LA VIEILLE MONTRE
Bon ! j'ai cassé le grand ressort en voulant remonter ma belle montre neuve ! Voilà la petite bète morte, et j'ai beau tourner, l'aiguille ne marche plus.
0 Temps! divinité insatiable! que ne puis-je ainsi t'arrèter dans ton cours! Pourquoi nous emportes-tu si vite, et, avec nous, toutes nos amours et toutes nos espérances? Une fois, une seule fois, laisse-moi faire un miracle : laisse-moi suspendre pour quelques instants le cours furieux de ce torrent de la vie où tu nous roules pèle-mèle avec les débris de tout ce que nous avons aimé. Laisse-moi faire plus encore, et que je puisse revoir, dans un doux rêve, les souvenirs du passé. Allons ! voyageur éternel, prends une minute, une seule minute à l'infini de la durée, et donne-la moi 1
— Boûm!... boûm!... boùm!... boùm!... boùm!... boùnil... boûm!... boùm!... boùm!... boùm!... boùm!... boùm!...
Minuit !
Voilà ta réponse ! Il est minuit, et tu poursuis ton vol sinistre, et tu t'enfuis dans l'ombre ; et dans les dernières vibrations de la cloche, il me semble entendre comme le bruit expirant du battement (le tes ailes.
Allons! il faut dormir... Dormons!
Quelle heure est-il? Il fait nuit noire... J'allume un flambeau.
LA VIKILLE MOMRi! 10
Ah! c'est \rii . ma nionlrc no marcliu pliu;. Iloureusemeiil riiurlogc sonne. Il est deux heures.
Une idée! La vieille montre qui est là dans mou scerétaiie, :^i je la moulais?
Je la lions.
Connue elle est grosse, et lourde, el é[>aisse ! Et eet énornio verre homhé ! Et ce cadran où les heures, par une innovation qui fit frémir tous les vieux horlogers de l'époque, sont inscrites eu chilTres arahes! Mais cela ne se fait plus depuis l'an 1804, ma [lauvre montre, et ce qui te faisait alors si jeune et si tapageuse te fait maintenant ridicule, hélas! comme tout ce qui est vieux.
Et pourtant tu étais solidement et consciencieusement bâtie. Tes grandes el larges roues, ton balancier vigoureux, tes ressorts fermes et élastiques, tout cela, marchant bruyanmient avec un gai tic-tac, ressemblait [)lut(jt à un bon gros moulin qu'à une machine de précision : mais tu allais toujours, et une fois réglée tu ne le déningcais pas comme les montres d'à présent.
El puis tu avais ton luxe, cl de meilleur aloi que celui de telle montre d'aujourd'hui prétentieusement enrichie de diamants et de rubis équivoques, et dont le double boîtier n'est que de cuivre. Toi, tu es tout en or, el quel or! à l'ancien litre, et non |)as au titre de notre or bâtard, ou l'on met tant de cuivre, qu'on n'y peut toucher sans se salir les mains !
Ah! c'est (jue, vois-tu, nous ne sommes pas conum; les hommes de ton temps : il nous faut de l'or, et plutôt ((ue de nous tm |)asser, nous prenons le UKmsonge de l'or; faule de pouvoir jouir, nous rêvons du moins que nous jouissons...
Allons! je veux me rendormir. Bonsoir, ma boiimv
Je l'ai montée. La voilà partie.
« Ti-qu(!-li-quc-ti-que-li-que-ti-que-ti-que-li-que-ti-que ! »
Pauvre vieille! comme elle se dépêche! comme elle trottine!...,
20 LA VIEILLK MONTRE.
On dirait une ancienne servante, qui longtemps exilée de la maison où elle a vécu, reprend possession de ce cher ménage où chaque chose lui raconte une histoire ou lui rappelle un souvenir.
« Ti-que-ti-que-ti-que-ti-que! »
Comme ces anciennes montres font du hruit! Et pourtant ce n'est pas désagréable : qù berce...
Un silence profond. Et vodà que maintenant il me semble distinguer comme une douce petite voix qui murmure près de mon lit. J'écoute, et voici ce que j'entends :
« Je suis vieille, bien vieille, et je sens bien que le monde ne va plus comme jadis. Je ne sais ce que j'éprouve : c'est comme un poids, une lassitude qui m'accable. On dirait que le temps n'est plus le môme qu'autrefois : il est plus ardent, plus âpre; il brûle. Que se passc-t-il donc dans ce monde où je ne me reconnais plus? Comment porte-t-on les breloques à présent? Où suis-je? Et quelle heure est-il? Vais-je bien?
« Ti-que-ti-que-ti-que-ti-que ! »
Un moment de silence. Elle réfléchit.
« Je me souviens. J'ai vu bien des choses..., tant de choses! Tout cela a disparu, pourtant. Mais j'ai dormi longtemps, et j'ai perdu le fil des histoires de ce monde.
» Ah ! j'ai vu des événements comme vous n'en verrez plus, vous autres.
» Mon enfant, j'ai passe dans des batailles où le canon fauchait les hommes comme des épis ; j'ai traversé six fois l'Océan sur des vaisseaux de guerre qui donnaient la chasse à l'ennemi; j'ai vu, sur les pontons anglais, nos prisonniers entassés comme des pourceaux, et là, que d'heures d'angoisse j'ai sonnées (|uand, au milieu de ces longues nuits de douleur, un des compagnons de captivité de mon maître le réveillait en lui disant : Pardon, mon commandant, quelle heure est-il?
» L'heure où on lui annonça qu'il était libre, qu'il allait revoir sa
i.v viEii.i.i: MONini; 21
fcimiio et sa lilk' dont il ôlait séparé depuis qualro ans, c'esl moi qui l'ai inan[uée! Ah ! je nie souviens! il me tira de son f;ousset, il nie regarda un niomont Irs yeux pleins de larmes, et il me l)aisa en me disant : Deux lioures et demie ! Voilà un moment que je n'oublierai jamais !
» Comme il était bon, et noble, et tendre, et délicat en toutes choses! Pendant trente ans dont j'ai marqué toutes les heures, il n'y a pas eu dans celte vie une mauvaise action, pas une mauvaise pensée. Et je puis te le dire , moi la confidente de toutes ses actions et de toutes ses pensées.
» Sais-tu comme il t'aimait? Sais-tu combien de fois, lorsqu'il attendait l'heure d'aller te chercher à l'école, il s'est impatienté de voir mes aiguilles marcher trop lentement à son gré?
» El dans cette aiïreuse maladie où tu faillis périr! Tu ne pouvais pas le voir, tu étais en proie au plusalVreux délire. D'ailleurs tu étais trop petit, tu n'aurais pas compris. Mais quelle scène!
» On attendait la crise qui devait décider de ton existence. — A midi, avait dit le médecin, il sera mort ou sauvé.
» Ta mère était agenouillée au pied de ton petit lit; échevelée, les mains crispées sur les couvertures, elle dévorait de ses regards brûlants ton visage injecté de sang, couvert d'une .sueur froide.
» Ton père me tenait d'une main : il avait posé son autre main sur la tète de ta mère. Je vois encore ce visage que la tendresse, la douleur et la fermeté faisaient rayonner d'une majesté presque surhumaine. C'était le moment fatal! Tu ne remuais plus; tes joues commençaient à se marbrer de taches livides, et dans ce moment suprême on sentait bien que la vie et la mort déployaient toute leur puissance pour se combattre. Alors , au milieu d'un silence effrayant, on n'entendit plus rien que le tic-tac de la vieille montre. Et tous deux écoutèrent, tous deux, se mirent à compter le battement des secondes, comme lorsqu'on prête l'oreille dans le lointain au galop du messager, comme lorsqu'on l'entend s'arrêter, descendre de cheval, monter, et qu'on peut compter ses pas.
22 LA VIKILLi: MONTRE.
» Ah ! dans ce niomcnt-là la puissance de l'âmo humaine était si intense, cotte main de père qui me tenait était si frémissante, qu'il me semhlait sentir la vie, oui, la vie circuler dans mes rouages.
» La crise redouhie! La mort, comme une bête féroce, se pelotonne un moment et bondit une dernière fois sur toi... Et moi je marche toujours égale et invariable dans mes battements. » Encore trois secondes !
» Une, — deux, — trois ! ! Sauvé I
» Et alors ta mère me prit. Elle me serrait, elle me caressait, elle me baisait avec frénésie, en répétant : — Midi ! midi ! midi ! Il n'y a pas à craindre d'erreur : je sais bien, vieille montre, que tu es fidèle et (jue lu n'as jamais menti !
» Depuis ce jour-ià, j'ai commencé d'éprouver des mouvements inconnus. Peu à peu s'est développé en moi comme un besoin de je ne sais quoi de vague qui semblait tantôt m'emporter et tantôt me retenir. Ce mouvement uniforme et continu, cette régularité implacable et automatique, m'étoufîaient d'une angoisse que je ne puis exprimer. J'aurais voulu marcher plus vite, ou bien, d'autres fois, m'arrêter. Ces bruits du monde extérieur, ces voix douces ou frémissantes que j'entendais, j'aurais voulu les comprendre, y répondre. Je me sentais prise d'un immense désir de palpiter comme ce cœur qui palpitait à côté de moi.
» Yois-tu, mon enfant, nous autres machines, nous ne sommes plus la matière, et nous ne sommes pas encore la vie. Ces formes, ces organes, ces rouages et ces ressorts dont nous sommes construites, c'est une portion de l'âme humaine, et la force qui nous donne le mouvement est une partie de l'âme universelle. Nous vivons presque, mais nous ne connaissons encore que la souffrance. Ah ! quel est donc ce mot que j'ai entendu répéter tant de fois, et que les hommes disent d'une manière si touchante ! Aimer ! Il me semble (pie si je pouvais le comprendre je ne souffrirais plus! » Ti-que-ti-quc-ti-quc-ti-que-li-(|ue ! »
Elle se lait comme épuisée...