‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 74 sur 92 · DEUXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TABLEAU

Un bateau à vapeur. A droite, la mer; à gauche, la mer ; en avant, la mer; en arriére, la mer; au-dessous, la mer .Vu-dcssus il doit

i30 i.Ks l'i.Aisius nu vov.vr.E

y avoir le ciel, mais on ne voit que des nuages noirs à reflels cuivres se roulant et se bousculant dans un désordre inexprimable Une bise aiguë et glaciale souffle dans les cordages et en tire avec un certain talent quelques effets d'un sinistre assez poignant. Des vagues énormes sautent contre la proue du navire et balayent tout l'avant; tantôt elles soulèvent le bateau jusqu'au ciel, et tantôt elles s'eçtrouvrent si profondément qu'on entrevoit avec horreur le sable, les rochers, et des monstres marins dont la queue, au milieu de ce désordre de la nature, s'est emmêlée parmi les algues et les coquillages qui tapissent le fond de l'abîme des mers.

LE VOYAGEUR, UN .\UTRE VOYAGEUR BIEN ÉLEVÉ, PASS.AGERS, TRAFICANTS, ANGLAIS ET ANGLAISES, DOMESTIQUES DES DEUX SEXES, MATELOTS, VEAUX, POULETS, SACS DE POMMES DE TERRE ET PANIERS d'œUFS.

LE VOYAGEUR. — 11 fait uii tciups épouvaiitablc et je crois que nous allons nous noyer.

LE VOYAGEUR BIEN ^LEVÉ. — J'cspère qiié uou uiais je cfois que si. Quoi qu'il en soit voilà une scène digne du pinceau de Raphaël.

LE VOYAGEUR. — Poui'quoi ditos-vous : Raphaël ?

LE VOYAGEUR BIEN ÉLEVÉ. — Cela tient peut-être à mon extrême émotion.

LE VOYAGEUR. — On a VU en eiïet des personnes, douées jusque-là d'une présence d'esprit admirable, la perdre subitement sous le coup d'une impression violente.

LE VOYAGEUR BIEN ÉLEVÉ. — Moiisicur , Veuillez agréer tous mes regrets de ne pouvoir continuer avec vous cette conversation qui, je vous assure, m'intéressait fort, mais je me vois dans la nécessité de m'éloigner pour quelques instants. (Au garçon:) Garçon, je me sens mal à l'aise. Voulezvous avoir la complaisance de m'indiquer où je puis....

LK GARÇON. — C'cst là, moDsieur. Si monsieur le désire, je puis y conduire monsieur ?

LES l'I.AlSlUS \\V VOVACF. 2'.i\

LE vuVAC.ELU BIEN ÉLEVÉ. — Vous iiic l'eicz plaisir, muii ami. Comme cela j'arriverai plus vite, et je ne vous cacherai pas que je l'aime autant.

LE VOV.\GEUll, couché dans sa cabine et contemplant d'un air languissant le chiffre S. W. R. iracé ao fond dune cuvette de porcelaine anglaise. — On m'assiire fju'en

me tenant couclié et les yeux fermiïs j'éviterai tout accident fâcheux. Ah !

LE GARÇON. — Voici une autre cuvette. Monsieur est bien souffrant !

LE VOYAGEUR. — Oll Oui I Ail !

LE G.\RÇ0N'. — Je vais à l'instant en apporter une autre à monsieur et enlever celle-ci. Il y en a à bord en nombre suffisant pour pourvoir aux besoins de tous les passagers. Nous sommes habitués à ce genre de service.

LE VOYAGEUR. — Il doit bien vous dégoûter.

LE GARÇON. — Mais non, au contraire.

LE VOYAGEUR. — Comment, au contraire I Quelle horreur I Ah !

On entend on violent craquement Le garçon Trappe discrètement i la porte de la cabine.

LE VOYAGEUR. — Eutrez !

LE GARÇON. — Je suis cliargé de prévenir monsieur que nous venons de toucher par la faute du timonier et que le bateau fait eau de toutes parts.

LE VOYAGEUR. — Est-cc que nous allons sombrer?

LE GARÇON. — Oui monsicur, mais il y a en vue un bateau à vapeur auquel nous avons fait des signaux et qui vient à notre secours.

LE voY.\GEUR. — C'cst fort Iieurcux, cai' sans cela nous aurions tous péri et on n'eut plus jamais entendu parler de nous.

232 i.iis pi.Aisms dl' vovaof.

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