‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 38 sur 92 · PRICE 3 CENTS · texte numérisé non relu

PRICE 3 CENTS

En tète était le portrait de Dubois; au-dessus, une notice où on disait qu'il était né d'un esclave abyssinien et d'une antilope ; qu'il courait aussi vite (ju'un cerf, ne vivait que de luzerne et de foin, et que SCS cornes allongeaient d'un pied tous les ans. On offrait de le vendre à un cabinet d'bistoirc naturelle pour trois mille dollars 011 ajoutait toutefois que ce n(^ serait <fno (piand il aurait

iilSToiiii i)i: i.'iNVALiDi; A i.A ir.Ti: di: dois 2'2'.i

f.iil ilfs |M'iiis ;noo une fointîHo de sa raco, i|ii'<>n aUmulail |>;ir un prochain navire de l'Inde.

Pondant un an, l)uliiiis fut [tromené de ville en ville, nianj^çeant toujours (lu fi)in et de la luzerne, et lopeanl à l'écurie. I.as de cette >ie, il s'échappa un jour et },'a{;na la canipaj^iu;. Vers ia soir, à la lisière des grands bois, il vit une hutte à denii-hrùlco et qui paraissait aliandonnée depuis peu ; il entre et trouve une scie à main. Le Vdilii aussiint ijui se scie les cornes au ras du Iront, cl remet sa perruque, qu'il avait toujours eu soin do conserver au milieu de ses malheurs.

Il s'enfonce au plus épais du bois, choisit un arbn! creux pour dormir, et s'endort.

Un violent coup sur la tète le réveille en sursaut, et il voit, dobout devant lui, un Iro(juois cjui venait de tâcher de lui casser le crâne.

Il se met sur son séant et regarde trantjuillement l'Iroquois.

— Mon frère blanc a un front de pierre, dit le sauvage : mon frère blanc a-l-il la chevelure aussi solide que le crâne?

Et aussitôt le sauvage prend son petit couteau et se met à scal()(jr Dubois. La lame se pique dans le bois et se casse : le sauvage s'arrête interdit. Dubois prend sa perruque, l'ôte, et la donne au sauvage, qui faisait des grimaces (h; possédé pour dissimuler son ctt)nnement : car vous savez qu'un sauvage tient à honneur do no s'étonner de rien.

L'iro(iuois, cependant, garrotte Dubois et l'emmène à sa tribu. Chemin faisant, il disait :

— Mon frère blanc a la tète dure et sa chevelure s'enlève sans douleur; mais nous verrons s'il pourra rire au milieu des tortures, et si son cœur est aussi dur que son front.

Cette mauvaise bête de sauvage aurait tout aussi bien fait de se taire que de dire des horreurs pareilles, ()uis(jue Dubois ne comprenait |(as un mot <l(^ son baragouin.

Arrivé à la tribu, on attache Dubois à un [)oteau. Les fenuncs

224 IlISTOIRF. DK l'invalide V LA Tf.TL DE BOIS.

et les enfants viennent le regarder sous le nez, nnsiilter, lui cracher à la fi},'ure, lui donner des chiquenaudes, enfin lui faire mille misères, pendant que les guerriers, assis en cercle et n'ayant pas l'air de faire attention à lui, délibèrent sur son sort. Son vainqueur s'avance d'un air modeste, raconte avec animation sa capture, et termine* en exhibant la chevelure. On se la passe de main en main, et chaque guerrier, après avoir examiné curieusement la perruque, la passe à son voisin. Le tour fini, chacun se tait, et alors le chef se lève et prononce un discours dans lequel il annonce, à grand renfort de gestes expressifs , qu'on va assommer le prisonnier à coups de tomahawks et de flèches , et qu'on le brûlera ensuite tout vif.

A un geste du chef, tous les guerriers se rangent autour du poteau, brandissant leurs tomahawks : alors chacun s'avance à son tour et plante son tomahawk à deux pouces de la tète de Dubois.

Dubois s'ennuyait beaucoup.

Au moment où le chef était près de lui, lui tournant le dos. ma foi ! une pensée héroïque lui traverse la tète : il lève le pied et en donne un grand coup au derrière du chef, qui va tomber sur le nez à dix pas de là.

Aussitôt dix tomahawks volent on l'air; deux viennent se planter de chaque côté de la tète de Dubois, tandis qu'une volée de flèches vient s'y fixer. Dubois, par un effort désespéré, brise ses liens, et le voilà qui marche bravement sur les sauvages , faisant tremiiler les flèches piquées sur sa tète, et faisant signe qu'il ne s'en pdrte pas plus mal. Mais sa tète avait l'air d'un porc-épic.

Les sauvages, d'abord effrayés, reviennent peu à peu, et enlin, ne pouvant plus contenir leur étonnemenl, se mettent à dan.^er autour de lui en gambadant. Ce fut alors un triomphe : c'était h qui le toucherait, à qui s'assurerait du miracle. Les jeunes filles lui piquaient des aiguilles dans le nez, les garçons lui [»lantaient, à grands renforts de coups de marteau, des clous sur la tète; un autre, plus espiègle que tous les autres, avait dénichf un vilebre-

HISTnlHi: DK I IWAI.IOF A I.A Tf.TE Dr (lUIS '225

ijuin l'I lui ciifoiic.iil la mccln' n" 1 dans ru('ci|ml, lurs(|U(' le chef, <|iii fiait (lovt'im d'iiiio doucour clinrinanlo, dit aux enfants, on iroquois :

— Allons ! alliins! iiirs ciifaiii^. vfMis finiriez pnr iniportiinor MtinsitMir.

D'un signo il «Hoii^na tout le monde, et invita Dubois à se retirer avec lui dans son vvifîwain. I.à eut lieu une conférence secrète dont rien ne transpira.

Lors([ue tous deux sortirent de la lente, le chef regardait Dubois avec une bienveillance extrême mêlée de compassion ; il lit un signe f[ue tout le monde comprit, et aussitôt on se rangea respectueusement sur le passage de Dubois.

Le chef expliqua alors que le « guerrier à la tête d'érable » n'avait pas sa raison !

Dubois avait dit tant de bêtises dans son entretien avec le chef, qu^ celui-ci le croyait fou.

Quand je vous dis qu'il était bête !

Dubois, se voyant libre, demanda la route de Paris. On lui dit qu'il faut aller s'embarquer à lioston. On lui donne un guide, il part.

Arrivé dans la ville, il le renvoie en le chargeant de dire bien «les choses aux sauvages de sa part; et de lui écrire pour lui dimner de leurs nouvelles; et de bien faire attention de ne pas manquer de bien fain- la commission; et de n'y pas manquer, bien sur; et de ne rien oublier de ce qu'il lui disait; et de porter ce sucre d'orge au petit du vilebrequin ; qu'il l'avait trouvé bien gentil et qu'il l'aimait bien ; et de ne [las sucer le sucre d'orge en route : et voilà.

Et puis alors il s'en va au consulat de France. Là il raconte son histoire ; le consul n'en croit pas un mot et le nx't à la porttv

L)' l*-iidi;toaiii. Dubois, <mi <i' pronicnaiil daii< la ville, voit du

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monde attroupé devant une boutique où un homme, jouant de la grosse caisse, annonçait une exhibition magnifique de tous les rois, reines, princes, princesses et personnages célèbres de la terre. Ça ne coûtait que deux sous. Dubois entre, dans l'espoir d'y voir le roi de France et de lui conter son histoire.

Dieu ! quel coup de temps !

Savez-vous qui il reconnaît, debout auprès de l'empereur du Maroc et habillée en sultane?

La fille du coiffeur de Paris ! sa passion , sa seule passion !

A cette vue il perd la tète, demande le maître de l'établissement, se trouve devant lui, et reconnaît qui?

L'auteur de sa tète, accompagné du mécanicien qui lui a fait sa langue et sa mâchoire !

Dubois raconta son histoire. Le coup de sabre du sultan, les trous des cornes, les pointes des flèches et des tomahawks avaient bien détérioré la tète de bois, cependant le sculpteur et le mécanicien reconnurent très bien leur ouvrage.

Ils lui apprirent que, forcés par des revers de foi'tune de s'expatrier, ils avaient monté un cabinet de figures de cire mécaniques ; que la fille du coiffeur de Paris était tout bonnement une figure de cire comme les autres , et peu propre à faire une bonne femme de ménage. Ils lui offrirent de l'associer à leur industrie, soit on qualité de figure de cire, soit en qualité de Directeur Général du Conlentieux. Il refusa leurs offres, mais leur laissa entrevoir qu'il accepterait avec plaisir quelques réparations à la tête- Non- .seulement ces braves Allemands y consentirent, mais encore ils poussèrent la générosité au point de lui faire une tète en bois des Iles, avec une langue neuve en cuir de Russie, une vis en acier et un œil de verre, de sorte qu'au lieu de sentir la peau do daim mouillée son haleine embaumait le cuir de Russie. Ils changèrent ses traits en ceux d'une jeune fille de (|uinze ans, peignirent la figure au blanc de zinc (crainte des coliques de plomb que le blanc de céruse aurait pu lui donner), lui firent des cou-

MISTOIHI 01 I IWM.IDK A I,\ rP.TK 1)K IlOIS H i

leurs, lies lèvns vcnncillcs, ot ajoutt-ronl à t.tiil do {^'éiiérusiiés une magniliquo perruque à la Louis XIV chocolat, ol de jolies petites moustaches noires à crocs.

Ainsi ticelé, ils citnduisiront Duhois cIhv, le consul (h; France, qui, provenu par son physique agrôablo, lo reçut fort liion et le retint à dîner ainsi que le mécanicien ot lo sculpteur. Dubois charma d'autant plus la compagnie par le récit do ses aventures, que depuis ses réparations, connue sa tète neuve était en bois des Iles, il avait un accent créole tout à fait agréable. Le soir, comme tous les trois avaient un peu trop bu, le consul les fit rapporter chez eu.x dans sa propre voiture.

Ce diplomate lit équiper un vaisseau à trois ponts pour ramener Dubois en France. Le sculpteur et le mécanicien vinrent l'accompagner jusqu'au vaisseau, et ces braves j,'ens lo forcèrent d'accepter eu souvenir, et pour se distraire pendant la traversée, un singe qui faisait tout seul, à l'instar du célèbre canard de M. de Vaucanson : seulement il était encore plus fort, car il n'y avait même pas besoin do lui donner à manger pour lo faire digérer.

Ils se séparèrent tout en larmes.

A bord, Dubois fut trait(' conunc un prince. OlTicicrs ot matelots ne se lassaient pas de lui entendre raconter ses aventures étonnantes; quant au singe à mécanique, c'était la coqueluche du gaillard d'avant.

Arrivé en France, on ne parla que de lui. Le roi voulut le voir, lui fit raconter son histoire en présence de toute la Cour, et le présenta à la Koine et aux Princesses, qui lui donnèrent leur main à baiser, et chacune une orange. On le congédia généreusement, et le lendemain une voiture do la Cour vint le prendre pour le conduire aux Invalides, oii tous les vieux débris l'attendaient.

Son arrivée fut un iriomplio. (Jii l'embrassait, on le félicitait; c'était à qui causerait avec lui et lui payerait des petits verres.

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Au bout de (luelque temps, cependant, comme un se lasse de tout, on Se lassa de lui. On s'aperçut qu'il était affreusement Lète et horriblement ennuyeux : on s'éloigna.

D'un autre cùté , les étrangers ne venaient plus le voir : ceux qui, venus d'abord, avaient raconté leur visite à d'autres personnes, furent traités d'imbéciles, de sorte que peu à peu personne n'osa plus demander a l'Invalide à la Tète de Bois ».

Bientôt même son existence fut révoquée en doute par les corps savants : Dubois le sut, et s'en affecta.

Dégoûté des hommes, désenchanté de la gloire, il se livra avec fureur à la pèche à la ligne. Il ne pouvait jamais rien prendre, parce qu'il ignorait les règles de cet art et n'avait pas assez d'intelligence pour comprendre qu'il fallait un appât pour attirer les poissons : il s'obstinait à espérer qu'un d'eux finirait par prendre son hameçon pour un ver, et qu'il l'attraperait.

Un jour pourtant une secousse vint ébranler son flotteur, qui fit un plongeon rapide. Fou de joie, Dubois lève sa ligne, tire, et jette à quinze pas de lui un énorme souUer que le courant avait porté.dans la direction de sa ligne.

Dubois, convaincu qu'il avait enfin capturé un poisson, ne put supporter cet excès de joie : il était trop bête pour devenir fou : il devint idiot.

Aujourd'hui, il ne sort plus de l'hôtel des Invalides.

Toute la journée, il vient tendre au-dessus des fossés une ficelle attachée à un bâton.

Il ne bouge pas et ne pense à rien.

Aux heures des repas, on vient le chercher : il se. laisse conduire comme un enfant, en répétant d'un air hébété :

— C'est gnion cape ! . . . c'est gnion cape !

LE II irvi:.

L'Iiommc est la uiesuic de toute chose.

PROTAGOnAô.

Je m'en \ais le long de la plage, les yeux fixés sur la mer, l'ânio pertlue dans une tristesse infinie. Cet horizon morne, ffui m'.iltire et ijui m'épouvante, m'apparaît comme l'image du néant implacable d'où je sortais hier et où je retomberai demain.

Grand Dieu! que suis -je devant l'infini de l'océan, quand je pense que cet océan lui-même, qui couvre les trois quarts de notre globe, est à peine, dans l'infini de l'univers, comme la goutte de rosée qui humecte un grain de sable? Par quel prodige se peut-il faire que riiommc, cet être infirme et misérable, puisse vivre une heure au milieu de cette immensité sans que son âme l'abandonne, perdue dans le vertige de l'infini?

A quoi bon la vie, à quoi bon la pensée, quand toutes les forces et toutes les intelligences de l'humanité, rassemblées dans un eflort unique et suprême, ne pourraient ajouter une heure à la vie d'un homme ou un atome à la masse du globe?

Et pourtant je vis, et pourtant je parle, et tout faible et tout chétif que je sois, devant ce spectacle sublime dont la grandeur m'écrase, je sens que je ne suis pas seulement un spectateur, et que moi aussi j'y rem[)lis un rôle. Ce sable que je foule garde la trace de mes pas ; qu'elle y reste un jour ou que dans une heure le vent l'efTace, qu'importe? j'aurai, moi aussi, marqué sur un point

de l'univers l'empreinte d'une force et d'une volonté dont, seul dans l'univers, je suis le maître. Dans ces torrents de lumière et de chaleur que le soleil verse sur notre globe, dans ces montagnes de nuages qui s'élèvent à flots pressés de la surface de l'océan, j'ai ma part et j'ai mon droit. Je ne re(;ois pas seulement, je donne; et pour si peu que compte mon être dans l'immensité de la création, il compte cependant, car il est aussi l'une des sources et l'un des affluents de la vie universelle.

Ainsi je m'en allais, tantôt accablé par cette immensité où je me perds, tantôt m'exaltant aux frémissements de cette vie que je sens palpiter en moi, et je ne savais plus si l'homme est grand ou s'il est petit, s'il n'est rien ou s'il est quelque chose.

Je m'arrêtai, je m'assis sur une roche à quelques pas de la mer, et je me laissai aller à cette rêverie oîi la raison épuisée se repose si doucement.

Un murmure à peine sensible se faisait entendre tout près de moi, et regardant à mes pieds, je vis que de la base de la roche où j'étais assis un petit filet d'eau s'échappait par une fissure et s'écoulait vers la plage. Je ramassai une co(|uille plate, et à force de précaution, je parvins à recueillir sans aucun mélange de sable quelques gouttes, que je bus, d'une eau pure et fraîche qui, sans aucun doute, arrivait là d'une source éloignée du bord de la mer.

Je me penchai d'abord, puis je me mis à genoux pour considérer de plus près cet infiniment petit de la nature et qui , moindre <jue le plus humble des ruisseaux, n'a pas même un nom dans la nomenclature des cours d'eau qui arrosent la terre.

Je le regardais couler, et je suivais avec un charme indicible cette course d'un instant vers la mer où il allait se perdre; et je disais adieu à ces (juelques gouttes d'eau cherchant un chemin à travers les petits cailloux, comme on dit adieu à ces enfants trop

LK KI.BUVK. 231

frôlt"^ <[ni, (losliiu's à mimrii- jeunes, essayent f[iiel([iies pas, l)alliulieiil i|nel(|iies mois, et s'en retournent au ciel...

— Pourquoi, disais-je, l'avoir fait naître, et mourir aussitôt? Si la suuree avait éti' |tlus loin du rivage, si quelques gouttes d'eau étaient venues grossir ton cours, tu serais un fleuve, tu aurais un nom dans les annales du globe et dans l'histoire de l'humanité.

A cette époque d'horreur et de ténèbres, quand notre planète, brûlante encore des feux où s'élaborait la vie, se soulevait et craquait de toutes parts, tu aurais mêlé tes ondes à celles de ces torrents (jui bondissaient d'un bout du monde à l'autre, roulant dans leurs flots des continents tout entiers. Traçant ton cours à travers les plaines et les vallées, tu te serais écoulé majestueusement vers la mer, et tu aurais vu verdir sur tes rives l'herbe des premières prairies et le feuillage des premières forets. Bientôt tu aurais senti naître dans ton sein les poissons et les coquillages, avant-coureurs d'animaux plus élevés dans l'échelle des êtres. Quelques siècles encore, et les amphibies, les reptiles, ébauches colossales des races futures, seraient venus se jouer dans tes eaux.

Puis, à cette époque solenuclki et sacrée où la terre purgée de ses monstres se revêtait de sa dernière parure pour recevoir dignement la race humaine qu'elle sentait venir, les troupeaux innocents des brebis et des gazelles seraient venus s'abreuver le long de tes bords.

Enfin un jour, sous les sombres arceaux des forêts vierges , tu aurais vu s'avancer l'homme, et tu aurais frissonné, comme toute la nature, sous la puissance de son regard souverain.

Et alors, devenu comme tant d'autres créatures un des serviteurs de la race humaine et un des instruments de son génie, tu aurais arrosé îles plaines fertiles, baigné les murs de cités puissantes, alimenté des canaux, animé des machines, et tu aurais emporté dans ton cours des barques chargées de richesses. Et plus tu te serais avancé vers la mer, plus tu serais devenu un fleuve puissant et envié; tu aurais servi de limite à des Etats redoutables, de nlraiichement à des races guerrières; les rois et les conque-

rants l'auraient convoité, ot tes flots se seraient gonflés des torrents de sang et de larmes qu'ils auraient fait couler pour toi ! Tu serais devenu ainsi une des puissances de la terre, et ton nom demeurerait inscrit dans l'histoire à côté de celui des plus grands royaumes et des héros les plus glorieux.

Mais rien de tout cela n'est fait pour toi, pauvre inconnu ! et la nature, en te donnant ce sillon à peine creusé dans le sable, semble avoir eu pitié de ta faiblesse. Au fleuve, un lit : à toi, un berceau ! tu es si petit et si frôle, et ton cours éphémère te mène si vite de la naissance à la mort !

Je veux le voir de plus près; je veux mesurer à la longueur de mes membres cette miniature où je retrouve, réduite aux proportions de l'infmiment petit, l'image d'un grand fleuve, et je me couche à côté de ses bords.

Mais à mesure que je le contemple, à mesure que je suis dans la diversité de leurs détails et dans l'harmonie de leur ensemble les mille traits du tableau qui est sous mes yeux, je sens se retirer de moi la notion de l'étendue; la puissance de l'absolu s'empare de ma raison, maîtrise jusqu'à mes sens, et comme à travers le foyer d'un microscope, un monde ignoré se révèle à moi. Le rocher devient montagne; la fissure, caverne, d'où s'élance une cascade écumante. Voici le lac profond où les eaux bouillonnent et tournoient en cherchant un passage; du haut de cet amas de rochers, elles se précipitent, entraînant les débris des plantes et des cailloux ({u'elles ont arrachés sur les bords; là, tournant au [)ied de ce promontoire, le courant rapide glisse comme un trait entre deux berges escarpées; plus loin, s'étendant sur une plaine, le fleuve s'élargit, se calme, et découpe sur ses rives mille festons capricieux ; le voici enfin à son embouchure : sur la grève encore humide que le flot vi(mt d'abandonner, il s'étale, il se divise, et tandis que la masse de ses eaux s'écoule par un large estuaire, le reste se partage en plu.sieurs canaux qui forment des îles et des deltas de sable.

De temps en temps je vois pass(M' les débris des végétaux qui

i.t KiiavE "2.{;{

croisst»til au pieil du rurher ou il;iii> K'^ |irol'uiulL'urs luconuues île la source, ou bitMi, se dohatlanl contre le Ilot i|ui l'emiiorle, un être ^ivant (|ui ne veut pas mourir. Je vois bondir à travers les cascades des torrents de cailloux entraînés par les eaux furieuses, et «luand je pense à ce (|ue contient de créatures vivantes une seule jioutte d'eau, je puis à [)eine concevoir combien est incaieul.ible h'. nombre des animaux qu'un seul de ces cailloux écrase ii çli.icnniî de ses révolutions.

Mais quoi ! ces cailloux mêmes, ces grains de sable, qui sont pour moi les dernières bornes du monde pénétrablc à mes sens, que sont-ils si je les compare à ces milliards de créatures dont je ne puis même entrevoir l'inconcevable petitesse? Nécropoles où reposent des peuples entiers, cbamps de bataille pavés d'ossements humains, que vous êtes peu de chose devant ce petit morceau de «•raie que je tiens entre deux doigts, et qui renferme, au nombre de plusieurs millions, les squelettes, — les squelettes seuleiiienl ! d'une race animale dont les dél)ris forment à eu\ seuls une LMniide partie de la masse du globe !

Ainsi, à cette limite extrême où mes sens ne peuvent [)lus me suivre, ces êtres invisibles que mon intelligence seule me permet de deviner s'élèvent comme des colosses au-dessus des myriades d'animaux et de plantes qui fourmillent à leurs pieds; l'inlini reconnnence, ou |»lutùl il se continue dans les profondeurs d'un mondi' nouveau.

Mais moi-même ne suis-je pas bien uïoindre qu'un atome, lorsque je me compare au plus petit de ces astres qui voguent par millions dans l'immensité du ciel ? Quand je songe que tous ces grands corps, ceux que je vois et ceux que je devine, sont moins encore, devant l'inlini. qu'une goutte de rosée devant l'océan?...

Non, non, Proiagor.is, l'homme n'est point la mesure de toute chose ; semblable à ces corps célestes qu'uiie fore inconiuie sou-

tient et dirige au milieu do l'espace , il llottora toujours sur les abîmes de la vie sans pouvoir les mesurer jamais. Jamais il ne lui sera donné de connaître les bornes de l'infini ou les degrés de l'absolu, puisque l'infini n'a point de bornes et que l'absolu n'a point de degrés : tout ce qu'il pourra faire, ce sera de se comparer aux créatures inertes ou animées qui vivent avec lui sur le point imperceptible où il s'agite un instant jusqu'à ce qu'il meure.

Mais quelque faible, quelque misérable que soit son corps, il a une âme , et c'en est assez pour le faire l'égal et le maître de toutes les choses créées...

LE FLEUVE. — Tu n'as que l'âme d'un homme : moi, j'ai l'àme de la nature. Compare, si tu l'oses!

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