‹ Nouvelles et récits [microforme]Chapitre 6 sur 9 · IE MS · texte numérisé non relu

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«— Comme tu arrives tard aujourd’hui, ma chère Jeanne ? Es-tu fatiguée ? Fait-il bien froid » ?

Sa mère répétait ces questions et beaucoup d’autres avec une rapidité qui ne permettait pas à l'enfant de répondre. Sans doute qu’elle voulait par ce moyen empêcher le chagrin qui oppressait son cœur, d’éclater à la vue de sa petite fille.

Geneviève aida son enfant à se débarrasser de son fardeau.

«— Maman, lui disait-elle, nous aurons de quoi manger ce soir ; que vous devez avoir faim ! Depuis presque deux jours que vous n’avez rien pris du dernier morceau de pain qui restait, et que vous gardiez pour Édouard et Eugénie, les deux jeunes enfants.

— Dieu a pitié de nous et il ne voudra pas que nous mourrions.

— J'ai beaucoup ramassé (1) aujourd’hui ; voyez ! ce beau pain que m’a donné une dame : «Tiens, pauvre petite, porte cela à ta mère, »et prie Dieu pour moi », me dit-elle en me faisant cette aumône. Je prierai Dieu qu'il la bénisse, car elie est bien bonne et elle m’a beaucoup consolée.

— Si tout le monde était aussi charitable, notre misère ne serait pas si grande, et l’hiver qui commence se nous paraîtrait pas si dur.

— Oh! ma bonne maman, j'ai bien souffert encore aujourd’hui. Cette neige qui est tombée

(1) Terme employé par les mendiants de nos campagnes Pour exprimer que ia quête a été heureuse.

la nuit dernière, entrait par les trous de mes vieux souliers. Si j'avais seulement une paire de bas pour garantir mes pieds de la neige!

J'ai pensé demander à une maison la charité d’un peu de laine ; la femme qui m'ouvrit la porte, la referma aussitôt en me disant : « Va- » t-en, petite quêteuse, ton père est trop ivrogne » pour que je te donne quelque chose». Je l'ai priée, les mains jointes, d’avoir pitié de moi, mais elle n’a pas voulu m'écouter. J'ai eu l’onglée presque toute la journée, tant il faisait froid. Si vous pouviez seulement me faire des mitaines »..

À ces mots, Geneviève ne put retenir plus longtemps les sanglots qui roulaient dans ses yeux en perles brillantes, et pleura amèrement sur Sa chère enfant qu’elle tenait dans ses bras.

Après quelques instants d’un pénible silence, la petite Jeanne, enveloppant sa mère d'un regard douloureux, mais d’une bien vive tendresse :

» — Pourquoi pleurez-vous donc encore ? Tenez ! ce qui me fait le plus de peine c’est de vous voir si triste, que j'ai peur des fois que vous allez mourir! Non! Dieu est trop bon, comme vous me l'avez dit si souvent ; il ne permettra pas que vous mourriez maintenant.

Que deviendrions-nous, pauvres orphelins, sinon faire comme vous : mourir aussi. Nous serions bien heureux dans le ciel, mais, puisque Dieu ne Veut pas encore de nous, il faut se résigner à sa volonté et nous confier en lui. Si notre malheureux père nous voyait, croyez-vous, chère

maman, qu'il serait insensible à notre misére, et qu'il ne changerait pas de vie? Il ne serait pas assez méchant pour nous laisser mourir de faim et de froid sans nous aider. Il en sait pas ce que nous souffrons ; il y a longtemps qu'il n’est pas venu ici; si son bon ange le ramenait encore à la maison, j'irais l’embrasser, je me jetterais à ses genoux, et lui ferais promettre de vous aimer et de travailler avec nous ».

Ces dernières paroles avaient presque épuisé Jeanne. Elle avait dû s'interrompre plusieurs fois pour tousser, car le froid, le manque de nourriture et de vêtements lui avaient causé un gros rhume. A la fin, la mère, maîtrisant sa douleur, ajouta en caressant sa petite fille :

»— Oui, mon enfant, prie toujours pour ton malheureux père, peut-être que le bon Dieu aura pitié de lui. Mais comme ton front est brûlant, et cette mauvaise.

— Je ne me sens pas bien, maman, je suis bien fatiguée, je vais me coucher de bonne heure, et demain je serai mieux ».

En effet, grâce à l’œuvre bienfaisante de quelques bonnes âmes, Geneviève put donner à manger à ses pauvres enfants, et alléger ellemême sa faim dévorante. Après une fervente prière d’actions de grâces, ceux-ci s’étendirent sur un misérable grabat, et jouirent de ce sommeil que procurent l'innocence et un estomac satisfait.

Jeanne, cependant, ne put goûter un repos paisible. Plus d’une fois, la pauvre enfant fut obligée de céder à un mouvement involontaire

et de plus en plus impérieux de tousser. La fièvre, qui s'était aussi déclarée, empira la maladie à tel point, que le lendemain elle dut garder le lit. Sans que sa mère le soupçonna, il n’était que trop évident que sa petite Jeanne était attaquée du croup, maladie presque toujours mortelle.

La température humide de la chaumière, le froid du dehors, que le peu de vêtements de l'enfant ne pouvait garantir, et bien d’autres privations, l’avait prédisposée à cette maladie. Et Geneviève, abandonnée de tout le monde, sans aucune ressource, était condamnée à voir sa petite fille en proie à de vives souffrances, peut-être mourir, sans pouvoir rien faire pour arrêter le progrès du mal. N’espérant plus rien sur la terre, elle mit sa confiance en Dieu, attendant peut-être un miracle de la Providence.

Deux jours se passèrent ainsi, jours d’angoisses pour la mère, et de redoublement de souffrances pour l'enfant. Sa respiration était devenue pénible. Une sorte de sifflement s’échappait de sa gorge.

Dans un de ces moments de calme, elle dit à sa mère désolée :

«— Maman, ne pleurez pas sur moi; je vois bien que je vais mourir, aller dans ce beau ciel dont vous m'avez tant parlé. La seule chose qui me fasse de la peine, c’est de vous quitter, vous laisser seule, abandonnée à la misère ; mais je prierai Dieu pour vous là-haut, je lui demanderai de venir à votre secours et de vous pro-

téger ».

Un nouvel accès de toux l'empêcha de con.

tinuer. Le lendemain, Jeanne faisait pitié à voir avec sa figure congestionnée, les yeux injectés, le cou enflé et la voix presque éteinte,

Plusieurs heures s’étaient écoulées ; il faisait nuit. Lesilence le plus profond qui régnait dans la chaumière, n’était interrompu que par la respiration pénible de Jeanne, et les gros soupirs des deux enfants qui témoignaient qu’ils avaient beaucoup pleuré, A peine abrités et tassés ensemble dans un Coin, pour mieux se garantir du froid, ils grignotaient chacun un morceau de pain sec. L'’infortunée Geneviève, agenouillée auprès du lit de son enfant, était un tableau vivant de la plus profonde tristesse ; C'était à fendre le cœur. Les traits flétris de son visage jadis doux et attrayants, ses yeux ternes, constam-

ment fixés sur le même objet, un frisson convu!sif qui l’agitait parfois, en faisant claquer ses dents avec bruit, auraient pu la faire supposer Pour une personne privée de sa raison. Elle n'avait plus la force de pleurer ni de prier. Ce Coup avait blessé si profondément son cœur endolori, qu’il semblait que la douleur avait fait place au plus morne désespoir, et à un anéan-

tissement momentané de ses facultés mentales.

Il pouvait être dix heures du soir. Une neige molle et pesante tombait lentement ; quelques lumières scintillaient encore sous des toits, et les piétons attardés se hâtaient de regagner

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Tout à coup un bruit inaccoutumé et les pas mal assurés d’un homme s’avançant dans la direction de la masure, se firent entendre. Cet homme chantait d’une voix avinée une chanson de brigand. Au son de cette voix, Geneviève eut un tressaillement qui la fit sortir de sa torpeur. Elle promena des yeux égarés autour d'elle, et, par un effort de volonté dont les femmes seules sont susceptibles en certaines circonstances, elle surmonta le vif chagrin qui l’avait tenue durant plusieurs heures comme hors d’elle-même, se leva et se disposa à aller au-devant de son mari. En ce moment, Gamache, car c'était lui qui arrivait ainsi inopinément, après bien des mois d’absence, ouvrit brusquement ia porte, et entra en chancelant sur lui-même, achevant de chanter le refrain de s2 chanson :

Allons, pendard, réveille-toi, Prends ton couteau, cherche ta proie Vive la joie.

Une espèce de redingote qui lui descendait jusqu'aux genoux, quoique Géchirée en quelques endroits, semblait suffisante pour le préserver des rigueurs de la saison. Une ceinture, lui faisant deux ou trois fois le tour du corps, retenait | un poignard et un pistolet, que la malheureuse Geneviève reconnut à la lueur incertaine du feu de la cheminée ; un large feutre à bords rabattus, s'était enfoncé sur sa tête de manière à lui couvrir la moitié du visage, une barbe grisonnante

et en désordre lui couvrait tout le menton, e l'expression féline et dure de son regard seule aurait pu inspirer la terreur chez une personn: plus forte et moins craintive que Geneviève.

«— Est-ce bien encore mon ancienne demeure dit-il, en s’arrêtant en dedans de la porte, et Promenant des yeux égarés autour de l’appartement ? Qu'est-ce que je dis, ma demeure.

Comme si je n’avais pas tout l'espace pour circuler librement et la calotte des cieux pour me servir de toit. Plût à Dieu, ou plutôt, plût au diable comme nous disons entre nous, rades, que je n’eûñsse jamais connu la t dit-il, en s’avançant vers sa femme, à une petite distance de son mari.

— Que je suis heureuse de Vous voir de retour, Pierre, dit-elle d’une voix douce !

attendais depuis si longtemps.

— Tu m'attendais, reprit-il avec une sorte de ricanement! Ne t’ai-je pas dit que je suis un oiseau de mauvais augure, et que tu devais plutôt désirer mon absence que ma présence.

— Si vous saviez Pierre ! les Pauvres enfants...

— Ah ! je Comprends, les enfants. Eh bien !

ils se couchent souvent le ventre vide, n'est-ce Pas. Pourquoi ne parles-tu pas de toi aussi, femme ? Est-ce que par hasard tu pourrais vivre Sans croquer une bouchée de temps en temps° Mais à quoi bon pleurer ; cela n’apaise pas la

faim. D'ailleurs on apprend à se faire à tout dans le monde, à Ja misère comme à la jouissence. Je suis un mauvais Sarnement, je Je confesse à toi, Geneviève. Je sais que je n’ai

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rien à attendre de là-haut, si toutefois un tel lieu existe ; les hommes, c’est-à-dire, ceux qui n'ont pas secoué le joug de la dépendance et de la servitude, ne seraient que trop fiers de me pendre, mais malheur au maudit qui osera mettre la main sur moi. Je dois donc pourvoir à ma propre conservation. Le pain ne me manquera pas. Voilà ma providence à moi», accompagnant ces paroles d’un geste expressif vers le côté où pendaient ses armes. Aussi je me suis dit : « Voyons ! les soi-disant honnêtes gens me regardent comme un misérable digne de la potence ; je ne veux pas leur laisser d’autres soucis que celui de critiquer ma conduite, mais ma femme et mes enfants, eux, ont-ils fait du mal à personne ? Ils souffrent de la faim et de la misère, voyons si les bonnes âmes, qui parlent si souvent de charité, qui prêchent au nom de Dieu le mépris des richesses, et conseillent à ceux qui en ont de soulager les pauvres, voyons si leur cœur va répondre à leurs discours, et s’ils empêcheront ces êtres innocents de mourir de faim. Compter sur la providence, c'est s’appuyer sur du vent. Quant à moi, on ne s’amuse plus avec ces sornettes d'enfants. Je sais que la force fait la loi en ce monde, et que partout on voit le plus fort triompher ; aussi je t’assure, mignonne, que je ne laisse pas passer la chance au profit d’un autre quand j'y vois un magot à gagner ».

Geneviève, immobile devant son mari dénaturé écoutait sans rien dire les paroles incensées qu'il proférait. Elle songeait avec frayeur au

degré de méchanceté et d'irréligion auquel il était parvenu. Son âme, simple et bonne, ne pouvant concevoir toute l'étendue de son malheur, ne cessait d'espérer qu'il finirait par se corriger de ses mauvaises habitudes, et à demeurer près d'elle. « Quand l’héroïsme doit aller jusqu’au merveilleux, c'est d’une femme qu'ilfautattendre le miracle; les hommes s'arrêteraient à Ja vertu » (1).

Dieu a versé dans le cœur de la femme un fonds inépuisable de tendresse et de miséricorde, ou, en d’autres termes, un besoin irrésistible d'aimer et d’être aimée. Ce sentiment ne peut jamais être arraché de son Cœur ; au contraire, il s’accroit souvent, d’autant plus que celui à qui elle a consacré son existence, en est indigne. Il élève sa vertu jusqu’à l’héroïsme, et fait naître dans son cœur une profonde pitié pour un être dégradé. Elle n’a pas d’autre loi que ce sentiment intime qui fait sa vie, et elle pardonnera, au moindre retour de regrets et d'affection, une vie de torts et de fautes.

Aussi, en voyant cet homme en qui elle avait placé tout son bonheur et ses affections, l’abandonner et la trahir dans ce qu'elle avait de plus cher, son cœur déborda de tristesse et de pitié. S'abusant sur la toute puissance de l’amour, elle reprit, après quelques instants d’un silence douloureux :

«— Mon pauvre Pierre, dit-elle, en appuyant sur chacune de ses paroles, mon pauvre Pierre, veuillez m’écouter un instant au nom de ce qui

(1) Lamartine,

vous est le plus cher, et ne pas vous offenser de ce que je vais vous dire.

» Je sais qu'il fut un temps où vous étiez tout différent de ce que vous êtes maintenant ; alors vous craigniez Dieu et travailliez à gagner votre vie en honnête homme. Aussi longtemps que vous n'avez pas abandonné votre Créateur, il vous a assisté. Pensant que vous seriez plus heureux en prenant une compagne, je partageai avec joie votre existence, et une affection réciproque la rendit doublement heureuse. Ce bonheur fut court, mais il aurait duré toute la vie, si vous aviez apporté plus de courage au temps des épreuves. En vous enivrant, vous donniez entrée dans votre âme aux plus mauvaises passions. Votre femme et vos enfants vous devinrent d’abord indifférents, puis un fardeau.

Croyant allégir votre sort, vous nous abandonnâtes, impuissants et sans moyens d'existence. Vous dire ce que nous avons souffert serait impossible.

— Qui ne souffre pas en ce monde. Est-ce que le pain m'est apporté, moi, sans que je sorte de ma tannière ?

— Oh ! Pierre, reprit Geneviève en se laissant tomber sur une chaise, et tenant une des mains de son mari qu’elle arrosait de ses larmes, si vous vouliez seulement abandonner la vie que vous menez, demeurer avec votre femme et :.0s enfants, et vous remettre au travail comme autrefois, que je serais contente, et combien je tâcherais de rendre votre vie heureuse. Promettezmoi que vous suivrez mon conseil, et dites-moi

que vous changerez de vie... ajouta-t-elle avec

un accent capable d'adoucir le cœur d’un tigre.

Gamache parut en effet attendri des paroles de sa femme. Son ivresse s'était presque enticrement dissipée. Ilne dit rien pendant quelques minutes, indécis sans doute sur la résolution qu'il prendrait, résultat de la lutte entre ses anciens souvenirs, qui lui rappelaient un bon:heur passé, et l’état actuel de son esprit,

»— Je n'aime plus le travail, Geneviève, dit-il enfin en relevant fièrement la tête. Ce n'est pas en vain que j'ai secoué le joug de la dépendance. Je ne me sens plus aucune disposition à m'atteler de nouveau comme une bête de somme. Arrange-toi comme tu pourras ; les enfants, c’est ton affaire. D'ailleurs.

— Tout le monde ne doit-il pas travailler Pour vivre; nous serions si heureux.

Et, sachant que dans une entreprise, surtout lorsqu'il s’agit de se corriger de quelque mauvaise habitude, le premier effort est celui qui coûte le plus, et qui déride généralement dureste, elle ajouta comme pailiatif :

» — I] s’agit d'y mettre un peu de bonne volonté, et Dieu fera le reste...

Mais, contrairement à ses espérances, Gamache répondit d'rne voix sourde :

» — Est-ce pour faire le reste qu'il m'a laissé manquer d'ouvrage lorsque je travaillais avec bonne volonté, et qu'il a voulu que notre maison fut brûlée ?

— Ne dites pas cela! C'est blasohémer la bonté de Dieu que de parler ainsi! 11 envoie

> avec igre.

aroles entiéques ution e ses bon-

iève, de la ispobête 'Tas ;

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tout lau-

qui ste,

Vo-

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des adversités, inais il n'abandonne jamais ceux qui le craignent et qui le servent fidèlement, tandis que celui qui fait le mal, encourt toujours son châtiment.

— Agir autrement serait ine vouer à une mort certaine. Vous et moi n'y gagneriez rien. Qui sait, continua le bandit, qui sait, si, dans ma profession, je ne pourrai Pas encore vous être utile, à toi et à tes enfants que j'entends pleurnicher dans un coin. Je veux même dès ce soir te donner une preuve que je pense encore à vous autres, et puisqu'il faut en venir au fait, c'est justement pour cela que je suis arrêté ici en passant. Je tenais d'abord à savoir si vous étiez encore de ce monde et comment les honnéles gens vous traitaient. Voici de l'argent pour vous acheter des nippes pour vous couvrir, A propos, laisse-moi te raconter un peu comment tout ceci m'est tombé dans le bec ; je n’y tiens pas rien qu'à y penser. Nous avons exécuté ce coup de main d’une manière si habile. Quelle foutue peur nous avons causée à cette pauvre Montgomery, comme ils l'appellent, et à sa gueuse de servante, Jamais je n’ai eu tel plaisir de ma vie. Imagine-toi, nous allons là en pleine nuit, cinq hommes bien armés, décidés à se faire pendre ou à tout Saccager. Bien doucement nous pénétrons dans la maison. Il n'y avait que deux femmes qui eurent vent de notre arrivée, ce qui nous donna, diable, à réfléchir tout de même, ne sachant d’abord à qui nous pourrions avoir affaire. Mais, bah! des gaillards comme nous ne sont pas intimidés pour

un brin ; nous montâmes l'escalier, enfonçâmes la porte de la cage où étaient nos oiseaux, et, leur ayant coupé les ailes, nous enlevons tout ce qui nous tombe sous la main, argenterie de toutes sortes, monnaie, effets, etc. Tiens, Geneviève, j'ai cru après cela que je te ferais une visite, et te laisserais quelque chose. Vous aurez de l'argent pour vus nourrir pendant quelques mois... mais quoi ?...

L'état de dégradation de Gamache ne lui avait pas permis de penser que l’histoire de ce vol avec effraction, et la proposition qu'il lui fit d'accepter une partie du bien volé, révolterait tous les sentiments honnêtes de sa femme, toute pauvre, toute misérable qu’elle fut. Aussi éloigna-t-elle de la main les effets, disant qu'elle ne voudrait jamais s'approprier injustement le bien d'autrui.

Ce refus, dans une pareille circonstance, mit Gamache dans une violente colère.

»— Comment !.. tu ne veux pas accepter ce que je t'offre pour t’empêcher de mourir de faim, toi et tes enfants. Mille diables, prends cet argent, et jure-moi par-dessus le marché, de ne jamais souffler un mot de l’histoire que je viens de te conter d’une manière si sotte, ajouta-t-il en portant la main à son poignard.

A ce geste, la pauvre femme fut épouvantée.

Jetant un cri d’angoisse, elle se précipita près du lit de sa chère Jeanne et perdit connaissance.

La colère de Gamache s’étant quelque peu calmée, il s’approcha du lit où reposait sa petite

fille. Il la toucha comme pour la réveiller, et n’obtenant aucune réponse, il se pencha de plus près en prononçant son nom, mais il s’aperçut au même instant qu'il parlait à une morte.

» — Malédiction »! proféra-t-il, en portant la main à son front comme un homme en désespoir, et il s'enfuit de cette maison.

Pendant que cet homme méchant profanait par sa présence ce lieu rendu sacré par la souffrance et la résignation, l'ange gardien de Jeanne, à un signe de la Mère des aflligés, s'était envolé avec l'âme de cet ange terrestre dans la demeure des bienheureux.

Deux jours après, Jeanne reçut une sépulture chrétienne, et, grâce aussi au digne prêtre à la charité duquel Geneviève avait eu recours, elle confia son plus jeune enfant à un hospice des pauvres, et elle-même dût son existence et celle du seul enfant qui lui restait, en entrant comme femme de service dans une honnête maison.

Six mois après ces tristes événements, annonce fut faite dans les journaux qu'un cadavre avait été trouvé dans le fleuve St Laurent, près de la Pointe-aux-Trembles, et, sur la déposition d'un journalier, qui déclara sous serment identifier le noyé comme étant Pierre Gamache, autrefois aussi journalier, et avec qui il avait travaillé, le verdict de « trouvé noyé » fut rendu.

Comment était-il parvenu à une fin si misérable ? C’est ce que l’on ne put jamais savoir.

Était-il tombé à l’eau accidentellement, ou s'y était-il jeté lui-même, poussé par un remords qui ne lui laissait peut-être plus de repos ; ou encore, y avait-il été précipité par quelques-uns de ses défiants Compagnons ? Jamais, depuis,

les événements n'apprirent quelle avait été la cause d’une fin si tragique.

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