‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 20 sur 43 · A Y DON · texte numérisé non relu

A Y DON

« Le duc, dit-il, s'est mis à parler de la campagne d'Espagne. Il dit que tout Anglais qui a un chez soi y rentre toujours pour coucher. Il a ajouté que le caractère du soldat anglais ne s'accommodait pas du hivac. Le soldat buvait et se couchait au bord des haies ; plus de discipline possible. Mais avec des tentes, tout allait bien: chacun, sobre ou ivre, retrouvait sa tente avant la nuit. Je lui dis : « Les Français bi vaquent toujours. — a Oui, répondit-il, parce que les Français, les Espa- « gnols et autres couchent n'importe où; c'est dans « leurs mœurs ; ils n'ont pas de chez eux. (They hâve not s homes.) »

« Le duc a dit que l'état de nature, c'était le pillage. La société n'est fondée que sur la sécurité de la propriété ; c'est pour cela que les hommes se sont associés.

« Selon lui, nous retournons rapidement à l'état de nature...

« Le duc m'a dit de me tenir prêt, qu'après la chasse il poserait. Il m'a donné une heure et demie. J'ai bien saisi sa grandiose et mâle expression. 11 avait l'air d'un aigle du ciel qui a revêtu la forme humaine et a blanchi avec l'âge et le travail... L'exercice lui donne un teint coloré; tous ses portraits sont trop pâles...

« Le dimanche, j'allai à l'église... Le duc arriva bientôt, sans pompe, sans domestiques à livrée portant des piles de livres. Il venait en la présence de son Créateur, sans affectation, et comme un simple mortel... Il prit son livre, et suivit le service... Au nom de Jésus-Christ, il inclina ses cheveux argentés comme le plus humble paysan, mais comme tout le monde, pas plus bas. Il semblait fuir toute distinction...

a Après dîner, il prit le Spectator, et, plaçant une bougie

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de chaque côté de sa vénérable tète, se mit à le lire d'un bout à l'autre. Je le regardai tout le temps... Le lendemain matin, il vint poser; il avait l'air très-fatigué ; son œil avait l'air vieux, sa tète branlait un peu. Il ressemblait à un vieil aigle qui commence à chanceler sur son perchoir... Il est évident qu'il décline, quoique l'air de la mer lui fasse du bien... »

La visite chez le duc fut à peu près le dernier moment heureux de Haydon. Lui-même se faisait vieux, il avait plus de cinquante ans, et il ne voulait pas non plus s'apercevoir que ses facultés baissaient avec les années et avec les tourments incessants de sa vie. Le dernier coup, le plus dur, l'attendait encore. Le gouvernement avait mis au concours la décoration du nouveau palais du Parlement ; Haydon avait, clans le but exprès de concourir, appris la peinture à fresque. 11 échoua, il ne fut pas même question de lui. Il avait passé quarante ans de sa vie, et de quelle vie, grand Dieu! à demander la protection de l'État pour la grande peinture, et, quand ses idées triomphaient enfin, il était le premier exclus de toute part dans la victoire! Non-seulement il était devenu trop vieux et trop faible, mais le malheureux avait tellement fatigué tout le monde de ses importunités, qu'on le fuyait comme la peste. Le coup fut affreux pour lui, il fut mortel. Depuis ce moment-là on le voit dépérir et marcher à grands pas vers la folie. Pour gagne-pain il fabrique par douzaines des petits Napoléon et des petits Wellington; mais il est toujours réduit à emprunter à tous les passants cinq cents francs, deux cents francs, cent lianes, cinquante francs. Ses dessins, ses livres, ses meubles, ses habits, ceux de sa femme et de sa fille, tout

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passe an mont-de-piété. Il traîne encore* ainsi pendant quelques années, jusqu'en 1846.

Ses derniers moments sont navrants. 11 avait fait une exposition publique de deux nouveaux tableaux, comptant sur les succès d'autrefois. On se rappelle que l'exposition de l'Entrée dans Jérusalem lui avait rapporté soixantequinze mille francs. Mais son temps était fini, le public ne venait plus à lui! pendant huit jours il eut cent trentetrois visiteurs; cent trente-trois et demi, disait-il amèrement, en comptant une petite fille; et à côté de ses tableaux, dans le même bâtiment, ce monstre de Tom l'ouce en avait douze mille. Cette cruelle ironie du sort aurait suffi pour accabler une tête plus forte, et celle du pauvre Haydon était déjà dérangée.

Un jour, Haydon sort de bonne heure et rentre cbez lui, fatigué et abattu; il embrasse sa femme, et s'en va dans son atelier. Vers onze heures, sa femme et sa fille entendent le bruit d'une arme à feu : mais, comme on faisait l'exercice dans le parc, elles n'y font aucune attention. Une heure après, sa fille entre dans l'atelier, et voit son père étendu mort, ses cheveux blancs trempés de sang. Il s'était d'abord tiré un coup de pistolet dans la tête, puis s'était donné deux effroyables coups de rasoir dans la gorge. Auprès de lui étaient des lettres adressées à sa femme et à ses enfants, son livre de prières, et un papier où étaient ses dernières pensées, que voici :

« Nul ne doit faire ce qui est mal dans la vue du bien probable, quelque grand que soit le but. Le mal est la prérogative de la Divinité.

« C'est moi qui crée le bien, dit le Seigneur. C'est moi seul qui fais cela.

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g Wellington no lil jamais ce qui était mal (Miami le bien n'était pas sûr. Napoléon n'avait point de pareils scrupules, et je crains (pie l'éclat de son génie ne m'ait ébloui. Mais, si j'avais été encouragé, je n'aurais jamais fait que du bien; quand j'ai été encouragé, j'ai toujours payé. Une Dieu pardonne le mal à cause du bien. Ainsi soit-il. »

Ainsi finit Haydon, le 29 juin Is'tl't; il était alors dans sa soixante et unième année. On voit qu'à travers les vicissitudes de sa vie il ne laissa pas que d'exercer une influence considérable sur la marche de l'art dans son pays. Malgré les grandes et les petites misères de sa carrière, il sut toujours maintenir dans les hautes régions le drapeau de la grande peinture, et il mourut en le défendant. Ses efforts opiniâtres pour faire admettre l'art au nombre des institutions nationales eurent au moins pour effet de répandre et de vulgariser les notions les plus élevées sur la peinture et sur la sculpture, et de faire pénétrer l'idée et le goût du beau dans les masses.

Quant à l'homme privé, il vaut mieux le plaindre que le juger; ses fautes sont noyées dans ses larmes. Il se mit en guerre avec la société au milieu de laquelle il vivait ; cette société ne lui doit rien, je le reconnais. On dira aussi qu'il aurait pu vivre comme tout le monde, être aussi rangé qu'il était laborieux, et mettre de l'argent de côté quand il en avait; c'est encore un raisonnement auquel il n'y a absolument rien à répondre. Il est bien certain que si les poètes, au lieu de chanter et de souffrir, s'occupaient à planter des choux, ils seraient mieux nourris; malheureusement, ou heureusement, l'homme ne vit pas seulement de pain, ni de choux.

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