DE L'ORIGINE DE LA FIBRINE
Dans les animaux des classes supérieures (mammifères, oiseaux, reptiles, poissons^, le sang est un liquide tenant en suspension de nombreux corpuscules, de couleur rouge, de formes et de grosseurs variables.
Circulaires dans les mammifères, le dromadaire et le lama exceptés (d'après Mandl); elliptiques dans la plupart des autres, car, par exception encore, ils sont ronds dans la carpe (d'après Wagner et Rudolphi), mais toujours aplatis, ces corpuscules, par exemple, ont un diamètre égal à l/120,no de millimètre chez
l'homme; à l/200rac chez le bœuf; à l/48me dans le sens de leur grand axe, à 1/7 7 ",e dans le sens de leur petit axe, chez la tortue commune (1).
Pendant la vie, la membrane natatoire de la palte d'une grenouille, les parties minces de l'aile d'une chauve-souris, laissent aisément distinguer, au microscope, leurs globules sanguins roulant sur euxmêmes, au sein du fluide qui les emporte à travers l'appareil circulatoire.
Lorsqu'à sa sortie des vaisseaux, on l'abandonne à lui-même, chacun sait que le sang se partage en deux portions distinctes : l'une, solide, spongieuse, d'un rouge plus ou moins vif, suivant qu'il provient d'une artère ou d'une veine, formée d'un réseau fibrineux emprisonnant des globules rouges, caillot; l'autre, liquide, d'un jaune clair, à peu près transparente, sérum.
Au contraire, s'il est battu avec la main, un balai, etc., «à la manière des bouchers qui veulent l'empêcher de se cailler , la fibrine se sépare en filaments, les globules restent suspendus dans le sérum.
Les globules qu'enveloppe la fibrine dans le caillot du. sang spontanément coagulé, que le sérum retient en suspension dans le sang battu, seraient, pour certains, les corpuscules eux-mêmes du fluide en circulation. A son tour, le sérum représenterait sa partie liquide, moins la fibrine, qui s'en serait séparée, après y avoir été dissoute.
(1) Dumas, tome VIII, page 486; Muller, t. I, page 88, Burdach, VI, page 123; traductions du docteur Jourdan.
Pour.d'auti-es, lus globules de ce môme caillot, de ce même sang battu, se seraient dépouillés, pendant la coagulation spontanée ou le battage, de la fibrine qu'ils contenaient dans le sang vivant, et le sérum se trouverait alors représenter exactement sa partie liquide.
En réfléchissant que, contrairement à ce qui se passe, alors qu'une cause quelconque les a détruits, ou seulement profondément altérés, les globules du sang coagulé ou battu, ne communiquent aucune coloration au sérum en contact avec eux; que, de plus, ils s'y conservent semblables, au moins en apparence, à ce qu'ils étaient dans le sang vivant; l'idée qu'ils auraient abandonné, dans l'acte de la coagulation ou du battage, une partie de leur propre substance, n'est guère admissible; il est infiniment plus rationnel de considérer la fibrine comme provenant de la partie liquide.
Cependant, malgré ces considérations en faveur de la première de nos deux hypothèses, malgré même qu'un des plus célèbres physiologistes (Muller) ait observé, au microscope, dans le sérum du sang de grenouille étendu d'eau chargée de sucre, destiné à prévenir leur destruction, puis débarrassé des globules au moyen d'un filtre en papier, la formation d'un caillot incolore, offrant toutes les apparences de la fibrine ; des doutes subsistent encore relativement à son origine (1).
L'extrême délicatesse de l'expérience, l'impossibilité de soumettre le très-petit caillot obtenu à des réactions
(1) Physiologie de Muller, tome 1, pages 94 et 95.
capables d'en bien préciser la nature, ont principalement fourni matière aux objections.
C'est dans l'espérance de porter la conviction dans les esprits les plus sceptiques, par une démonstration saisissante, j'oserai dire complète, car Muller laisse indécise la question de savoir si la fibrine ne proviendrait pas, en partie du moins, des globules, qu'ont été tentés les essais suivants :
1° Du sang de bœuf fut reçu dans l'eau, à sa sortie de la veine.
Les globules disparurent , la fibrine se sépara en longs filaments à peine rosés, qu'une simple immersion dans l'eau suffit à décolorer complètement.
2° Une autre portion de sang, à l'avance battue et passée, sans expression, au travers d'un linge, à la surface duquel restèrent les rares débris de fibrine échappés à l'action de la maïn, fut délayée : partie, dans une dissolution de sulfate de soude saturée à + 12° de température, et marquant 4 2° Baumé; partie, dans une dissolution de ce sel ne marquant plus que 5' Baumé à la même température.
Conformément aux indications relatées tome VIII, page 485 du Traité de chimie de M. Dumas, où il est dit î que les dissolutions de sel marin, de carbonates de potasse et d'ammoniaque, de sel ammoniac et de sucre, sont sans action sur les globules; et ainsi que d'ailleurs le faisait pressentir leur maintien bien connu au sein de mélanges de sang et d'urine, les globules restèrent intacts.
En regardant au soleil, par réflexion, le mélange légèrement agité, on les y voyait former des stries
d'un éclat nacré prononcé; et si l'examen s'en faisait au microscope, tant qu'ils y étaient en mouvement, ils offraient alternativement leurs faces et leurs tranches; puis, le moment venu du repos, présentaient de préférence leurs faces, sur lesquelles alors, se distinguait nettement le point central obscur, que ceux-ci attribuent à une dépression; ceux-là, au renflement produit par un noyau central.
La fîltration au papier permit de les séparer d'un liquide salino-séreux, légèrement coloré en rouge, que l'eau ne troublait pas et dans lequel lejsulfate de soude ajouté en énorme proportion, ne produisait aucun coagulum.
3° Ayant reçu du sang sortant de la veine dans dix fois son volume de solution saline saturée, comme déjà, je l'avais fait (thèse pour le doctorat en médecine, novembre 1837) !
Les globules restèrent intacts, plus complètement même que cela n'avait eu lieu avec le sang battu. En outre, non-seulement le sang ne se coagula pas, ce qui s'accorde avec l'observation de Berzeiius, d'après lequel le sulfate sodique et le nitrate potassique ajoutés au sang, tandis qu'il coule du corps de l'animal, l'empêcheraient de se coaguler, (tome VII, page 44) ; mais encore il n'abandonna pas de fibrine.
Celle-ci parut demeurer ou s'être dissoute tout entière à la faveur du sulfate alcalin, qui, dans ce dernier cas, partagerait avec le nitrate de potasse la remarquable propriété delà dissoudre. (Denis de Commercy, brochure intitulée Démonstration expérimentale sur l'albumine, 1838.)
Dans le même but,
228 Br- de sang ont été reçus directement sur 50?r- de sulfate de soude en petits cristaux; et 497 61 • dans 200 gr> d'eau tenant, partie en solution, partie en suspension 150 81- de sulfate ! Aucun dépôt de fibrine n'eut lieu, et les toiles au travers desquelles on passa les mélanges n'en retinrent aucune trace.
4° Aux mélanges simplement passés au travers de toiles, de solution saline et de sang battu, ou de sang vivant, j'ajoutai de 7 à 8 fois leur volume d'eau.
Les globules des uns et des autres disparurent. Mais, tandis que le mélange en partie composé de sang battu, n'éprouva de cette addition aucun autre changement apparent; au bout de quelques heures, ses analogues contenant le sang vivant, se trouvèrent pris en masses tremblantes, translucides et rougeâtres.
Ces masses décantées sur des toiles, s'y dégorgèrent d'une grande quantité de liquide chargé d'hématosine et d'albumine, car il était de couleur rouge, congulable par la chaleur, précipilable par l'acide azotique, le bichlorure de mercure, le tannin ; en dernier résultat, laissèrent sur les tissus de la fibrine ayant entraîné de l'hémalosine, et que décolorèrent des lavages.
La proportion de fibrine fournie dans ces conditions, correspond très-sensiblement à celle fournie par une même quantité de sang (d'un même animal) qu'on a laissé se coaguler.
257 er- de sang spontanément coagulé, laissèrent dans le tissu qui avait servi au lavage une masse de fibrine pesant 2gr- ; soit 0,75 p. 100, après sa dessiccation au bain-marie.
De 497 6'- de sang reçu, à la température de + 25°, dans 1950 gr- de solution saline saturée, j'en retirai 3g, 2, soit 0,64 pour 100.
Dans ce dernier cas, la quantité de fibrine obtenue est toujours quelque peu inférieure à ce qu'elle est dans le premier, attendu l'impossibilité de prévenir toute perte,
Les 3 sr- 2 de fibrine de la seconde expérience avaient suffi à gélatiniser 10 litres de liquide à ce point, que pour séparer celui-ci, et avant de jeter le tout sur une toile, il fut nécessaire de faire perdre à la masse son état gélatinoïde au moyen d'une agitation violente.
De là, une division extrême de la fibrine ;
La possibilité, pour elle, de traverser en partie les étoffes, sans que d'ailleurs on les puisse remplacer par des filtres en papier, dont la matière animale aurait bientôt bouché les pores.
5° Que si l'eau était ajoutée au liquide salino-séreux provenant de la filtration au papier d'un mélange de sang vivant et de solution de sulfate de soude, et non plus, comme précédemment, à ce mélange, simplement passé au travers d'une toile ! il y avait encore production de gelée, mais la masse gélatinoïde devenue incolore, cessait de ressembler à la gelée de groseille, pour revêtir l'apparence de la gelée de pomme.
Conservée dans un vase, tantôt elle s'y affaissait sur elle-même, se contractait et prenait a la surface la solidité, la. teinte opaline de la couenne, dite inflammatoire; tantôt, y flottait sous forme de nuages ou de vésicules, au milieu du liquide albumineux qu'elle avait abandonné.
Sur une toiïe, elle se "transformait, peu à peu, en une véritable glaire que l'agitation dans l'eau froide, en même temps qu'elle lui enlevait les portions d'albumine entraînées, rendait semblable aux mucosités buccales, aux flocons spumeux du blanc d'œuf étendu d'eau ;' qu'en définitive la pression amenait à l'état de fibrine incolore, élastique, tenace, translucide et quelque peu nacrée, à la façon de la colle de poisson dite en lyre.
La texture de la fibrine ainsi obtenue rappelait celle assez ordinaire du caillot. Malgré l'opinion généralement contraire, l'inspection microscopique d'une portion de caillot à l'avance décolorée par un séjour prolongé dans l'eau ammoniacale, prouve en effet, que les globules s'y trouvent enfermés, tantôt entre des lames simulant des alvéoles, tantôt entre des fibres formant filet.
Des résultats identiques à ceux qui viennent d'être exposés, ont été obtenus en substituant au sang de bœuf, le sang d'homme, sauf qu'avec ce dernier, les gelées manquaient généralement de solidité.
6° Et enfin, après avoir reçu du sang à la sortie de la veine, dans un volume considérable de solution saline; après avoir passé le mélange, d'abord au travers d'une toile, puis au travers d'un filtre en papier, j'ai lavé à deux fois, sur celui-ci, à l'eau saline, le dépôt globuleux qu'il avait retenu. Délayé dans une dissolution de sulfate de soude, avant de faire intervenir l'eau, ce dépôt ne forma pas gelée, et au lieu de fibrine, il abandonna des lamelles frangées d'une matière fibrineuse, que nous verrons bientôt appartenir en propre aux globules.
On n'en retire de véritable fibrine, qu'autant qu'on a recueilli le sang vivant clans un volume insuffisant de solution saline, et négligé les lavages.
Faciles à répéter, en tous temps, en tous lieux, suides masses de sang qui m'ont permis de remplir de gelée des terrines, et, dans une seule opération, de recueillir plusieurs grammes de fibrine, ces expériences me paraissent incontestablement démontrer :
D'une part, que la fibrine du sang spontanément coagulé, battu ou reçu directement dans l'eau, et trèsvraisemblablement ses analogues, la fibre musculaire, la couenne inflammatoire, les fausses membranes du croup, etc., etc., proviennent de la partie liquide du sang en circulation, et non pas des globules.
Si la fibrine préexistait à leur intérieur, sous forme de noyaux, la solution saline capable de la dissoudre ne pourrait évidemment l'y atteindre, sans détruire ces globules ! D'un autre côté, si elle enveloppait d'une couche membraneuse leurs autres principes constituants, l'eau saline ne pourrait dissoudre ces enveloppes, sans agir de la même manière sur les principes solubles, que celles-ci avaient préservés du contact de la partie liquide du sang.
D'autre part, que les globules du sang spontanément coagulé ou battu, représentent les corpuscules rouges de ce même fluide vivant, tandis que le sérum de l'un et de l'autre, n'en représente que la partie liquide privée de fibrine.
L'apparition de la fibrine, sous l'influence de l'eau ajoutée au liquide salino-séreux qui la tenait en dissolution, rapprochée : et de la fréquence de la couenne
inflammatoire dans le sang des chlorotiques, et de sa fréquence plus grande dans le sang des secondes saignées, que dans celui des premières, chez les sujets atteints de maladies inflammatoires (1), conduit d'ailleurs à penser :
Que la production de la couenne peut coïncider avec la présence dans le sang d'une proportion normale de fibrine, pourvu que l'eau s'y soit accrue dans un certain rapport, et dès lors ait fait perdre au liquide séreux une partie de son pouvoir dissolvant.
J'ajouterai, relativement à l'origine de la fibrine : que la préexistence dans le fluide sanguin, concurremment avec l'albumine, d'un principe particulier, capable, dans certaines conditions, de revêtir les formes diverses qu'on lui connaît à l'état solide, me paraît plus probable que la modification purement moléculaire, que la transformation isomérique de l'albumine soluble en albumine insoluble ou fibrine.
Serait-il possible qu'une pareille transformation ne s'étendît jamais à la masse entière du principe capable de l'éprouver, et, spécialement, que des conditions aussi dissemblables que celles que réalisent la coagulation spontanée du sang ou son arrivée dans l'eau chargée de sulfate de soude , suivie de l'addition de l'eau, la maintinssent dans les mêmes limites?
Quoi qu'il en soit, puisqu'elle existe dans le sang à l'état de dissolution, la fibrine partage avec l'albumine la faculté d'être coagulée par la chaleur.
(1) Je suis redevable de ces curieuses observations à un praticien aussi instruit que modeste, mon excellent ami M. le docteur Pegol-Ogier.
La preuve en est, que les liqueurs salino-séreuses qui en sont chargées, perdent par l'ébullition le pouvoir de former gelée quand on les additionne d'eau, après en avoir séparé le coagulum; et fournissent alors par l'évaporation à siccité, un résidu dont l'eau froide n'isole aucune trace de matière fibrineuse.