‹ Nouvelles et récits [microforme]Chapitre 3 sur 9 · IV · texte numérisé non relu

IV

à La beauté de la nature, le climat tempéré à du pays, l'aspect sombre et majestueux des foil rêts, le charme indéfinissable qui s'empare d’une

âme troublée au milieu des tableaux enchan-

teurs d’une nature primitive, auraie

blier lui-même, il se livra à la c

nt pu procurer à Jean Villars des jouissances réelles s’il avait eu auprès de lui les deux êtres qui lui élaient plus chers que l'existence,

Voulant tromper la lenteur du temps et s’ou-

hasse. La Louiages de cet exercice, abondant et varié. En ces

siane lui offrait tous les avant car le gibier v était temps difficiles, malheureusement gereux des’élo

, il était dan-

igner des habitations, de s’aventurer ans les profondeurs des forêts,

seul, même armé, d Car non seulement le monde ailé serts de leur sauvage harmonie, laient une multitude de tribus b quelques-unes nourrissaient une h contre les Français.

animait ces démais ils récéarbares, dont aine invétérée

Là, comme au Canada, ces couraceux colons

s'étaient attaché plusieurs de ce issi, nombre d’autres,

S tribus, mais

à l'instigation des An- ‘avaient cessé de les inprès la destruction de atchez qu'ils se virent essantes des restes épar-

glais et des Espagnols, n Ce fut surtout a la puissante tribu des N en butte aux attaques inc pillés de cette nation.

Après l'établissement des Fr

ançais au Beloxi Natchez avaient d’aouveaux colons dont étaient si différents européennes qui eux. Plus tard des dissentions, des jalousies s’élevérent. En gévages de l’Amérique du Nord

et à la Nouvelle-Orléans, les bord fait alliance avec les n le caractère et les mœurs de ceux des autres nations venaient s'établir au milieu d

néral, les Sau Voyaient d’un œil haineux et jaloux les pro-

grès des Européens dans ces contrées où naguère ils régnaient en souverains. Certaines prophéties, jointes à l’instinct superstitieux de ces peuples, leur faisaient entrevoir dans un avenir plus ou moins éloigné l’anéantissement de la race rouge par la race blanche.

Les Français réclamaient le territoire de la Louisiane comme leur propriété. L’orgueil d'indépendance des Natchez, ces rois du désert, se révolta. Un complot formidable dans lequel prirent part presque toutes les nations indigènes, amena, en 1731, la destruction presque complète des Natchez. Bien que plusieurs années se fussent écoulées depuis cet événement, elles n’avaient pas suffi pour faire oublier ces temps douloureux.

Les Anglais d’ailleurs, voulant entraver les tentatives de colonisation des Français dans le Nouveau-Monde, ne cessaient, par leurs présents et par leurs discours, d'entretenir cette rancune. Aussi était-il à cette époque téméraire de pénétrer seul dans ces solitudes : ce à quoi cependant Jean Villars ne faisait guère attention. Il passait quelquefois des journées entières dans les bois, malgré les dangers qu’il y courait.

L'homme propose et Dieu dispose, dit la Sagesse, et souvent dans la vie on rencontre des épines où l’on espérait trouver des roses. Jean Villars avait beaucoup souffert, mais il était ‘loin de prévoir le sort qui l’attendait dans le Nouveau-Monde où il avait espéré trouver, sinon le bonheur, au moins la tranquillité et le repos.

Un jour que son esprit est dévoré par les soucis, il part pour l’intérieur des forêts. Il suit

PORN

un sentier qui conduit au no | sipi. Aprés avoir parcouru ou dérable, il s’arré

|! laisse libre, qu en solitude, (} A l'heure où le sole 1 se trouva tout à

rd, le long du Missisune distance consite, desselle son cheval qu'il et continue à s’avancer de solitude

il était sur son déclin, il

Coup en face d'un des mille tributaires du Mississipi. Il s’assit tout pensif

| sur le bord de la rive, et repassa dans sa mémoire | les heureuses années de sa vie et les malheurs |! qui le frappaient presqu’en même temps. Les | | |

traits de sa physionomie Peignaient le cours de ses pensées : ils S’assombrissaient ou devenaient sereins suivant le Souvenir amer ou le rayon d'espérance qui traversait son esprit. Ne le troublons pas dans ses réflexions, quelque améres qu’elles soient. Laissons-le un instant à lui

seul et revenons aux autres Personnages de notre récit.

Vous êtes sans doute anxieuse, aimable lectrice, de connaître le sort d’Angéline,

n'avait pu s'embarqu date fixée dans sa lettre à son père. Des causes imprévues avaient empêché le vaisseau de faire voile avant ce temps. Ce contre-temps l'avait elle-même fort inquiétée, car son arrivée en Amé-

lissisonsi-

qu'il itude

in, il e triensif loire eurs Les s de ient

rique se trouvait d'autant plus retardée, et elle devinait les angoisses qui devaient assaillir son père. Si, toutefois, rien n’était survenu durant le voyage, elle serait déjà depuis longtemps dans les bras de son père. Durant vingt jours, la traversée fut très heureuse. Un vent favorable n'avait cessé de soufller. Le navire, parti de Dieppe, avait franchi un espace immense.

Souvent Angéline montait sur le pont pour respirer l’air sain et pur de l'Océan. Son regard plongeant dans l’espace cherchait à découvrir cette terre promise, objet de tous ses vœux.

Qu'elle était belle alors! La tristesse de son âme se peignait sur ses traits en une douce mélancolie. Qui l’eût vue dans cette attitude triste et pensive n’eût pu s'empêcher d’éprouver pour cette noble jeune fille un sentiment de respectueuse commisération.

Les passagers se flattaient d’être bientôt en vue du port ; mais, hélas ! il ne devait pas en être ainsi.

Un jour qu'ils se félicitaient mutuellement sur l’heureuse et prochaine issue de leur voyage et se laissaient bercer par les plus douces espérances, quelques nuages assombrirent le ciel. Le calme qui précède la tempête, tenait immobile les eaux de l’abîme. Le tonnerre grondait au loin. Des éclairs d’un blanc mat déchirent le ciel noir chargé d'électricité. Tout à coup les vagues déchaînées s'élèvent et s’abaissent, telle qu'une forêt agitée par les vents. Les regards épouvantés interrogent l'océan, tandis que les cœurs frémissent sous l’appréhension d’un mal- |

Run men ann ir

heur. Les craquements sinistres du navire sous l'effet des vagues avertissent l'équipage d'un danger imminent. Plus d'illusion possible, on allait éprouver une de ces furieuses tempêtes qu'engendrent l'immensité des eaux sous l’action du vent. Le capitaine, homme d'un grand Courage et de beaucoup de sang-froid, est sur le pont. Il donne des ordres que les matelots s'einpressent d'exécuter. En un instant, les voiles sont carguées : les mâts offrent l'aspect de troncs dépouillés. Les eaux, soulevées et poussées par un vent tempêteux, ébranlent le vaisseau qui gémit lugubrement. Tout l'équipage est sur le pont.

En vain le capitaine veut rassurer les passagers,

Angéline est muette de terreur. Le péril dont elle est menacée et ]a pensée de perdre son pére, jettent son âme dans wn trouble inexprimable. Tenant son jeune frère enlacé dans ses bras, elle se jette à genoux, demande la vie, non pour elle-même, mais pour cet enfant dont la perte serait si cruelle à l’auteur de ses jours.

Sa prière fut exaucée : quoique la tempête continuât à soufller avec violence, elle n’atteignit pas cependant ce degré de fureur auquel peu de navires résistent. Le vaisseau, obligé de céder à la violence des vagues, dévia de sa course et fut baïlotté pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’enfin il vint en vue des côtes du Cap Breton. Un cri de joie monta vers le ciel comme une action de grâces : terre ! terre ! sauvés ! s’écrie-t-on de toutes parts.

TITRE lanalîtes ion and r le iniles de usisige

ril

es le,

On se trouvait presqu'en face de Louisbourg, qui, à cette époque, était une ville fortifiée, et la clef des possessions françaises dans l’Amérique du Nord. Protégée par de hautes murailles, elle était la terreur des Anglais.

Cependant les flots courroucés redoublent de fureur devant les rochers de l'Ile qui se dressent comme une barrière infranchissable. On donne des signaux de détresse. Aussitôt accourt sur le rivage une foule nombreuse. Sci. ‘:avrante |! les naufragés désespérés tendent vc.s les spectateurs saisis d'effroi leurs mains suppliantes implorant assistance. En vain quelques hardis nautonniers veulent vaincre la fureur des éléments et porter secours au navire en détresse, mais force leur est de rester sur le rivage. Le navire menace de s’abîmer sur les rochers.

Quelques instants encore et tout est perdu.

Mais, à effet de la Providence ! un cri d’espoir s'échappe de toutes les poitrines haletantes : le navire entre dans le port non sans avoir éprouvé une avarie sérieuse. Une voie d’eau s'était déclarée et on n'eut que le temps nécessaire pour débarquer les passagers et mettre le navire en sûreté. Ainsi on évita un grand malheur pour un moindre et qui n'était, à vrai dire, qu'un contre-temps. Il fallait attendre à Louisbourg que le bâtiment fut réparé, ce qui retarda encore d’un mois l’arrivée des immigrants impatients d’attendre le terme de leur voyage.

Angéline dut se résigner à son mauvais sort.

Elle rendit à Dieu des actions de grâces de l’avoir préservée dans un si grand danger. Oh!

par un beau de la vill i

Les voi vent favorable aidant

du port hospitalier d

e Louisbourg.

Le soleil disparaissait à l'horizon ; ûtes de la forêt en reflétaient les

vou

Jean Villars, abîmé rait insensible aux ture, et contemplait gitive de la rivière.

Les coups de bec rapides d’un Pivert sur un tronc d'arbre creux et sonore le tirèrent de sa rêverie. Levant la tête, il s'aperçut que l’heure était avancée, I] voulut partir dans la direction de la Nouvelle-Orléans, mais bientôt

dans ses Pensées, demeucharmes de cette belle nad’un œil distrait l’onde fu-

ivec dis- )ur- UX.

tait 1al-

ne

les ténèbres l’environnèrent de toutes parts.

Ne sachant sur quel point se diriger, il n’osa pas s’aventurer davantage, de peur de s’égarer de plus en plus. Ayant erré tout le jour par des sentiers inconnus, et ignorant à quelle distance il était de la Nouvelle-Orléans, il résolut de passer la nuit au milieu de la forêt et d’attendre la lumière du lendemain pour regagner les habitations.

A quelques pas s’ouvrait une grotte dans un rocher qui lui promettait un abri confortable. Toutefois, la faim que le temps ne fait qu’accroître au lieu de modérer, se faisait vivement sentir chez lui. Il n'avait presque rien pris depuis le matin.

Malheureusement, c'était à l’heure du repos de la nature : nul être ne révélait sa présence. Néanmoins il voulut allumer un feu. A l’aide du briquet qu’il portait toujours sur lui dans ses excursions, il fit jaillir de la pierre une étincelle qui communiqua son feu au bûcher. Bientôt une vive flamme s’éleva en faisant entendre des pétillements semblables à ceux de branches mortes foulées aux pieds du chasseur. Les arbres d’alentour sont enveloppés comme d’un vêtement écarlate.

En ce moment, un cri se fit entendre dans les airs : une tourterelle fuyait sur un arbre voisin du lieu où la fumée s'élevait en épais tourbillons. Saisissant son fusil, il ajuste, le coup part, et la pauvre victime toute palpitante tombe à ses pieds. Un bruit effroyable retentit dans l’espace ; les échos de la forêt en trans-

D mn OR bed

mettent le son à une distance infinie et troublent

le silence des bois.

Jean Villars, entendant le bruit lugubre de la détonation répercutée Par toutes les voix de la forêt, sentit un frisson convulsif agiter ses membres. Sous l'empire du spectacle de la forêt au milieu de la nuit, il se sentit presque dominé par la crainte. Quelque chose d’intime de notre âme qu’on appelle le pressentiment, et qui semble nous avertir lorsqu'un malheur plane sur notre tête, lui faisait redouter ce qui allait arriver. Il faut s'être trouvé seul et isolé dans le désert pour Comprendre ce que la nuit, cette grande créatrice des fantômes et des djnns, cache de terrible et de menaçant sous son épais manteau de brume, dit Gustave Aimard dans un de ses inimitables romans.

Aussi, combien Jean Villars désirait en ce moment n'avoir jamais cédé à la pensée de venir en Amérique, pensée qu'avait enfantée son cerveau exalté sous l'effet des malheurs.

Bientôt, cependant tout redevient silence.

Le bûcher alimenté sans cesse, continuait à projeter de vives flammes.

À peine Jean Villars venait-il de terminer son léger repas, qu'il croit entendre au milieu des broussailles un bruit semblable à celui produit par le froissement de branches sèches. Ses regards plongent dans cette direction, mais il ne voit rien. Ce bruit a été si imperceptible qu'il croit s'être trompé ; il n’y fait plus attention.

Il se réfugie dans Ja grotte du rocher, mais

blent

re de ix de r ses a foe dotime it, et ane lait dans ette nns, pais lans

une minute ne s’est pas écoulée, que son attention est de nouveau attirée par un bruit semblable à celui qu’il venait d’entendre, mais plus distinct, plus accentué. Cette fois, il n’y a plus às’y tromper. Il entrevoit à la lumière blafarde du bûcher deux ombres qui dardent sur lui des yeux brillants comme des tissons enflammés.

Une froide sueur ‘‘ent glacer tous ses membres. Il veut parler, mais sa parole reste suspendue à ses lèvres. Il fait un mouvement pour s’emparer de son arme, mais presqu’en même temps il se sent saisi et comme enchaîné.

Au même instant retentit un cri formidable.

Jean Villars était sous la puissance des sauvages. Un instant après, il fut entouré d’une douzaine de ces barbares qui le lièrent fortement et le privérent de tous ses mouvements.

Les figures sinistres de ces sauvages exprimaient une joie féroce et accusaient les desseins les plus horribles contre leur prisonnier.

Ces sauvages faisaient partie de la tribu des Chichacas, autrefois alliés des Natchez. Ils avaient trempé dans la grande conspiration de cette nation pour la destruction des Français, et avaient eu à déplorer des pertes douloureuses. Une grande partie de leur peuplade avait été anéantie, et le reste errait à l'aventure dans les régions encore inexplorées de la Louisiane. Ils n'avaient pas perdu le souvenir du jour néfaste qui les obligea à se disperser, et ils cherchaient à se venger par tous les moyens en leur pouvoir.

Ceux des Natchez qui avaient échappé à la mort ou à la servitude, s'étaient réfugiés dans cette tribu à laquelle ils avaient communiqué leur haine et leur esprit de vengeance.

D'un autre côté, les insinuations perfides et intéressées des Anglais de la Caroline ne contribuaient pas peu à entretenir cette animosité contre les Français (1).

La prise de Jean Villars fut exécutée si rapidement, qu'il se crut d’abord sous l'effet d'une terrible hallucination. Mais revenant bientôt

à lui-n $me, il comprit toute la gravité de sa À

situation. Il était bien réellement prisonnier et entouré de sauvages. Sa surprise se changea en une espèce de rage et de désespoir. I] fit de grands mais vains efforts pour se débarrasser de ses liens et recouvrer sa liberté. De fortes Courroies de peau de bufile lui liaient les deux mains.

Il demanda alors à ses barbares pourquoi ils le retenaient ainsi prisonnier, et ce qu'ils voulaient faire à un homme qui ne leur avait jamais fait de mal.

Un rire Satanique répondit à ses plaintes.

Quelques sauvages même vinrent le frapper à la figure, en disant que ces souflets ne ressemblaient point aux bou:ets que ceux de sa nation savaient si bien lancer contre les peaux rouges.

— Guerrier, lui dit un Chichacas de haute stature et dont la tête née de grandes plumes semblaient indiquer la supériorité, nous allons t’emmener à notre bourgade. Le feu éprouvera

(1) Garneau.

ton courage et ta mort apaisera les mânes de nos aïeux.

Jean Villars comprit à peine le sens de cette menace prononcée dans un très mauvais franis.

Dès que l’aube parut, on procéda au départ.

Quatre sauvages se placèrent aux côtés du prisonnier, une partie des autres prit le devant et le reste de la troupe ferma la marche. On

marcha ainsi tout le jour au milieu de forêts, de montagnes et de marécages. Vers le soir on fit halte dans un endroit où nul Européen ne ré' -. présence.

Le captif fut attaché à un arbre et gardé à vue, tandis que d’autres sauvages s’éloignèrent en quête de gibier.

Le lendemain, dès l’aurore, on se remit en marche, toujours dans l’ordre indiqué par le chef.

À midi, on était à quelques lieues du village. Déjà le sol accusait la présence de l’homme.

Des sentiers à travers les forêts indiquaient le passage récent des enfants des bois.

On atteignit enfin le sommet d’un côteau au pied duquel s’étendait une plaine. Cette plaine renfermait le viilagedesChichacas. Vingtcinq cabanes composaient ce village.

Ces cabanes ou huttes présentaient la form d'un cône. Sur le sommet perçait une ouvertur: d'un pied de diamètre pour le passage du jou et de la fumée. Une double rangée de pieux formaient les deux parois de la hutte. Ils se ré courbaient vers le haut, et étaient entrelacés par des liens d’écorce de tilleul. La plupart étaient couvertes de feuilles de maïs.

Ces sauvages ne formaient pourtant pas |:

nation des Chichacas, mais plutôt un morcelle ment de cette tribu dont un grand nombre avaient émigré dans des régions plus au Nord Souvent il arrivait à l’occasion de grandes guer res, par exemple, qu’une partie ou plusieurs parties d’une tribu se trouvaient séparées d Corps principal de la nation et devenaient plu tard des nations distinctes. C’est sans doute

à ces causes qu’il faut attribuer le grand nombre de peuplades qui parlaient un dialecte dérivant d'une langue mère ou d’une même. famille, lors de la découverte du Nouveau Monde. « D'’ail leurs l’Indien était le type de migrations lo: cales et de la transformation perpétuelle » (1).

Aussitôt que les sauvages furent entrés dans le village avec leur prisonnier, les hommes, les femmes et les enfants les entourèrent en poussant de grands cris. Cette foule traduisait par les gestes les plus grotesques une joie barbare.k Le tumulte devenait grand ; des cris de mort vinrent retentir aux oreilles du malheureux Jean Villars.

(1) Parkman.

Le Grand Chef n’était pas là pour réprimer les excès de ces Sauvages : il avait conduit un parti de Chichacas chez les Anglais de la Caroline. On l’attendait sous peu.

Il n'était pas nécessaire cependant qu’il fût présent pour condamner un prisonnier au supplice. Aussi, la mort du Français fut-elle de suite résolue.

On conduisit le prisonnier à une extrémité du village. Une foule curieuse s'y trouvait déjà assemblée. On dansait, on se pressait autour du prisonnier.

De vieilles et hideuses sauvagesses venaient l’accabler d’injures, tandis que les sauvages cueillaient des branches sèches qu'ils entassaient en forme de bûcher.

Ces préparatifs terminés, les indiens se rangèrent sur deux lignes. Aussitôt un jongleur donna le signal du prélude des supplices. Jean Villars, en passant entre ces deux rangées de sauvages, recevait de violents coups de batôn. Ils attachèrent ensuite le prisonnier au pôteau, au pied duquel s'élevait un amas d’écorces et de branches sèches. La rage se peignait sur toutes les figures. Encore quelques instants, et les flammes auront consumé Jean Villars.

Le jongleur, tenant une torche enflammée, s'approche du prisonnier et allonge le bras pour communiquer la flamme au bûcher. Mais au moment où sa main va accomplir cet acte bar-

bare, il s’arrête. La foule qui l’entoure s’agite 2 4108

et s'ébranle dans une même direction en pous-

sant des cris de joie. Le bras du jongleur reste

immobile, et la torche s'éteint entre ses mains.

Qu'était-il donc arrivé ? Qu'est-ce qui avait pu attirer à ce point l'attention des sauvages ? Vous avez déjà sans doute deviné, lecteur, l’arri. vée du Grand Chef, accompagné du reste de Ja tribu. Ils venaient du pays des Anglais où ils avaient échangé quantité de peaux et d'ou. vrages travaillés de la main des sauvages contre des armes à feu de toutes sortes, des épées, des haches, et autres marchandises européennes, Ils arrivaient donc ivres de joie, car jamais ils n'avaient été si heureux, et jamais les Anglais ne leur avaient fait tant de présents.

Cette excursion avait été l'objet de plusieurs mois de préparatifs, les Anglais leur ayant promis de riches présents, tant pour se les attacher davantage que pour faire fleurir leur commerce.

La place où se trouvait Jean Villars demeura déserte. Les spectateurs étaient accourus vers l’autre extrémité du village par où arrivait le Grand Chef.

Il lui aurait été facile alors de fuir s’il avait été libre de ses mouvements. Personne ne le surveillait ; à quelques pas, il entrait dans l’é paisseur des bois et regagnait sa liberté. En vain essaya-t-il de briser les liens qui le rete-

naient cloué au poteau. Il fit des efforts surhumains pour s’arracher de ce bois fatal. Ses mains furent ensanglantées, son corps inondé de sueurs : tout fut inutile, rien ne céda! I!

passa ainsi quelque temps dans la plus mortelle attente.

Cependant, le Grand Chef fut bientôt instruit de ce qui s'était passé. Il s'était fait raconter ous les détails de la capture du Français, et il s'en était réjoui comme d’un heureux évéement.

Kironkis, c'était son nom, était un guerrier qui avait vu au moins cinquante neiges, disaient es plus anciens. 11 jouissait d’une grande autoité parmi les siens, et sa sagesse était connue de plusieurs nations. Les anciens guerriers admiraient sa bravoure et son agilité à courir le hevreuil et le cerf, tandis que les jeunes gens s'inspiraient de son courage pour enlever un grand nombre de chevelures.

Une demi-heure s'était écoulée depuis l’arriée du Grand Chef et des sauvages.

On ne voyait plus le soleil. Les ombres du soir se répandaient sur les montagnes et dans la plaine. Le ciel était pur et les étoiles s’allumaient les unes après les autres : la voûte illuminée présentait la forme d’un lustre immense. La lune montait silencieuse dans le firmament, et ses blancs et mystérieux rayons couraient omme des frissons sur le haut des collines.

a température était douce. De petits feux, allumés à la porte de plusieurs cabanes, jetaient une vive flamme sur différents points du village.

Cependant Kironkis a donné ordre qu'on ne troublât pas davantage le prisonnier. Le Conseil des Sachems devait décider sur son sort.

C'est ainsi que les sauvages de l'Amérique

du Nord avaient l'habitude d'agir en pareille circonstance.

Vers le milieu du village s'élevait un sycomore gigantesque sous jequel les sachems tenaient leurs assemblées. Ses feuilles, larges et non:breuses, les garantissaient des ardeurs du soleil pendant le jour, tandis que, au dire des sauvages, son ombre protectrice servait de retraite aux esprits bienfaisants durant la nuit.

Le Conseil s’assembla au pied de cet arbre.

Les sachems s’assirent en rond sur la terre nue, les jambes croisées.

Kironkis se leva et prit le premier la parole :

«— Vaillants guerriers, dit-il, pendant que nous sommes allés fumer le calumet de la paix chez nos amis les Anglais, quelques autres guerriers de la tribu des Chichacas et des Natchez ont surpris un ennemi dans les forêts autrefois habitées par nos pères. Ils l’ont saisi et amené au grand village, pour que sa mort pût venger les mânes de ceux qui ont péri défendant leur patrie. C’est celui-là même que vous voyez en ce moment attaché au poteau, attendant l'heure du supplice. 11 appartient à la nation des Français, nos plus grands ennemis. Sachems ‘de la sage tribu des Chichacas, vous êtes appelés à décider de son sort. Devons-nous le condamrer au supplice du feu ou le retenir prisonnier ? Que les bons esprits président à la décision que vous allez donner ».

Après ces quelques mots, le Grand Chef se

rassit et céda la parole à d'autres guerriers.

Alors le jongleur se leva et dit :

«— Frères, qui avez connu la grandeur et a puissan:e de la nation des Chichacas, il s’agit de décider du sort du prisonnier qui est tombé entre nos mains. Sans l’arrivée du Grand Chef, il serait déjà consumé par le feu, car la nation voulait sa mort. Depuis longtemps les esprits ne nous protègent plus ; les mânes des guerriers tués par la nation du guerrier blanc demandent vengeance. M'est avis qu’il faut le faire mourir : les bons génies nous seront plus favorables, et les ombres de nos pères seront satisfaites ».

Le jongleur reprit sa place au milieu du plus profond silence, et promena ses regards sur l'assemblée pour voir si elle partageait son avis.

Quelques sachems firent un signe d’assentiment, tandis que d’autres se tinrent sous la réserve.

Un deuxième guerrier, que chacun admirait pour sa sagesse et son courage, se leva à son tour et parla ainsi :

«— Le guerrier blanc mérite la mort pour les outrages que ceux de sa nation ont infligés à nos pères et à nous-mêmes. Nous ne sommes point les amis des Français : nous les avons combattus depuis bien des neiges. Toutefois le prisonnier ici présent semble être étranger au pays des bois. Il n’a pas levé la hache contre les peaux rouges. Il s’est égaré dans les forêts, et les esprits l’ont conduit près du pays des Chichacas où il a été trouvé. Je suis d’avis que nous lui donnions l'hospitalité. Le guerrier

blanc vient de la nation où règne le Grand Soleil (1) : il nous apprendra le maniement des armes nouvelles dont les Anglais viennent de nous faire présents. Nous Pourrons toujours plu:

tard le mettre à mort lorsqu'il plaira au Gran Chef et aux sachems ».

Ces paroles d'Ontaya produisirent une vive excitation. Plusieurs sachems se levèrent pour approuver ce qu'avait ditle sage guerrier. D'autres agitèrent leurs mains en signe de désapprobation. Tous les membres du Conseil voulaient parler à la fois. La voix du jongleur dominait tous les autres : le désordre devenait grand.

Jean Villars, toujours cloué à son poteau, voyait de l'extrémité du village, à la lueur des flammes des büûchers, les débats du Coniseii. ! Il ne comprenait rien à leur langage, mais il pensa È bien qu'il s'agissait de son sort.

En entendant les clameurs qui divisaient l’assemblée, il jugea que l'opinion des sachems n’était pas unanime. Qu'allaient-ils faire de lui ? Qu’allait-il devenir, lui, prisonnier, au milieu de ces sauvages ? Allaient-ils le condamner au supplice, ou lui laisser la vie sauve en le retenant prisonnier ? Il ne pouvait le dire ! Mais comme entre deux malheurs inévitables on choisit le moindre, il espérait qu'on le retiendrait prisonnier seulement. Dans cette dernière alternative toute espérance n'était pas perdue. La Providence et le temps lui procureraient l’occasion de reconquérir sa liberté. Il pourrait gagner l'affection des sauvages ou de quelques

(1) Le roi de France.

ANGÉLINE 3a

auvages qui le laisseraient aller. Les ténèbres protégeraient contre la poursuite de ses enneis, s’il parvenait à s'échapper de leurs mains.

Comme cette pensée le consolait ! Avec quele avidité son âme savourait ces illusions. Oui, | se retrouverait libre ; il presserait sur son cœur es deux enfants qu'il reverrait bientôt. L'espoir et la crainte s’emparaient tour à tour de son esprit.

Combien est pénible la situation de l’homme dans l’attente de son bonheur !

Que de craintes et d’espérances l’agitent à la fois ! A quelles tortures son âme inquiète estelle soumise ! La moindre des circonstances, un signe, un rien, le transporte au plus fol espoir u le précipite dans l’abîme du plus triste décou- Rragement !

Le Grand Chef, cependant, parvient à rétablir la paix parmi le Conseil. Un signe de sa main annonce qu'il veut parler. Le silence succède aux clameurs. Élevant la voix, il dit :

«— Sages guerriers, je vois que les avis sont partagés sur le châtiment qu'il convient d’infliger au prisonnier. Un d’entre vous a demandé

— Îl y aura bientôt quarante neiges (1) que j'ai levé la hache contre les Français. J'ai été présent à bien des combats dans les forêts de la Louisiane. Je les ai chassés comme on chasse

(1) Quarante ans.

les loups partout où je croyais les rencontrer J'étais au nombre de ceux qui prirent part à grande conspiration des Natchez. Malheureuse ment ce complot formidable ne réussit qu’e partie. Je ne péris point, mais voulant un jo

avec plusieurs guerriers surprendre un part ennemi, je fus fait prisonnier et amené dans u camp de guerriers blancs.

vage m'étaient réservés.

veillait sur nous. Souvent fl approchait di moi: son regard exprimait la bonté.

Un cri de douleur s’échappa de ma poitrine Je m'’agitai sur ma couche et voulut brise mes liens, mais ce fut en vain. « Fuis, mal » heureuse femme, m'écriai-je, va auprès dk » tes enfants qui pleureront ma mort ».

Je voulais encore parler, mais le guerrier bland s'était approché, et me fit signe de me taire Et, se penchant vers moi :

« Frère », me dit-il, d’une voix basse pour :4 pas réveiller ses compagnons, « cette femme ssl » ton épouse à ce que je vois ; tu as des enfants » comme tu viens de le dire, — Oui, lui dis-je » d’une voix que la colère m'empêchait de ré

primer. — Silence, ou tu es perdu, nx répéta

le guerrier blanc. Écoute, c’est mi qui com- ) mande les guerriers que tu vois ii. Je puis en ce moment même te faire mouiir ; je n'ai

qu'un mot à dire, et ton âme ira rejoider celle de tes frères qui sont morts.

Mais si, à l’instant même, je te rends à la liberté, à ta famille, me promettras-tu d’agir de même envers un guerrier de ma nation qui tomberait entre tes mains ? Me promet- »tras-tu de le défendre même au milieu des tiens bet de l’arracher au supplice du feu ? Parle, » décide de ton sort ».

» En attendant ces paroles, je sentis mon ‘œur battre avec uneextrême violence. Leguerrier blanc aïmait l’homme des bois ; sa générosité vainquait ma colère. «Oui, frère, je te jure » par les os de mon père que je conserverai les » jours d’un guerrier de ta nation qui pourrait »tomber en mon pouvoir; je le défendrai au » milieu des miens». La douleur me fit prêter ce serment. Je me le rappelle maintenant que l'occasion se présente.

» — C'est bien, me dit le guerrier blanc après que j'eusse fait ce serment, et il coupa mes liens unà un. Lorsque je fus libre, il ajouta : « Rap- » pelle-toi ta promesse, tu es libre maintenant, » fuis loin de ce pays et retourne auprès de ta » famille ».

Après ce discours, le Grand Chef se tut ;

M douloureux souvenirs se présentaient à son

--prit. Le Conseil était visiblement ému. Tous à l'exception du jongleur, étaient d’avis de lais-

ser la vie au prisonnier. Lui aussi pouvait evui une femme et des enfants qui pleureraient sa mort.

Après quelques instants de silence, il reprit

«— Que les mauvais esprits ne divisent pas le Conseil des sages sachems (1) qu’il donne l’hospitalité au français. Parmi les présents que nous ont faits les Anglais, nous avons des armes nouvelles dont nous ne connaissons pas parfaitement l'usage, le prisonnier nous apprendra comment nous en servir ».

Lorsque le Grand Chef eut cessé de parler, le Conseil adopta son avis et fit grâce au prisonnier de la vie sinon de la liberté.

Après cette décision, le Conseil se dispersa et chacun regagna sa cabane. |

Cette nuit fut longue et triste pour Jean Villars.

Le lendemain, aux premières heures du jour, tout le village était sur pied. Personne n’ignorait la nouvelle décision du Conseil à l'égard du prisonnier. Les plus arder:3 de la nation étajent fort mécontents, mais ils n’osèrent pas désobéir au Grand Chef. Le prisonnier ne fut donc pas inquiété. Souvent il voyait venir des sauvages qui le regardaient d’un œil de mépris et passaient outre. D'ailleurs leur attention était toute entière à examiner les présents des Anglais. Les diverses armes à feu qu'on

(1) Les Indiens donnent le nom de sachems aux anciens et aux chefs de tribus qui composent le Conseil de la nation.

avait apportées excitaient au plus haut point leur curissité.

Jean Villars vit s’avancer vers lui le Grand Chef. Plusieurs sachems l’accompagnaient.

Lorsqu'il fut près du captif, il s’arrêta et sembla l'examiner attentivement. Il lisait sur son visage et cherchait à découvrir les pensées de son âme. Après quelques instants, il dit :

« Frère, les esprits ont voulu que tu tombasses entre nos mains. La nation voulait ta mort, mais j'ai intercédé pour toi et je t’accorde la vie, moi, ainsi que les sachems qui composent le Conseil de la nation des Chichacas. Tu resteras au milieu des peaux rouges qui te regarderont comme un frère, et tu leur enseigneras le maniement des armes que nos amis les Anglais viennent de nous fournir, après quoi il te sera peut-être permis de retourner chez les tiens ».

Il donna ordre de couper les liens du prisonnier, qui fut conduit dans une cabane préparée par le Grand Chef. On lui apporta ensuite à manger. Ce repas consistait en maïs bouilli et en une espèce de sagamit. Quelque répugnance que Jean Villars eût à prendre ces aliments, la faim dont il était dévoré lui fit surmonter son dégoût.

Il passa le reste de la journée dans sa cabane, à réfléchir sur le sort qui l’attendait. On comprend que de bien pénibles pensées affluaient dans son esprit. Il se voyait captif au milieu des indiens, condamné à mener la vie des bois. Néanmoins il s’estimait heureux d’avoir échap-

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pé à une mort affreuse. C’est ainsi qu'on accepte avec joie un malheur, lorsqu'il nous fait échapper à un malheur plus grand,

Ce bienfait que Dieu nous a accordé, notre sauvegarde en cette vie de contrariétés, l'espcrance, vint ranimer son courage. Il était maintenant à peu près certain de recouvrer tôt ouf tard sa liberté. Mais d’un autre côté, que deviendraient ses deux pauvres enfants ? Qu’itaient-ils devenus à ‘cette heure même ? Peutêtre le navire était-il rendu à la Nouvelle-Orléans, et quel désappointement pour sa fille de n'y pas rencontrer son père !

La nuit vint interrompre l’amertume de ses réflexions. La fatigue et le sommeil le gagnérent bientôt. Il s’étendit sur une couche de planches fort étroites recouvertes d’une natte. Son état d'extrême lassitude lui fit goûter un sommeil bienfaisant. Deux indiens avaient été commis à sa garde.

Il serait superflu de raconter la vie que menait Jean Villars, au milieu des sauvages, de décrire toutes les amertumes, les ennuis et les découragements qui s’emparaient parfois de son âme. |

Lesindiens, cependant, nelemaltraitaient point. Ils suivaient en cela la volonté du Grand Chef qui s'était constitué son protecteur. Voyant les égards qu'il lui portait, ils tâchaient de l’imiter en témoignant au guerrier blanc des marques de bienveillance. Souvent Kironkis le prenait à part et lui adressait une foule de questions sur les usages des Français où régnait le Grand Soleil, et Jean Villars le satisfaisait en tout point.

Il espérait qu’en gagnant ainsi l’affection des indiens il obtiendrait sa liberté. Comme il était constamment sous la surveillance des sauvages, il lui aurait été inutile et même dangereux detenter de s'évader.

On était en janvier. Deux mois s'étaient écoulés sans qu’il ne fut survenu aucun changement particulier dans l’existence de Jean Villars. Mais, à cette époque, un événement, aussi pénible qu’inattendu, vint jeter la consternation parmi les Indiens : le Grand Chef était atteint d'une maladie dont la mort devait être le résultat inévitable.

Grand fut le désespoir des Chichacas de perdre leur chef que le courage et l’intrépidité avaient rendu célèbre. Le village en apprenant cette nouvelle remplit l’air de cris et de hurlements. Lorsque sa dernière heure arriva, les sachems se rendirent à la cabane du mourant pour entendre ses sages et derniers avis. Le jongleur y était aussi, et ce fut en vain qu'il se livra au plus violent désespoir. Son art ne servit à rien dans le traitement du malade qui rendit bientôt l'esprit.

Ce ne furent que pleurs et gémissements durant toute [a nuit et le lendemain.

Les funérailles eurent lieu deux jours plus tard. Le mort fut revêtu de ses plus précieux ornements. Les sachems, les guerriers, les femmes et les enfants prirent place, chacun suivant son rang.

Quatre guerriers enlevèrent le corps qu'ils portèrent sur leurs épaules, jusqu'à un champ appelé le bocage de la mort.

Arrivés près de la fosse, plusieurs guerriers prononcèrent des discours qui rappelaient les vertus du défunt, La fosse dans laquelle le mort devait être placé était large et profonde. Les parois en étaient tapissés de belles pelleteries. Les quatre sauvages déposèrent leur frère dans le cercueil, que l'on planta debout à la tête de la fosse ouverte.

Ses armes furent placées à ses côtés, et on le revêtit de terre de manière à ne pas le toucher.

Les parents du Grand Chef coupèrent leurs cheveux en signe de deuil, cessèrent de se peindre le visage et furent quelque temps sans reparaître aux assemblées publiques.

La mort de Kironkis enleva à Jean Villars sa dernière espérance. Il était maintenant à la merci des sauvages, et le nouveau chef n'avait Pas pour lui les mêmes attentions que le chef défunt.

Cependent un événement d'un autre genre eut lieu, peu de temps après la mort de Kironkis.

Quoique les sombres inquiétudes de Jean Villars le rendissent d'ordinaire indifférent à tous les usages des Indiens, ce ne fut pourtant pas sans intérêt qu’il vit comment se faisaient les traités de paix et d'alliance entre eux.

Les Chichacas avaient été en guerre depuis longtemps avec les Illinois. La mort du Grand Chef avait suspendu les hostilités. Une députation de ces derniers qui étaient venus assister

aux funérailles amena des pourparlers. Il fut même convenu que les Chichacas recevraient une ambassade des Illinois.

Au jour convenu, dès que le Grand Chef fut averti de l’arrivée prochaine des ambassadeurs, il ordonna au maître des cérémonies de faire les préparatifs de réception, nommant en même temps ceux qui devaient nourrir les envoyés.

Le jour de l'entrée au village des ambassadeurs, chacun prit place suivant son rang.

Les Illinois arrivèrent bientôt. Lorsqu'ils furent à cinq cents pas du Grand Chef, ils s’arrétèrent. Six des meilleurs chanteurs s’avancérent à la tête du cortège et entonnèrent le chant de la paix. Le Grand Chef fit signe ensuite aux ambassadeurs d'approcher. Les principaux de l’ambassade prirent les devants et se présentèrent en dansant et se donnant de grands mouvements. Ils portaient un calumet, symbole de la paix.

Ce calumet se composait d’un fourneau de pierre rouge, et d’un tuyau de bois long d’environ quatre pieds et peint de diverses couleurs.

Un des chefs le remplit de tabac, puis, le tenant d’une main, il s’avança vers le Grand Chef et le lui présenta. Celui-ci tira quelques bouffées. Les ambassadeurs fumèrent ensuite, poussant vers le ciel la première bouffée de fumée de leur tabac, ia seconde vers la terre et la troisième autour de l’horizon. Cela fait, ils présentérent le calumet aux parents du Grand Chef et aux chefs subalternes. Puis, ils le posèrent sur des fourches plantées dans l'enceinte, et

l'orateur de l'ambassade prononça son discours qui dura une heure.

Alors le Grand Chef fit signe aux ambassadeurs qu: étaient demeurés debout de s’asseoir sur des sièges placés pour eux auprès de lui. Il répondit à leur discours et parla aussi une heure entière.

Ces préliminaires terminés, le maître des cérémonies alluma un grand calumet de paix, et y fit fumer les ambassadeurs qui avalèrent la première gorgée. Le Grand Chef leur demanda ensuite des nouvelles de leur santé, après quoi on les conduisit dans la cabane qui leur était réservée, et où on leur servit un grand festin.

Le soir du même jour, le Grand Chef se disposa à leur rendre visite, Mais au moment de sortir de sa cabane, ils vinrent le chercher et le portèrent sur leurs épaules dans leur logis, et le firent asseoir sur une grande peau. L'un d'eux se plaça derrière lui, appuya ses deux mains sur ses épaules et le secoua assez longtemps, tandis que les autres, assis en rond par terre, chantaient leurs belles actions de guerre (1).

Tous les matins, pendant plusieurs jours, ces visites se renouvelérent : mais à la dernière, le cérémonial changea. Un poteau fut planté au milieu de la cabane des ambassadeurs, qui s’assirent tout autour. Le Grand Chef, accompagné de plusieurs vaillants guerriers, se rendit à leur cabane. Ces guerriers étaient parés de leurs plus belles robes. Ils dansérent et tour à

(1) Ces détails sur les usages des Indiens sont historiques.

tour frappérent le poteau en racontant leurs plus beaux faits d'armes, après quoi ils firent des présents aux ambassadeurs. La paix pouvait être considérée maintenant comme conclue.

Le lendemain de cette fête, les: ambassadeurs eurent, pour la première fois depui: leur arrivée, la permission de se promener par tout le village. Tous les soirs, on leur donnait des fêtes qui ne consistaient que de danses.

Quand ils furent sur leur départ, on leur fournit toutes les provisions dont ils avaient besoin durant leur voyage.

La saison de l'hiver finissait. La paix conclue avec les Illinois, on songea à d’autresoccupations. D'ailleurs le retour prochain de l’été leur rappelait les belles promesses des Anglais à propos de l'échange de leurs produits de chasse contre des marchandises européennes.

Ce qu’il y avait de plus noble pour l’Indien après la guerre, c'était la chasse, car c'était là qu'il pouvait obtenir la gloire pour laquelle il bravait tout, la faim, les fatigues et la mort même. Une partie de chasse qui devait durer un mois, fut donc organisée. Tout le village y prit part.

Après les invocations aux dieux à qui on demandait non pas de terrasser les animaux, mais de les rencontrer, les chasseurs partirent pour la forêt. Jean Villars fut contraint de les accompagner. Il suivait une troupe de jeunes sauvages.

Ce ne fut cependant pas sans une certaine satisfaction qu'il se vit obligé de prendre part

à cette expédition. En s'éloignant de ce lieu Où il avait mené une si triste vie, il espérait que l'existence nouvelle qui s'offrait à lui nourrait lui ménager une chance du salut. Il se trompait ; il vit bientôt s’évanouir son illusion. Le temps n'avait pas encore marqué l'heure de sa délivrance. Toujours surveillé par quelques Indiens, il s’aperçut bientôt que toute tentative d'évasion pourrait lui devenir fatale. Il dut iout un mois encore traîner sa misérable existence dans les forêts.

Les sauvages furent de retour au bout de quatre semaines. La chasse avait réussi au-delà de leurs espérances. Cela était dû en grande partie au fait qu’ils avaient Pu parcourir une plus grande étendue du Pays sans crainte d’être inquiétés. Ce ne furent que réjouissances pendant plusieurs jours. On dansait en faisant mille grimaces et contorsions.

Le Grand Chef fit cesser les fêtes. Un soir il assembla la plupart des guerriers et leur annonça qu'on partirait le lendemain pour aller faire la traite chez les Anglais de la Caroline. Il fut décidé d'amener le guerrier blanc.

L'aurore du lendemain vit tous les sauvages activement occupés ; les femmes et les enfants étaient mêlés aux hommes. Quelques-uns dansaient en poussant des cris de joie ; d’autres préparaient des peaux ou des ouvrages travaillés de leurs propres mains.

Le Grand Chef, entouré de plusieurs guerriers,

semblait tenir conseil. La plus grande partie de la journée fut employée aux préparatifs du départ.

Vingt-cinq guerriers devaient faire partie de l'expédition. Vers le soir ils se mirent en marche. Ils suivirent un sentier connu et désert le long de la rivière des Aliboumous. Après une journée et demie de marche, ils arrivèrent à un village appelé Kabita, et habité autrefois par les Chichacas.

Ce village était désert. Des touffes de lianes s’élevaient sur les lieux où jadis des cabanes avaient été construites.

A l'extrémité de la place on voyait encore un temple construit des mêmes matériaux que les cabanes. C'était un carré long d'environ quarante pieds sur vingt. Ilavait auxdeuxextrémités comme deux girouettes de bois représentant fort grossièrement deux aigles. Une entrée donnait vers le milieu de la longueur du bâtiment. De petits amas de pierres placées aux deux côtés servaient de bancs. Ce temple était tapissé en dedans et le pavé couvert de nattes de cannes, mais ces décorations portaient les marques de la décrépitude causée par le temps.

On voyait de ces temples dans plusieurs parties de la Louisiane (1).

Ces édifices étaient consacrés au culte du soleil.

Le Grand Chef, suivi des Indiens, pénétra dans l'enceinte grossière. Ils offrirent sur une bûche allumée les prémices de leur chasse pour se rendre les esprits favorables.

(1) Charlevoix.

Ils repartirent le même soir, et deux jours plus tard, Jean Villars apercevait les habitations des Anglais. C'était la première fois depuis qu'il était prisonnier qu'il voyait des villages habités par des Européens, Aussi la pensée de revoir des hommes civilisés fit tressaillir son cœur de joie et d'espérance.

À la vue des villages des Anglais, les Indiens poussèrent des cris de joie. Deux sachems furent expédiés pour prévenir le Gouverneur de leur arrivée. Celui-ci leur avait promis audience, honneur qu'ils rega.daient comme extraordinaire. Ils gardérent cependant la gravité qui convenait, et qu'ils savaient de mise en pareilles circonstances. Ils entrèrent bientôt dans la capitale du gouvernement de la Caroline.

Aussitôt que l’arrivée des Indiens fut connue, une foule curieuse et empressée accourut sur leur passage.

On y voyait surtout des commerçants qui venaient échanger leurs marchandisescontre les produits des sauvages. Les fenêtres regorgeaient de spectateurs. Un détachement de soldats vint à leur rencontre, et les conduisit à un édifice public où les attendait le gouverneur.

Dans la salle principale étaient le gouverneur, les officiers du gouvernement et les notables de la ville. Plusieurs dames avaient pris place sur des sièges réservés. Une jeune demoiselle, qui devait être sans doute sa fille, se tenait à côté du gouverneur. Ses grands yeux bleus révélaient beaucoup de douceur et une extrême

sensibilité. Lorsque les sauvages parurent, ils furent très étonnés et presque interdits en présence de tant de magnificences. Le gouverneur it signe au Grand Chef d'approcher, tandis que les Indiens s'asseyaient sur des sièges placés au centre de la salle.

Le chef fit alors un discours dans le langage figuré des Indiens. Il raconta d’abord la mort de Kironkis, puis la conclusion du traité de paix avec les Illinois, enfin il dit combien la chasse avait été heureuse, et vanta fort haut les produits qu'ils apportaient.

Pendant qu'il prononçait cette harangue, les regards des spectateurs allaient du Grand Chef aux autres sauvages et alternativement. Leur costume et leurs manières excitaient au plus haut point la curiosité. Les uns étaint enveloppés d’une peau de buffle ; les autres, tatoués de la tête aux pieds, ressemblaient à des statues égyptiennes. D’autres encore avaient entremêlé à des porcelaines, à des plumes, à des becs d'oiseaux, à des griffes d'ours, à des cornes de buffle, etc., des ornements européens. Leurs visages étaient bariolés de diverses couleurs, ou peinturés de blanc et de noir.

Cependant, il y avait un personnage parmi les Indiens qui attirait l’attention d’une manière toute spéciale. C'était un homme déjà assez avancé en âge, que l’on reconnut pour être français. Sa démarche était noble, et sa figure révélait de grands chagrins. Et qu’y a-t-il de plus triste que le cœur de l’homme dont un destin cruel a enlevé les espérances, a détruit les illu-

sions d’un avenir brillant et heureux ! Tout y est désolation, ruine, tristesse. La mort ne laisse pas de traces plus dignes de piété sous le toit où elle moissonne ses victimes ! Cet homme, C'était Jean Villars.

La jeune fille dit quelques mots à l'oreille du chef de l’État, son père. Celui-ci inclina la tête en signe d’assentiment à ce qu'elle venait évidemment de lui demander. Cette action n’échappa point à l'attention de Jean Villars.

Les regards que la jeune fille jetait parfois sur lui exprimaient la plus vive sympathie,

Lorsque le Grand Chef eut cessé de parler, le gouverneur lui demanda des nouvelles de sa santé et de celle des Sauvages. Il le félicita d’avoir été élu chef des guerriers de la nation des Chichacas, et de la réussite de la chasse. Il annonça que le lendemain, on s’occuperait de l'échange des marchandises, et qu'ils recevraient de grands présents.

S’adressant ensuite au Grand Chef :

«— Mais, dit le gouverneur, j'aperçois ici un guerrier de la nation des Français. Serait-ce un frère qui est venu chercher l'hospitalité dans vos cabanes, ou bien est-il retenu prisonnier au village des guerriers à la peau rouge ? Dans ce cas, quel crime aurait-il donc commis pour mériter un pareil sort ? Raconte à ton ami l'Anglais ce que tu sais à propos du guerrier blanc ».

Alors le Grand Chef relata au gouverneur l'histoire de la capture de Jean Villars, comment il s'était égaré dans le bois, la décision du

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Conseil à son égard, l’amitié que lui avait voué Kironkis, les services rendus aux Chichacas, en leur enseignant le maniement des armes à feu qu'ils avaient reçues des Anglais l’année précédente. Il ajouta que le guerrier blanc avait plusieurs fois demandé à être remis en liberté, mais qu’on lui avait refusé cette faveur, de peur qu'il ne revint avec un parti de Français porter la guerre contre la nation.

Pendant qu'il parlait ainsi, la jeune fille, appuyée sur le dos du fauteuil de son père, avait écouté attentivement ce qu'avait dit le chef sauvage. Elle parla de nouveau à son père, tandis que plusieurs personnes de l’assemblée crièrent : «Grâce ! grâce! pour le prisonnier ».

La figure de Jean Villars brillait d'espérance ; allait-il obtenir sa liberté ? Le gouverneur proposa au Grand Chef de garder le prisonnier. Celui-ci hésita sur la réponse qu’il devait donner ; il ne voulait pas offenser par un refus dont il espérait recevoir de riches présents. Il se tourna du côté des sauvages pour connaître leur avis. Quelques-uns, élevant la voix, dirent qu’ils ne consentiraient pas à laisser aller le prisonnier. D’autres, avec le GrandChef, proposèrent de le lui céder moyennant rançon. Le gouverneur promit de payer la rançon exigée, laquelle serait divisée entre le Grand Chef et les Indiens.

Ceux-ci furent ensuite congédiés.

Lorsqu'ils eurent quitté la salle, Jean Villars, rendu à la liberté, s’approcha de la jeune fille, la figure rayonnante de bonheur, baisa la main qu’elle lui abandonna, et ses lèvres balbutièrent

quelques paroles de la plus vive reconnaissance. Il remercia le gouverneur qui, le lendemain, lui donna un ssuf-conduit, pour traverser les États de la Nouvelle-Angleterre. Arrivé à Boston, dans l’État du Massachusetts, le gouverneur de cet État l'obligea à séjourner en cette ville pendant quelques jours. Les gouverneurs du Massachusetts et de la Nouvelle-York étaient alors en active Correspondance avec le gouverneur du Canada, à propos de certaines limites coloniales. Après ces quelques jours d’arrêt qui lui parurent bien longs, on le chargea d’un message important pour le gouverneur de la Nouvelle-France, et force lui fut de s’embarquer Pour Ce pays avant de regagner la Louisiane.

Que la nature était belle le 1er Juin de l’année 1745, à la Nouvelle-Orléans ! Avec quel éclat le soleil parcourait l’espace! Commeles clocherset les toituresen reflétaient joyeusement les rayons !

Et dans la ville, quelle activité ! mais c'était surtout sur le quai que se manifestait le plus de remuement : on allait, on venait. Des chariots chargés de diverses marchandises circulaient du quai à la ville et de la ville au quai. Bourgeois, marchands, soldats et matelots se confondaient en vaquant à leurs affaires.

Au moment où l’astre du jour allait marquer dix heures, on vit venir une voiture traînée par deux chevaux richement CaparaÇçonnés. Elle s'arrêta proche de ja jetée. Un gentilhomme sauta de la voiture, donna la main à une dame

ANGÉLINE Dr

qui descendit, puis à une jeune fille et à un tout jeune enfant qui, s’élançant du siège, glissa de ses bras sur le sol.

La jeune fille, enveloppée d’un vêtement de deuil, parlait peu ; sa démarche était indécise. Si elle avait relevé le long voile qui recouvrait sa figure, on aurait remarqué qu’une inquiétude mortelle planait sur son front. Ses yeux ne répandaient pas de larmes, mais paraissaient en avoir beaucoup versées.

En ce moment apparut un homme à la physionomie franche et noble, et dont l’accoutrement accusait un marin.

«— Eh bien ! monsieur le capitaine, je croyais être en retard.

— Aucunement, monsieur, le départ n’est fixé que pour dix heures et demie, et il n’est guère plus de dix heures.

— Espérez-vous une heureuse traversée ?

Croyez-vous être longtemps en mer avant d’arriver au Canada ?

— Jamais la saison n’a été plus favorable, et si le bon vent continue, je me flatte d’arriver sous peu à Québec.

— Bien! bien! merci de votre bonté, monsieur le capitaine, je compte maintenant sur vous ; n’oubliez pas les instructions que je vous ai données, et surtout que le gouverneur apprenne son arrivée ».

Tout en causant ainsi, le groupe s’avançait vers l’endroit du quai, où un gros navire marchand laissait le vent s’engouffrer dans ses voiles déployées.

Ce navire partait pour le Canada. Bientôt la cloche se fit entendre : c'était le signal du départ.

«— Allons, monsieur, il faut se dire adieu et hâter le départ, pendant qu’un bon vent nous favorise ». Et, ce disant, le brave marin serra une dernière fois la main que lui tendit le gentilhomme, salua la noble dame, et alla commander la manœuvre du départ.

Puis ceux-ci embrassèrent la jeune fille, qui, enveloppant d’un bras nerveux le cou de l’enfant, déposa un suprême baiser sur son front, puis, courageusement, se rendit à bord du bâtiment, où l’attendait son nouveau protecteur, Une demi-heure plus tard le navire était hors de vue. À peine avait-il quitté le port de la Nouvelle-Orléans, qu’un autre vaisseau de la même nationalité y entrait.

Pendant que le voilier, poussé par un bon vent, fend l'onde avec rapidité, nous dirons qui étaient ces personnages.

On a déjà deviné quelles pouvaient être ces personnes dont nous venons de parler : c’étaient M. de Longchamp, sa femme et la douce Angéline. Angéline partait seule pour le Canada, à la recherche de son père.

Après une traversée dont nous avons raconté quelques-unes des pénibles circonstances, et que le lecteur sans doute n’a pas oubliées, Angéline était arrivée à la Nouvelle-Orléans au commencement de décembre de l’année précédente. Sa joie était grande en arrivant, mais hélas ! elle fit bientôt place à la plus amère déception : elle

n'y retrouvait pas son père. Pendant plusieurs jours elle nourrit l’espérance de le voir revenir, mais son attente fut toujours trompée. Elle ne perdit cependant pas espoir.

M. de Longchamp la garda au milieu de sa famille, qui la traita avec toute la tendresse et l'affection que sa pénible situation réclamait plus haut que son titre d’amie. Il avait bien pris tous les renseignements possibles sur son malheureux ami, mais toutes ses démarches étaient restées infructueuses. En effet, personne dans la Louisiane entière n'avait vu ni entendu parler du comte de Raimbaut. Or, on sait que, voulant rester étranger aux affaires coloniales, il avait changé son titre de noblesse pour un nom ordinaire : il s'était appelé Jean Villars. Ceci explique l’insuccès des recherches de M. de Longchamp et d’Angéline.

On sait aussi par quelle malheureuse aventure Jean Villars avait été éloigné de la Nouvelle- Orléans, ayant été fait prisonnier par les indiens avant l’arrivée de sa fille.

Tristes et douloureuses furent pour Angéline les semaines qui suivirent. L’hiver entier se passa dans une anxieuse et vaine attente.

Malheureusement le printemps arriva sans que ses vœux fussent exaucés. Fortement dominée par la pensée de la mort de son père, elle prit le deuil. Ce vêtement la protégeait d'ailleurs contre les regards indiscrets que lui attirait sa grande beauté.

Un jour qu’elle avait prié longtemps, un rayon d'espérance illumina son âme. Elle se ressou-

vint que le Canada était une des possessions françaises de l’Amérique, et elle forma le dessein de venir en ce pays pour s’enquérir de son père. C'était cette résolution qu’elle accomplissait en s’embarquant pour le Canada.

M. de Longchamp et le gouverneur de la Louisiane, lui avaient remis des lettres d'introduction auprès du gouverneur de la Nouvelle-France, non-seulement pour qu’il accordât à la jeune fille la protection nécessaire, mais aussi afin de l'engager à l'aider dans ses recherches pour retrouver son malheureux père, si, toutefois, il était du nombre des vivants.

Le capitaine qui commandait le navire, à bord duquel Angéline s'était embarqué était un brave canadien-français, d’un âge mûr, et connu de tous pour son courage et la noblesse de son caractère.

Le navire qui entrait dans le port amenait Jean Villars. Rendu au Canada, il s'était hâté de revenir à la Nouvelle-Orléans, et y arrivait au moment où sa fille en partait.

Angéline, cependant, avait laissé une lettre en prévision du retour de son père. Voici ce qu'elle disait :

« Mon bien tendre père,

«Avant de partir pour le Canada, je trace ces quelques lignes qui vous seront remises au cas où vous reviendriez ici. Vous dire, Ô mon bien-aimé père, quelle a été ma douleur de ne

pas vous revoir à la Louisiane l’automne dernier, et les larmes que j'ai versées depuis, me serait impossible. Je priais, j’espérais toujours, mais hélas ! chaque jour aggravait ma douleur, car vous ne reveniez pas. La pensée d’un affreux malheur torturait mon esprit. Je ne pouvais croire cependant à votre mort.

» Votre longue absence avait fait naître dans mon esprit mille suppositions ; peut-être étiezvous prisonnier parmi quelque tribu sauvage, comme, nous a-t-on dit, ils sont très hostiles aux Français ; ou encore, pour dissiper les ennuis amenés par notre retard, aviez-vous pris part à quelque expédition qui vous eût entraîné dans des pays lointains, au Canada, par exemple, mais alors vous seriez revenu ; votre absence prolongée renversait toutes ces idées. Toutefois, bien-aimé père, ne me condamnez pas si j’ai pris la résolution d’aller au Canada : c’est l’ardente affection que je vous porte, qui me fait agir ainsi; je veux tenter un dernier effort pour vous retrouver.

» Je dois une éternelle reconnaissance à M. de Longchamp pour les soins et la sollicitude dont nous avons été l’objet.

» Bénissez, Seigneur ! ma résolution; faites que je retrouve mon malheureux père, car sans lui que deviendrions-nous sur cette terre étrangère » 7...

Ces dernières lignes étaient encore humides des larmes qu'avait versées Angéline.

Elle n'avait pu continuer, son courage l'avait

abandonnée. Sa main s'était refusée à tracer les idées qui affluaient dans son esprit, comme des flots pressés qui se précipitent dans un abîme.

Jetons maintenant un coup-d'œil sur le quai, et voyons ce qui s’y passe.

L'arrivée du nouveau navire fut signalée par des hourrahs poussés par la foule qui encombrait encore la place.

M. de Longchamp et sa femme, tout occupés du départ d’Angéline, ne s'étaient pas hâtés de regagner leur logis. Pendant longtemps, leurs regards furent comme rivés sur le vaisseau qui emportait la noble et courageuse jeune fille. Le bruit de la foule pressée qui attendait le nouveau navire, finit cependant par attirer leur attentirn.

Le navire approchait. Le pont regorgeait de Passagers. On y voyait des colons, des soldats et quelques sauvages. Sur l’avant se tenaient plusieurs personnes, dont l'extérieur révélait des gens de distinction.

«— Mon Dieu, s’écrie Madame de Longchamp, en portant ses regards avidessur ces personnages, M. de Raimbaut ? Mais ce n’est pas possible, ma vue se trouble ; regarde donc, fit-elle, en s’adressant à son mari»!

Madame de Longchamp avait reconnu le comte de Raimbaut.

L'attention de M. de Longchamp se porta alors dans cette direction.

Pendant ces quelques instants, le navire accostait. Les joyeux passagers franchissaient lentement l’étroite espace quiles séparait du quai.

M. de Longchamp s'était avancé à la rencontre de ce personnage, qu'il prenait avec raison pour son malheureux ami. A peine se furent-ils aperçus, qu'ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, sans pouvoir proférer aucune parole.

« — Mes enfants ! Angéline » ! dit cet infortuné père d'une voix entreccupée de sanglots, après quelques instants du plus pénible silence. Se débarrassant de l’étreinte de son ami, M. de Raimbaut aperçut son fils qui le tenait par un des pans de son habit. Il l’enleva de deux mains fébriles, et lui prodigua les baisers les plus passionnés.

Après ces premiers épanchements, M. de Longchamp lui serra affectueusement la main, et l'engagea à prendre place dans sa voiture et à regagner sa demeure, où il aurait des nouvelles d'Angéline….

Chemin faisant, M. de Longchamp lui adressa maintes questions sur ses malheurs passés.

Il fallait pourtant répondre d’une manière précise aux incessantes demandes de M. de Raïimbaut à l'égard d’Angéline.

Ce fut Madame de Longchamp qui raconta, avec les ménagements dont les femmes sont capables en ces circonstances, ce qui s’était passé depuis leur arrivée à la Nouvelle-Orléans, jusqu'au départ de sa fille pour le Canada.

Cette nouvelle du départ de sa fille au moment de la revoir lui fit éprouver un amer dépit. Il venait de rencontrer Angéline ; quelques centaines de pas seulement l'avaient séparé d'elle, et il ne l’avait pas reconnue.

La pensée de reprendre la mer, de revenir sur ses pas, fut aussitôt décidée que conçue.

Cependant, depuis quelque temps, M. de Longchamp avait formé le dessein de retourner en son pays. Pendant le séjour d’Angéline à sa maison, il n’avait jamais osé faire connaître sa détermination, de peur d’affliger la pauvre enfant. Il avait préféré attendre quelque temps, espérant que la Providence changerait le cours des événements. Disons aussi que l’amitié qu'il portait à M. de Raimbaut l'avait fortement engagé à ajourner son départ. Maintenant que son ami était revenu, il ne crut pas devoir plus longtemps cacher son projet. M. Raimbaut lui confia son jeune fils pour qu'il reçut une éducation convenable, et lui donna en même temps l'administration d’une partie de ses biens en France.

Quant à lui, il demeurerait en Amérique jusqu’à ce qu'il eut retrouvé sa fille, et retournerait ensuite en son pays.

Deux semaines plus tard, M. de Longchamp s'embarquait pour l'Europe, et à la première occasion, M. de Raimbaut partait pour le Canada.

Les faits qu’on va lire se passaient à Québec. C'était par un beau jour d'automne. Le soleil avait disparu à l'horizon, et le pâle crépuscule enveloppait d’une ombre légère la plaine et les bois. Dans cette demi-obscurité, les Lau- . rentides se dessinaient au loin comme de magi-

ques fantômes. La lune, voilée par une vapeur transparente, montait lentement dans le firmament. Ça et là des nuages légers s'étendaient mollement sous la voûte azurée : c'était le ciel du Canada, si beau quand il est beau, si brillant, si calme.

M. de Raimbaut se promenait dans sa chambre a tête inclinée, abîmé sous le poids de ses penses. Il se dirigea après quelques instants vers un cabinet, au fond duquel était un lit. Il s'y laissa choir comme un homme qui succombe, incapable de lutter davantage contre le malheur. Il s’agita sur sa couche pendant longtemps, jusqu’à ce qu’enfin, accablé de lassitude, ses paupières se fermèrent un instant. Mais bientôt sa vie si éprouvée se présenta de nouveau devant son âme, et l’obligea à prolonger sa veille. Se levant, il alla s’accouder à la fenêtre.

«— Comme tout est paisible autour de moi, murmura-t-il en regardant au loin l’espace.

Quelle belle nuit ! Aucun bruit, aucune plainte ! Un silence profond s'étend sur le fleuve et sur les montagnes. O ciel du Canada, faut-il que tu viennes aussi rappeler à mon âme de si tristes souvenirs, en me représentant le ciel de ma patrie! Belle Normandie ! pourquoi le destin m’a-t-il fait t’abandonner ? Qui me rendra les jours d’autrefois sous ton dôme si brillant, 6 ma chère patrie? Hélas! le bonheur a fui loin de moi! C’est en vain que j'épuise mes forces, que je me consume pour retrouver

celle qui était ma consolation. Angéline ! Angé- 3 4108

line ! pourquoi ne viens-tu pas consoler ton pau.

vre père ? Que ton âme doit aussi souffrir ep quelque lieu que tu sois! Je ne t'accuse pas, noble enfant, mais pourquoi cette destinée fa. tale, qui semble me poursuivre, t’a-t-elle éloi. gnée de moi au moment où j'allais te revoir » °

Des pensées toujours plus pénibles les unes que les autres, affluaient à l'esprit de M. de Raimbaut. Sa tête était en feu. Il se leva et sortit.

Il promena ses pas pendant quelques mi:

nutes, et atteignit bientôt le pied de la Côte du Palais.

Instinctivement, il remonta cette rue. Il passa sous cette sombre masse de pierres connue alors sous le nom de Porte du Palais. Son ombre se dessina sur les murs inondés de la blanche lumière de la lune.

Toujours occupé de l'unique pensée de sa fille il fit encore quelques pas lorsque, tout à Coup un son vint frapper ses oreilles. C'était la clochc du couvent de l’Hôtel-Dieu qui annonçait l'heure du repos des religieuses.

Le son, vibrant dans l'air immobile, avait troublé le sileuce de la nuit.

Levant la tête, il aperçut le vaste bâtiment plongé dans une demi-obscurité.

«— Là règne le bonheur, se dit-il à lui-même ; là ne pénètre aucun souci, aucune crainte! Au moins on trouve des amies, une mère, dans ces saintes maisons du Seigneur. On s'aime, on

se console, on prie enfin pour ceux qui souffrent ».

Hélas ! il n'en était pourtant pas tout-à-fait ainsi dans cette demeure bénie. Le bonheur, ce bonheur qui est l'avant-goût de celui du paradis, était bien descendu dans chaque âme qui habitait ce lieu, mais il n'était pas parfait, sans souci pour tous. Si ses regards avaient pu pénétrer dans l'intérieur d'une étroite cellule dont la faible lumière éclaira un instant la vue, tandis qu'un nuage obscurcit l'éclat de la lune, il aurait aperçu une jeune fille, sa chère Angéline, agenouillée sur un prie-Dieu et arrosant de larmes brûlantes son crucifix qu’elle tenait entre ses mains. Elle avait trouvé de grandes consolations dans cet asile, mais néanmoins une angoisse mortelle déchirait son âme. En ce moment, l'esprit transporté au pied du trône de Dieu, elle invoquait la divine Providence en faveur de l'auteur de ses jours.

Dès son arrivée à Québec, Angéline avait appris que le gouverneur, pour qui elle tenait des lettres d'introduction, était absent. Se voyant tout-à-fait étrangère, elle avait demandé l’hospitalité chez les religieuses de l’Hôtel-Dieu.

La prise de Louisbourg, qui eut lieu le 16 juin de cette même année(1745), et les craintes qu'inspiraient les succès des Anglais dans l’Acadie et ailleurs, absorbaient complètement l’attention des fonctionnaires du pays et des habitants. Le gouverneur du Canada, alors M. de Beauharnois, se trouvait à Montréal, où il présidait une nombreuse assemblée de Sauvages, dont il comptait se servir au besoin. Angéline, que tant d’épreuves et d'obstacles avaient complètement dé-

couragée, n’avait pas même songé à se faire connaître. Elle avait prié le chapelain de s’informer s’il n’existait pas dans la colonie un homme portant le nom de comte de Raimbaut : mais celui-ci n’apprit rien qui pût faire la pauvre satisfaire enfant. Alors convaincue de l'inutilite de ses recherches, elle mit une barrière entre elle et le monde, en vouant à Dieu le reste de ses jours. Toutefois, elle n'avait pas pris cette résolution sans informer M. de Longchamp de son projet, et le prier de veiller sur les jours de son jeune frère qu’elle confiait à ses soins. Cette lettre, écrite trop tard, ne parvint jamais à destination.

La première démarche de M. de Raimbaut en arrivant au Canada, fut d’aller voir le gouverneur, pensant bien obtenir de lui les renseignements qui le mettraient en possession immédiate de sa fille. Mais celui-ci, tout occupé aux affaires alors si sérieuses de la colonie menacée, n'avait rien appris. C'était le soir du jour où il avait fait cette démarche que nous le retrouvons.

D'ailleurs tant de jeunes filles de naissance distinguée habitaient alors le pays ou se retiraient dans des communautés religieuses, qu’on comprend facilement qu’Angéline put arriver à Québec sans attirer l’attention publique, surtout si on considère que les graves événements de l'époque tenaient les esprits dans une grande excitation.

M. de Raimbaut, cependant marchait toujours ; il atteignit l’encoignure des rues St Jean et de la Fabrique. Il longea cette dernière et

continua à s’avancer. Il fut bientôt devant l’ancienne et vénérable église de Notre-Dame. La pensée lui vint de pénétrer dans l'enceinte sacrée et de prier.

Tous les bruits, toutes les clameurs du jour s'étaient apaisées ; nul ne révélait sa présence en ces lieux.

Il voulut entrer dans le temple, mais les portes en étaient fermées.

Il murmura cependant une fervente prière, et espérait encore, en régagnant sa demeure, que ses désirs seraient un jour acco: lis.

Dieu a tellement enraciné l'espérance au fond du cœur de l’homme, qu'elle semble n’en pouvoir être détruite. C’est un feu latent que le temps,

l'espace et l’anéantissement de ses illusions peuvent affaiblir, mais non éteindre !

Bien des années s'étaient écoulées depuis les événements que nous venons de raconter.

On était au 13 septembre 1759, journée mémorable, où l'Angleterre tentait un dernier et suprême effort pour arracher à la France le plus pur de ses joyaux, que dis-je, le territoire le plus vaste et le plus riche de ses possessions : la Nouvelle-France. Elle avait grandi, cette autre France, prospéré même au milieu des plus grandes adversités. Délaissée par la mère-patrie (1)

(1) Cette expression « délaissée par la mère-patrie », que l’on emploie quelquefois, ne veut pas dire la France, la nation, mais ceux qui tenaient alors le pouvoir, et qui ont été la

cause de la perte des possessions françaises en Amérique, aux Indes et ailleurs. C'est aux règnes à jamais déplorables des

au moment du péril, seule, elle osa affronter le danger, tant le courage de ses enfants était vivace. Si elle succomba, le drapeau fleurdelisé put, sans souillure, repasser l'océan, et faire monter la honte au front de ceux qui l’avaient si indignement trahi.

dernières années de Louis XIV, de la Régence de Louis AN; qu'il faut attribuer tous ces malheurs. La nation aurait pu garder ses possessions, si elle n’avait pas été trahie, vendue par ses chefs.

« Quand la maison brâle, on n’a pas le temps de songer aux écuries », répondait un ministre de Louis XV, à qui on demandait des secours en 1759.

Qui ne connaît les célèbres « quelques arpents de neige » dont il fallait absolument se débarrasser! Or, sait-on ce qu’étaient primitivement ces « quelques arpents de neige » qui causaient tant d’ennuis à la royauté ? Ils comprenaient tout ce qui forme aujourd’hui l'Amérique Britannique et toute la vallée baignée par le Missouri et le Mississipi, c’est-à-dire les quatre cinquièmes au moins des États-Unis actuels, formant un territoire d’environ 400,000 lieues carrées. L’Angleterre ne possédait que la lisière située entre les monts Alleghanys et 1’Atlantique, appelée « Nouvelle Angleterre ».

Dupleix conquiert dans les Indes un territoire plusieurs fois plus vaste que la France elle-même, et il apprend aux princes asiatiques à considérer sa patrie comme le pius grand de ious les grands pays de la terre ; cependant, il devient une victime de l’ineptie du gouvernement de Louis XV. Il quitte en pleurant cette péninsule (’Hindoustan) où il avait consacré 30 ans de sa vie, et meurt quelques mois plus tard (1764) abreuvé de chagrins et dans la misère, après avoir vu la chute de son empire Indien.

Un de ses contemporains, Lally de Tollendal, qui continue l’œuvre de Dupleix, est obligé de venir en France pour se justifier de certaines accusations portées contre lui. Ilest à peine débarqué, qu’en vertu d’une lettre de cachet, on le jette en prison, où on lui fait subir un procès dépisoire et condamner à l’échafaud (1766). « Voilà, dit-il à ses juges, en montrant ses cicatrices et ses cheveux blancs, la récompense de 50 années de services »! Quand celui de qui dépendait alors toute autorité disait, « après moi le déluge », on pouvait s'attendre à tous les malheurs.

I est heureux qu'il y eût alors de vrais enfants de la France, des héros, dont les faits éclatants Pallièrent quelque peu ia honte et l’ignominie qui pesaient de haut sur notre mèérepatrie.

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On sait que ce fut le 13 septembre de cette année, par une nuit sombre, que le général Wolfe, après deux mois d'échecs successifs devant Québec, réussit à escalader les escarpements du Foulon, et à atteindre les hauteurs des plaines

d'Abraham.

C'était un parti hardi, dangereux, mais que les circonstances favorisèrent singulièrement.

Au point du jour, l’armée anglaise était rangée en bataille. M. de Vaudreuil, alors gouverneur du Canada, ainsi que le général Montcalm, apprirent de grand matin la nouvelle bien extraordinaire de ce débarquement. Grand fut l'étonnement des troupes et des habitants de la ville ; Montcalm lui-même avait peine à ajouter foi à ce fait si inattendu.

Ce général, dont le Courage et l’intrépidité l'emportaient sur la prudence, résolut de marcher aussitôt contre les Anglais. Il ne pensait rencontrer que quelque détachement qui se serait par hasard aventuré jusqu’en ces lieux.

En conséquence, il rallia une partie des troupes disponibles campées à Beauport, et vers les huit heures, il était en vue de l'ennemi. Il reconnut alors la vérité de ce qu'on lui avait rapporté : il avait devant lui toute l’armée ennemie.

Nous constatons aussi avec un vif Plaisir que la France a depuis ces dernières années, beaucoup gagné du terrain perdu par l'acquisition de nouveaux et grands territoires. Elle a aussi étendu son influence civilisatrice sur plusieurs peuples de l'Afrique et de l'Asie, qui ont tenu à l’honneur de se mettre sous sa protection. Ces jours derniers encore, le télégraphe nous apprenait que l’empire du Maroc venait de se placer sous le protectorat français ; or, le protectorat équivaut presque toujours à une prise de possession.

Se confiant de nouveau à la fortune, espérant qu’elle couronnerait son audace comme à Carillon (1), il voulut en ce moment même engager la bataille, malgré les avis contraires et la défense expresse du gouverneur (2).

Malheureusement, la division régnait entre ces deux personnages, et réduisait souvent à néant les plans les mieux combinés. Si Montcalm avait cbéi aux ordres de son supérieur, dans quelques heures il aurait eu deux à trois mille hommes de plus à sa disposition, et aurait pu éviter la défaite si désastreuse qui s’ensuivit. Les Anglais comptaient deux contre un : la force dut nécessairement triompher.

Emporté par son caractère bouillant, Montcalm rangea sa petite mais brave armée en bataille, et commença le combat.

Nous ne décrirons pas ici t'us les détails de cette sanglante journée, détails du plus vif intérêt, mais superflus pour le modeste cadre de notre récit.

D'ailleurs, personne n'’ignore quel en a été le résultat. Non seulement ces deux généraux si vaillants, Montcalm et Wolfe, y perdirent la vie, mais le terrain resta jonché de cadavres,

(1) Ce fut à Carillon que Montcalm, avec une armée d’environ 3000 hommes dont 450 canadiens, rencontra, en 1578, le général anglais Abercromby, à la tête de 16000 hommes.

Après s’être fortifié au moyen d’abattis d’arbres, il attend l’ennemi de pied ferme. Le 8 juillet, sur le midi, Abercromby fait son apparition. Six fois il s’acharne à entamer les lignes françaises, et six fois il est repoussé avec d'énormes pertes, Après une lutte de plus de sept heures, Abercromby, désespéré, vaincu, prend précipitamment la fuite. La victoire de Carillon sauva, pour cette année, la Nouvelle-France.

(2) Historique. — Garneau.

tant des enfants du sol que des envahisseurs. La Providence venait de fixer le sort de notre cher pays, et ceux qui l’avaient si noblement défendu, reprirent tristement le chemin de leur foyer, en pensant que l'avenir pourrait amener des jours meilleurs. Mais que le deuil fut long, que de larmes coulèrent avant le retour de ces jours meilleurs. Pendant longtemps, les rives du St Laurent ne retentirent plus de ces accents joyeux, dont nospères seulsconnaissaient tout le charme. De même que l’on s’attache plus fortement à un être chéri dont on craint la perte, le nom de Français ne parut jamais si beau qu’au moment de le perdre ; jamais la vue du drapeau sans tache n’inspira autant d’amour, qu’au moment où le tissu glorieux allait cesser de flotter sur la tête des enfants de la France. Il fallait cependant accepter le joug de l’étranger, laisser tomber le rideau sur le spectacle d’un passé sublime, et dire un éternel adieu à ces nobles souvenirs.

On transporta un grand noinbre de blessés dans les différents hôpitaux de la ville.

Le soir de ce même jour, on emportait à l'H6tel-Dieu un vieux soldat blessé. Un jeune officier, récemment arrivé de France, l’accompagnait, et lui administrait avec une touchante sollicitude les soins que réclamait son état.

Les blessures du vieillard paraissaient dangereuses, mais pouvaient n'être pas mortelles.

I semblait beaucoup souffrir. Il parlait peu ; sa figure, noble et calme, attestait un grand courage. Ceux qui le voyaient ne pouvaient

s'empêcher de ressentir pour lui une vive sympathie.

Ce blessé était M. de Raimbaut.

Pour l'intelligence du lecteur, nous allons rapporter par quelle suite de circonstances, nous le retrouvons à Québec à cette époque.

M. de Raimbaut était demeuré en Amérique dans l'espérance d'obtenir des renseignements qui pussent le mettre sur les traces de sa fille, si elle vivait encore, ce qu'il regardait comme peu probable.

La correspondance, entretenue avec son fils en France, l’assurait d’un autre côté qu’Angéline n'était pas retournée en ce pays.

Un peu plus tard, il avait pris du service dans l'armée, dans le dessein de rompre la monotonie de son existence. Le grade de simple soldat fut le sien. Le soin qu'il prit de dissimuler son origine, l'avait tenu éloigné de postes plus élevés.

Il s'était trouvé aux guerres de l’Ohio, avait assisté à la défaite du colonel Washington en 1755, et à la Monongahéla, il était dans les rangs de la petite armée de braves, commandée par de Beaujeu et Dumas. Il suivit les péripéties des guerres de l'Ouest pendant les deux années suivantes. Enfin, en 1759, il se trouvait à Québec, et prenait part, comme nous venons de le dire, à la bataille des plaines d'Abraham.

Il avait préféré une vie d'aventures et de distractions à une molle oisiveté. Cette vie active l'avait puissamment aidé à chasser de son esprit les soucis qui le minaient.

Cependant les grandes douleurs abrègent la vie, et les chagrins profonds amènent rapidement les traces de la vieillesse. Bien des années s'étaient écoulées, et il était impossible de reconnaître en ce vieux soldat courbé sous le poids des ans, le jeune et vaillant Raimbaut d’autrefois. Des rides profondes s'étaient creusées sur sa figure.

A la prière du jeune officier, une chambre spéciale fut mise à la disposition du blessé. Une sœur, qui faisait l'admiration de tous par l'éclat de ses vertus et par son dévouement pour les malades, fut chargée de lui administrer les soins que réclamaient son état. Cette religieuse portait le nom de Sœur Marie de la Croix.

A la vue de ce vieillard, elle fut prise d’une vive compassion, et son cœur de femme se révéla alors dans toute sa grandeur.

Plusieurs jours se passèrent sans qu’il se manifestât aucun changement dans la condition du malade.

Sœur Marie de la Croix se multipliait pour lui procurer tous les soins en son pouvoir. Elle veillait à ce que rien ne lui manqua qui put le soulager. Elle était réellement sublime dans son esprit de sacrifice.

Souvent elle se tenait au chevet du malade, épiant ses moindres désirs. En ces moments ses lèvres semblaient murmurer une courte prière.

En ces moments aussi, elle considérait ce vieillard aux joues creuses, à l'œil terne et aux lèvres pâlies. De vagues et lointains souvenirs

se présentaient à son esprit. Deslarmes venaient briller au bord de sa paupière. Parfois, se retirant à l'écart, elle murmurait tout bas, « seraitce possible ».

De son côté le vieillard portait ses yeux sur cette femme. Sur sa figure il croyait découvrir certains indices qui lui rappelaient les traits de sa chère Angéline. C'était bien le timbre de sa voix. Elle seule, dans son idée, pouvait faire preuve d’un tel dévouement pour lui.

Dans ces instants, on aurait pu observer une ombre soucieuse sur son front, et de sa poitrine s'exhaler de profonds soupirs qui semblaient expirer .ur ses lèvres. Mais l’âge, et peut-être aussi L chagrin, avaient pareïllement fait disparaître de la figure de cette bonne sœur les traces de la jeunesse.

Au vingt de ce mois, le malade n'avait pas repris de forces.

Grâce aux soins du médecin, les blessures se refermaient peu à peu, mais un état de langueur difficile à expliquer n’en continuait pes moins à le miner sourdement.

Souvent il recevait la visite du jeune officier, qui l’affectionnait comme un père.

Quelques jours se passèrent encore.

On touchait à la fin de septembre,

Déjà les premières heures de la nuit s'étaient écoulées. C'était une de ces nuits calmes, mais chaudes et pesantes, que l’on voit encore, quoique rarement, à cette saison de l’année, et qui ne permettent aux hommes ni sommeil ni repos.

M. de Raimbaut était très souffrant. Une

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fièvre ardente le dévorait. Il s’agitait sur sa couche, et ne pouvait jouir d’ aucun repos ! la fièvre brûlait son sang dans ses veines.

Sur la demande du malade, Sœur Marie de la Croix trempa légèrement un linge, qu’elle passa d’une main tremblante sur son front.

«— Merci ! ma fille ! murmura-t-il d'une voix faible, merci! que vous me faites du bien »!

Hélas ! la fièvre égarait son esprit.

A ces paroles, la religieuse parut vivement affectée.

«— Ma fille ! dit-elle en s’éloignant du lit du moribond, pendant qu’une grosse larme vient perler sur sa joue, ma fille ! comme si réel! -nent j'étais son enfant. Oh ! mon père ! mon pauvre père ! qu’il y a longtemps que la mort a dû me ravir le bonheur de vous revoir. Mon Dieu ! mon Dieu » ! et elle faillit succomber sous le poids

| des plus douloureux souvenirs.

Son cœur battait dans sa poitrine avec violence. Des sentiments étranges et indéfinissables agitaient son âme.

Elle eut cependant la force de se traîner dans l’embrasure d’une fenêtre. L'air était pur. Quelle splendeur dans le firmament ! Des milliers d'étoiles parsemaient la voûte azurée. Les pâles reflets de la lune jetaient sur le paysage environnant une douce et mélancolique clarté. Un léger voile de vapeur enveloppait les Laurentides. De temps à autres un de ces éclairs, qu’on appelle éclairs de chaleur, sillonnait le firmament. Ce spectacle était bien propre à enivrer l'âme de félicité. La solitude et le silence,

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non seulement élèvent les pensées de l'âme, mais

l'invitent à la prière. Aussi, Sœur Marie de

la Croix pria, mais sa prière fut de celles qu'une femme seule peut trouver dans les plus profonds replis de son cœur.

Le vieillard qui dormait en ce moment d’un léger et pénible sommeil, se réveilla. Ses re. gards, pleins d'intelligence et de douce tristesse, rencontrèrent ceux de la noble fille. Il la pria de vouloir lui soulever la tête. Dans l'effort qu'il fit pour s’aider dans ce mouvement, un médaillon s’échappa soudain de sa poitrine.

A la vue de cette relique, un éclair sillonna l’esprit de Sœur Marie de la Croix.

«— Mon père ! s’écrie-t-elle.

— Ma fille ! mon enfant ! répliqua le vieillard, et la tête d'Angéline retomba sur le sein de M. de Raimbaut, qui eut encore assez de forces Pour la presser de ses mains tremblantes. Angéline venait de reconnaître son père, et M. de Raimbaut retrouvait sa fille.

Au cri de la religieuse, on accourut ; on la trouva la tête inclinée sur la poitrine du vieillard.

» — Ma pauvre enfant »! répétait encore celui-ci.

Les religieuses contemplaient en silence cette scène émouvante, où l’amour paternel et l’amour filial se confondaient dans une suprême étreinte.

Le malade demanda la Mère supérieure, désirant avoir avec elle un entretien privé. On

la vit ensuite sortir, et rentrer peu de temps après.

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Angéline, évanouie, fut enlevée et transportée dans un appartement voisin de la chambre du malade.

Ce bonheur supréme et si inattendu du vieillard, l'a vivement affecté. Ses forces l’abandonnent rapidement, sa voix est presque éteinte.

À peine une demi-heure s'était-elle écoulée depuis le moment où le malade avait parlé à la Supérieure, qu’on vit entrer le jeune officier. Il s'avança vers M. de Raimbaut qui lui tendait les bras en portant sur lui des regards d’un indicible bonheur, tandis que ses lèvres répétèrent ces mots : « Mon fils! ta sœur »!

C'était son fils, Léon de Raimbaut, qui, après avoir fait un cours d’études en France, avait embrassé la carrière des armes.

Cependant, Angéline, revenue peu à peu à la vie, aperçut à ses côtés la Mère supérieure du monastère.

Après quelques instants, celle-ci revint dans la chambre du malade, dit quelques mots à voix basse au jeune officier, et le conduisit dans l’appartement où était sa sœur.

«— Ma sœur! dit-il en s’avançant vers elle et fui tendant les bras.

— Mon frère » ! et ils tombèrent dans les bras ‘un de l’autre sans pouvoir exprimer d’autres Paroles.

Un moment après, ils revinrent tous deux dans la chambre du malade. Plusieurs religieuses étaient agenouillées, car le vieillard se mourait.

Ses deux enfants se placèrent à ses côtés,

et pressèrent de leurs mains tremblantes celles de leur père. Ils étaient muets d'angoisse.

Après quelques instants d’un pénible silence, le malade ouvrit les yeux, jeta sur ses deux enfants un regard d'adieu, ses lèvres remuèrent, mais ne purent rendre aucun son, sa poitrine se souleva, et son âme heureuse s'envola vers l'Éternel en qui elle avait toujours espéré.

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