ENGI.VNl) 1 il
fonti', av«H- une i,'ali'ri(' de fci- poli, cl puis, à U'vvc ol en Ira- M'is do la ilieiiiiiu'i', (rois énormes oulils qui ont l'air d'iiistrumonls de lortmv; à cote de la clicniiiiée, un immense seau à cliarlton où un nè^nv prendrait un bain.
Je me recule jusque contre la fenôtr»'. Ici c'est dilVércnl : il l'ait froid. On est littéralement haclié par des courants d'air aussi tranchants que des lames de rasoirs. Ce sont ])ourtant des fenêtres à coulisses, bien supérieures, comme tout le monde vous le dira, à nos croisées françaises.
Mais l'u examinant ce système, je crois que les coulisses sont tiop lar^'es. Pour empêcher les châssis de haltre, on les fixe avec de petits coins de bois qui sont suspendus à de longues ficelles, deux de chaque côté. Nous avons ensuite le store, qui est jaune parce que c'est une couleur solide, et dont la double corde est tendue le long de la baie et s'entremêle avec les ficelles des coins de bois. Sur les châssis il y a un petit rideau, sans tringle, parce qu'une tringle empêcherait les chiissis de passer l'un sur l'autre. Par-dessus tout cela nous avons le rideau, trop long et traînant à terre, relevé d'un côte. Si vous voulez ouviir la fenêtre, il faut choisir entre le haut (.'t le bas : quant à l'ouvrir entièrement, non : ou vous relèverez les deux châssis et vous devrez passer et allonger le cou sous celte guilloline, ou vous les abaisserez, et alors vous aurez l'ouverture à la hauteur du menton.
Demandez pourquoi on ne peut ouvrir que la moitié des fenêtres : M. Laboulaye vous dira probablement que c'est parce que cela aère mieux.
Il doit en être convaincu !
Voyons un peu leurs cigares... tn voilà un (jui m'a coûté huit sous... Je l'allume : e.xécrable ! exécrable!
Pas.sons dans ma chambre. Pouah I ce ci'mre est-il mau-
vais ! Tapis partout. Je tiens encore mon allumette à la main : le fait est que dans cette chambre il n'y a pas un endroit où jeter une allumette.
Et puis je veux cracher, moi !
Ah ! la cheminée ! Mais non, elle est pleine de papier haché vert et rose. Je retourne dans le salon, je jette mon allumette et mon cigare dans le feu et je crache sur le tout.
Enfin j'ai craché, c'est toujours quelque chose.
Un bout de toilette pour me présenter convenablement devant M. et M""^ Simpson, à qui je suis recommandé. Le cabinet de toilette est bien. Mais je n'aime pas ce panneau de vannerie, c'est laid et inutile. Que de toile cirée! C'est une odeur qui vous prend à la gorge. Où est le pot à l'eau ? Ah ! un col-de-cygne : je tourne, et un torrent d'eau s'élance en bouillonnant d'une ouverture ménagée dans la cuvette. Après cinq minutes de tumulte, l'eau se calme...
Je ne peux pas me décider, c'est plus fort que moi. Un dégoût, un dégoût! Cette cuvette, ohl ça ressemble tellement... Je vois un bouton, je le presse, crac ! l'eau disparaît par une trappe avec un bruit de vomissement qui me soulève le cœur. C'est très-salc, ces trappes : il s'y dépose toujours un résidu de savon, et puis l'idée de ce qu'il y a dans ce tuyau qui est sous votre nez... IVon, jamais je ne me fourrerai la figure là-dinlans. Je sonne pour demander une cuvette : on ne vient pas.
Je m'avance sur l'escalier pour appeler. Je trouve la femme de chambre assise sur les marches, et pleurant.
— Qu'avez-vous , ma fille ?
— Ah! sir, je n'en peux plus: toujours monter et descendre! Quand vient l'après-midi , je tombe! J'aimerais mieux être morte I
OI.I) ENC.I.AM) 143
Les ilomesliqucs sont plus malheureux que chez nous, dans ce pays-ci...
EMtMn'a apporté une cuvelte. .le faismaltarhe. Comment, le jour baisse déjà ! Il n'est que deux heures. Ah! le brouillard
Odeur désagréable. Elle augmente. On aura laisse le gaz ouvert.
— Anna I voulez-vous, je vous prie, venir voii? Je crois qu'on a laissé le gaz ouvert.
— Oh! non, sir, c'est le gaz qui arrive. Faut-il l'allumer?
— Oui.
Pouk I pouk I pouk ! pouk ! Quatre becs de gaz ! Quel luxe I Ça, c'est plus commode que les lampes. Je reprends ma barbe.
Je m'arrête : si je continue je me fais sauter la tête I Le gaz danse et trerablolte en sifilant.
— Annal voulez-vous, je vous prie, venir voir au gaz?
— C'est un peu d'air dans le tuyau... Je vais prévenir madame.
Madame arrive :
— Ce n'est rien : c'est de l'eau. Dans un moment cela ira.
Les quatre becs s'éteignent à la fois. Obscurité profonde. Je reste le rasoir en l'air. Anna va chercher des bougies.
Ma toilette est finie, je sors. La femme de chambre est à genoux sur le seuil de la porte, lavant les marches du perron.
— Vous lavez comme ra tous les jours ?
— Soir et matin , sir.
— Comme la pierre est lilanche I
— Oh! sir, elle est noire, mais nous y mettons du blanc. C'est singulier : l'idée que cette pierre du seuil elle-mômo
est peinturlurée comme tout ce que le pied foule dans la maison, cette idée-là me trouble : j'éprouve une impression analogue à celle que j'ai ressentie tout à l'heure devant la rôtissoire qui remplace le foyer.
Je fais quatre pas et me voilà dans la rue. J'ai traversé le jardin. Toutes les maisons de ces rues sont pareilles. Ces jardins sont uniformes : bordure en pierre de taille, terrasse au-dessus d'un fossé, avec un trou pour jcler le charbon de terre, grille genre néo-grec, petits parterres entourés de huis. Mais je me reconnais... Où diable ai-je vu cela?
Ah ! au Père-Lachaise !
Voilà la rue où demeurent M. et M™^ Simpson. C'est un autre genre : des cottages. Ici le jardin ressemble à ceux de nos établissements de bains : il y a un cippe avec une coupe, et une fleur dans la coupe — à toutes les maisons. Au milieu de la façade, une demi-lanterne à quatre pans, en vitrage, et dont le haut forme terrasse pour le premier étage. On aperçoit une table avec un aquarium et deux pots de fleurs rouges.
Je frappe. J'attends un quart d'heure, on me regarde du liaut en bas et on fait des difficultés pour m'introduire. J'ai su poui-quoi : je n'ai pas frappé assez fort et assez longtemps : un gentleman doit faire fracas quand il demande à entrer.
Chez nous, quand on entend un coup de sonnette délicat et discret, on se dit :
— Voilà une jolie femme ou un homme bien élevé.
Je donne ma carte : une minute après les portes s'ouvrent à deux battants, et M"^ Simpson vient à moi en me tendant les deux mains.
Tout en causant avec M'"'' Simpson, j'examine le room où
OM» IMil.AM» 145
clin nio roroil. Piano, aqnaiiiim, lapis, hrotlcrios en porlos, ^'ravinrs nu-adn'cs, porcelaines à tons criards et à formes ^'auclies, mousses de laine avec fleurs en papier, stéréoscope et tahle à ouvrage : c'est la répùtilion, avec plus de profusion, des mêmes détails que j'ai vus chez moi.
M. el M""' Simpson ont sept enfants. L'ainé est aux Indes avec un oncle commerçant; le second est en Australie; la fille aînée est mariée en Norvé;{C et liahile Hanimcrfest, au cap >'ord : une seconde lille est en Kcosse auprès d'un autre oncle, goutteux ; le troisième fils est commis dans une maison de droguerie à Manchester ; le quatrième fils, qui a cinq ans, est à l'école : je le verrai ce soir. Enfin une petite fille au maillot, qui a quinze mois, est en haut, dans la nursery, avec sa honne.
M""= Simpson a les larmes aux yeux en me parlant de ses enfants :
— Vous voyez, monsieur, avec une si nomhreuse famille, je vis seule. Tant que mes enfants sont petits, je les ai làhaut [irès de moi, dans la nui'sery, mais à (piatrc ans ils vont à l'école, à douze ans ils vont travailler avec leur père, et à quatorze ans ils me quittent pour naviguer et chercher une position, (juiint à nos filles, elles n'ont pas de dot et nous les marions comme nous pouvons. Heureusement qu'en Angleterre les hommes ne s'inquiètent pas de ce qu'une fille peut leur apporter en mariage...
— Car la loi anglaise, n'est-ce pas, madame, ne leur assure rien de la fijrtniic de leurs parents?
— \]('\,i< ! nialli('iireuse!ii"iil non.
— Va si les hommes exigeaient des dots, ils seraient ohligés d'aller chercher femme hors de leurs pays ?
— Oli ! ils le font très-peu.
446 OLD EINGI.AND
— Et ils ont raison, dis-jc galamment, car ils ne trouveraient nulle part des femmes aussi charmantes !
M""^ Simpson rougit en me lançant un regard reconnaissant.
Je vois bien que c'est la seule parole douce qu'elle ait entendue depuis qu'elle est mariée.
— On vit beaucoup de la vie de famille, en Angleterre? L'éducation de vos sept enfants a dû bien doucement remplir voire vie?
— Oh oui I Et puis le ménage. Mon mari, lorsqu'il rentre après une journée de travail, aime à trouver la maison en ordre et le repas bien servi. Il faut qu'avant son retour les enfants aient dîné et soient remontés dans la nursery : quand on a passé huit heures dans l'agitation des affaires, vous comprenez, monsieur, qu'on a besoin d'un peu de calme et qu'on ne pourrait pas supporter le bruit des enfants. C'est d'ailleurs le seul moment que nous ayons pour causer des intérêts de la maison. Mon mari me rapporte les lettres qu'il a reçues, dans le courant de la journée, de nos enfants ; je les lui lis pendant qu'il parcourt son journal du soir, car il n'a pas le temps de le lire à son bureau : il est si occupé I Après dîner il va à son club, car vous savez que c'est le seul endroit où les hommes puissent se voir.
— Et vous, madame, vous ne sortez pas?
— Oh ! dear no! je reste... Va, me dit-elle en me montrant une chaise à côté d'une table à ouvrage. C'est là, ajoutât-elle avec un soupir, que j'ai passé les heures les plus douces de ma vie.
— Oui... oui... c'est bien dillérent de nos familles françaises : ici les époux marchent dans la vie, n'est-ce pas, madame, appuyés l'un sur l'autre?...
or.D ENOLANn 1 17
— Oh oui !
— . . . of iMiloiirés (le loiirs (Mifants ?
— Oh oui ! c'est cc'hi int^nu'.
— On me ruvait hien dit...
M""' Simpson m'invite à dîner pour aujourd'hui mi>mo. J'acrepte cl je sors pour essayer de découvrir quelijue chose à travers le hrouiUard qui scmhlo un peu se dissiper, et la torclie qui représente le soleil est rouge clair au lieu de rouge souihre ({u'elle était. Je m'avance. Je dois traverser un pont, car le sol tremlde et gronde sous le roulement des voitures.
Me voilà sur la terre ferme. Des rues droites se coupant à ' angle droit ; toutes les maisons de la môme rue parcilhîs : tombeau, temple grec, villa italienne, chalet gothique, voilà les types. Toutes les façades noires comme du charbon. Enfin je vois s'ouvrir un espace plus clair au bout de la rue : c'est lïyde-Park.
Le brouillard se dissipe. Je vois un immense terrain planté d'arbres. Sur le gazon serpentent des sentiers tracés par le pied des passants. Une pièce d'eau bordée d'un petit pavé. Autour du jiarc, hi piste, avec des barrières de bois grossier et quelques ouvertures garnies de bornes en fonte et de barres de fer à peine cquarries. Voilà donc le sol sacré où vient, pendant la saison, caracoler l'aristocratie anglaise! Plus loin, la Serpentine! Ah! c'est la Serpentine...
Je m'en retourne par d'autres rues. Dans ce pays-ci je rcmanpie que tout est bariolé de tons criards. Les omnibus ont l'air de boîtes de conserves, et les boites de conserves ont l'air d'omnibus. Des afliches, ah ! on en est aveuglé I
Je croyais que les chevaux anglais étaient [iliis beaux (|ue. les nôtres. Ceux qui traînent les charrettes sont tout en jambe, avec une gro.sse tête longue.
Mais où sont donc les gens comme il faut? Je vois passer quatre millions d'hommes, et ils sont tous mal mis et sans gants !
Je me suis promené ainsi deux heures. C'est singulier comme les quartiers s'entremêlent : vous sortez d'une rue superhe, vous tournez le coin, et vous voilà dans la Cour des Miracles; vous tournez un autre coin, et vous vous trouvez sur un square entouré de maisons luxueuses ; et ainsi de suite indéfiniment. Où est le cœur de cette ville?
Je me suis arrêté chez moi pour mettre l'habit noir, la cravate blanche et l'indispensable fleur à la boutonnière, et j'entre dans le salon de mes nouveaux amis, où M. Simpson m'accueille avec toute l'énergie de l'hospitalité anglaise.
Après avoir parlé de nos amis communs, nous avons causé de la France, puis de l'Angleterre, puis de la vie anglaise, ce qui m'amène naturellement à faire l'éloge du comfort anglais, si mal connu et si vanté chez nous. L'orgueil national du maître et l'amour-propre de la maîtresse de maison me répondent en duo par une proposition de visiter du haut en bas le Iwinc où je suis admis; j'accepte avec enthousiasme, et nous descendons dans le sous-sol pour procéder par ordre.
rs'ous avons descendu un étage, nous en avons remonté trois, redescendu deux, et nous voilà de nouveau dans le room du rez-de-chaussée. Tout cela, pris isolément, est bien installé, admirablement outillé; tout est abondant, tout est large, tout est fait pour l'usage et le but, et chaque pièce est comme un atelier spécial où tout se fait pour le mieux, à coniniencer par la cuisine et à finir par... ce que vous savez. Mais un détail gâte tout, c'est qu'une pareille maison est un bâton de perroquet, et que pour communiquer d'une partie
AU) FNr.l.ANn 1 tO
à l'auHT il lanl toujours mentor ou doscondrc. Madame a son salon an rcz-de-cliausséc; monsieur a son cabinet au premier; les domestiques son! dans le sous-sol; les enfants et leurs bonnes sont au second, dans la nursery : si bien que, dans eet intérieur si savamment organisé, chacun des groupes de la famille est séparé.
Ce n'est pas tout. Cet intérieur si propre, si luisant, si correct, a quelque chose de sec et de froid qui me serre le cœur : cela sent le vernis, l'eau de cuivre, le gaz, le charbon de terre, mais je cherche en vain ces bonnes odeurs que nous avons chez nous, que sais-je ? le pain frais, la bouiïéc de cigare que le mari laisse échapper en contrebande lorsqu'il écarte les rideaux du cabinet de toilette où sa femme fait voltiger la poudre de riz ; cette douce odeur d'amande et de lait du bébé qu'on nous apporte tout blanc et tout propre dans notre lit... Non, ce n'est pas là le nid de famille, où l'on vit, comme chez nous, serrés les uns conti-e les autres : c'est une manufacture de bien-être, de devoir, d'affection, si vous voulez, mais enfin, si c'est le bonheur, c'est le bonheur industriel, qui parle à la raison mais qui ne dit rien au cœur.
On .se met à table. Comment I nous allons manger et boire avec tout cela? Une douzaine d'outils, six verres pour cliaque convive; un peuple de flacons et de bouteilles, contenant toute espèce de sauces, de pickles, de conserves, de poudres, de vinaigres; des pots, des brocs, des coupes, des seaux, des réchauds, des trépieds, des plateaux; devant le maître de la mai.son, un arsenal de couteaux qui ont plutôt l'air de coutelas, de sabres, de cimeterres; devant la maîtres.se, des cuillères, des louches à potages, des truelles h poisson : c'est une boutique de chirurgie et non un couvert.
On CdUimmcc. Snupc à la toi'tiu'. ("ne s(iii|iièrc à y faire
une pleine eau. jNon, vous dire ce qui sorl de cette soupière n'est pas possible : il faudrait savoir ce qui y est entré : des œufs, de la viande, des légumes, des épices, du vin, que sais-je I
On sert le madère.
Un homard long et gros comme le bras ; ses pinces sont effroyables.... Crac! crac! la carapace vole en éclats sous les mains de fer de notre hôte ; on me sert, et on m'explique l'usage d'un oulil à griffe et à palette qui sert à vider et à perforer les pattes de la bête. Le vin commence : du Porto.
Ah ! mon Dieu ! quel poisson I Si ce turbot avait encore une étincelle de vie, d'un coup de dent il nous croquerait. Je suis sûr qu'il pèse vingt-cinq livres. Je vous donne mon impression telle qu'elle est : non-seulement ce n'est pas ragoûtant, mais cela a quelque chose d'impudique, et je rougis jusqu'aux oreilles lorsque je vois M"^ Simpson avancer sa truelle : ça me fait absolument l'effet d'une nudité, tant c'est gros.
— Je vous recommande notre poisson anglais, me dit-elle ; vous savez que la chair en est bien plus ferme que celle de vos poissons français, parce que nous ne le laissons pas agoniser : on le tue au moment où il sort de l'eau.
— Comment fait-on?
— On lui casse la tête sur le bord du bateau, de sorte qu'il meurt raide.
— Oh ! c'est horrible !
— Au contraire, il souffre moins. Et puis la chair est bien plus ferme.
On sert le vin blanc.
Deux domestiques apportent le roastbeef.
— Vous voyez ce roastbeef? 11 pèse quarante livres.
(Juand celte moiitagiie de viande erue s'est mise à saigner et à s'entr'ouvrir en plaies larges connue la main, j'ai ressenti une véritable horreur. Si vous aviez vu la figure rouge de l'Anglais, ses yeux hagards, ses cheveux hérissés, et le jeu lerrihle du grand coutelas qu'il }tl()ngeait férocemeht dans la chair ensanglantée , vraiment vous auriez eu peur.
On sert le Porto, puis le Bourgogne, puis le Claret, puis le Champagne. Le roaslbeef est accompagné de pommes de Icrre à l'eau, de haricots verts à l'eau, arrosé de sauces, saupoudré de curry; et on hoit, on boit, on boit, jusqu'à ce qu'enfin paraisse le plumpudding!
Celui-là aussi pèse vingt-cinq livres. Il contient quatorze ingrédients. Il y a un an qu'il est pétri. Il a bouilli pendant douze heures. Il coûte soixante francs. Il faut quinze jours pour le manger.
Voilà maintenant l'aple-tart, puis le gâteau, puis les fruits, puis les sucreries, les vins doux, le café, les liqueurs, le punch.
Ouf! c'est fini. Le poids quej'avais sur le cœur est tombé sur mon estomac. M. Simpson me propose d'aller fumer un cigare et prendre le thé à son club. Je salue et nous sortons. ISous avançons a travers le brouillard. M. Simpson parle avec volubilité des indigos, je crois ; moi je suis hébété, j'ai mal à la tête et mal au cccur. Nous arrivons au club.
Quelle soirée 1 Personne n'a fait allenlion à nous, personne n'a dit un mot. Les uns jouent aux cartes, les autres lisent le journal, d'autres fument en se vautrant sur les divans. Enfin a onze heures je demande à M. Simpson la permission de le laisser, et je rentre chez moi.
J'ai été pris par le bras ou tiré par la basque peut-être
trente fois avant d'arriver à ma rue. La plupart de ces malheureuses sont des enfants de dix à quatorze ans !
Dieu merci, je suis dans ma chambre. Je me couche.
Ah ! voilà qui m'achève. Prenez des rallonges de table, rembourrez-les avec des coquillages, étendez un drap pardessus, couchez-vous dessus, et vous passerez une nuit comme celle que j'ai passée. J'ai dormi, parce que la nature ne perd jamais ses droits et qu'il fallait bien cuver le dîner : mais quel sommeil !
Le lendemain en faisant ma toilette, je repassais en idée sur toutes mes impressions de la veille. Je ne discutais pas, non, mais, après avoir un peu rêvé à tout ce que j'avais vu en un jour, je me posai tout simplement cette question :
— Si cette vie-là devait durer un mois, qu'est-ce que je deviendrais ?
Je regardai jîar hasard à la fenêtre : un corbillard passait au grand trot , suivi de deux voitures de deuil pleines de messieurs en cravate blanche et habit noir. Personne ne saluait sur son passage.
— Anna, demandai-je à la femme de chambre, où va ce corbillard vide suivi de gens en deuil ?
— Il n'est pas vide, sir, il va au cimetière.
— Comment, au trot?
Je demeurai tout rêveur.
— Ma foi, tout bien considéré, me dis-je, puisque les morts se sauvent d'ici au trot, les vivants ne peuvent pas mieux faire que de s'en aller au galop.
Et ayant bouclé mes malles, je pris l'express pour Douvres et Calais.
Et quand, de l'avant du bateau, je voyais blancbii- à l'bo-
or.n EiSGLANn 1;k{
lizon les rotos do France ; quand je songeais à tous les biens et à Ions les charmes qne j'allais retrouver sur cette terre ln'iiic et sacrée, je répétais ces mots... d'un étranger, de (irolius, ces mots, honte et châtiment de tous les Français (]ui ne savent pas aimer leur patrie :
La France, le plus beau royausie après celui du Cael !
UNE VILLE EiN BATEAU
Il n'y a pas de pays plus prodigieux que la Cliine. On ne se lasse pas de lire et d'écouter les descriptions et les récils des choses merveilleuses qui se voient en ce pays.
Le peuple chinois est dans une situation unique parmi tous les autres peuples du globe : il est dévoré par sa propre vie. Un concours étonnant de circonstances l'a préservé des événements et des catastrophes qui partout ailleurs ont bouleversé les empires en les régénérant ; et, ce qui n'est pas moins singulier, ce concours de circonstances dure depuis le commencement du monde.
Il n'y a pas de raison pour que la Chine puisse changer jamais, car il n'y a plus de barbares pour civiliser le monde en le renouvelant comme les Huns et les Oslrogoths ont fait de l'empire romain : il est trop tard, et les principes du droit des gens, pas plus que les lois de l'équilibre européen, ne permettront jamais que la Chine soit absorbée par une des grandes puissances de l'Europe : ce serait d'ailleurs uu
UNE Vll.I.E EN IIATE.M 1 0-)
tel morciMU à uvaliM', ({iie la nation (jui aurait l'audace de le faire en pourrait bien mourir irindij^^estion.
La Chine est donc vraisemblablement destinée à donner encore au monde, pendant des siècles, le spectacle unique et inouï d'un peuple pullulant plus abondamment de jour en jour, foisonnant, fourmillant, s'entassant et débordant sur lui-môme ; s'échauiTant, fermentant, se gonllant, jusqu'à ce qu'un jour vienne où le monstrueux empire, crevant dans sa peau comme un liydropique, laissera peut-être écbappcr sur l'univers les torrents d'une nouvelle invasion de barbares.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Chinois en sont aux expédients, je ne dis pas pour manger, car la famine sévit chez eux à l'état endémique, mais pour trouver où se loger, où mettre leurs deux pieds.
Ils ont des dortoirs publics où la foule est si nombreuse qu'on n'a pas la place pour s'étendre et qu'on y dort debout; d'autres, formés de quatre grands murs où les dormeurs sont perchés comme des oiseaux sur des rangées de barres étagées jusqu'à la hauteur d'un cinquième. On se coudoie sur les grands chemins comme on fait à Paris sur les boulevards un jour de mardi-gras. Il y a des maisons tout le long des routes, tout le long des canaux, sur les ponts, au bord des fleuves. Et dans chacune des pièces de ces innombrables habitations, ils couchent trente ou quarante là où nous ne pourrions pas coucher deux. Enfin, roulant perpétuellement son existence vagabonde de ville en ville; et de province en province, toute une population de marchands ambulants, de pèlerins, de mendiants, de voleurs, trace au travers de cet océan de tètes humaines un remous éternel, comme font les bancs de harengs ou de sardines voyageant d'un pôle à l'autre à travers les Ilots de la mer.
Les plus heureux suppriment l'existence : ils remplacent la vie par le sommeil, ils dorment en attendant la mort : ce senties fumeurs d'opium. Excellente manière de tuer le temps, mais insuffisante malheureusement, car l'opium ne tue pas l'homme aussi vite qu'il tue le temps, et puis il coûte cher : n'en a pas qui veut.
En vain, comme à hord d'un navire affamé, on se déharrasse tant qu'on peut des bouches inutiles. Ils avaient cru trouver une combinaison des plus ingénieuses en utilisant les petits enfants à la nourriture des pourceaux : ils se sont bientôt aperçus qu'après avoir logé les enfants dans le ventre des pourceaux, les pourceaux n'en devenaient que plus gras, qu'ils tenaient plus de place, qu'ils demandaient à manger davantage, et qu'il ne restait plus d'autre ressource, pour les empêcher de manger, que de les manger eux-mêmes, eux et les enfants qu'ils avaient dans le venir.'.
Et alors cette multitude grouillanlc et affamée, ne sachant oîi se porter ni où se fourrer, a fait comme le cerf aux abois : ne trouvant plus où vivre sur la terre, elle a « pris l'eau », et l'on a vu les ports, les fleuves, les lacs, les canaux, et jusqu'aux fossés, se couvrir de bateaux, de radeaux, de maisons flottantes ou d'habitations sur pilotis : de sorte que dans ce pays étrange on peut voir de sa fenêtre, si on est logé au bord de quelque grand fleuve, passer des villes entières avec leurs maisons et leurs temples, leurs rues et leurs places, leurs tribunaux, leurs hospices, leurs théâtres, leurs plaisirs, leurs chagrins, tout cela s'en allant au fil de l'eau pour ne s'arrêter que devant quelque cité de terre ferme, y demeurer quelques jours, et reprendre son voyage.
Les voyageurs anciens et modernes ont assez parlé des faubourgs flottants de Canton ; les. bateaux à fleurs, et ce
l'NF. VII.1.F F.N nvTFAr 457
qu'il y a dtHlan>, ont itssez chatoiiillc d'iinagiiiations joiincs ou vieilles pour (|u'il soil inutile d'en rééditer la description, d'autant plus (ju'ils n'existent pas. Mais j'ai dùniclié un vieux voyaf,'eur jifu connu, Fernand Mendez Pinto, aventurier portugais, (pii nous donne, entre autres récits merveilleux, un talileau d'une de ces villes lloltanles de la Chine. Je ne doute pas qu'on n'y trouve autant de plaisir que j'en ai eu moi-même.
Pinto est un aventurier portugais qui partit de Lisbonne on 1537. Il a visité l'Afrique, l'.Vrabie, les îles de la Sonde, l'Inde, la Chine et le Japon : il a été pris par des corsaires, fait esclave, vendu et revendu une douzaine de fois; il a vu tous les pays, soulîert tous les mallieui-s, comparu comme accusé devant les juridictions les plus fantastiques, essuyé toutes les variétés de tempêtes et de naufrages ; il s'est battu sur toutes les mers du globe, contre les Français, les Turcs, les Arabes, les Chinois, les Japonais, les Malais ; il a été ambassadeur après avoir été pirate et forçat, et il a fini par se trouver, aux extrémités du monde, le compagnon de saint François-Xavier, qui est mort sous ses yeux et dont il a pu recueillir le dernier .soupir.
Son livre, traduit par le sieur Bernard Figuier, Gentillloinme Portuf/ais, a été publié en 154.'), à Paris, chez Arnoult Cottinet, rui' des Carmes, proche la Mazure, et chez Iean U(k;kr, rur des Amandiers devant les Grassins, à la Vn'Ué Uoyale. Il est dédié à Mo>ski(;.nelr le Cardinal de Richelieu. Avant la dédicace, et au verso du titre, le traducteur a mis une manière d'avis au lecteur d'une naïveté vraiment charmante, et qui a le mérite de nous donner en bien peu de mots un résumé complet des « advantures » de Pinto :
* Ed la présente histoire sont contenues plusieurs choses estranges et prodigieuses par luy veuës et ouvës aux Royaumes de la Chine, de Tartarie, de Somau, vulgairement appelé Siam, de Calaminham, de Pegu, de Martabane, et en divers autres endroicts des contrées Orientales, dont nous n'avons presque point de cognoissance en notre Oc^rident.
Atec une ample Relation des particularitez les plus
remarquables aduenuës tant à luy, qu'à
beaucoup d'autres personnes.
Et un abrégé de la vie miraculeuse et de la mort du R. P. M. François- Xavier, uniqpae lumière de ces coatroc? d'Orient et Becteur universel de la compagnie Je JÉscs. »
Pinto et neuf de ses compagnons, à la suite d'un naufrage, ont été arrêtés à >"ankin, mis en jjrison et condamnés à être fouettés et à avoir les pouces coupés. Au moment oii, après leur avoir infligé la première partie de cette peine, on les met en traitement dans un hospice pour y être guéris de leurs plaies, une confrérie charitable, celle des Avocats des pautres, les prend sous sa protection et les fait partir pour Pékin comme appelants de la sentence. C'est dans le cours de ce voyage qu'ils rencontrent, entre autres merveilles, la ville flottante dont nous allons donner la description. >^ous sommes à Yung-ki-li-no, sur le fleuve Yan-tse-kiang ou fleuve Bleu.
11 n'est pas possible, dit Pinto, d'imaginer quelle quantité de choses de toute espèce il y a dans ce pays-là. Elles arrivent sur des navires qui viennent, par deux ou trois cents, s'amarrer au bord des fleuves, où sont presque toujours placées les pagodes. Chaque pagode a sa fête, qui devient Toccasion d'une foire ou d'un marché. Quand tous ces vais-
INE VILLE EN BATEVr 159
seaux sont réunis, on les fait se ran^'or et s'aligner de manière à ce qu'il s'en forme comme une grande et belle ville. 1! n'est pas rare de voir ainsi se réunir sur un môme point jusqu'à vingt mille navires ou barques de toute espèce, s'étendant le long de la terre sur une longueur d'une lieue et s'avançant dans le lleuve jusqu'à trois quarts de lieue.
La ville une fois formée, on y organise la police et la justice. Un magistrat nomme Chaam, ayant sous ses ordres trente mandarins de police intérieure et trente mandarins de sûreté pour la protection des marchands, exerce la juridiction au civil et au criminel et la haute et basse justice, sans opposition ni appel , pendant tout le temps que dure le stationnement de la ville improvisée.
De chaque côté des navires, des passages sont ménagés qui forment de véritables rues où circulent les petites embarcations. La plupart des navires sont couverts de tapisseries de soie, pavoises d'étendards, de bannières et de guidons bariolés, entourés de balustrades vernissées et dorées. Les marchands ont leur étalage sur le pont, d'où ils appellent à grands cris les chalands qui passent en bateau.
La ville a ses quartiers, les uns pour le commerce, les autres pour l'industrie. Certaines rues sont exclusivement habitées par les gens de métier, et là on trouve tous les artisans, tels que cordonniers, tailleurs, forgerons. Tout ce monde travaille et fait ses affaires avec le plus grand calme, sans que jamais on voie s'élever le plus petit différend.
Si par hasard un voleur est pris sur le fait, on l'arrête, et on le punit séance tenante et sans aucune forme de procès.
Dès que la nuit est venue, on tend des cordes devant l'entrée de chaque rue et il n'est plus permis à personne d'y circuler. De distance en distance on allume des lanternes,
et des surveillants observent tout ce qui se passe, pour en rendre compte au Cliaam dès le lendemain matin. Rien ne peut donner une idée de l'aspect vraiment féerique de cette ville flottante, toute bariolée de couleurs, toute dorée et vernissée, avec ses milliers de lanternes aux formes fantastiques lançant en longs reflets leurs feux sur la surface de l'eau. De temps en temps et à intervalles réguliers le son d'un gong retentit, et les cris prolongés des veilleurs de nuit s'élèvent au milieu du silence.
Pendant que tout repose et que la ville endormie se laisse aller au bercement des eaux du fleuve, des barques sombres et muettes se glissent, pareilles à des cygnes noirs, à travers les détours des rues : c'est la garde de police. Parfois au détour d'une de ces rues aquatiques on voit miroiter le remous d'un sillage qui soulève l'eau : la barque noire s'élance plus rapide, et de son bord se penche une ombre; un bras vigoureux plonge dans l'eau, et tire dans la barque un grand corps qui se débat en vain : c'est un maraudeur de nuit, et en quelques minutes le misérable, garotté solidement, est couché au fond du bateau.
Mais la nuit s'avance. Bientôt à la lueur blanche de l'aube succèdent les premiers feux de l'aurore. Un rayon de soleil frappe sur la rive le sommet doré de la pagode. Les gongs résonnent, les veilleurs de nuit poussent un grand cri, et aussitôt, tandis que les cloches et les tams-tams de la pagode se mettent en branle avec un bruit assourdissant, tous les habitants de la ville flottante y répondent par un concert de cris et d'instruments. La ville est éveillée.
Le bon Chinois commence sa journée par aller faire ses dévotions à la chapelle oii des prêtres l'attendent lui et ses aumônes. Des navires enti(M's soni là chargés d'idoles de toute
UNE VII.l.E EN BATEAU l(»l
espèce et de tout prix, ou bicu de pieds, de cuisses, de l>ras et de ttMes, ex-voto que les innlndcs ont roiiliinn' d'oiïrir ;mi\ diviiiilés.
Voulez-vous aller en paradis? Voiri de braves bonzes qui, sur un lialeau tout drapé de soie, vendent di's « lettres de change pour le ciel, par le moyen (les(pielles, dit le bon Pinlo,cesprestres du diable leurproinettent plusieurs mérites en grarids inlérest, les assurants (jue sans ces lettres il leur est impossible de se sauver en aucune façon que ce soit; pour ce, disent-ils, que Dieu est ennemi mortel de ceux qui ne font aucun bien aux pagodes. Là-dessus ils leur content tant de fables et de mensonges, que ces malheureux s'ostcnt quelque fois le morceau de la bouche pour le le.ur donner ».
On connaît de reste la fourberie chinoise : mais ces bonzes ont un autre genre de commerce qui dépasse toute vraisemblance : c'est le commerce des crânes de personnes charitables t
Vous avez bien vécu, vous avez notamment pratiqué la grande vertu de la charité : votre crâne va devenir l'objet d'une spéculation pieuse. Ne vous plaignez pas : votre chef vénéré va servir à rassurer les tendres alarmes d'un époux, d'une épouse inconsolable, d'une mère au désespoir, d'un frère désolé, qui tremble pour le salut éternel de celui ([u'il a perdu; vos os serviront de passe-port et de recommandation à l'âme du pauvre défunt, car le mérite de vos aumônes s'appliquera îi lui, et « (|uand le portier du Paradis verra arriver un marchand avec de tels valets, il lui fera de l'honneur comme s'il avait alTaire à un seigneur ».
Ceci confirme une observation que tout le monde a pu laire : c'est qu'en voyage on est prescpie toujours jugé sur II' li.iin (ju'on mène. Mais pcuirsuivons
« Si le dcfimt », disent les bonzes à leurs dupes, « est pauvre et sans suite, le portier ne lui ouvrira point : au contraire, plus il aura de ces têtes de morts avec lui, plus il sera estimé heureux ».
En conséquence , des barques énormes sont là toutes chargées de crânes et de têtes de morts, et on voit s'empresser autour de ces funèbres étalages tous ceux que la piété envers les morts anime particulièrement : or, on sait que le culte des ancêtres est la vertu dominante du Chinois. Malgré ce qu'elle peut avoir de touchant, cette coutume a quelque chose de sinistre : on ne peut s'empêcher d'avoir quelque doute sur la valeur de cette pratique, et puis je ne suis pas édifié sur l'utilité que peut avoir, dans un état policé, une foire aux crânes.
Quand j'étais petit, un de mes grands bonheurs était d'acheter « une petite liberté pour un sou ». Des gamins, criant à tue-tête comme ils savent faire lorsqu'il s'agit d'ameuter les badauds, étaient établis sur les boulevards, ayant devant eux une cage pleine de moineaux et d'hiron lelles. On donnait un sou, ils lâchaient un oiseau, et on avait le plaisir de voir la gracieuse créature s'envoler à tire d'aile dans le ciel de France, dans le ciel de la liberté. Parmi les souvenirs de mon enfance celui-là est un des plus doux; dans ce temps là je n'étais pas encore un « homme fort », comme est tenu de l'être quiconque porte barbe au menton, de sorte que je n'approfondissais pas les choses et que je me laissais aller à mes sensations sans chercher à les analyser. Eh bien, quand je voyais l'oiseau s'élancer, tout mon cœur s'élançait avec lui, et j'aui'ais donné ma vie pour être oiseau délivré comme lui !
Depuis j'ai souvent repensé à cela, dans les fréquentes et
UNE VIl.l.F. EN BATEAU 463
profondes méditations tiuxfjncllcs je me livre assidiimont lors(|iie je travaille ù mes llcchcrches exégcliques pour la détermination de l'angle sous le(juel il faut se placer pour apercevoir les vraies bases de la morale, oiivraj^'e desliné à résoudre toutes les questions et à faire disparaître tous les disseiitimtMits, de (juel(|ne nalui'c qu'ils soient, qui divisent les liouimes : ouvrage ùniineiunient utile, comme on peut voir, et qui est fort avancé, puisque j'ai déjà recueilli plus de notes qu'il ne m'en faudra })our rédiger le quart de l'avantpropos de l'avertissement de l'introduction de la préface.
Donc, en repensant à ces délivrances d'oiseaux, je me suis bien souvent demandé si c'était là une institution réellement utile et s'il convenait de donner un sou aux enfants pour qu'ils acliètent « une petite liberté ».
Rapprocher, dans ces jeunes tètes, l'idée d'un sou de celle du plus grand liicn de la vie, me semble peu propre à leur en faire comprendre la valeur. Les habituer à considérer la liberté comme « petite » parce que l'animal auquel elle appartient est petit, c'est encore une mauvaise chose, et qui peut leur faire oublier que les devoirs de charité n'obligent pas moins l'homme à l'égard des j)lus humbles animaux que des plus grands. Enfin, et c'est là surtout que je m'appuie, je me demande si en se faisant acheteur de ces petits esclaves on n'encourage pas le commerce de ceux qui s'en font les vendeurs ? Et alors le problème se développe à perte de vue, car je vois aussitôt se dresser la question fondamentale de la morale, savoir :
En dehors des cas où l'homme défait le mal fait par autrui ou par lui-même, qu'est-ce que le bien ?
Toutes ces réilexions me sont revenues en lisant la description de la ville llottante (jue nous donne l'incomparable
Pinto : car à côté des bateaux à crânes, voici que nous apercevons des bateaux bien plus gracieux à voir, et qu'on pourrait appeler des « bateaux de délivrance ».
Ceux-là sont des bosquets de feuillage, des corbeilles de fleurs, et de fleurs fantastiques et invraisemblables comme sont les fleurs des Chinois. A toutes les branches sont suspendues des cages et des volières dorées, ornées de clochettes, de plumes de paon, de houppes de soie, de miroirs, déboules de cristal, et pleines d'oiseaux merveilleux sautillant et faisant leur ramage tandis qu'une bande de musiciens joue « l'Hymne des Messagers Ailés », si célèbre dans tout l'empire du Milieu.
Au centre de ce bocage enchanté, immobile comme une idole sous un dais de fleurs et de soie bleu de ciel , une Chinoise d'une magnifique beauté promène sur la foule, à travers le voile de ses longs cils noirs, ses yeux obliques et plus allongés que l'amande parfumée. Cette jeune vierge est « la Mère des Oiseaux » : non pas qu'on veuille donner à penser par là que tous ces volatiles soient en efïet sortis de son sein, mais pour indiquer que tout ce qui sera fait en faveur des pauvres petits captifs sera fait pour l'amour de cette aimable créature.
Ses yeux langoureux et magnifiques se balancent voluptueusement des oiseaux à la foule et de la foule aux oiseaux; ils implorent, ils supplient, ils crient grcâce, et tous les cœurs sont émus. Alors s'élève la voix du crieur :
— Bonnes âmes qui craignez Dieu et qui l'honorez dans ses créatures, vous voyez le sort misérable de ces pauvres oiseaux, qui se débattent dans les liens alTreux d'une intolérable captivité ! Us pleurent, ils gémissent, ils se désespèrent! Us se demandent ce (pi'ils ont fail pour élre ainsi
INF. VII.LR EN BATEAl 165
t'nferin6.s cl exposas à l;i wiv du peuplo comme de vils m;dfiiileurs I Leurs souiïranccs dépassenl tout ce qu'on peut dire : ils n'eu peu\enl plus, il vont siu'coinlier, el malgré les tendres soins qu'elle prend pour adoucir l'horreur de leur captivité, leur mère...
Ici l'orateur se retourne d'un air attendri vers « la Mûre des Oiseauv », qui essuie une larme du bord de sa manche de soie ;
— ... Leur pauvre mère va bientôt les voir expirer sous ses yeux I 0 âmes charitables I vous qui comprenez si bien le culte sacré des ancêtres, demeurerez-vous insensibles au désespoir d'une mère, et ne craignez-vous pas que Dieu ne vous demande un jour un compte terrible de votre dureté de cœur ? Non, vous ne le ferez pas, quand il dépend de vous de soulager à l'instant ces infortunées créatures : et pour cela que faut-il? Me donner la faible somme, le minime déboursé, d'un taël ! Un taël ! et pour cette insignifiante dépense, chacun de vous peut à l'instant se donner la joie et la satisfaction de délivrer un de ces oiseaux , qui s'élèvera incontinent vers le ciel, et qui, après avoir parcouru la terre et les mers en chantant vos louanges, ira raconter au souverain Seigneur du monde ce que vous avez fait pour une de ses créatures bien-aimées !
Aussitôt cent mains se lèvent, les taëls pleuvent, « la Mère des Oiseaux » se lève radieuse, envoie un de ses divins sourires à la foule ; elle ouvre les cages, y prend un à un les oiseaux rachetés, leur donne un tendre baiser sous la gorge, et s'avançant autant de fois au bord du bateau, ouvre sa main mignonne et parfumée, et lâche un oiseau.
Et à chaque oiseau qui s'envole , la foule s'écrie en chœur :
IGO UNE VILLE EN UATEAU
— Pi chaii pi tan el ka tan oua ka xi ! ce qui signifie : Vat-en dire à Dieu comme nous le servons ici-bas I
Et ce que ceux-ci font pour les oiseaux, d'autres le font pour les poissons. La scène change, et sur un autre bateau nous voyons des vases de cristal et de porcelaine, des rochers, des coquillages, des herbes aquatiques, des jets d'eau et des cascades , parmi lesquels nagent tristement des peuplades muettes de poissons captifs qui attendent leur délivrance de la charité des passants :
— Voyez , s'écrie le marchand , ces pauvres poissons captifs, et qui sont « des innocents qui n'ont jamais péché ! » (sic). Donnez-leur la liberté pour l'amour de Dieu et pour le salut de votre âme !
Et les taëls de pleuvoir, et les bonnes âmes de demander, qui une carpe, qui une anguille, qui un goujon, selon sa fortune ou sa piété; et chacun prend son poisson et le jette à l'eau en lui disant :
— Va-t-en à la bonne heure, et dis là-bas le bien que je t'ai fait pour l'amour de Dieu.
Cela n'est-il pas bien touchant? Moi j'en suis sincèrement attendri. Ma raison est qu'on met ces bêtes en liberté.
Mais ce qui me frappe le plus dans tout ceci, ce n'est pas tant la merveille de ces poissons à qui on donne la commission de parler, commission qui doit les embarrasser un peu : non, je pense à autre chose. Je voudrais que quand on fait de bonnes œuvres, on les fit sans intérêt, ou, si on ne peut pas s'empêcher d'avoir une arrière-pensée de ce genre, qu'au moins on ne le laissât pas tant voir. Décidément le dieu des Chinois, que je tiens pour homme de sens bien que je n'aie pas l'honneur de le connaître, doit être médiocrement tou-
UM-: vii.i.f. i;n iivih.vi! 167
elle de co qui se l'iiil pour lui dans ces volièi'es et dans ces baquets : car d'une pari les libérateurs do fretin et de volatiles, sous prétexte de le servir, se servent cu\-ni(}mes; et d'autre part, s'il est vrai qu'on délivre ces pauvres hôtes moyennant finance, on ne les a mises en situation d'être délivrées que parce qu'on les avait injustement et abusivement réduites en esclavage.
Ralentissons le mouvement de nos rames en passant le long de cette barque bleu et or. Là des troupes de musiciens et de musiciennes, vêtus de brocart de soie et d'or à grands ramages, nous l'ont entendre une musique suave et céleste où les accords mélodieux dugong, des cliquettes, des tambours, des triangles, des tams-tams, des grosses caisses et des chapeaux-cbinois, expriment si doucement les tendres langueurs de l'amour. Ces virtuoses distingués sont des donneurs , ou plutôt des vendeurs de sérénades, prêts à se porter, à tout commandement et moyennant une juste rétribution, sous telle fenêtre qu'on leur désignera, soit pour donner l'aubade à un grand seigneur dont il faut se ménager la bienveillance, soit pour envoyer une sérénade à une dulcinée chinoise dont on implore les faveurs.
Mais au délourde cette rue, quelle est cette barque funèbre toute couverte et toute voilée de deuil, avec des cierges, des tombes, des groupes de femmes échevelées, abîmées dans la plus profonde douleur, et dont le pale visage verdit à la lueur sépulcrale des torches qui se balancent dans les lampes funéraires? Quelqu'un est donc mort à bord de cette barque?
Non, ce bateau n'est qu'une bouti([iic à chagrin, un dépôt de souvenirs et regrets, un magasin de douleur inconsolable, un débit de larmes, le tout au plus juste piix; et ces fenmies à face verte sont des pleureuses (|ui, sur la tombe que vous
leur dùgi^ucicz, vous joueront, à votre volonté, la comédie ou la tragédie de la douleur; qui, depuis la larme furtive et contenue jusqu'aux sanglots déchirants, depuis le mouchoir mordu jusqu'aux vêtements déchirés, depuis le soupir jusqu'au hurlement, depuis le tremblement convulsif jusqu'à l'attaque d'épilepsie, vous serviront en conscience et proportionnellement à un tarif modéré.
Voilà qui paraît un peu choquant au premier abord : mais si on y rédéchit un peu, à part la naïveté cynique des Chinois , est-ce qu'au fond nous ne faisons pas comme eux ? Qu'est-ce que nos boutiques de marbrier, et nos entreprises de pompes funèbres, et les confréries de pénitents, et les pauvres qu'on habille, et les pleureuses? Car je pourrais citer plus d'une ville en France où il y a encore des pleureuses. Cela prouve tout simplement une chose : c'est que dés qu'un peuple a atteint un certain degré de civilisation, toute chose prend son rang et se classe dans l'ordre des valeurs. Les pompes funèbres, hélas I qui représentent en fin de compte une certaine somme de produits manufacturés et de travail, n'échappent point à cette loi économicjue. Le matériel et le personnel indispensables pour ces sortes de cérémonies deviennent l'objet d'une exploitation industrielle aussi nécessaire que le trépas est inévitable. Et par un privilège hypothéqué sur la mort elle-même, les entrepreneurs sont assurés d'avoir pour clients tous leurs contemporains depuis le premier jusqu'au dernier, sans en excepter un seul : d'abord lorsque ceux-ci enterrent leurs morts , puis lorsque ces clients, étant devenus morts eux-mêmes, sont enterrés à leur tour. Et cela va de la sorte jusqu'au jour où ce négociant t'ii funérailles, prenant enfin [xuir son propre comité le train par lequel il a expédié tant de voyageurs, va retrouver ses
l'NF. VILI.K EN HATKAl' 1 ()9
rlicnls dans l'autre nioudo et dcviont lui-mùinc le premier clieiil de son siurcsseur.
Voici une ménagerie. Laissons Pinto nous la décrire :
« J'olunels ceux qu'on apix-lle Pitalcus, ([u'i ont dans des barcasses fort ^Tandes diuerses sortes d'animaux sauvages qu'ils montrent, et qui sont effroyables à voir, tels que sont des serpents, des couleuures, des lézards fort grands, des tygres, et ainsi des autres en abondance qui se voycnt pour de l'argent, dansant au son des tambours. »
A côté des bêtes, les gens d'esprit : voilà des librairies, où l'on voit des milliers de livres pleins d'histoires, et « dans les(|uelles on trouve des relations de tout ce que l'on désire sçauuoir, tant pour la création du monde, oîi ils content une infinité de bourdes, que pour ce qui est des terres, îles, royaumes et prouuinces du monde ».
Là sont entassés par centaines et par milliers les fantastiques histoires de ce fantastique pays, les innombrables recueils de ses innombrables coutumes, les biographies des empereurs de la Chine, avec leur nombre, leurs hauts faits, leurs malheurs et leurs fautes, précédées de leur éloge et suivies du jugement sévère que la postérité a porté d'eux. Et puis des poëraes dont les héros vivent cent ans, où l'on chante les aventures de trente générations de ces héros, et qui ont soixante mille vers. Un lettré les feuillette avec indilTérence et cherche autre chose, car il sait le poëme par cœur, et on le lui a fait réciter tant de fois au dessert qu'il ne veut plus le relire. Il en a d'ailleurs deux cents e.xemplaires dans sa bibliothèque, copiés de sa main, et chaque e\(Mnj)laire annoté à deux cents points de vue et à deux cents opinions différentes.
Voici des traités d'astrologie, des traités de morale; des
livres de fauconnerie, de piété; des encyclopédies do médecine ; des répertoires de droit ; des recueils de chansons, les unes gaies, les autres tristes, les autres à faire frémir. Un vieux lettré à plume de paon, se balançant sur un fauteuil à bascule, regarde passer le monde à travers des lunettes vertes larges comme des pièces de cent sous, et attend les chalands d'un air indolent et digne.
Sur cette barque crasseuse et mal tenue, on voit une série de petits cabinets dont les portes s'ouvrent de temps en temps pour laisser passer la tête jaune d'un petit homme à l'air inquiet et affairé, moitié renard moitié vautour, A chaque fois, d'une rangée de bancs placée vis-à-vis des cabines, une personne se lève et entre dans un cabinet. La porte se referme. Un moment après la tête du petit homme sort d'une autre porte, et le même jeu recommence. Or, chose étrange, de tous ces gens qui entrent pas un ne ressort, et d'autres continuent à entrer comme si les premiers disparaissaient par quelque trappe.
Nous sommes dans un cabinet d'affaires, ou plutôt dans une série de petits cabinets d'affaires où chacun est expédié à part et isolément, et chaque cabinet donne sur un corridor de derrière par lequel on gagne une espèce de porte dérobée donnant sur un autre canal que celui par où on a abordé. Des scribes ou secrétaires sont là tout prêts : le maître, après avoir écoute l'affaire de chaque client, donne ses instructions ou dicte, à celui-ci une lettre, à celui-là un placet, ou bien donne lui-môme une consultation ou un conseil sur le cas qui lui est soumis. Ces gens sont à la fois les notaires, les huissiers, les avoués et les avocats consultants du pays.
Plus loin on trouve une industrie qui n'est pas sans rapport avec celle-là : c'est celle des Min-ichi-lo-tau, acheteurs
INF. Vil. IF. F> It.VTEM" 171
(le procès (M\ils ou ciimiiiels ; ils achètent aussi des titres de créance ou de propriété, des reconnaissances d'objets prêtés sur gages ou autrement. Moyennant une somme convenue d'avance, ils font même retrouver les objets perdus ou volés.
Le commerce des procès et des créances n'est pas une chose inouïe pour nous autres : il y a des entreprises patentées, à Paris et ailleurs, pour exploiter ce genre d'industrie. Ce qui est plus imjuiétant, c'est le commerce des procès criminels. Pour se faire une idée de ce qu'on peut en tirer à la Chine, il faut lire le voyage du P. Hue : on y verra comment, dans ce pays où les autorités passent pour faire si bon marché de la vie et des biens des citoyens, il y a certains cas où, d'une sentence injuste, d'un coup de poing ou de rotin, obtenus à propos, un hal)ile homme peut tirer pendant des années un revenu qui ne cesse que lorsque l'adversaire est ruiné. Beaucoup de gens n'ont pas d'autre ressource, et lorsqu'ils sont devenus experts en l'art de se faire donner injustement des coups ou de se faire condamner mal à propos, ils se procurent assez d'occupation pour ne pas pouvoir tout faire eux-mêmes, et pour en avoir à revendre, ce qu'ils font à des prix encore avantageux, à ce qu'il parait.
La Chine est le pays de la vertu, de la vie de famille par conséquent, et cette transaction éminemment morale qui s'appelle le mariage ne peut manquer de trouver, parmi les bateaux de la ville flottante, ses marchands forains.
Et en effet tout est prévu, depuis les accordailles jusqu'à l'accouchement et bien au-delà, comme vous allez voir.
D'abord, sur un véritable vaisseau à trois ponts, on aperçoit l'établissement fondamental, celui sans lequel on ne peut rien faire, car c'est grâce à lui qu'on « commence par le commencement », qui est de prendre femme d'abord.
Ce bateau est orné avec beaucoup de tact et de discernement : on n'y voit ni une corde ni une chaîne : rien que des guirlandes. Il y a partout une profusion de rosiers, mais de rosiers sans épines. On y fait de la musique, mais une musique persuasive, si j'ose ainsi parler, et point du tout voluptueuse, parce que s'il convient d'user du charme symbolique de l'harmonie pour attirer les épouseurs vers l'accord du mariage, il n'est pas séant de donner des idées de volupté à ceux qui ne veulent faire qu'un mariage de raison, ou à ceux , plus raisonnables encore, qui ont pris la résolution d'épouser une femme laide. Il est à présumer du reste que les entrepreneurs, qui savent s'accommoder au goût des clients, ont organisé leur établissement de manière à fournir, mais à la carte, alors, une musique voluptueuse qui se paye à part.
Rien n'est plus curieux que ces bateaux à mariage. Les papas et les mamans, assis h la droite et à la gauche de leur fille, sont revêtus de leurs plus beaux atours. Il y a quatre rangs de parents et de jeunes filles, entre lesquels circule la foule des épouseurs. Tandis que la jeune fille baisse pudiquement les yeux, le père regarde d'un air sévère, et la mère, d'un œil pénétrant, les aspirants fiancés qui passent et repassent, la main sur le cœur, adressant successivement à chacune des jeunes filles le même salut et le même sourire, de peur de trahir leur préférence. La mère a la main passée derrière la taille de sa fille : lorsqu'elle voit passer un gendre qui lui semble sortable, elle pince vivement la jeune personne, qui rougit comme une pivoine.
Quelquefois, notre fatuité naturelle aidant, il n'en faut pas plus pour accrocher un mari, surtout parmi les quinquagénaires, qui sont les plus fats de tous les hommes. Ce moyen.
(lu reste, était sans doute bien usé déjà du temps de Pinto, car je dois ri'Ci»nnaîlrc (ju'il n'en parle pas dans sa description du bateau à mariaj^'c.
L'établissement est tenu, dit le bon Pinto, par « des boninu's fort bonorables et de p;ran(b) autliorité, avec des femmes de bonne mine », cbose qui doit nous rassurer, et qui nous montre qu'en Chine la profession de marieur est exercée par des gens très bien. Si j'en crois la quatrième page des « organes les plus autorisés de la presse », la France, sous ce rapport, n'a rien à envier au Céleste-Empire, et nous pouvons espérer qu'un jour, lorsque l'extension des voies ferrées aura mis en communication toutes les parties de la terre babitée, des « propagateurs », comme ils s'intitulent déjà, s'établiront sur tous les points de la terre habitée, notamment dans les petites villes , où tant de jeunes filles montent en graine et sèchent sur pied.
En ce temps-là rien ne sera plus commun que de voir les mariages se faire d'un hémisphère à l'autre ; des gens se donner rendez-vous, des antipodes, au pied du même autel, et les fiancés, après s'être mutuellement donné leur foi par le télégraphe transatlantique, se donner la main à travers les abîmes de l'océan Pacifique ou les déserts du Sahara. On verra couramment un Français épouser une Géorgienne ; une Turque, un Allemand; un Japonais, une Espagnole; un Hollandais, uneTaïtienne; un Ilottentot, une Croënicndaise. Les bateaux à mariage ne se traîneront plus péniblement du Hoang-llo au Yang-tsc-Kiang, de ville en ville et de foire en foire: ce seront de puissants steamers, sillonnant toute la surface des mers et faisant escale partout où il y aura un heureux à faire, un ccnur à embanjuer. Lue large et formidable publirjié, s'étalant sur tous les points du globe, reliera
toutes ces entreprises, de sorte qu'on pourra lire, à Nangasaki, par exemple, des enseignes du genre de celle-ci :