‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 37 sur 92 · I.K HR()« HET MAl'Itn · texte numérisé non relu

I.K HR()« HET MAl'Itn

«juor (pio cott»> s('cuii(U' (lécisimi clnil |t;iif;iitt'iiit'nl inconscinii'iili' avoc la prcmii'rt' :

» — Tenez, m'a-l-elle dil fii me pnMiaiit la main el en me la serrant avec forœ, je dois vous avouer <|ue si je vous |)rie de ne pas aller à la cliasse, c'est que... c'est ipie j'ai peur ! J'ai \u arriver pres(pie sous mes yeux un accident si affreux... Je ne veux pas, non, je ne vfux pas... Du moins, à la pèche, on ne riscpit^ rien : le pis i|ui puisse arriver c'est de se mouiller l<'s pieds ou de tond)er à l'eau, et je sais ((ue vous êtes très habile nageur. Vous me pardonnez, n'est-ce pas? mais...

» Et elle m'a dit, en baissant les yeux :

» — ... mais je vous aime tant!

» Et voilà comment il se fait que , pendant une partie de la matinée et de l'après-midi, je pèche a la ligne ! mon ami !

» Au reste, ne va pas croire que je f)èche comme ces paisibles confrères qui s'échelonnent le long des quais de la Seine et qui demeurent immobiles, des heures entières, à rêver la capture invraiseiubl.'djle d'un goujon ou d'uni; ablette imaginaire. Moi, ce que je poursuis, c'est la perche, la truite, et même le saumon : ce que nous appelons, nous autres, « les poissons chasseurs ». J'ai une canne anglaise longue de cinq mètres, ferme et souple comme l'acier; j'ai des hameçons incomparables, des ap|)àts irrésistibles, des huiles pleines de mystères et qui attirent le poisson jusque du fond des abîmes. J'ai... j'ai beaucoup d'amour-propre, enfin, et connue j'ai fait mes preuves, et brillanunent, j'ose le dire, je désire (jue tu t'habitues à me considérer comme un pêcheur de première classe, entends-tu ?

» Demain, à une heure, grande et mémorable expédition. Aussitôt après le déjeuner, je m'embarque, je remonte la rivière jus(|u'à un certain fond de va.se ou il n'y a guère que trois pieds d'eau, mais où se tient embusqué un gros, un énorme, un monstrueux brochet, qui a fait longtemps 1»; (léses[)oir des pêcheurs et qui maintenant, à force de jouer de mauvais tours à ceux qui ont tenté sa capture, est devenu, la superstition aidant, un véritable

192 LE BROr.HET MAUDIT.

personnage fantastique : on no l'appelle que le « Brochet Mauflit ».

» On prétend qu'il est d'une taille colossale : quelque chose comme la fameuse carpe de François l". Si ce qu'on dit est vrai, c'est à se demander si ce n'est pas plutôt quelque crocodile ; en tous cas il en a les manières désagréables, car non content d'exterminer le poisson, de détruire tous les engins et tous les filets de pèche de la rivière, il avale les rats d'eau, les petits canetons et même les canards qui s'aventurent trop loin des bords.

» On va jusqu'à assurer qu'un jour même il s'est élancé sur un chien de chasse qui s'était un peu avancé dans l'eau pour boire, qu'il l'a happé à la gorge et l'a entraîné comme un simple goujon. Est-ce vrai, (1) c'est ce que je ne garantis pas : mais ce qui est certain, c'est qu'il a mordu très dangereusement à la jambe un homme qui se baignait; c'est un des ouvriers de la forge; il en est resté boiteux.

» Il n'est pas moins certain qu'un pauvre diable, qui braconnait depuis des années sur la rivière et qui avait déjà blessé deux fois le brochet avec un harpon sans avoir pu le prendre, ayant eu la maie chance de l'atteindre d'un coup d'épervier, a été entraîné, sou épervier, sa conle et lui, et s'est noyé.

» Voilà, mon ami, le relevé de potage qu'il s'agit d'offrir à nos convives à mon dîner de contrat. (Car c'est après-demain le contrat, tu sais '?)

» Pauvre bête! ce que c'est que la destinée! Pendant qu'il est bien tranquillement embusqué, savourant par avance la proie qu'il guette, il no se doute pas que c'est lui qui demain sera la proie, et que c'est lui qu'on savourera... Parfois je me dis que l'homme est bien lâche dans cette lutle sans trêve et sans merci contre de pauvres animaux qui ne peuvent pas se défendre : mais il faut bien en définitive prendre son parti des imperfections de la nature humaine; et, ma foi, je mo résigne.

(1) On rite un exemple d'un fait de ce genre et f|ui paraît parfaitemenl avéré.

i.r. nuoi:iiKr maiiiii WVi

» Esl-ce <[u'il u'ost pas tlix htMin^s? Non, t'iicoie cinq mimilcs.;

» Au surplus, il a sa peau, roinmo l'ours; et on ne peut pas la lui pivndrc -v avant l'avoir couche par terre •>. Rien ne dit qu'il se laissera prendre, après tout, et ; « Il y a loin de la coupe aux lèvres » est un proverbe <|ui n'est pas moins vrai pour le pécheur que pour l'amoureux.

» Uh ! pour l'amoureux, surtout ! (Jue c'est loin ! que c'est loin ! Huit jours ! huit grands jours de vingt-quatre longues heures de soixante minutes chacune! Il me semble que je n'y arriverai jamais, et qu'une éternité me sépare de ce moment. Aussi, mon cher ami, 10 h. sonn' ad. je l'<Mnbi'.

* Max. '>

— Que je te mette maintenant au courant, me dit Georges. Le comte de Westerœs, beau-père de Max, est un ancien officier suédois. Lors de la guerre de Danemark, il étajt colonel d'artillerie et obtint la permission de combattre dans les rangs de l'armée danoise. Il se montra digne de la noble cause et du peuple héroïque pour lesquels il avait tiré l'épéc. Blessé grièvement au siège de Dùppel, il retourna dans sa pairie, oij il fut nommé général.

Ses blessures l'obligeant do renoncer à l'état militaire, il se retira dans sa propriété rie Solleftéo, en Norrland, pour y prendre la direction d'un hant-fourneau qu'il y avait construit.

Lorsque Max, ii la lin du printem|)s dernier, commença par la Suède son voyage scientifique, il alla visiter quelques districts miniers, et notamment les forges de Solleftéo, qu'on lui avait signalées comme très intéres.santcs à cause des procédés perfectionnés que le général y avait introduits.

Il y arriva, — vois s'il n'y a ()as là quel(|uc chose de véritablement providentiel, — la veille du jour où le géiu-ral allait [larlir, accompagné de sa firtc, pour les caiix de Bagnères-de-Luchon. Le général, voyant à quel ingénieur distingué il avait all'aire, retarda son dé[)art de deux jours a(in de pouvoir faire les honneurs de son ii>-ine d'um- manière digne ilc cet élablissement.

194 LE «UOCIIET MAUDIT.

Sa fille le seoomln avoc tant de gràco ot d'empressement, <|u'au bout de ces deux jours la destinée de ces trois personnes était changée de fond on comble ; et sans que pas un d'eux eût fait même une allusion à l'espérance ou à la possibilité de se revoir jamais, il se trouva que le médecin avait changé d'avis, qu'il déconseillait Bagnères, et qu'il prescrivait impérativement les eaux de Carlsbad, oii, un mois plus lard, de retour de son excursion en Allemagne, Max les retrouvait « par hasard ».

Après quelques jours de réserve et de fausse honte, les deux enfants, un jour que le général les regardait avec un attendrissement extraordinaire, échangèrent des yeux un éclair d'amour.

Tu ne peux pas t'imaginer comme ces Suédois sont bons et tendres!

Il leur dit simplement :

— Mes enfants !

Et il ouvrit ses bras, où tous deux se jetèrent en pleurant.

Ce fut tdut : il n'y a jamais eu d'autre déclaration ni d'autre demande.

Max voulait d'abord tout quitter et aller vivre en Suède, où il aurait secondé le général dans la direction des forges de Solleftéo : mais sa fiancée s'y opposa, ne voulant pas qu'à cause d'elle on imposât à la sœur de Max une expatriation dont celle-ci souffrirait peut-être.

Le médecin avait souvent dit que l'habitation sous un climat tempéré serait favorable à la santé du général : elle décida donc que Max chercherait à entrer connue ingénieur dans un établissement industriel, et que plus "tard il achèterait ou créerait une usine pour son propre compte; que le général s'associerait avec lui ou achèterait une propriété dans les environs.

Tout cela s'est fait comme elle l'avait dit :"le général, après une résistance héroïque, a fini par céder, et maintenant il est encore plus décidé (|uo sa fille. Le vieux M. Lefebvre, l'oncle de Max, qui est un peu las de f.tluiquer des fers doux, surtout depuis les

Li; llUOr.llET MAUDIT 1 «.);)

iraiU's (If ISiid. ,t |iro(t(»si' do Ini-intMiic à Max de lui ciMlcr riisiiic nioy«>nnant \ingt ■•imiiiili's <lii \in;;lii>mo ilc ri'slimalimi, payables à lui ou à SOS hériliiTs. Il l'sl vieux, il osl di'cuuiagé |>ar \v réj;inic nouveau imposé à sou industrie, et il ne se sent |)as la force de luller. Max, lui, surloul depuis «ju'il a vu de près les usines de Suède. . .

— Esl-ee rju'ttii ji'a pas sonné? dis-jo à (reorges.

— Non, e'est à L'appartement à côté : c'est insupportable, les deux sonnettes ont [ires(|ue le même timbre , mais je ne m'y trompe pas, — depuis qu'il a vu de près les usines de la Suède, il est sûr, sur de livrer des fers au bois à cinq francs au-dessous des fers de Suède.

D'après sa lettre, tu vois que tout est arrangé et que ce roman si invraisemblable est réalisé, ou du moins c'est tout comme. Que la Providence est bonne, quelquefois! Coiiune c'est touchant, ces deux êtres nés si loin l'un de l'autre, à qui mille obstacles défendaient de jamais se connaître, mais qui étaient destinés à s'aimer, et qui se sont trouvés!

( Ml SlJllllL'.

— C'est ici, celte fois. Le domestique est là. (Iber .Max ! doit-il être cbarmant qiLind il la regarde !

— On sonne encore.

— Le domestiijue est sorti, à ce (ju'il paraît. Va donc pour moi ; je ne veux personne entre nijus aujourd'liui. Dis que je suis sorti.

Je me levai, j'allai ouvrir la porte, et je vis un porteur de ilépèches télégraphiques, un ancien soldat probablement, qui d'une main me faisait le salut militaire et de l'autre main me ten- <lait un pli :

— .M. (îeorges Després?

Je portai la dépèche à Georges, l/liomme entra avec moi.

— Tiens! c'est de Max? One pr-ni-il avoir à me dire de si

196 LE BROCHET MALDIT.

pressé? Il m'.i éciil hier... Lis donc pendant ((iif je signe le reçu. Il signa, remit le reçu au porteur.

Au même instant je décachetai la dépêche. . .

J'eus la force de froisser le papier et de serrer la main contre ma poitrine : mais Georges me saisit le poignet, et me lançant un regard, un seul :

— Il est mort !

— Oui.

Voici ce que je lus :

FERRIÈRE-MOTTEUX PARIS 12 7 3 32 S — GEORGES DESPRÉS 48 R DE LILLE PARIS. — AFFREUX MALHEUR. MAX NOYÉ. ENTERREMENT DEMAIN MATIN. VENEZ. — LEFEBVRE.

Je devais partir avec Georges. Mais rentré chez moi pour faire mes préparatifs de départ, je me sentis pris d'une fièvre violente accompagnée de symptômes si graves que je dus me mettre au lit et faire appeler mon médecin, qui me déclara hors d'état de faire le voyage. Georges partit donc seul.

Il revint au hout de huit jours d'absence, et voici ce qu'il me raconta :

— En arrivant, j'ai trouvé à la station du chemin de fer le notaire, vieil ami de la famille, et le lils aîné de M. Lefebvre, qu'on avait appelé de Lyon où son régiment est en garnison. Nous sommes montés en voiture, et après quelques minutes d'un morne silence pendant lequel le vieux notaire, les pieds assemblés, son chapeau entre ses genoux, tenait à deux mains son mouchoir sur sa bouche, le jeune officier m'a pris la main et in'a dit :

— Tl faut (jue vous sachiez...

Il m'a alors raconté les détails do révénemont.

IF. uRO( lier >uri»ii 197

Ma.\ est paili, suivant son habitude, après le déjeuner. Il était une lieure. Ainsi iju'il nous le ilis.iit dans sa lettre, au lieu d'aller foniiiie de eouluiiie aux ateliers, il a |iris le liateau pour n-iiionter à l'endroit où il espérait trouver le brochet.

Environ une demi-heure après son départ, sa lianeée a proposé une promenade dans le jardin <jui borde h rivit-re. et toute la société est descendue avec elle.

On s'est assis, on a causé, le gt'ueral et M. Lel'ebvre ont lu les journaux, et la pauvre petite a fini par faire observer (|u'il était plus de deux heures et demie : elle a proposé de remonter le lon;^ de la rivière pour aller au-devant de Max.

On est parti, et à peine avait-on fait cent pas (pie .M. Lefebvre a aperçu, llottant au milieu de l'eau, une rame blanche. A celte vue, une certaine inquiétude leur fit hâter le pas, et au moment où, cent mètres plus loin, ils dépassaient un détour que fait la rivière en cet endroit, ils virent une barque abandonnée (|ui s'en venait à la dérive en tournoyant. On reconnut la banjue de Max.

L'n quart-d'beure après, tous les ouvriers de la foriîe accouraient au pas de course sur le lieu présumé de l'accident, et vin{(t plongeurs e.xjiloraient la rivière, jiendant que deux bateliers armés de gaiïes en sondaient le fond. Enfin un des plongeurs saisit le corps, et on le vit reparaître, soutenant de son bras gauche la tête inanimée de Max et nageant de l'autre bras.

Au moment ou les bateaux se dirigeaient vers lui pour le recueillir, on vil, à cinq ou six mètres de là, un remous se souleveià la surface de l'eau, et parmi des tourbillons d'écume, un nionstrueux poisson qui se débattait. En même temps le plongeur sentit une secousse si violente que, s'il n'avait pu s'acçroclier à une galTe, que les bateliers lui tendaient, il aurait ('té entraîné an fond.

Les deux bateliers saisirent le corps de Max |)ar les bras, le plongeur fit le tour du bateau et y nionta par le côté ofiposé, el le corps fut recueilli. On le coucha au fond.

Mai« il se passa ([iielque chose d'effroyable : au iihiiiiimiI ou les bateliers pi eiiaient leurs gaffes pour se mettre en mesure d'aborder,

le hras inerte du cadavre se souleva jusqu'au bord du bateau et y resta ainsi levé ! Au même instant, à cinif ou six mètres du bateau, l'eau de la rivière se souleva de nouveau, et une seconde fois on vit bondir le poisson. Le premier effroi passé, les bateliers s'aperçurent alors qu'un cordeau très fort était attaché au poignet de Max, et ils comprirent que le poisson qui se débattait devait être pris à l'autre extrémité de ce cordeau.

Et c'est ainsi que l'accident doit s'expliquer. Au moment où le brochet a happé l'hameçon, il a donné au bras de Max une secousse qui lui a fait perdre l'équilibre et l'a précipité dans l'eau oii il a dû périr aussitôt, soit que le brochet, en entraînant le cordeau, ait empêché Max de nager, soit que le froid de l'eau, en arrêtant la digestion , — Max sortait de table , -«— ait causé une asphyxie immédiate.

Un des bateliers voulait couper le cordeau :

— Non , non ! dit le plongeur ; celui-là , faut pas qu'il en réchappe.

Et passant dans le second bateau, qui venait de s'approcher, il a tiré à lui, et à l'aide du batelier il est parvenu, après une véritable lutte, à embarquer la monstrueuse bête.

D'après les témoignages des gens qui ont vu Max pour la dernière fois, et do ceux qui les premiers ont aperçu le bateau abandonné, l'accident a dû arriver entre une heure et une heure et demie... Tu vois, c'était un pressentiment, cette émotion que lu as eue lorsqu'on m'a remis la lettre de Max !

Tu peux penser ce que fut ce débanjuement du corps, et ce retour à la forge, au milieu des larmes des femmes et des cris de douleur des ouvriers dont Max était adoré.

Le fils de M. Lefebvre n'avait pas fini lorsque nous sommes arrivés à La Ferrière. M. Lefebvre, entouré de sa famille et d'un groupe d'amis accourus auprès de lui , m'attendait au haut du perron. Une cinquantaine d'ouvriers, et beaucoup de femmes

i.i; uinM iitr MAI lin l'J'J

^Miiijiiii leurs <^iif;mts sur leurs hras, s'éUiicnl »''clieluiinés sur l''s iiKirclies. Au plus liaul, t'I iluiiiiii;iul tout ce jutiiide de sa lailh;, un liomuie à l'air imposant et calme, on qui j'ai reconnu le général A peine m'élais-je arraché aux étreintes de cette famille que le général m'a |tris la main :

— Venez, elle vou^attend.

11 m'a conduit rapidement, sans abandonner ma main, jus(ju'au fond d'ini corridor situé au premier éta.w. Il n'a pas prononce? une parole, et ou l'aurait pris pour une statue de marbre, sans un tremblement do ses lèvres qui faisait voltiger ses longues moustaches blondes.

Nous nous sommes arrêtés un instant à la porte, n'osant pas entrer, et nous entendions des sanglots doux et plaintifs comme un roucoulement de colombe.

Nous entrâmes. Elle était assise, les bras aliamloiinés le long de son corps. Je m'attendais à une scène affreuse, à des cris, à des convulsions. Non, elle vint à moi, se suspendit à mon cou, et laissa tomber sa tète sur ma poitrine.

Elle est en effet" d'une extraordinaire beauté : son regard, sa voix, les lignes de son visage, ses cheveux, tout en elle, jusqu'à sa démarche, a quelque chose de surnaturel et de magi(jue ; eli(. paraît envelofipée d'un voile de lumière.

— Voici bientôt l'heure, a dit le g-'néral.

Il a embrassé sa lille, et se tournant vers moi, il m'a dit, en me serrant la main :

— Elle veut que vous restiez avec elle.

Il est sorti de la chambre. Peu de tem[»s après nous avons entendu le sable des allées crier sous les jias de la foule, et, dans l'intérieur de la maison , tous ces bruits confus et sinistres qui s'élèvent au dernier moment. Puis un grand silence, puis enfin la voix des prêtres.

.\lor» elli' m'a dit

200 IF. BROCHET MAIDIT.

— Venez î

Elle a pris mon bras, elle m'a fait descendre l'escalier, traverser le vestibule, et elle s'est arrêtée sur le perron. Le convoi, qui était sorti par la porte opposée, faisait le tour de la maison pour aller par la grande avenue rejoindre le chemin du cimetière. Cachée derrière la porte entr'ouverte, elle regaroa passer le cortège, et lorsfju'apparut le cercueil, elle ouvrit la porte, envoya de la main un baiser à son fiancé qui s'en allait...

Au retour de l'enterrement , une scène presque sauvage est venue mettre le comble à l'horreur où m'avaient jeté les affreux détails de la catastroph'e.

Sans qu'on eût pu deviner leur dessein, les ouvriers et les bateliers do la forge, après avoir dressé au milieu de la cour de l'usine un amas de paille et de charbon, sont allés sous un petit hangar, et ils en sont revenus traînant le brochet au bout d'un croc.

Je l'ai vu, et rien ne peut te peindre l'aspect de cette bête épouvantable, toute marbrée de taches noires, toute souillée d'herbes et de boue, et de cette hure féroce dont la gueule entr'ouverte laissait échapper un flot de sang.

A coups de pics, à coups de marteaux, à coups de ringards, à coups de pierres, avec des imprécations et des cris de rage, ils l'ont broyé, ils ont jeté au feu les débris du monstre, et dans les tourbillons furieux de la flamme et de la fumée j'ai vu s'anéantir jusqu'aux derniers restes le corps du brochet m.4Udit.

HlsrolHF. l)K LIN'VAMDK A LA TÊTE DK BOIS.

Ce ii'esl |ias a moi qu'il faut dire que riu\alide a la Tète de Bois n'a jamais existé , et par une bonne raison : c'est que c'était mtin camarade de régiment et que nous avons brossé les Turcs ensemble.

Vous me direz que je cherche à vous en faire accroire : il n'y a que les conscrits qui ne croient à rien. Je vous donne ma parole d'honneur que c'est très vrai !

Ainsi !

Donc, quand je le vis arriver au régiment, il avait vingt ans. C'était un beau soldat, grand, gros; un fort homme comme moi. Il faisait son service comme tout le monde, ni mieu.\ ni pis. Je ne suis pas homme à vous dire une chose pour l'autre, moi.

Il était bon enfant comme tout, aimant à rire, à boire et a fumer; farceur au possible : toujours le mot pour rire.

Il s'appelait Dubois, et il était Picard. Pas moyen de s'ennuyer avec lui : il nous faisait crever de rire avec ses farces. Mais dam ! il n'était pas Picard pour rien : au moindre mol, il prenait la mouche et dégainait. Le sergent lui disait toujours :

— Dubois, tu te feras casser la tête, avec tes manières!

— Eh bien ! si on me la casse, je m'en ferai faire une <le bois, qu'il disait

f>u ne fit pa- allciition à ce propos-là sur le moiiirni: cl j'.ii toujours eu ridée, depuis, <]uo r"p<\ c.» (pii <•>,( cMiisf qu'il a eu une tête de bois.

202 HISTOIRE DE l'iNVALIDE A LA TÈTE DE BOIS.

Nous entrons en campagne.

A la première bataille, il eut le nez enlevé d'un coup de sabre, eu sauvant son colonel, à qui un brutal de Turc voulait faire violence à la faveur du tumulte de la mêlée. Le colonel, reconnaissant de ce dévouement, le fit soigner dans sa tente, et lui paya un nez d'argent peint en couleur de cbair.

Dubois, trop orgueilleux de cette faveur, cessa d'être bon enfant. Il se moquait de ceux qui n'avaient qu'un « nez de viande », comme il disait, ajoutant que « c'était bon pour des clampins, des feignants et des propre-à-rien ».

Ce langage insultant déplut : une nuit, pendant qu'il dormait, on gratta la couleur de son nez, qu'on passa ensuite au rouge d'Angleterre, si bien qu'il brillait comme un pommeau de sabre. Au point du jour, on se réveilla en sursaut pour recevoir l'ennemi, qui venait de l'orient. Dubois saute à bas du lit, met son nez sans y regarder, et' s'élance aux retranchements. Ce nez, étincelant aux premiers rayons de l'astre du jour, attira l'attention du général ennemi, qui lui fît envoyer, par un de ses chasseurs, une balle forcée : la balle toucha, et Dubois eut l'œil gauche crevé.

En échange de son œil, Dubois eut la croix et les galons de sergent. Alors il se mit à apprendre à lire et à écrire, dans l'espoir de se faire nommer colonel à la première affaire : il ne prenait pas garde que son nez donnait à sa voix un son métallique désagréable et qui devait lui interdire tout espoir d'avancement.

Vint une autre bataille plus furieuse que les deux autres. Ce jour-là Dubois fit merveilles et combattit comme un César, mais la fortune le trahit encore une fois.

Il venait de prendre à lui tout seul une batterie à cheval de douze canons de quarante-huit, lorsqu'il eut la sotte idée de regarder dans un des canons pour voir s'il y avait beaucoup de mitraille dedans. Un artilleur ennemi, profitant de son imprudence, s'avança à pas de loup, sur son cheval, mil le feu à la |)ièce, cl le coup partit.

IIISTOIUK IIK I.'l>V.\I.II>K K LA ifiTK l>K BOIS. 203

An liiiiit (II' rt'\|>losi{iii, |)ulK)is, (|U(' s;i jursuiice d'cs|tril ii'ali;iii(|niiii;iit j.iiii.'iis, lit un inoinonienl |Htnr se retirer, iii;iis il ('lait trop tard : la mitraille lui eniporla toule la tète, avec son ne/. d'ari^t'ut, sauf son bon u'il et une dent de devant.

(Juelle [)osition ! Il allait être fait prisonnier, quand le iiros d(! l'année vint à son secours. Li; culonfcl, qui était en tête et qui l'aimait beaucoup, le voyant si lualtiaité crut (|u'il n'en récliap[)erail jamais, et «ju'autant valait l'ent-errer tout de suite afin de lui donner les honneurs de la sépulture. On fil dire aux ennemis de rester tranquilles parce (jue nous avions à aller à rentorrenient d'un de nos camarades, et le reste de la bataille se trouva décommandé.

On enterra Dubois en grande pompe, tambours battants, ironipeltes sonnantes et enseignes déployées. Le colonel lit un discours superbe sur la tombe de Dubois, assurant que le défunl était devenu immortel et qu'il vivrait bien plus longtemps comme ça que s'il avait vécu pour tout de bon. Ce disant, il pleura; et le régiment, qui n'y comprenait goutte, pleura de conliance.

On pleura tant et tant, que ça coula sous terre, et que Dubois, se sentant mouillé, se secoua dans son trou : car il avait liorreur de l'eau. On se hâta de le déterrer; on vit qu'il donnait encore quelques tout petits signes de vie : on fit venir le chirurgien.

L'homme de l'art lui mit une goutte d'eau-de-vie sur le trou du gosier : voilà Dubois qui fait : hum ! hum ! qui ouvre son œil, et porte la main à l'endroit où sa tête n'était plus.

— Il n'a rien du tout, dit le chirurgien; quelques jours de diète et de repos, et il n'y paraîtra plus. Seulement, l'amputation est nécessaire.

— L'amputation de quoi ? L'amputation de quoi ? dit le régiment.

— L'aniputatiiin de la tèfe, pardi ! répttnd le chiruigien. Seulement, j"' n'ai pas les inslriunt'iils qu'il f.iut N'inqiorte : (ju'on

me donne un niailli-l >(ilide d un bon ciseau à froid bien aiguisé.

204 HISTOIRE DE l'iNVALIDE A LA TÊTE DE BOIS.

Ah ! ce fut une belle opération ! Jamais on ne vit chose pareille ni homme si adroit. A chaque coup il vous faisait sauter des morceaux d'os gros comme le pouce ; et même de cervelle, car Dubois avait la tète dure, et il fallait de la place pour les mortaises.

Les soldats disaient :

— Mais vous ne lui laisse^ rien dans la tête : alors conunent qu'il se rappellera la manœuvre ?

— Bah ! bah ! qu'il disait, il aura toujours assez de cervelle pour crever la paillasse aux Turcs ! Il suivra les autres : voilà !

Enfin voilà l'opération finie. Un beau résultat! Le chirurgien avait si bien fait, qu'il ne restait, de toute la tête de Dubois, -qu'un œil encadré dans un cercle d'os qui s'appuyait sur l'arcade zygomatique , laquelle tenait à l'occiput. Pas plus de cervelle que sur ma main : seulement un petit morceau de cervelet; (j'avais entendu cervelas : au reste je ne sais pas pourquoi ils appellent ça cervelet, mais ça ne l'ait rien.)

Le chirurgien couvrit le tout d'une cloche à melon, pour empêcher l'évaporation des idées, et défendit au malade de s'occuper de sciences abstraites, particulièrement de trigonométrie curviligne. Oui : il paraît qu'il n'y a rien de plus mauvais que la trigonométrie curviligne pour les gens qui ont la tête amputée depuis peu de jours.

Mais il lui permit de fumer. Puis il dit :

— Nous allons lui faire une tête de bois, -mais une tête de bois si bonne et si solide, que tout le monde voudra se faire casser la sienne pour en avoir une comme ça !

— Vraiment? dirent les conscrits.

— Nous verrons ! dirent les grognards.

Et le chirurgien s'en alla dîner en ville.

Après dîner, le chirurgien revient, un peu gris :

— Y a-t-il ici un tourneur adroit?

— Moi ! moi ! moi ! moi ! Quatre soldats se prestMitent

iii«;r<»ini 1)1 i.'i>\ VI iiti: \ i.\ rvVn: m. mus iù.)

\a' cliiiiii|^'it.'ii li'iu' (lit :

— Vous ;illi>z u\c. cIktcIiit Ir plus vitnix sn|)iu de in FiuV-i- Noirc; vous l'alKiitrez, et vous m'en apporterez un morceau, près do la racine, assez ^'ros pour qu'on y puisse trouver de ({uoi faire une tète de moyenne j^rosscur. Ayez bien soin de laisser l'écorce apri's.

()n appurli- une hellf hill:- de sapin. Le chirurgien fait venir Dubois, lui prend mesure de la tète, trace des lignes au crayon rouge sur la tranche du hois, et dit de l'aire un trait de scio à cha([ue ligne, du haut en bas en rnrni.iit nu min' allongé, dont un des côtés gardait l'écorcf

Le chirurgien prend de la terre glaise mouillée, eu fait une grosse boule, et l'ajuste sur le reste de la tète de Dubois.

Ce n'était guère beau, cet œil au milieu d'une boule de terre. Les soldats riaient :

— Riez, riez! dit le chirurgien ; vous allez voir!

Il retire la boule de terre : elle avait, en dessous, l'empreinte du restant de la tête de Dubois.

— Venez ici, les tourneurs. Vous allez prendre le morceau de bois, et vous ferez en dessous tous les creux qu'il y a sous la boule.

On fait comme il dit. Voilà le cube allongé qui s'ajuste sur le restant de tète de Dubois; on le lui met, le côté de l'écorce à la place de la figure.

L'œil faisait, au milieu An tout ea, un drôle d'efl'et : cependant c'était déjà mieu.v qu'auparavant, et même quelqu'un (|ui n'aurait pas su aurait très bien vu que c'était une tète (ju'on avait voulu faire.

— Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit le chirurgien : faut pas fatiguer Dubois, et puis, faut <pie le bois sèche par l'effet de la chaleur animale. Surtout empêchez- le d'arracher l'écorce du visage, parc^ que le bois se fendillerait et ça ferait un nid à poussière.

i06 HISTOIRE I>E l'invalide A LA TÊTE DE BOIS.

ÏJ) chirurgien faisait [jasscr Dubois à la visite tous Icis jours; il cognait sur le bois pour voir s'il était sec.

Pendant ce temps l'armée avançait toujours, si bien qu'on occupa Nuremberg en Allemagne, villo oîi on travaille le bois dans la perfection.

Au bout de trois jours, le chirurgien fait venir Dubois :

— Dubois, mon ami, m'entends-tu?

Dubois fait signe que non.

— Dubois, mon ami, me vois-tu?

Dubois cligne de l'œil et fait oui avec sa bûche.

— C'est aujourd'hui que tu vas être beau garçon ! Lo bois de ta tète est sec. J'ai trouvé un sculpteur qui va te sculpter une figure un peu ficelée ! On va te percer deux bons trous pour que tu entendes, et un mécanicien va te poser une mécanique pour parler, avec une mâchoire à vis pour manger! Entrez, vous autres!

Le sculpteur et le mécanicien entrent :

— C'est pas ça, dit le chirurgien : il faut que sa tète lui ressemble; autrement il ne pourrait [>as se faire reconnaître à l'appel. Qu'on fasse venir ses camarades pour donner des renseignements sur la figure qu'il avait.

Les camarades sont arrivés :

— Voyons, vous, dites à ce brave homme la figure ({u'avait Dubois avant d'avoir perdu la tète?

— Dam! dit le premier camarade, il avait une figure... une figure... enfin... comme tout le monde : avec une bouche, un nez, des yeux. Voilà.

— Ces garçons-là ne nous apprendront rien, dit le sculpteur. Et il tire d'un carton des dessins de tous les traits du visage.

Il y avait plus de cinq cents nez : longs, larges, courts, pointus, camards, aquilins, retroussés, épatés, pinces, bourgeonnes, cassés : enfin, de toutes les espèces; des bouches grandes, petites, en cœur, en cul-dc-pouie, lippues, pincées, relevées, pendantes, baveuses, riantes, moqueuses; des yeux bleus, verts, violets, jaunes, roux, bruns, noirs, pers, grands, petits, écarquillés, gonflés, ronds.

iilsriiiHi III I. i>\ vi.iiii; V i.v if.it: DR iioi.s J()7

IdiijT^, fciuliis en ;iiii;iikIi'. iiicnités en ciKiiiilIcs ik; noix, Itriilés, l»;iltus, poolu's, Inniuiy.ints, oliassioux, lirillants, liiiipides : et ainsi |iniir Iniis les autres traits.

— Voyons, choisissez, dit le sciil|)ti'iir.

Le dt'liat fut lonjf. A la lin, las de tout ee lapai^e, le cliinir;j;itMi ordonne île faire autant de liillcts qu'il y a d'espi'ces de elia(|ue trait; on met chaque espèce de trait dans un honiiel de police à part, et on fait tirer |iar un enfant de truu(ie, les yeux bandes.

Il met la main dans h» bonnet d:' poliee des nez : il tire, on lit le billet : .\cz camurd!

— Va pour le nez camard, dit le sculpteur.

— Mais il avait un nez aquilin, dit un conscrit.

— Hé bon! tant mieux, dit un loustic : ça fait rpi'ij aura un nouveau nez.

On rit.

L'enfant de troupe tire dans le bonnet de police des bouches; i\n lit le billet : Bouche en ciil-dc-poule !

— Va pour la bouche en cul-de-poule.

— Mais il ne l'avait |)as connue ça

— N'importe, dit le loustic : les œufs y pas.seronl mieux.

On lui tire ensuite : un menton de galoche; un front pointu; des pommettes saillantes; dos yeux montés en corpiilles de noix, et des oreilles en cornet. Pour les cheveux, il va sans dire (pi'on lui mettra une perruque. Quant aux moustaches, il sufïîra de lui en peindre une (>aire, avec impériale au menton.

Pendant quinze jours, le scul[iteur sculpta la tétc de Dubois, qui avait, comme vous pouvez jtenser, une mii,'raine de tous les pliables. Enfin le quinzième jour la tète était aclunée, et Dubois, mourant d'impatience, vit que ça prenait tournure. On lui perça dans le creux de chaque oreille deux bons trous corres((ondant à l'estomac, de sorte qu'il commença d'entendre parfaitement. Alors vint le mécanicien, qui lui lit deux traits de scie a partir desc(»ins

208 HISTOIRE DE l/lNVAI.IDE \ LA TÊTE DE BOIS.

de la bouche , et détacha la mâchoire inférieure , rju'il emporta chez lui.

Dubois était déj<à un peu inquiet, lorsque le mécanicien revint. Il avait adapté à la mâchoire d'en bas une langue en peau de daim, et, en dessous, une vis qui traversait la margoulette et allait serrer le palais : on n'avait qu'à mettre une noisette ou autre chose entre la vis et le palais, puis à tourner la vis, et clac! la noisette volait en éclats : il n'y avait plus qu'à avaler.

— Maintenant, dit le mécanicien, faut essayer votre langue. Faites comme si vous vouliez souffler très fort ?

Dubois se remplit les poumons, et se tenant le ventre à deux mains, il soulTle, et ça fait iin bruit qui fait :

— Tartaïfle !

— Souillez encore.

— Tartaïfle ! Tartaïfle ! Tartaïfle !

— La langue est un peu sèche : faut y mettre une goutte d'huile de pied de bœuf et ça ira, dit le mécanicien.

On met une goutte d'huile de pied de bœuf sur la langue : voilà Dubois qui se met à parler :

— Ponchour, niés gônmrates! Gôment fus bordez-fus? Ah! gué ché m'sis empôdé bentant gué ché n'bufais bas barler ! Usgu'il est, mon golonel, gué ch'l'emprasse?

— Miracle! miracle! cric le régiment; Dubois parle! Dubois parle !

On le mène en triomphe chez le colonel ;

— Mon colonel, voilà Dubois avec sa tète de bois qui vient vous voir et qui parle.

— Qu'il entre !

Dubois entre.

— Ils lui ont raté complètement sa tète, dit à part le colonel en le voyant; mais c'est égal, faut i)as qu'il s'en aperçoive.

Dubois entre, embrasse son colonel :

— (mjIoucI, mon ger golonel, groyez à dude ma régniiaissance.

iihiuihk i»k I iw vi.idi: v i\ rfir in: itcns iO\)

M:u< il se irmni' jii>l(' <li'\;iiil iiik' iiliicr. i|iril inciid [Muir iiinfoiu'liv :

— Dii'iisl j^iiol (>si Uhw c'ti iiiilidnire gui iik' rccnili'? V ;i p.'is loiigilomps j^'iie (lu l'S au n'cliiiiieiit. lis lonc, gônmratc?

— C't'sl toi! c'osi loi (lan>^ la '^hce : comiiuMit to trnuvos-lu? ilit jt» iv.uimont.

— Hù! (Jiiia l)as te |um zens ti> m'afoir vait ino baroillf

pint'ili' (l'ii tiaplos t'Alieinands i se vij^enl te moi el te mon

golonel ! Za no me rossem[il<> bas hlis {^n'aii Crant Dure! Est-ce j;ué cirai cliamais i fine hareille liônime t(' derre bur ne/-, et ein niendon te caloge? Allons tnnc! Allons tonc ! (>df/,-nii»i ce (inb^ dud suide !

— Pour ça. dit le ré.îiment, c'est vrai ([ue ça ne lui ressendiie pas du tout, et ijue c'est tout de niènie joliment end)ètant pour lui! Mais comment donc (pi'il a un accent allemand si fort, lui ipii est Picard ?

Le cilirurgien se gralla la tète :

— Ali! animal que je suis! N'avoir pas pensé à ça! Pardi! c'est bien clair, pourquoi il a l'accent allemand et même qu'il ne le perdra jamais : comment voulez-vous (ju'une tète de sapin de la KonH-Noire n'ait pas l'accent allemand ? C'est incurable.

— Allons! mon cber, dit le régiment à Dubois', faut t'en consoler; on a fait pour le mieux. Viens boire un coup.

Un le mène à la canliin'; il boit plus d'un couit, se ^^rise : im le rapftorle ivre-mort.

Le lendemain, on lui peint a I linilc le \isage. (ui lui m:'t une perruque; il rej)rend sim service.

Mais comme il ('tait cliangc ! Il ni; flisail jilus que des platitudes et des absurdités, faisant des questions bêles à tout le monde, voulant faire l'aimable, el ne trouvant pas d'autre plaisanterie que de s'aller cogner de toutes ses forces la fête contre le mur. pour elfrayer b's conscrits i-n faisant sendilanl de se tuer. El |tuis .'^on

210 IIISTOIRK DE l'invalide A LA TÈTE DE BOIS.

accent allemand déplaisait à ses camarades, parce qu'on disait que puisqu'il était Picard ce n'était pas une raison pour avoir cet accent-là.

Peu à peu on s'éloigna de lui. Mais il n'en devenait que plus obstiné, voulant se mêler à toutes les conversations etiouer à tous les jeux.

La colère prenait dans le régiment : on murmurait à la parade quand le colonel passait près de Dubois.

— Ce Dubois est trop ennuyeux, décidément, disait-on dans toutes les chambrées : il faut que ça finisse, ou nous nous révolterons! Il n'y a jamais eu de tête de bois dans l'armée française. A bas Dubois ! à bas Dubois !

Le colonel, qui était plein d'énergie, se croit perdu. Il écrit au ministre de la guerre pour demander des instructions.

Le ministre lui répond :

Colonel ,

Par votre dépêche du 3 de ce mois, vous me faites connaître que la présence du grenadier Dubois peut, à raison du caractère ennut^eux de cet homme, occasionner une révolte dans votre corps.

J'apprécie comme vous toute la gravité de cette situation et j'approuve votre inquiétude. Agisses avec énergie, mais sans négliger la prudeme, et que la rigueur du devoir ne vous fasse pas oublier les droits sacrés de l'humanité.

En vous renfermant strictement dans les limites de res itistructions,je ne doute pas que vous ne sortiez d'une difficulté qu'il vous sera facile de vaincre à l'aide de mesure.^ ■sagement combinées.

Recevez, colonel, l'assurance de ma considération très dvitinguée.

Le Ministre de la Guerre,

{Signature illisible.)

IIIsmiKK ItK l;'lNNAI.IUt A \.\ Tf.Th. OK IKHS '1\\

\y (M»lonel lit h li'lirc, l.i tourne, h n-lnunic, d rcllécliit.

Il (•(iiiviMnic Mil coii^i'il (II' L^iicrn! odinposc Ju l;iiiilMiiir-iiiaj(ir, d'un vai^uonuîslre, de, deux oa[Miraii.\ d'ordinaim , cl du iiiaîlro bollier.

A la suite d(> ce conseil, le colDiiel lit venir Dubois et lui dit :

— Mon pauvre Dubois, le régiment te trouve, si embêtant, (|ii'il allait se n'-vitller |tour se di'barrasser de toi. Je craindrais de blesser ton aniour-jinipre en l'en disant davantaj^Mv Je le mets à la réforint' : va-l'en dans tes foyers respectifs. Voilà soi.xanle-ipiinzo centimes [)nur faire la roule.

Dubois s'en alla tout droit à son villag(>.

Il arriva un [leu fatigué : il avait fait trois cent cimiuanle-six lieues. Le vent portait; il sent une odeur de soupe aux cliouv (pii lui revient; il marche, et arrive bientôt devant la maison de son père.

Toute la famille était réunie. Il faisait noir, et le feu seul éclairait la chambre. Dubois cogne à la porte avec sa tète : on ouvre, il se jette dans les bras d'un(î grosse femme , puis d'une autre , puis d'une autre.

Son père se lève en criant

— Mon lils!

Ses frères se lèvent en criant

— Mon frère !

Tout le monde se met à pleurer, et nn nllumc une chandelle de résine, <|u'on lui met sous h; nez : le nez prend feu, s'fmflamme du côté de l'u'il crevé : Dubois ne s'en apmroit pas; il c.ouil vers son père en criant :

— Mon hère! mon hère!

Un de S(>s frères dit :

— Uu'est-ce que c'est que cet Allemand-là? Il le regarde», [tousse un cri : C'est le Diabh' ! <'t'st le Diable! Son mv. Ilainbe! son Ml'/. Ilanibit !

212 HISTOIRK Ui: I.'lNVALIDK A I.A TÈTE DK BOIS.

Jeanneloii, l;i grand*^ snnir dévote, va prendre un pot d'eau bénite, le jette sur le ne/, du Diable : le nez s'éteint. Alors on lui tombe dessus, on le garrotte, et on le porte à l'église pour le faire exorciser. Le curé, voyant sa croix et ses galons, dit :

— Non, c'est un sergent allemand qui est décoré et qui a un nez de bois. Menez-le à la mairie.

Le maire le fait mettre sur une cbarrette : on le conduit devant le procureur du roi, (jui le fait écrouer. On le mène devant le juge. Il se réclame de ses parents : les parents viennent et disent :

— Connais pas. Nous avons un fils, mais il est Picard et ne parle pas allemand. C'est (juelque déserteur.

On le met à la disposition de l'autorité militaire, qui le fait transférer à Paris. Là on trouve ses papiers en règle, et on le lâche.

Le voilà sur le pavé de Paris, avec sa masse, qui était do cinquante francs. Etant très bète, il se déplaisait à Paris et .se promenait toujours au même endroit.

Jusque-là il n'avait jamais fait attention aux femmes. IJi jour, en passant devant la boutique d'un coilTeur, il vit à travers les carreaux une femme superbe, toute jeune, bien coiflée, et la tête tournée de son côté. Il s'arrêti; pour voir si c'était lui qu'elle regardait, et elle continue ce mouvement. La trouvant belle, il la regarde encore : elle le regarde aussi.

Alors il s'en alla cbez lui, et toute la nuit il ne fit qu(> rêver à cette belle fenune...

Le lendemain, il s'approche encore de la boutitjue; la fenune y était, mais elle avait changé de coilTure, et avait un toupet d'bonune et des favoris. Elle regardait toujours de son côté : il la regarde aussi, puis s'en va comme le soir précédent.

Mais comme il ne pouvait rien comprendre à ce cbangement de coiffure, il consulte soji portier. Celui-ci, après avoir longtemps rdlécbi, lui dit :

— Elle a mis un toupet et des favoris? C'est pour vous dire : Je suis farceuse ; ayez du toupet, et vous serez mon favori.

MisioïKi DK i.'iw vi.iiti: A i.A nVri: m: iiois lMM

Le IciiiliMiKiiii. Diiliiiis so n-inl <-lii>/. Ii> ciiiii'i'iir i,.'i jcuin- Iimiiiiii <!l;iil ;i hi inriiio |»l;u-e : seulenifiit elle ct.iil en iiwirict;, tivec le voile cl le clinpe.iii do lleiiis d'iuan^'cr. Dubois s';issooit cninoiiiont sur le fîuileuil, et dit au coilVeur :

— Vrisse/.-inni ! Clie feu\ ijno fous me vassie/. peau. Foulezfous ni'a^orler la main te niateinôsselli,' lotro ville?

— La()uelle? dit le eoilTeiir : je n'en ni [las.

— (Vest cliisdeiiieiii zi'lle-là f,'ué cliTeiix zelle-la i^iii est létans le téfaiit te la |tudi{.,'ue.

— Ah ! ah ! dit le coiiïeur, \ous êtes farceur, à ce (|ue je vois. .Mais ne voye/.-vous pas (pi'eile est mariée?

— Diens! /.'est frai! dit Dubois.

Il paye et s'en va désespéré.

Rentré chez lui, il met ordre à ses aiïaires, fait son testament, cliar^'e un |)istolet et se tire une balle dans la tète : la balle fait sauter un éclat de bois. Dubois, se croyant mort, se couche.

Il s'enditrt. Le lendemain, se voyant réveillé, il n'y comprend rien et apjielle son portier :

— Titcs-nioi tonc, liles-moi tonc, est-ce gué ché ne sis bas mort? Gôment gue za se vait, gué ché m'sis prîlé la zerfelle hiei' Soir et i-'iié ché n'sis bas mort?

Le portier regarde, tàte ; il voit que la tète de son locataire est de bois. Il prend un air indigné et lui dit :

— Môssieur! tant que vous n'avez fait que m'enniiyrr de vos sottes questions, j'ai pu fermer les yeux : mais aujourd'hui que je découvre votre conduite, je ne puis pas vous laisser plus longtem[»s dans une maison iKmnète. Quand on a une tète de bois, on ne vient pas se brûler la cervelle chez h; monde par farce. Si vous ne filez pas tout do suite, je vous dénonce au commissaire!

Le soir, Dubois partit pour Constantinople.

Il y a loin de Paris à Constantin(q)le. Le voyage fut d'abord l'in;: et fatigant : a pariir de l'Inti-ncr. Duhni< V()va;.'ea plii< \ite.

214 nisTOiRE DE l'invalide a la têtk de bois.

Il était outre dans une auberge de cette ville et, en causant, le voilà qui raconte ses campagnes. Ça alla bien un moment, et il était tout fier de l'effet qu'il produisait : mais quand il se met à raconter son opération et sa tète de bois, voilà tout le inonde qui se met en colère, prétendant qu'il se moque d'eux; on le met à la porte, et on était tellement furieux qu'on le reconduit à coups de pi(;d au derrière jusqu'aux portes de Gènes. Entré dans la ville, il va trouver la police et lui raconte son histoire.

— Pour qui me prenez-vous? dit la police.

Elle lui donne un coup de pied au derrière, «jui le fait rouler au bas de l'escalier; là il rencontre un sbire, qui lui demande d'où il vient?

— Ché fiens... ché fions... t'un goup de biod au terrièro gue fodre gef m'a tonné...

— Ah ! ah ! c'est bon : sentinelle, prenez garde à vous !

Et la sentinelle lui donne un autre coup de pied, qui l'envoie on recevoir un autre, et ainsi de suite jusqu'à la frontière d'Autriche. Là il tombe dans un poste de douaniers ; on le met tout nu pour voir s'il n'a pas de contrebande.

Tout en se laissant faire, il veut s'expliquer. On allait lui donner raison et le rhabiller , quand il arrive à sa malheureuse tête de bois : aussitôt la rage prend le capitaine de douaniers : vlan ! il le lance à la porte d'un coup de pied au derrière; les douaniers se le repassent, et le voilà qui traverse la Lombardie, l'IIlyrie, la Croatie, le Monténégro, la Bulgarie, la Valachie, la Moldavie, et arrive à un poste d'observation turc.

Les Turcs sont justes et humains. On lui demande d'où il vient, où il va, et pourquoi il est tout nu : il répond que ses habits sont restés à la douane d'Autriche; qu'il vient de Paris et va à Constantinople; qu'il a fait un coup de tète... Il oublie la prudence et ajoute : ... de bois.

— Un cou|t de tète do bois, dis-tu? dit le pacha

iHMiiiKh i)K i.'iNx vi.iDi; A 1. V if.Ti; iti: iiois. '2\''i

— Ho piini, foui! IJ ! du'' ii<' Itcux lias iiicihIii- iimi blis : In- |iI(Mi. ftuii! \iw drdo te

On ne le laisse pas achiiver : !«' pactia lui dtmnc un ctuif» de pKid au derrière, et, de sentinelle en sentinelle, vuilà Dubois (jui anive à Constantinople.

Là on II- laisse tr.inijuille. Le voyant tout nu, on lo prend pour un sauva;,'!' la police de Constantinople est tri-s tolt-ranlc Dubois se promena quuize jours dans cotle ville, visitant les curiosités et rêvant aux moyens de pénétrer jusqu'au Sultan.

Il va à la Porte, s'approche du Capitaine des Gardes, et demande à parler au (Jraiid Turc

— ^Jue lui veux -tu. chien? (Les Turcs, quoique très polis comme vous savez, tutoient tout le monde.)

— Ché feux lui tire guelgue chôsse.

-»- guoi ?

— Ché feux m'atresser à lui boiir lui barler...

— Mais pourquoi, lui parler?

— Bûur lui tire '^m-, ché liens te Baris bour lui vaire foir yué ch'ai îne dède de pois.

— Ah ! une tète de bois ! Tiens !

Vlan ! le Capitaine des Gardes lui donne un coup de pied au derrière. Dubois va casser une porte vitrée, se trouve devant un suisse turc qui lui donne un autre coup de [)ied qui lui fait traverser un vestibule, au bout duquel il trouve un bachi-bouzouk en faction, qui l'envoie au bout de la galerie, où un autre bachibouzouk le lance à l'Aide des Cérémonies, qui le lance au Chef des Ulémas, (jui le lance à l'Introducteur des Ambassadeurs. Celui-ci le regarde un moment en roulant de gros yeux, puis la colère le prend, et il fait comm*; les autres, au même endroit. Dubois tombe, passe à travers un grand rideau di; satin, fait trois culbutes et va enfin s'arrêter, assis sur le derrière, au pied du trône «111 le Siilt.'iii ^e leri.iil .•Mtniin'' (le <;i Ciinr

2 Mi HISTOIRE DE LINXALIDE A LA lÈTE DE ISOIS.

— Ail [tien ! dit Dubois, si z'est guinnic za gue fus indroluissez les anipassaters, ch'aime audant gu'on me mède à la borde.

— Tu y es, dit le Sulian. Qui es-tu? Parle, et surtout dis la vérité!

— Fous ne me tonnerez bas te goup te bied au terrière?

— Non, mais tu seras empalé si lu cherches à me tromper !

— Eh pieu! buisgue z'est gomme za, che fous tirai vrangemeni gué che sis féuu te Baris bour fous lire gue ch'ai ine dède te pois.

— Par Allah ! s'écrie le Sultan, cet insolent giaour payera cher cette pitoyable plaisanterie! ^Comme il disait ca en turc, Dubois ne l'entendait pas.'i Approche ! dit-il à Dubois.

Il tire son damas, lui fait faire un tour, et frappe en plein sur la tête de Dubois : le sabre rebondit, et un éclat de bois saute sur le "nez du Sultan ébahi :

— (jiaour! lui dit-il, tu es le premier honnnc qui m'ait dit la vérité : je te nomme mon grand visir. Viens ici. t

Et il le Ht asseoir à côté de lui.

Ou habille Dubois en Turc, avec des étolîes d'or et de brocart; on le fait baigner, on lui lave les pieds (qui étaient sales, fallait voir!) on le fait bien manger et bien boire; on le fait coucher : il dort.

Le lendemain on vient en grande cérémonie le prendre pour aller au Divan, qui est le conseil de guerre des Turcs en temps de paix. On parle des alïaires du gouvernement; les plus bas en grade opinent d'abord, puis vient le tour de Dubois. Le voilà qui se met à lâcher un déluge de bêtises grosses comme des maisons, et qui n'avaient pas le sens commun. Quand il voit ça, le Sultan dit :

— Y a pas de bon sens ! mon grand visir est bête comme une oie : il n'a pas beaucoup d'intelligence. Qu'en faire?

— Faut le vendre ! Faut le vendre ! dirent les autres (jui étaient jaloux de lui.

— Hé bien! soit : qu'on le pitiic au marché, et qu'on s'en débarrassa a n'impoiic qiit'l prix.

MisiiMin HK I. i>\ \i.ini: v n iF.n: m: iiois. 217

Au iiKircliL', (iii lui im-l un UuIkiii, iiih' laiissc li.iilic l-I des ItiiK'lles, |Ktiir lui duimor [ilus d';i|i|j;iience ol caclior la li-lc de hois.

In niairliand africain lo niarcliaiide; un dcbal le niaiclu: : on le lui vtMid <|Ut'l(|ue chose couinio ili\ sous et un peu plus. Le inarcliaiid lui nicl un collier à <^\\'\ol et à |ila<iue, connue à un cliifii, ) attache une laisse, el l'ennnène dans Sun hateau.

Le vent souille : ils parlent. Déharqués au Caire, ils iiutnlrnlen caravane. Duhois à pied, son maître à chaine;«i. lis traversent rK{,'N j)te, l'Ahyssiwe, le (îrand Désert de Scnnaar, et arrivent chez le roi de Darfour. Huel [ia\s! il n'y pousse ([iw. des ajoncs, du huu\ hrùh', et des serpents à sonnettes : iJubois ne s'\ plaisait pas du tout

Sun niailir l'olili^eail a x' [iruinener dix heures par jour devant le palais du roi, dans res|»iiir (pi'un l'achi'terait.

Un juur que le rui de Darfuur était à sa fenêtre à regarder deux chiens (jui se battaient, il vit Duhois tête nue au soleil :

— Bon ! se dit-il, voilà un imbécile qui va avoir un transport au cerveau : il va tomber mort, les chiens se battiont pour le manger : ce sera drule. Baïcoco ! Baïcoco ! ^c'était le nom de sa femme), viens dune voir!

Baïcoco arrive, elle se met à sa fenêtre avec toute sa Cuur; Dubois continue à se promener,

— Qu'il est beau! murmurait Baïcoco

— ("est un fou, dit le roi : (|u'un me ra[)(jurte jiuur \oir un \h'U ce «jue c'est.

Ou va chercher Dubois, un l'apporte au roi ;

— Qui es-tu, loi, dit li' roi, (|ui te promènes comme ça au soleil, sans chapeau ni parasol?

— i'.Ué sis Bicard el che n'ai bas inr dkle te pois. (Le malheur a\ail rendu Dubois prudent.)

— Ile bien, puisque tu n'as pas une tète de bois, il faut que tu aie> uni' fann'usr léic. Je radmel> dan^ mon inlimil(!'. »■! je te

218 HISTOIRE PB l'invalide A LA TfiTE DE BOIS

noniiiic mon proiiiler ministre ; ma fenunc te donnera des iiisiriu; tiens.

Voilà Dubois au [linacle.

La reine Baicoco était très volage. A peine se irouvo-t-elle seule avec Dubois, qu'elle lui fait une déclaration dans les règles et Ini dit que s'il ne l'aime pas tout de suite elle lui fait couper la tèUv

Y avait pas à dire « mon bel ami >> : Dubois met un iienou en terre, prend la main de la reine, place sa main sur son cœur, et lui dit avec l'accent de la passion :

— Ponchour, Matame, gomment fus bordez fus?

On entend le bruit de quelqu'un qui éternue : Baïcoco s'écrie :

— C'est mon mari ! il est enrhumé du cerveau : gare la sauce ! nous allons la danser !

Le roi entre.

C'était la trois cent dix-septième fois i]ne ea lui arrivait. Il ne dit pas un mot à Dubois.

— Qu'on apporte les cornes ! s'écrie-t-il.

Le chef des eunuques jaunes paraît, tout tremblant':

— Sire, il n'y en a plus.

— Comment? y en a plus! Y a pas six mois que j'en ai acheté dix paires !

— Sire, on les a toutes employées.

— Pas possible, dit le roi : depuis six mois n'y en a eu (jikî neuf paires à poser : j'ai les noms sur mon calepin.

— Sire, le Garde-Cornes dit qu'il n'en reste plus.

— Vas-y voir toi-même, et en tous cas ne reviens pas sans !

Quelques minutes après, entrent un menuisier, un esclave portant une paire de cornes d'antilope, et un apprenti portant un vilebrequin et un pot de colle forte toute bouillante.

— Sire, vous aviez, rai.son ; c'était b' Garde-Conies (]ui se trom

IIISTnlRl l)K r.'iNVAI.IIli; s. I,A Tl'Ti; Dis BOIS Jl',)

|i.iii .le l'iii bit cmiiîili'r jinur lui ap|iit'n(lii' ;i iiiiciix tenu- s;i C(iiit|il.il)iliu'>.

— Tu as bit'U fait . y a rien (|ui m'ciinuii' cnniuio le désordic

— Sire, niainlenanl ijuc j'ai l'ait mon devoir, puis-ji^ m'en aller?

•— Mais OUI.. . Atlonds (ioiic : il inc semblait «ju(! j'avais encore

quehjuo. chose à te dire Ali ! au fait, fais-toi aussi empaler loi-

nièmt^ : c'est plus réj^ulier; comme l'allaire s'est passé»; dans ton bureau, ça pourrait porter atteinte à ton honneur et à ta <-onsidéralion. Va vite.

— Sire, j'y cours

— Hé !

— Sire?

— Donne-moi donc une j)risc, avant de l'en aller' Puis. S(i tournant vers les ouvriers :

— (Ju'on les lui plante ! s'écri(* le roi.

En même temps on couche Dubois j)ar terre, on lui lait deu\ trous au front, on y met de la colle forte bien chaude, et on lui plante une paire de cornes qui avaient au moins trois pieds de longueur.

Il se relève, cherche un moment son éfjuilibre, puis s»; met à marcher, en fai.-^ant signe qu'il ne s'en porte pas plus mal :

— (Ju'est-ce (juc c'est que ça? dit le roi : comment ! celui-là en réchappe î

11 est bon de vous dire (juc; le roi de Darfour était très cruel, et qu'il avait imaginé de faire faire à tous ceux dont il était très jaloux l'opération que Dubois venait de subir : mais elle n'avait jamais réussi, et tous les encornés étaient morts en quelques minutes.

Dubois continuait à se promener de long en large, cherchant à mettre son chapeau sans pouvoir y réussir. Ses cornes lui donnaient un air si terrible, que le roi finit par avoir pour et se sauve toutes la Cour en fait autant Dubois, poussant devant lui

220 HISTOIRE DE l'iN\ALII)E A LA TÊTE I)E BOIS.

une l'unie cperdiu', sort du [Kilais, prend l;i campagne, et arrive au bord de la mer, où le peuple de Darfour tout entier, roi et roine compris, tombe et se noie : il en périt trente-huit mille huit ciMil quatre-vingt dix-sept, sans compter une inlinité de chiens, dé cliats, de canards et de perroijuets (jui malheureusement avaient suivi leurs maîtres sans savoir qu'on allait se noyer. •

Il ne s'en sauva qu'un nègre, et encore il était déjà à l'eau; mais on l'en tira pour qu'il allât porter la nouvelle : c'est un soin (|u'il faut toujours prendre dans les grands massacres, autrement on ne saurait pas que c'est arrivé, et les héritiers des morts seraient inquiets.

Il y avait au bord de la mer un vaisseau à trois ponts attaché. Dubois monte dessus, cou\u' le câble avec son couteau, et ordonne à r(''(pu[)age de prendre la mer : l'équipage, mourant de peur, croit (|ue c'est le Grand Diable d'enfer en personne, et obéit.

Le voyage fut d'abord heureux : mais!... vers la lin du troisième jour !... une furieuse tempête s'éleva. L'Eurus... leNotus... l'Aquilon... les Ilots mugissants... la pluie... le vent... la neige... la grêle... le tonnerre... les éclairs... les mâts qui cra(iuaient! Enfin toute la porcelaine fut cassée : ça dit tout.

Dubois, mourant de peur, s'était renfermé dans sa chambre et se promenait dedans comme un battant dans une cloche, au point d'en avoir un mal au coMir terrible. Enfin il y eut un coup de mer si fort, qu'il fut lancé la tête en avant contre la cloison : ses cornes s'y plantèrent de trois pouces au moins, ce t[ui lui donna un peu de repos.

Au bout de quinze jours et (]uinze nuits, la tempête se calma un [)eu, et tout aussitôt le luwire alla échouer sur l'île de Vanikoro.

Les sauvages de ce [lays-là sont très gourmands : ils mangent le inonde à la broche. Ils mangèrent l'équipage et disaient que. c'étaient * des ^-eiis bons ».

HISTOIIU ItK l'iWMIIiK \ I.A rf.TI. 1)K MOIS '221

l.t'iir mi. i|iii ;i\;iil l.i iii;iiiit' dc^ cr.iiips, f.iis.iit Idiijdiiis scici' l.'i r.ilnlio (lo In uHt' îm.\ {^(Mis .ivanl ilo les nUir. On avait rôservt'^ Diilidis pour la Immic ImuicIio à caiiso fie s»^s cornes : on vnnl.iil niolirc sa tèle comme |)|al de milieu.

Lors(|ne ce fut son tour, on le couclia par leriv, et on se mit à lui scier la calotte du crâne.

Ouand les sauvages virent ipi'au litni de sanf,' il coulait de la sciure de bois, vous dire leur peur! non, ce n'est pas po.ssildc! Les voilà à genoux, chantant leurs cantitjues et roulant d(; gros veux.

Dubois se relève, rend grâces à la ProvidiMice. et se met en marche : voilà les .sauvages qui se mettent à le suivre à la fde, en imitant tous .ses mouvements.

Il voit un bâtiment américain qui a!)orflnit; il y monte : lessau- \ages le suivent.

Le C'i|»itaine, posté sur sa dunette, ne disait rien et laissait faire, les .<auvages n'ayant pas d'armes. Il avait son idée : quand il les voit tous entrés dans le vaisseau, il lèv(^ l'ancre et met à la voile.

Ce capitaine américain venait de l'Inde avec une cargai.soii de tigres du Bengale et de serpents boas qu'il allait vendre à New- York. Il enferma les sauvages dans une chambre : chaque jour il en donnait un à chaque tigre et un à chaque boa, de sorte que ces animaux arrivèrent gras comme des moines et même se trouvaient si bien (ju'en arrivant ils ne voulaient plus quitter le bâtiment.

Quant à Dubois, le capitaine le mit dans une écurie à fond de cale et ne lui donna que du foin et de la luzerne, comme à lui bœuf : Dubois engraissait, mais ça lui donnait des vents.

Arrivé à New- York, le capitaine américain vend ses tigres et ses bttas à l'encan, met Dubois dans une cage et fait placarder une 'illichc ainsi conçue :

li'^

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