‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 69 sur 92 · VINS ET LIQUEURS · texte numérisé non relu

VINS ET LIQUEURS

Vin d'âme de Rhinocéros.

Esprit de Buffle.

Il ne me reste plus à parler que d'un bateau. Mais quanta celui-là, il est d'une nature ou d'une destination si étrange, qu'en vérité je ne sais comment m'y prendre pour en parler d'une manière honnête.

Ce n'est pas ce que vous croyez. Je vais tâcher d'arriver par des périphrases.

Vous connaissez bien les bateaux de blanchisseuses? Des femmes sont rangées le long du bord d'un bateau et elles lavent du linge. Eli bien, le bateau dont j'ai a parlé est

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liahité par des femmes. Ce qu'elles y font, c'est ce qui est difficile à dire... Essayons.

Dans une réunion aussi nombreuse que celle-là, où on s'agite et où on parle beaucoup, on a besoin de se rafraîchir : d'autant plus que la foire du Van-tse-Kiang a lieu au printemps, et que, le corps est en cette saison plus échauffé que d'habitude. Or on peut se rafraîchir de plusieurs façons, vous savez : en buvant, en se baignant...

Non, il n'y a pas moyen de ce côté-là : il faut que je prenne une autre tournure. Je vais recourir au secours ordinaire en pareille extrémité : je vais prier Molière de parler pour moi :

GÉRONTE, montrant Léandre. — Qui est CCt hommC-là que VOUS

amenez ?

SGANAUELLE, faisant des sig;nes avec la main pour montrer que c'est un apothicaire.

— C'est...

GÉRONTE. — Quoi ?

SGAISARELLE. — Cclui...

GÉRONTE. — Hé ?

SGAN.\RELLE. — Qui...

GÉRONTE. — Je VOUS entends.

SGANARELLE. — Votro fillo ciï aura besoin. (1)

« La plupart », dit le bon Pinlo en parlant de ces sortes de femmes « n'ont pas tant mauvaise mine ». Ne faut-il pas être voyageur pour s'aviser de noter un pareil détail dans des créatures tombées si bas ?

Nous avons achevé le tour de la ville flottante. En résumé on voit : que l'ordre y règne; que la police y est admirablement faite ; qu'elle est éclairée la nuit; que les marchands y

(1) Le Médecin maigre lui, acte m, scène v.

INE Ml.l.i: EN UAlEAll 1 S-')

rliercluMit ;i attirer les elialaiuls par l'érlat de leurs devantures ; que des entreprises n^ulières y sont organisées pour exploiter la crédulité des honinics en abusant de leurs vertus, de leurs vices, de leurs alTeclions ou de leurs besoins ; qu'on y spécule sur leur curiosité ; qu'on y tire profit de leurs discordes ; ipi'on leur promet la guérison de leurs maux et l'oubli de leurs chagrins ; qu'un cherclie enfin à leur vendi-e, par tous les moyens et sous toutes les formes, les deux choses dont ils ne se rassasient jamais : le plaisir et le mensonge.

Il est vrai que Pinto nous fait voir tout cela en Chine, au xv^ siècle, flottant sur l'eau, et cela nous semble une merveille : mais débarquons tout ce monde au quai Saint- Nicolas, changeons-les de costume et de langage, donnonsleur, comme au « Vrai Chinois », une boutique dans la rue Tronchet, et nous verrons que ces marchands-là sont les marchands de tous les temps et de tous les pays, que sous la diversité des habits et des mœurs l'homme reste toujours le même, et qu'à Paris comme à la Chine est vrai cet excellent proverbe italien : Tuito lo mondo e [alto cotne la nostra famiglia : tout le monde est fait comme notre famille.

Éric vient chaque jour s'asseoir sur une roche élevée qui domine au loin le Vest-Fjorden, et il regarde.

Un désir immense comme la mer, sans hornes comme l'horizon, emporte son âme vers ces espaces au-delà desquels il devine un monde inconnu. Il s'agite, il soupire, il se plaint, il se débat sous les chaînes invisibles qui l'attachent à la terre. Souvent, dans son inexprimable angoisse, brûlé d'un feu qui le dévore, il s'élance dans les flots, et tantôt ouvrant ses bras comme pour dominer la mer, tantôt les resserrant comme pour l'embrasser dans une étreinte passionnée, il nage vers le sud jusqu'à ce que la fatigue l'oblige à revenir au rivage.

Des profondeurs de cette immensité qui l'attire, Eric voit souvent arriver, comme pour le presser de partir, des messagers mystérieux. Plus d'une fois le flot, en se brisant, a déposé sur la grève des branches cbargées de fouilles et de fruits inconnus dans l'île de Hindœ ; plus d'une fois des papillons diaprés, des oiseaux de rubis et de saphir, ont passé au-dessus de sa tête, emportés dans un ouragan.

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