‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 9 sur 92 · I.A VIEILLK MONTRE · texte numérisé non relu

I.A VIEILLK MONTRE

Et moi je rêve, et je me domande pourquoi le cœur de rhoniiiie n'aurait pas celte puissance de faire pénétrer jusque dans la matière inerte quelque chose de son âme et de sa vie; et comment, s'il n'en est pas ainsi, la vue seule de certains olijcts suflit pour ressusciter à ses yeux le souvenir, l'image, la réalité miSino des êtres et des événements qui ne sont plus

Allons! voici le jour. La lumière vermeille du soleil levant dissipe tous ces rêves... Ma pauvre vieille montre, rentrons dans la réalité : tu n'es tout simplement qu'une machine usée, et moi je ne suis qu'un pauvre rêveur. Voyons , ta sonnerie va-t-elle encore?

Je pousse le bouton.

— Ting, ting, ting, ting, ting... Ti ting... ti ting

Oh ! mon Dieu ! là ! là ! il est là devant mes yeux ! Je vois sa belle et noble tête penchée sur moi ; je vois son sourire si bon et si tendre ! Il tire sa montre ; il me la fait voir un instant. Et moi je tends les bras, je me hausse sur mes petits pieds; je le supplie... Il incline doucement la tête vers moi. Je le saisis par les oreilles, je l'embrasse de toutes mes forces et je lui dis :

— Pa-pa, mon... cher... pa-pa... Je t'en prie... fais-la sonner !

La nuit est venue. Des profondeurs de la vallée, elle a mon té comme uns mer sombre, et les derniers rayons du soleil couchant se sont enfuis de cime en cime pour disparaître enfin derrière les collines qui bornent l'horizon. Quelques nuages, tout à l'heure rutilants comme une fournaise, ont bientôt pâli, puis se sont évanouis dans l'espace. La lune descend, ardente et rouge comme un globe de feu; elle se plonge lentement dans la nuit, elle s'eiïace, et bientôt, au-dessus de ce noir océan qui couvre la terre, on voit scintiller dans la sombre immensité du ciel les radieuses splendeurs des étoiles.

La terre repose : et dans le vague murmure de la brise à travers le feuillage, il semble qu'on entend le souffle de la nature endormie.

Quel silence et quelle harmonie !

Combien, à mesure que je contemple ces espaces ouverts devant moi, je vois s'en reculer les bornes et s'en creuser les profondeurs ! Anéanti dans ce vide, perdu dans cet infini, l'homme se sent diminuer peu à peu et n'être plus qu'un atome. Son âme le quitte et s'élance, les ailes étendues, dans l'immensité de la vie universelle...

La douce nuit ! 0 Nature! que tu es belle, mais que tu es formidable, et que la parole humaine est faible à rendre la mystérieuse harmonie de ton silence !

Sous les splendeurs de la voûte éloilée. sons les mille regards de (lanHiie qui la contemplent du fond des abîmes éternels, sous l'attraction souveraine de ces mondes qui l'entraînent à travers l'espace, on dirait que la Terre, silencieuse et voilée comme une fiancée pudique, s'abandonne aux caresses de son bien-aimé.

Quelle est donc la loi secrète qui vient ainsi chaque nuit suspendre la vie de tous les êtres? Sous ce voile sombre qui les cache, dans ce silence et dans ce repos où elles sont comme anéanties, pourquoi ces millions de créatures, tout à l'heure agitées de tous les mouvements et de toutes les passions de la vie, sont -elles maintenant muettes, sourdes et insensibles? Tout est piniplé, tout fourmille d'êtres vivants : la tourterelle est sur son nid, l'ai^^le dans son aire, la bête fauve dans son antre, l'insecte sous son brin d'herbe, mais jusqu'à ce que les premiers rayons du jour viennent les réveiller, pas un d'eux ne fera un mouvement, pas un d'eux ne poussera un cri.

0 sommeil de la nature ! ô nuit sombre ! vous dont les vagues profondeurs voilent tant de mystères, qui oserait vous troubler?

Trois notes, longues, lentes, graves, s'élèvent solennellement au milieu du silence de la nuit, et tout aussitôt, partant comme une explosion de mélodie, cent fusées harmonieuses jaillissent et ruissellent, se pressent, se confondent, se dépassent et vont éclater jus([u'au ciel !

Puis tout à coup la voix s'abaisse, se voile et devient si douce, qu'il faut se pencher pour l'entendre. Et alors elle se balance, elle se berce en un faible murmure, et le chanteur fait résonner tour à tour la quarte, la quinte, l'octave, passant de l'une à l'autre comme pour les essayer. A mesure qu'il chante, le rhythmo devient plus fin, plus délicat; c'était une fantaisie, puis un rêve caressant : maintenant, c'est une confidence pleine de la plus douce mélancolie et de la plus infinie tendresse.

Il s'arrête un moment, puis reprend :

Un long sifflement, an fil vibrant à peine et peu à peu co

faible son s'allonge, s'étend, s'ainpiiiie, et ses ondes sonores, s'élargissant et se multipliant par degrés rapides, éclatent enfin et retentissent, dans les longs éclios des bois, comme l'hymne sacré sous les voûtes d'une cathédrale.

Encore un repos.

Maintenant, il ne chante plus : il parle.

Des notes brèves, profondes, graves, sourdes, tantôt simples, tantôt répétées; ici coupées par des silences, là mêlées d'une courte roulade en sourdine, tout cela se suivant, s'enchaînant, montrant le développement d'une pensée : car qui oserait prétendre que le hasard seul dicte ces inflexions si variées, ces expressions si détaillées et si énergiques en même temps? Et surtout comment expliquer ces retours et ces combinaisons analogues des mêmes effets? Ne sont- ce pas des mots, ne sont-ce pas des phrases qui reviennent, et le jeu libre de ce gosier qui les articule n'est-il pas l'exécution d'une volonté réfléchie et libre elle-même?

11 a recommencé sa chanson, et le voilà qui de nouveau jette ses folles roulades , comme des poignées de perles , à tous les hasards de la fantaisie. Tout ce que le caprice a de plus soudain, la joie de plus glorieux, la tristesse de plus tendre, l'amour de plus ardent, vient tour à tour se moduler dans ce chant étrange, dont l'intensité semble redoubler à mesure qu'il se prolonge ; et plus je me laisse aller au charme irrésistible qui m'entraîne, plus je sens que la nature, à cette heure solennelle, est pour moi tout entière dans ces étoiles (jui brillent et dans cet oiseau qui chante.

Qui donc es-tu , frêle créature , pauvre être misérable perdu dans la foule des infiniment petits et des infiniment faibles, qui donc es-tu, pour qu'à toi, et à toi seul, il soit permis d'élever la voix à l'heure où toutes les autres créatures, où l'homme luimême, subissent la loi du silence et du repos?

Pourquoi, toi i(ui n'as ni l'intelligence, ni la lurco, ni la beauté, la nature t'a-t-elle doué de cette voix, assez puissante pour remplir la solitude el le silence des nuits d'été, assez mystérieuse pour troubler le cœur même de l'homme? Pourquoi t'a-t-elle enseigné d'une manière si précise et si parfaite l'art de faire résonner l'instrument incomparable qu'elle n'a donné qu'à toi ? Je le vois, je le sens : dans ce moment où je t'écoute, l'âme tout attendrie et le corps tout frémissant d'un vague émoi, tu remplis sur la scène de la nature un rôle plus grand que le mien: car je suis l'homme, cl c'est moi qui écoute ; je suis l'homme, et, à tes accents qui m'entraînent, je voudrais m'élancer dans le vague de la nuit, je voudrais m'envûler vers ces mondes dont les rayons de feu me regardent et m'appellent !

Chante ! chante encore, encore, toujours ! Mon cœur se gonfle, mes yeux se remplissent de larmes, et dans ta voix, dans ta voix touchante el passionnée, c'est l'âme universelle, c'est mon ânie elle-même qui chante et que j'entends !

Ah ! l'avoir choisi si petit et si faible pour te donner une voix de souverain et de dominateur, avec le souflle inspiré de l'artiste; avoir mis dans ton chant tout ce que la musique a de plus suave et tout ce que la passion a de plus tendre; l'avoir caché comme un amant, sous la fouillée des grands arbres, la nuit, au printemps, pour envoyer des sérénades aux étoiles, lui seul a pu le faire, n'est-ce pas? lui, la lumière! lui, le feu! lui, la vie!

Le Rossignol. Tu l'as dit : L'AMOUR.

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