I.KXPOSlTIitN I)K (.IIIKNS
carte : J'y lis ci^to o\|)licnli()n : « Le vendroili, (li'iix francs. »
Mysii-ro ! Poun|uoi doux francs le vendredi et pas le samedi ou le jeudi? Si ce n'était pas aujourd'hui vendredi, pourtant, je n'aurais jamais été amené à chercher la solution de ce problème.
A ma honte, je vous avoue que mon premier mouvement est de me laisser aller à une idée superstitieuse. Le vendredi porte malheur, pensai-je : voilà sans doute pourquoi on fait payer plus cher ce jour-là dans tous les lieux publics de Paris.
Mais non. Le vendredi est le jour du beau monde, parce qu'il est dédié à Vénus. Et puis peut-être (}ue c'est plus joli aujourd'hui : sans doute qu'on arrose avec de l'insecticide Vicat.
Qui sait si ce n'est pas le jour de barbe des caniches?
J'entre. Deux honorables valets de chiens, brandissant des trompes à la Dampierre, grand modèle, me régalent en duo d'un air de bravoure que je n'ai jamais entendu chanter par la Patti. J'hésite à saluer, ignorant si cette fanfare a pour objet de célébrer ma bienvenue, d'autant que je ne me souviens pas d'avoir rencontré ces messieurs dans le monde.
Un concert d'aboiements enthousiastes, partant de toutes les loges, me fait deviner que ce que je viens d'entendre doit être un fragment de quelque opéra cynégétique. Eloigné, par goût et [)ar timidité, du monde des chenils, je m'explique poun|uoi cette mélodie ne produit sur mon grand sympathique qu'un effet médiocre.
Convaincu que ce que je viens d'entendre n'est que de la musique de chiens, et sûr que mon incognito ne court aucun risque au milieu de cette brillante assemblée , je m'abandonne sans inquiétude à mes impressions.
Ici, comme à l'extérieur, le sens de l'ouïe est le premier qui soit frappé. C'est tout naturel, puisque tous ces chiens aboient; mais c'est surtout très heureux pour le public et pour les exposés, parce que l'oreille est le chemin du cœur, et que les yeux, qui en sont les truchements , établiront entre eux plus aisément et plus vite ces afFmilés électives qui... font aller le commerce.
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Un mot sur la salle. Devant le chalet, en plein air, beaucoup de messieurs et de clames eu toilettes variées boivent des chopes et fument des pipes. A droite et parallèlement à la façade du chalet, une série de loges à deux étages qui se prolonge tout droit : à gauche, un plancher de chenil occupe le côté opposé. C'est simple et de bon goût : des planches de peuplier, du fd de fer et de la paille, et là-dedans de bons chiens fjui ne demandent qu'à aimer le premier maître venu, ne voilà-t-il pas « une chaumière et son cojur » ?
Je me recueille un moment pour délibérer sur l'ordre à suivre dans mon examen; quelques minutes de réflexion me convainquent que le mieux est de commencer par le commencement, et c'est ce que je fais.
0 Muse de la Société protectrice des animaux, inspire-moi, et donne à ma lyre dos accents assez doux {tour célébrer digucment les vertus et les grâces de ces aimables créatures qu'on appelle improprement des chiens !
Ému, je me penche vers la première cage à droite.
Horreur ! elle est remplie d'une douzaine d'affreux macaques !
La vue de ces demi-animaux m'inspire tout à la fois une aversion profonde et un respect fdial. Ces deux sentiments, toutes les fois que j'aperçois un singe, se mettent à me tirailler le cœur en deux sens opposés, ce qui me cause une inexprimable angoisse.
L'évidence physionomi(jue, confirmée d'ailleurs par la science, me crie que je dois les révérer comme des traînards de la race humaine primitive , attardés dans les herbes et dans les contrecourants de ce grand fleuve de vie qui s'appelle « les créations successives ». L'amour-propre, et la comparaison impartiale que je fais entre le hideux faciès du singe et ras|)cct véritablement séduisant de ma propre personne, me hurlent avec rage que la seule allusion à une telle parenté est un outrage pour moi et pour les gracieuses personnes, en si grand nombre, qui journellement me comblent des témoignages empressés de leur bienveillance parti-
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culii're; et tuiUt.' in.i iiiddoslie ne pout sufliiL; à laN'uiprclicr de me n'voltcr contre une pareille tenlativf! d'assimilation. Je prolestH hautement, en définitive, contre cette théorie, et je profite de l'occasion pour protester aussi contre toutes les ihéorics en général, parce qu'elles ne servent qu'à rendre les honuncs malheureux.
Aussi mon premier mouvement est-il d'aller redemander mon argent. Je suis venu pour voir des chiens et des chats; j'ai payé deux francs pour voir des chiens et des chats, que j'aime, et vous me faites voir des singes, (jue j'ahhorro. J'aurais payé volontiers cinq francs [lour ne pas voir cos vilaines hôtes : en honnc justice, c'est donc sept francs que vous me devriez : en ne me rendant que deux francs, vous en gagnez cincj; mais je vous les laisse, parce que j'ai pour moi ma conscience. Et tout ce que je peux dire, c'est que je vous plains.
Mais je me calme, car il est de fait qu'outre les singes on me fait voir des chiens et des chats, et qu'un adversaire de mauvaise foi pourrait abuser de cet argument pour tromper la religion du trihunal appelé à connaître de ce procès.
Je passe donc dédaigneusement devant deux ou trois autres cages où des spécimens variés de la race maca((ue s'eiïorcent, à grand renfort de laides grimaces et de gambades ridicules, de surprendre au passage les faveurs du gros |)ublic. Moi je passe, en leur marquant jiar ma contenance que je ne suis pas de ceux qui donnent là-dedans.
Mais au fond de la dernière cage, j'aperçois un vieux mandrille à museau bleu de ciel. De ses yeux verts, il me lance un regard méchant, d'une intelligence extraordinaire. Il allonge le museau, grimace un sourire infernal, (^t tout en se grattant la fesse pour me narguer, il semble me dire : « Tu auras beau faire, joli garçon, c'est nous qui sommes les ancêtres ! »
Enfin voilà les chiens.
Premier salon. Oui, un salon. Tout ce qu'on peut voir de distingué, de délicat, d'aristocratique. Une levrette gris-perle avec
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des reflets nacres, les flancs roses, les pattes roses; nerveuse, frémissante, courbant le cou comme un cygne, serrant pudiquement sa jolie petite queue sur sa croupe voluptueuse qu'elle pelotonne avec une cu((uetterie charinantc. A peine pose-t-elle ses petits pieds; elle ne touche pas le sol : elle le caresse. 0 la ravissante jeune fille !
A côté d'elle, un jeune griffon anglais, petit, mais d'une distinction suprême. Non pas cette distinction banale que l'usage du monde donne comme un uniforme à quiconque est bien élevé et pas trop mal tourné : non, c'est cet air d'insolence et de grâce spirituelles de ces petits cavaliers blonds à la taille de guêpe, aux mains fines, à la moustache hérissée, que les hommes détestent et dont les femmes raffolent parce qu'ils sont charmants. Ce griffon, avec ses yeux de feu et son petit nez noir campé sur le museau comme un défi, tourne et sautille autour de la belle levrette, mais avec quelle grâce, avec quel empressement et de discrétion tout à la fois ! Et comme il sait habilement mêler , aux tendres regards qu'il lui adresse, l'éclair d'un coup d'œil menaçant pour quiconque oserait se faire son rival ! Aussi voyez comme la petite princesse ondule et frémit sous ce regard magnétique : elle est électrisée, et ce n'est pas de l'électricité négative, je vous en réponds.
A côté d'eux, dans le même compartiment, deux amours de petits chiens « papillons de Bohême. » La miniature d'un épagneul. De longues et fines soies marron clair, des oreilles et une queue traînant à terre , une tournure et une grâce parfaites , et gros comme des rats. C'est le mari et la femme ; beaucoup de décence, beaucoup d'égards entre eux : ils échangent, sans être embarrassés par la présence du public, de ces petites marques d'affection que les époux bien élevés se donnent pour rappeler à la compagnie qu'on ne doit pas les croire aussi indifférents qu'ils en ont l'air. C'est vrahnent un joli couple, et si on n'en demandait pas trois cents francs, comme on serait heureux de leur offrir une chambre !
Cette charmante compagnie s'aperçoit bien vite du [)laisir que j'éprouve à les regarder, et les voilà qui s'approchent du grillage,
I 'l Xl'OSITKtN »r C.IIIKNS. H.\
f|!ii |»M'iim'iil , fit'lilli'iil, st' nietloiit dclionl, cl fuiil iiiillo (i(!li(> j;i|>|ifinonls [lour nif liMiKiigiior loiir syinpritliic. Alors je leur (inssc, mes (liiijfis à travers les mailles; ils les mordillent, ils les li'cliçiit, ils jouent ovec. Ils sont jeunes. .le leur {>arle.
Savez-vous parler chien? Il y a deux dialectes : le chien, pour les chiens (|ui ont l'âge de raison; le loulou, pour les petits.
Voilà, pour vous en donner une idée, un ccliantillou de ma conversation. (C'est du toutou) :
— Oh! quieu pôv petit mimi joli donc! Ah! mon guieu, mon iruieu ! (Jue n'é donc heau, (juo n'é donc joli ! Voui, voui, voui, voui ! Ohî! là! là! n'aime donc le hon monsieur, l'aime donc liien, là ! Oh ! le hon monsieur va donner des hoiis -i.iicinx à ses petits chiens d'amour ciicris niimis
— Ou.ipp ! ouapp ! ouapp!
— Oh ! les heaux mimis, donc ! que n'est donc hien fâches de ne pas hiser le hon monsieur! que no voudrait donc hien sortir [)our manger des honhons dans les poches du hon monsieur, voui, voui, voui !
— Mouaoù ! mouaoù ! ouapp ! ouapp !
— 0!i ! là là ! les hons petits chiens, que malheur! Ah! mon guieu, mon guieu! Kini chéris amour! Oh! là là! suavité romanesque de mon cœur adoré ! Oh ! là là !
— Oua()p! ouapp! oua[)p! etc.
Et ainsi de suite.
Je leur envoie un petit geste d'adieu, et je passe à une antre loge.
Chien japonais. Ça, un chien? Un hras d'honmie velu ohèse, et le poing fermé au bout, le tout rougi par le froid, voilà le corps et la tête de ce prétendu cliien. Dites-moi que c'est un cervelas d<î Nanga.saki, dite.s-moi que c'est un chien d(i faïence sur le(|uel l'artiste s'est assis par mégarde avant que la terre fût séchée, mais n'essayez pas de me faire croire qm: ce rouleau de viande qui soudh' et grelotte sur un Ims de jiaille ;iit le [dus léger droit au litre de chien.
34 l'exposition de chiens.
Un gros barbet noir, frisé comme un canicbe, les bras nus, l'air honnête et hardi. Une tète de serrurier : c'est le maréchalferrant de la société. C'est lui qui pose les sonnettes aux terriers et qui ferre les chats. Il ne paraît pas avoir beaucoup d'ouvrage; assis sur son derrière, il regarde à droite et à gauche et semble attendre la {)ratique.
Grand braque blanc aux yeux rouges, aux lèvres rouges : un tymphatique, sans physionomie et sans passions. Il me regarde avec une indifférence niaise. S'il ne me trouve pas curieux , qu'est-ce qu'il a besoin de me regarder comme ça ? Oh ! les insignifiants!...
A la bonne heure ! Voilà un bull noir comme la nuit. Accroupi dans un coin, il l'egarde fixement son public sans broncher non plus qu'un soldat sous les armes. Le nez en l'air, il montre une rangée de petites dents féroces qui brillent comme des perles au milieu de cette face aussi dramatique et aussi sombre que le cinquième acte d'une tragédie : Othello se préparant à donner à Desdémone sa dernière marque d'amour.
Griffon d'arrêt. Le regard perçant, le poil retroussé ; un air de crànerie et de prudence matoise. Une vraie tournure de braconnier.
Ah! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est que ces trois bètes-là? Un corps gris-violet, avec une douzaine de débris de poils brûlés sur la peau nue, et avec cela la tête et le cou garnis d'un poil épais. L'un a la tête d'un griffon; le second, d'un loup; le troisième, d'un jeune sanglier. Et pourtant c'est la même espèce : chiens chinois. Je n'admets pas cela : il est évident que ces trois chiens ont été surpris par un incendie. La tête et le cou, courant devant, ont échappé à l'action des flammes, et tout le reste du corps a eu le poil roussi. Ils sont encore sous le coup de l'émotion que leur a causée cette catastrophe, car ils ne cessent de regarder de tous côtés pour voir si les pompiers n'arrivent pas.
Nous avons donc bien du chagrin,, mon pauvre Azor? C'est à