousses du voyage sans fin m'ont jetée contre les murs de ma cage ; j'ai mal à mes oreilles, à mon museau fiévreux, à mes pattes grelottantes... Si vous vouliez m'ouvrir !...

Le marchand. — C'est une chienne, comme je vous I avais dit. Treize mois, la maladie faite, les oreilles coupées, propre à l'appartement... Voilà l'objet. ( // rabat un des côtés de la boîte et appelle :) Kiss ! Kiss ! venez vite voir la dame, venez vite !

La petite chienne, blottie au fond de la boîte» épouvantée. — J'ai peur, j'ai peur ! C'est encore l'homme...

Le marchand . — Elle est un peu déconcertée, mais ça va se passer... Kiss ! Kiss !...

La petite chienne. — C'est l'homme de cette nuit ! Dieu ! ces mains !...

Le marchand, saisissant la petite chienne. — Prenez-la en mains, est-ce qu'elle les pèse, ses neuf cents grammes ?

La petite chienne. — La lumière m'aveugle. Où suis-je ?

Le marchand. — Et nette ! et gentille ! et gaie surtout ! un vrai petit singe pour la gaîté ! Vous allez voir : Kiss ! Kiss ! (// fait des agaceries à la

petite chienne, la pince un peu, la secoue par l'oreille. )

La petite chienne, palpitante — Encore !... Qu*ai-je commis ? Je n'ai pas mordu, je n'ai pas crié : pourquoi me tourmente-t-il ? Je me fais plus petite, et j'essaie, de mes yeux suppliants, d'attendrir Ihomme...

Le marchand. — ... Que non, qu'elle n'a pas peur de moi, allez ! C'est une vraie petite commère. Elle sait faire la belle et donner la patte : vous allez voir, je vais la mettre sur la table...

La petite chienne. — Pitié ! pitié ! que vais-je subir encore ? Il y a là une personne mconnue, dont la voix est plus douce que celle de l'homme... Est-ce pour elle que je suis ici ? ou bien dois-je repartir dans la boîte noire, secouée au bras de l'homme affreux ?... Je vais implorer l'inconnue, en tremblant, presque sans espoir...

« Toi qui es là, et que je ne connais pas, toi qui as passé sur ma tête chaude une main légère, tu vois, je suis là, toute petite, au milieu d'une table. Il n'y a rien de plus faible et de plus misérable que moi. Je n'ai pas de maître, je n'ai que des tourmenteurs. Je n'ai pas de maison, je n'ai que cette prison noire, après la case puante, mais parée de rubans bleus, dans la vitrine contre laquelle les passants riaient de moi... Mon seul ami fut pendant quelques jours un chaton angora, malade et frileux, qui a fini par

mourir. J'ai faim. Je ne me souviens pas d avoir mangé aujourd'hui. Mais ils m'ont donné une pilule, parce que mon ventre me faisait mal et que je souillais mon coussin sans pouvoir m'en empêcher. J'ai soif aussi : ils ont oublié de me donner à boire. Mais surtout j'ai froid, et je frissonne sans remède, tant il me semble que jamais plus je ne dormirai enfermée dans la chaleur de deux bras aimants... Je n'ai pas même de nom... Là-bas, d'où je riens, on me disait : «■ Mirette... », mais l'homme, ici, appelle : « Kisè'! Kiss !... » Je suis ce qu'il y a de plus abandonné, de plus triste au monde : une bête à vendre... Ma gorge se serre. Trouveras-tu ma robe assez belle, couleur de froment mûr, et mon masque de velours noir ?... Ne fais pas attention à mes oreilles, qu'un méchant a taillées. Oublie-les. Ou bien crois que ce sont de petites cornes, une coiffure bizarre qui fait rire. Le méchant m'a coupé aussi la queue, et depuis ce temps-là je ne m'asseois plus de la même façon. Mais ces tortures-là sont anciennes et guéries : oublie-les...

« Regarde mes yeux. Ne regarde que mes yeux ! Ils sont si grands, tantôt bruns et dorés comme la noisette, tantôt noirs comme l'eau dans l'ombre. Regarde-les ! Puisses-tu comprendre ce qu'ils promettent ! Si tu m'aimais un jour, ils te verseraient la chaleur fidèle d'un cœur qui bat d'anxiété... Si

tu voulais, je resterais là, dans cette chambre où le feu brille. Je me cacherais sous un meuble, et on laisserait mourir en repos la petite chienne à vendre... Comment te séduire ? Tu ne me trouves pas assez belle ?... Une dernière fois, je lève sur toi mes yeux humides, et je te tends, comme on m'a appris, une petite patte mendiante...

Le marchand, achevant un panégyrique. — ... C'est vous dire qu'à ce pnx-là elle n'est pas chère. C'est le prix que M™^ Verdal m'a payé la sienne, qui pèse une bonne demi-livre de plus. Savez-vous ce que je l'ai payée, moi ? le savez-vous ?... Non, je ne vous le dirai pas, parce que vous auriez le droit de me traiter de vieille bête ! On aime les chiens, ou on ne les aime pas, et moi, c'est ma passion. Je les garderais tous, si j'avais les moyens, mais je n'ai pas les moyens. Vous connaissez les chiens, vous savez aussi bien que moi ce qu'elle vaut, cette brabançonne-là. Vous le savez même mieux que moi... Combien que vous dites ?... Oh ! très bien. Très bien, très bien. Je vois que madame est de bonne humeur ce matin, mais j'ai autre chose à faire que de prendre du bon temps ! Ah ! si j'avais su... Je ne me serais pas dérangé si loin de mon quartier pour m'entendre traiter comme un petit commis. J'avais dans l'idée, en venant, de me laisser rabattre cinquante francs, mais il y a des bornes... Allons,

Kiss, revenez vite dans sa petite maison avec son père ! (// prend la petite chienne.)

La petite chienne, raidie, les yeux fermés. — Ah ! je suis perdue !...

» La petite chienne, revenant à elle. — Où est-il ? où est-il ? où va-t-on m 'emporter ? Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! Je puis encore mordre avant de succomber... Où est-it ? Je n'entends plus sa voix terrifiante. Voici la chambre où il m'amena tout à l'heure. Qui me tient ? Deux bras précautionneux me bercent, et une douce main palpe ma fièvre... Je n'ose pas regarder... Une cuiller tinte contre une tasse... A boire ! à boire !... Ah ! ce lait tiède !... Encore, encore !... Qui remplit une seconde fois cette soucoupe ? C'est donc toi, toi que j'ai suppliée tout à l'heure ? As-tu donc deviné ce que disent les yeux d'une bête à vendre ? Les tiens sont tristes^ et comme tu secoues la tête ! Permets que je caresse ta main qui m'a soignée... Chut ! n'est-ce pas lui qui revient ? S'il allait revenir et me prendre ?... Non, cela n'est pas possible... Laisse que je consulte tes yeux ?... Tu ne ris pas, tu ne pousses pas de petits cris autour de moi, avec des battements de mains et des baisers maladroits, comme celles qui se sont amusées de moi un instant, pour me rendre après à l'homme... Tu es triste, et tu me serres contre toi.

c'est pour me défendre ?... Garde-moi ! je me donne. Nous sommes seules. Veille sur ma confiance, sur mon sommeil qui en est le gage. Ne me quitte pas ! Car je suis faible et malade, et je ne pourrais dormir aujourd'hui hors de ton sein, où j'ai retrouvé un peu de la chaleur maternelle...

La chienne trop petite

La chienne, avec éclat. — Oui, c'est moi qui ai fait pipi sur le tapis ! Et après ?...

ti C'est moi, et point une autre. Ce n'est pas la bull, ce n'est pas la colley jaune, ni la shipperke aux yeux sournois, ni la terrière farceuse, — c'est moi. Qu'est-ce que vous y pouvez ? Vous êtes là, tous, à dire : " Oh ! » autour de moi, et à joindre les mains d'indignation. Et puis ?,..

« J'ai fait pipi sur le tapis! Je l'ai même fait exprès par désœuvrement, par bravade. Il n'y a pas une heure que je me promenais dans la rue, occupant tout le trottoir de mes yeux arrogants, et consternant, par mon effrayante petitesse, trois danois gris à colliers turquoise, veules au bout de leurs chaînes.

'< Vous m avez vue, tous ! J'ai mordu le concierge, j'ai traversé la rue malgré vos cris, poursuivi un chat énorme, déchiqueté un vieux journal délicieux qui sentait le lard rance et le poisson, et pieusement

rapporté à la maison un petit os verdâtre, odorant, rare... Où l'ai-je mis ? Je ne sais plus. Me voici. Je viens de faire pipi sur le tapis !

« Vous ne trouverez pas l'ombre d'une excuse ! Non, je n'ai pas mal au ventre. Non, je n'ai pas lappé trop d'eau dans la tasse bleue. Non, je n'ai pas froid, ni chaud, ni la fièvre, et mon nez est plus frais qu'un grain de raisin sous la rosée d'octobre...

« Qu'allez-vous m'infliger ? J'attends !

« Fourrez-moi le nez dedans, si vous pouvez. Je n'ai pas de nez... Ou battez-moi si vous osez. Il n'y a pas de place pour la moitié d'une claque sur tout mon corps.

' Je suis trop petite, voilà, je suis trop petite. Je suis plus petite que tous les chiens, plus petite que ie chat, que le perroquet dans la cage, que la tortue bombée qui raye en grinçant la mosaïque de la terrasse. N'espérez pas que je grossirai ! Deux étés ont passé déjà sur ma tête sans ajouter une once à mon poids risible. Je suis légère dans la main comme un oiseau, mais dure et toute cordée de muscles. Une outrecuidance d insecte est en moi. J'ai la bravoure d'une fourmi batailleuse, sur qui le danger passe énorme et négligeable. Je ne le vois pas, je suis trop petite. Myope, je brave un petit morceau de tous les risques, j'aboie autour d'une patte de gros chien, je me fâche contre un fragment de jambe.

Une roue de voiture m'a frôlée, mais je n'ai pas vu la voiture — je suis trop petite.

« Que vous êtes grands autour de moi, penchés comme des arbres, et lourds, et lentement agités d'un scandale à demi feint ! Déjà, la mare minuscule sèche sur le tapis, et vous n avez pas encore pris un parti ? Ce n'est plus ma faute que vous voyez, mais moi seule. Une responsabilité écrasante pèse sur vous tous, — celle de protéger, de prolonger, d'embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d'elfe.

« Comme vous craignez de me perdre ! Une superstition amoureuse vous incline vers moi. Ah ! ah ! quand je suis entrée ici, vous ne saviez pas qui j'étais ? Une chienne à reflet, de poil de taupe, et minuscule, voilà tout ce que vous aviez vu d'abord ?

« Le temps de guérir mon abattement d'arrivée, le temps de dépouiller cette enveloppe anonyme de tristesse, de défiance, de fièvre nerveuse, que toute bête à vendre porte comme une lugubre chemise — et je me suis révélée à vous !

« Avouez-le : vous avez pu croire, les premières semaines, que le démon était entré chez vous ? Point de repos, point de repos pour personne ! Une humeur fureteuse et grognon de marcassin me menait de chambre en chambre, le moindre frôlement contre la porte m'arrachait des cris râpeux de chauve-souris... Tentiez-vous de me laisser seule ?

VOUS me retrouviez à demi étouffée de rage, — mais deux d'entre vous portent les cicatrices dont je récompensai leur zèle à me secourir avec sollicitude...

Point de repos !... C'est le temps où je m'évadais» comme par magie, chaque fois que s'ouvrait la porte de la rue. Je me glissais, d'une course aplatie de rat, dans l'entrebâillement, oîi je rampais, grise, dans l'ombre d'une jambe, sous l'ourlet d'une jupe.

« M'avez-vous cherchée ! Je vous ai vus haletants, oubliant de dîner, et criant les yeux pleins de larmes : Mirette ! » Vous m'avez repêchée dans un ruisseau plein, dénichée sous l'établi du menuisier d'en face, et chez le tapissier, et dans la maison du terre-neuve, et dans le giron de la crémière qui m'abreuvait de lait chaud.

« Point de repos !... Je me suis noyée, presque, dans un tub, j'ai brûlé mon nez à la bouilloire ; un morceau d éponge, avalé en secret, m'a mise à deux doigts de ma fin... Souvenez-vous, en soupirant de fatigue, de ces jours empoisonnés !

« Ce n'était point assez : je voulus vos nuits sans sommeil. Vers deux heures du matin, je m'éveillais — vous vous rappelez ? — pour exiger ma balle en caoutchouc, la patte de lapin, le vieux gant de peau déchiré... Jamais douce, jamais câline, je jouais comme on se bat, à en mourir, et mon sommeil

fourbu n'assurait pas votre quiétude, car je tombais de rêve en cauchemar, de cauchemar en convulsions nerveuses...

« Vous n'avez pas oublié ce temps d'épreuve, ni la veilleuse allumée sous le lait parfumé de fleur d'orange, ni la potion au bromure que je recrachais en râlant, ni le sirop Rami que j'acceptais dans une cuillère, mais que je refusais dans une soucoupe ?

« Toute autre que moi vous eût lassés. Vous me berciez avec angoisse dans vos bras : « Mon Dieu ! elle est si petite ! »

« Si petite ?... j'emplissais déjà votre univers...

« 0 vous, mes maîtres souples et bien dressés, je vous rends ici justice, devant ce pipi qui sèche sur le tapis : vous avez longuement mérité votre récompense ! Je vous l'ai donnée, et telle qu'elle combla, en une heure, des semaines de patience. Souvenez-vous, quand je ne serai plus avec vous, du jour où mon regard, appuyé sur l'un de vous, ne fut plus celui d'une chienne trop petite, enragée d'un orgueil de naine et d'une allégresse de farfadet, mais celui d'une amie qui se donne ! Je me souviens, moi, de ma soudaine gravité, et de cette suavité accablante qui me couchait toute sur une de vos mains tendues !... C'en était fait : je vous aimais. Je savourais l'irrémédiable mélancolie de chérir qui vous aime, et, par avance, l'amertume des séparations nécessaires, la crainte

affreuse de perdre ce que l'on a douté de posséder jamais...

« Usez de moi, à présent, comme j'use de vous. Vous ne pouvez me demander trop. Mon cœur, gros comme un cœur de rossignol, bat et se consume d'aimer. J'ai gardé, pour vous plaire, ma gaieté d'insecte puissant et le goût d'une tyrannie bénévole. Je fais parfois pipi sur le tapis, par désœuvrement. Je cours encore sur le bord des tables, pour vous entendre crier : < Ah ! '> tandis que vous tendez tous les mains vers moi ; — je feins de m 'élancer dans la pièce d'eau, pour vous voir pâlir un peu ; — mais c'est pour vous reconquérir, après, d'un regard où rayonne mon âme de lutin tendre, léger comme une flamme, trop petit pour tomber, trop petit pour mourir...

La mère chatte

Un, deux, trois, quatre... Non, je me trompe. Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Non, cinq. Où est le sixième ? Un, deux, trois... Dieu, que c'est fatigant ! A présent, ils ne sont plus que quatre. J'en deviendrai folle. Petits ! petits ! Mes fils, mes filles, où êtes-vous ?

« Quel est celui qui se lamente entre le mur et la caisse de géraniums ? Je ne dis pas cela parce que c est mon fils, mais il crie bien. Et pour le seul plaisir de crier, car il peut parfaitement se dégager à reculons. Les autres ?... Un, deux, trois... Je tombe de sommeil. Eux, ils ont tété et dormi, les voilà plus vifs qu'une portée de rats. Je m'enroue à répéter le roucoulement qui les rassemble, ils ne m'obéissent pas. A force de les chercher, je ne les vois plus, ou bien mon souci les multiplie. Hier n'en ai-je pas compté, effarée, jusqu'à neuf ? Ce jardin est leur perdition.

< Attention, vous, là-bas ! On ne passe pas, on ne

passe jamais sous la grille du chenil : combien de fois faudra-t-il le redire ? Quand comprendrez-vous, enfant de la gouttière, bâtard sans instinct, ce que vaut cette chienne ? Elle vous guette derrière ses barreaux et vous goberait comme un mulot, quitte à s'écrier ensuite : « Oh ! c'était un petit chat ? « Quel dommage ! je me suis trompée ! » Elle a des yeux doux, de velours orange, et souvenez-vous de ne vous fier jamais à son sauvage sourire !... Par contre, je vous accorde d'aller, tous, essayer vos griffes enfantines, encore flexibles et transparentes, sur le flanc coriace et le museau de la bouledogue. En depit de sa laideur — j'ai honte pour elle quand je la regarde ! — elle ne ferait pas de mal à une mouche : c'est à la lettre, car les mouches se jouent de sa gueule en caverne, toujours béante, piège inoffensif dont le ressort, chaque fois, happe le vide. Celle-là, roulez sous ses pattes, sous son ventre, cardez-la comme un tapis, profitez de sa chaleur nauséabonde — elle est votre servante monstrueuse, la laide négresse de mes enfants princiers.

« Petits, petits !... Un, deux, trois... Sincèrement, je voudrais être de deux mois plus vieille ou de trois semaines plus jeune. Il y a vingt jours, je les avais tous les six dans la corbeille, aveugles et pelucheux ; ils ne savaient que ramper et, suspendus à mes mamelles, onduler d'aise comme des sangsues. Une

fièvre légère égayait mon épuisement, j'étais une douce machine stupide et ronronnante qui allaitait, léchait, mangeait et buvait avec un zèle borné. Comme c'était facile ! Maintenant, ils sont terribles, et quand il faudrait sévir, ma sévérité désarme rien qu'à les voir. Il n'y a rien au monde qui leur ressemble. Si petits, et déjà pourvus des signes éclatants qui proclament la pureté d'une lignée sans mésalliance ! Si jeunes, et portant en cierge leur queue massive, charnue à la base comme une queue de petit mouton ! Azurés, bas sur pattes, le rein court, gais debout et mélancoliques assis, à l'image de leur glorieux père. Dans deux semaines, leurs prunelles d'un bleu provisoire vont se troubler de paillettes d'or, d'aiguilles micacées d'un vert précieux. Ils cesseront d'être pareils, l'œil grossier des hommes discernera les crânes larges des jeunes matous, les nuques minces des chattes et leurs joues effilées ; une susceptibilité hargneuse armera contre moi, et moi contre elles, ces petites femelles ingénues... Quant à leur pelage, je n'en dirai rien, pour ne me point louer moi-même. Sur leur tête, dans ce duvet bleu d'orage, quatre raies plus foncées, capricieuses comme les ondes qui moirent un profond velours, s'irisent ou fondent selon la lumière...

« Où sont-ils î* Où sont-ils ? Un, deux... Deux seulement ! Et les quatre autres ? Répondez, vous

deux, sottement occupés l'un à manger une ficelle, l'autre à chercher l'entrée de cette caisse qui n'a pas de porte ! Oui, vous n avez rien vu, rien entendu, laids petits chats -huants que vous êtes, avec vos yeux ronds !

« ... Ni dans la cuisine, ni dans le bûcher ! Dans là cave ? Je cours, je descends, je flaire... rien... Je remonte, le jardin m'éblouit... Où sont les deux que je gourmandais tout à l'heure ? Perdus aussi ? Mes enfants, mes enfants ! Au secours, ô Deux- Pattes, accourez, j'ai perdu tous mes enfants ! Ils jouaient, là, tenez, dans la jungle de fusains : je ne les ai pas quittés, tout au plus ai-je cédé, une minute, au plaisir de chanter leur naissante gloire, sur ce mode amoureux, enflé d images, où ressuscitent mes origines persanes... Rendez-les moi, ô Deux- Pattes puissants, dispensateurs du lait sucré et des queues de sardines ! Cherchez avec moi, ne riez pas de ma misère, ne me dites pas qu'entre un jour et le jour qui vient je perds et retrouve cent fois mon sextuple trésor ! Je redoute, je prévois un malheur pire que la mort, et vous n'ignorez pas que mon instinct de mère et de chatte me fait deux fois infaillible !...

' Tiens !... D'où sort-il, celui-ci ?... C'est, ma foi, mon lourdaud de premier-né, tout rond, suivi de son frère sans malice. Et d'où vient celle-ci, petite

femelle impudente, prête à me braver et qui jure, déjà, en râlant de la gorge ? Un, deux, trois... Trois, quatre, cinq... Viens, mon sixième, délicat et plus faible que les autres, plus tendre aussi, et plus léché, toi pour qui je garde l'une de mes lourdes mamelles den bas, inépuisable, dans le doux nid duveté de poil bleu que te creusent mes pattes de derrière... Quatre, cinq, six... Assez, assez I Je n'en veux pas davantage ! Venez tous dans la corbeille, à l'ombre fine de l'acacia. Dormons, ou prenez mon lait, en échange d'une heure de répit — je n'ai pas dit de repos, car mon sommeil prolonge ma vigilance éperdue, et c'est en rêve que je vous cherche et vous compte : un, deux, trois, quatre... »

hienne buU

/a cnienne

En quoi est-elle ? en bronze, en vieux bois de Chine, noir, dur et huilé ? Ou en grès flammé, sombre, cuit très longtemps ? Dans la pleine lumière, on distingue sur ses flancs des « bringes » allongées, un peu rousses, comme des léchures de feu...

Elle est chaude quand on la touche, et plus dure qu'un meuble. Ses cuisses courtes sont toutes cordées de muscles, ni plus ni moins qu'à un lutteur japonais.

Pour la figure, chacun en prend ce qu il veut, et libre à vous d'y retrouver, comme moi, la gueule en tire-lire d'un crapaud, un front bossu de dauphin au-dessus de deux trous d'cvent pour chasser l'eau, — et ces yeux de cochon, futés, bridés, et ce sourire d'enfant nègre ! Deux grandes oreilles de chauvesouris coiffent le monstre, aptes à s'ouvrir, se fermer, se plier en coquilles, s'orienter en avant, en arrière...

C'est Poucette qu'on la nomme, parce qu'elle

est très petite, « Petite, mais costaude » : elle porte avec orgueil la même devise que Bubu de Montparnasse.

Quand elle marche, elle a l'air de nager, tant elle meut délicatement ses courts et légers petits pieds d'éléphant. Mais quand elle nage, elle a l'air de se noyer, verticale et les patte? battant l'eau comme des palettes de moulin, avalant la vague par le nez, par la gueule, par les yeux et les oreilles. Chaque fois, on se demande : '< En réchappera-t-elle ? » et son bain volontaire ressemble à un suicide.

Goinfre, elle attrape au vol tout ce qui tombe. Elle avale — plouc ! — les gros morceaux, mais mâche longuement les petits, et boit cinquante fois le jour, en pensant à autre chose ; elle boit par désœuvrement, pour tuer le temps et l'ennui, comme un terrassier se saoule quand il n'a pas d'ouvrage.

L'oisiveté la ronge. Car elle se refuse à dormir pendant que nous veillons. Si je lis, si j'écris, si je flâne au soleil à demi assoupie, Poucette s'astreint à imiter mon silence, mon immobilité. Mais je sens, j'entends tous ses muscles trembler d'impatience et elle ne ferme les yeux que pour cacher le feu guetteur de son regard. Je ne me tiens pas de lui crier, agacée :

— Dors ! ou prends un livre ! ou brode au fjoint de croix !

Mais rien ne l'intéresse — que moi. Elle me regarde vivre, elle m'écoute penser, elle me juge — elle me gêne.

Il lui arrive de jouer avec un chien, de l'affoler par une rapidité, une brutalité qui lui assurent presque toujours la victoire, mais c'est pour revenir vers moi et me dire :

— Hein ? tu as vu comme je l'ai arrangé, ce... chien ?

Elle chasse le moineau, le canard sauvage, le crabe, le lapin et la courtilière — mais c'est pour parader devant moi, trempée d'eau, engluée de vase, et se pavaner orgueilleusement, un crabe tourteau pendu à sa lèvre, sans crier, avec le sourire !

Que craint-elle ? Ni moi, ni vous, ni le feu du ciel, ni la cravache, ni le fouet. Elle est toute orgueil, bravoure aveugle, jalousie, amour caché. Elle m'interroge avidement, quand je rentre :

— D'où te vient cette odeur que je ne connais pas ? Tu es seule, bien seule ? Tu ne ramènes pas une bête nouvelle, qui s'installera dans notre maison ? Avec toi, sait-on jamais ?... Surtout tu ne rapportes pas un chien, un petit chien caché dans ton manchon, dans ce paquet, dans ce sac ? un petit chien qui vivrait sur tes genoux et que tu embrasserais ? Gare ! regarde mes dents !...

Je marmotte tout bas les mots de crampon »

et de « sale caractère ». Et puis je hausse les épaules et je caresse la dure tête ronde, toute chaude, qui se glisse sous ma main, et je la plains, et je la console. Je la console de m'aimer, et d'avoir, en m'aimant, perdu le repos...

Jardin zoologique

(Anvers, printemps 1914.)

La condition des bêtes sauvages encagées, si l'on s'y arrête, est un tourment pour l'esprit. On peut pourtant, au jardin zoologique d'Anvers, oublier parfois de se dire : « Comme elles sont captives ! » pour s'écrier : « Qu elles sont belles !» Il y a là un couple de tigres dont la Irakhe robe brille comme sous la rosée de la jungle, rouge, blanc de neige, peinte d'un noir profond et sans bavures. Une lame raide de poils élargit leurs joues musclées, et pas un brin ne manque à la rude aigrette des moustaches et des sourcils.

Ni tristes, ni résignés, ni irrités, ils subissent une perpétuelle insulte : le regard de l'homme ; mais leur vengeance est d'oublier l'homme. En deux heures de temps, leur regard à eux, n'est descendu que sur une seule tête : celle du gardien qui les nourrit. Pour l'homme, ils n'ont qu'un visage sans pensée, un œil froid et mi-fermé. La fureur magni-

fique qui l'allume va droit, par-dessus nous, au puma qui miaule, en face ; l'un des deux tigres, le mâle gigantesque, jaillit du sol et se colle, vertical, à la grille qu'il embrasse ; un cri bref, enflammé, traverse la salle — puis la bête se souvient de la grille et de l'homme, s'éteint brusquement, retombe et se couche.

Le mâle est peu amoureux de fa femelle, mais les temps ne sont pas venus ; elle le laisse à peine, amicale et froide, lécher ses rondes oreilles et son échine sensible. D'un tressaillement, d'un froncement de sourcils, humain et distingué, elle interrompt la caresse et elle gronde très bas, très bas, comme un orage lointain. Le mâle s'écarte, simule une déférence exagérée, baisse son front rayé et se met à attendre que le signe — un singulier sourire de tigresse, austère, assez méprisant — autorise son approche fraternelle...

Un peu plus tard, les reins longs des deux bêtes s'étirent, les larges pattes se mêlent, par jeu innocent de jeunes chats, et l'on oublierait la prison, la misère de ces êtres puissants et condamnés, s'il n'y avait pas, à chaque instant — et pire que leur va-et-vient maladif d'une paroi à l'autre — cette habitude désolée de lever la tête vers le ciel, cet appel à la lumière, au vent libre, cette prière de la bête qui croit, jusqu'à la mort, à la délivrance...

La panthère noire, plus petite, agitée, consent à nous apercevoir et à nous maudire. Si je lui dis « Khh ! » elle répond : « Khh ! v et gifle injustement son époux ; elle bondit et jure soudain, parce qu'elle a regardé la cage des pumas, et renâcle contre son gardien, qu'elle accuse de retarder l'heure du repas, elle est toute fiévreuse, affamée de tout ce qui lui manque, et l'on fait ce rêve simple d'ouvrir, un soir, la porte de sa cage, et de lui dire : « Là..., là..., pauvre démone, voici une nuit claire pour vous, et de I herbe humide où gambader terriblement, et un mouton tué, que les hommes devaient manger demain, et quelques sottes poules, pauvre démone, pour que vous sachiez enfin ce que c'est que la douceur, le ronron repu, la quiétude... »

La quiétude... C'est le bien de ceux qui ont à jamais choisi une part de leur destin, et rejeté l'autre. Aucune créature, ici, ne semble avoir abdiqué, malgré la viande quotidienne, l'eau pure, la sciure et le sable des cages bien lavées... Une lionne pourtant, renversée, offre ses pattes molles et ses yeux sans secret au gardien qui flatte sa gorge blonde...

Trois léopards, nés au jardin, vêtus d'un velours à mille taches, et gais, roulent un ballon de football, et une petite léoparde bébé vient, confiante, au claquement des doigts... Ceux-là n'ont pas de souvenirs inguérissables. Mais quel secours y a-t-il

pour la peine du petit renard bleu, sans cesse pleurant et gémissant, ou du blaireau argenté, ou pour la mélancolie de la tendre hyène tachetée, qui mendie les caresses ?

A cinq heures, un chariot de viande rouge roule contre les cages, et la voix des fauves couvre tous les bruits. L'odeur du sang leur remémore des jeux de guerre et des danses sacrées ; l'un des trois léopards secoue sa côte de bœuf comme une pantoufle, et la panthère noire « corrige » son faux-filet comme si ce fût une progéniture ingrate. Mais la tigresse se plamt de n'avoir pas faim, et dit « meuh », tout bas, à petite gueule ennuyée. Et le lion à la lourde chevelure noire, couché sur sa proie, carde délicatement la chair crue, sans la mordre, à lents coups de sa langue râpeuse... Il n'y a plus, dans la vaste salle, que le son — craquements d'os, dents qui mâchent, clappements de langues et de babines, — d'un énorme repas. Tout à l'heure, ce sera la nuit, le prompt sommeil des bêtes, frémissant de songes, et puis le réveil, le réveil dans la cage. Le lendemain, ce sera encore le réveil dans la cage. Et celles-ci sont les plus heureuses des bêtes prisonnières. Bon souper, bon gîte, mais... la cage. L'homme aussi ? D'accord. Je veux bien m'apitoyer aussi sur l'homme. Mais 1 homme est une petite bête que le désert de la liberté éblouit et tue. Et puis, l'homme c'est mon semblable, mon

égal, tandis que ceux-ci... Je ne puis pas ne pas me me demander : "^ N'y avait-il rien d'autre à en faire que de les tenir captives, cette force, cette beauté, l'intelligence qui brûle dans ces yeux calmes ? L'inimitié du fauve n'est-elle pas non seulement une mvention, mais une œuvre de l'homme ? Le petit homme, rusé mais fantasque, mais d'instinct peu sûr, a contracté amitié, — amitié intéressée — avec le buffle et le bœuf épais, l'éléphant, avec le chien sauvage, le loup et même le porc dévorateur... Mieux encore : le serval au crâne plat et l'oiseau de proie chassent, rabattent pour le compte de l'homme ! Je fais ce rêve, malgré que j'aie tenu en face de moi, dans une chambre, une petite once tachetée qui mordait la cravache sans colère, simplement pour me dire : Pourquoi plierais-je, et non toi ? '^ — Je fais ce rêve : être le premier sauvage subtil qui trouverait, brisant la cage et la chaîne, l'autre moyen, le vrai moyen de traiter avec ces beaux princes sanguinaires...

Ricotte

Un rat ! un rat ! se sont écriées les chattes, en bondissant dans l'air, hérissées, comme de ■ rapides et terribles oiseaux.

Mais ce n'était pas un rat. Ce n'était qu'un écureuil femelle du Brésil, une petite écureuille qui leur montra tout de suite ses griffes tranchantes, et deux incisives à couper le verre.

— Evidemment, dit la mère Chatte, ce n'est pas un rat... Je demande à 'réfléchir.

— Je demande aussi à réfléchir, répéta docilement la fille Chatte, toute pareille à sa mère, et qui n'a pas inventé le piège à souris.

Pendant ce temps-là, l'écureuille buvait le lait de la bienvenue, en tenant le bord de la tasse à deux mains. Puis elle s'essuya le museau sur le velours du -fauteuil, se peigna des dix doigts comme un poète romantique, se gratta l'oreille, disposa sur son dos sa queue en point d'interrogation, et s'ouvrit des noisettes.

La chienne vint à son tour, dégoûtée, flairer la nouvelle bête, mais l'écureuil jeta sur elle une toux de mécontentement, des « heu ! heu ! de professeur difficile, et la chienne, faute d'avoir mûri un plan de conduite, s'en alla. La nouvelle bête resta seule devant nous, et commença de se conduire suivant le code de la véritable bête sauvage, qui, mise en contact soudain avec le Deux-Pattes bienveillant, lui manifeste à peu près ceci : " Tu n'es pas mon ennemi ? Alors tu es mon ami. Prends, en une fois, ma confiance, qui ne saurait progresser. '> Aussi bondit-elle sur mon épaule et me donna-t-elle à garder, bien enfoncée entre ma nuque et le col de ma blouse, sa plus grosse noisette, recouverte d'une mèche de mes cheveux cardés.

Le lendemain, je coupai la chaîne qui la retenait. Une chaîne, las ! à cet esprit follet, à cette flammèche voletante ! Une chaîne, à cette exilée, venue sur la mer dans une cage, et qui m'adoptait comme une patrie 1 Elle sentit, n'osant y croire, la rupture du lien, et demeura un instant assise en kangourou, palpitante, ses deux mains antérieures serrées contre sa poitrine, comme sous un excès d'émotion. Puis elle risqua un petit bond incrédule, presque gauche... Un autre bond plus long, qui la déposa, légère comme une graine de chardon, sur le bord de la fenêtre ouverte... Mais elle fit un troisième bond, plus assuré

que les deux premiers, et celui-là la ramena sur mon épaule. Elle y vola, traçant dans l'air l'arc mystérieux, le pont idéal qui franchit l'abîme, de l'âme des bêtes à la nôtre.

Elle est là, devant moi. La minute d'avant, elle était ailleurs, et la minute d'après, où sera-t-elle ? Il y a si peu de jours que je la connais, que je ne me souviens pas bien, chaque matin, de sa forme ni de ses couleurs, et qu'elle m'étonne à chaque réveil. Une « raie de mulet >\ noire, marque en long son dos • les flancs, vêtus d'un poil ras et suave, tournent au vert bronze, pour la plus grande gloire d'un ventre roux ardent, et d'un panache de queue assorti, panache rutilant en brins fins et plats dont on dit d'abord : « Pourquoi Ricotte s'est-elle mis une plume d autruche au derrière ? >»

Elle a des yeux... disons des yeux d'écureuil, et cela suffit à faire connaître qu'ils sont beaux, bien fendus, vifs ; des oreilles rondes de souris, proprement achevées au bord par un petit surjet en relief. Quatre mains de ouistiti, quel luxe, alors qu'une seule suffirait aux dévastations les plus subtiles !

La voici qui traverse la table, sautant sur ses pattes de derrière, car celles de devant serrent précieusement un énorme flocon de coton hydrophile, volé. Ricotte s'offre un mobilier nouveau presque tous les jours. Une pelote de ficelle redevient, par ses

soins, chevelure de chanvre, et le cordon du téléphone chevelure de sole. Au centre d'une grosse pelote de laine, Ricotte dort, se lave, taille des amandes et laisse tomber sur les événements actuels des « heu ! heu ! » de blâme...

Elle revient, les pattes vides, et s'assied pour me faire compagnie. Seulement, comme elle me regarde, je ne peux pas m'empêcher de rire, à quoi elle répond par une gaieté d'écureuil, c'est-à-dire une cabriole électrique, si rapide qu'on doute, après, de l'avoir

vue... ,

Le sucrier plein la désolait, hier, parce quelle désespérait de trouver dans la chambre une cachette pour chaque morceau de sucre. Ce matin, elle est consolée : ayant remis à leur place, un à un, les morceaux volés, elle monte la garde à côté du sucrier. Je trouve des amandes dans mes bottines, et des fragments de biscuits insinués, comme des sachets, entre mes chemises, il y a des bouts de bougie dans ma boîte à poudre, et... tiens, qu'est-ce qui craque donc sous ce tapis ? Des pastilles au chlorate de potasse ! Ricotte soigne sa gorge. Et ne nous étonnons pas si les cambrioleurs entrent chez nous la nuit : Ricotte a comblé avec des noix les logettes de tous les verrous.

Les couleuvres

Ce sont deux pauvres sauvagesses, arrachées, il y a quatre jours, à leur rive d'étang, à leurs joncs frais, au tertre chaud, craquelé sous le soleil, dont elles imitent les couleurs fauves et grises...

Elles ont fait un voyage maudit, avec deux cents de leurs pareilles, étouffées dans une caisse, mêlées, bruissantes, et le marchand qui me choisit celles-ci brassait ce vivant écheveau, ces cordages vernissés, démêlait d'un doigt actif les lacets minces, les fouets robustes, les ventres clairs et les dos jaspés...

— Ca, c'est un mâle... Et ça c'est une grosse femelle... Elles s'ennuieront moins, si vous les prenez toutes les deux...

Je ne saurais dire si c'est d'ennui qu'elles s'étirent, contre les vitres de leur cage. Les premières heures*, je faillis les lâcher dans le jardin, tant elles battaient de peur les parois de leur prison. L'une frappait sans relâche, de son dur petit nez, le même joint de vitres ; l'autre s'élevait d'un jet jusqu'au toit grillagé, retombait molle comme une verge d'étain en

train de fondre, et recommençait... Leur offrir, à toutes deux, la liberté, le jardin, le gazon, les trous du mur... Mais les chattes veillaient, gaies et féroces» prêtes à griffer les écailles vulnérables, à crever les vifs yeux d'or...

J'ai gardé les couleuvres, et je plains en elles, encore une fois, la sagesse misérable des bêtes sauvages, qui se résignent à la captivité, mais sans jamais perdre l'espoir de redevenir libres. La secrète horreur, l'horreur occidentale du reptile ressuscite en moi, si je me penche longtemps sur elles, et je sais que le spectacle de leur danse obstinée, le mot sans fin qu'elles écrivent contre la vitre, le mouvement mystérieux d'un corps qui progresse sans membres, qui se résorbe, se projette hors de soi, ce spectacle dispense la stupeur...

Mais le mauvais charme s'évanouit dès que je touche et saisis les couleuvres, Sèches, froides, suaves, elles désobéissent à la main et on a plaisir à jouer avec leur force. Le mâle, le plus mmce, darde de tous côtés sa tête agile, à petite coiffe jaune et noire, la flamme subtile de sa langue. 11 se tord, noue au bras son long corps au ventre niellé de bleu, d'argent, de blanc verdi, se déroule, palpe avec précaution, du menton et de^la gorge, la tiédeur de la main, s'y arrête indécis, et je sens dans ma paume palpiter son froid petit cœur...

Dans l'autre main, je retiens la forte femelle autour de laquelle se rejoignent à peine mes doigts. Elle est irritée, fouette de la queue et de la tête, siffle comme un jars, et je ne sais comment apaiser cette colère inoffensive d'une bête qu'on a oublié d'armer... Un rayon piquant de soleil tombe sur mes genoux, juste à point pour que j'y couche, malgré elles, les couleuvres. Un long instant de lutte, de silence, de chaleur — l'immobilité, puis la détente — le vivant ressort révolté qui, tout à coup, cède — plaisir, espoir d'avoir, mieux que vamcu, séduit...

Elles sont là, sur mes genoux, immobiles et aux aguets. L'une se retient de la queue au bras du fauteuil, laisse pendre sa tête le long de ma jupe, et tâte l'air et l'étoffe des bouts de sa vibrante langue. L'autre, roulée en corde molle, souffre à présent que ma main la soulève, la guide comme le cordonnet d'une passementerie ; mais elle tressaille et se bande, au moindre mouvement de la chienne couchée à quelques pas. N'importe, c'est entre nous la première trêve, l'heure ambiguë et calme où nous pouvons, les couleuvres et moi, escompter celles qui suivront : il me semble déjà qu'elles s'humanisent, et elles croient que je m'apprivoise.

Les chats-huants

Ces sombres journées leur appartiennent. Dans le brouillard immobile qui pleure aux arbres, ils se branchent et chantent. Ils échangent, hulottes et chevêches, effraies et grandis -ducs, des rires tremblés, des sanglots, des sifflements doux, et aussi ces cris poignants qu'entendaient seules les nuits. La petite chevêche mêle sa couleur à celle des feuilles des chênes et montre au demi-jour son charmant visage d'oiseau-chat ; le grand-duc s'échappe, avant l'heure, d'une tour et plane un instant, immense, roux comme 1 épervier — mais la nuit tôt venue déchaîne et cache leur ronde. On ne les voit plus, on devine, à un ricanement léger, à de faibles appels obstinés, leur nombre et leur vigilance autour de ces vieux murs. Jamais un frôlement d'ailes, jamais un froissement de plumes, leur vol d'esprits évite la branche, le pan de muraille et le croisillon de la lucarne...

Quand le bord du ciel noir se soulève et découvre le rouge sombre d'une aube d'hiver, vite étouffée sous la brume, ils rentrent. L'un deux — est-ce toujours le même ? — jette, comme pour m'avertir, un cri

déchirant de coq nocturne, une clameur qui ressemble à un ordre ironique :

« — Eveillez-vous tous, je vais dormir ! »

J'obéis, et parfois je me penche à ma fenêtre pour voir le retour des chats-huants. ,

... Cinquante pieds de brumes au-dessous de moi, un peu plus blanche que la nuit d en haut et que les chênes où le vent naissant suscite un bruit de palmes sèches. Cinquante pieds de brume où passe et repasse l'élan mdistmct de bêtes féroces, un tournoiement aisé de poissons dans l'onde. Mes yeux s'accoutument, et le ciel pâlit : le roux et le blanc, le jaune et le gris se peignent peu à peu sur les grandes ailes ouvertes et nageantes plus bas que moi, sur les dos tavelés et l'éventail des queues. Une aile passe si près de moi qu'elle secoue contre ma tempe l'humidité fine du matin et l'odeur des feuilles confites...

Ils accourent, ils tournoient, ils montent. Le ciel, d'un bleu de neige, est rayé d'oiseaux muets. L'auvent d'un toit pointu, une meurtrière mince, les avalent un à un, au passage. A l'heure où les chiens de troupeaux aboient en bas, invisibles au fond de la brume, il ne reste plus qu'une chouette, une « dame-blanche », assise au bord d'un grenier ; elle bat des paupières, se rengorge et gonfle coquettement le mince liséré marron qui serre, autour de ses joues nettes, son petit béguin Marie Stuart.

La petite truie de M. Rouzade

Cave... cave... Allons, cave !

Elle ne se fait pas prier ; elle donne du groin en avant et elle « cave '\ puisque c'est son métier. Elle est dodue, très près de terre sur ses courtes jambes, d'aplomb sur ses tout petits pieds. Elle porte collier et' laisse, comme un limier, et s'en va, rose sous ses soies clairsemées, toute nue dans la rosée glaciale.

— Cave..., allons, cave...

Des chênes malingres, quelques genévriers, des églantiers tors, — une terre sombre et sangume, où court un réseau géométrique de murs bas, en pierres sèches, — cette pauvreté cache de l'or, cette terre attristée nourrit la truffe, la truffe capricieuse qui abonde ici, se refuse là ; — nous sommes à Martel, un des meilleurs « crus " limousins de la truffe. C'est pour nous que travaille aujourd'hui — encore qu'il soit un peu tôt et qu'il s'en faille, pour la récolte, d'une gelée ou deux — la petite truie de M. Rouzade.

]j± COLETTE

Familière, jamais battue, elle a commencé à « caver «. Son groin humide, qu'elle guide en soc, soulève un feutre de mousse et d'herbes rousses, laboure la forte terre compacte...

— Elle y est ! La truffe y est !

Le groin intelligent se relève et quête la récompense, une poignée de maïs, et nous décollons, ganguée de terre, la truffe noire, grenue, froide, la surprenante chose qui pousse sans racines, se nourrit mystérieusement, et qui semble aussi étrangère au sol que le silex rond, son voisin.

— Allons, allons, cave !...

Mais il faut d'abord que la truie recueille jusqu'au dernier grain de maïs, et son maître patiente, en homme sage qui dépend de la bête avisée et qui respecte son caprice divinateur. Caprice, car la truie malicieuse essaye, souvent, d'abuser l'homme sans flair...

— Ah ! tu me trompes, tu me trompes, coquine ! La tranchée d'où émerge, cette fois-ci, le groin terreux, est vide, le bâton ferré y tâtonne sans blesser la^ peau croquante d'une truffe. Surprise en flagrant délit de mensonge, la petite truie éclate en bavardages compliqués, glapit et proteste en reprenant sa tâche... Tout à coup elle fonce en avant, traînant rudement son maître, elle écorche son dos sous des églantiers bas, fouit avec rage et découvre une mer-

veille, une truffe grosse comme une pomme, sans ver et sans trou, cligne d'être cuite et montrée seule, d'être mangée » pour elle-même '> Le coin est bon, la petite truie travaille, déployant une ardeur comique et bougonne, elle parle à demi-voix, s'interrompt, flaire le vent, repart... Elle montre un peu de la sensibilité hargneuse des grands artistes, il lui arrive de laisser sa besogne d'inspirée pour dire des choses abominables — appuyées de quel regard bleu, spirituel et vindicatif ! — à la chienne qui nous accompagne...

Nous l'escortons, dociles, les pieds trempés, les mains gelées. L'ardeur de la recherche, la joie de la trouvaille, nous rend indifférents à la brume qui tombe en givre ; nous espérons, à chaque arrêt, la truffe fabuleuse le monstre inégalé... On gagne vite, à ce fructueux et hasardeux métier de trouveur de pépites, l'âpreté du chercheur d'or. Nous apprenons comment on dégage la truffe sans la meurtrir, nous savons à présent que les fibrilles rouges, sur son écorce noire, révèlent sa maturité insuffisante ; nous excitons la petite truie de M. Rouzade :

— Cave, allons, cave !...

La brume tourne en pluie et bleuit l'horizon pelé des truffières ; aussi bien, le panier est plein et le punch nous attend près du poêle, dans la petite auberge du village. Il y fait bon se rôtir les jambes.

en écoutant quatre paysans graves qui jouent le poker en patois limousin, tandis que, du panier tenu entre nos genoux, monte le précieux, l'apéritif et frais arôme de la truffe nouvelle, à peine arrachée à la rouge terre limousine...

papill

es papulons

(Forêt de Crécy)

Au bout de l'allée, vert tunnel, brille l'issue étincelante, la fin de la haute futaie. Ce n'est qu'une étoile bleue, puis, à mesure que nous avançons, une ogive couleur de mer, puis un portique ensoleillé, ouvert sur un bois-taillis, rasé l'an dernier, où des surgeons buissonnent, ombragés de rares chênes. Ici le soleil s'étale, l'air bourdonne de taons et de guêpes, la libellule grésille, déchirant le réseau de rayons que tisse le vol des moustiques et des minces mouches forestières.

Des bousiers noirs et bleus errent sous l'herbe roussie ; une vipère inquiétée se dérobe, — car on ne peut confondre ce fouet brutal, ce coup de queue court et vigoureux qui bat les feuilles, avec le bruissement de ruisseau furtif que fait la fuite soyeuse d'une couleuvre... Ce sol battu et chaud sent le serpent.

Autour des souches, des campanules mauves,

des aigremoines jaunes ont jailli en fusées, et des chanvres roses au parfum d'amande amère. Le papillon « citron « y tournoie, vert comme une feuille malade, vert comme un limon amer, il s'envole si je le suis, et surveille le moindre mouvement de mes mains. Les sylvains roux, couleur de sillon, se lèvent en nuage devant mes pas, et leurs lunules fauves semblent m'épier. Un grand Mars farouche franchit le bois et fait resplendir, au soleil, hors de toute atteinte, l'azur et l'argent d'une belle nuit de lune... Mais le radieux paon-de-jour, en velours cramoisi, frappé d'yeux bleuâtres, clouté de turquoises, plus frais que la plus fraîche fleur, attend, confiant, la main qui l'emprisonne. Je le cueille, plié en deux comme un billet, noir au dehors, flamme au dedans. J'entr'ouvre de force ses ailes de diablotin luxueux, j'admire, près de son corselet, la nacre d'un duvet long, mordoré, qui se soulève à mon souffle, les sombres pattes fragiles et tremblantes, les yeux moirés comme ceux d'une abeille... Puis je desserre mes doigts, et son vol nonchalant le ramène sur la même fleur où je puis le cueillir encore, car il butine, goulu, content, déjà rassuré, la trompe raidie et les ailes ouvertes avec un doux battement d'éventail.

Bel-Gazou et Buck

Une pluie régulière et fine crible la capote relevée de la voiture d'enfant. Elle est embusquée là-dessous comme un petit douanier dans sa guérite, et plus éveillée qu'une potée de souris. Il y a sur ses joues brunes la buée transparente, le velours d'impalpable humidité qu'une nuit froide suspend aux fruits ; le tablier ciré, la peau d agneau blanche ondulent sur la danse incessante de deux petites pattes chaussées de laine, qui taquinent la boule d eau chaude.

Ainsi Bel-Gazou regarde, du haut de la terrasse, venir la troisième saison de sa vie. Ses yeux vagues de nouvelle-née ont d'abord cligné sous le bleu insoutenable d'une fin d'été, puis les premières feuilles jaunes se sont posées sur son voile de tulle. A présent la voiture remplace le moïse, et Bel-Gazou v lient, entre dix heures et quatre heures, à peu près le même office que son voisin, Buck, le chien de garde.

Il a quinze mois, elle en a cinq. Comme lui, elle

conna-t le? deux coups de cloche du déjeuner, et les salue par des cris variés. Elle sait, comme lui, que le va-et-vient du jardinier ne mérite point d'attention : un demi-sourire, un frétillement amical, c'est assez. Le passage des bestiaux n'agite ni l'enfant ni le chien — les « ploc « des pieds largesr dans le chemin défoncé, le lent défilé des bêtes rousses, en frise au bord de l'horizon — cela appartient encore, pour Bel-Gazou, à un ordre d'événements trop amples, évidents et indistincts comme la course du nuage et la marche du soleil sur le mur. Si le ciel noircit, si l'averse choit soudain en rideau déroulé, il n'y a pas de quoi changer l'humeur des deux compagnons : Buck aime l'eau et Bel-Gazou rit, tandis qu'on l'emporte, sous la bonne cinglée de pluie qui roule en larmes sur ses joues rondes... Trois longues heures calmes, après midi, donnent à Bel-Gazou et à Buck le repos et le rêve. Une sagacité pareille commande à tous deux un loisir complet, durant lequel la bête repue abandonne l'attitude correcte du chien de garde, pattes jointes et museau tourné vers la route ; Bel-Gazou rassasiée, bat des cils, et cesse d'éprouver, sur la dentelle de son coussin, ia force neuve de ses mains destructrices. Elle est alanguie, embellie, comme fardée de chaleui et de bien-être. C'est l'heure où elle accueille les hommages par un regard sans âge, un regard de femme, con-

descendant et distrait. Elle ne réclame rien, qu'une paix rituelle et sacrée. Les ombres connues, les Tisages familiers apparaissent sur la terrasse, sans que Bel-Gazou pousse vers eux son appel de paon, sans que Buck daigne dresser l'oreille.

Mais le sable crie, mais une silhouette inconnue grandit au fond de l'allée, et l'odeur msolite offense les narines de Buck hérissé. L'intrus se penche sur la voiture où somnolait Bel-Gazou, Bel-Gazou maintenant éveillée, et qui regarde, au-dessus d'elle, l'assaillant penché... Elle a peur. Elle va suffoquer, battre son coussin de ses bras courts et éclater en cris suraigus... Non, Entre les deux attitudes que peut prendre un être menacé, elle a déjà choisi. Rassemblant toutes les armes de sa vivace faiblesse, elle abaisse ses sourcils, ses prunelles soutiennent fermement le regard de l'étranger et, sourdement, du fond de son gosier, elle gronde.

Conte pour les petits enfants des poilus

Au seuil d'un gourbi de terre et de lattes, le soldat veillait. Il était bardé de laine en lambeaux, botté de moquette, casqué de tricot, lourd et massif comme une primitive idole à peine extraite de son bloc. Mais quand il levait la tête vers la lune inexorable, on distinguait la blonde couleur d'une longue barbe de jeune homme, et deux yeux aussi bleus que la nuit.

— Il fait froid, chuchota-t-il, il fait froid.

Non qu'il grelottât, mais il soufflait ces deux mots presque inconsciemment, et s'amusait de son haleine blanche. II écoutait le silence comme il eût écouté un bruit insolite, le silence récent, inexplicablement purgé de tout tonnerre et de tout éclair de mitraille. Autour de lui, il n'y avait que les fétus, les gravats, moellons en poudre et pierre en cendres, les scories de la bataille qui ne laisse rien de grand derrière elle, que les morts.

Le soldat qui veillait se battit un moment les flancs

<le ses deux poings, puis reprit son immobilité. De longs jours de gel, des nuits de bise d'est avaient retiré à la terre sa brune et vivante humidité. Seule, la poussière du froid sans neige couvrait la hutte, la jonchée de bois haché, les houseaux de moquette et les joues fendillées du jeune soldat.

Quelque chose, soudain, bondit et s'arrêta : une mince martre jaune, vêtue de neuf par les mois rigoureux, chassait. Elle s'assit en écureuil, peigna sa queue, se gratta, regarda la lune.

— Psss, psss, appela le soldat.

La martre fit un saut comique, comme si elle eût éclaté de rire avec tout son corps et disparut.

Quittant sa sérénité de pâtre, le soldat se tourna vers l'intérieur de la hutte, y contempla, à la flamme basse d'une lampe, ses biens fragiles : une couverture, des armes et des journaux déployés.

— Pour nos Poilus, lul-il. Les étrennes de nos Poilus. La Noël 'Je nos Poilus. C'est vrai, c'est demain Noël... Poilus, poilus, hélas, pas assez poilus. Je ne suis qu'un soldat timide, et le sang me fait horreur, et le froid me pétrifie. Si du moins j'avais, comme la martre, un pelage, un vrai... Ce froid me serre la tête, j'ai peur de dormir... Si j'avais, comme la martre, une fourrure à moi, bien implantée dans rna peau...

11 rêvait, à demi couché, raidi, tenté par l'immomobilité éternelle :

. — Mais quelle toison me réchaufferait, à présent ? Est-ce qu'il n'est pas trop tard ?

Il essaya de se relever, ses jambes n'obéirent pas à son effort.

— C'est la mort, sans doute. Le sommeil de la mort. Un peu de chaleur m'eût sauvé... Si j'avais eu...

— Si tu avais eu quoi ? glapit une coupante petite voix de martre. Une fourrure ? Tu n'as qu'à choisir et à souhaiter.

La martre, assise sur la couverture, s'exprimait avec une assurance pédagogique, en remuant le bout du museau, et jouait en parlant avec la barbe blonde du soldat.

— Elle parle, dit-il en lui-même. Ai-je déjà quitté le monde où les hommes et les bêtes, ennemis et frères, ne se comprennent plus ?

— Tu ne sais donc pas, poursuivit la martre, que cette nuit est une nuit entre toutes les nuits ? Cela, je te le passe encore. Mais comment n'as-tu pas deviné, rien qu'à me voir tout à l'heure, que je suis une martre entre toutes les martres ?... Tu veux, résumons-nous, une fourrure, une fourrure née de toi, vivante avec ta peau, une fourrure pour courir, combattre, dormir au chaud ?

— Au chaud... répéta le soldat. Au chaud... ah ! avoir chaud...

— Retourne-toi, commanda la martre. Et choisis. Un poulain bourru, tout pétaradant, arrivait on

ne sait d'où, sur ses muets sabots non ferrés. Il montra ses dents plates dans un sourire anglais et hennit au soldat :

— Tu veux une peau ? Prends ma peau, ma bonne peau. C'est solide, un peu raide, inusable, c'est une peau...

— Qui ne vaut pas la mienne, bêla une chèvre grise. Pauvre homme, né tout nu, prends ma peau de chèvre, au lieu d'écouter ce poulain mal peigné. N'est-ce pas ?

Elle loucha d'une manière assez démoniaque, et brouta, comme par mégarde, la Semaine catholique qui enveloppait une poignée de tabac.

— Il y a mieux, cria en fausset, de loin, l'ours laineux qui passait, au gré d'un flot clapotant, assis mollement sur un petit iceberg confortable. Je ne dis rien de plus : il y a mieux.

Le flot s'éloignait, et l'ours voguant comme un nuage énorme. Avant que le soldat eût pu répondre, une bête douce et sombre frôla sa jambe, et il se pencha vers une loutre de rivière, qui apportait avec elle l'odeur de la menthe des marais, du jonc fleuri et des roseaux. Elle se dressa debout, pour montrer mieux le velours ruisselant de sa robe, les perles de glace pendues à ses raides moustaches, et dit.

légèrement enrouée par le brouillard des étangs :

— Tu me vois, toute mouillée, toute brodée de glace ? Touche-moi, et tu vas sentir, peu à peu ma chaleur monter vers ta main, ma bonne chaleur égale, la chaleur de mon sang de loutre, bien défendu contre 1 eau, la bise, le ruisseau qui charrie les glaçons... Tu la veux, dis, ma belle peau ?

Elle parlait encore, que sa voix fut couverte par les grattements, les reniflements, les bavardages étouffés d'une foule quadrupède, dont les dos multicolores moutonnaient sous la lune jusqu'aux collmes d'argent, jusqu'au nuage en fuseau couché sous les plus basses étoiles :

— Et nous, et nous, nous les mille et mille lapins bleus, lapins noirs, lapins blancs et roux, nous les lapins «ans malice, bien vêtus et mal coiffés ? Veuxtu, rude lapin, la fourrure d'un brave lapin ?

Ayant dit, tous à la fois, ils se turent, tous à la fois, par humilité devant celle qui approchait. Et le soldat ébloui crut que la lune elle-même lui rendait visite, lorsque la Chatte Blanche se posa, comme descend un flocon, sur sa couverture. Elle vibrait toute d'un ronron cristallin, et dans son poil se jouait le vague et pâle arc-en-ciel qu'emprisonnent les aigrettes de verre filé. Elle chanta comme une viole, en peu de mots, rythmés par de savants silences :

— La neige... le cygne... le nuage ourlé d'argent...

la graine du chardon, voguant sur un souffle... la colombe et l'hermine, et le col de ta bien-aimée sous un ruban de velours noir... tout est^moins blancque moi. je suis belle, dis ?

— Oh ! belle... murmura le soldat. 11 lui parlait bas, et plein de crainte, comme à une femme.

Elle arrêta sur lui ses yeux verts qui ne clignaient pas, et il eut envie de toucher du doigt ses petites narines roses et régulières.

— Passe la main sur mon dos, poursuivit la Chatte. Un feu crépitant suit ta paume, — ainsi l'eau phosphorescente dessine les pas du promeneur, la nuit, sur une plage mouillée. Veux-tu que je roue comme un paon, non de plumes, mais d'étincelles ? Prends, pour ton plaisir, pour ton repos, prends, pour garder la vie de tes membres, prends, — car la nuit va finir, avec le charme — prends la robe de la Chatte Blanche...

Il souhaita la robe, et la Chatte elle-même, qu'il voulut princesse dans sa hutte, mais ses bras refermés n'étreignirent qu'une toison blanche, vide, chaude encore d'une présence miraculeuse...

Un coup de feu, sec et clair, éveilla le soldat endormi, qui reçut entre ses paupières étonnées le premier rayon horizontal et rouge de l'aurore d'hiver. Sur. sa poitrine, sur ses joues, à la place de sa barbe blonde, une toison sans tache, micacée, une prodigieuse fourrure, la fourruî'e...

— Maïs oui, se dit il, ma fourrure. Celle que la Chatte Blanche m'a donnée.

' Une salve plus proche le mit debout, la main sur son fusil. Fidèle encore à ses songes, fier de son pelage sans pareil, il se jeta dehors. Mais au premier pas il vit s envoler, en duvet voltigeant, la neige qui, pendant les heures de la nuit, avait chu dans sa hutte mal close et couvert sa barbe.

— De la neige, seulement de là neige... murmurat-il.

Et pourtant son jeune sang battait encore, magiquement réchauffé, comme bat le sang généreux des bêtes bien vêtues. Le canon, après la fusillade, recommença de compter les secondes d'une nouvelle journée de bataille, et le soldat, inconsciemment, enfla sa poitrine et ferma ses poings lourds, en soufflant comme l'ours. Un de ses compagnons, surgis de tous les souterrains de la plaine, tomba, et le soldat grinça des dents, avec un féroce sourire, comme la martre. Il prit son arme, s'élança d'un bond félin et sûr, et courut. Il avait si chaud qu'il eût voulu jeter, en courant, tous ses vêtements de laine misérable. Il courait, délivré de toute crainte, il courait, portant sur lui le cadeau de la nuit merveilleuse, sa nouvelle et sauvage bravoure, apportée par les bêtes de Noël.

La

revue

24 avril 1914

Je n'avais jamais vu cela. Je ne puis rapprocher ce spectacle d'aucun souvenir, d'aucune image déjà connue et enregistrée. La fourmilière ?... Non ; ni les vagues sans nombre... Je n'ai rien vu d'aussi inquiétant, qui occupe aussi totalement l'esprit que l'apparition, sur la plaine, là-bas, très loin, des premiers régiments, en marche sur nous. Il n'y a rien qui puisse inspirer une crainte aussi saine, aussi avouable, que la progression de ces parallélogrammes conscients, au mouvement insensible et sûr, sombres, ras au loin comme l'herbe, grandissants, soulignés d'une plinthe rouge — l'infanterie — barrés d'une frise d'argent fourbi — les cuirassiers...

J'ai de mauvais yeux, point de lorgnette — aussi le spectacle est-il plus beau encore pour moi. Je ne

(1) Edité par Les Editions G. Crès et Cie.

vois pas les hommes, ni les perfections de détail, ni les chevaux en ligne inflexible — je vois V Armée,.. Ces atomes égrenés à son flanc, ce sont ses chefs, qu'on nomme autour de moi ? Qu'importe ? Ce qui atteint les fibres les plus désintéressées, les plus nobles, c'est la mystérieuse beauté du mouvement humain, par masses prodiguées ; c'est l'attrait du nombre, la géométrie rigide, puis tout à coup fondante, d'une multitude obéissante qui écrit, lisible sur la plaine plate, l'arabesque offensive ou défensive — la pensée d'un tout petit chef, caché quelque part.

Cela m'est bien égal que « Saint-Cyr » balance, en marchant, une main gauche que '< Polytechnique » tient immobile et raide ; et je ne distingue le pas dansant des zouaves que parce qu'il met aux pieds du 4® régiment deux ailes de poussière blanche... Les rangs des lignards, je les voudrais inépuisables, pour me complaire longtemps à l'impeccable chorégraphie qu'imprime, à leurs longs sillons d'hommes, le joli pas, relevé, léger, le joli pas du fantassm français.

Bleu sévère, rouge gai, noir piqué d'argent, j ai là, sous les yeux, un bien grand morceau de notre armée... Avec l'émotion monte un souhait barbare, un souhait de possession vers cette mouvante richesse ; on voudrait détenir, au moins, le maître mot, le commandement qu'on n'entend pas et qui

devant nous joue de cette armée, éprouve son infinie souplesse, sa vitesse racée, la brasse, la divise, dispose SCS fragments en mosaïque précise, épanouit un rectangle en éventail, et projette magiquement, sous la forme d'une ligne déliée, hardie, la substance de deux carrés massifs de cavalerie...

Le vent croissant emporte la poussière, masque ici les bataillons, découvre là les cuirasses, là les tiges couchées d'une moisson de baïonnettes ; le beau tonnerre, la foudre brève et rose des canons, le crépitement des mitrailleuses, les bouffées haletantes des miusiques, les perçantes trompettes, tout cela allume dans l'âme les plus anciennes, peut-être, des joies humaines, joie de servir et joie de combattre... Ils n'oublieront pas plus que moi, les spectateurs des tribunes, l'héroïque fredon, contenu, perceptible pourtant, qui accompagne les cuivres, murmuré par malle bouches à demi fermées :

Mourir pour la patrie...

L'instant d'après, un foudroyant nuage roule devant nous — fumée, poussière, vapeur des croupes ruisselantes — emportant la charge dernière, la Charge, divine par le nuage, humaine par l'éclair deviné d'une cuirasse, l'élan d'un bras et d'un sabre crevant le voile, le col recourbé, les sabots jaillissants d'un cheval fou d'ardeur...

La fin d'un tour de France

28iuilletl920

— En allez-vous de d'ià, bon Dieu ! Ils viennent, ils viennent !

Nous ne bougeons pas. Nous restons muets et dédaigneux dans l'automobile, rangée au bord de la route, près du passage à niveau de Villennes. Une heure d'attente nous a édifiés sur la valeur de cet avertissement, jeté en passant par des bicyclistes.

Ils sont rouges, excités, suants; ils arborent de petits drapeaux à leur guidon et pédalent très vite, en criant des choses péremptoires. Ce ne sont pas des éclaireurs, ce sont des petits jeunes gens du dimanche, qui jouent à troubler le calme du paysage maraîcher et n'y arrivent pas.

De Poissy à Villennes, les marges poussiéreuses de la route servent de tapis à des familles paisibles, à des cyclistes sans prétention guêtres de ficelles, à quelques poivrots dominicaux. Il y en a qui déjeunent en attendant, comme nous le retour des «Tour de France ».

Le vent léger balance les graines d'asperges, les fleurs d'oignons et les épis encore debout, portant avec lui l'abominable odeur des épandages nourriciers.

De temps en temps, un adolescent dévale sur deux roues, les basques au vent, et crie, les yeux hors de la tête, des nouvelles dramatiques, inventées tout exprès :

— Y en a un qui vient de se tuer !...

— r sont plus que trois de l'équipe Peugeot ! Tout le restant a crevé !...

La route en farine blanche se soulève derrière eux, comme le nuage de vapeur qui cache, au théâtre, un malin esprit évoqué...

Mais voici d'autres gens, également montés sur deux roues ; non plus rouges, mais d'un jaune étrange, ils semblent appartenir à une autre race. Un maquillage de sueur et de poussière les masque, empâte leurs moustaches ; leurs yeux caves entre des cils plâtreux leur donnent un air de puisatiers rescapés.

Ça, c'est les amateurs sérieux, dit mon compagnon. Les coureurs ne sont pas loin...

Il parle encore qu'un nuage bas blanchit au détour de la route et roule sur nous. Nous sommes aveuglés, suffoqués ; nous démarrons à tâtons ; une voiturepilote hurle à nos trousses comme la sirène d'un

navire perdu ; une autre nous frôle et nous dépasse d'un élan hardi et onduleux de poisson géant ; un fretin affolé de cyclistes aux lèvres terreuses, entrevus dans la poussière, s'agrippe aux ailes des automobiles, dérape, s'écrase...

Nous suivons, engrenés dans la course. J'ai vu passer devant nous, tout de suite avalés par des tourbillons lourds, trois coureurs minces : dos noirs et jaunes, chiffrés de rouge, trois êtres qu'on dirait sans visage, l'échiné en arceau, la tête vers les genoux, sous une coiffe blanche... Ils ont disparu très vite, eux seuls muets dans le tumulte ; leur hâte à foncer en avant, leur silence semblent les isoler de ce qui se passe ici. On ne dirait pas qu'ils rivalisent entre eux, mais qu'ils nous fuient et qu'ils sont le gibier de cette escorte où se mêlent, dans la poussière opaque, des cris, des coups de trompe, des vivats et des roulements de foudre.

Nous suivons, nourris de fin silex croquant, les narines brûlées. Il y a devant nous, dans le nuage, l'ombre basse et vague d'une automobile invisible, proche pourtant à la toucher du capot ; nous grimpons sur le siège pour regarder, derrière, un autre fantôme de voiture, et d'autres derrière celui-là ; on devine des bras agités, on entend des cris qui nous maudissent et réclament le passage... Il y a partout, autour de nous, le danger, la suffocante odeur grasse

et brûlée des incendies commençants ; il y a en nous, et partout autour de nous, le goût démoniaque de la vitesse, l'imbécile et invincible envie d'être « ^^ premier •'...

Cependant les coureurs muets — tête modeste du cortège assourdissant — nous ont menés jusqu'à la voie du chemin de fer, où la barrière fermée immobilise un instant la course. Une foule claire, endimanchée, attend et acclame ; là encore, les petits hommes noirs et >aunes, chiffrés de rouge, se faufilent par la porte des piétons, franchissent la voie et s'éclipsent. Nous restons parqués derrière les grilles, furieux et comme frustrés. Le nuage de poussière, un instant abattu, me laisse voir une triple file d'impatientes et puissantes voilures, couleur de route, couleur de boue — des chauffeurs couleur de muraille et masqués, qui guettent, prêts à dépasser, d une embardée peut-être mortelle, le voisin de devant...

A ma droite, deux hommes sont debout dans leur voiture, tendus en gargouilles par-dessus la tête de leur conducteur. Dans la voiture de gauche, un autre, noir de graisse et d'huile, se tient à croupetons, les pieds sur les coussins, et darde sur la route le regard de ses lunettes bombées. Tous ont l'air prêts à bondir, à frapper, et l'objectif de mamt appareil photographique inquiète, braqué, comme un canon

noir... Il fait chaud.. Un soleil orageux couve toute cette férocité anonyme...

La foule cordiale, joviale, attend, tout le long de Poissy, les coureurs que nous rattrapons. Un bon gros père, un peu saoul, veut témoigner son enthousiasme en étreignant l'un des automates noirs et jaunes, qui passe ralenti : l'automate sans visage détache soudain, sur la trogne du gros père, un poing terrible, et rentre dans son nuage comme un dieu vengé...

Avenue de la Reine, à Boulogne... La foule, de plus en plus dense, a envahi le milieu de la chaussée, et, dans son zèle incommode, s'ouvre tout juste devant le gagnant, qui maintenant relève la tête, montre ses yeux exaspérés et sa bouche ouverte, qui peut-être crie de fureur... On lui fait place, mais la foule se referme devant nous qui le suivons, comme un champ d'épis serrés se remêle après une rafale. Un second coureur nous frôle, pareillement entravé par la multitude qui le fête, et sa blonde figure, pareillement furieuse, vise follement un point devant lui : l'entrée du vélodrome...

C'est fini. Il n'y a plus maintenant que la piste immense du Parc des Princes, emplie d'une foule étale. Les cris, les battements de mains, les musiques, ne sont que brise au prix de la bourrasque qui m'apporta jusqu'ici et d'où j'émerge assourdie, la

tête bourdonnante. Mais je vois encore, là-bas, très loin, de l'autre côté du cirque, je vois se lever, s'abaisser, comme les deux bielles minuscules et infatigables qui suffisaient à émouvoir cette tempête mécanique, les deux jambes menues du triomphateur.

Là-haut

I3iuml912

... Qu'ont-ils donc ? Comme ils crient, soudain... Ils crient joyeusement, ils agitent les mains, et comme ils renversent la tête ! C'est au changement de leur attitude, puis en les voyant rapetisser, se tasser et fondre, que je m'aperçois que nous montons. Le Clément -Bayard vient de quitter le sol ; nulle secousse, nul tressaillement ne m'en a avertie. La graine de chardon mûre se détache ainsi du calice, par une ascension insaisissable, et devient flottante sans qu'on devine le moment où elle cesse d'être retenue...

Ils fondent, ils fondent en-dessous de nous. Leurs cris nous parviennent aigus, clairsemés... Tout à l'heure c'était une foule pressée, encombrante, qui entravait la sortie du dirigeable. A présent ils salissent la place d'une poignée de grenaille noire... p- C'est donc bien vrai, nous montons ! Ce balcon de fer, ce v^^agon sans siège que je comparais, dans le hangar, à un « tram » d'été ; ce plancher d^acier, cette

passerelle toute de métal sonore et lourd, ces bagages entassés à l'extrémité fuselée de la nacelle ; et le groupe d'officiers instructeurs, et mes compagnons et moi, tout cela monte sereinement, suspendu au ventre soyeux du dirigeable, au ballon jaune comme un poussin neuf ! Je m'obstine à fixer d'un œil hébété la petite foule noire, juste au-dessous de nous... Je ne puis croire... Mais les pétarades des moteurs, jusque-là muets, le vent vivifiant des hélices réveillent en moi la sensation rassurante du mouvement, de l'effort, du voyage, et je me retourne avidement pour voir Paris venir à nous !...

Alors je cède brusquement à une allégresse totale, qui s'exprime en oh ! d'étonnement, en ah ! extasiés ; allégresse assez incompréhensible en somme : le fait de voguer à deux cents mètres au-dessus de Paris suffit-elle à l'expliquer ?... Allégresse cependant, joie sans ombre, sans âge, joie stupide de se pencher très fort sur la balustrade, pour constater avec éclat qu'il n'y a « rien qui nous tient en-dessous ^' ! Joie différente de celle que j'ai goûtée lors d'un court trajet sur biplan, car le départ actif, bruyant, intelligent, l'élan de l'aéroplane bannissent le trouble dont je sors, rinquiétude où j'ai pu douter un moment si^je rêvais ou si, miraculeusement, je m'élevais vers le soleil comme une bulle...

Paris se déroule sous nous. On l'a photographié

si souvent, du haut du ciel, que je le reconnais aisément ; le réseau compliqué de ses voies, ses places en étoile, son fleuve et ses îles forment un plan déjà familier. C'est à des détails de couleur, de relief que je m'attache, à des toits bizarrement bleus ou d'un rouge furieux ; les miroirs d'eau des parcs publics étincellent et s'éteignent, un train s'incurve comme une chenille qu'on agace... C'est de la compacité de la ville que je m'amuse, et de la trouver presque petite et désordonnée... Sa confusion étouffante ne s'arrête, respectueuse, que pour laisser un peu d'air aux beaux édifices : le Louvre et ses jardins nets reposent le regard, le dessin du Luxembourg se lit comme une claire image. Des verdures abondantes et jeunes, en charmilles régulières, font de chaque cimetière un attrayant enclos...

Mais par quels puits misérables, forés au plus épais des maisons modernes, descendent l'air chargé et l'avare lumière ? Que nos logis sont difformes et couleur de beurre sale, auprès des édifices anciens, d'un gris délicat et éternel ! Les vieux quartiers sont les plus beaux, eux que le temps, la suie, la pierre effritée, la pluie charbonneuse ont couverts d une cendre nuancée. Je me penche, avec le regret de les dépasser si vite, sur leurs derniers jardins, séquestrés au fond de noires bâtisses, insoupçonnés des passants, languissants et parés comme de pré-

cieuses captives... Ne volai-je pas, les premières minutes, au-dessus d'un de ces parterres, celui où fleurit un acacia, près d'une tache allongée de gazon, celui où brille un toit de vitres ?... Je ne sais, je n'y ai pas songé... L'idée que j'ai — là-bas, du côté où la Seine miroite et tourne — un abri où tient tout ce que j'aime m'effleure un instant, mais sans chaleur et sans force. Mon plaisir, trop nouveau, trop vigoureux, oublie inhumainement ceux d'en bas...

Ceux d'en bas, je les distingue encore. Ils sont noirs, agiles comme des insectes travailleurs, et parfois immobiles, soudain, par groupes : à leur arrêt, nous savons qu'ils nous contemplent. Notre prodigieux passage, qui fige les hommes, disperse les chiens ; noirs, jaunes, blancs, leurs dos courent de tous côtés et se cachent...

Mais... C'est déjà fini, Paris ?... Tout petit Paris, traversé en quelques minutes !... Nous montons, nous tournons... La queue effilée du dirigeable décrit, sur l'horizon que la ville enfume, un ai^c de cercle aisé : la campagne maraîchère, verte, quadrillée, apparaît. Plate, florissante et peuplée, elle n'a guère d'autre beauté que sa richesse, cette fausse loqueteuse rapetassée de cent velours. Nos regards plongent dans les blés verticaux, dans les seigles légers, comme dans le poil profond d'une peluche ombrée... Ça et

là des villas joujoux enferment leur arpent de terre, d'arbres et de fleurs, dans une enceinte de murs neufs, et l'on songe aux limites puériles que les enfants dessinent, avec des graviers blancs ou des coquilles, autour d'un fort de sable...

Tout devient, sur la terre, d'une précision extrême, et plus petit encore, et simplifié, à mesure que nous montons davantage. Je m'écrie : '< Oh ! regardez ! ils ont peigné si finement ce champ... Et pourquoi ont-ils dessiné là une route si capricieuse ?... « Ils... Depuis mon départ, je parle d'eux comme si je ne devais plus redescendre sur la terre. Il y a deux races : ceux d'en bas et nous, nous les passants du ciel. La nacelle emporte deux ou trois voyageurs qui, comme moi, ascensionnent pour la première fois ; je les vois, comme moi, curieux et détachés de ce qui se passe en bas, étrangers aussi à l'idée de la chute, du danger, même du vertige, adaptés du premier coup au miracle du vol. Nous inventons, pour l'imposer à ceux d'en bas, une architecture nouvelle, une coquetterie décorative qu'ils déploieraient pour nous, rien que pour nous...

Une sécurité exigeante émane de notre joie ; nous demandons au maître de ce beau navire des voyages sans fin, des nuits bercées à trois mille pieds, des réveils dans les nuages, des crépuscules comniie celui-ci, rouge et barré de noir, où demeure

assez de soleil pour que s'y embrase la flèche d un village, de deux, de dix villages épars...

... « La nuit vient », dit l'un de nous. Nous ne pensions pas à elle tant le couchant demeurait clair, et clair encore le panorama de villages, de rivières vives, de routes bifurquées. Mais nous cheminons maintenant au-dessus d'une nappe sombre, une forêt d'un vert sourd, qui absorbe la lumière faiblissante... C'est la forêt de Compiègne, jeJee là comme le lé magnifique d'une étoffe crêpelée. L homme la ronge, hélas ! On voit sur ses bords des dentelures de souris et des brèches profondes, et des trous ronds, qui montrent sa trame nue.

La forêt de Compiègne ! la fin du voyage... Je ne suis pas la seule ni la première à soupirer : « Quel dommage » !... On croirait, à la ferveur de nos regrets, qu'il s'agit non de descendre, mais de naufrager sur une côte ingrate...

Avec une infaillibilité tranquille de pigeon qui rentre au nid, le ballon se dirige vers son hangar de fer bleuâtre, visible encore au milieu d'un champ. Les prairies, les haies de sureaux grandissent, se soulèvent vers nous. Déjà des câbles tombent de la nacelle, au milieu d'un groupe de soldats, qui nous baient sans secousse... Nous sommes la proie des hommes sans ailes...

Là-haut, dans le ciel de juin, pâle encore d'un

si long jour, rien ne marque notre chemin d'air, notre voie invisible. Il fait nuit. Mes pieds baignent dans l'herbe fauchée qui se fane, toute froide de rosée. Un arbuste frôle ma main, comme s'il l'avait cherchée ; un lourd insecte, attardé, vibre et se suspend à mes cheveux... Que le parfum des sureaux est fort, ce soir, et celui des seringas, du foin nouveau et des menthes humides I... La terre nocturne nous reprend et nous caresse dans l'ombre ; amie jalouse, un instant trahie, et qui reconquiert à force d embaumer...

La bulle

12 septembre 1912,

... Une bulle qui monte dans l'air, ronde, bien gonflée, couleur d'or, serrée dans sa résille de filet : c'est notre ballon. Le petit panier qui nous emporte semble un accessoire gênant, propre seulement à retarder, à enlaidir ce beau sphérique dont le départ a l'hésitation légère, le caprice incontrôlable d une aile, mais d'une aile rétive à la volonté de l'homme et qui se joue de lui.

Il monte vite, et nous le croyons lent. Sa lenteur imaginaire nous rassure, en nous décevant presque, car l'aéroplane et l'automobile nous ont appris à associer, routinièrement, la gifle d'air à l'idée de vitesse. Le vent, qui couchait tout à l'heure le ballon encore amarré, et secouait les arbres du parc, le vent à présent, le vent — c'est nous, nous cinq. La nacelle contient — outre le pilote — le novice mais intrépide passager, l'avocat célèbre, la dame aguerrie et moi. Les flancs de la nacelle recèlent.

174 COLglTE

m*assure-t-on, assez de vin, de sandwiches et de chocolat pour que l'atterrissage en terre déserte offre Tagrément d'une garden-party.

Un sac de lest coule dans la Seine que nous franchissons, et cnhle l'eau avec un joli bruit de perles... Nous, nous sourions, confiants, étonnés seulement de progresser sans le secours assourdissant d'un moteur, sans laisser derrière nous un sillage de fumée, ni l'odeur de l'essence, de l'huile et du fer chauffé...

— Deux cents... deux cent cinquante mètres seulement... Mes enfants, je vous en prie, une minute d'attention ! Nous laissons bien la tour Eiffel à gauche ?

— Mais oui, mon vieux, mais oui...

Le pilote seul trouble cette fête du départ. Sa sagacité dévouée gêne notre joie d'irresponsables, et qu'avons-nous de commun avec la tour Eiffel ? Quel besoin, au lieu de rester comme nous satisfait et contemplatif, quel besoin a-t-il, ce pilote, de tripoter des instruments inutiles et de pincer obsti^ nément le lombric de caoutchouc qui pend au ventre rond du statoscope ? C'est tout juste si nous ne récompensons pas son zèle par une commisération injurieuse, en l'adjurant de ne pas s'agiter... Notre bulle couleur d'or monte, monte... Que n'imitc-t-il sa sérénité ?...

— Nous dépassons la tour, hein ?

— Mais oui, mon vieux, mais oui...

II est épatant, ce pilote ! A l'entendre, on croirait que la tour Eiffel barre toutes les routes de iair, et qu'on ne sait pas si nous trouverons, à côté d'elle, un petit corridor de vent pour nous mener là-bas, vers ce beau sud-est voilé...

Le pilote, patient plus qu'il n'appartient à un homme, ne répond rien... 11 regrette peut-être d'avoir emmené des fous dangereux... Et parce qu'il s'occupe de mesurer, à petites pelletées précautionneuses, le lest qui nous gare de la tour, il se fait traiter cordialement d* « épicier ».

— Cinq cents... huit cents... mille mètres... Mes enfants, n'ayez pas peur de la secousse, je jette le guide-rope.

... Cent mètres de câble suivent à présent la nacelle, et au-dessous de l'extrémité libre du câble, il y a encore... brrr... il y a encore un kilomètre de vide... Un instant, le démon du vertige, suspendu au bout frétillant du guide-rope, me fait signe... Mais c'est une faiblesse éphémère, et ie m'en distrais vite en reconnaissant la banlieue parisienne, son dessus bariolé, ses couvercles de zinc, ses places et ses bosquets, ses pelades et ses taches... Douze cents mètres... Pans s'éloigne, sous des fumées violacées, 011 le blanc du Sacré-Cœur, sous un rayon de soleil, met une lumière crue et dramatique. Un orage.

serré en boule dans un coin du ciel, semble descendre à mesure que nous montons. La beauté du ciel et de la terre, que notre ascension simplifie et grandit, nous apaise. Les bruits terrestres n'atteignent plus l'air vif où nous planons, et nous nous taisons longtemps, jusqu'à l'instant où l'un de nous dit à demi voix, malgré lui : « Ce silence... «

... Paris s'est perdu, là-bas, très loin déjà. Une tache scintillante marque chaque tournant de Seine ; des parcs fermés de murs nous livrent le secret de leurs châteaux que défendent des futaies, la claire ordonnance, le naïf tapis de leurs jardins français...

— Quinze cents mètres...

Un air pur et sec, à goût de neige, éveille l'envie de manger et de boire ; le crépuscule proche, aussi, ravive en nous une solidarité peut-être mquiète, et le respect — enfin ! — du pilote impeccable. La dame aguerrie lui tend un gobelet mousseux, le passager novice mais intrépide offre l'aide de ses longs bras, tandis que l'avocat célèbre promet au pilote une irrésistible plaidoirie, « dans le cas, possible en somme, où une triste affaire de mœurs... »

Le pilote sourit avec mansuétude, comme un terre-neuve patient que harcèlent des petits chiens joueurs. 11 nous laisse à notre plaisir tantôt grave et tantôt exubérant ; il nous donne tout ce qu'il peut du ciel sans oiseaux et sans nuées, du monde plat

OÙ de lointaines forêts sont bleues, où des villes lancent autour d'elles leurs faubourgs divergents comme des rayons d'étoile ; il regarde cheminer, jusque sous la panse tendue de notre bulle d'or, l'ombre en losanges du filet de cordes, avant de dire ; ' Mes enfants, il va falloir atterrir... ", avant de jeter, déployé, le journal qui descend, plane, immobile, puis s'affole brusquement, tournoie en mouette blessée et s'abat...

... Bourdonnements d'oreilles, surdité presque agréable — c'est la descente... Une forêt • veloutée se précise singulièrement — comment se fait-il que je puisse soudain détailler ses essences rousses et vertes, et ses géants à tête arrondie ? Un murmure de cascade monte jusqu'à nous, en même temps qu'un parfum frais comme lui, un peu amer — celui des chênes après la pluie... Quelle fusée de cris d'oiseaux semble fêter notre retour à la terre !...

— Baissez-vous tous ! cachez les têtes et les mains ! crie la voix du pilote.

Nous n'avons pas eu le temps d'obéir que la nacelle, rabattue sur la forêt, drague les cimes des arbres avec un fracas de ramilles rompues et de verdure déchirée. Au-dessus de nous, les flancs mous du ballon amaigri palpitent et luttent... Un coup de vent nous reprend et nous emporte ; j'entends la rupture musicale des fils télégraphiques et je me relève pour

voir courir, en dessous de nous, pendus au guiderope traînant, deux braves chasseurs rondelets, couleur de sillon, si essoufflés et si risibles... Nous les distançons vite et je me contracte toute à voir accourir sur nous, plantés droit en haut d'un champ incliné, deux noyers vénérables, qui ne céderont pas comme de simples fils de télégraphe... Mais le pilote est là ! D'une main magistrale et rude, il nous sauve la vie, en tirant la corde de déchirure : un choc, et la nacelle, comme un panier qu'on retourne, nous répand sur l'herbe sèche d'un champ tondu, pêlemêle avec le stato?cope, le baromètre, les derniers sacs de lest, les fioles de vin, les pêches et, hélas ! les chocolats à la crème...

Guère de peur, et point de mal. Tout l'intérêt va au ballon qui gît, flasque, à la belle bulle crevée que chacun de ses atterrissages barbares tue, qui palpite encore et que chaque sursaut vide un peu plus de sa force agonisante...

Impressions de foule (Un match de Carpentier)

30 mai 1912

... La lumière, d'un blanc vert, tombe d'une source unique, centrale, suspendue à la coupole du cirque. Elle s'abat, terrible, sur Is ring et sur la salle ronde ; elle repousse et dévore les ombres si sauvagement qu'en la subissant on ne songe pas à un secours, mais à une catastrophe, il me faut quelques minutes pour habituer mes yeux faibles à ce resplendissement désolé, et plus longtemps pour que s'éteigne, autour des têtes, au long des balcons et des cordes du ring, le halo que crée l'excès de lumière et qui vibre, magiquement violet.

Le cirque est plein du murmure marin qui monte des foules massives, et celle-ci compte autant de têtes qu'une ville entière. Ce murmure des foules calmes, qui s'enfle et s'apaise, et ne se tait jamais, je 1 écoute avec soin, de la loge haut juchée que je partage avec quelques « tourneurs )^ de cinémato-

graphes ; je l'écoute en me penchant, comme si je voulais découvrir ses sources mouvantes, insaisissables comme les moires d'un champ de seigle où court le vent... Au-dessus de moi, la foule a envahi les galeries, elle semhle s'accrocher aux murs et épouser paradoxalement la courbe de la coupole, comme l'essaim se colle sous le calot de paille de la ruche...

Les visages, que je commence à détailler, pâtissent de l'intense et verte lumière. Sous ce flamboiement d'astre triste, le teint des hommes tourne au brun de bile ou s'éclaire d'une pâleur épouvantée. Les femmes, maquillées, se colorent de mauve-fuchsia — un cou, soigneusement enduit de blanc liquide, brille comme un fût de marbre bleuâtre... Une robe rouge, dans une loge, une autre violet cru, une autre, émeraude, requièrent l'œil parmi le noir des fracs, et l'obsèdent : elles sont là, acides, importantes, comme des signaux aveuglants sur une piste sombre...

Tout là-bas, tout en bas, au centre d'un carré blafard, fermé de cordes tendues, deux petits hommes nus subissent les dures fantaisies de l'illumination morne. L'un paraît tout jaune, plus foncé que ses cheveux blonds. L'autre, de la nuque aux chevilles, est d'un rose vivant et bistré.

Pour mes médiocres yeux, c'est un amusement que de les voir si mal, simplifiés, légers — l'air de

jouer, avec leurs gros gants, en chats qui roulent des pelotes... Mais, ensuite, j'isole, dans le médaillon rond de la lorgnette, un groupe athlétique et si proche maintenant que je distingue le grain des joues rasées, les raies fines qui divisent les cheveux lisses, et l'étoile de sang frais qui décore l'un des champions — le blond, le plus jeune — au front, entre les yeux, juste à la place où la Belle Ferronnière attachait une pierre précieuse. Ce joyau rouge ne dépare pas la jeune figure du boxeur, encore intacte, car le match vient de commencer ; la bouche fraîche et fermée, qui discipline son souffle, ne porte point de meurtrissure, non plus que la face prudente, courte, un peu doguine, du champion américain.

Je ne m'applique pas à compter les coups qu'ils échangent. Cette chorégraphie redoutable, qui les lance d'une corde à l'autre, je laisse un aréopage l'évaluer en points et en chiffres. Ma place est dans cette foule passionnée, assez ignorante pour retenir d'un « oh ! » angoissé à chaque claque, bruyante et inoffensive, du gant contre le gant, assez sensible pour s'émouvoir d'une maternité patriotique pour sort champion, pour le petit Français blond, et haleter selon qu'il s'essouffle.

Ma place est bonne, parmi les tourneurs de < ciné » dont la main moud d'un mouvement invariable, comme animée d'une force autonome, parmi ces

parieurs congestionnés dont l'anxiété se dépense en cris soudains, en exclamations incompréhensibles, en hurlements anglais — près de ce jeune homme muet, nerveux, qui vient de m'empoigner le bras inconsciemment parce que le boxeur blond est tombé sur les genoux... mais il se relève, et la main qui meurtrissait mon bras se desserre, glisse et va, sans que le jeune homme muet ait tourné les yeux vers moi...

...Les minutes, strictement mesurées, de pause et de combat, se succèdent. Des fusées de cris et ^de sifflets, qui menacent le champion étranger, m'annoncent, sans me l'expliquer, un coup discutable... Le son du gong tantôt livre, inertes, volontairement évanouis, les deux adversaires aux mains de leurs soigneurs, tantôt les ressuscite, mouillés de sueur et d'eau, moins blancs, moins jeunes que tout à l'heure... N'y a-t-il pas, dans l'œil agrandi du Français blond, une fixité tragique et peut-être désespérée ? Non, il a toujours sa rapidité qui déjoue et devance la pensée, qui arrache à la foule des exclamations ravies et déconcertées, comme certaines ruses infaillibles des animaux véloces... Non, il élargit toujours et bombe son dos étonnant, qui semble le protéger tout entier comme un bouclier de muscles... Mais aussi son rival froid, puissant, est toujours debout.

Je n'entends presque pas le choc mat des poings formidables, mais ils écrivent leur poids sur la chair nue, et tel coup muet, dont je n'ai perçu que le départ rapide,* épanouit une large fleur sanguine sur une épaule, sur un sein, ou gonfle une joue couleur de brugnon blet...

Pendant les pauses, le bruit de la foule grandit. On dirait que — presque silencieuse pendant les reprises, au cri ou à l'applaudissement près — elle s'accorde, à l'exemple des combattants, de brèves détentes, des récréations hâtives ; au coup de gong, elle se tait, bridant son émotion, et l'aile des éventails même s'immobilise aux mains des femmes... ~

C'est alors qu'il faut observer, sous les grands chapeaux, sous les turbans de perles, les changeants visages féminins ! Est-ce pour le jeune champion blond, ou pour 1 argent du pari, ou dans l'espoir d'un mortel knocl^ oui qu'elles se passionnent ? L'issue du combat est proche, et 1 angoisse de ces dernières minutes frémit sur les paupières ?oulignées de bleu, sur les lèvres assombries de fard... A qui celle-ci montra-t-elle jamais ce masque figé, bouche ouverte et mâchoire tombée, ces yeux béants, ce visage quasi mort à force d'attention... Une autre se contracte toute en une grimace amère ; une autre encore compte les coups par autant de tics mala-

difs... Un vieillissement subit les châtie et leur inflige les visages qu'elles retrouveront seulement l'hiver prochain, autour des tables vertes de Monte-Carlo.

Fièvre du jeu, sadisme qui s'ignere, excitation sportive — il y a aussi de tout cela, certes, sur les physionomies masculines ; mais une autre émotion fait de beaucoup d hommes, ici, autant de champions immobiles, enchaînés à leur stalle, anxieux — car le boxeur français faiblit — sévères — car ils le glorifiaient comme une œuvre de leur pays — et tendres — car leur plus noble orgueil, leur fierté la plus désintéressée tient à sa victoire. Il pst leur délégué, leur incarnation florissante, leur espoir... Va-t-il périr ?

... Le vingtième et dernier round jette l'un sur l'autre, chancelants, les deux adversaires. Comme à bout d'équilibre, la foule, debout derrière moi, ondule en rangs rompus ; devant moi, des bras, des têtes se lèvent irrésistiblertient... Un grondement singulier vient de naître, si profond qu'il semble sourdre de l'édifice même — prélude d'une clameur folle ; je m'aide à grand'peine de la lorgnette pour voir, sur le ring blafard, la mêlée de deux corps trébuchants, les poings gantés du Français blond qui frappent et refrappent, non plus avec la sûreté impérieuse de tout à l'heure, mais avec un redoublement aveugle, fourbu, comme puéril...

Puis plus rien — que des cris. Des cns souverains, délivrés, triomphants, parfois fondus dans le tonnerre des battements de mains, puis qui reprennent, dominés par une aiguë et sauvage voix de femme ; des cris qui s'unissent un instant pour clamer trois syllabes rythmées : le nom du vainqueur... Des cris qui gagnent comme une flamme courante, auxquels je réponds malgré moi...

Sur le ring envahi, il n'y a plus de boxeurs. Oii donc le groupe herculéen et le vainqueur laborieux de cette soirée ? Sur le ring, il y a, porté et promené en rond sur des épaules, un grand enfant blond, enveloppé dans un peignoir de bain ; il a les joues et la bouche enflées comme s'il venait de pleurer beaucoup ; il tient d'une main un petit bouquet de roses et l'agite vers la foule fanatique, d'un geste tremblant et vague, avec un sourire tout plein de faiblesse convalescente . . .

La nouvelle

Saint-Malo, août 1914

La guerre ?... Jusqu'à la fin du mois dernier, ce n était qu'un mot, énorme, barrant les journaux assoupis de Tété. La guerre ? Peut-être, oui, très loin, de l'autre côté de la terre, mais pas ici... Comment imaginer que l'écho même d'une guerre pût franchir ces rochers, farouches uniquement pour que semblent plus doux, à leurs pieds, la vague, le gazon marin clairsemé, le chèvrefeuille, le sable gaufré par la petite serre des oiseaux... Ce paradis n était point fait pour la guerre, mais pour nos brèves vacances, pour notre solitude. Les récifs cachés sous la mer n'y veulent point de barque ; l'épervier vigilant en bannit les oiseaux. Chaque jour, vers l'heure de midi, il montait au ciel et tardait à redes-

(1) Publié par Arthème Fayard et Cie.

cendre ; notre jumelle marine le découvrait très haut, large ouvert, appuyé sur le vent, et son bel œil brûlant ne regardait pas la terre...

C'était pourtant la guerre, cette Cancalaise dure, cette vendeuse de poisson qui avait cessé, le mois dernier, de bavarder et de rire, qui réclamait son dû en argent et en bronze, et refusait les billets de banque, qui regardait au loin sur la mer venir le cortège des jours sans pain m cidre...

C'était la guerre, ce garçon épicier à bicyclette qui colportait, au grelot allègre de sa machine, des bruits de disette, des avertissements de cacher le sucre, l'huile, le pétrole...

C'était la guerre. Dans Saint-Malo, où nous courions chercher des nouvelles, un coup de tonnerre entrait en même temps que nous : la Mobilisation Générale.

Comment oublierais-je cette heure-là ? Quatre heures, un beau jour voilé d'été marin, les remparts dorés de la vieille ville debout devant une mer verte sur la plage, bleue à l'horizon, — les enfants en maillots rouges quittent le sable pour le goûter et remontent les rues étranglées... Et du milieu de la cité tous les vacarmes jaillissent à la fois : le tocsin, le tambour, les cris de la foule, les pleurs des enfants... On se presse autour de l'appariteur au tambour, qui lit ; on n'écoute pas ce qu'il lit parce qu'on !e

sait. Des femmes quittent les groupes en courant, s'arrêtent comme frappées, puis courent de nouveau, avec un air d'avoir dépassé une limite invisible et de s'élancer de l'autre côté de la vie. Certaines pleurent brusquement, et brusquement s'interrompent de pleurer pour réfléchir, la bouche stupide. Des adolescents pâlissent et regardent devant eux en somnambules. L'automobile qui nous porte s'arrête, étroitement msérée dans la foule qui se fige contre ses roues. Des gens l'escaladent, pour mieux voir et entendre, redescendent sans nous avoir même remarqués, comme s'ils avaient grimpé sur un mur ou sur un arbre ; — dans quelques jours, qui saura si ceci est tien ou mien ?... Les détails de cette heure me sont pénibles et nécessaires, comme ceux d'un rêve que je voudrais ensemble quitter et poursuivre avidement.

Un rêve, un rêve... De plus en plus, un rêve : car à mesure que je m'éloigne de la ville, que je retourne vers les campagnes que balaie l'aile effarée des tocsins, ces prés, ces moissons, cette mer endormie ne sont plus qu'un décor, interposé entre moi et la réalité : la réalité c'est Paris, Paris où vit la moitié de moi-même, Paris peut-être fermé à cette heure, Paris suffocant et gris sous sa brume d'août, plein de cris, fermentant de chaleur et de fureur, d'angoisse et de bravoure...

Sera-ce ma plus longue soirée de la guerre, celle que je passe encore ici dans l'attente du départ, celle où le calme plat renverse, dans la mer, l'image des rochers violets ? Toute la nuit la mer se tait, sans pli, sans soufHe, et balance à peine, toutes ombrelles épanouies dans un phosphore laiteux, des méduses de cristel bleu,..

Bel-Gazou et la guerre

Paris, 24 ianvîer 1915

— Ah ! soupire la dame âgée et mélancolique qui se promène tous les jours de beau temps, au Bois le long du lac, appuyée sur sa canne, — ah ! qu'ils sont heureux, les tout petits ! Comme ils sont loin de tout ce qui est la guerre I

En quoi elle se trompe, car Bel-Gazou, dans sa voiture, n'a pas même entendu l'exclamation de la dame mélancolique : elle suit dans le ciel le vol d'un avion. Ses yeux gris, dont la prunelle est cerclée de vert obscur, ne vacillent pas sous la lumière. La vieille dame et les rares promeneurs peuvent admirer à leur aise ses joues animées d'un sang brun, le dessous charmant de son nez ingénu, ses cils vibrants, ses cheveux fins et pîats, et dans sa bouche entr'ouverte ses belles dents de dix-huit mois, larges, épaisses à la base, coupantes au bord...

L'avion a quitté le ciel :

— Taube ! dit Bel-Gazou, d'un air obligeant, à la dame âgée.

Et elle ajoute, à titre de simple renseignement :

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