‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 40 sur 92 · MÉRINOS · texte numérisé non relu

MÉRINOS

UiHiucUcô

ifnntûtstfs Ijumortsttques

DEUXIEMK SERli:

l'AUIS LiHHAJiui: (;i:m:k.vli:

7? Il (Il I I \ V 11 II il \ rssM.vNN ET niK m rr\vnF.

M IiCCI.I.XW I

LA CASSKTTi: RI KLE

Dans un château. Une (j alerte formant atelier, éclairée par un large titrage avec porte donnant sur une terrasse couverte de fleurs. Bibliothèque, trophées d'armes et de chasse, têtes de chevreuils, de loups, de renards, de cerfs et de sangliers, le long des corniches. Table de travail sur laquelle sont entassés des brochures, des livres d'art, des bronzes. Selles de statuaire avec figures et chevaux esquissés. Un piano et un orgue. Au beau milieu de la pièce, une montagne de joujoux dispersés. Plus loin, une corbeille à ouvrage en jonc de l'Inde ornée de nœuds de rubans bleu pâle. Sur une chaise, un chapeau de jardin en paille brune avec voile vert. Sur les murs, le plan d'une propriété et la vue du château. A droite et à gauche de la cheminée, les portraits en pied d'un colonel en grand uniforme et d'un magistrat en robe. Au-dessus de la cheminée, une vieille épée de commandement et un cadre contenant des décorations. Immense cheminée où brûle un feu clair.

On est à l* arrière-saison. Au-dehors il fait un temps affreux. Le vent gronde par rafales, faisant tourbillonner les feuilles sèches et gémissant lugubrement par toutes les jointures des portes, tandis que la pluie fouette et fait grincer les carreaux du vitrage.

Un homme d'âge moyen est allongé dans un grand fauteuil, les jambes étendues, les bras abandonnés sur ses genoux, la tête penchée, et regardant tristement le feu qui brûle :

Ainsi voilà donc ce que c'est que la vie I Déjà vieux I Déjà fini I Grand-père, moi ! Est-ce possible? Quoi ! c'est donc tout? Et quand je vivrais cinquante ans encore, jamais, jamais, pas un jour, pas une heure, pas une minute, il ne me sera permis de prétendre seulement à la plus modeste, à la plus fugitive de ces joies que la jeunesse m'a données I

Pourtant c'était si bon et j'en jouissais si doucement ! 0 fraîcheurs matinales, je ne vous ressentirai donc plus ? 0 lumière argentée qui illuminais le monde d'une lueur magique, te voilà donc éteinte et mes yeux ne te verront plus resplendir? Où est cette gaîté souriante, qu'est devenu cet air de fête, qui décoraient comme une parure toutes les choses de la vie?

C'est afTrcux ! . . .

C'est injuste : car enfin je me sens dans la plénitude de mes forces, et jamais mon cœur n'a battu plus puissamment. Je suis vigoureux et sain comme un chêne ; à pied ou à cheval, à la course ou à la nage, aucun jeune homme ne peut me suivre; j'ai plus de dents et de cheveux à moi tout seul que dix de ces petits crevés qui se tortillent en roucoulant comme des pigeons phtisiques, of tontes les œillades sont pour eux.

tandis que moi, si une j»'unt^ femnK^ me regarde, c'est avec tant de conliann' et de respect (|ii'elle me semble toujours pr«île à nie demander ma bénédiction !

Ah morbleu! si j'en tenais une, comme je lui apprendrais à ne plus me respecter... à me redouter, que diable ! car enfin c'est une barbarie d'enterrer ainsi un homme tout vivant !

La triste saison que l'automne I tout .sèclie, tout jaunit, tout tombe et meurt. Les souvenirs de l'année qui va finir prennent unt; teinte de rej^rets et de deuil, et l'hiver qui s'avance donne a. l'avenir un aspect sinistre.

// reste un moment perdu dans ses pensées. Au bout de quelques minutes il Ihela tcte et regarde dans le vague comme pour chercher im souvenir, puis tout à coup il se lève, va à sa bibliothèque, et en tire une petite cassette en bois peinte en bleu de ciel avec des oiseaux et des fleurs grossièrement figures en blanc, jaune, rouge et noir.

Pauvre vieille cassette! Que tu viens de loin, et que de choses tu pourrais raconter! Depuis plus d'un siècle peut-être lu es dans la famille, et combien de fois as-tu vu les joujoux des nouveau-venus dans la vie remplacer les souvenirs des vieillards et les reliques des morts ? Moi-même je suis venu comme les autres ; comme les autres, j'ai di.spersé tes trésors pour les remplacer par ces lettres et par ces fleurs séchées que d'autres disperseront à leur tour... C'est la loi : la vie n'est pa.s moins inexorable que la mort, elle ne .se la.sse pas plus de profaner que In mort, de consacrer...

// renverse sur une pelilc table le contenu de la cassette, lettres, rubans fanés, fleurs srches, cartes, imprimés, portefeuille, qui forment un monceau confus, d'oii s'élève un nuage de poussière. Il regarde.

Voilà donc ce qui reste de ma jeunesse ! Papier jauni par le temps, roses et violettes, petit gant noir, rosette de ruban rouge, boucles de cheveux, quels parfums vous répandiez autrefois, et avec quels transports je vous dévorais de mes baisers I Et maintenant, là, j'ose à peine vous toucher; iapoussière vous couvre, vos couleurs ont disparu, les plis et les froissements vous ont fait comme des rides, cl l'odeur aigre du bois et du cuir moisis a remplacé votre douce senteur d'autrefois.

Il prend îme lettre au hasard et lit :

« Mon cher ami,

» Je m'empresse de te faire savoir, comme je le l'avais » promis, que je serai libre samedi, depuis midi jusqu'à deux » heures. Ainsi, si tu es libre, nous pourrons aller faire une » promenade.

» Toute à toi, » Laure. »

— Quelle journée ! Elle était si jolie que les passants, en la regardant dans la voiture, ouvraient de grands yeux stupéfaits! Nous allâmes au Bois, et dans un bosquet on nous servit des glaces. Avec quels éclats de rire nous changions de verre et de cuiller, et cent fois, et mille fois, avec un baiser avant et un baiser après ! Elle me frottait le nez de sou éventail, elle m'essuyait les lèvres avec son petit mouchoir de batisli' parfumé. Elle avait dix-huit ans et moi vingt... Au

i.\ CAssi-niK ui.Ki i: •)

letoiir. cIIl' MMiimoillail. sa tèle iMulaiil sur mon t'|i;mli', ses pieds mi^'iioiis étiMnius sur la iKiiniiiftlo. s'ciiiviMiil cl iii'enivraiit d'ainoiir...

Il clii'rrhe une nuire lettre delà innne r'cnlure. A peine ia-t-U commencée qu il la froisse, la jette au feu, et baisse tristement la tête :

Uni... clli' a fini l»ii'ii mal. l.a voilà daii^ la lium.'... Je n'ai jdiis jiii la ivxnir !

// prend une autre lettre.

Adcliiie. IJie déclassée, à ce (jii'elle j)ré(endait. Beau corps, beaux cheveux i'uu\, mais (jucl vilain caractère !

Il prend dans le monceau de lettres un gant noir et une rosette de ruban rouge enveloppés dans un papier :

K Opéra, 17 février 18... » (l'élait mon rêve ! ^Un débardeur ! presser dans mes bras un de ces petits diables eu cliemise de batiste, en pantalon de satin, avec des cheveux frisés et une casquette de velours noir !

Eh bien ! j'ai cru l'avoir, mais je n'ai pressé sur mon cœur que des désa^Téments ! Jamais contente, toujours triste et maussade, et s'amusant à manger des cerises et à en l'aire sauter les noyaux pendant que je lui parlais d'amour.

Une, deux, trois, quatre, cinq, six lettres d'elle. Toujours la même chose: — « Tu sais comme je l'ainnî, doniK.'-nKti de l'argent. »

.\h ! à la bonu(.' Iifuii- :

•< Mon ami,

» r.'cst tMi vain ((uc je l'attends, scrais-tii m iladc ? Je » l'attends samedi.

» Ju][ Mlliic. \lli;i,INK. »

11 y a vingt ans de cela : elle attend encore.

// défait un paqiiet de cartes d'étudiant réunies par une faveur bleue:

Tiens! mes cartes d'étudiant! En ai-je fait, de ces courses au quartier latin I Et par tous les temps, toujours à pied, afin d'économiser les voitures. Trois quarts d'heure de chemin, et traversée des Halles sur un lit de choux et de poireaux.

Etait-ce assez ennuyeux, ces cours de droit ! Pour quelques hommes de valeur, que de vieilles hêtes, et de mauvaises bêtes, parmi ces professeurs ! J'ai presque oublié leurs noms... Ah ! D... ! Voilà un homme qui pendant quarante ans s'est fait maudire par toute la jeunesse. J'ai eu un de ses coups de dent, il m'a fait refuser à un examen. Quel battement de cœur lorsqu'il m'a fallu rentrer chez moi et annoncer cela à ma mère !

Il prend une autre lettre :

Ahl Lucile ! Une belle brune, tendre, mais volage. Voyons un peu :

« Monsieur,

» IN'osant m'expliquer avec vous de vive voix, je préfère » vous écrire. Vous n'ignorez pas dans quelle position péni- » ble je puis être d'un moment à l'autre ayant contracté une » liaison avec vous, mes parents venant à le savoir. Main- » tenant, sans être exigeante, je désirerais savoir si je puis » compter sur vous pour acquitter certaines petites dettes. . . »

Il jette la lettre au feu, relève fièrement la tête :

Page 1