RÉCITS
MONTRÉAL LIBRAIRIE BEAUCHEMIN, LIMITÉE 79, rue S'-Jacques
Pr
(Publiée dans la Revue Canadienne, 1876)
Il n'est point de plus grande douleur que de se rappeler dans les jours de malheur les jours où l’on fut heureux.
(Dante — L'ENFER)
7 — VLSE un village de la belle Normandie,
\Z ? près de Dieppe, vivait en l’année 1e | ZAD) le comte de Raimbaut. Le château D qu'il habitait datait presque des premiers temps de la féodalité. Une splendide allée, ombragée par de hauts peupliers, conduisait de la grande route à l'entrée principale.
Le comte de Raimbaut descendzit d’une race illustre dont il était fier d’être le rejeton. Doué des plus nobles qualités, il avait hérité des sentiments chevaleresques de ses aïeux. Il avait toujours préféré cependant une vie douce et tranquille à une vie d'aventures.
Au temps où commence notre récit, rien n'était venu troubler son heureuse existence, et il en aurait sans doute été ainsi jusqu’à la fin
de ses jours, si, à cette époque, il n’eût éprouvé aucune déception politique, et surtout sans la perte douloureuse qu'il fit de la femme qu'il adorait.
Le noble comte jouissait d’un haut crédit à la cour, où il avait occupé une position importante quelqnes années auparavant, mais par suite de ces rcvirements si communs aux choses humaines, il arriva qu’un jour il fut disgracié.
Semblable à un volcan en effervescence dont le cratère embrasé vient à lancer des torrents de lave qui ensevelissent les villes et détruisent la richesse des campagnes, l'époque où vivait M. de Raimbaut était une époque où toutes les passions humaines commençaient à gronder sourdement pour produire plus tard de terribles révolutions. La vertu s'effaçait de tous les rangs de la société. Une philosophie, fausse et impie, répandait sur toute la France son souffle empoisonné. La cour et la noblesse s’endormaient, folles et insouciantes, au sein des plaisirs. Si quelqu’homme courageux et que la mollesse n'avait pas gagné, osait élever la Voix, opposer à cette dissolution des mœurs, une conduite dictée par des principes chrétiens, il ne s’attirait rien moins que le ridicule de tous ces courtisans obséquieux et efféminés.
M. de Raiïimbaut avait été nourri, dés son enfance, de principes religieux, principes qu'il avait toujours conservés, même au milieu de la cour du faible Louis XV. Son caractère franc et loyal n'avait pu, sans se révolter, voir se généraliser à un tel degré l'injustice et la corruption.
Il s'était par là créé des ennemis puissants qui réussirent à le faire tomber en défaveur. Cette épreuve, unie à la perte de celle qui avait tant contribué à son bonheur, blessa son cœur sensible si douloureusement, qu’il résolut de changer son existence pour dissiper ses chagrins.
Bien des années s'étaient écoulées depuis le jour heureux de leur union : années de bonheur telles qu’il est possible à l’homme de les désirer sur cette terre.
| Dieu avait béni leur mariage par la naissance | de deux enfants, dont l’aînée, une fille, pouvait compter dix-huit ans, et un fils encore bien jeune.
La jeune fille, qui s’appelait Angéline, avait reçu une éducation distinguée. Douée d’un caractère heureux, elle avait développé en elle toutes ces précieuses qualités de l'esprit et du cœur qui ajoutent tant de charmes aux personnes de son sexe. Ses traits, fins et réguliers, ajoutaient à ses dix-huit ans une rare distinction. Une abondante chevelure brune encâdrait gracieusement sa figure et retombait en boucles soyeuses sur ses épaules. Sa physionomie était naïve et ingénue, et dans le sourire franc et ouvert de ses lèvres semblait luire son âme innocente.
Il est certains hommes chez qui la sensibilité, la délicatesse des sentiments et le besoir d’aimer l’emportent sur tous les autres penchants, et lorsque leur cœur est blessé, leur nature les pousse plutôt à une vie d’aventures qui distrait leur esprit et dissipe leurs chagrins. Il en fut
ainsi du comte de Raimbaut qui, comme nous l'avons déjà dit u’avec peine la perte de cell ait tant aimée.
morne, régnait à l’inle silence de la tombe.
ertissements, ni de plaisirs.
t disparu à l’
ces pénibles, au milieu S qui l’agitaient, le comte
vie lui apparaissait m
trées vierges.
une nouvelle existence,
dans les vastes régions Le malheureux,
des entraînements
Parce que rien ne c
la solitude et le silence.
IT
Le changement d'existence du comte de Raimbaut était donc décidé. C’en était fait, il ve-
nait d’habiter, au moins pendant quelques années, la terre de Colomb.
Il se prépara à franchir l'océan, pour chercher dans les possessions françaises de l'Amérique, un lieu où il put vivre tranquille et ignoré.
Comme cette année-là plusieurs colons devaient s’embarquer à bord d’un navire en destination de la Louisiane, il résolut de profiter de cette circonstance pour aller choisir sa nouvelle demeure.
À cette époque, la Louisiane comprenait une grande étendue de pays sur le golfe du Mexique. Le Mississipi, ou le Meschacébé, immortalisé par le grand écrivain, promène majestueusement ses eaux dans l’intérieur des terres, et va se jeter dans le golfe du Mexique. Ce fut l’intrépide Iberville qui, le premier, eut l’honneur de fouler les bords de son embouchure perdue au milieu de terres basses couvertes de roseaux. Les habitants des Étas-Unis appellent cette contrée le Nouvel Eden, à cause de la douceurdu climat ; elle fut appelée Louisiane en l’honneur de Louis XIV.
Après les malheureux efforts de La Salle pour y fonder une colonie, Iberville vint y jeter en 1707 les bases d’un établissement qui grandit peu à peu, malgré bien des obstacles.
M. de Raimbaut, cependant, n’emmena pas avec lui ses deux enfants ; il voulait leur épargner les fatigues d’un voyage pénible et dont lui-même n’avait aucune idée. Il devait leur faire savoir quand il serait prêt à les recevoir, ce qui, pensait-il, aurait lieu peu de temps après son arrivée.
Non loin du château de M. de Raimbaut demeurait un M. de Longchamp. Les liens de la plus étroite amitié unissaient les deux familles. S'il y avait une fête, une partie de chasse, on était certain de les voir ensemble.
La famille de M. de Longchamp n'était pas nombreuse ; il n’avait qu’une fille unique âgée d'environ cinq ans ; c'était une petite fleur que les parents adoraient. J usqu’à l’avènement des faits que nous venons de raconter, les enfants, à l'exemple de leurs Parents, s’amusaient gaiement. Le jeune de Raimbaut, qui avait à peu près le même âge que la petite Yvonne, jouait tous les jours avec elle. Souvent ils chassaient les papillons dans les jardins du comte. Parfois le jeune bambin Cueillait une rose qu'il portait à Yvonne, en l'appelant sa petite sœur.
Or, M. de Longchamp, appelé, par ses intérêts, à la Nouvelle-Orléans, devait s'y rendre bientôt avec sa famille, et M. de Raimbaut lui avait confié ses deux enfants.
Le comte, après “on arrivée, trouva le ciimat de la Nouvelle-{ 1S et l’aspect du pays en général trés en rapport avec ses goûts, et il résolut de suite d'y fixer sa résidence. Sa détermination prise, il écrivit à sa fille et lui enjoignit de venir le rejoindre avec son jeune frère lors de la venue prochaine de M. de Longchamp.
Angéline, que l’idée de traverser l'océan n’effrayait guère, quoiqu’elle se sentit vivement affectée à la pensée de quitter le lieu qui l'avait vu naître et tout ce qu'elle avait aimé, pour
t de- Maller vivre dans des pays inconnus et sauvages, IS de répondit à son père qu'elle s’'embarquerait sous amil- M trois semaines. Elle lui mandait en même temps asse, D de les attendre, et de prier Dieu pour qu'il leur
accordât une heureuse traversée.
Cette âme juvénile et courageuse avait beaucoup souffert ; d’abord de la perte de sa mère chérie, et ensuite par la nouvelle détermination de son père. Elle avait versé bien des larmes,
nts, lutté avec énergie, et sa volonté enfin avait aie- triomphé.
peu L’affection qu’elle portait à son père était aait si ardente, le dévouement de son âme si grand, ent qu'elle n’aurait pas voulu le contrarier dans ’ar- le moindre de ses désirs. Aussi, aucune obseru'il vation n'était sortie de sa bouche à la propo- : sition qu'il fit de venir demeurer en Amérique. té- Elle prenait enfin une part légitime à ses maldre heurs. Pauvre fleur née hier à peine sous les pre- Jui miers rayons d’un beau jour et que déjà la tempête allait assaillir !
at Quant au petit Léon, qui n’était pas d'âge en à se rendre compte de la gravité de sa position, il ce fut avec cette joie enfantine que l’on éprouve lé- à cet âge à la pensée de revoir un père ou une ui mère aimée, qu’il se disposa à traverser l’océan. À III KR:
En commençant ce nouveau chapitre, nous
f- devons dire, pour l'intelligence du lecteur, que it M. de Raimbaut, voulant jouir d’une parfaite It tranquillité pendant les quelques années qu'il
se proposait de passer sur ce continent, avait
18 NOUVELLES ET RÉCITS changé son nom dinaire. Ainsi. d ler Jean Villars.
ce ne fut que deux quée dans sa lettre Passage à bord du r l'océan.
mue par un sentiment voulut visiter une derreposait sa mère. Elle
es qu’e sée, et s'éloigna en pleurant.
Nos aïeux ne Connaissaient pas ces puissants navires, qui, mus par la vapeur, franchissent aujourd’hui l'océan avec une rapidité si prodigieuse. Alors la traversée était longue et pleine de périls. Cependant, deux mois au plus Suffisaient pour se rendre en Amérique. I] y avait trois moi. que le navire avait dû quitter la France, et M. de Raimbaut, ou plutôt M. Villars, s'étonnait de ce qu'il n’eût pas encore été
signalé.
Quelques semain N
quels sont exposés ses enfants.
moins d'accident, le vaisseau devrait être à cette époque rendu à destination. Bientôt il se laisse aller aux plus vives inquiétudes.
Plusieurs semaines s’écoulent dans une vaine attente. Son agitation d'esprit augmente chaque jour. Son anxiété est à son comble. La vie lui devient un fardeau sans ses deux enfants. Hélas ! il est des moments bien pénibles à passer ici-bas, moments de malheur où l’homme est accablé, anéanti sous le poids des chagrins.
La Nouvelle-Orléans d'alors n’était pas la grande et majestueuse cité que l’on admire aujourd'hui. Fondée en 1717 par l'intrépide de
mps, Bienville, elle avait progressé peu rapidement epos Æ et n’était, à l’époque dont nous parlons, qu'un cou- établissement naissant. Jean Villars n'y pou-
vait donc guère jouir des plaisirs qu'offre une grande ville. Mais en retour le pays qu'il habitait était favorisé d’un climat sain et chaud, d’un ciel serein. Des plaines remarquables par
)rO- leur végétation luxuriante s’étendaient aussi loin lei- que la vue pouvait porter. Çà et là on voyait lus des rivières, des lacs et des bocages riants. La [y nature dans toute sa richesse se déroulait partout
où il promenait ses pas. Et après que les rayons du soleil couchant s’étaient enfuis à l'approche de la nuit, le doux zéphir venait caresser les bosquets d’orangers et de magnolias, et des senteurs balsamiques se répandaient dans l’espace,
n- comme l'encens dans un sanctuaire.