LE TEMPS, C'EST DE L'ARGENT
N philosophe a dit : «Je sais fort bien ce que c’est que le lemps, mais je ne le Sais quand on me le demande ».
S'il est difficile de donner une défi- IHUOi a toute question tant soit peu philosophique, il l’est par-dessus tout Pour ce qui concerne le {emps. En effet, Comment définir ce qui est impalpable, ce qui n'existe jamais, puisque le passé n’est plus, que l'avenir n'est pas encore, et que le présent n'appartient ni à l’un ni à l'autre ? Les savants de tous les siècles ont bien essayé à nous définir le lemps, mais jamais ils n’ont pu satisfaire leur esprit ni le nôtre, en nous en donnant une définition claire et précise. Les anciens, qui ne connaissaient pas le Dieu éternel, sans commencement et sans fin, avaient fait du femps un dieu qui dévore ses enfants. Figure très expressive, mais voilà tout.
Le poëte a dit :
Le temps, cette image mobile De l’immobile éternité,
Cette durée infinie qui se perd dans la nuit
profonde de l'éternité, soit que nos regards 5 retournent en arrière, soit qu'ils percentenavant est à jamais pour nous, comme l'espace, unc immensité sans bornes, une énigme éternelle dont l’homme n’aura jamais le mot sur cette terre.
Comme nous sommes loin de vouloir faire ici une dissertation scientifique ou philosophique, nous laisserons là tous les savants se creuser le cerveau pour nous définir le lemps. Nous examinerons le revers de la médaille, qui pourra peut-être plus nous satisfaire.
Ah ! ça. attendez, ami lecteur : voici quelqu'un qui n’est a1 ‘lement embarrassé à nous répondre Catégoriquement. C’est un citoyen de la république voisine qui m’apprend que le temps, c’est de l'argent. Time is money, me dit-il, avec une conviction vraiment désespérante pour un millionnaire à venir comme moi. Voilà, certes, une définition précise, dite sans emphase, et ce qui est plus, qui trouve son application chez tout un peuple. Hélas ! oui, sous un point de vue matériel, les Américains ont cent fois raison de dire que le lemps, c'est de l’- * t. Le temps, Pour eux, c’est d’amasser des ricuesses, de s’élever d’un rang obscur au plus haut point de Ja
prospérité et du highlife. Le principe, certainement, est bon, mais il ne faut point toutefois en abuser. L'homme créé ignorant, rempli de défauts, doit se perfectionner, cultiver et mettre à profit cette noble intelligence que Dieu lui a accordée ; c’est pour lui une obligation de s’'instruire, ses efforts de chaque jour doivent tendre
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à cette fin. Ce même Dieu, qui a condamné l'homme à gagner son Pain à la sueur deson front, et qui permet à la terre de rendre au centuple, ne défend pas non plus d’amasser des richesses, mais ce que les lois de Dieu aussi bien que les lois humaines défendent, c’est qu'il ne s’enrichisse au détriment de ses semblables, par des moyens illégitimes, ce dontsemblent oublier parfois quelques-uns de nos voisins, dans l’application de la définition ci-devant citée.
Mais revenons sur la durée du temps et du bon emploi qu'il en faut faire.
Rien de si fugitif que le femps. C'est une fumée qui s’élève et qui disparaît aussitôt : c’est le vol de l'oiseau qui ne laisse aucune trace derrière lui; c’est un instant que nous croyons saisir, et qui s’anéantit immédiatement dans le tombeau du passé ; c’est enfin un gouffre immense dans lequel puissance, grandeurs, richesses et tout ce qui se meut sur la terre, s’engloutit et se perd. Que reste-t-il en effet de ces grands empires, de ces riches et puissantes nations, de ces rois orgueilleux de leur grandeur que les siècles écoulés ont vus naître ? Que sont devenues ces opulantes cités : Thèbes, Babylone, Tyr, Palmyre, Carthage et tant d’autres? Hélas ! c’est en vain que le voyageur cherche à découvrir le lieu sur lequel elles semblaient défier l'éternité. C’est en vain qu’il cherche à découvrir le coin de terre qui récèle la poussière de ces Sésostris, de ces Pharaon, de ces Alexandre, de ces César que les dieux proclamaient immortels. Tout passe et périt.
Les grâces, la beauté, la folâtre jeunesse, Sur les ailes du temps s’envolent tous les jours.
(Devises)
Or donc, puisque le lemps s'écoule si vite, pui: que les instants dont il se compose passent : rapidement, c’est à nous à ne les pas dissiper et à envisager la vie telle que doit le faire tou homme raisonnable.
« La vie serait encore assez longue et suffisant. pour consommer les plus grandes entreprises dit Sénèque, si nous savions en placer tous le: instants ».
Ces grands hommes qui sont parvenus à Jé.
guer leur nom à la postérité, qui se sont distingués dans les sciences ou dans n'importe quelle carrière, il ne faut Pas croire qu’il ne leur en ait rien coûté pour cela. Comprenant trop bien la nécessité de bien employer le temps, ils en ont mis à profi tous les instants, qu'ils ont consacrés à l’étude.
Il n'est pas nécessaire de recourir aux siècles depuis longtemps écoulés, ni de parcourir bien des pays, pour chercher des exemples. Notre siècle et notre Propre pays nous en fournissent assez pour nous convaincre. Si nous examinons
la vie de tous nos hommes remarquables, politiques, historiens, poëtes et littérateurs, ici plus qu'ailleurs, nous Voyons quel courage, quelle énergie, quelle force de Caractère il leur a fallu Pour parvenir au degré de Connaissances qu'ils ont atteint. La plupart, peu favorisés de la fortune, possédant peu de moyens de s’instruire, ils ne se sont pas rebutés devant ces nombreux
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obstacles qu'ils ont rencontrés. Mettant à profit les rares moments de loisir que leur laissait leur emploi, et sacrifiant à cette soif de la science bien des amusements, ils sont parvenus à acquérir ce degré de connaissances qui les honore, qui en fait des hommes supérieurs, propres à rendre de grands services à leur pays. Différents en cela de beaucoup de jeunes gens, qui ne savent que faire d'eux-mêmes, où promener leur personne, recherchant les bruyants plaisirs des salons, ils ont résolument fait le sacrifice de tous ces vains fantômes de bonheur, pour se livrer aux travaux si ardus de l'intelligence. Noble exemple pour nous et pour les générations futures !
Puisque cet axiome «le temps, c’est de l’argent », que nous avons emprunté à nos voisins, fait le sujet de cette causerie, nous nous permettrons de citer un exemple ou deux parmi le peuple que ce dicton a électrisé, pour ainsi dire métamorphosé.
C'est une justice à leur rendre.
Si nous parcourons la vie de ce grand homme sur qui la tombe vient à peine de se fermer et qui a nom Horace Greeley, nous y verrons par quels prodiges de persévérance et de travail il a pu s'élever si haut, et mériter le titre de premier journaliste de l'Amérique, et du monde entier peut-être, comme ont osé l’affirmer quelques Américains.
Né de parents pauvres et sans aucuns moyens de le faire instruire, il apprend cependant à lire suffisamment pour entrer, à l’âge de quatorze
ans, dans une imprimerie. Là, pendant cinq années, sans interrompre son travail de chaque jour, il complète son éducation. Quelques économies le mettent à même de se procurer quelques livres, qui sont ses seuls Compagnons pendant de longues veillées. Il devient collaborateur de plusieurs journaux, revues, etc., et fonde enfin la Tribune, dont le tirage atteignit 30,000 exemplaires.
On calcule que ce qu'il a écrit en dix ans
formerait cent cinquante volumes.
#Que dirais-je de l'immortel Franklin, dont la vie n’est Pas moins étonnante que celle de l'illuctre Greeley ? Ah! il comprenait l’importance de bien employer son temps, celui-là, et il avait bien raison de dire : « Si vous aimez la vie, ne dissipez pas le temps, car la vie en est faite ».
Que de fois n'avons-nous Pas entendu dire «qu'il fallait tuer le temps»! Ce dicton, enfanté dès les prem' rs âges, parvenu jusqu'à nous et qui, malheureusement, exercera son pouvoir magique jusqu’à la fin des siècles, faisait encore dire à Sénèque « qu'une partie de la vie se passe rien faire, la totalité à faire ce qu'on ne voudrait Pas faire ».
Soyons plus Sages. On dit que nous vivons
, mps de la bonne manière par les travaux nobles de l'esprit, lesquels sont toujours une source de plaisirs, de satisfactions suaves pour ceux qui s'y livrent.
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