‹ Nouvelles et recits. --Chapitre 5 sur 10 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

Çggm^ft mesure que les années s'écoulent,elles k|ÏB\B emportent avec elles nos plus heu- N>«s\b reux souvenirs et nous enlèvent nos m Pms cn^res illusions. C'est alors qu'au ç^KâK milieu des jours difficiles de la vie» notre âme, froissée du présent, avide de compensations, saisit avec bonheur quelques réminiscences du passé. Ainsi le naufragé, au sein de l'océan, se cramponne aux épaves du navire que les flots rejetteront bientôt sur des rivages inconnus. De ces souvenirs, les plus doux sont ceux qui nous rappellent un des événements de notre adolescence, le village natal où se sont écoulées nos plus heureuses années. Ce sol nous est d'autant plus cher quand il nous a fallu, jeune encore, le quitter.

Avant que les mauvaises années se fissent sentir, il fut un temps où tout voyageur traversant la belle et verdoyante paroisse de St-Jean Port-Joli, pouvait apercevoir blanchir dans la plaine, les maisons proprettes du riant village de la Côte-des-Chênes. Vers le milieu de ce village, sur une légère élévation, se trouvait un groupe de bâtiments, au centre duquel

s'élevait une résidence dont l'extérieur annonçait l'aisance, sinon la richesse du propriétaire. C'est là que l'auteur de ces lignes passa les premières années de sa vie. Années, hélas ! trop tôt écoulées, et qui lui rappellent encore de bien vifs souvenirs.

Comment, en effet, oublier ces heureux moments passés en compagnie de celle que, dans la famille, on honore du titre de grand'mère. Aussi, dans ses rares visites, avec quelle joie et quelle affection était-elle accueillie ! Que sa présence nous était agréable, et combien intéressantes les anecdotes qu'elle nous racontait ! Si le temps était beau, riante et joyeuse, elle nous disait cent histoires folles et gaies. Si, au contraire, le temps était triste et sombre, qu'il y eût apparence d'orage, elle nous parlait alors de naufrages, de tempêtes, d'infortunés et de malheureux : comme par exemple, de la légende de la « pauvre dame », que je vais essayer de reproduire au meilleur de mes souvenirs.

C'était par une magnifique journée de juillet. Quoique jeune encore, je me rappelle cependant que la chaleur avait été excessive ; le soleil venait de disparaître à l'horizon, colorant de tons pourpres et chauds les eaux calmes du St Laurent, éclairant d'un dernier rayon les cimes des Laurentides.

Les bruits s'éteignaient peu à peu, et le crépuscule arrivait insensiblement. Des deux points opposés de l'horizon s'élèvent, dans l'air embrasé, des nuages légers d'abord, qui s'épaississent et couvrent bientôt le ciel d'un voile menaçant. Un trait de flamme déchire l'horizon ; un autre le suit, se répète, et bientôt ce ne sont plus qu'éclairs éblouissants qui décrivent dans les nues de fantastiques arabesques. Un lointain et sourd roulement retentit par moment : c'est

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le tonnerre qui gronde et annonce l'approche de la tempête. La famille occupait Tunique pièce du rez-de-chaussée. Muet de terreur, j'aurais donné tout au monde afin de ne voir ni les éclairs qui déchiraient le ciel, ni entendre les détonations du tonnerre. Je me rapprochai de ma grand'mère, dont le calme apaisait mes craintes. Pauvre petit ! me dit-elle, que tu es heureux d'être dans une bonne maison, à l'abri de toute misère, et de vivre au sein de la famille.

Ta frayeur me rappelle l'histoire de cette pauvre femme inconnue de l'Anse aux Sauvages ; tu ne connais pas cette histoire sans doute, car c'en est une bien ancienne que cellelà ! et je ne l'ai pas encore racontée. Si tu veux te conduire comme un homme, c'est-à-dire n'avoir point peur, je vais te la dire.

Ayant promis d'être courageux, la grand'mère reprit :

« Vous connaissez, fit-elle en s'adressa nt à chacun de nous, sur le bord du fleuve, l'endroit connu sous le nom d'Anse aux Sauvages ? Vous y passez du moins tous les dimanches en vous rendant à l'église. Autrefois, ce lieu était habité par des sauvages bien cruels, que vos grand'pères ont réussi à chasser. Ces sauvages, dans leur naïve ignorance, avaient appelé cet endroit la grande bouche.

r> C'est cette petite anse qui s'enfonce dans les terres à un mille et demi environ au levant de l'église de St Jean Port Joli ; on l'aperçoit d'une certaine distance lorsqu'on navigue sur le fleuve, ou mieux, lorsqu'on suit le chemin du roi qui longe la rive St Laurent. C'est une sorte d'enfoncement dont l'ouverture est abritée par des rochers escarpés que recouvrent quelques chétifs arbustes. L'excavation se prolonge

de quelques arpents sur le rivage pour se terminer en forme d'amphithéâtre. Autant qu'il m'en souvient, on apercevait encore des débris de vieilles cabanes, de canots et d'engins de pêche, abandonnés jadis par les sauvages.

» Il y a bien longtemps de cela, continua la grand'mère avec un soupir, qu'on vit arriver un jour une pauvre femme conduisant un enfant par la main. Elle suivait le chemin du roi. Malgré la fatigue dont il semblait accablé, l'enfant essayait de gambader, fixant sur sa mère des yeux limpides, pleins d'intelligence et d'affection ; le soleil couchant, dont les rayons se jouaient dans sa blonde chevelure, donnait à sa tête gracieuse je ne sais quoi d'angélique.

» La femme, au contraire, faible, pâle, défaite, marchant avec lenteur, paraissait s'affaisser sur elle-même à mesure qu'elle avançait. Dans ses vêtements se trahissait une affreuse misère, et ses traits amaigris portaient les traces d'un chagrin profond.

» Sans doute quelque grand malheur avait frappé cette infortunée.

» L'étrangère atteignit bientôt la maison construite en face de la caverne. Elle s'y arrêta, examinant avec anxiété l'ouverture béante près de laquelle se dressait une sorte de cabane. Ayant obtenu du propriétaire compatissant la permission d'y loger, elle s'y rendit avec son enfant.

» Cet homme, que la vue de cette malheureuse femme avait ému, fit, le lendemain, réparer la cabane et envoya même durant plusieurs jours, à l'inconnue, de quoi se nourrir, elle et son fils. Ainsi vécut cette personne pendant quelques mois, gagnant pourtant sa subsistance et celle de son enfant, par un travail qu'elle recherchait,

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et que chacun dans le village s'empressait de lui accorder : car, toute souffrante qu'elle paraissait être, elle n'acceptait pas facilement un secours, et préférait travailler pour se suffire. Elle s'occupait de couture, de broderie, et parfois même aidait aux travaux des champs. Tout le monde ignorait son nom et son origine. De quel pays, de quel lieu venait-elle ? on ne le sut jamais. On ne la nommait d'ailleurs que « la pauvre dame », car sur son front plein de noblesse, et dans ses yeux rougis par les larmes, apparaissait tant de dignité, tant de fierté, que nul, en la voyant, ne pouvait s'empêcher de lui témoigner déférence et respect.

» On touchait alors à la fin de l'été. La plus grande partie de l'abondante moisson venait d'être engrangée, lorsque, dans la soirée d'un jour à jamais mémorable, les signes d'un orage prochain se montrèrent de toutes parts. A ce moment, l'étrangère, qui se retirait de bonne heure, avait depuis quelque temps déjà regagné sa cabane.

» Une atmosphère lourde et chaude pesait sur la terre, et un silence profond planait sur les campagnes.

» Au milieu de ce calme passe tout-à-coup un souffle violent d'orage, qui ébranle la masure jusque dans ses fondements.

» A cette secousse, la mère, réveillée, se lève en sursaut, et court au berceau de son cher enfant. Le bambin ne s'était aperçu de rien, et dormait d'un calme et doux sommeil. Heureuse et enhardie, elle entr'ouvre la porte, et respire un air brûlant et âcre. Interrogeant l'horizon, elle voit des amoncellements de nuages qui tourbillonnent dans le ciel et sous l'amas desquels disparaissent les Laurentides. Un vent terrible balaie la terre et le ciel ; la nuit, ou plu-

tôt d'épaisses ténèbres, ne laissent passer que la verdâtre lueur des éclairs. Durant les accalmies de cette tempête, l'inconnue percevait avec effroi un bruit confus et sourd : c'étaient les flots du St Laurent qui, soulevés par l'ouragan, montaient, descendaient, se heurtaient avec furie, venaient se briser contre les récifs, et jeter l'écume de leur rage impuissante au pied de la cabane. Un instant le vent faiblit, alors s'ouvrirent les cataractes des cieux ; la pluie tombait à flots pressés ; on eût dit une scène du déluge. La courageuse femme regagna l'unique chambre du logis. Juste à ce moment éclate un effroyable coup de tonnerre. La mère épouvantée, s'élance vers son fils : « Pau- » vre enfant ! s'écrie-t-elle, en l'embrassant au » front, tandis que deux larmes brûlantes » tombaient sur le lit, que Dieu te garde de la » foudre » !

» Le calme qui avait succédé à cette première détonation fut, hélas, de courte durée. Un second coup aussi fort que le premier et que suivirent plusieurs autres éclatèrent. Les échos des Laurentides répétaient et prolongeaient au loin ce bruit lugubre. Des éclairs continus s'élançaient de tous côtés, répandaient dans l'air une odeur de souffre.

» L'enfant qui continuait toujours à dormir, se réveilla au contact de l'eau d'orage qu'une fissure du toit laissait tomber sur son visage. Jetant aussitôt un regard sur sa mère, il l'appela par son nom. Celle-ci tressaillit : l'inquiétude, l'anxiété, avait tellement bouleversé ses sens, qu'elle croyait son fils déjà perdu pour elle. « Que le Dieu ait pitié de nous » ! dit la mère, s'efforçant de sourire pour rassurer l'enfant. ®é

» Elle achevait à peine les mots de cette

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courte prière, qu'un coup de tonnerre épouvantable la fit tomber à genoux au pied de son lit.

\ » La tempête atteignait alors son extrême degré de violence. Le vent mugissait, la pluie roulait sur le toit avec un bruit de grêle, et ce fracas contrastait d'une manière lugubre avec le silence qui régnait à l'intérieur de la cabane. De temps à autre un éclair illuminait la nuit, jetant dans la chaumière une lueur pâle et livide.

» Peu à peu cependant, l'orage diminua. La pluie cessa, et le vent chassant les nues, l'aurore se leva dans un ciel pur.

» Tandis que dans les champs et les bois, les arbres, les fleurs, relevaient leur tête humide sous les premiers rayons du soleil, l'enfant se réveilla, et ses yeux à peine ouverts, cherchèrent sa mère qu'il aperçut toujours agenouillée. Il saisit ses mains, la secoue, l'embrasse, et la croyant fâchée contre lui, car elle ne répond rien à ses caresses, il se met à pleurer abondamment. Hélas, la pauvre femme ne devait plus essuyer les larmes de son enfant : Dieu l'avait appelée : elle était morte foudroyée ».

Ainsi finit la vie de cette pauvre femme, nous dit la grand'mère. Le pauvre orphelin fut adopté et instruit par une charitable famille de l'endroit, mais celle-ci émigra plus tard en d'autres pays, en emmenant ce fils adoptif. Quant à cette mère infortunée, personne ne put reconnaître qui elle était, d'où elle venait, et quels motifs l'avaient conduite en ces lieux.

Aujourd'hui, par les temps d'orage, un voyageur ne passe jamais devant la Grande Bouche de l'Anse aux Sauvages, sans faire, en souvenir de la pauvre femme, un grand signe de croix, afin d'éloigner la foudre.

PHILOSOPHIE PRATIQUEde SOCRATE

Nvoit dans l'histoire que Socrate naquit à Athènes, Tan 470 avant J.-C. Fils d'un sculpteur, il passa la première partie de sa vie à travailler dans l'ateï lier de son père. Mais,1" aidé des conseils et des discours d'un riche Athénien appelé Criton, il abandonna bientôt l'art pour se livrer à la science, ou, du moins, à la méditation de la sagesse. Il s'occupa de toutes les questions de philosophie, mais ce fut surtout à l'étude de la philosophie morale qu'il se livra et à laquelle il donna une face et une importance nouvelles. Il regardait comme une folie, dit Xénophon, de consumer l'activité de son esprit à la solution des questions curieuses, sur des objets environnés de ténèbres presque impénétrables, objets qui, d'ailleurs, ne sauraient contribuer en rien à notre bonheur, tandis qu'on néglige l'étude des devoirs ou des règles qui doivent servir à diriger notre conduite. Il s'appliqua donc à l'étude des vérités pratiques, laissant de côté toutes les théories abstraites dont on s'occupait alors, sur les secrets de la nature et l'origine des choses.

Ceci dit, nous entrons en matière.

NOUVELLES BT RÉCITS

Il faut d'abord se rappeler que Xénophon fut contemporain, disciple et ami intime du grand philosophe. Voici ce que Ton raconte à propos des relations qui s'établirent entre Socrate et Xénophon :

Un jour, Socrate, rencontrant le jeune Xénophon dans une rue étroite, lui barra le chemin avec son bâton, et lui demanda où était le marché aux vivres. Lorsque celui-ci eût répondu à cette question, il lui demanda où les hommes se forment à la vertu. Xénophon hésita : « Suis-moi donc, lui dit-il, je te l'apprendrai », et depuis ce moment, il le compta au nombre de ses disciples et de ses amis.

Sous un tel maître, Xénophon fit de rapides progrès dans la philosophie et devint un écrivain distingué. La grande amitié qu'il avait vouée à Socrate le détermina, après la mort si injuste de celui-ci, à réhabiliter sa mémoire, et ce fut dans ce but qu'il recueillit tous les précieux enseignements du philosophe, qu'il groupa dans un traité admirable, intitulé : Mémoires sur Socrate, et qu'il livra aux citoyens ingrats d'Athènes, comme preuve de sa vertu et de la pureté de ses enseignements. Nous nous permettrons donc d'emprunter à cet ouvrage quelques extraits qui nous feront connaître les idées de Socrate sur les choses les plus ordinaires de la vie, et auxquelles nous ajouterons quelques réflexions.

Chers lecteurs, qui m'êtes si indulgents, et vous, aimables lectrices, que ce mot philosophie ne vous effraie point ; ce n'est pas si aride, si grave, si sévère que vous le pensez.

Nous ne parlerons pas de ce que pensait Socrate sur la sagesse, l'envie, le loisir, le pouvoir politique, le bonheur, etc. ; qu'il nous suffise de dire que celui qui connaissait le bien et le

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