‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 70 sur 92 · I.E KOI DK NORWEGE IH · texte numérisé non relu

I.E KOI DK NORWEGE IH

Il recueille ces branches, il les contemple ardemment pendant de longues heures pour leur demander leur secret ; il suit du regard les papillons et les oiseaux, et comme eux il voudrait avoir des ailes I

Le soleil décline : les nuages gris et roses se gonflent et s'étendent lentement, et leurs masses se transforment par degrés en draperies colossales de velours violet bordé d'or. Comme sous la main d'un géant, ce rideau s'écarte, se soulève, et découvre au fond de l'horizon la gueule d'une fournaise enflammée, rayée ça et là de bandes aiguës et noires; tout au haut du ciel, par-dessus les nuages, les franchissant pour s'élancer jusqu'au zénith, des rayons de feu jaillissent en s'élargissant dans l'infini.

Éric s'est dressé debout, la tête tendue, les yeux démesurément ouverts. Ce qu'il regarde, ce n'est pas le ciel, ce n'est pas la mer, c'est un objet noir qui flotte et qui s'avance vers la terre: l'oltjet grossit, approche, le voilà dans les brisants; il roule , il bondit , puis enfin la vague se brise et le rejette sur la grève.

C'est un grand tronc d'arbre creusé, dont les deux extrémités se recourbent en bec d'aigle. Au fond est couché un homme mort d'une race inconnue.

Éric se penche sur le cadavre, il le touche, il l'appelle, il lui souffle son haleine pour le ranimer : la mort est sourde et ne lui répond pas. Après de longues heures d'efforts , il s'arrête accablé : mais la marée monte et soulève la barque, qui commence de flotter.

La nuit est venue. Au milieu d'une gloire de grands nuages, la lune fait miroiter sur les floU sa lumière magique.

188 l.E ROI DE NOUWÉGE

Dans l'étroit passage qui sépare Moskenœs.de Yerœ, le veut de nord-ouest chasse la mer du large, et la marée descendante entraîne en sens contraire les eaux du Yest-Fjorden. Sous l'épouvantable poussée de ces deux mers qui s'entrechoquent, les vagues du détroit se gonflent, se tordent en crinières liquides, se roulent les unes sur les autres, folles de terreur et de désespoir. Mais peu à peu, disciplinées par une puissance invisible, elles s'écartent de tous côtés pour s'arrondir en un cercle immense. Alors, oscillant comme pour rassembler ses forces, le terrible anneau s'ébranle, et commence avec des grondements de tonnerre à tournoyer toujours plus rapide, au boi-d vomissant l'écume, au centre creusant un goulfre !

C'est le Maëlslrom !

Eric est assis dans la barque, et tandis qu'elle court, plonge, se couche, se relève, il se laisse bercer, mais ses regai-ds ne se détachent pas du sud, et il murmure, la inaiu tendue vers ce côté du ciel :

— Là-bas... là-bas I Je veux aller là-bas !

Pendant douze heures, avec des hurlements de rage, le tourbillon a retenu la barque dans son cercle d'écume; mais le flot baisse, le Maëlstrom est vaincu et il laisse échapper sa proie.

Maintenant, rapide comme la pierre longtemps balancée par la fronde, la barque s'échappe tout droit vers le sud,

Eric est debout ; il n'a ni gouvernail ni rame, mais son cœur qui s'élance en avant entraîne la barque.

Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Eric oublie la faim, la soif et le sommeil, il vogue.

Et voici qu'un matin, au fond de l'immensité morne, un poiiil blcuàlre apparaît à l'Iiorizon. Bienlol il s'élève et

i.i; i((ii iiK .NdUwÉt'.K 189

s'élargit, so docoupe on silhoiiellos aiguës, t'i du haut d'une de ses arôtes on voit monter un iianacho de fumôc sillonné d'étinct'llos.

Au milieu des nuages de pourpre cL d'or, le soleil des tropiques desrend dans la mer. Une vague pousse la barque sur une plage de sable semée de coraux et de coquillages aux couleurs éblouissantes. Des arbres chargés de lleursetde fruits inconnus plongent leurs rameaux dans la mer. A travers des rochers brillants comme des pierreries, des eaux parfumées serpentent et bondissent avec des harmonies plus douces que le chant des anges. Des cygnes au bec d'oi-, des tourterelles aux yeux de velours, voltigent et roucoulent d'arbre en arbre au milieu des essaims d'abeilles et des volées de papillons.

Éric suit un sentier qui s'élève sur la pente de la montagne. Le voilà devant une haie de rosiers qui lui barre le chemin. Il s'arrête, cueille une rose, et se touchant le cœur pour en compter les battements, il murmure :

— Elle est ici !

Elle paraît. Eric jette la rose à ses pieds en lui disant :

— Je vous aime !

— Oui, mon bien-aimé, à travers l'immensité qui nous séparait, mon âme altiiait la vôtre. L'amour est plus grand que la mer et plus fort que la tempête. Je vous ai voulu. Mes yeux vous voient tel ({ue mon cœur vous avait deviné : je suis heureuse.

Mettez-vous à deux genoux.

Recevez cette rose.

Relevez-vous: l'homme doit s'incliner devant la femme pour lui rendre hommage , mais s'il reste prosterné devant elle, la femme le méprise.

Mon cœur est à vous, le vôtre est à moi. Pour moi, qui ne suis qu'une femme, la vie est achevée : pour vous, qui êtes un homme, elle commence. Si vous me restez fidèle, le fardeau de la vie vous sera léger, et toutes les fois que vous sentirez l'amertume au bord de la coupe, vous penserez à votre bienaimée et l'absinthe se changera en miel.

Maintenant partiez : la patrie vous attend. Faites votre devoir pour l'amour de moi ; lorsque vous l'aurez accompli tout entier, vous aurez mérité le bonheur, et quand ce ne serait que pour une minute, vous l'aurez !

Eric est devenu roi de l'île de Hindœ : sa bravoure et sa sagesse lui ont mérité le pouvoir suprême. Il a creusé des ponts, abattu des forêts, refoulé les ours et les loups dans les montagnes. Ses armées sont toujours victorieuses et il les ramène chargées de butin. Les peuples du Finmark viennent se ranger sous ses lois, et de proche en proche il étend son empire sur toute la terre Scandinave.

Le voilà proclamé roi de Norwége. Des rivages de la Baltique au cap Nord, ses barques de pêch;' et de guerre peuvent naviguer sans sortir des mers où il est le maître. Il est tout-puissant, il est adoré; il possède des rennes par milliers; tous les élans de la forêt, tous les cygnes des lacs, sont à lui ; il a un palais de pierre rempli de monceaux d'or et d'argent, et chaque jour ses capitaines amènent au pied de son trône des captives prises chez les peuples les plus beaux de l'univers. Mais au milieu de l'éclat de sa puissance il reste indifférent à la gloire, insensible à l'amour : rien ne peut dissiper la tristesse de son cœur. Jamais on ne l'a vu sourire, mais jamais aussi on ne l'a vu pleurer. Quand vient le soir, aussitôt que les affaires de son royaume ont

Page 1